
Voltaire
LA HENRIADE
Poëme avec les notes et variantes suivi de l’essai sur la poésie épique
1820
Troisième édition
Le sujet de la Henriade est le siége de Paris, commencé par Henri de Valois et Henri-le-Grand, achevé par ce dernier seul.
Le lieu de la scène ne s’étend pas plus loin que de Paris à Ivry, où se donna cette fameuse bataille qui décida du sort de la France et de la maison royale.
Le poëme est fondé sur une histoire connue, dont on a conservé la vérité dans les événements principaux. Les autres, moins respectables, ont été retranchés, ou arrangés suivant la vraisemblance qu’exige un poëme. On a tâché d’éviter en cela le défaut de Lucain, qui ne fit qu’une gazette ampoulée ; et on a pour garant ces vers de M. Despréaux déjà cité[1].
On n’a fait même que ce qui se pratique dans toutes les tragédies, où les événements sont pliés aux règles du théâtre.
Au reste, ce poëme n’est pas plus historique qu’aucun autre. Le Camouens, qui est le Virgile des Portugais, a célébré un événement dont il avait été témoin lui-même. Le Tasse a chanté une croisade connue de tout le monde, et n’en a omis ni l’hermite Pierre ni les processions. Virgile n’a construit la fable de son Enéide que des fables reçues de son temps, et qui passaient pour l’histoire véritable de la descente d’Enée en Italie.
Homère, contemporain d’Hésiode, et qui par conséquent vivait environ cent ans après la prise de Troie, pouvait aisément avoir vu, dans sa jeunesse, des vieillards qui avaient connu les héros de cette guerre. Ce qui doit même plaire davantage dans Homère, c’est que le fond de son ouvrage n’est point un roman, que les caractères ne sont point de son imagination, qu’il a peint les hommes tels qu’ils étaient, avec leurs bonnes et mauvaises qualités, et que son livre est un monument des mœurs de ces temps reculés.
La Henriade est composée de deux parties ; d’événements réels dont on vient de rendre compte, et de fictions. Ces fictions sont toutes puisées dans le système du merveilleux, telles que la prédiction de la conversion de HENRI IV, la protection que lui donne saint Louis, son apparition, le feu du ciel détruisant ces opérations magiques qui étaient alors si communes, etc. Les autres sont purement allégoriques : de ce nombre sont le voyage de la discorde à Rome, la politique, le fanatisme, personnifiés, le temple de l’amour ; enfin les passions et les vices,
Prenant un corps, une ame, un esprit, un visage.
Que si l’on a donné dans quelques endroits à ces passions personnifiées les mêmes attributs que leur donnaient les païens, c’est que ces attributs allégoriques sont trop connus pour être changés. L’amour a des flèches ; la justice a une balance dans nos ouvrages les plus chrétiens, dans nos tableaux, dans nos tapisseries, sans que ces représentations aient la moindre teinture du paganisme. Le mot d’Amphitrite dans nos poésies ne signifie que la mer, et non l’épouse de Neptune : les champs de Mars ne veulent dire que la guerre, etc. S’il est quelqu’un d’un avis contraire, il faut le renvoyer encore à ce grand maître, M. Despréaux, qui dit :
C’est d’un scrupule vain s’alarmer sottement,
Et vouloir au lecteur plaire sans agrément.
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence,
De donner à Thémis ni bandeau ni balance,
De figurer aux yeux la Guerre au front d’airain,
Ou le Temps qui s’enfuit une horloge à la main ;
Et partout, des discours, comme une idolâtrie,
Dans leur faux zèle iront chasser l’allégorie.
Ayant rendu compte de ce que contient cet ouvrage, on croit devoir dire un mot de l’esprit dans lequel il a été composé. On n’a voulu ni flatter ni médire. Ceux qui trouveront ici les mauvaises actions de leurs ancêtres n’ont qu’à les réparer par leur vertu. Ceux dont les aïeux y sont nommés avec éloge ne doivent aucune reconnaissance à l’auteur, qui n’a eu en vue que la vérité ; et le seul usage qu’ils doivent faire de ces louanges, c’est d’en mériter de pareilles.
Si l’on a, dans cette nouvelle édition, retranché quelques vers qui contenaient des vérités dures contre les papes qui ont autrefois déshonoré le saint-siége par leurs crimes, ce n’est pas qu’on fasse à la cour de Rome l’affront de penser qu’elle veuille rendre respectable la mémoire de ces mauvais pontifes. Les Français qui condamnent les méchancetés de Louis XI et de Catherine de Médicis, peuvent parler sans doute avec horreur d’Alexandre VI. Mais l’auteur a élagué ce morceau, uniquement parce qu’il était trop long, et qu’il y avait des vers dont il n’était pas content.
C’est dans cette seule vue qu’il a mis beaucoup de noms à la place de ceux qui se trouvent dans les premières éditions, selon qu’il les a trouvés plus convenables à son sujet, ou que les noms mêmes lui ont paru plus sonores. La seule politique dans un poëme doit être de faire de bons vers. On a retranché la mort d’un jeune Boufflers, qu’on supposait tué par HENRI IV, parce que dans cette circonstance la mort de ce jeune homme semblait rendre HENRI IV un peu odieux, sans le rendre plus grand. On a fait passer Duplessis Mornay en Angleterre auprès de la reine Elisabeth, parce qu’effectivement il y fut envoyé, et qu’on s’y ressouvient encore de sa négociation. On s’est servi de ce même Duplessis Mornay dans le reste du poëme, parce qu’ayant joué le rôle de confident du roi dans le premier chant, il eût été ridicule qu’un autre prît sa place dans les chants suivants ; de même qu’il serait impertinent dans une tragédie (dans Bérénice, par exemple) que Titus se confiât à Paulin au premier acte, et à un autre au cinquième. Si quelques personnes veulent donner des interprétations malignes à ces changements, l’auteur ne doit point s’en inquiéter : il sait que quiconque écrit est fait pour essuyer les traits de la malice.
Le point le plus important est la religion, qui fait en grande partie le sujet du poëme, et qui en est le seul dénouement.
L’auteur se flatte de s’être expliqué en beaucoup d’endroits avec une précision rigoureuse qui ne peut donner aucune prise à la censure. Tel est, par exemple, ce morceau sur la TRINITÉ :
La puissance, l’amour, avec l’intelligence,
Unis et divisés, composent son essence.
Et celui-ci :
Il reconnaît l’église ici-bas combattue,
L’église toujours une, et partout étendue ;
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu
Dans le bonheur des saints la grandeur de son Dieu.
Le Christ, de nos péchés victime renaissante,
De ses élus chéris nourriture vivante,
Descend sur les autels à ses yeux éperdus,
Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n’est plus.
Si l’on n’a pu s’exprimer partout avec cette exactitude théologique, le lecteur raisonnable y doit suppléer. Il y aurait une extrême injustice à examiner tout l’ouvrage comme une thèse de théologie. Ce poëme ne respire que l’amour de la religion et des lois. On y déteste également la rébellion et la persécution : il ne faut pas juger sur un mot un livre écrit dans un tel esprit.
Des événements sur lesquels est fondée la fable du poëme de la Henriade.
Le feu des guerres civiles, dont François II vit les premières étincelles, avait embrasé la France sous la minorité de Charles IX. La religion en était le sujet parmi les peuples, et le prétexte parmi les grands. La reine mère, Catherine de Médicis, avait plus d’une fois hasardé le salut du royaume pour conserver son autorité, armant le parti catholique contre le protestant, et les Guises contre les Bourbons, pour accabler les uns par les autres.
La France avait alors, pour son malheur, beaucoup de seigneurs trop puissants, par conséquent factieux ; des peuples devenus fanatiques et barbares par cette fureur de parti qu’inspire le faux zèle ; des rois enfants, au nom desquels on ravageait l’état. Les batailles de Dreux, de Saint-Denis, de Jarnac, de Moncontour avaient signalé le malheureux règne de Charles IX ; les plus grandes villes étaient prises, reprises, saccagées tour à tour par les partis opposés ; on faisait mourir les prisonniers de guerre par des supplices recherchés ; les églises étaient mises en cendres par les réformés, les temples par les catholiques ; les empoisonnements et les assassinats n’étaient regardés que comme des vengeances d’ennemis habiles.
On mit le comble à tant d’horreurs par la journée de la St.-Barthélemi. Henri-le-Grand, alors roi de Navarre, et dans une extrême jeunesse, chef du parti réformé, dans le sein duquel il était né, fut attiré à la cour avec les plus puissants seigneurs du parti. On le maria à la princesse Marguerite, sœur de Charles IX. Ce fut au milieu des réjouissances de ces noces, au milieu de la paix la plus profonde, et après les serments les plus solennels, que Catherine de Médicis ordonna ces massacres dont il faut perpétuer la mémoire (toute affreuse et toute flétrissante qu’elle est pour le nom français), afin que les hommes, toujours prêts à entrer dans de malheureuses querelles de religion, voient à quel excès l’esprit de parti peut enfin conduire.
On vit donc, dans une cour qui se piquait de politesse, une femme célèbre par les agréments de l’esprit, et un jeune roi de vingt-trois ans, ordonner de sang-froid la mort de plus d’un million de leurs sujets. Cette même nation, qui ne pense aujourd’hui à ce crime qu’en frissonnant, le commit avec transport et avec zèle. Plus de cent mille hommes furent assassinés par leurs compatriotes ; et, sans les sages précautions de quelques personnages vertueux, comme le président Jeannin, le marquis de Saint-Herem, etc., la moitié des Français égorgeait l’autre.
Charles IX ne vécut pas long-temps après la Saint-Barthélemi. Son frère Henri III quitta le trône de Pologne pour venir replonger la France dans de nouveaux malheurs, dont elle ne fut tirée que par Henri IV, si justement surnommé le Grand par la postérité, qui seule peut donner ce titre.
Henri III, en revenant en France, y trouva deux partis dominants. L’un était celui des réformés, renaissant de sa rendre, plus violent que jamais, et ayant à sa tête le même Henri-le-Grand, alors roi de Navarre. L’autre était celui de la ligue, faction puissante, formée peu à peu par les princes de Guise, encouragée par les papes, fomentée par l’Espagne, s’accroissant tous les jours par l’artifice des moines, consacrée en apparence par le zèle de la religion catholique, mais ne tendant qu’à la rébellion. Son chef était le duc de Guise, surnommé le Balafré, prince d’une réputation éclatante, et qui, ayant plus de grandes qualités que de bonnes, semblait né pour changer la face de l’état dans ce temps de troubles.
Henri III, au lieu d’accabler ces deux partis sous le poids de l’autorité royale, les fortifia par sa faiblesse ; il crut faire un grand coup de politique en se déclarant le chef de la ligue, mais il n’en fut que l’esclave. Il fut forcé de faire la guerre pour les intérêts du duc de Guise, qui le voulait détrôner, contre le roi de Navarre son beau-frère, son héritier présomptif, qui ne pensait qu’à rétablir l’autorité royale, d’autant plus qu’en agissant pour Henri III, à qui il devait succéder, il agissait pour lui-même.
L’armée que Henri III envoya contre le roi son beau-frère fut battue à Coutras ; son favori Joyeuse y fut tué. Le Navarrois ne voulut d’autre fruit de sa victoire que de se réconcilier avec le roi. Tout vainqueur qu’il était, il demanda la paix, et le roi vaincu n’osa l’accepter, tant il craignait le duc de Guise et la ligue. Guise, dans ce temps-là même, venait de dissiper une armée d’Allemands. Ces succès du Balafré humilièrent encore davantage le roi de France, qui se crut à la fois vaincu par les ligueurs et par les réformés.
Le duc de Guise, enflé de sa gloire, et fort de la faiblesse de son souverain, vint à Paris malgré ses ordres. Alors arriva la fameuse journée des barricades, où le peuple chassa les gardes du roi, et où ce monarque fut obligé de fuir de sa capitale. Guise fit plus : il obligea le roi de tenir les états-généraux du royaume à Blois ; et il prit si bien ses mesures, qu’il était près de partager l’autorité royale du consentement de ceux qui représentaient la nation, et sous l’apparence des formalités les plus respectables. Henri III, réveillé par ce pressant danger, fit assassiner au château de Blois cet ennemi si dangereux, aussi bien que son frère le cardinal, plus violent et plus ambitieux encore que le duc de Guise.
Ce qui était arrivé au parti protestant après la Saint-Barthélemi, arriva alors à la ligue : la mort des chefs ranima le parti. Des ligueurs levèrent le masque, Paris ferma ses portes : on ne songea qu’à la vengeance. On regarda Henri III comme l’assassin des défenseurs de la religion, et non comme un roi qui avait puni ses sujets coupables. Il fallut que Henri III, pressé de tous côtés, se réconciliât enfin avec le Navarrois. Ces deux princes vinrent camper devant Paris ; et c’est là que commence la Henriade.
Le duc de Guise laissait encore un frère, c’était le duc de Mayenne, homme intrépide, mais plus habile qu’agissant, qui se vit tout d’un coup à la tête d’une faction instruite de ses forces, et animée par la vengeance et par le fanatisme.
Presque toute l’Europe entra dans cette guerre. La célèbre Elisabeth, reine d’Angleterre, qui était pleine d’estime pour le roi de Navarre, et qui eut toujours une extrême passion de le voir, le secourut plusieurs fois d’hommes, d’argent, de vaisseaux ; et ce fut Duplessis Mornay qui alla toujours en Angleterre solliciter ces secours. D’un autre côté, la branche d’Autriche qui régnait en Espagne favorisait la ligue, dans l’espérance d’arracher quelques dépouilles d’un royaume déchiré par la guerre civile. Les papes combattaient le roi de Navarre, non-seulement par des excommunications, mais par tous les artifices de la politique, et par les petits secours d’hommes et d’argent que la cour de Rome peut fournir.
Cependant Henri III allait se rendre maître de Paris, lorsqu’il fut assassiné à Saint-Cloud par un moine dominicain, qui commit ce parricide dans la seule idée qu’il obéissait à DIEU, et qu’il courait au martyre ; et ce meurtre ne fut pas seulement le crime de ce même fanatique, ce fut le crime de tout le parti. L’opinion publique, la créance de tous les ligueurs, était qu’il fallait tuer son roi, s’il était mal avec la cour de Rome : les prédicateurs le criaient dans leurs mauvais sermons ; on l’imprimait dans tous ces livres pitoyables qui inondaient la France, et qu’on trouve à peine aujourd’hui dans quelques bibliothèques, comme des monuments curieux d’un siècle également barbare et pour les lettres et pour les mœurs.
Après la mort de Henri III, le roi de Navarre (Henri-le-Grand), reconnu roi de France par l’armée, eut à soutenir toutes les forces de la ligue, celles de Rome, de l’Espagne, et son royaume à conquérir. Il bloqua, il assiégea Paris à plusieurs reprises. Parmi les plus grands hommes qui lui furent utiles dans cette guerre, et dont on a fait quelque usage dans ce poëme, on compte les maréchaux d’Aumont et de Biron, le duc de Bouillon, etc. Duplessis Mornay fut dans sa plus intime confidence jusqu’au changement de religion de ce prince : il le servait de sa personne dans les armées, de sa plume contre les excommunications des papes, et de son grand art de négocier, en lui cherchant des secours chez tous les princes protestants.
Le principal chef de la ligue était le duc de Mayenne : celui qui avait le plus de réputation après lui, était le chevalier d’Aumale, jeune prince connu par cette fierté et ce courage brillant qui distinguaient particulièrement la maison de Guise. Ils obtinrent plusieurs secours de l’Espagne, mais il n’est question ici que du fameux comte d’Egmont, fils de l’amiral, qui amena treize ou quatorze cents lances au duc de Mayenne. On donna beaucoup de combats, dont le plus fameux, le plus décisif et le plus glorieux pour Henri IV, fut la bataille d’Ivry, où le duc de Mayenne fut vaincu, et le comte d’Egmont fut tué.
Pendant le cours de cette guerre, le roi était devenu amoureux de la belle Gabrielle d’Estrées ; mais son courage ne s’amollit point auprès d’elle, témoin la lettre qu’on voit encore dans la bibliothèque du roi, dans laquelle il dit à sa maîtresse : « Si je suis vaincu, vous me connaissez assez pour croire que je ne fuirai pas ; mais ma dernière pensée sera à Dieu, et l’avant-dernière à vous. »
Au reste, on omet plusieurs faits considérables, qui, n’ayant point de place dans le poëme, n’en doivent point avoir ici. On ne parle ni de l’expédition du duc de Parme en France, qui ne servit qu’à retarder la chute de la ligue, ni de ce cardinal de Bourbon, qui fut quelque temps un fantôme de roi sous le nom de Charles X. Il suffit de dire qu’après tant de malheurs et de désolation, Henri IV se fit catholique, et que les Parisiens, qui haïssaient sa religion et révéraient sa personne, le reconnurent alors pour leur roi.
HENRI-LE-GRAND naquit en 1553, à Pau, petite ville, capitale du Béarn : Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, son père, était du sang royal de France, et chef de la branche de Bourbon (ce qui autrefois signifiait bourbeux), ainsi appelée d’un fief de ce nom, qui tomba dans leur maison par un mariage avec l’héritière de Bourbon.
La maison de Bourbon, depuis Louis IX jusqu’à Henri IV, avait presque toujours été négligée, et réduite à un tel degré de pauvreté, qu’on a prétendu que le fameux prince de Condé, frère d’Antoine de Navarre, et oncle de Henri-le-Grand, n’avait que six cents livres de rente de son patrimoine.
La mère de Henri était Jeanne d’Albret, fille de Henri d’Albret, roi de Navarre, prince sans mérite, mais bon homme, plutôt indolent que paisible, qui soutint avec trop de résignation la perte de son royaume, enlevé à son père par une bulle du pape, appuyée des armes de l’Espagne. Jeanne, fille d’un prince si faible, eut encore un plus faible époux, auquel elle apporta en mariage la principauté de Béarn, et le vain titre de roi de Navarre.
Ce prince, qui vivait dans un temps de factions et de guerres civiles, où la fermeté d’esprit est si nécessaire, ne fit voir qu’incertitude et irrésolution dans sa conduite. Il ne sut jamais de quel parti ni de quelle religion il était. Sans talent pour la cour, et sans capacité pour l’emploi de général d’armée, il passa toute sa vie à favoriser ses ennemis et à ruiner ses serviteurs ; joué par Catherine de Médicis, amusé et accablé par les Guises, et toujours dupe de lui-même. Il reçut une blessure mortelle au siége de Rouen, où il combattit pour la cause de ses ennemis contre l’intérêt de sa propre maison. Il fit voir en mourant le même esprit inquiet et flottant qui l’avait agité pendant sa vie.
Jeanne d’Albret était d’un caractère tout opposé : pleine de courage et de résolution, redoutée de la cour de France, chérie des protestants, estimée des deux partis. Elle avait toutes les qualités qui font les grands politiques, ignorant cependant les petits artifices de l’intrigue et de la cabale. Une chose remarquable est qu’elle se fit protestante dans le même temps que son époux redevint catholique, et fut aussi constamment attachée à la nouvelle religion qu’Antoine était chancelant dans la sienne. Ce fut par-là qu’elle se vit à la tête d’un parti, tandis que son époux était le jouet de l’autre.
Jalouse de l’éducation de son fils, elle voulut seule en prendre le soin. Henri apporta en naissant toutes les excellentes qualités de sa mère, et il les porta dans la suite à un plus haut degré de perfection. Il n’avait hérité de son père qu’une certaine facilité d’humeur, qui, dans Antoine, dégénéra en incertitude et en faiblesse, mais qui, dans Henri, fut bienveillance et bon naturel.
Il ne fut pas élevé, comme un prince, dans cet orgueil lâche et efféminé qui énerve le corps, affaiblit l’esprit et endurcit le cœur. Sa nourriture était grossière, et ses habits simples et unis. Il alla toujours nu-tête. On l’envoyait à l’école avec des jeunes gens de même âge ; il grimpait avec eux sur les rochers et sur le sommet des montagnes voisines, suivant la coutume du pays et des temps.
Pendant qu’il était ainsi élevé au milieu de ses sujets, dans une sorte d’égalité, sans laquelle il est facile à un prince d’oublier qu’il est né homme, la fortune ouvrit en France une scène sanglante, et au travers des débris d’un royaume presque détruit, et sur les cendres de plusieurs princes enlevés par une mort prématurée, lui fraya le chemin d’un trône, qu’il ne put rétablir dans son ancienne splendeur qu’après en avoir fait la conquête.
Henri II, roi de France, chef de la branche des Valois, fut tué à Paris dans un tournoi, qui fut en Europe le dernier de ces romanesques et périlleux divertissements.
Il laissa quatre fils, François II, Charles IX, Henri III et le duc d’Alençon. Tous ces indignes descendants de François premier montèrent successivement sur le trône, excepté le duc d’Alençon, et moururent heureusement à la fleur de leur âge, et sans postérité.
Le règne de François II fut court, mais remarquable. Ce fut alors que percèrent ces factions, et que commencèrent ces calamités, qui, pendant trente ans successivement, ravagèrent le royaume de France.
Il épousa la célèbre et malheureuse Marie Stuart, reine d’Ecosse, que sa beauté et sa faiblesse conduisirent à de grandes fautes, à de plus grands malheurs, et enfin à une mort déplorable. Elle était maîtresse absolue de son jeune époux, prince de dix-huit ans, sans vices et sans vertus, né avec un corps délicat et un esprit faible.
Incapable de gouverner par elle-même, elle se livra sans réserve au duc de Guise, frère de sa mère. Il influait sur l’esprit du roi par son moyen, et jetait par-là les fondemens de la grandeur de sa propre maison. Ce fut dans ce temps que Catherine de Médicis, veuve du feu roi, et mère du roi régnant, laissa échapper les premières étincelles de son ambition, qu’elle avait habilement étouffée pendant la vie de Henri II. Mais se voyant incapable de l’emporter sur l’esprit de son fils, et sur une jeune princesse qu’il aimait passionnément, elle crut qu’il lui était plus avantageux d’être pendant quelque temps leur instrument, et de se servir de leur pouvoir pour établir son autorité, que de s’y opposer inutilement. Ainsi les Guises gouvernaient le roi et les deux reines. Maîtres de la cour, ils devinrent les maîtres de tout le royaume : l’un en France est toujours une suite nécessaire de l’autre.
La maison de Bourbon gémissait sous l’oppression de la maison de Lorraine ; et Antoine, roi de Navarre, souffrit tranquillement plusieurs affronts d’une dangereuse conséquence. Le prince de Condé son frère, encore plus indignement traité, tâcha de secouer le joug, et s’associa pour ce grand dessein à l’amiral de Coligny, chef de la maison de Châtillon. La cour n’avait point d’ennemi plus redoutable. Condé était plus ambitieux, plus entreprenant, plus actif ; Coligny était d’une humeur plus posée, plus mesuré dans sa conduite, plus capable d’être chef d’un parti : à la vérité, aussi malheureux à la guerre que Condé, mais réparant souvent par son habileté ce qui semblait irréparable ; plus dangereux après une défaite que ses ennemis après une victoire ; orné d’ailleurs d’autant de vertus que des temps si orageux et l’esprit des factions pouvaient le permettre.
Les protestants commençaient alors à devenir nombreux : ils s’aperçurent bientôt de leurs forces.
La superstition, les secrètes fourberies des moines de ce temps-là, le pouvoir immense de Rome, la passion des hommes pour la nouveauté, l’ambition de Luther et de Calvin, la politique de plusieurs princes, servirent à l’accroissement de cette secte, libre à la vérité de superstition, mais tendant aussi impétueusement à l’anarchie que la religion de Rome à la tyrannie.
Les protestants avaient essuyé en France les persécutions les plus violentes, dont l’effet ordinaire est de multiplier les prosélytes. Leur secte croissait au milieu des échafauds et des tortures. Condé, Coligny, les deux frères de Coligny, leurs partisans, et tous ceux qui étaient tyrannisés par les Guises, embrassèrent en même temps la religion protestante. Ils unirent avec tant de concert leurs plaintes, leur vengeance, et leurs intérêts, qu’il y eut en même temps une révolution dans la religion et dans l’état.
La première entreprise fut un complot pour arrêter les Guises à Amboise, et pour s’assurer de la personne du roi. Quoique ce complot eût été tramé avec hardiesse et conduit avec secret, il fut découvert au moment où il allait être mis en exécution. Les Guises punirent les conspirateurs de la manière la plus cruelle, pour intimider leurs ennemis, et les empêcher de former à l’avenir de pareils projets. Plus de sept cents protestants furent exécutés ; Condé fut fait prisonnier, et accusé de lèse-majesté : on lui fit son procès, et il fut condamné à mort.
Pendant le cours de son procès, Antoine, roi de Navarre, son frère, leva en Guienne, à la sollicitation de sa femme et de Coligny, un grand nombre de gentilshommes, tant protestants que catholiques, attachés à sa maison. Il traversa la Gascogne avec son armée, mais, sur un simple message qu’il reçut de la cour en chemin, il les congédia tous en pleurant. « Il faut que j’obéisse, dit-il, mais j’obtiendrai votre pardon du roi. Allez, et demandez pardon pour vous-même, lui répondit un vieux capitaine ; notre sûreté est au bout de nos épées. » Là-dessus la noblesse qui le suivait s’en retourna avec mépris et indignation.
Antoine continua sa route et arriva à la cour. Il y sollicita pour la vie de son frère, n’étant pas sûr de la sienne. Il allait tous les jours chez le duc et chez le cardinal de Guise, qui le recevaient assis et couverts, pendant qu’il était debout et nu-tête.
Tout était prêt alors pour la mort du prince de Condé, lorsque le roi tomba tout d’un coup malade et mourut. Les circonstances et la promptitude de cet événement, le penchant des hommes à croire que la mort précipitée des princes n’est point naturelle, donnèrent cours au bruit commun que François II avait été empoisonné.
Sa mort donna un nouveau tour aux affaires. Le prince de Condé fut mis en liberté : son parti commença à respirer ; la religion protestante s’étendit de plus en plus ; l’autorité des Guises baissa, sans cependant être abattue ; Antoine de Navarre recouvra une ombre d’autorité dont il se contenta ; Marie Stuart fut renvoyée en Ecosse ; et Catherine de Médicis, qui commença alors à jouer le premier rôle sur le théâtre, fut déclarée régente du royaume pendant la minorité de Charles IX, son second fils.
Elle se trouva elle-même embarrassée dans un labyrinthe de difficultés insurmontables, et partagée entre deux religions et différentes factions qui étaient aux prises l’une avec l’autre, et se disputaient le pouvoir souverain.
Cette princesse résolut de les détruire par leurs propres armes, s’il était possible. Elle nourrit la haine des Condés contre les Guises ; elle jeta la semence des guerres civiles, indifférente et impartiale entre Rome et Genève, uniquement jalouse de sa propre autorité.
Les Guises, qui étaient zélés catholiques parce que Condé et Coligny étaient protestants, furent long-temps à la tête des troupes. Il y eut plusieurs batailles livrées : le royaume fut ravagé en même temps par trois ou quatre armées.
Le connétable Anne de Montmorenci fut tué à la journée de Saint-Denis, dans la soixante et quatorzième année de son âge. François, duc de Guise, fut assassiné par Poltrot, au siége d’Orléans. Henri III, alors duc d’Anjou, grand prince dans sa jeunesse, quoique roi de peu de mérite dans la maturité de l’âge, gagna la bataille de Jarnac contre Condé, et celle de Moncontour contre Coligny.
La conduite de Condé, et sa mort funeste à la bataille de Jarnac, sont trop remarquables pour n’être pas détaillées. Il avait été blessé au bras deux jours auparavant. Sur le point de donner la bataille à son ennemi, il eut le malheur de recevoir un coup de pied d’un cheval fougueux, sur lequel était monté un de ses officiers. Le prince, sans remarquer aucune douleur, dit à ceux qui étaient autour de lui : « Messieurs, apprenez par cet accident qu’un cheval fougueux est plus dangereux qu’utile dans un jour de bataille. Allons, poursuivit-il, le prince de Condé, avec une jambe cassée et un bras en écharpe, ne craint point de donner bataille, puisque vous le suivez. » Le succès ne répondit point à son courage : il perdit la bataille ; toute son armée fut mise en déroute. Son cheval ayant été tué sous lui, il se tint le mieux qu’il put appuyé contre un arbre, à demi évanoui, à cause de la douleur que lui causait son mal, mais toujours intrépide et le visage tourné du côté de l’ennemi. Montesquiou, capitaine des gardes du duc d’Anjou, passa par-là quand ce prince infortuné était en cet état, et demanda qui il était. Comme on lui dit que c’était le prince de Condé, il le tua de sang-froid.
Après la mort de Condé, Coligny eut sur les bras tout le fardeau du parti. Jeanne d’Albret, alors veuve, confia son fils à ses soins. Le jeune Henri, alors âgé de quatorze ans, alla avec lui à l’armée, et partagea les fatigues de la guerre. Le travail et les adversités furent ses guides et ses maîtres.
Sa mère et l’amiral n’avaient point d’autre vue que de rendre en France leur religion indépendante de l’église de Rome, et d’assurer leur propre autorité contre le pouvoir de Catherine de Médicis.
Catherine était déjà débarrassée de plusieurs de ses rivaux. François, duc de Guise, qui était le plus dangereux et le plus nuisible de tous, quoiqu’il fût du même parti, avait été assassiné devant Orléans. Henri de Guise, son fils, qui joua depuis un si grand rôle dans le monde, était alors fort jeune. Le prince de Condé était mort. Charles IX, fils de Catherine, avait pris le pli qu’elle voulait, étant aveuglément soumis à ses volontés. Le duc d’Anjou, qui fut depuis Henri III, était absolument dans ses intérêts ; elle ne craignait d’autres ennemis que Jeanne d’Albret, Coligny, et les protestants. Elle crut qu’un seul coup pouvait les détruire tous, et rendre son pouvoir immuable.
Elle pressentit le roi, et même le duc d’Anjou, sur son dessein. Tout fut concerté ; et les piéges étant préparés, une paix avantageuse fut proposée aux protestants. Coligny, fatigué de la guerre civile, l’accepta avec chaleur. Charles, pour ne laisser aucun sujet de soupçon, donna sa sœur en mariage au jeune Henri de Navarre. Jeanne d’Albret, trompée par des apparences si séduisantes, vint à la cour avec son fils, Coligny, et tous les chefs des protestants. Le mariage fut célébré avec pompe : toutes les manières obligeantes, toutes les assurances d’amitié, tous les serments, si sacrés parmi les hommes, furent prodigués par Catherine et le roi. Le reste de la cour n’était occupé que de fêtes, de jeux, et de mascarades. Enfin une nuit, qui fut la veille de la Saint-Barthélemi, au mois d’août 1572, le signal fut donné à minuit. Toutes les maisons des protestants furent forcées et ouvertes en même temps. L’amiral de Coligny, alarmé du tumulte, sauta de son lit. Une troupe d’assassins entra dans sa chambre ; un certain Besme, Lorrain, qui avait été élevé domestique dans la maison de Guise, était à leur tête ; il plongea son épée dans le sein de l’amiral, et lui donna un coup de revers sur le visage.
Le jeune Henri, duc de Guise, qui forma ensuite la ligue catholique, et qui fut depuis assassiné à Blois, était à la porte de la maison de Coligny, attendant la fin de l’assassinat, et cria tout haut : « Besme, cela est-il fait ? » Immédiatement après, les assassins jetèrent le corps par la fenêtre. Coligny tomba et expira aux pieds de Guise, qui lui marcha sur le corps ; non qu’il fût enivré de ce zèle catholique pour la persécution, qui dans ce temps avait infecté la moitié de la France, mais il y fut poussé par l’esprit de vengeance, qui, bien qu’il ne soit pas en général si cruel que le faux zèle pour la religion, mène souvent à de plus grandes bassesses.
Cependant tous les amis de Coligny étaient attaqués dans Paris : hommes, enfants, tout était massacré sans distinction ; toutes les rues étaient jonchées de corps morts. Quelques prêtres, tenant un crucifix d’une main et une épée de l’autre, couraient à la tête des meurtriers, et les encourageaient, au nom de Dieu, à n’épargner ni parents, ni amis.
Le maréchal de Tavanes, soldat ignorant et superstitieux, qui joignait la fureur de la religion à la rage du parti, courait à cheval dans Paris, criant aux soldats : « Du sang, du sang ; la saignée est aussi salutaire dans le mois d’août que dans le mois de mai. »
Le palais du roi fut un des principaux théâtres du carnage ; car le prince de Navarre logeait au Louvre, et tous ses domestiques étaient protestants. Quelques-uns d’entre eux furent tués dans leurs lits avec leurs femmes ; d’autres s’enfuyaient tout nus, et étaient poursuivis par les soldats sur les escaliers de tous les appartements du palais, et même jusqu’à l’antichambre du roi. La jeune femme de Henri de Navarre, éveillée par cet affreux tumulte, craignant pour son époux et pour elle-même, saisie d’horreur et à demi morte, sauta brusquement de son lit pour aller se jeter aux pieds du roi son frère. À peine eut-elle ouvert la porte de sa chambre, que quelques-uns de ses domestiques protestants coururent s’y réfugier. Les soldats entrèrent après eux, et les poursuivirent en présence de la princesse. Un d’eux, qui s’était caché sous le lit, y fut tué ; deux autres furent percés de coups de hallebarde à ses pieds : elle fut elle-même couverte de sang.
Il y avait un jeune gentilhomme qui était fort avant dans la faveur du roi, à cause de son air noble, de sa politesse et d’un certain tour heureux qui régnait dans sa conversation : c’était le comte de La Rochefoucauld, bisaïeul du marquis de Montendre, qui est venu en Angleterre pendant une persécution moins cruelle, mais aussi injuste. La Rochefoucauld avait passé la soirée avec le roi dans une douce familiarité, où il avait donné l’essor à son imagination. Le roi sentit quelques remords, et fut touché d’une sorte de compassion pour lui : il lui dit deux ou trois fois de ne point retourner chez lui, et de coucher dans sa chambre ; mais La Rochefoucauld répondit qu’il voulait aller trouver sa femme. Le roi ne l’en pressa pas davantage, et dit : « Qu’on le laisse aller ; je vois bien que Dieu a résolu sa mort. » Ce jeune homme fut massacré deux heures après.
Il y en eut fort peu qui échappèrent de ce massacre général. Parmi ceux-ci, la délivrance du jeune La Force est un exemple illustre de ce que les hommes appellent destinée. C’était un enfant de dix ans. Son père, son frère aîné et lui furent arrêtés en même temps par les soldats du duc d’Anjou. Ces meurtriers tombèrent sur tous les trois tumultuairement, et les frappèrent au hasard. Le père et les enfants, couverts de sang, tombèrent à la renverse les uns sur les autres. Le plus jeune, qui n’avait reçu aucun coup, contrefit le mort ; et le jour suivant il fut délivré de tout danger. Une vie si miraculeusement conservée dura quatre-vingt-cinq ans. Ce fut le célèbre maréchal de La Force, oncle de la duchesse de La Force qui est présentement en Angleterre.
Cependant plusieurs de ces infortunées victimes fuyaient du côté de la rivière. Quelques-uns la traversaient à la nage pour gagner le faubourg Saint-Germain. Le roi les aperçut de sa fenêtre qui avait vue sur la rivière : ce qui est presque incroyable, quoique cela ne soit que trop vrai, il tira sur eux avec une carabine.
Catherine de Médicis, sans trouble, et avec un air serein et tranquille au milieu de cette boucherie, regardait du haut d’un balcon qui avait vue sur la ville, enhardissait les assassins, et riait d’entendre les soupirs des mourants et les cris de ceux qui étaient massacrés. Ses filles d’honneur vinrent dans la rue avec une curiosité effrontée, digne des abominations de ce siècle : elles contemplèrent le corps nu d’un gentilhomme nommé Soubise, qui avait été soupçonné d’impuissance, et qui venait d’être assassiné sous les fenêtres de la reine.
La cour, qui fumait encore du sang de la nation, essaya quelques jours après de couvrir un forfait si énorme par les formalités des lois. Pour justifier ce massacre, ils imputèrent calomnieusement à l’amiral une conspiration qui ne fut crue de personne. On ordonna au parlement de procéder contre la mémoire de Coligny. Son corps fut pendu par les pieds avec une chaîne de fer au gibet de Montfaucon. Le roi lui-même eut la cruauté d’aller jouir de ce spectacle horrible. Un de ses courtisans l’avertissant de se retirer, parce que le corps sentait mauvais, le roi répondit : « Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon. »
Il est impossible de savoir s’il est vrai que l’on envoya la tête de l’amiral à Rome. Ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’il y a à Rome, dans le Vatican, un tableau où est représenté le massacre de la Saint-Barthélemi, avec ces paroles : « Le pape approuve la mort de Coligny. »
Le jeune Henri de Navarre fut épargné plutôt par politique que par compassion de la part de Catherine, qui le retint prisonnier jusqu’à la mort du roi, pour être caution de la soumission des protestants qui voudraient se révolter.
Jeanne d’Albret était morte subitement trois ou quatre jours auparavant. Quoique peut-être sa mort eût été naturelle, ce n’est pas toutefois une opinion ridicule de croire qu’elle avait été empoisonnée.
L’exécution ne fut pas bornée à la ville de Paris ; les mêmes ordres de la cour furent envoyés à tous les gouverneurs des provinces de France. Il n’y eut que deux ou trois gouverneurs qui refusèrent d’obéir aux ordres du roi. Un entr’autres, nommé Montmorin, gouverneur d’Auvergne, écrivit à sa majesté la lettre suivante, qui mérite d’être transmise à la postérité :
Sire,
J’ai reçu un ordre sous le sceau de votre majesté, de faire mourir tous les protestants qui sont dans ma province. Je respecte trop votre majesté pour ne pas croire que ces lettres sont supposées, et si, ce qu’à Dieu ne plaise, l’ordre est véritablement émané d’elle, je la respecte aussi trop pour lui obéir.
Ces massacres portèrent au cœur des protestants la rage et l’épouvante. Leur haine irréconciliable sembla prendre de nouvelles forces ; l’esprit de vengeance les rendit plus forts et plus redoutables.
Peu de temps après, le roi fut attaqué d’une étrange maladie qui l’emporta au bout de deux ans. Son sang coulait toujours, et perçait au travers des pores de sa peau : maladie incompréhensible, contre laquelle échoua l’art et l’habileté des médecins, et qui fut regardée comme un effet de la vengeance divine.
Durant la maladie de Charles, son frère, le duc d’Anjou, avait été élu roi de Pologne ; il devait son élévation à la réputation qu’il avait acquise étant général, et qu’il perdit en montant sur le trône.
Dès qu’il apprit la mort de son frère, il s’enfuit de Pologne, et se hâta de venir en France se mettre en possession du périlleux héritage d’un royaume déchiré par des factions fatales à ses souverains, et inondé du sang de ses habitants. Il ne trouva en arrivant que partis et troubles qui augmentèrent à l’infini.
Henri, alors roi de Navarre, se mit à la tête des protestants, et donna une nouvelle vie à ce parti. D’un autre côté, le jeune duc de Guise commençait à frapper les yeux de tout le monde par ses grandes et dangereuses qualités. Il avait un génie encore plus entreprenant que son père ; il semblait d’ailleurs avoir une heureuse occasion d’atteindre à ce faîte de grandeur dont son père lui avait frayé le chemin.
Le duc d’Anjou, alors Henri III, était regardé comme incapable d’avoir des enfants, à cause de ses infirmités, qui étaient les suites des débauches de sa jeunesse. Le duc d’Alençon, qui avait pris le nom de duc d’Anjou, était mort en 1584, et Henri de Navarre était légitime héritier de la couronne. Guise essaya de se l’assurer à lui-même, du moins après la mort de Henri III, et de l’enlever à la maison des Capets, comme les Capets l’avaient usurpée sur la maison de Charlemagne, et comme le père de Charlemagne l’avait ravie à son légitime souverain.
Jamais si hardi projet ne parut si bien et si heureusement concerté. Henri de Navarre et toute la maison de Bourbon était protestante. Guise commença à se concilier la bienveillance de la nation en affectant un grand zèle pour la religion catholique : sa libéralité lui gagna le peuple ; il avait tout le clergé à sa dévotion, des amis dans le parlement, des espions à la cour, des serviteurs dans tout le royaume. Sa première démarche politique fut une association sous le nom de sainte Ligue, contre les protestants, pour la sûreté de la religion catholique.
La moitié du royaume entra avec empressement dans cette nouvelle confédération. Le pape Sixte V donna sa bénédiction à la ligue, et la protégea comme une nouvelle milice romaine. Philippe II, roi d’Espagne, selon la politique des souverains, qui concourent toujours à la ruine de leurs voisins, encouragea la ligue de toutes ses forces, dans la vue de mettre la France en pièces, et de s’enrichir de ses dépouilles.
Ainsi Henri III, toujours ennemi des protestants, fut trahi lui-même par des catholiques ; assiégé d’ennemis secrets et déclarés, et inférieur en autorité à un sujet qui, soumis en apparence, était réellement plus roi que lui.
La seule ressource pour se tirer de cet embarras était peut-être de se joindre avec Henri de Navarre, dont la fidélité, le courage et l’esprit infatigable étaient l’unique barrière qu’on pouvait opposer à l’ambition de Guise, et qui pouvait retenir dans le parti du roi tous les protestants ; ce qui eût mis un grand poids de plus dans sa balance.
Le roi, dominé par Guise, dont il se défiait, mais qu’il n’osait offenser, intimidé par le pape, trahi par son conseil et par sa mauvaise politique, prit un parti tout opposé : il se mit lui-même à la tête de la sainte ligue. Dans l’espérance de s’en rendre le maître, il s’unit avec Guise, son sujet rebelle, contre son successeur et son beau-frère, que la nature et la bonne politique lui désignaient pour son allié.
Henri de Navarre commandait alors en Gascogne une petite armée, tandis qu’un grand corps de troupes accourait à son secours de la part des princes protestants d’Allemagne ; il était déjà sur les frontières de la Lorraine.
Le roi s’imagina qu’il pourrait tout à la fois réduire le Navarrois, et se débarrasser de Guise. Dans ce dessein, il envoya le Lorrain avec une très-petite et très-faible armée contre les Allemands, par lesquels il faillit à être mis en déroute.
Il fit marcher en même temps Joyeuse, son favori, contre le Navarrois, avec la fleur de la noblesse française, et avec la plus puissante armée qu’on eût vue depuis François I. Il échoua dans tous ses desseins : Henri de Navarre défit entièrement à Coutras cette armée si redoutable, et Guise remporta la victoire sur les Allemands.
Le Navarrois ne se servit de sa victoire que pour offrir une paix sûre au royaume, et son secours au roi. Mais, quoique vainqueur, il se vit refusé, le roi craignant plus ses propres sujets que ce prince.
Guise retourna victorieux à Paris, et y fut reçu comme le sauveur de la nation. Son parti devint plus audacieux, et le roi plus méprisé ; en sorte que Guise semblait plutôt avoir triomphé du roi que des Allemands.
Le roi, sollicité de toutes parts, sortit, mais trop tard, de sa profonde léthargie. Il essaya d’abattre la ligue : il voulut s’assurer de quelques bourgeois les plus séditieux : il osa défendre à Guise l’entrée de Paris ; mais il éprouva à ses dépens ce que c’est que de commander sans pouvoir. Guise, au mépris de ses ordres, vint à Paris ; les bourgeois prirent les armes, les gardes du roi furent arrêtés, et lui-même fut emprisonné dans son palais.
Rarement les hommes sont assez bons ou assez méchants. Si Guise avait entrepris dans ce jour sur la liberté ou la vie du roi, il aurait été le maître de la France ; mais il le laissa échapper après l’avoir assiégé, et en fit ainsi trop ou trop peu.
Henri III s’enfuit à Blois, où il convoqua les états-généraux du royaume. Ces états ressemblaient au parlement de la Grande-Bretagne, quant à leur convocation ; mais leurs opérations étaient différentes. Comme ils étaient rarement assemblés, ils n’avaient point de règles pour se conduire : c’était en général une assemblée de gens incapables, faute d’expérience, de savoir prendre de justes mesures ; ce qui formait une véritable confusion.
Guise, après avoir chassé son souverain de sa capitale, osa venir le braver à Blois, en présence d’un corps qui représentait la nation. Henri et lui se réconcilièrent solennellement ; ils allèrent ensemble au même autel ; ils y communièrent ensemble. L’un promit par serment d’oublier toutes les injures passées ; l’autre d’être obéissant et fidelle à l’avenir : mais dans le même temps le roi projetait de faire mourir Guise, et Guise de faire détrôner le roi.
Guise avait été suffisamment averti de se défier de Henri ; mais il le méprisait trop pour le croire assez hardi d’entreprendre un assassinat. Il fut la dupe de sa sécurité ; le roi avait résolu de se venger de lui et de son frère le cardinal de Guise, le compagnon de ses ambitieux desseins, et le plus hardi promoteur de la ligue. Le roi fit lui-même provision de poignards, qu’il distribua à quelques Gascons qui s’étaient offerts d’être les ministres de sa vengeance. Ils tuèrent Guise dans le cabinet du roi : mais ces mêmes hommes qui avaient tué le duc ne voulurent point tremper leurs mains dans le sang de son frère, parce qu’il était prêtre et cardinal : comme si la vie d’un homme qui porte une robe longue et un rabat était plus sacrée que celle d’un homme qui porte un habit court et une épée !
Le roi trouva quatre soldats qui, au rapport du jésuite Maimbourg, n’étant pas si scrupuleux que les Gascons, tuèrent le cardinal pour cent écus chacun. Ce fut sous l’appartement de Catherine de Médicis que les deux frères furent tués ; mais elle ignorait parfaitement le dessein de son fils, n’ayant plus alors la confiance d’aucun parti, et étant même abandonnée par le roi.
Si une telle vengeance eût été revêtue des formalités de la loi, qui sont les instruments naturels de la justice des rois, ou le voile naturel de leur iniquité, la ligue en eût été épouvantée ; mais manquant de cette forme solennelle, cette action fut regardée comme un affreux assassinat, et ne fit qu’irriter le parti. Le sang des Guises fortifia la ligue, comme la mort de Coligny avait fortifié les protestants. Plusieurs villes de France se révoltèrent ouvertement contre le roi.
Il vint d’abord à Paris, mais il en trouva les portes fermées, et tous les habitants sous les armes.
Le fameux duc de Mayenne, cadet du feu duc de Guise, était alors dans Paris : il avait été éclipsé par la gloire de Guise pendant sa vie ; mais après sa mort le roi le trouva aussi dangereux ennemi que son frère : il avait toutes ses grandes qualités, auxquelles il ne manqua que l’éclat et le lustre.
Le parti des Lorrains était très-nombreux dans Paris. Le grand nom de Guise, leur magnificence, leur libéralité, leur zèle apparent pour la religion catholique, les avaient rendus les délices de la ville. Prêtres, bourgeois, femmes, magistrats, tout se ligua fortement avec Mayenne pour poursuivre une vengeance qui leur paraissait légitime.
La veuve du duc présenta une requête au parlement contre les meurtriers de son mari. Le procès commença suivant le cours ordinaire de la justice : deux conseillers furent nommés pour informer des circonstances du crime ; mais le parlement n’alla pas plus loin, les principaux étant singulièrement attachés aux intérêts du roi.
La Sorbonne ne suivit point cet exemple de modération ; soixante-dix docteurs publièrent un écrit par lequel ils déclarèrent Henri de Valois déchu de son droit à la couronne, et ses sujets dispensés du serment de fidélité.
Mais l’autorité royale n’avait pas d’ennemis plus dangereux que ces bourgeois de Paris nommés les Seize, non à cause de leur nombre, puisqu’ils étaient quarante, mais à cause des seize quartiers de Paris dont ils s’étaient partagé le gouvernement. Le plus considérable de tous ces bourgeois était un certain Le Clerc, qui avait usurpé le grand nom de Bussi : c’était un citoyen hardi, et un méchant soldat, comme tous ses compagnons. Ces Seize avaient acquis une autorité absolue, et devinrent dans la suite aussi insupportables à Mayenne qu’ils avaient été terribles au roi.
D’ailleurs les prêtres, qui ont toujours été les trompettes de toutes les révolutions, tonnaient en chaire, et assuraient de la part de Dieu que celui qui tuerait le tyran entrerait infailliblement en paradis. Les noms sacrés et dangereux de Jéhu et de Judith, et tous ces assassinats consacrés par l’écriture sainte, frappaient partout les oreilles de la nation. Dans cette affreuse extrémité, le roi fut enfin forcé d’implorer le secours de ce même Navarrois qu’il avait autrefois refusé. Ce prince fut plus sensible à la gloire de protéger son beau-frère et son roi, qu’à la victoire qu’il avait remportée sur lui.
Il mena son armée au roi ; mais avant que ses troupes fussent arrivées, il vint le trouver, accompagné d’un seul page. Le roi fut étonné de ce trait de générosité, dont il n’avait pas été lui-même capable. Les deux rois marchèrent vers Paris à la tête d’une puissante armée. La ville n’était point en état de se défendre. La ligue touchait au moment de sa ruine entière, lorsqu’un jeune religieux de l’ordre de saint Dominique changea toute la face des affaires.
Son nom était Jacques Clément ; il était né dans un village de Bourgogne appelé Sorbonne, et alors âgé de vingt-quatre ans. Sa farouche piété et son esprit noir et mélancolique se laissèrent bientôt entraîner au fanatisme, par les importunes clameurs des prêtres. Il se chargea d’être le libérateur et le martyr de la sainte ligue. Il communiqua son projet à ses amis et à ses supérieurs : tous l’engagèrent et le canonisèrent d’avance. Clément se prépara à son parricide par des jeûnes et par des prières continuelles pendant des nuits entières. Il se confessa, reçut les sacrements, puis acheta un bon couteau. Il alla à Saint-Cloud, où était le quartier du roi, et demanda à être présenté à ce prince, sous prétexte de lui révéler un secret dont il lui importait d’être promptement instruit. Ayant été conduit devant sa majesté, il se prosterna avec une modeste rougeur sur le front, et il lui remit une lettre qu’il disait être écrite par Achille de Harlay, premier président. Tandis que le roi lit, le moine le frappe dans le ventre, et laisse le couteau dans la place ; ensuite, avec un regard assuré, et les mains sur sa poitrine, il lève les yeux au ciel, attendant paisiblement les suites de son assassinat. Le roi se lève, arrache le couteau de son ventre, et en frappe le meurtrier au front. Plusieurs courtisans accoururent au bruit. Leur devoir exigeait qu’ils arrêtassent le moine pour l’interroger, et tâcher de découvrir ses complices ; mais ils le tuèrent sur-le-champ avec une précipitation qui les fit soupçonner d’avoir été trop instruits de son dessein. Henri de Navarre fut alors roi de France par le droit de sa naissance, reconnu d’une partie de l’armée, et abandonné par l’autre.
Le duc d’Epernon et quelques autres quittèrent l’armée, alléguant qu’ils étaient trop bons catholiques pour prendre les armes en faveur d’un roi qui n’allait point à la messe. Ils espéraient secrètement que le renversement du royaume, l’objet de leurs désirs et de leur espérance, leur donnerait occasion de se rendre souverains dans leur pays.
Cependant le meurtre de Clément fut approuvé à Rome, et adoré à Paris. La sainte ligue reconnut pour son roi le cardinal de Bourbon, vieux prêtre, et oncle de Henri IV, pour faire voir au monde que ce n’était pas la maison de Bourbon, mais les hérétiques que sa haine poursuivait.
Ainsi le duc de Mayenne fut assez sage pour ne pas usurper le titre de roi ; et cependant il s’empara de toute l’autorité royale, pendant que le malheureux cardinal de Bourbon, appelé roi par la ligue, fut gardé prisonnier par Henri IV le reste de sa vie, qui dura encore deux ans. La ligue, plus appuyée que jamais par le pape, secourue des Espagnols, et forte par elle-même, était parvenue au plus haut point de sa grandeur, et faisait sentir à Henri IV cette haine que le faux zèle inspire, et ce mépris que font naître les heureux succès.
Henri avait peu d’amis, peu de places importantes, point d’argent, et une petite armée ; mais son courage, son activité, sa politique, suppléaient à tout ce qui lui manquait. Il gagna plusieurs batailles, et entre autres celle d’Ivry sur le duc de Mayenne, une des plus remarquables qui aient jamais été données. Les deux généraux montrèrent dans ce jour toute leur capacité, et les soldats tout leur courage. Il y eut peu de fautes commises de part et d’autre. Henri fut enfin redevable de la victoire à la supériorité de ses connaissances et de sa valeur ; mais il avoua que Mayenne avait rempli tous les devoirs d’un grand général : « Il n’a péché, dit-il, que dans la cause qu’il soutenait. »
Il se montra après la victoire aussi modéré qu’il avait été terrible dans le combat. Instruit que le pouvoir diminue souvent quand on en a fait un usage trop étendu, et qu’il augmente en l’employant avec ménagement, il mit un frein à la fureur du soldat armé contre l’ennemi ; il eut soin des blessés, et donna la liberté à plusieurs personnes. Cependant tant de valeur et tant de générosité ne touchèrent point les ligueurs.
Les guerres civiles de France étaient devenues la querelle de toute l’Europe. Le roi Philippe II était vivement engagé à défendre la ligue : la reine Elisabeth donnait toutes sortes de secours à Henri, non parce qu’il était protestant, mais parce qu’il était ennemi de Philippe II, dont il lui était dangereux de laisser croître le pouvoir. Elle envoya à Henri cinq mille hommes, sous le commandement du comte d’Essex, son favori, auquel elle fit depuis trancher la tête.
Le roi continua la guerre avec différents succès. Il prit d’assaut tous les faubourgs de Paris dans un seul jour. Il eût peut-être pris de même la ville, s’il n’eût pensé qu’à la conquérir ; mais il craignit de donner sa capitale en proie aux soldats, et de ruiner une ville qu’il avait envie de sauver. Il assiégea Paris ; il leva le siége ; il le recommença : enfin il le bloqua, et coupa toutes les communications à la ville, dans l’espérance que les Parisiens seraient forcés, par la disette des vivres, à se rendre sans effusion de sang.
Mais Mayenne, les prêtres, et les Seize, tournèrent les esprits avec tant d’art, les envenimèrent si fort contre les hérétiques, et remplirent leur imagination de tant de fanatisme, qu’ils aimèrent mieux mourir de faim que de se rendre et d’obéir.
Les moines et les religieux donnèrent un spectacle qui, bien que ridicule en lui-même, fut cependant un ressort merveilleux pour animer le peuple. Ils firent une espèce de revue militaire, marchant par rang et de file, et portant des armes rouillées par-dessus leurs capuchons, ayant à leur tête la figure de la vierge Marie, branlant des épées, et criant qu’ils étaient tous prêts à combattre et à mourir pour la défense de la foi ; en sorte que les bourgeois, voyant leurs confesseurs armés, croyaient effectivement soutenir la cause de Dieu.
Quoi qu’il en soit, la disette dégénéra en famine universelle : ce nombre prodigieux de citoyens n’avait d’autre nourriture que les sermons des prêtres et que les miracles imaginaires des moines, qui, par ce pieux artifice, avaient dans leurs couvents toutes choses en abondance, tandis que toute la ville était sur le point de mourir de faim. Les misérables Parisiens, trompés d’abord par l’espérance d’un prompt secours, chantaient dans les rues des ballades et des lampons contre Henri : folie qu’on ne pourrait attribuer à quelque autre nation avec vraisemblance, mais qui est assez conforme au génie des Français, même dans un état si affreux. Cette courte et déplorable joie fut bientôt entièrement étouffée par la misère la plus réelle et la plus étonnante : trente mille hommes moururent de faim dans l’espace d’un mois. Les malheureux citoyens, pressés par la famine, essayèrent de faire une espèce de pain avec les os des morts, lesquels étant brisés et bouillis formaient une sorte de gelée ; mais cette nourriture si peu naturelle ne servait qu’à les faire mourir plus promptement. On conte, et cela est attesté par les témoignages les plus authentiques, qu’une femme tua et mangea son propre enfant. Au reste, l’inflexible opiniâtreté des Parisiens était égale à leur misère. Henri eut plus de compassion pour leur état qu’ils n’en avaient eux-mêmes ; son bon naturel l’emporta sur son intérêt particulier.
Il souffrit que ses soldats vendissent en particulier toutes sortes de provisions à la ville. Ainsi on vit arriver ce qu’on n’avait pas encore vu, que les assiégés étaient nourris par les assiégeants : c’était un spectacle bien singulier que de voir les soldats qui, du fond de leurs tranchées, envoyaient des vivres aux citoyens qui leur jetaient de l’argent de leurs remparts. Plusieurs officiers, entraînés par la licence si ordinaire à la soldatesque, troquaient un aloyau pour une fille, en sorte qu’on ne voyait que femmes qui descendaient dans des baquets, et des baquets qui remontaient pleins de provisions. Par-là une licence hors de saison régna parmi les officiers ; les soldats amassèrent beaucoup d’argent ; les assiégés furent soulagés, et le roi perdit la ville ; car dans le même temps une armée d’Espagnols vint des Pays-Bas. Le roi fut obligé de lever le siége et d’aller à sa rencontre au travers de tous les dangers et de tous les hasards de la guerre, jusqu’à ce qu’enfin les Espagnols ayant été chassés du royaume, il revint une troisième fois devant Paris, qui était toujours plus opiniâtré à ne point le recevoir.
Sur ces entrefaites, le cardinal de Bourbon, ce fantôme de la royauté, mourut. On tint une assemblée à Paris, qui nomma les états-généraux du royaume, pour procéder à l’élection d’un nouveau roi. L’Espagne influait fortement sur ces états ; Mayenne avait un parti considérable qui voulait le mettre sur le trône. Enfin Henri, ennuyé de la cruelle nécessité de faire éternellement la guerre à ses sujets, et sachant d’ailleurs que ce n’était pas sa personne, mais sa religion qu’ils haïssaient, résolut de rentrer au giron de l’église romaine. Peu de semaines après, Paris lui ouvrit ses portes. Ce qui avait été impossible à sa valeur et à sa magnanimité, il l’obtint facilement en allant à la messe, et en recevant l’absolution du pape.
Tout le peuple, changé dans ce jour salutaire,
Reconnut son vrai roi, son vainqueur et son père.
Dès-lors on admira ce règne fortuné,
Et commencé trop tard, et trop tôt terminé.
L’Autrichien trembla. Justement désarmée,
Rome adopta Bourbon ; Rome s’en vit aimée.
La discorde rentra dans l’éternelle nuit.
À reconnaître un roi Mayenne fut réduit ;
Et, soumettant enfin son cœur et ses provinces,
Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.
HENRIADE, fin du dernier chant.

Henri III, réuni avec Henri de Bourbon, roi de Navarre, contre la ligue, ayant déjà commencé le blocus de Paris, envoie secrètement Henri de Bourbon demander du secours à Élisabeth, reine d’Angleterre. Le héros essuie une tempête. Il relâche dans une île, où un vieillard catholique lui prédit son changement de religion, et son avénement au trône. Description de l’Angleterre et de son gouvernement.
Je chante ce héros qui régna sur la France,[3]
Et par droit de conquête, et par droit de naissance ;
Qui par de longs malheurs apprit à gouverner,
Calma les factions, sut vaincre et pardonner,
Confondit et Mayenne, et la ligue, et l’Ibère,
Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Descends du haut des cieux, auguste vérité ;
Répands sur mes écrits ta force et ta clarté :
Que l’oreille des rois s’accoutume à t’entendre.
C’est à toi d’annoncer ce qu’ils doivent apprendre ;
C’est à toi de montrer aux yeux des nations,
Les coupables effets de leurs divisions.
Dis comment la discorde a troublé nos provinces ;
Dis les malheurs du peuple, et les fautes des princes :
Viens, parle ; et s’il est vrai que la fable autrefois
Sut à tes fiers accents mêler sa douce voix ;
Si sa main délicate orna ta tête altière ;
Si son ombre embellit les traits de ta lumière,
Avec moi sur tes pas permets-lui de marcher,
Pour orner tes attraits, et non pour les cacher.
Valois régnait encore ; et ses mains incertaines[4]
De l’état ébranlé laissaient flotter les rênes ;
Les lois étaient sans force, et les droits confondus ;
Ou plutôt en effet Valois ne régnait plus.
Ce n’était plus ce prince environné de gloire,
Aux combats, dès l’enfance, instruit par la victoire,[5]
Dont l’Europe, en tremblant, regardait les progrès,
Et qui de sa patrie emporta les regrets,
Quand du nord étonné de ses vertus suprêmes,
Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes.[6]
Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier ;
Il devint lâche roi, d’intrépide guerrier :
Endormi sur le trône au sein de la mollesse,
Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.
Quélus et Saint-Maigrin, Joyeuse et d’Epernon,[7]
Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom,
D’un maître efféminé corrupteurs politiques,
Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques.
Des Guises cependant le rapide bonheur
Sur son abaissement élevait leur grandeur ;
Ils formaient dans Paris cette ligue fatale,
De sa faible puissance orgueilleuse rivale.
Les peuples déchaînés, vils esclaves des grands,
Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans.
Ses amis corrompus bientôt l’abandonnèrent ;
Du Louvre épouvanté ses peuples le chassèrent :
Dans Paris révolté l’étranger accourut ;
Tout périssait enfin, lorsque Bourbon parut.
Le vertueux Bourbon, plein d’une ardeur guerrière,[8]
À son prince aveuglé vint rendre la lumière :
Il ranima sa force, il conduisit ses pas
De la honte à la gloire, et des jeux aux combats.
Aux remparts de Paris les deux rois s’avancèrent :
Rome s’en alarma ; les Espagnols tremblèrent :
L’Europe, intéressée à ces fameux revers,
Sur ces murs malheureux avait les yeux ouverts.
On voyait dans Paris la Discorde inhumaine
Excitant aux combats et la ligue et Mayenne,
Et le peuple et l’église, et, du haut de ses tours,
Des soldats de l’Espagne appelant les secours.[9]
Ce monstre impétueux, sanguinaire, inflexible,
De ses propres sujets est l’ennemi terrible :
Aux malheurs des mortels il borne ses desseins :
Le sang de son parti rougit souvent ses mains ;
Il habite en tyran dans les cœurs qu’il déchire ;
Et lui-même il punit les forfaits qu’il inspire.
Du côté du couchant, près de ces bords fleuris
Où la Seine serpente en fuyant de Paris,
Lieux aujourd’hui charmants, retraite aimable et pure,
Où triomphent les arts, où se plaît la nature,
Théâtre alors sanglant des plus mortels combats,
Le malheureux Valois rassemblait ses soldats.
On y voit ces héros, fiers soutiens de la France,
Divisés par leur secte, unis par la vengeance ;
C’est aux mains de Bourbon que leur sort est commis :
En gagnant tous les cœurs, il les a tous unis.
On eût dit que l’armée, à son pouvoir soumise,
Ne connaissait qu’un chef, et n’avait qu’une église.
Le père des Bourbons, du sein des immortels,[10]
Louis, fixait sur lui ses regards paternels :
Il présageait en lui la splendeur de sa race ;
Il plaignait ses erreurs ; il aimait son audace ;
De sa couronne un jour il devait l’honorer ;
Il voulait plus encore, il voulait l’éclairer.
Mais Henri s’avançait vers sa grandeur suprême
Par des chemins secrets, inconnus à lui-même :
Louis, du haut des cieux, lui prêtait son appui ;
Mais il cachait le bras qu’il étendait pour lui,
De peur que ce héros, trop sûr de sa victoire,
Avec moins de danger, n’eût acquis moins de gloire.
Déjà les deux partis, au pied de ces remparts,
Avaient plus d’une fois balancé les hasards ;
Dans nos champs désolés le démon du carnage
Déjà jusqu’aux deux mers avait porté sa rage,
Quand Valois à Bourbon tint ce triste discours,
Dont souvent ses soupirs interrompaient le cours :
Vous voyez à quel point le destin m’humilie ;
Mon injure est la vôtre ; et la ligue ennemie,
Levant contre son prince un front séditieux,
Nous confond dans sa rage, et nous poursuit tous deux.
Paris nous méconnaît ; Paris ne veut pour maître,
Ni moi qui suis son roi, ni vous qui devez l’être :
Ils savent que les lois, le mérite et le sang,
Tout, après mon trépas, vous appelle à ce rang ;[11]
Et, redoutant déjà votre grandeur future,
Du trône où je chancelle ils pensent vous exclure.
De la religion, terrible en son courroux,[12]
Le fatal anathème est lancé contre vous.
Rome qui sans soldats porte en tous lieux la guerre,
Aux mains des Espagnols a remis son tonnerre ;
Sujets, amis, parents, tout a trahi sa foi ;
Tout me fuit, m’abandonne ; on s’arme contre moi ;
Et l’Espagnol avide, enrichi de mes pertes,
Vient en foule inonder mes campagnes désertes.
Contre tant d’ennemis ardents à m’outrager,
Dans la France à mon tour appelons l’étranger :
Des Anglais en secret gagnez l’illustre reine.
Je sais qu’entr’eux et nous une immortelle haine
Nous permet rarement de marcher réunis,
Que Londre est de tout temps l’émule de Paris :
Mais, après les affronts dont ma gloire est flétrie,
Je n’ai plus de sujets, je n’ai plus de patrie.
Je hais, je veux punir des peuples odieux :
Et quiconque me venge est Français à mes yeux.
Je n’occuperai point dans un tel ministère
De mes secrets agents la lenteur ordinaire ;
Je n’implore que vous : c’est vous de qui la voix
Peut seule à mon malheur intéresser les rois.
Allez en Albion ; que votre renommée[13]
Y parle en ma défense, et m’y donne une armée.
Je veux par votre bras vaincre mes ennemis ;
Mais c’est de vos vertus que j’attends des amis.
Il dit ; et le héros, qui, jaloux de sa gloire,
Craignait de partager l’honneur de la victoire,
Sentit, en l’écoutant, une juste douleur.
Il regrettait ces temps si chers à son grand cœur,
Où, fort de sa vertu, sans secours, sans intrigue,
Lui seul avec Condé faisait trembler la ligue.[14]
Mais il fallut d’un maître accomplir les desseins :
Il suspendit les coups qui partaient de ses mains ;
Et laissant ses lauriers cueillis sur ce rivage,
À partir de ces lieux il força son courage.
Les soldats étonnés ignorent son dessein ;
Et tous de son retour attendent leur destin.
Il marche. Cependant la ville criminelle
Le croit toujours présent, prêt à fondre sur elle ;
Et son nom, qui du trône est le plus ferme appui,
Semait encor la crainte, et combattait pour lui.
Déjà des Neustriens il franchit la campagne,[15]
De tous ses favoris, Mornay seul l’accompagne,
Mornay, son confident, mais jamais son flatteur ;[16]
Trop vertueux soutien du parti de l’erreur ;
Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence,
Servit également son église et la France ;
Censeur des courtisans, mais à la cour aimé ;
Fier ennemi de Rome, et de Rome estimé.
À travers deux rochers où la mer mugissante
Vient briser en courroux son onde blanchissante,
Dieppe aux yeux du héros offre son heureux port.
Les matelots ardents s’empressent sur le bord :
Les vaisseaux, sous leurs mains, fiers souverains des ondes,
Étaient prêts à voler sur les plaines profondes ;
L’impétueux Borée, enchaîné dans les airs,
Au souffle du zéphyr abandonnait les mers :
On lève l’ancre, on part, on fuit loin de la terre.
On découvrait déjà les bords de l’Angleterre :
L’astre brillant du jour à l’instant s’obscurcit ;[17]
L’air siffle, le ciel gronde, et l’onde au loin mugit ;
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues :
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs, et l’abîme des flots,
Montraient partout la mort aux pâles matelots.
Le héros qu’assiégeait une mer en furie,
Ne songe en ce danger qu’aux maux de sa patrie ;
Tourne ses yeux vers elle, et, dans ses grands desseins,
Semble accuser les vents d’arrêter ses destins.
Tel, et moins généreux, aux rivages d’Épire,
Lorsque de l’univers il disputait l’empire,
Confiant sur les flots aux aquilons mutins
Le destin de la terre et celui des Romains,
Défiant à la fois et Pompée et Neptune,
César à la tempête opposait sa fortune.[18]
Dans ce même moment le Dieu de l’univers,
Qui vole sur les vents, qui soulève les mers,
Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde
Forme, élève et détruit les empires du monde,
De son trône enflammé qui luit au haut des cieux,
Sur le héros français daigna baisser les yeux.
Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages
De porter le vaisseau vers ces prochains rivages
Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots
Là, conduit par le ciel, aborda le héros.
Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille,
Sous des ombrages frais présente un doux asile :
Un rocher, qui le cache à la fureur des flots,
Défend aux aquilons d’en troubler le repos :
Une grotte est auprès, dont la simple structure
Doit tous ses ornements aux mains de la Nature.
Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,
Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.
Aux humains inconnu, libre d’inquiétude,
C’est là que de lui-même il faisait son étude ;
C’est là qu’il regrettait ses inutiles jours,
Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours.
Sur l’émail de ces prés, au bord de ces fontaines,
Il foulait à ses pieds les passions humaines :
Tranquille, il attendait qu’au gré de ses souhaits
La mort vînt à son Dieu le rejoindre à jamais.
Ce Dieu, qu’il adorait, prit soin de sa vieillesse :
Il fit dans son désert descendre la sagesse ;
Et, prodigue envers lui de ses trésors divins,
Il ouvrit à ses yeux le livre des destins.
Ce vieillard au héros, que Dieu lui fit connaître,
Au bord d’une onde pure, offre un festin champêtre.
Le prince à ces repas était accoutumé :
Souvent sous l’humble toit du laboureur charmé,
Fuyant le bruit des cours et se cherchant lui-même,
Il avait déposé l’orgueil du diadème.
Le trouble répandu dans l’empire chrétien
Fut pour eux le sujet d’un utile entretien.
Mornay, qui dans sa secte était inébranlable,
Prêtait au calvinisme un appui redoutable ;
Henri doutait encore, et demandait aux cieux
Qu’un rayon de clarté vînt dessiller ses yeux.
De tout temps, disait-il, la vérité sacrée
Chez les faibles humains fut d’erreurs entourée :
Faut-il que, de Dieu seul attendant mon appui,
J’ignore les sentiers qui mènent jusqu’à lui !
Hélas ! un Dieu si bon, qui de l’homme est le maître,
En eût été servi, s’il avait voulu l’être.
De Dieu, dit le vieillard, adorons les desseins,
Et ne l’accusons pas des fautes des humains.
J’ai vu naître autrefois le calvinisme en France :
Faible, marchant dans l’ombre, humble dans sa naissance,
Je l’ai vu, sans support, exilé dans nos murs,
S’avancer à pas lents par cent détours obscurs ;
Enfin mes yeux ont vu, du sein de la poussière,
Ce fantôme effrayant lever sa tête altière,
Se placer sur le trône, insulter aux mortels,
Et d’un pied dédaigneux renverser nos autels.
Loin de la cour alors, en cette grotte obscure,
De ma religion je vins pleurer l’injure.
Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers jours :
Un culte si nouveau ne peut durer toujours.
Des caprices de l’homme il a tiré son être ;
On le verra périr, ainsi qu’on l’a vu naître :
Les œuvres des humains sont fragiles comme eux.
Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux :
Lui seul est toujours stable ; et, tandis que la terre
Voit de sectes sans nombre une implacable guerre,
La vérité repose aux pieds de l’Éternel.[19]
Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel.
Qui la cherche du cœur, un jour peut la connaître.
Vous serez éclairé, puisque vous voulez l’être.
Ce Dieu vous a choisi : sa main, dans les combats,
Au trône des Valois va conduire vos pas.
Déjà sa voix terrible ordonne à la victoire
De préparer pour vous les chemins de la gloire.
Mais si la vérité n’éclaire vos esprits,
N’espérez point entrer dans les murs de Paris.
Surtout des plus grands cœurs évitez la faiblesse ;
Fuyez d’un doux poison l’amorce enchanteresse ;
Craignez vos passions ; et sachez quelque jour
Résister aux plaisirs, et combattre l’amour.
Enfin quand vous aurez, par un effort suprême,
Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même ;
Lorsqu’en un siége horrible, et célèbre à jamais,
Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits,
Ces temps de vos états finiront les misères ;
Vous leverez les yeux vers le Dieu de vos pères ;
Vous verrez qu’un cœur droit peut espérer en lui.
Allez : qui lui ressemble est sûr de son appui.
Chaque mot qu’il disait était un trait de flamme
Qui pénétrait Henri jusqu’au fond de son ame.
Il se crut transporté dans ces temps bienheureux
Où le Dieu des humains conversait avec eux ;
Où la simple vertu, prodiguant les miracles,
Commandait à des rois, et rendait des oracles.
Il quitte avec regret ce vieillard vertueux :
Des pleurs, en l’embrassant, coulèrent de ses yeux ;
Et, dès ce moment même, il entrevit l’aurore[20]
De ce jour qui pour lui ne brillait pas encore.
Mornay parut surpris, et ne fut point touché :
Dieu, maître de ses dons, de lui s’était caché.
Vainement sur la terre il eut le nom de sage ;
Au milieu des vertus l’erreur fut son partage.
Tandis que le vieillard, instruit par le Seigneur,
Entretenait le prince, et parlait à son cœur,
Les vents impétueux à sa voix s’apaisèrent ;
Le soleil reparut ; les ondes se calmèrent.
Bientôt jusqu’au rivage il conduisit Bourbon :
Le héros part, et vole aux plaines d’Albion.
En voyant l’Angleterre, en secret il admire
Le changement heureux de ce puissant empire,
Où l’éternel abus de tant de sages lois
Fit long-temps le malheur et du peuple et des rois.
Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent,
Sur ce trône glissant d’où cent rois descendirent,
Une femme, à ses pieds enchaînant les destins,
De l’éclat de son règne étonnait les humains.
C’était Élisabeth ; elle dont la prudence
De l’Europe à son choix fit pencher la balance,
Et fit aimer son joug à l’Anglais indompté,
Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté.
Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes ;
De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes,
Les guérets de leurs blés, les mers de leurs vaisseaux :
Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux ;
Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,
Des bouts de l’univers appelle la fortune :
Londres, jadis barbare, est le centre des arts,
Le magasin du monde, et le temple de Mars.
Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble[21]
Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,
Les députés du peuple, et les grands, et le roi,
Divisés d’intérêt, réunis par la loi ;
Tous trois, membres sacrés de ce corps invincible,
Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible,
Heureux, lorsque le peuple, instruit dans son devoir,
Respecte autant qu’il doit le souverain pouvoir !
Plus heureux, lorsqu’un roi, doux, juste et politique,
Respecte autant qu’il doit la liberté publique !
Ah ! s’écria Bourbon, quand pourront les Français
Réunir, comme vous, la gloire avec la paix ?
Quel exemple pour vous, monarques de la terre !
Une femme a fermé les portes de la guerre ;
Et, renvoyant chez vous la discorde et l’horreur,
D’un peuple qui l’adore elle a fait le bonheur.
Cependant il arrive à cette ville immense,
Où la liberté seule entretient l’abondance.
Du vainqueur des Anglais il aperçoit la tour.[22]
Plus loin, d’Élisabeth est l’auguste séjour.
Suivi de Mornay seul, il va trouver la reine,
Sans appareil, sans bruit, sans cette pompe vaine
Dont les grands, quels qu’ils soient, en secret sont épris ;
Mais que le vrai héros regarde avec mépris.
Il parle ; sa franchise est sa seule éloquence :
Il expose en secret les besoins de la France ;
Et, jusqu’à la prière humiliant son cœur,
Dans ses soumissions découvre sa grandeur.
Quoi ! vous servez Valois ! dit la reine surprise :
C’est lui qui vous envoie au bord de la Tamise !
Quoi ! de ses ennemis devenu protecteur,
Henri vient me prier pour son persécuteur !
Des rives du couchant aux portes de l’aurore,
De vos longs différends l’univers parle encore ;
Et je vous vois armer en faveur de Valois
Ce bras, ce même bras qu’il a craint tant de fois !
Ses malheurs, lui dit-il, ont étouffé nos haines ;
Valois était esclave ; il brise enfin ses chaînes.
Plus heureux, si, toujours assuré de ma foi,
Il n’eût cherché d’appui que son courage et moi !
Mais il employa trop l’artifice et la feinte ;
Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte.
J’oublie enfin sa faute, en voyant son danger ;[23]
Je l’ai vaincu, madame ; et je vais le venger.
Vous pouvez, grande reine, en cette juste guerre,
Signaler à jamais le nom de l’Angleterre,
Couronner vos vertus, en défendant nos droits,
Et venger avec moi la querelle des rois.
Élisabeth alors, avec impatience,
Demande le récit des troubles de la France,
Veut savoir quels ressorts et quel enchaînement
Ont produit dans Paris un si grand changement.
Déjà, dit-elle au roi, la prompte renommée
De ces revers sanglants m’a souvent informée ;
Mais sa bouche, indiscrète en sa légèreté,
Prodigue le mensonge avec la vérité.
J’ai rejeté toujours ses récits peu fidelles.
Vous donc, témoin fameux de ces longues querelles,
Vous, toujours de Valois le vainqueur ou l’appui,
Expliquez-nous le nœud qui vous joint avec lui.
Daignez développer ce changement extrême :
Vous seul pouvez parler dignement de vous-même.
Peignez-moi vos malheurs, et vos heureux exploits.
Songez que votre vie est la leçon des rois.
Hélas ! reprit Bourbon, faut-il que ma mémoire
Rappelle de ces temps la malheureuse histoire !
Plût au ciel irrité, témoin de mes douleurs,
Qu’un éternel oubli nous cachât tant d’horreurs !
Pourquoi demandez-vous que ma bouche raconte
Des princes de mon sang les fureurs et la honte ?
Mon cœur frémit encore à ce seul souvenir ;
Mais vous me l’ordonnez, je vais vous obéir.
Un autre, en vous parlant, pourrait avec adresse
Déguiser leurs forfaits, excuser leur faiblesse :
Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœur ;
Et je parle en soldat plus qu’en ambassadeur.
FIN DU CHANT PREMIER

Henri-le-Grand raconte à la reine Élisabeth l’histoire des malheurs de la France : il remonte à leur origine, et entre dans le détail des massacres de la Saint-Barthélemi.
Reine, l’excès des maux où la France est livrée
Est d’autant plus affreux, que leur source est sacrée :
C’est la religion dont le zèle inhumain
Met à tous les Français les armes à la main.
Je ne décide point entre Genève et Rome.[24]
De quelque nom divin que leur parti les nomme,
J’ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur ;
Et si la perfidie est fille de l’erreur,
Si, dans les différends où l’Europe se plonge,
La trahison, le meurtre est le sceau du mensonge,
L’un et l’autre parti, cruel également,
Ainsi que dans le crime est dans l’aveuglement.
Pour moi qui, de l’état embrassant la défense,
Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,
On ne m’a jamais vu, surpassant mon pouvoir,
D’une indiscrète main profaner l’encensoir :
Et périsse à jamais l’affreuse politique
Qui prétend sur les cœurs un pouvoir despotique,
Qui veut, le fer en main, convertir les mortels,
Qui du sang hérétique arrose les autels,
Et, suivant un faux zèle ou l’intérêt pour guides,
Ne sert un Dieu de paix que par des homicides !
Plût à ce Dieu puissant, dont je cherche la loi,
Que la cour des Valois eût pensé comme moi !
Mais l’un et l’autre Guise ont eu moins de scrupule.[25]
Ces chefs ambitieux d’un peuple trop crédule,
Couvrant leurs intérêts de l’intérêt des cieux,
Ont conduit dans le piége un peuple furieux,
Ont armé contre moi sa piété cruelle.
J’ai vu nos citoyens s’égorger avec zèle,
Et, la flamme à la main, courir dans les combats,
Pour de vains arguments qu’ils ne comprenaient pas.
Vous connaissez le peuple, et savez ce qu’il ose,
Quand, du ciel outragé pensant venger la cause,
Les yeux ceints du bandeau de la religion,
Il a rompu le frein de la soumission.
Vous le savez, madame, et votre prévoyance
Étouffa dès long-temps ce mal en sa naissance.
L’orage en vos états à peine était formé ;
Vos soins l’avaient prévu, vos vertus l’ont calmé :
Vous régnez ; Londres est libre, et vos lois florissantes.[26]
Médicis a suivi des routes différentes.
Peut-être que, sensible à ces tristes récits,
Vous me demanderez quelle était Médicis.
Vous l’apprendrez du moins d’une bouche ingénue.
Beaucoup en ont parlé ; mais peu l’ont bien connue :
Peu de son cœur profond ont sondé les replis.
Pour moi, nourri vingt ans à la cour de ses fils,
Qui vingt ans sous ses pas vis les orages naître,
J’ai trop, à mes périls, appris à la connaître.
Son époux, expirant dans la fleur de ses jours,
À son ambition laissait un libre cours.
Chacun de ses enfants, nourri sous sa tutelle,
Devint son ennemi, dès qu’il régna sans elle.[27]
Ses mains autour du trône, avec confusion,
Semaient la jalousie et la division :
Opposant sans relâche, avec trop de prudence,
Les Guises aux Condés, et la France à la France,[28]
Toujours prête à s’unir avec ses ennemis,
Et changeant d’intérêts, de rivaux, et d’amis ;
Esclave des plaisirs, mais moins qu’ambitieuse ;[29]
Infidelle à sa secte, et superstitieuse ;[30][31]
Possédant, en un mot, pour n’en pas dire plus,
Les défauts de son sexe, et peu de ses vertus.
Ce mot m’est échappé, pardonnez ma franchise :
Dans ce sexe, après tout, vous n’êtes point comprise ;
L’auguste Élisabeth n’en a que les appas :
Le ciel, qui vous forma pour régir des états,
Vous fait servir d’exemple à tous tant que nous sommes ;
Et l’Europe vous compte au rang des plus grands hommes.
Déjà François second, par un sort imprévu,
Avait rejoint son père au tombeau descendu ;
Faible enfant, qui de Guise adorait les caprices,
Et dont on ignorait les vertus et les vices.
Charles, plus jeune encore, avait le nom de roi :
Médicis régnait seule ; on tremblait sous sa loi.
D’abord sa politique, assurant sa puissance,
Semblait d’un fils docile éterniser l’enfance ;
Sa main, de la discorde allumant le flambeau,
Signala par le sang son empire nouveau ;
Elle arma le courroux de deux sectes rivales.
Dreux, qui vit déployer leurs enseignes fatales,[32]
Fut le théâtre affreux de leurs premiers exploits.
Le vieux Montmorenci, près du tombeau des rois,[33]
D’un plomb mortel atteint par une main guerrière,
De cent ans de travaux termina la carrière.
Guise, auprès d’Orléans, mourut assassiné,[34]
Mon père malheureux, à la cour enchaîné,[35]
Trop faible, et malgré lui servant toujours la reine,
Traîna dans les affronts sa fortune incertaine,
Et, toujours de sa main préparant ses malheurs,
Combattit et mourut pour ses persécuteurs.
Condé, qui vit en moi le seul fils de son frère,[36]
M’adopta, me servit et de maître et de père ;
Son camp fut mon berceau ; là, parmi les guerriers,
Nourri dans la fatigue, à l’ombre des lauriers,
De la cour avec lui dédaignant l’indolence,
Ses combats ont été les jeux de mon enfance.
Ô plaines de Jarnac ! ô coup trop inhumain !
Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’assassin,
Condé, déjà mourant, tomba sous ta furie.
J’ai vu porter le coup ; j’ai vu trancher sa vie :
Hélas ! trop jeune encor, mon bras, mon faible bras
Ne put ni prévenir ni venger son trépas.
Le ciel, qui de mes ans protégeait la faiblesse,
Toujours à des héros confia ma jeunesse.
Coligny, de Condé le digne successeur,[37]
De moi, de mon parti, devint le défenseur.
Je lui dois tout, madame, il faut que je l’avoue ;
Et d’un peu de vertu si l’Europe me loue,
Si Rome a souvent même estimé mes exploits,
C’est à vous, ombre illustre, à vous que je le dois.
Je croissais sous ses yeux, et mon jeune courage
Fit long-temps de la guerre un dur apprentissage.
Il m’instruisait d’exemple au grand art des héros.
Je voyais ce guerrier, blanchi dans les travaux,
Soutenant tout le poids de la cause commune
Et contre Médicis, et contre la fortune ;
Chéri dans son parti, dans l’autre respecté,
Malheureux quelquefois, mais toujours redouté ;
Savant dans les combats, savant dans les retraites ;
Plus grand, plus glorieux, plus craint dans ses défaites,
Que Dunois et Gaston ne l’ont jamais été
Dans le cours triomphant de leur prospérité.
Après dix ans entiers de succès et de pertes,
Médicis, qui voyait nos campagnes couvertes
D’un parti renaissant qu’elle avait cru détruit,
Lasse enfin de combattre et de vaincre sans fruit,
Voulut, sans plus tenter des efforts inutiles,
Terminer d’un seul coup les discordes civiles.
La cour de ses faveurs nous offrit les attraits ;
Et n’ayant pu nous vaincre, on nous donna la paix.
Quelle paix, juste Dieu ! Dieu vengeur que j’atteste
Que de sang arrosa son olive funeste !
Ciel ! faut-il voir ainsi les maîtres des humains
Du crime à leurs sujets aplanir les chemins !
Coligny, dans son cœur à son prince fidelle,
Aimait toujours la France en combattant contre elle :
Il chérit, il prévint l’heureuse occasion
Qui semblait de l’état assurer l’union.
Rarement un héros connaît la défiance :
Parmi ses ennemis il vint plein d’assurance ;
Jusqu’au milieu du Louvre il conduisit mes pas.
Médicis, en pleurant, me reçut dans ses bras,
Me prodigua long-temps des tendresses de mère,
Assura Coligny d’une amitié sincère,
Voulait par ses avis se régler désormais,
L’ornait de dignités, le comblait de bienfaits,
Montrait à tous les miens, séduits par l’espérance,
Des faveurs de son fils la flatteuse apparence.
Hélas ! nous espérions en jouir plus long-temps.
Quelques-uns soupçonnaient ces perfides présents :
Les dons d’un ennemi leur semblaient trop à craindre.
Plus ils se défiaient, plus le roi savait feindre.
Dans l’ombre du secret, depuis peu Médicis
À la fourbe, au parjure, avait formé son fils,
Façonnait aux forfaits ce cœur jeune et facile ;
Et le malheureux prince, à ses leçons docile,
Par son penchant féroce à les suivre excité,
Dans sa coupable école avait trop profité.
Enfin, pour mieux cacher cet horrible mystère,
Il me donna sa sœur, il m’appela son frère.[38]
Ô nom qui m’as trompé ! vains serments ! nœud fatal !
Hymen, qui de nos maux fus le premier signal !
Tes flambeaux, que du ciel alluma la colère,
Éclairaient à mes yeux le trépas de ma mère.
Je ne suis point injuste, et je ne prétends pas[39]
À Médicis encore imputer son trépas :
J’écarte des soupçons peut-être légitimes,
Et je n’ai pas besoin de lui chercher des crimes.
Ma mère enfin mourut. Pardonnez à des pleurs
Qu’un souvenir si tendre arrache à mes douleurs.
Cependant tout s’apprête, et l’heure est arrivée
Qu’au fatal dénoûment la reine a réservée.
Le signal est donné sans tumulte et sans bruit :
C’était à la faveur des ombres de la nuit.
De ce mois malheureux l’inégale courrière[40]
Semblait cacher d’effroi sa tremblante lumière.
Coligny languissait dans les bras du repos,
Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
Soudain de mille cris le bruit épouvantable
Vient arracher ses sens à ce calme agréable :
Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés
Courir des assassins à pas précipités :
Il voit briller partout les flambeaux et les armes,
Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,
Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,
Les meurtriers en foule au carnage échauffés,
Criant à haute voix : « Qu’on n’épargne personne ;
« C’est Dieu, c’est Médicis, c’est le roi qui l’ordonne ! »
Il entend retentir le nom de Coligny.
Il aperçoit de loin le jeune Téligny,
Téligny, dont l’amour a mérité sa fille,[41]
L’espoir de son parti, l’honneur de sa famille,
Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,
Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras.
Le héros malheureux, sans armes, sans défense,
Voyant qu’il faut périr, et périr sans vengeance,
Voulut mourir du moins, comme il avait vécu,
Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
Déjà des assassins la nombreuse cohorte
Du salon qui l’enferme allait briser la porte :
Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux
Avec cet œil serein, ce front majestueux,
Tel que, dans les combats, maître de son courage,
Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.
À cet air vénérable, à cet auguste aspect,
Les meurtriers surpris sont saisis de respect ;
Une force inconnue a suspendu leur rage.
Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs
Que le sort des combats respecta quarante ans ;
Frappez, ne craignez rien : Coligny vous pardonne ;
Ma vie est peu de chose, et je vous l’abandonne…
J’eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous…
Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux :
L’un, saisi d’épouvante, abandonne ses armes ;
L’autre embrasse ses pieds, qu’il trempe de ses larmes ;
Et de ses assassins ce grand homme entouré,
Semblait un roi puissant par son peuple adoré.
Besme, qui dans la cour attendait sa victime,[42]
Monte, accourt, indigné qu’on diffère son crime ;
Des assassins trop lents il veut hâter les coups ;
Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.
À cet objet touchant lui seul est inflexible ;
Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,
Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
Si du moindre remords il se sentait surpris.
À travers les soldats il court d’un pas rapide :
Coligny l’attendait d’un visage intrépide ;
Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux
Lui plonge son épée, en détournant les yeux,
De peur que d’un coup d’œil cet auguste visage
Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.
Du plus grand des Français tel fut le triste sort.
On l’insulte, on l’outrage encore après sa mort.[43]
Son corps, percé de coups, privé de sépulture,
Des oiseaux dévorants fut l’indigne pâture ;
Et l’on porta sa tête aux pieds de Médicis,
Conquête digne d’elle, et digne de son fils.
Médicis la reçut avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
Et comme accoutumée à de pareils présents.
Qui pourrait cependant exprimer les ravages
Dont cette nuit cruelle étala les images ?
La mort de Coligny, prémices des horreurs,
N’était qu’un faible essai de toutes leurs fureurs.
D’un peuple d’assassins les troupes effrénées,
Par devoir et par zèle au carnage acharnées,
Marchaient, le fer en main, les yeux étincelants,
Sur les corps étendus de nos frères sanglants.
Guise était à leur tête, et, bouillant de colère,[44]
Vengeait sur tous les miens les mânes de son père :
Nevers,[45] Gondi,[46] Tavanne,[47] un poignard à la main,
Échauffaient les transports de leur zèle inhumain ;
Et, portant devant eux la liste de leurs crimes,
Les conduisaient au meurtre, et marquaient les victimes.
Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris,
Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,
Le fils assassiné sur le corps de son père,
Le frère avec la sœur, la fille avec la mère,
Les époux expirant sous leurs toits embrasés,
Les enfans au berceau sur la pierre écrasés :
Des fureurs des humains c’est ce qu’on doit attendre.
Mais ce que l’avenir aura peine à comprendre,
Ce que vous-même encore à peine vous croirez,
Ces monstres furieux, de carnage altérés,
Excités par la voix des prêtres sanguinaires,
Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères,
Et, le bras tout souillé du sang des innocents,
Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens.
Ô combien de héros indignement périrent !
Rénel et Pardaillan[48] chez les morts descendirent ;
Et vous, brave Guerchy ; vous, sage Lavardin,[49]
Digne de plus de vie et d’un autre destin.
Parmi les malheureux que cette nuit cruelle
Plongea dans les horreurs d’une nuit éternelle,
Marsillac et Soubise, au trépas condamnés,[50]
Défendent quelque temps leurs jours infortunés :
Sanglants, percés de coups, et respirant à peine,
Jusqu’aux portes du Louvre on les pousse, on les traîne ;
Ils teignent de leur sang ce palais odieux,
En implorant leur roi, qui les trahit tous deux.
Du haut de ce palais, excitant la tempête,
Médicis à loisir contemplait cette fête :
Ses cruels favoris, d’un regard curieux,
Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux ;
Et de Paris en feu les ruines fatales
Étaient de ces héros les pompes triomphales.
Que dis-je ! ô crime ! ô honte ! ô comble de nos maux !
Le roi, le roi lui-même, au milieu des bourreaux,[51]
Poursuivant des proscrits les troupes égarées,
Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées ;
Et ce même Valois que je sers aujourd’hui,
Ce roi qui par ma bouche implore votre appui,
Partageant les forfaits de son barbare frère,
À ce honteux carnage excitait sa colère.
Non qu’après tout Valois ait un cœur inhumain ;
Rarement dans le sang il a trempé sa main ;
Mais l’exemple du crime assiégeait sa jeunesse ;
Et sa cruauté même était une faiblesse.
Quelques-uns, il est vrai, dans la foule des morts,
Du fer des assassins trompèrent les efforts.
De Caumont, jeune enfant, l’étonnante aventure[52]
Ira de bouche en bouche à la race future.
Son vieux père, accablé sous le fardeau des ans,
Se livrait au sommeil entre ses deux enfants ;
Un lit seul enfermait et les fils et le père.
Les meurtriers ardents, qu’aveuglait la colère,
Sur eux à coups pressés enfoncent le poignard ;
Sur ce lit malheureux la mort vole au hasard.
L’Eternel en ses mains tient seul nos destinées :
Il sait, quand il lui plaît, veiller sur nos années,
Tandis qu’en ses fureurs l’homicide est trompé.
D’aucun coup, d’aucun trait, Caumont ne fut frappé ;
Un invisible bras, armé pour sa défense,
Aux mains des meurtriers dérobait son enfance ;
Son père, à son côté, sous mille coups mourant,
Le couvrait tout entier de son corps expirant ;
Et du peuple et du roi trompant la barbarie,
Une seconde fois il lui donna la vie.
Cependant, que faisais-je en ces affreux moments ?
Hélas ! trop assuré sur la foi des serments,
Tranquille au fond du Louvre, et loin du bruit des armes,
Mes sens d’un doux repos goûtaient encor les charmes.
Ô nuit ! nuit effroyable ! ô funeste sommeil !
L’appareil de la mort éclaira mon réveil.
On avait massacré mes plus chers domestiques ;
Le sang de tous côtés inondait mes portiques ;
Et je n’ouvris les yeux que pour envisager
Les miens que sur le marbre on venait d’égorger.
Les assassins sanglants vers mon lit s’avancèrent,
Leurs parricides mains devant moi se levèrent ;
Je touchais au moment qui terminait mon sort ;
Je présentai ma tête et j’attendis la mort.
Mais, soit qu’un vieux respect pour le sang de leurs maîtres
Parlât encor pour moi dans le cœur de ces traîtres ;
Soit que de Médicis l’ingénieux courroux
Trouvât pour moi la mort un supplice trop doux ;
Soit qu’enfin s’assurant d’un port pendant l’orage,
Sa prudente fureur me gardât pour otage ;
On réserva ma vie à de nouveaux revers ;
Et bientôt de sa part on m’apporta des fers.
Coligny, plus heureux et plus digne d’envie,
Du moins, en succombant, ne perdit que la vie ;
Sa liberté, sa gloire au tombeau le suivit…
Vous frémissez, madame, à cet affreux récit :
Tant d’horreur vous surprend ; mais de leur barbarie
Je ne vous ai conté que la moindre partie.
On eût dit que, du haut de son Louvre fatal,
Médicis à la France eût donné le signal.
Tout imita Paris : la mort sans résistance[53]
Couvrit en un moment la face de la France.
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi !
Par cent mille assassins son courroux fut servi ;
Et des fleuves français les eaux ensanglantées
Ne portaient que des morts aux mers épouvantées.
FIN DU CHANT SECOND.

Le héros continue l’histoire des guerres civiles de France. Mort funeste de Charles IX. Règne de Henri III. Son caractère. Celui du fameux duc de Guise, connu sous le nom de Balafré. Bataille de Coutras. Meurtre du duc de Guise. Extrémité où Henri III est réduit. Mayenne est le chef de la Ligue. D’Aumale en est le héros. Réconciliation de Henri III et de Henri roi de Navarre. Secours que promet la reine Élisabeth. Sa réponse à Henri de Bourbon.
Quand l’arrêt des destins eut, durant quelques jours,
À tant de cruautés permis un libre cours,
Et que des assassins, fatigués de leurs crimes,
Les glaives émoussés manquèrent de victimes,
Le peuple, dont la reine avait armé le bras,
Ouvrit enfin les yeux, et vit ses attentats.
Aisément sa pitié succède à sa furie :
Il entendit gémir la voix de la patrie.
Bientôt Charles lui-même en fut saisi d’horreur ;
Le remords dévorant s’éleva dans son cœur.
Des premiers ans du roi la funeste culture
N’avait que trop en lui corrompu la nature ;
Mais elle n’avait point étouffé cette voix
Qui jusque sur le trône épouvante les rois.
Par sa mère élevé, nourri dans ses maximes,
Il n’était point, comme elle, endurci dans les crimes.
Le chagrin vint flétrir la fleur de ses beaux jours ;
Une langueur mortelle en abrégea le cours :
Dieu, déployant sur lui sa vengeance sévère,
Marqua ce roi mourant du sceau de sa colère,
Et par son châtiment voulut épouvanter
Quiconque à l’avenir oserait l’imiter.
Je le vis expirant. Cette image effrayante[54]
À mes yeux attendris semble être encor présente.
Son sang, à gros bouillons de son corps élancé,
Vengeait le sang français par ses ordres versé ;
Il se sentait frappé d’une main invisible :
Et le peuple, étonné de cette fin terrible,
Plaignit un roi si jeune et sitôt moissonné,
Un roi par les méchants dans le crime entraîné,
Et dont le repentir promettait à la France
D’un empire plus doux quelque faible espérance.
Soudain du fond du Nord, au bruit de son trépas,
L’impatient Valois, accourant à grands pas,
Vint saisir dans ces lieux, tout fumant de carnage,
D’un frère infortuné le sanglant héritage.
La Pologne en ce temps avait, d’un commun choix,
Au rang des Jagellons placé l’heureux Valois ;
Son nom, plus redouté que les plus puissants princes,
Avait gagné pour lui les voix de cent provinces.
C’est un poids bien pesant qu’un nom trop tôt fameux !
Valois ne soutint pas ce fardeau dangereux.
Qu’il ne s’attende point que je le justifie :
Je lui puis immoler mon repos et ma vie ;
Tout, hors la vérité, que je préfère à lui.
Je le plains, je le blâme, et je suis son appui.
Sa gloire avait passé comme une ombre légère.
Ce changement est grand ; mais il est ordinaire :
On a vu plus d’un roi, par un triste retour,
Vainqueur dans les combats, esclave dans sa cour.
Reine, c’est dans l’esprit qu’on voit le vrai courage.
Valois reçut des cieux des vertus en partage.
Il est vaillant, mais faible ; et, moins roi que soldat,
Il n’a de fermeté qu’en un jour de combat.
Ses honteux favoris, flattant son indolence,
De son cœur, à leur gré, gouvernaient l’inconstance ;
Au fond de son palais, avec lui renfermés,
Sourds aux cris douloureux des peuples opprimés,
Ils dictaient par sa voix leurs volontés funestes ;
Des trésors de la France ils dissipaient les restes ;
Et le peuple accablé, poussant de vains soupirs,
Gémissait de leur luxe, et payait leurs plaisirs.
Tandis que, sous le joug de ses maîtres avides,
Valois pressait l’Etat du fardeau des subsides,
On vit paraître Guise ; et le peuple inconstant[55]
Tourna bientôt ses yeux vers cet astre éclatant.
Sa valeur, ses exploits, la gloire de son père ;
Sa grâce, sa beauté, cet heureux don de plaire
Qui, mieux que la vertu, sait régner sur les cœurs,
Attiraient tous les vœux par des charmes vainqueurs.
Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire ;
Nul sur ses passions n’eut jamais plus d’empire,
Et ne sut mieux cacher, sous des dehors trompeurs,
Des plus vastes desseins les sombres profondeurs :
Altier, impérieux, mais souple et populaire,
Des peuples, en public, il plaignait la misère,
Détestait des impôts le fardeau rigoureux ;
Le pauvre allait le voir, et revenait heureux :
Il savait prévenir la timide indigence ;
Ses bienfaits dans Paris annonçaient sa présence ;
Il se faisait aimer des grands qu’il haïssait ;
Terrible et sans retour alors qu’il offensait ;
Téméraire en ses vœux, sage en ses artifices,
Brillant par ses vertus, et même par ses vices ;
Connaissant le péril, et ne redoutant rien ;
Heureux guerrier, grand prince, et mauvais citoyen.
Quand il eut quelque temps essayé sa puissance,
Et du peuple aveuglé cru fixer l’inconstance,
Il ne se cacha plus, et vint ouvertement
Du trône de son roi briser le fondement.
Il forma dans Paris cette ligue funeste
Qui bientôt de la France infecta tout le reste ;
Monstre affreux, qu’ont nourri les peuples et les grands,
Engraissé de carnage et fertile en tyrans.
La France dans son sein vit alors deux monarques :
L’un n’en possédait plus que les frivoles marques ;
L’autre, inspirant partout l’espérance ou l’effroi,
À peine avait besoin du vain titre de roi.
Valois se réveilla du sein de son ivresse.
Ce bruit, cet appareil, ce danger qui le presse,
Ouvrirent un moment ses yeux appesantis :
Mais du jour importun ses regards éblouis
Ne distinguèrent point, au fort de la tempête,
Les foudres menaçants qui grondaient sur sa tête ;
Et bientôt fatigué d’un moment de réveil,
Las, et se rejetant dans les bras du sommeil,
Entre ses favoris, et parmi les délices,
Tranquille, il s’endormit au bord des précipices.
Je lui restais encore ; et, tout prêt de périr,
Il n’avait plus que moi qui pût le secourir :
Héritier, après lui, du trône de la France,
Mon bras, sans balancer, s’armait pour sa défense :
J’offrais à sa faiblesse un nécessaire appui ;
Je courais le sauver, ou me perdre avec lui.
Mais Guise, trop habile, et trop savant à nuire,
L’un par l’autre, en secret, songeait à nous détruire.
Que dis-je ! il obligea Valois à se priver
De l’unique soutien qui le pouvait sauver.
De la religion le prétexte ordinaire
Fut un voile honorable à cet affreux mystère.
Par sa feinte vertu tout le peuple échauffé
Ranima son courroux encor mal étouffé.
Il leur représentait le culte de leurs pères,
Les derniers attentats des sectes étrangères,
Me peignait ennemi de l’église et de Dieu :
« Il porte, disait-il, ses erreurs en tout lieu ;
« Il suit d’Elisabeth les dangereux exemples ;
« Sur vos temples détruits il va fonder ses temples ;
« Vous verrez dans Paris ses prêches criminels. »
Tout le peuple, à ces mots, trembla pour ses autels.
Jusqu’au palais du roi l’alarme en est portée.
La ligue, qui feignait d’en être épouvantée,
Vient de la part de Rome annoncer à son roi
Que Rome lui défend de s’unir avec moi ;
Hélas ! le roi trop faible, obéit sans murmure :
Et, lorsque je volais pour venger son injure,
J’apprends que mon beau-frère, à la ligue soumis,
S’unissait, pour me perdre, avec ses ennemis,
De soldats, malgré lui, couvrait déjà la terre,
Et par timidité me déclarait la guerre.
Je plaignis sa faiblesse ; et, sans, rien ménager,
Je courus le combattre au lieu de le venger.
De la ligue, en cent lieux, les villes alarmées
Contre moi dans la France enfantaient des armées :
Joyeuse, avec ardeur, venait fondre sur moi,
Ministre impétueux des faiblesses du roi.
Guise, dont la prudence égalait le courage,
Dispersait mes amis, leur fermait le passage.
D’armes et d’ennemis pressé de toutes parts,
Je les défiai tous, et tentai les hasards.
Je cherchai dans Coutras ce superbe Joyeuse.[56]
Vous savez sa défaite et sa fin malheureuse :
Je dois vous épargner des récits superflus.[57]
Non, je ne reçois point vos modestes refus :
Non, ne me privez point, dit l’auguste princesse,
D’un récit qui m’éclaire autant qu’il m’intéresse ;
N’oubliez point ce jour, ce grand jour de Coutras,
Vos travaux, vos vertus, Joyeuse, et son trépas.
L’auteur de tant d’exploits doit seul me les apprendre ;
Et peut-être je suis digne de les entendre.
Elle dit. Le héros, à ce discours flatteur,
Sentit couvrir son front d’une noble rougeur ;
Et réduit, à regret, à parler de sa gloire,
Il poursuivit ainsi cette fatale histoire :
De tous les favoris qu’idolâtrait Valois,
Qui flattaient sa mollesse, et lui donnaient des lois,
Joyeuse, né d’un sang chez les Français insigne,
D’une faveur si haute était le moins indigne ;[58]
Il avait des vertus ; et si de ses beaux jours
La Parque, en ce combat, n’eût abrégé le cours,
Sans doute aux grands exploits son âme accoutumée
Aurait de Guise, un jour, atteint la renommée.
Mais nourri jusqu’alors au milieu de la cour,
Dans le sein des plaisirs, dans les bras de l’amour,
Il n’eut à m’opposer qu’un excès de courage,
Dans un jeune héros dangereux avantage.
Les courtisans en foule, attachés à son sort,
Du sein des voluptés s’avançaient à la mort.
Des chiffres amoureux, gages de leurs tendresses,
Traçaient sur leurs habits les noms de leurs maîtresses ;
Leurs armes éclataient du feu des diamants,
De leurs bras énervés frivoles ornements.
Ardents, tumultueux, privés d’expérience,
Ils portaient au combat leur superbe imprudence ;
Orgueilleux de leur pompe, et fiers d’un camp nombreux,
Sans ordre ils s’avançaient d’un pas impétueux.
D’un éclat différent mon camp frappait leur vue :
Mon armée, en silence à leurs yeux étendue,
N’offrait de tous côtés que farouches soldats,
Endurcis aux travaux, vieillis dans les combats,
Accoutumés au sang, et couverts de blessures ;
Leur fer et leurs mousquets composaient leurs parures.
Comme eux vêtu sans pompe, armé de fer comme eux,
Je conduisais aux coups leurs escadrons poudreux,
Comme eux de mille morts affrontant la tempête,
Je n’étais distingué qu’en marchant à leur tête.
Je vis nos ennemis vaincus et renversés,
Sous nos coups expirants, devant nous dispersés :
À regret dans leur sein j’enfonçais cette épée
Qui du sang espagnol eût été mieux trempée.
Il le faut avouer, parmi ces courtisans
Que moissonna le fer en la fleur de leurs ans,
Aucun ne fut percé que de coups honorables :
Tous fermes dans leur poste, et tous inébranlables,
Ils voyaient devant eux avancer le trépas,
Sans détourner les yeux, sans reculer d’un pas.
Des courtisans français tel est le caractère :
La paix n’amollit point leur valeur ordinaire ;
De l’ombre du repos, ils volent aux hasards ;
Vils flatteurs à la cour, héros aux champs de Mars.
Pour moi, dans les horreurs d’une mêlée affreuse,
J’ordonnais, mais en vain, qu’on épargnât Joyeuse ;
Je l’aperçus bientôt, porté par des soldats,
Pâle, et déjà couvert des ombres du trépas.
Telle une tendre fleur, qu’un matin voit éclore
Des baisers du Zéphir et des pleurs de l’aurore,
Brille un moment aux yeux, et tombe, avant le temps,
Sous le tranchant du fer, ou sous l’effort des vents.
Mais pourquoi rappeler cette triste victoire ?
Que ne puis-je plutôt ravir à la mémoire
Les cruels monuments de ces affreux succès ![59]
Mon bras n’est encor teint que du sang des Français :
Ma grandeur, à ce prix, n’a point pour moi de charmes ;
Et mes lauriers sanglants sont baignés de mes larmes.
Ce malheureux combat ne fit qu’approfondir
L’abîme dont Valois voulait en vain sortir.
Il fut plus méprisé, quand on vit sa disgrâce ;
Paris fut moins soumis, la ligue eut plus d’audace ;
Et la gloire de Guise, aigrissant ses douleurs,
Ainsi que ses affronts, redoubla ses malheurs.
Guise, dans Vimori, d’une main plus heureuse,[60]
Vengea sur les Germains la perte de Joyeuse ;
Accabla, dans Auneau, mes alliés surpris,
Et, couvert de lauriers, se montra dans Paris.
Ce vainqueur y parut comme un dieu tutélaire.
Valois vit triompher son superbe adversaire,
Qui, toujours insultant à ce prince abattu,
Semblait l’avoir servi moins que l’avoir vaincu.
La honte irrite enfin le plus faible courage :
L’insensible Valois ressentit cet outrage ;
Il voulut, d’un sujet réprimant la fierté,
Essayer dans Paris sa faible autorité.
Il n’en était plus temps ; la tendresse, et la crainte,
Pour lui dans tous les cœurs était alors éteinte :
Son peuple audacieux, prompt à se mutiner,
Le prit pour un tyran, dès qu’il voulut régner.
On s’assemble, on conspire, on répand des alarmes ;
Tout bourgeois est soldat, tout Paris est en armes ;
Mille remparts naissants, qu’un instant a formés,
Menacent de Valois les gardes enfermés.
Guise, tranquille et fier au milieu de l’orage,[61]
Précipitait du peuple ou retenait la rage,
De la sédition gouvernait les ressorts,
Et faisait, à son gré, mouvoir ce vaste corps.
Tout le peuple au palais courait avec furie :
Si Guise eût dit un mot, Valois était sans vie ;
Mais, lorsque d’un coup d’œil il pouvait l’accabler,
Il parut satisfait de l’avoir fait trembler,
Et, des mutins lui-même arrêtant la poursuite,
Lui laissa, par pitié, le pouvoir de la fuite.
Enfin Guise attenta, quel que fût son projet,
Trop peu pour un tyran, mais trop pour un sujet.
Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre,
À tout à redouter, s’il ne veut tout enfreindre.
Guise, en ses grands desseins dès ce jour affermi,
Vit qu’il n’était plus temps d’offenser à demi,
Et qu’élevé si haut, mais sur un précipice,
S’il ne montait au trône, il marchait au supplice.
Enfin, maître absolu d’un peuple révolté,
Le cœur plein d’espérance et de témérité,
Appuyé des Romains, secouru des Ibères,
Adoré des Français, secondé de ses frères,
Ce sujet orgueilleux crut ramener ces temps[62]
Où de nos premiers rois les lâches descendants,
Déchus presque en naissant de leur pouvoir suprême,
Sous un froc odieux cachaient leur diadème,
Et dans l’ombre d’un cloître en secret gémissants,
Abandonnaient l’empire aux mains de leurs tyrans.
Valois, qui cependant différait sa vengeance,
Tenait alors dans Blois les états de la France.
Peut-être on vous a dit quels furent ces états :
On proposa des lois qu’on n’exécuta pas ;
De mille députés l’éloquence stérile
Y fit de nos abus un détail inutile ;
Car de tant de conseils l’effet le plus commun
Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
Au milieu des états, Guise, avec arrogance,
De son prince offensé vint braver la présence,
S’assit auprès du trône, et, sûr de ses projets,
Crut, dans ces députés, voir autant de sujets.
Déjà leur troupe indigne, à son tyran vendue,
Allait mettre en ses mains la puissance absolue,
Lorsque, las de le craindre, et las de l’épargner,
Valois voulut enfin se venger et régner.
Son rival, chaque jour, soigneux de lui déplaire,
Dédaigneux ennemi, méprisait sa colère,
Ne soupçonnant pas même, en ce prince irrité,
Pour un assassinat assez de fermeté.
Son destin l’aveuglait : son heure était venue ;
Le roi le fit lui-même immoler à sa vue.
De cent coups de poignards indignement percé,[63]
Son orgueil, en mourant, ne fut point abaissé ;
Et ce front que Valois craignait encor peut-être,
Tout pâle et tout sanglant, semblait braver son maître.
C’est ainsi que mourut ce sujet tout-puissant,
De vices, de vertus, assemblage éclatant.
Le roi, dont il ravit l’autorité suprême,
Le souffrit lâchement, et s’en vengea de même.
Bientôt ce bruit affreux se répand dans Paris.
Le peuple épouvanté remplit l’air de ses cris.
Les vieillards désolés, les femmes éperdues,
Vont du malheureux Guise embrasser les statues.
Tout Paris croit avoir, en ce pressant danger,
L’église à soutenir, et son père à venger.
De Guise, au milieu d’eux, le redoutable frère,
Mayenne, à la vengeance anime leur colère ;
Et, plus par intérêt que par ressentiment,
Il allume en cent lieux ce grand embrasement.
Mayenne, dès long-temps nourri dans les alarmes,[64]
Sous le superbe Guise avait porté les armes :[65]
Il succède à sa gloire, ainsi qu’à ses desseins ;
Le sceptre de la ligue a passé dans ses mains.
Cette grandeur sans borne, à ses désirs si chère,
Le console aisément de la perte d’un frère ;
Il servait à regret, et Mayenne aujourd’hui
Aime mieux le venger que de marcher sous lui.
Mayenne a, je l’avoue, un courage héroïque ;
Il sait, par une heureuse et sage politique,
Réunir sous ses lois mille esprits différents,
Ennemis de leur maître, esclaves des tyrans :
Il connaît leurs talents, il sait en faire usage,
Souvent du malheur même il tire un avantage.[66]
Guise avec plus d’éclat éblouissait les yeux,
Fut plus grand, plus héros, mais non plus dangereux.
Voilà quel est Mayenne, et quelle est sa puissance.
Autant la ligue altière espère en sa prudence,
Autant le jeune Aumale au cœur présomptueux,[67]
Répand dans les esprits son courage orgueilleux.
D’Aumale est du parti le bouclier terrible ;
Il a jusqu’aujourd’hui le titre d’invincible :
Mayenne, qui le guide au milieu des combats,
Est l’âme de la ligue, et l’autre en est le bras.
Cependant des Flamands l’oppresseur politique,
Ce voisin dangereux, ce tyran catholique,
Ce roi dont l’artifice est le plus grand soutien,
Ce roi votre ennemi, mais plus encor le mien,
Philippe, de Mayenne embrassant la querelle,[68]
Soutient de nos rivaux la cause criminelle ;
Et Rome, qui devrait étouffer tant de maux,[69]
Rome de la discorde allume les flambeaux :
Celui qui des chrétiens se dit encor le père
Met aux mains de ses fils un glaive sanguinaire.
Des deux bouts de l’Europe, à mes regards surpris,[70]
Tous les malheurs ensemble accourent dans Paris.
Enfin, roi sans sujets, poursuivi, sans défense,
Valois s’est vu forcé d’implorer ma puissance.
Il m’a cru généreux, et ne s’est point trompé :
Des malheurs de l’état mon cœur s’est occupé ;
Un danger si pressant a fléchi ma colère ;
Je n’ai plus, dans Valois, regardé qu’un beau-frère :
Mon devoir l’ordonnait, j’en ai subi la loi ;
Et, roi, j’ai défendu l’autorité d’un roi.
Je suis venu vers lui sans traité, sans otage.[71]
Votre sort, ai-je dit, est dans votre courage ;
Venez mourir ou vaincre aux remparts de Paris.
Alors un noble orgueil a rempli ses esprits.
Je ne me flatte point d’avoir pu dans son ame
Verser, par mon exemple, une si belle flamme ;
Sa disgrâce a sans doute éveillé sa vertu,
Il gémit du repos qui l’avait abattu.
Valois avait besoin d’un destin si contraire ;
Et souvent l’infortune aux rois est nécessaire.
Tels étaient de Henri les sincères discours.
Des Anglais cependant il presse le secours :
Déjà, du haut des murs de la ville rebelle,
La voix de la victoire en son camp le rappelle ;
Mille jeunes Anglais vont bientôt, sur ses pas,
Fendre le sein des mers, et chercher les combats.
Essex est à leur tête, Essex dont la vaillance[72]
À des fiers Castillans confondu la prudence,
Et qui ne croyait pas qu’un indigne destin
Dût flétrir les lauriers qu’avait cueillis sa main.
Henri ne l’attend point : ce chef que rien n’arrête,
Impatient de vaincre, à son départ s’apprête.
Allez, lui dit la reine, allez, digne héros.
Mes guerriers sur vos pas traverseront les flots.
Non, ce n’est point Valois, c’est vous qu’ils veulent suivre ;
À vos soins généreux mon amitié les livre :
Au milieu des combats vous les verrez courir,
Plus pour vous imiter que pour vous secourir.
Formés par votre exemple au grand art de la guerre,
Ils apprendront sous vous à servir l’Angleterre.
Puisse bientôt la ligue expirer sous vos coups !
L’Espagne sert Mayenne, et Rome est contre vous :
Allez vaincre l’Espagne ; et songez qu’un grand homme
Ne doit point redouter les vains foudres de Rome.
Allez des nations venger la liberté ;
De Sixte et de Philippe abaissez la fierté.
Philippe, de son père héritier tyrannique,
Moins grand, moins courageux, et non moins politique,
Divisant ses voisins pour leur donner des fers,
Du fond de son palais croit dompter l’univers.
Sixte, au trône élevé du sein de la poussière,[73]
Avec moins de puissance, a l’âme encor plus fière.
Le pâtre de Montalte est le rival des rois ;
Dans Paris, comme à Rome, il veut donner des lois :
Sous le pompeux éclat d’un triple diadème,
Il pense asservir tout, jusqu’à Philippe même.
Violent, mais adroit, dissimulé, trompeur,
Ennemi des puissants, des faibles oppresseur,
Dans Londres, dans ma cour, il a formé des brigues,
Et l’univers, qu’il trompe, est plein de ses intrigues.
Voilà les ennemis que vous devez braver.
Contre moi l’un et l’autre osèrent s’élever.
L’un, combattant en vain l’Anglais et les orages,
Fit voir à l’Océan sa fuite et ses naufrages ;[74]
Du sang de ses guerriers ce bord est encor teint ;
L’autre se tait dans Rome, et m’estime, et me craint.
Suivez donc, à leurs yeux, votre noble entreprise :
Si Mayenne est dompté, Rome sera soumise ;
Vous seul pouvez régler sa haine ou ses faveurs.
Inflexible aux vaincus, complaisante aux vainqueurs,
Prête à vous condamner, facile à vous absoudre :
C’est à vous d’allumer ou d’éteindre sa foudre.
FIN DU CHANT TROISIÈME

D’Aumale était près de se rendre maître du camp de Henri III, lorsque le héros, revenant d’Angleterre, combat les ligueurs, et fait changer la fortune.
La Discorde console Mayenne, et vole à Rome pour y chercher du secours. Description de Rome, où régnait alors Sixte-Quint. La Discorde y trouve la Politique. Elle revient avec elle à Paris, soulève la Sorbonne, anime les Seize contre le parlement, et arme les moines. On livre à la main du bourreau des magistrats qui tenaient pour le parti des rois. Troubles et confusion horrible dans Paris.
Tandis que, poursuivant leurs entretiens secrets,
Et pesant à loisir de si grands intérêts,
Ils épuisaient tous deux la science profonde
De combattre, de vaincre, et de régir le monde,
La Seine, avec effroi, voit sur ses bords sanglants
Les drapeaux de la ligue abandonnés aux vents.
Valois, loin de Henri, rempli d’inquiétude,
Du destin des combats craignait l’incertitude.
À ses destins flottans il fallait un appui ;
Il attendait Bourbon, sûr de vaincre avec lui.
Par ces retardements les ligueurs s’enhardirent ;
Des portes de Paris leurs légions sortirent :
Le superbe d’Aumale, et Nemours, et Brissac,
Le farouche Saint-Paul, la Châtre, Canillac,
D’un coupable parti défenseurs intrépides,
Épouvantaient Valois de leurs succès rapides ;
Et ce roi, trop souvent sujet au repentir,
Regrettait le héros qu’il avait fait partir.[75]
Parmi ces combattants, ennemis de leur maître,
Un frère de Joyeuse osa long-temps paraître.[76]
Ce fut lui que Paris vit passer tour à tour,
Du siècle au fond d’un cloître, et du cloître à la cour ;
Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire,
Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.
Du pied des saints autels arrosés de ses pleurs,
Il courut de la ligue animer les fureurs,
Et plongea dans le sein de la France éplorée
La main qu’à l’Éternel il avait consacrée.
Mais, de tant de guerriers, celui dont la valeur
Inspira plus d’effroi, répandit plus d’horreur,
Dont le cœur fut plus fier et la main plus fatale,
Ce fut vous, jeune prince, impétueux d’Aumale,
Vous, né du sang lorrain si fécond en héros,
Vous, ennemi des rois, des lois, et du repos.
La fleur de la jeunesse en tout temps l’accompagne :
Avec eux sans relâche il fond dans la campagne ;
Tantôt dans le silence, et tantôt à grand bruit,
À la clarté des cieux, dans l’ombre de la nuit,
Chez l’ennemi surpris portant partout la guerre,
Du sang des assiégeants son bras couvrait la terre.
Tels du front du Caucase, ou du sommet d’Athos,
D’où l’œil découvre au loin l’air, la terre, et les flots,
Les aigles, les vautours, aux ailes étendues,
D’un vol précipité fendant les vastes nues,
Vont dans les champs de l’air enlever les oiseaux,
Dans les bois, sur les prés, déchirent les troupeaux,
Et dans les flancs affreux de leurs roches sanglantes
Remportent, à grands cris, ces dépouilles vivantes.
Déjà plein d’espérance, et de gloire enivré,
Aux tentes de Valois il avait pénétré.
La nuit et la surprise augmentaient les alarmes :
Tout pliait, tout tremblait, tout cédait à ses armes :
Cet orageux torrent, prompt à se déborder,
Dans son choc ténébreux allait tout inonder.
L’étoile du matin commençait à paraître :
Mornay, qui précédait le retour de son maître,
Voyait déjà les tours du superbe Paris.
D’un bruit mêlé d’horreur il est soudain surpris ;
Il court, il aperçoit dans un désordre extrême
Les soldats de Valois, et ceux de Bourbon même :
« Juste ciel ! est-ce ainsi que vous nous attendiez ?
« Henri va vous défendre ; il vient ; et vous fuyez !
« Vous fuyez, compagnons ! » Au son de sa parole,
Comme on vit autrefois, au pied du Capitole,
Le fondateur de Rome, opprimé des Sabins,
Au nom de Jupiter arrêter ses Romains ;
Au seul nom de Henri, les Français se rallient :
La honte les enflamme, ils marchent, ils s’écrient,
Qu’il vienne ce héros, nous vaincrons sous ses yeux !
Henri dans le moment paraît au milieu d’eux,
Brillant comme l’éclair au fort de la tempête :
Il vole aux premiers rangs, il s’avance à leur tête ;
Il combat, on le suit ; il change les destins :
La foudre est dans ses yeux, la mort est dans ses mains.
Tous les chefs ranimés autour de lui s’empressent ;
La victoire revient, les ligueurs disparaissent,
Comme aux rayons du jour qui s’avance et qui luit,
S’est dissipé l’éclat des astres de la nuit.
C’est en vain que d’Aumale arrête sur ces rives
Des siens épouvantés les troupes fugitives,
Sa voix pour un moment les rappelle aux combats ;
La voix du grand Henri précipite leurs pas,
De son front menaçant la terreur les renverse ;
Leur chef les réunit, la crainte les disperse.
D’Aumale est avec eux dans leur fuite entraîné :
Tel que du haut d’un mont de frimas couronné,
Au milieu des glaçons et des neiges fondues,
Tombe et roule un rocher qui menaçait les nues.
Mais que dis-je ? il s’arrête, il montre aux assiégeants,
Il montre encor ce front redouté si long-temps.
Des siens qui l’entraînaient, fougueux, il se dégage ;
Honteux de vivre encore, il revole au carnage ;
Il arrête un moment son vainqueur étonné :
Mais d’ennemis bientôt il est environné.
La mort allait punir son audace fatale.
La Discorde le vit et trembla pour d’Aumale ;
La barbare qu’elle est a besoin de ses jours :
Elle s’élève en l’air, et vole à son secours.
Elle approche ; elle oppose au nombre qui l’accable
Son bouclier de fer, immense, impénétrable,
Qui commande au trépas, qu’accompagne l’horreur,
Et dont la vue inspire ou la rage ou la peur.
Ô fille de l’enfer, Discorde inexorable !
Pour la première fois tu parus secourable ;
Tu sauvas un héros, tu prolongeas son sort,
De cette même main, ministre de la mort,
De cette main barbare, accoutumée aux crimes,
Qui jamais jusque-là n’épargna ses victimes.
Elle entraîne d’Aumale aux portes de Paris,
Sanglant, couvert de coups qu’il n’avait point sentis.
Elle applique à ses maux une main salutaire ;
Elle étanche ce sang répandu pour lui plaire :
Mais, tandis qu’à son corps elle rend la vigueur,
De ses mortels poisons elle infecte son cœur.
Tel souvent un tyran, dans sa pitié cruelle,
Suspend d’un malheureux la sentence mortelle ;
À ses crimes secrets il fait servir son bras ;
Et, quand ils sont commis, il le rend au trépas.
Henri sait profiter de ce grand avantage,
Dont le sort des combats honora son courage.
Des moments dans la guerre il connaît tout le prix :
Il presse au même instant ses ennemis surpris ;
Il veut que les assauts succèdent aux batailles ;
Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles.
Valois, plein d’espérance, et fort d’un tel appui,
Donne aux soldats l’exemple, et le reçoit de lui ;
Il soutient les travaux, il brave les alarmes.
La peine a ses plaisirs, le péril a ses charmes.
Tous les chefs sont unis, tout succède à leurs vœux ;
Et bientôt la terreur, qui marche devant eux,
Des assiégés tremblants dissipant les cohortes,
À leurs yeux éperdus allait briser leurs portes.
Que peut faire Mayenne en ce péril pressant ?
Mayenne a pour soldats un peuple gémissant :
Ici, la fille en pleurs lui redemande un père ;
Là, le frère effrayé pleure au tombeau d’un frère ;
Chacun plaint le présent, et craint pour l’avenir ;
Ce grand corps alarmé ne peut se réunir.
On s’assemble, on consulte, on veut fuir ou se rendre.
Tous sont irrésolus, nul ne veut se défendre :[77]
Tant le faible vulgaire, avec légèreté,
Fait succéder la peur à la témérité !
Mayenne, en frémissant, voit leur troupe éperdue.
Cent desseins partageaient son ame irrésolue ;
Quand soudain la Discorde aborde ce héros,
Fait siffler ses serpents, et lui parle en ces mots :
Digne héritier d’un nom redoutable à la France,
Toi qu’unit avec moi le soin de ta vengeance,
Toi, nourri sous mes yeux, et formé sous mes lois,
Entends ta protectrice, et reconnais ma voix.
Ne crains rien de ce peuple imbécille et volage,
Dont un faible malheur a glacé le courage ;
Leurs esprits sont à moi, leurs cœurs sont dans mes mains ;
Tu les verras bientôt, secondant nos desseins,
De mon fiel abreuvés, à mes fureurs en proie,
Combattre avec audace, et mourir avec joie.
La Discorde aussitôt, plus prompte qu’un éclair,
Fend d’un vol assuré les campagnes de l’air.
Partout chez les Français le trouble et les alarmes
Présentent à ses yeux des objets pleins de charmes :
Son haleine en cent lieux répand l’aridité ;
Le fruit meurt en naissant, dans son germe infecté :
Les épis renversés sur la terre languissent ;
Le ciel s’en obscurcit, les astres en pâlissent ;
Et la foudre en éclats, qui gronde sous ses pieds,
Semble annoncer la mort aux peuples effrayés.
Un tourbillon la porte à ces rives fécondes
Que l’Eridan rapide arrose de ses ondes.
Rome enfin se découvre à ses regards cruels,
Rome, jadis son temple, et l’effroi des mortels,
Rome, dont le destin, dans la paix, dans la guerre,
Est d’être en tous les temps maîtresse de la terre.
Par le sort des combats on la vit autrefois
Sur leurs trônes sanglants enchaîner tous les rois ;
L’univers fléchissait sous son aigle terrible.
Elle exerce, en nos jours, un pouvoir plus paisible :
On la voit sous son joug asservir ses vainqueurs,
Gouverner les esprits, et commander aux cœurs :
Ses avis sont ses lois, ses décrets sont ses armes.
Près de ce Capitole où régnaient tant d’alarmes,
Sur les pompeux débris de Bellone et de Mars,
Un pontife est assis au trône des Césars ;
Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille
Les tombeaux des Catons et la cendre d’Emile.
Le trône est sur l’autel, et l’absolu pouvoir
Met dans les mêmes mains le sceptre et l’encensoir.
Là, Dieu même a fondé son église naissante,[78]
Tantôt persécutée, et tantôt triomphante :
Là, son premier apôtre avec la vérité
Conduisit la candeur et la simplicité.
Ses successeurs heureux quelque temps l’imitèrent,
D’autant plus respectés que plus ils s’abaissèrent.
Leur front d’un vain éclat n’était point revêtu,
La pauvreté soutint leur austère vertu ;
Et, jaloux des seuls biens qu’un vrai chrétien désire,
Du fond de leur chaumière ils volaient au martyre.
Le temps, qui corrompt tout, changea bientôt leurs mœurs :
Le ciel, pour nous punir, leur donna des grandeurs.
Rome, depuis ce temps, puissante et profanée,
Aux conseils des méchants se vit abandonnée ;
La trahison, le meurtre et l’empoisonnement,
De son pouvoir nouveau fut l’affreux fondement.
Les successeurs du Christ, au fond du sanctuaire,
Placèrent, sans rougir, l’inceste et l’adultère ;
Et Rome, qu’opprimait leur empire odieux,
Sous ces tyrans sacrés regretta ses faux dieux.
On écouta depuis de plus sages maximes ;
On sut ou s’épargner ou mieux voiler les crimes ;[79]
De l’église et du peuple on régla mieux les droits ;
Rome devint l’arbitre, et non l’effroi des rois ;
Sous l’orgueil imposant du triple diadème
La modeste vertu reparut elle-même.
Mais l’art de ménager le reste des humains
Est surtout aujourd’hui la vertu des Romains.
Sixte alors était roi de l’église et de Rome.[80]
Si, pour être honoré du titre de grand homme,
Il suffit d’être faux, austère et redouté,
Au rang des plus grands rois Sixte sera compté.
Il devait sa grandeur à quinze ans d’artifices :
Il sut cacher, quinze ans, ses vertus et ses vices,
Il sembla fuir le rang qu’il brûlait d’obtenir,
Et s’en fit croire indigne afin d’y parvenir.
Sous le puissant abri de son bras despotique,
Au fond du Vatican régnait la politique,
Fille de l’intérêt et de l’ambition,
Dont naquirent la fraude et la séduction.
Ce monstre ingénieux, en détours si fertile,
Accablé de soucis, paraît simple et tranquille ;
Ses yeux creux et perçants, ennemis du repos,
Jamais du doux sommeil n’ont senti les pavots.
Par ses déguisements à toute heure elle abuse
Les regards éblouis de l’Europe confuse :[81]
Le mensonge subtil qui conduit ses discours,
De la vérité même empruntant le secours,
Du sceau du Dieu vivant empreint ses impostures,
Et fait servir le ciel à venger ses injures.
À peine la discorde avait frappé ses yeux,
Elle court dans ses bras d’un air mystérieux ;
Avec un ris malin la flatte, la caresse ;
Puis prenant tout à coup un ton plein de tristesse :
Je ne suis plus, dit-elle, en ces temps bienheureux
Où les peuples séduits me présentaient leurs vœux,
Où la crédule Europe, à mon pouvoir soumise,
Confondait dans mes lois les lois de son église.
Je parlais ; et soudain les rois humiliés
Du trône, en frémissant, descendaient à mes pieds ;
Sur la terre, à mon gré, ma voix soufflait les guerres,
Du haut du Vatican je lançais les tonnerres ;
Je tenais dans mes mains la vie et le trépas ;
Je donnais, j’enlevais, je rendais les états.
Cet heureux temps n’est plus. Le sénat de la France[82]
Éteint presque en mes mains les foudres que je lance ;
Plein d’amour pour l’église, et pour moi plein d’horreur,
Il ôte aux nations le bandeau de l’erreur :
C’est lui qui, le premier, démasquant mon visage,
Vengea la vérité, dont j’empruntais l’image.
Que ne puis-je, ô discorde, ardente à te servir,
Le séduire lui-même, ou du moins le punir !
Allons, que tes flambeaux rallument mon tonnerre ;
Commençons par la France à ravager la terre ;
Que le prince et l’état retombent dans nos fers.
Elle dit, et soudain s’élance dans les airs.
Loin du faste de Rome, et des pompes mondaines,[83]
Des temples consacrés aux vanités humaines,
Dont l’appareil superbe impose à l’univers,
L’humble religion se cache en des déserts :
Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde ;
Cependant que son nom, profané dans le monde,
Est le prétexte saint des fureurs des tyrans,
Le bandeau du vulgaire, et le mépris des grands.
Souffrir est son destin, bénir est son partage :
Elle prie en secret pour l’ingrat qui l’outrage ;
Sans ornement, sans art, belle de ses attraits,
Sa modeste beauté se dérobe à jamais
Aux hypocrites yeux de la foule importune
Qui court, à ses autels, adorer la fortune.
Son âme pour Henri brûlait d’un saint amour ;
Cette fille des cieux sait qu’elle doit un jour,
Vengeant de ses autels le culte légitime,
Adopter pour son fils ce héros magnanime :
Elle l’en croyait digne, et ses ardents soupirs
Hâtaient cet heureux temps trop lent pour ses désirs.
Soudain la politique et la discorde impie[84]
Surprennent en secret leur auguste ennemie.
Elle lève à son Dieu ses yeux mouillés de pleurs :
Son Dieu, pour l’éprouver, la livre à leurs fureurs.
Ces monstres, dont toujours elle a souffert l’injure,
De ses voiles sacrés couvrent leur tête impure,
Prennent ses vêtements respectés des humains,
Et courent dans Paris accomplir leurs desseins.
D’un air insinuant l’adroite politique
Se glisse au vaste sein de la Sorbonne antique :
C’est là que s’assemblaient ces sages révérés,
Des vérités du ciel interprètes sacrés,
Qui, des peuples chrétiens arbitres et modèles,
À leur culte attachés, à leur prince fidelles,
Conservaient jusqu’alors une mâle vigueur,
Toujours impénétrable aux flèches de l’erreur.
Qu’il est peu de vertus qui résistent sans cesse !
Du monstre déguisé la voix enchanteresse
Ebranle leurs esprits par ses discours flatteurs.
Aux plus ambitieux elle offre des grandeurs ;
Par l’éclat d’une mitre elle éblouit leur vue :
De l’avare en secret la voix lui fut vendue :
Par un éloge adroit le savant enchanté,
Pour prix d’un vain encens, trahit la vérité :
Menacé par sa voix, le faible s’intimide.
On s’assemble en tumulte, en tumulte on décide.
Parmi les cris confus, la dispute et le bruit,
De ces lieux en pleurant la vérité s’enfuit.[85]
Alors, au nom de tous, un des vieillards s’écrie :
« L’église fait les rois, les absout, les châtie ;
« En nous est cette église, en nous seuls est sa loi ;
« Nous réprouvons Valois, il n’est plus notre roi.
« Serments jadis sacrés, nous brisons votre chaîne. »[86]
À peine a-t-il parlé, la discorde inhumaine
Trace en lettres de sang ce décret odieux.
Chacun jure par elle, et signe sous ses yeux.
Soudain elle s’envole, et d’église en église
Annonce aux factieux cette grande entreprise ;
Sous l’habit d’Augustin, sous le froc de François,
Dans les cloîtres sacrés fait entendre sa voix.
Elle appelle, à grands cris, tous ces spectres austères,
De leur joug rigoureux esclaves volontaires.
De la religion reconnaissez les traits,
Dit-elle, et du Très-Haut vengez les intérêts.
C’est moi qui viens à vous, c’est moi qui vous appelle.
Ce fer, qui dans mes mains à vos yeux étincelle,
Ce glaive redoutable à nos fiers ennemis,
Par la main de Dieu même en la mienne est remis.
Il est temps de sortir de l’ombre de vos temples :
Allez d’un zèle saint répandre les exemples ;
Apprenez aux Français, incertains de leur foi,
Que c’est servir leur Dieu que d’immoler leur roi.
Songez que de Lévi la famille sacrée,[87]
Du ministère saint par Dieu même honorée,
Mérita cet honneur en portant à l’autel
Des mains teintes du sang des enfants d’Israël.
Que dis-je ? Où sont ces temps, où sont ces jours prospères,
Où j’ai vu les Français massacrés par leurs frères ?
C’était vous, prêtres saints, qui conduisiez leurs bras ;
Coligny par vous seul a reçu le trépas.
J’ai nagé dans le sang ; que le sang coule encore :
Montrez-vous, inspirez ce peuple qui m’adore.
Le monstre au même instant donne à tous le signal ;
Tous sont empoisonnés de son venin fatal ;
Il conduit dans Paris leur marche solennelle ;
L’étendard de la croix flottait au milieu d’elle.[88]
Ils chantent ; et leurs cris, dévots et furieux,
Semblent à leur révolte associer les cieux.
On les entend mêler, dans leurs vœux fanatiques,
Les imprécations aux prières publiques.
Prêtres audacieux, imbéciles soldats,
Du sabre et de l’épée ils ont chargé leurs bras ;
Une lourde cuirasse a couvert leur cilice.
Dans les murs de Paris cette infâme milice
Suit, au milieu des flots d’un peuple impétueux,
Le Dieu, ce Dieu de paix qu’on porte devant eux.
Mayenne, qui de loin voit leur folle entreprise,
La méprise en secret, et tout haut l’autorise ;
Il sait combien le peuple, avec soumission,
Confond le fanatisme et la religion ;
Il connaît ce grand art, aux princes nécessaire,
De nourrir la faiblesse et l’erreur du vulgaire.
À ce pieux scandale enfin il applaudit ;
Le sage s’en indigne, et le soldat en rit :
Mais le peuple excité jusques aux cieux envoie
Des cris d’emportement, d’espérance, et de joie ;
Et comme à son audace a succédé la peur,
La crainte en un moment fait place à la fureur.
Ainsi l’ange des mers, sur le sein d’Amphitrite,
Calme à son gré les flots, à son gré les irrite.
La discorde a choisi seize séditieux[89]
Signalés par le crime entre les factieux.
Ministres insolents de leur reine nouvelle,
Sur son char tout sanglant ils montent avec elle ;
L’orgueil, la trahison, la fureur, le trépas,
Dans des ruisseaux de sang marchent devant leurs pas.
Nés dans l’obscurité, nourris dans la bassesse,
Leur haine pour les rois leur tient lieu de noblesse ;
Et jusque sous le dais par le peuple portés,
Mayenne, en frémissant, les voit à ses côtés :
Des jeux de la discorde ordinaires caprices,
Qui souvent rend égaux ceux qu’elle rend complices.[90]
Ainsi lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux,
De la Seine ou du Rhône ont soulevé les flots,
Le limon croupissant dans leurs grottes profondes
S’élève, en bouillonnant, sur la face des ondes :
Ainsi, dans les fureurs de ces embrasements
Qui changent les cités en de funestes champs,
Le fer, l’airain, le plomb, que les feux amollissent,
Se mêlent, dans la flamme, à l’or qu’ils obscurcissent.
Dans ces jours de tumulte et de sédition,
Thémis résistait seule à la contagion ;
La soif de s’agrandir, la crainte, l’espérance,
Rien n’avait dans ses mains fait pencher sa balance ;
Son temple était sans tache, et la simple équité
Auprès d’elle, en fuyant, cherchait sa sûreté.
Il était dans ce temple un sénat vénérable,
Propice à l’innocence, au crime redoutable,
Qui, des lois de son prince et l’organe et l’appui,
Marchait d’un pas égal entre son peuple et lui.
Dans l’équité des rois sa juste confiance
Souvent porte à leurs pieds les plaintes de la France.
Le seul bien de l’état fait son ambition ;
Il hait la tyrannie et la rébellion ;
Toujours plein de respect, toujours plein de courage,
De la soumission distingue l’esclavage ;
Et, pour nos libertés toujours prompt à s’armer,
Connaît Rome, l’honore, et la sait réprimer.
Des tyrans de la ligue une affreuse cohorte
Du temple de Thémis environne la porte :
Bussy les conduisait ; ce vil gladiateur,[91]
Monté par son audace à ce coupable honneur,
Entre, et parle en ces mots à l’auguste assemblée
Par qui des citoyens la fortune est réglée :
Mercenaires appuis d’un dédale de lois,
Plébéiens, qui pensez être tuteurs des rois,
Lâches, qui dans le trouble et parmi les cabales
Mettez l’honneur honteux de vos grandeurs vénales,
Timides dans la guerre, et tyrans dans la paix,
Obéissez au peuple, écoutez ses décrets.
Il fut des citoyens avant qu’il fût des maîtres.
Nous rentrons dans les droits qu’ont perdus nos ancêtres.
Ce peuple fut long-temps par vous-même abusé ;
Il s’est lassé du sceptre, et le sceptre est brisé.
Effacez ces grands noms, qui vous gênaient sans doute,
Ces mots de plein pouvoir, qu’on hait et qu’on redoute :
Jugez au nom du peuple ; et tenez, au sénat,
Non la place du roi, mais celle de l’état :
Imitez la Sorbonne, ou craignez ma vengeance.
Le sénat répondit par un noble silence.
Tels, dans les murs de Rome abattus et brûlants,
Ces sénateurs courbés sous le fardeau des ans
Attendaient fièrement, sur leur siége immobiles,
Les Gaulois et la mort avec des yeux tranquilles.
Bussy, plein de fureur, et non pas sans effroi :
Obéissez, dit-il, tyrans, ou suivez-moi…
Alors Harlay se lève, Harlay, ce noble guide,
Ce chef d’un parlement juste autant qu’intrépide ;
Il se présente aux Seize, et demande des fers
Du front dont il aurait condamné ces pervers.[92]
On voit auprès de lui les chefs de la justice,
Brûlant de partager l’honneur de son supplice,
Victimes de la foi qu’on doit aux souverains,
Tendre aux fers des tyrans leurs généreuses mains.[93]
Muse, redites-moi ces noms chers à la France
Consacrez ces héros qu’opprima la licence,
Le vertueux de Thou, Molé, Scarron, Bayeul,[94]
Potier, cet homme juste, et vous, jeune Longueil,
Vous, en qui, pour hâter vos belles destinées,
L’esprit et la vertu devançaient les années.
Tout le sénat enfin, par les Seize enchaîné,
À travers un vil peuple en triomphe est mené
Dans cet affreux château, palais de la vengeance,[95]
Qui renferme souvent le crime et l’innocence.
Ainsi ces factieux ont changé tout l’état :
La Sorbonne est tombée, il n’est plus de sénat…
Mais pourquoi ce concours et ces cris lamentables ?
Pourquoi ces instrumens de la mort des coupables ?
Qui sont ces magistrats que la main d’un bourreau,
Par l’ordre des tyrans, précipite au tombeau ?
Les vertus dans Paris ont le destin des crimes.
Brisson, Larcher, Tardif, honorables victimes,[96]
Vous n’êtes point flétris par ce honteux trépas :
Mânes trop généreux, vous n’en rougissez pas ;
Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire ;
Et qui meurt pour son roi meurt toujours avec gloire.
Cependant la discorde au milieu des mutins,
S’applaudit du succès de ses affreux desseins
D’un air fier et content, sa cruauté tranquille
Contemple les effets de la guerre civile ;
Dans ces murs tout sanglants, des peuples malheureux,
Unis contre leur prince, et divisés entre eux,
Jouets infortunés des fureurs intestines,
De leur triste patrie avançant les ruines ;
Le tumulte au dedans, le péril au dehors,
Et partout les débris, le carnage, et les morts.
FIN DU CHANT QUATRIÈME.

Les assiégés sont vivement pressés. La discorde excite Jacques Clément à sortir de Paris pour assassiner le roi. Elle appelle du fond des enfers le démon du fanatisme, qui conduit ce parricide. Sacrifice des ligueurs aux esprits infernaux. Henri III est assassiné. Sentiments de Henri IV. Il est reconnu roi par l’armée.
Cependant s’avançaient ces machines mortelles
Qui portaient dans leur sein la perte des rebelles ;
Et le fer, et le feu, volant de toutes parts,
De cent bouches d’airain foudroyaient leurs remparts.
Les Seize et leur courroux, Mayenne et sa prudence,
D’un peuple mutiné la farouche insolence,
Des docteurs de la loi les scandaleux discours,
Contre le grand Henri n’étaient qu’un vain secours :
La victoire, à grands pas, s’approchait sur ses traces.
Sixte, Philippe, Rome, éclataient en menaces :
Mais Rome n’était plus terrible à l’univers ;
Ses foudres impuissants se perdaient dans les airs,
Et du vieux Castillan la lenteur ordinaire
Privait les assiégés d’un secours nécessaire.
Ses soldats, dans la France errant de tous côtés,
Sans secourir Paris, désolaient nos cités.
Le perfide attendait que la ligue épuisée
Pût offrir à son bras une conquête aisée ;
Et l’appui dangereux de sa fausse amitié
Leur préparait un maître, au lieu d’un allié,
Lorsque d’un furieux la main déterminée
Sembla, pour quelque temps, changer la destinée.
Vous, des murs de Paris, tranquilles habitants,
Que le ciel a fait naître en de plus heureux temps,
Pardonnez si ma main retrace à la mémoire
De vos aïeux séduits la criminelle histoire.
L’horreur de leurs forfaits ne s’étend point sur vous :
Votre amour pour vos rois les a réparés tous.
L’église a, de tout temps, produit des solitaires,
Qui, rassemblés entre eux sous des règles sévères,
Et distingués en tout du reste des mortels,
Se consacraient à Dieu par des vœux solennels.
Les uns sont demeurés dans une paix profonde,
Toujours inaccessible aux vains attraits du monde ;
Jaloux de ce repos qu’on ne peut leur ravir,
Ils ont fui les humains, qu’ils auraient pu servir :
Les autres, à l’état rendus plus nécessaires,
Ont éclairé l’église, ont monté dans les chaires ;
Mais souvent, enivrés de ces talents flatteurs,
Répandus dans le siècle, ils en ont pris les mœurs ;
Leur sourde ambition n’ignore point les brigues ;
Souvent plus d’un pays s’est plaint de leurs intrigues.
Ainsi, chez les humains, par un abus fatal,
Le bien le plus parfait est la source du mal.
Ceux qui de Dominique ont embrassé la vie
Ont vu long-temps leur secte en Espagne établie,
Et, de l’obscurité des plus humbles emplois,
Ont passé tout à coup dans les palais des rois.
Avec non moins de zèle, et bien moins de puissance,
Cet ordre respecté fleurissait dans la France,
Protégé par les rois, paisible, heureux enfin
Si le traître Clément n’eût été dans son sein.
Clément dans la retraite avait, dès son jeune âge,[97]
Porté les noirs accès d’une vertu sauvage.
Esprit faible et crédule en sa dévotion,
Il suivait le torrent de la rébellion.
Sur ce jeune insensé la discorde fatale
Répandit le venin de sa bouche infernale.
Prosterné, chaque jour, au pied des saints autels,
Il fatiguait les cieux de ses vœux criminels.
On dit que, tout souillé de cendre et de poussière,
Un jour il prononça cette horrible prière :
Dieu, qui venges l’église et punis les tyrans,
Te verra-t-on sans cesse accabler tes enfants,
Et, d’un roi qui t’outrage armant les mains impures,
Favoriser le meurtre et bénir les parjures ?
Grand Dieu ! par tes fléaux c’est trop nous éprouver ;
Contre tes ennemis daigne enfin t’élever ;
Détourne loin de nous la mort et la misère ;
Délivre-nous d’un roi donné dans ta colère :
Viens, des cieux irrités abaisse la hauteur.
Fais marcher devant toi l’ange exterminateur ;
Viens, descends, arme-toi ; que ta foudre enflammée
Frappe, écrase à nos yeux leur sacrilège armée ;
Que les chefs, les soldats, les deux rois expirants,
Tombent comme la feuille éparse au gré des vents ;
Et que, sauvés par toi, nos ligueurs catholiques
Sur leurs corps tout sanglants t’adressent leurs cantiques !
La discorde attentive, en traversant les airs,
Entend ces cris affreux, et les porte aux enfers.[98]
Elle amène à l’instant, de ces royaumes sombres,
Le plus cruel tyran de l’empire des ombres.
Il vient, le fanatisme est son horrible nom :
Enfant dénaturé de la religion,
Armé pour la défendre, il cherche à la détruire,
Et reçu dans son sein, l’embrasse et le déchire.
C’est lui qui, dans Raba, sur les bords de l’Arnon,[99]
Guidait les descendants du malheureux Ammon,
Quand à Moloc leur dieu, des mères gémissantes
Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.
Il dicta de Jephté le serment inhumain ;
Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main.
C’est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie,
Demanda par sa voix la mort d’Iphigénie.
France, dans tes forêts il habita long-temps.
À l’affreux Teutatès il offrit ton encens :[100]
Tu n’as point oublié ces sacrés homicides
Qu’à tes indignes dieux présentaient tes Druïdes.
Du haut du Capitole il criait aux païens :
Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens.
Mais lorsqu’au fils de Dieu Rome enfin fut soumise,
Du Capitole en cendre il passa dans l’église,
Et dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs,
De martyrs qu’ils étaient, les fit persécuteurs.
Dans Londre il a formé la secte turbulente[101]
Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante.
Dans Madrid, dans Lisbonne, il allume ces feux,[102]
Ces bûchers solennels, où des Juifs malheureux
Sont, tous les ans, en pompe, envoyés par des prêtres,
Pour n’avoir point quitté la foi de leurs ancêtres.
Toujours il revêtait, dans ses déguisements,
Des ministres des cieux les sacrés ornements :
Mais il prit cette fois dans la nuit éternelle,
Pour des crimes nouveaux, une forme nouvelle ;
L’audace et l’artifice en firent les apprêts.
Il emprunte de Guise et la taille et les traits,
De ce superbe Guise en qui l’on vit paraître
Le tyran de l’état et le roi de son maître,
Et qui toujours puissant, même après son trépas,
Traînait encor la France à l’horreur des combats.
D’un casque redoutable il a chargé sa tête :
Un glaive est dans sa main au meurtre toujours prête ;
Son flanc même est percé des coups dont autrefois
Ce héros factieux fut massacré dans Blois ;
Et la voix de son sang, qui coule en abondance,
Semble accuser Valois et demander vengeance.
Ce fut dans ce terrible et lugubre appareil,
Qu’au milieu des pavots que verse le sommeil
Il vint trouver Clément au fond de sa retraite.
La superstition, la cabale inquiète,
Le faux zèle enflammé d’un courroux éclatant,
Veillaient tous à sa porte, et l’ouvrent à l’instant.
Il entre, et d’une voix majestueuse et fière :
Dieu reçoit, lui dit-il, tes vœux et ta prière ;
Mais n’aura-t-il de toi, pour culte et pour encens,
Qu’une plainte éternelle et des vœux impuissants ?
Au Dieu qui sert la ligue il faut d’autres offrandes ;
Il exige de toi les dons que tu demandes.
Si Judith autrefois, pour sauver son pays,[103]
N’eût offert à son Dieu que des pleurs et des cris ;
Si, craignant pour les siens, elle eût craint pour sa vie,
Judith eût vu tomber les murs de Béthulie.
Voilà les saints exploits que tu dois imiter,
Voilà l’offrande enfin que tu dois présenter.
Mais tu rougis déjà de l’avoir différée…
Cours, vole ; et que ta main, dans le sang consacrée,
Délivrant les Français de leur indigne roi,
Venge Paris, et Rome, et l’univers, et moi.
Par un assassinat Valois trancha ma vie ;
Il faut d’un même coup punir sa perfidie.
Mais du nom d’assassin ne prends aucun effroi :
Ce qui fut crime en lui sera vertu dans toi.
Tout devient légitime à qui venge l’église :
Le meurtre est juste alors, et le ciel l’autorise.
Que dis-je ! il le commande ; il t’instruit par ma voix
Qu’il a choisi ton bras pour la mort de Valois :
Heureux, si tu pouvais, consommant sa vengeance,
Joindre le Navarrois au tyran de la France ;
Et si de ces deux rois tes citoyens sauvés
Te pouvaient… ! Mais les temps ne sont pas arrivés.
Bourbon doit vivre encor : le Dieu qu’il persécute
Réserve à d’autres mains la gloire de sa chute.
Toi, de ce Dieu jaloux remplis les grands desseins,
Et reçois ce présent qu’il te fait par mes mains.
Le fantôme, à ces mots, fait briller une épée
Qu’aux infernales eaux la haine avait trempée ;
Dans la main de Clément il met ce don fatal ;
Il fuit, et se replonge au séjour infernal.
Trop aisément trompé, le jeune solitaire
Des intérêts des cieux se crut dépositaire.
Il baise avec respect ce funeste présent ;
Il implore à genoux le bras du Tout-Puissant ;
Et, plein du monstre affreux dont la fureur le guide,
D’un air sanctifié s’apprête au parricide.
Combien le cœur de l’homme est soumis à l’erreur !
Clément goûtait alors un paisible bonheur :
Il était animé de cette confiance
Qui dans le cœur des saints affermit l’innocence :
Sa tranquille fureur marche les yeux baissés ;
Ses sacrilèges vœux au ciel sont adressés ;[104]
Son front de la vertu porte l’empreinte austère ;
Et son fer parricide est caché sous sa haire.
Il marche : ses amis, instruits de son dessein,
Et de fleurs sous ses pas parfumant son chemin,
Remplis d’un saint respect, aux portes le conduisent,
Bénissent son dessein, l’encouragent, l’instruisent,
Placent déjà son nom parmi les noms sacrés,
Dans les fastes de Rome à jamais révérés,
Le nomment à grands cris le vengeur de la France,
Et, l’encens à la main, l’invoquent par avance.
C’est avec moins d’ardeur, avec moins de transport,
Que les premiers chrétiens, avides de la mort,
Intrépides soutiens de la foi de leurs pères,
Au martyre autrefois accompagnaient leurs frères,
Enviaient les douceurs de leur heureux trépas,
Et baisaient, en pleurant, les traces de leurs pas.
Le fanatique aveugle, et le chrétien sincère,[105]
Ont porté trop souvent le même caractère ;
Ils ont même courage, ils ont mêmes désirs.
Le crime a ses héros ; l’erreur a ses martyrs.
Du vrai zèle et du faux, vains juges que nous sommes !
Souvent des scélérats ressemblent aux grands hommes.
Mayenne, dont les yeux savent tout éclairer,
Voit le coup qu’on prépare, et feint de l’ignorer.
De ce crime odieux, son prudent artifice
Songe à cueillir le fruit sans en être complice :
Il laisse avec adresse aux plus séditieux
Le soin d’encourager ce jeune furieux.
Tandis que des ligueurs une troupe homicide
Aux portes de Paris conduisait le perfide,
Des Seize en même temps le sacrilège effort
Sur cet événement interrogeait le sort.
Jadis de Médicis l’audace curieuse[106]
Chercha de ces secrets la science odieuse,
Approfondit long-temps cet art surnaturel,
Si souvent chimérique, et toujours criminel.
Tout suivit son exemple ; et le peuple imbécille,
Des vices de la cour imitateur servile,
Épris du merveilleux, amant des nouveautés,
S’abandonnait en foule à ces impiétés.
Dans l’ombre de la nuit, sous une voûte obscure,
Le silence a conduit leur assemblée impure.
À la pâle lueur d’un magique flambeau
S’élève un vil autel dressé sur un tombeau :
C’est là que des deux rois on plaça les images.[107]
Objets de leur terreur, objets de leurs outrages.
Leurs sacrilèges mains ont mêlé, sur l’autel,
À des noms infernaux le nom de l’Éternel.
Sur ces murs ténébreux des lances sont rangées,
Dans des vases de sang leurs pointes sont plongées,
Appareil menaçant de leur mystère affreux.
Le prêtre de ce temple est un de ces Hébreux
Qui, proscrits sur la terre, et citoyens du monde,
Portent de mers en mers leur misère profonde,
Et d’un antique amas de superstitions
Ont rempli dès long-temps toutes les nations.
D’abord, autour de lui, les ligueurs en furie
Commencent, à grands cris, ce sacrifice impie.
Leurs parricides bras se lavent dans le sang ;
De Valois sur l’autel ils vont percer le flanc ;
Avec plus de terreur, et plus encor de rage,
De Henri sous leurs pieds ils renversent l’image,
Et pensent que la mort, fidelle à leur courroux,[108]
Va transmettre à ces rois l’atteinte de leurs coups.
L’Hébreu joint cependant la prière au blasphème :[109]
Il invoque l’abyme, et les cieux, et Dieu même,
Tous ces impurs esprits qui troublent l’univers,
Et le feu de la foudre, et celui des enfers.
Tel fut, dans Gelboa, le secret sacrifice
Qu’à ses dieux infernaux offrit la Pythonisse,
Alors qu’elle évoqua, devant un roi cruel,
Le simulacre affreux du prêtre Samuel.
Ainsi, contre Juda, du haut de Samarie,
Des prophètes menteurs tonnait la bouche impie :
Ou tel, chez les Romains, l’inflexible Atéius[110]
Maudit, au nom des dieux, les armes de Crassus.
Aux magiques accents que sa bouche prononce,
Les Seize osent du ciel attendre la réponse ;
À dévoiler leur sort ils pensent le forcer.
Le ciel, pour les punir, voulut les exaucer :
Il interrompt pour eux les lois de la Nature ;
De ces antres muets sort un triste murmure ;
Les éclairs, redoublés dans la profonde nuit,
Poussent un jour affreux qui renaît et qui fuit.
Au milieu de ces feux, Henri, brillant de gloire,
Apparaît à leurs yeux sur un char de victoire :
Des lauriers couronnaient son front noble et serein,
Et le sceptre des rois éclatait dans sa main.
L’air s’embrase à l’instant par les traits du tonnerre ;
L’autel, couvert de feux, tombe et fuit sous la terre :
Et les Seize éperdus, l’Hébreu saisi d’horreur,
Vont cacher dans la nuit leur crime et leur terreur.
Ces tonnerres, ces feux, ce bruit épouvantable,
Annonçaient à Valois sa perte inévitable.
Dieu, du haut de son trône, avait compté ses jours,
Il avait loin de lui retiré son secours :
La mort impatiente attendait sa victime ;
Et, pour perdre Valois, Dieu permettait un crime.
Clément au camp royal a marché sans effroi.
Il arrive, il demande à parler à son roi ;
Il dit que, dans ces lieux amené par Dieu même,
Il y vient rétablir les droits du diadème,
Et révéler au roi des secrets importants.
On l’interroge, on doute, on l’observe long-temps,
On craint sous cet habit un funeste mystère.
Il subit sans alarme un examen sévère ;
Il satisfait à tout avec simplicité.
Chacun, dans ses discours, croit voir la vérité.
La garde aux yeux du roi le fait enfin paraître.
L’aspect du souverain n’étonne point ce traître.
D’un air humble et tranquille il fléchit les genoux ;
Il observe à loisir la place de ses coups ;
Et le mensonge adroit qui conduisait sa langue,
Lui dicta cependant sa perfide harangue.
Souffrez, dit-il, grand roi, que ma timide voix
S’adresse au Dieu puissant qui fait régner les rois ;
Permettez, avant tout, que mon cœur le bénisse
Des biens que va sur vous répandre sa justice.
Le vertueux Potier, le prudent Villeroi,[111]
Parmi vos ennemis vous ont gardé leur foi ;
Harlay, le grand Harlay, dont l’intrépide zèle[112]
Fut toujours formidable à ce peuple infidelle,
Du fond de sa prison réunit tous les cœurs,
Rassemble vos sujets, et confond les ligueurs.
Dieu, qui, bravant toujours les puissants et les sages,
Par la main la plus faible accomplit ses ouvrages,
Devant le grand Harlay lui-même m’a conduit.
Rempli de sa lumière, et par sa bouche instruit,
J’ai volé vers mon prince, et vous rends cette lettre,
Qu’à mes fidelles mains Harlay vient de remettre.
Valois reçoit la lettre avec empressement.
Il bénissait les cieux d’un si prompt changement.
Quand pourrai-je, dit-il, au gré de ma justice,
Récompenser ton zèle et payer ton service ?
En lui disant ces mots, il lui tendait les bras ;
Le monstre, au même instant, tire son coutelas,
L’en frappe, et dans le flanc l’enfonce avec furie.
Le sang coule ; on s’étonne, on s’avance, on s’écrie :
Mille bras sont levés pour punir l’assassin :
Lui, sans baisser les yeux, les voit avec dédain ;
Fier de son parricide, et quitte envers la France,
Il attend à genoux la mort pour récompense :
De la France et de Rome il croit être l’appui,
Il pense voir les cieux qui s’entr’ouvrent pour lui ;
Et demandant à Dieu la palme du martyre,
Il bénit, en tombant, les coups dont il expire.
Aveuglement terrible, affreuse illusion,
Digne à la fois d’horreur et de compassion,
Et de la mort du roi moins coupable peut-être
Que ces lâches docteurs, ennemis de leur maître,
Dont la voix, répandant un funeste poison,
D’un faible solitaire égara la raison !
Déjà Valois touchait à son heure dernière,
Ses yeux ne voyaient plus qu’un reste de lumière ;
Ses courtisans en pleurs, autour de lui rangés,
Par leurs desseins divers en secret partagés,
D’une commune voix formant les mêmes plaintes,
Exprimaient des douleurs ou sincères ou feintes.
Quelques-uns, que flattait l’espoir du changement,
Du danger de leur roi s’affligeaient faiblement ;
Les autres, qu’occupait leur crainte intéressée,
Pleuraient, au lieu du roi, leur fortune passée ;
Parmi ce bruit confus de plaintes, de clameurs,
Henri, vous répandiez de véritables pleurs.
Il fut votre ennemi ; mais les cœurs nés sensibles
Sont aisément émus dans ces moments horribles.
Henri ne se souvint que de son amitié :
En vain son intérêt combattait sa pitié ;
Ce héros vertueux se cachait à lui-même
Que la mort de son roi lui donne un diadème.
Valois tourna sur lui, par un dernier effort,
Ses yeux appesantis qu’allait fermer la mort ;
Et, touchant de sa main ses mains victorieuses,
Retenez, lui dit-il, vos larmes généreuses :
L’univers indigné doit plaindre votre roi ;
Vous, Bourbon, combattez, régnez, et vengez-moi.
Je meurs, et je vous laisse, au milieu des orages,
Assis sur un écueil couvert de mes naufrages.
Mon trône vous attend, mon trône vous est dû :
Jouissez de ce bien par vos mains défendu :
Mais songez que la foudre en tout temps l’environne ;
Craignez, en y montrant, ce Dieu qui vous le donne !
Puissiez-vous, détrompé d’un dogme criminel,
Rétablir de vos mains son culte et son autel !
Adieu, régnez heureux ; qu’un plus puissant génie
Du fer des assassins défende votre vie.
Vous connaissez la ligue, et vous voyez ses coups :
Ils ont passé par moi pour aller jusqu’à vous ;
Peut-être un jour viendra qu’une main plus barbare…
Juste ciel, épargnez une vertu si rare !
Permettez… À ces mots l’impitoyable mort
Vient fondre sur sa tête, et terminer son sort.
Au bruit de son trépas, Paris se livre en proie[113]
Aux transports odieux de sa coupable joie ;
De cent cris de victoire ils remplissent les airs :
Les travaux sont cessés, les temples sont ouverts ;
De couronnes de fleurs ils ont paré leurs têtes ;
Ils consacrent ce jour à d’éternelles fêtes.[114]
Bourbon n’est à leurs yeux qu’un héros sans appui,
Qui n’a plus que sa gloire et sa valeur pour lui.
Pourra-t-il résister à la ligue affermie,
À l’église en courroux, à l’Espagne ennemie,
Aux traits du Vatican, si craints, si dangereux,
À l’or du nouveau monde, encor plus puissant qu’eux ?
Déjà quelques guerriers, funestes politiques,
Plus mauvais citoyens que zélés catholiques,
D’un scrupule affecté colorant leur dessein,
Séparent leurs drapeaux des drapeaux de Calvin ;
Mais le reste, enflammé d’une ardeur plus fidelle,
Pour la cause des rois redouble encor son zèle.
Ces amis éprouvés, ces généreux soldats,
Que long-temps la victoire a conduits sur ses pas,
De la France incertaine ont reconnu le maître :
Tout leur camp réuni le croit digne de l’être.
Ces braves chevaliers, les Givris, les d’Aumonts
Les grands Montmorencis, les Sancis, les Crillons,
Lui jurent de le suivre aux deux bouts de la terre :
Moins faits pour disputer, que formés pour la guerre,
Fidelles à leur Dieu, fidelles à leurs lois,
C’est l’honneur qui leur parle ; ils marchent à sa voix.
Mes amis, dit Bourbon, c’est vous dont le courage
Des héros de mon sang me rendra l’héritage ;
Les Pairs, et l’huile sainte, et le sacre des rois,
Font les pompes du trône, et ne font pas mes droits.
C’est sur un bouclier qu’on vit vos premiers maîtres
Recevoir les serments de vos braves ancêtres.
Le champ de la victoire est le temple où vos mains
Doivent aux nations donner leurs souverains.
C’est ainsi qu’il s’explique ; et bientôt il s’apprête
À mériter son trône, en marchant à leur tête.
FIN DU CHANT CINQUIÈME

Après la mort de Henri III, les états de la ligue s’assemblent dans Paris pour choisir un roi. Tandis qu’ils sont occupés de leurs délibérations, Henri IV livre un assaut à la ville : l’assemblée des états se sépare : ceux qui la composaient vont combattre sur les remparts : description de ce combat. Apparition de saint Louis à Henri IV.
C’est un usage antique, et sacré parmi nous,
Quand la mort sur le trône étend ses rudes coups,
Et que du sang des rois, si cher à la patrie,
Dans ses derniers canaux la source s’est tarie,
Le peuple au même instant rentre en ses premiers droits,
Il peut choisir un maître, il peut changer ses lois ;
Les états assemblés, organes de la France,
Nomment un souverain, limitent sa puissance.
Ainsi de nos aïeux les augustes décrets
Au rang de Charlemagne ont placé les Capets.
La ligue audacieuse, inquiète, aveuglée,
Ose de ces états ordonner l’assemblée,
Et croit avoir acquis par un assassinat
Le droit d’élire un maître et de changer l’état.
Ils pensaient, à l’abri d’un trône imaginaire,
Mieux repousser Bourbon, mieux tromper le vulgaire.
Ils croyaient qu’un monarque unirait leurs desseins ;
Que sous ce nom sacré leurs droits seraient plus saints ;
Qu’injustement élu, c’était beaucoup de l’être ;
Et qu’enfin, quel qu’il soit, le Français veut un maître.
Bientôt à ce conseil accourent à grand bruit
Tous ces chefs obstinés qu’un fol orgueil conduit,
Les Lorrains, les Nemours, des prêtres en furie,
L’ambassadeur de Rome, et celui d’Ibérie.
Ils marchent vers le Louvre, où, par un nouveau choix,
Ils allaient insulter aux mânes de nos rois.
Le luxe, toujours né des misères publiques,
Prépare avec éclat ces états tyranniques.
Là, ne parurent point ces princes, ces seigneurs,
De nos antiques Pairs augustes successeurs,
Qui, près des rois assis, nés juges de la France,
Du pouvoir qu’ils n’ont plus ont encor l’apparence.
Là, de nos parlements les sages députés
Ne défendirent point nos faibles libertés ;
On n’y vit point des lis l’appareil ordinaire :
Le Louvre est étonné de sa pompe étrangère.
Là, le légat de Rome est d’un siége honoré :
Près de lui, pour Mayenne, un dais est préparé.
Sous ce dais on lisait ces mots épouvantables :
« Rois qui jugez la terre, et dont les mains coupables
« Osent tout entreprendre et ne rien épargner,
« Que la mort de Valois vous apprenne à régner ! »
On s’assemble, et déjà les partis, les cabales,
Font retentir ces lieux de leurs voix infernales.
Le bandeau de l’erreur aveugle tous les yeux.
L’un, des faveurs de Rome esclave ambitieux,
S’adresse au légat seul, et devant lui déclare
Qu’il est temps que les lis rampent sous la tiare ;
Qu’on érige à Paris ce sanglant tribunal,
Ce monument affreux du pouvoir monacal,[116]
Que l’Espagne a reçu, mais qu’elle-même abhorre,
Qui venge les autels et qui les déshonore,
Qui, tout couvert de sang, de flammes entouré,
Egorge les mortels avec un fer sacré :
Comme si nous vivions dans ces temps déplorables
Où la terre adorait des dieux impitoyables,
Que des prêtres menteurs, encor plus inhumains,
Se vantaient d’apaiser par le sang des humains !
Celui-ci, corrompu par l’or de l’Ibérie,
À l’Espagnol qu’il hait veut vendre sa patrie.
Mais un parti puissant, d’une commune voix,
Plaçait déjà Mayenne au trône de nos rois.
Ce rang manquait encore à sa vaste puissance
Et de ses vœux hardis l’orgueilleuse espérance
Dévorait, en secret, dans le fond de son cœur,
De ce grand nom de roi le dangereux honneur.
Soudain Potier se lève et demande audience.[117]
Sa rigide vertu faisait son éloquence.
Dans ce temps malheureux, par le crime infecté,
Potier fut toujours juste, et pourtant respecté.
Souvent on l’avait vu, par sa mâle constance,
De leurs emportements réprimer la licence,
Et, conservant sur eux sa vieille autorité,
Leur montrer la justice avec impunité.
Il élève sa voix ; on murmure, on s’empresse,
On l’entoure, on l’écoute : et le tumulte cesse.[118]
Ainsi, dans un vaisseau qu’ont agité les flots,
Quand l’air n’est plus frappé des cris des matelots,
On n’entend que le bruit de la proue écumante,
Qui fend, d’un cours heureux, la mer obéissante.
Tel paraissait Potier dictant ses justes lois ;
Et la confusion se taisait à sa voix.
« Vous destinez, dit-il, Mayenne au rang suprême :
Je conçois votre erreur, je l’excuse moi-même.
Mayenne a des vertus qu’on ne peut trop chérir ;
Et je le choisirais si je pouvais choisir.
Mais nous avons nos lois ; et ce héros insigne,
S’il prétend à l’empire, en est dès-lors indigne. »
Comme il disait ces mots, Mayenne entre soudain,
Avec tout l’appareil qui suit un souverain.
Potier le voit entrer sans changer de visage :
« Oui, prince, poursuit-il d’un ton plein de courage,
Je vous estime assez pour oser contre vous
Vous adresser ma voix pour la France et pour nous.
En vain nous prétendons le droit d’élire un maître :
La France a des Bourbons ; et Dieu vous a fait naître
Près de l’auguste rang qu’ils doivent occuper,
Pour soutenir leur trône, et non pour l’usurper.
Guise, du sein des morts, n’a plus rien à prétendre,
Le sang d’un souverain doit suffire à sa cendre :
S’il mourut par un crime, un crime l’a vengé.
Changez avec l’état, que le ciel a changé :
Périsse avec Valois votre juste colère !
Bourbon n’a point versé le sang de votre frère.
Le ciel, ce juste ciel qui vous chérit tous deux,
Pour vous rendre ennemis vous fit trop vertueux.
Mais j’entends le murmure, et la clameur publique :
J’entends ces noms affreux de relaps, d’hérétique :
Je vois d’un zèle faux nos prêtres emportés,
Qui, le fer à la main… Malheureux, arrêtez !
Quelle loi, quel exemple, ou plutôt quelle rage
Peut à l’oint du Seigneur arracher votre hommage ?
Le fils de saint Louis, parjure à ses serments,
Vient-il de ses autels briser les fondements ?
Au pied de nos autels il demande à s’instruire ;
Il aime, il suit les lois dont vous bravez l’empire.
Il sait dans toute secte honorer les vertus,
Respecter votre culte, et même vos abus.
Il laisse au Dieu vivant, qui voit ce que nous sommes,
Le soin que vous prenez de condamner les hommes.
Comme un roi, comme un père, il vient vous gouverner ;
Et, plus chrétien que vous, il vient vous pardonner.
Tout est libre avec lui ; lui seul ne peut-il l’être ?
Quel droit vous a rendus juges de votre maître ?
Infidelles pasteurs, indignes citoyens,
Que vous ressemblez mal à ces premiers chrétiens
Qui, bravant tous ces dieux de métal ou de plâtre,
Marchaient sans murmurer sous un maître idolâtre,
Expiraient sans se plaindre, et sur les échafauds,
Sanglants, percés de coups, bénissaient leurs bourreaux !
Eux seuls étaient chrétiens, je n’en connais point d’autres ;
Ils mouraient pour leurs rois, vous massacrez les vôtres :
Et Dieu, que vous peignez implacable et jaloux,
S’il aime à se venger, barbares, c’est de vous. »
À ce hardi discours aucun n’osait répondre ;
Par des traits trop puissants ils se sentaient confondre ;
Ils repoussaient en vain de leur cœur irrité
Cet effroi qu’aux méchants donne la vérité :
Le dépit et la crainte agitaient leurs pensées ;
Quand soudain mille voix jusqu’au ciel élancées
Font partout retentir, avec un bruit confus :
Aux armes, citoyens, ou nous sommes perdus !
Les nuages épais que formait la poussière
Du soleil dans les champs dérobaient la lumière.
Des tambours, des clairons, le son rempli d’horreur
De la mort qui les suit était l’avant-coureur.
Tels des antres du nord échappés sur la terre,
Précédés par les vents, et suivis du tonnerre,
D’un tourbillon de poudre obscurcissant les airs,
Les orages fougueux parcourent l’univers.
C’était du grand Henri la redoutable armée,
Qui, lasse du repos, et de sang affamée,
Faisait entendre au loin ses formidables cris,
Remplissait la campagne, et marchait vers Paris.
Bourbon n’employait point ces moments salutaires
À rendre au dernier roi les honneurs ordinaires,
À parer son tombeau de ces titres brillants
Que reçoivent les morts de l’orgueil des vivants :
Ses mains ne chargeaient point les rives désolées
De l’appareil pompeux de ces vains mausolées
Par qui, malgré l’injure et des temps et du sort,
La vanité des grands triomphe de la mort :
Il voulait à Valois, dans la demeure sombre,
Envoyer des tributs plus dignes de son ombre,
Punir ses assassins, vaincre ses ennemis,
Et rendre heureux son peuple, après l’avoir soumis.
Au bruit inopiné des assauts qu’il prépare,
Des états consternés le conseil se sépare.
Mayenne au même instant court au haut des remparts ;
Le soldat rassemblé vole à ses étendards :
Il insulte à grands cris le héros qui s’avance.
Tout est prêt pour l’attaque, et tout pour la défense.
Paris n’était point tel, en ces temps orageux,
Qu’il paraît en nos jours aux Français trop heureux.
Cent forts, qu’avaient bâtis la fureur et la crainte,
Dans un moins vaste espace enfermaient son enceinte.
Ces faubourgs, aujourd’hui si pompeux et si grands,
Que la main de la paix tient ouverts en tout temps,
D’une immense cité superbes avenues,
Où nos palais dorés se perdent dans les nues,
Etaient de longs hameaux de remparts entourés,
Par un fossé profond de Paris séparés.
Du côté du levant bientôt Bourbon s’avance.
Le voilà qui s’approche ; et la mort le devance.
Le fer avec le feu vole de toutes parts
Des mains des assiégeants et du haut des remparts.
Ces remparts menaçants, leurs tours et leurs ouvrages,
S’écroulent sous les traits de ces brûlants orages ;
On voit les bataillons rompus et renversés,
Et loin d’eux dans les champs leurs membres dispersés.
Ce que le fer atteint tombe réduit en poudre :
Et chacun des partis combat avec la foudre.
Jadis avec moins d’art, au milieu des combats,
Les malheureux mortels avançaient leur trépas ;
Avec moins d’appareil ils volaient au carnage ;
Et le fer dans leurs mains suffisait à leur rage.
De leurs cruels enfants l’effort industrieux
A dérobé le feu qui brûle dans les cieux.
On entendait gronder ces bombes effroyables,
Des troubles de la Flandre enfants abominables :
Dans ces globes d’airain le salpêtre enflammé[119][120]
Vole avec la prison qui le tient renfermé ;
Il la brise, et la mort en sort avec furie.
Avec plus d’art encore, et plus de barbarie,
Dans des antres profonds on a su renfermer
Des foudres souterrains tout prêts à s’allumer.
Sous un chemin trompeur, où, volant au carnage,
Le soldat valeureux se fie à son courage,
On voit dans un instant des abymes ouverts,
De noirs torrents de soufre épandus dans les airs,
Des bataillons entiers, par ce nouveau tonnerre,
Emportés, déchirés, engloutis sous la terre.
Ce sont là les dangers où Bourbon va s’offrir :
C’est par-là qu’à son trône il brûle de courir.
Ses guerriers avec lui dédaignent ces tempêtes ;
L’enfer est sous leurs pas, la foudre est sur leurs têtes :
Mais la gloire, à leurs yeux, vole à côté du roi ;
Ils ne regardent qu’elle, et marchent sans effroi.
Mornay, parmi les flots de ce torrent rapide,
S’avance d’un pas grave, et non moins intrépide ;
Incapable à la fois de crainte et de fureur,
Sourd au bruit des canons, calme au sein de l’horreur.
D’un œil ferme et stoïque, il regarde la guerre[121]
Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire.
Il marche en philosophe où l’honneur le conduit,
Condamne les combats, plaint son maître, et le suit.
Ils descendent enfin dans ce chemin terrible
Qu’un glacis teint de sang rendait inaccessible :
C’est là que le danger ranime leurs efforts :
Ils comblent les fossés de fascines, de morts,
Sur ces morts entassés ils marchent, ils s’avancent :
D’un cours précipité sur la brèche ils s’élancent.
Armé d’un fer sanglant, couvert d’un bouclier,
Henri vole à leur tête, et monte le premier.
Il monte : il a déjà, de ses mains triomphantes,
Arboré de ses lis les enseignes flottantes.
Les ligueurs, devant lui, demeurent pleins d’effroi :
Ils semblaient respecter leur vainqueur et leur roi.
Ils cédaient : mais Mayenne à l’instant les ranime ;
Il leur montre l’exemple, il les rappelle au crime ;
Leurs bataillons serrés pressent de toutes parts
Ce roi dont ils n’osaient soutenir les regards.
Sur le mur, avec eux, la discorde cruelle
Se baigne dans le sang que l’on verse pour elle.
Le soldat, à son gré, sur ce funeste mur,
Combattant de plus près, porte un trépas plus sûr.
Alors on n’entend plus ces foudres de la guerre
Dont les bouches de bronze épouvantaient la terre ;
Un farouche silence, enfant de la fureur,
À ces bruyants éclats succède avec horreur.
D’un bras déterminé, d’un œil brûlant de rage,
Parmi ses ennemis chacun s’ouvre un passage.
On saisit, on reprend, par un contraire effort,
Ce rempart teint de sang, théâtre de la mort.
Dans ses fatales mains la victoire incertaine
Tient encor, près des lis, l’étendard de Lorraine.
Les assiégeants surpris sont partout renversés,
Cent fois victorieux, et cent fois terrassés ;
Pareils à l’océan poussé par les orages,
Qui couvre, à chaque instant, et qui fuit ses rivages.
Jamais le roi, jamais son illustre rival,
N’avaient été si grands qu’en cet assaut fatal :
Chacun d’eux, au milieu du sang et du carnage,
Maître de son esprit, maître de son courage,
Dispose, ordonne, agit, voit tout en même temps,
Et conduit d’un coup d’œil ces affreux mouvements.
Cependant des Anglais la formidable élite,
Par le vaillant Essex à cet assaut conduite,
Marchait sous nos drapeaux pour la première fois,
Et semblait s’étonner de servir sous nos rois.
Ils viennent soutenir l’honneur de leur patrie,
Orgueilleux de combattre, et de donner leur vie,
Sur ces mêmes remparts et dans ces mêmes lieux
Où la Seine autrefois vit régner leurs aïeux.
Essex monte à la brèche où combattait d’Aumale ;
Tous deux jeunes, brillants, pleins d’une ardeur égale,
Tels qu’aux remparts de Troie on peint les demi-dieux,
Leurs amis, tout sanglants, sont en foule autour d’eux,
Français, Anglais, Lorrains, que la fureur assemble,
Avançaient, combattaient, frappaient, mouraient ensemble.
Ange qui conduisez leur fureur et leur bras,
Ange exterminateur, ame de ces combats,
De quel héros enfin prîtes-vous la querelle ?
Pour qui pencha des cieux la balance éternelle ?
Long-temps Bourbon, Mayenne, Essex, et son rival,
Assiégeants, assiégés, font un carnage égal.
Le parti le plus juste eut enfin l’avantage ;
Enfin Bourbon l’emporte, il se fait un passage :
Les ligueurs fatigués ne lui résistent plus,
Ils quittent les remparts, ils tombent éperdus.
Comme on voit un torrent, du haut des Pyrénées,
Menacer des vallons les nymphes consternées :
Les digues qu’on oppose à ses flots orageux
Soutiennent quelque temps son choc impétueux ;
Mais bientôt renversant sa barrière impuissante,
Il porte au loin le bruit, la mort et l’épouvante,
Déracine, en passant, ces chênes orgueilleux
Qui bravaient les hivers, et qui touchaient les cieux ;
Détache les rochers du penchant des montagnes,
Et poursuit les troupeaux fuyant dans les campagnes :
Tel Bourbon descendait à pas précipités
Du haut des murs fumants qu’il avait emportés ;[122]
Tel, d’un bras foudroyant, fondant sur les rebelles,
Il moissonne, en courant, leurs troupes criminelles.
Les Seize, avec effroi, fuyaient ce bras vengeur,
Égarés, confondus, dispersés par la peur.
Mayenne ordonne enfin que l’on ouvre les portes :
Il rentre dans Paris, suivi de ses cohortes.
Les vainqueurs furieux, les flambeaux à la main,
Dans les faubourgs sanglants se répandent soudain.
Du soldat effréné la valeur tourne en rage ;
Il livre tout au fer, aux flammes, au pillage.
Henri ne les voit point : son vol impétueux
Poursuivait l’ennemi fuyant devant ses yeux.
Sa victoire l’enflamme, et sa valeur l’emporte ;
Il franchit les faubourgs, il s’avance à la porte :
Compagnons, apportez et le fer et les feux ;
Venez, volez, montez sur ces murs orgueilleux.
Comme il parlait ainsi, du profond d’une nue
Un fantôme éclatant se présente à sa vue :
Son corps majestueux, maître des éléments,
Descendait vers Bourbon sur les ailes des vents :
De la divinité les vives étincelles
Étalaient sur son front des beautés immortelles ;
Ses yeux semblaient remplis de tendresse et d’horreur :
« Arrête, cria-t-il, trop malheureux vainqueur !
Tu vas abandonner aux flammes, au pillage,
De cent rois, tes aïeux, l’immortel héritage,
Ravager ton pays, mes temples, tes trésors,
Égorger tes sujets, et régner sur des morts :
Arrête !… » À ces accents, plus forts que le tonnerre,
Le soldat s’épouvante, il embrasse la terre,
Il quitte le pillage. Henri, plein de l’ardeur
Que le combat encore enflammait dans son cœur,
Semblable à l’océan qui s’apaise et qui gronde :
« Ô fatal habitant de l’invisible monde !
« Que viens-tu m’annoncer dans ce séjour d’horreur ? »
Alors il entendit ces mots pleins de douceur :
« Je suis cet heureux roi que la France révère,
Le père des Bourbons, ton protecteur, ton père ;
Ce Louis qui jadis combattit comme toi,
Ce Louis dont ton cœur a négligé la foi,
Ce Louis qui te plaint, qui t’admire, et qui t’aime.
Dieu sur ton trône un jour te conduira lui-même ;
Dans Paris, ô mon fils, tu rentreras vainqueur,
Pour prix de ta clémence, et non de ta valeur :
C’est Dieu qui t’en instruit, et c’est Dieu qui m’envoie. »
Le héros, à ces mots, verse des pleurs de joie.
La paix a dans son cœur étouffé son courroux :
Il s’écrie, il soupire, il adore à genoux.
D’une divine horreur son âme est pénétrée :
Trois fois il tend les bras à cette ombre sacrée ;
Trois fois son père échappe à ses embrassements,
Tel qu’un léger nuage écarté par les vents.
Du faîte cependant de ce mur formidable,
Tous les ligueurs armés, tout un peuple innombrable,
Etrangers et Français, chefs, citoyens, soldats,
Font pleuvoir sur le roi le fer et le trépas.
La vertu du Très-Haut brille autour de sa tête,
Et des traits qu’on lui lance écarte la tempête.
Il vit alors, il vit de quel affreux danger
Le père des Bourbons venait le dégager.
Il contemplait Paris d’un œil triste et tranquille.
Français, s’écria-t-il, et toi, fatale ville,
Citoyens malheureux, peuple faible et sans foi,
Jusqu’à quand voulez-vous combattre votre roi ?
Alors, ainsi que l’astre, auteur de la lumière,
Après avoir rempli sa brûlante carrière,
Au bord de l’horizon brille d’un feu plus doux,
Et, plus grand à nos yeux, paraît fuir loin de nous ;
Loin des murs de Paris le héros se retire,
Le cœur plein du saint roi, plein du Dieu qui l’inspire.
Il marche vers Vincenne, où Louis, autrefois,
Au pied d’un chêne assis, dicta ses justes lois.
Que vous êtes changé, séjour jadis aimable !
Vincenne, tu n’es plus qu’un donjon détestable,
Qu’une prison d’état, qu’un lieu de désespoir,[123]
Où tombent si souvent du faîte du pouvoir
Ces ministres, ces grands, qui tonnent sur nos têtes,
Qui vivent à la cour au milieu des tempêtes,
Oppresseurs, opprimés, fiers, humbles tour à tour,
Tantôt l’horreur du peuple, et tantôt leur amour.
Bientôt de l’occident, où se forment les ombres,
La nuit vint sur Paris porter ses voiles sombres,
Et cacher aux mortels, en ce sanglant séjour,
Ces morts et ces combats qu’avait vus l’œil du jour.
FIN DU CHANT SIXIÈME

Saint Louis transporte Henri IV en esprit au ciel et aux enfers, et lui fait voir, dans le palais des destins, sa postérité, et les grands hommes que la France doit produire.
Du Dieu qui nous créa la clémence infinie,[124]
Pour adoucir les maux de cette courte vie,
A placé parmi nous deux êtres bienfaisants,
De la terre à jamais aimables habitants,
Soutiens dans les travaux, trésors dans l’indigence,
L’un est le doux sommeil, et l’autre est l’espérance.
L’un, quand l’homme accablé sent de son faible corps
Les organes vaincus sans force et sans ressorts,
Vient par un calme heureux secourir la nature,
Et lui porter l’oubli des peines qu’elle endure ;
L’autre anime nos cœurs, enflamme nos désirs,
Et, même en nous trompant, donne de vrais plaisirs ;
Mais aux mortels chéris à qui le ciel l’envoie
Elle n’inspire point une infidelle joie ;
Elle apporte de Dieu la promesse et l’appui ;
Elle est inébranlable, et pure comme lui.
Louis, près de Henri, tous les deux les appelle :
Approchez, vers mon fils, venez couple fidelle.
Le Sommeil l’entendit de ses antres secrets :
Il marche mollement vers ces ombrages frais.
Les vents, à son aspect, s’arrêtent en silence ;
Les songes fortunés, enfants de l’espérance,
Voltigent vers le prince, et couvrent ce héros
D’olive et de lauriers mêlés à leurs pavots.
Louis, en ce moment, prenant son diadème,
Sur le front du vainqueur, il le posa lui-même :
« Règne, dit-il, triomphe, et sois en tout mon fils ;
Tout l’espoir de ma race en toi seul est remis.
Mais le trône, ô Bourbon, ne doit point te suffire ;
Des présents de Louis le moindre est son empire.
C’est peu d’être un héros, un conquérant, un roi :
Si le ciel ne t’éclaire, il n’a rien fait pour toi.
Tous ces honneurs mondains ne sont qu’un bien stérile,
Des humaines vertus récompense fragile,
Un dangereux éclat qui passe et qui s’enfuit,
Que le trouble accompagne, et que la mort détruit.
Je vais te découvrir un plus durable empire,
Pour te récompenser, bien moins que pour t’instruire.
Viens, obéis, suis-moi par de nouveaux chemins ;
Vole au sein de Dieu même, et remplis tes destins. »
L’un et l’autre, à ces mots, dans un char de lumière,
Des cieux, en un moment, traversent la carrière.
Tels on voit dans la nuit la foudre et les éclairs
Courir d’un pôle à l’autre, et diviser les airs :
Et telle s’éleva cette nue embrasée
Qui, dérobant aux yeux le maître d’Elisée,
Dans un céleste char, de flamme environné,
L’emporta loin des bords de ce globe étonné.
Dans le centre éclatant de ces orbes immenses,
Qui n’ont pu nous cacher leur marche et leurs distances,
Luit cet astre du jour par Dieu même allumé,
Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé.
De lui partent sans fin des torrents de lumière ;
Il donne, en se montrant, la vie à la matière,
Et dispense les jours, les saisons et les ans,
À des mondes divers autour de lui flottants.
Ces astres asservis à la loi qui les presse,
S’attirent dans leur course, et s’évitent sans cesse ;[125]
Et, servant l’un à l’autre et de règle et d’appui,
Se prêtent les clartés qu’ils reçoivent de lui.
Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace
Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,
Sont des soleils sans nombre, et des mondes sans fin.
Dans cet abyme immense il leur ouvre un chemin.
Par-delà tous ces cieux le Dieu des cieux réside.
C’est là que le héros suit son céleste guide ;
C’est là que sont formés tous ces esprits divers
Qui remplissent les corps et peuplent l’univers.
Là sont, après la mort, nos ames replongées,
De leur prison grossière à jamais dégagées.
Un juge incorruptible y rassemble à ses pieds
Ces immortels esprits que son souffle a créés :
C’est cet être infini qu’on sert et qu’on ignore.
Sous des noms différents, le monde entier l’adore.
Du haut de l’empyrée il entend nos clameurs :
Il regarde en pitié ce long amas d’erreurs,
Ces portraits insensés que l’humaine ignorance
Fait avec piété de sa sagesse immense.
La mort auprès de lui, fille affreuse du temps,
De ce triste univers conduit les habitants :
Elle amène à la fois les bonzes, les brachmanes,
Du grand Confucius les disciples profanes ;
Des antiques Persans les secrets successeurs,
De Zoroastre encore aveugles sectateurs ;[126]
Les pâles habitants de ces froides contrées
Qu’assiégent de glaçons les mers hyperborées ;
Ceux qui de l’Amérique habitent les forêts,
De l’erreur invincible innombrables sujets.
Le dervis étonné, d’une vue inquiète,
À la droite de Dieu cherche en vain son prophète.
Le bonze, avec des yeux sombres et pénitents,
Y vient vanter en vain ses vœux et ces tourments.[127]
Eclairés à l’instant, ces morts dans le silence
Attendent, en tremblant, l’éternelle sentence.
Dieu, qui voit à la fois, entend et connaît tout,
D’un coup d’œil les punit, d’un coup d’œil les absout.
Henri n’approcha point vers le trône invisible
D’où part à chaque instant ce jugement terrible,
Où Dieu prononce à tous ses arrêts éternels,
Qu’osent prévoir en vain tant d’orgueilleux mortels.
« Quelle est, disait Henri, s’interrogeant lui-même,
Quelle est de Dieu sur eux la justice suprême ?
Ce Dieu les punit-il d’avoir fermé leurs yeux
Aux clartés que lui-même il plaça si loin d’eux ?
Pourrait-il les juger, tel qu’un injuste maître,
Sur la loi des chrétiens qu’ils n’avaient pu connaître ?
Non. Dieu nous a créés, Dieu nous veut sauver tous.
Partout il nous instruit, partout il parle à nous ;
Il grave en tous les cœurs la loi de la nature,
Seule à jamais la même, et seule toujours pure.
Sur cette loi, sans doute, il juge les païens ;
Et si leur cœur fut juste, ils ont été chrétiens. »
Tandis que du héros la raison confondue
Portait sur ce mystère une indiscrète vue,
Au pied du trône même une voix s’entendit ;
Le ciel s’en ébranla, l’univers en frémit ;
Ses accents ressemblaient à ceux de ce tonnerre,
Quand du mont Sinaï Dieu parlait à la terre.
Le cœur des immortels se tut pour l’écouter ;
Et chaque astre en son cours alla le répéter.
« À ta faible raison garde-toi de te rendre :
Dieu t’a fait pour l’aimer, et non pour le comprendre.
Invisible à tes yeux, qu’il règne dans ton cœur ;
Il confond l’injustice, il pardonne à l’erreur ;
Mais il punit aussi toute erreur volontaire.
Mortel, ouvre les yeux quand son soleil t’éclaire. »
Henri, dans ce moment, d’un vol précipité
Est par un tourbillon dans l’espace emporté
Vers un séjour informe, aride, affreux, sauvage,
De l’antique chaos abominable image,
Impénétrable aux traits de ces soleils brillants,
Chefs-d’œuvre du Très-Haut, comme lui bienfaisants.
Sur cette terre horrible, et des anges haïe,
Dieu n’a point répandu le germe de la vie.
La mort, l’affreuse mort, et la confusion,
Y semblent établir leur domination.
« Quelles clameurs, ô Dieu ! quels cris épouvantables !
Quels torrents de fumée ! et quels feux effroyables !
Quels monstres, dit Bourbon, volent dans ces climats !
Quels gouffres enflammés s’entr’ouvrent sous mes pas ! »
« Ô mon fils, vous voyez les portes de l’abyme
Creusé par la justice, habité par le crime :
Suivez-moi, les chemins en sont toujours ouverts. »
Ils marchent aussitôt aux portes des enfers.
Là, gît la sombre envie, à l’œil timide et louche,[128][129]
Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche ;
Le jour blesse ses yeux dans l’ombre étincelants :
Triste amante des morts, elle hait les vivants.
Elle aperçoit Henri, se détourne, et soupire.
Auprès d’elle est l’orgueil, qui se plaît et s’admire ;
La faiblesse au teint pâle, aux regards abattus,
Tyran qui cède au crime, et détruit les vertus ;
L’ambition sanglante, inquiète, égarée,
De trônes, de tombeaux, d’esclaves entourée ;
La tendre hypocrisie, aux yeux pleins de douceur,
(Le ciel est dans ses yeux, l’enfer est dans son cœur ;)
Le faux zèle étalant ses barbares maximes ;
Et l’intérêt enfin, père de tous les crimes.
Des mortels corrompus ces tyrans effrénés,
À l’aspect de Henri, paraissent consternés :
Ils ne l’ont jamais vu ; jamais leur troupe impie
N’approcha de son ame à la vertu nourrie :
« Quel mortel, disaient-ils, par ce juste conduit,
Vient nous persécuter dans l’éternelle nuit ? »
Le héros, au milieu de ces esprits immondes,
S’avançait à pas lents sous ces voûtes profondes :
Louis guidait ses pas : « Ciel ! qu’est-ce que je vois !
L’assassin de Valois ! ce monstre devant moi !
Mon père, il tient encor ce couteau parricide
Dont le conseil des Seizes arma sa main perfide.
Tandis que, dans Paris, tous ces prêtres cruels
Osent de son portrait souiller les saints autels,
Que la ligue l’invoque, et que Rome le loue,[130]
Ici, dans les tourments, l’enfer le désavoue. »
« Mon fils, reprit Louis, de plus sévères lois
Poursuivent en ces lieux les princes et les rois.
Regardez ces tyrans adorés dans leur vie :
Plus ils étaient puissants, plus Dieu les humilie.
Il punit les forfaits que leurs mains ont commis,
Ceux qu’ils n’ont point vengés, et ceux qu’ils ont permis.
La mort leur a ravi leurs grandeurs passagères,
Ce faste, ces plaisirs, ces flatteurs mercenaires
De qui la complaisance, avec dextérité,
À leurs yeux éblouis cachait la vérité.
La vérité terrible ici fait leurs supplices :
Elle est devant leurs yeux, elle éclaire leurs vices.
Voyez comme à sa voix tremblent ces conquérants,
Héros aux yeux du peuple, aux yeux de Dieu tyrans ;
Fléaux du monde entier, que leur fureur embrase,
La foudre qu’ils portaient à leur tour les écrase.
Auprès d’eux sont couchés tous ces rois fainéants,
Sur un trône avili fantômes impuissants. »
Henri voit près des rois leurs insolents ministres :
Il remarque surtout ces conseillers sinistres,
Qui des mœurs et des lois avares corrupteurs,
De Thémis et de Mars ont vendu les honneurs ;
Qui mirent, les premiers, à d’indignes enchères
L’inestimable prix des vertus de nos pères.
Êtes-vous en ces lieux, faibles et tendres cœurs,[131]
Qui, livrés aux plaisirs, et couchés sur des fleurs,
Sans fiel et sans fierté couliez dans la paresse
Vos inutiles jours filés par la mollesse ?
Avec les scélérats seriez-vous confondus,
Vous, mortels bienfaisants, vous, amis des vertus,
Qui, par un seul moment de doute ou de faiblesse,
Avez séché le fruit de trente ans de sagesse ?
Le généreux Henri ne put cacher ses pleurs.
« Ah ! s’il est vrai, dit-il, qu’en ce séjour d’horreurs
La race des humains soit en foule engloutie ;[132]
Si les jours passagers d’une si triste vie
D’un éternel tourment sont suivis sans retour,
Ne vaudrait-il pas mieux ne voir jamais le jour ?
Heureux, s’ils expiraient dans le sein de leur mère !
Ou si ce Dieu, du moins, ce grand Dieu si sévère,
À l’homme, hélas ! trop libre, avait daigné ravir
Le pouvoir malheureux de lui désobéir ! »
« Ne crois point, dit Louis, que ces tristes victimes
Souffrent des châtiments qui surpassent leurs crimes ;
Ni que ce juste Dieu, créateur des humains,
Se plaise à déchirer l’ouvrage de ses mains.
Non, s’il est infini, c’est dans ses récompenses :
Prodigue de ses dons, il borne ses vengeances.
Sur la terre on le peint l’exemple des tyrans ;
Mais ici c’est un père, il punit ses enfants ;
Il adoucit les traits de sa main vengeresse ;
Il ne sait point punir des moments de faiblesse,
Des plaisirs passagers, pleins de trouble et d’ennui,
Par des tourments affreux, éternels comme lui. »[133]
Il dit, et dans l’instant l’un et l’autre s’avance
Vers les lieux fortunés qu’habite l’Innocence.
Ce n’est plus des enfers l’affreuse obscurité ;
C’est du jour le plus pur l’immortelle clarté.
Henri voit ces beaux lieux, et soudain, à leur vue,
Sent couler dans son ame une joie inconnue.
Les soins, les passions n’y troublent point les cœurs,
La volupté tranquille y répand ses douceurs.
Amour, en ces climats, tout ressent ton empire :
Ce n’est point cet amour que la mollesse inspire ;
C’est ce flambeau divin, ce feu saint et sacré,
Ce pur enfant des cieux sur la terre ignoré.
De lui seul à jamais tous les cœurs se remplissent ;
Ils désirent sans cesse, et sans cesse ils jouissent,
Et goûtent, dans les feux d’une éternelle ardeur,
Des plaisirs sans regrets, du repos sans langueur.
Là, règnent les bons rois qu’ont produits tous les âges ;
Là, sont les vrais héros ; là, vivent les vrais sages ;
Là, sur un trône d’or, Charlemagne et Clovis
Veillent du haut des cieux sur l’empire des lis.
Les plus grands ennemis, les plus fiers adversaires,
Réunis dans ces lieux, n’y sont plus que des frères.
Le sage Louis douze, au milieu de ces rois,[134]
S’élève comme un cèdre, et leur donne des lois.
Ce roi, qu’à nos aïeux donna le ciel propice,
Sur son trône avec lui fit asseoir la justice ;
Il pardonna souvent ; il régna sur les cœurs ;
Et des yeux de son peuple il essuya les pleurs.
D’Amboise est à ses pieds, ce ministre fidelle,[135]
Qui seul aima la France, et fut seul aimé d’elle ;
Tendre ami de son maître, et qui, dans ce haut rang,
Ne souilla point ses mains de rapine et de sang.
Ô jours ! ô mœurs ! ô temps d’éternelle mémoire !
Le peuple était heureux, le roi couvert de gloire ;
De ses aimables lois chacun goûtait les fruits.
Revenez, heureux temps, sous un autre Louis !
Plus loin sont ces guerriers, prodigues de leur vie,
Qu’enflamma leur devoir, et non pas leur furie ;
La Trémouille, Clisson, Montmorenci, de Foix,[136]
Guesclin le destructeur et le vengeur des rois,
Le vertueux Bayard, et vous, brave amazone,[137]
La honte des Anglais, et le soutien du trône.[138]
Ces héros, dit Louis, que tu vois dans les cieux,
Comme toi, de la terre ont ébloui les yeux ;
La vertu, comme à toi, mon fils, leur était chère :
Mais, enfants de l’église, ils ont chéri leur mère ;
Leur cœur simple et docile aimait la vérité ;
Leur culte était le mien, pourquoi l’as-tu quitté ?
Comme il disait ces mots d’une voix gémissante,
Le palais des Destins devant lui se présente :
Il fait marcher son fils vers ces sacrés remparts,
Et cent portes d’airain s’ouvrent à ses regards.
Le Temps, d’une aile prompte et d’un vol insensible,
Fuit, et revient sans cesse à ce palais terrible ;
Et de là sur la terre il verse à pleines mains
Et les biens et les maux destinés aux humains.
Sur un autel de fer un livre inexplicable
Contient de l’avenir l’histoire irrévocable :
La main de l’Éternel y marqua nos désirs,
Et nos chagrins cruels, et nos faibles plaisirs.
On voit la liberté, cette esclave si fière,
Par d’invisibles nœuds en ces lieux prisonnière :
Sous un joug inconnu, que rien ne peut briser,
Dieu sait l’assujettir sans la tyranniser ;
À ses suprêmes lois d’autant mieux attachée,
Que sa chaîne à ses yeux pour jamais est cachée ;
Qu’en obéissant même elle agit par son choix,
Et souvent aux destins pense donner des lois.
« Mon cher fils, dit Louis, c’est de là que la grâce
Fait sentir aux humains sa faveur efficace ;
C’est de ces lieux sacrés qu’un jour son trait vainqueur
Doit partir, doit brûler, doit embraser ton cœur.
Tu ne peux différer, ni hâter, ni connaître,
Ces moments précieux dont Dieu seul est le maître.
Mais qu’ils sont encor loin ces temps, ces heureux temps,
Où Dieu doit te compter au rang de ses enfants !
Que tu dois éprouver de faiblesses honteuses !
Et que tu marcheras dans des routes trompeuses !
Retranches, ô mon Dieu ! des jours de ce grand roi,
Ces jours infortunés qui l’éloignent de toi !
Mais dans ces vastes lieux quelle foule s’empresse ?
Elle entre à tout moment, et s’écoule sans cesse.
Vous voyez, dit Louis, dans ce sacré séjour,
Les portraits des humains qui doivent naître un jour :
Des siècles à venir ces vivantes images
Rassemblent tous les lieux, devancent tous les âges.
Tous les jours des humains, comptés avant les temps,
Aux yeux de l’Éternel à jamais sont présents.
Le destin marque ici l’instant de leur naissance,
L’abaissement des uns, des autres la puissance,
Les divers changements attachés à leur sort,
Leurs vices, leurs vertus, leur fortune, et leur mort.
Approchons-nous : le ciel te permet de connaître
Les rois et les héros qui de toi doivent naître.
Le premier qui paraît, c’est ton auguste fils :
Il soutiendra long-temps la gloire de nos lis,
Triomphateur heureux du Belge et de l’Ibère ;
Mais il n’égalera ni son fils ni son père. »
Henri, dans ce moment, voit sur des fleurs de lis
Deux mortels orgueilleux auprès du trône assis :
Ils tiennent sous leurs pieds tout un peuple à la chaîne,
Tous deux sont revêtus de la pourpre romaine ;
Tous deux sont entourés de gardes, de soldats :
Il les prend pour des rois… « Vous ne vous trompez pas ;
Ils le sont, dit Louis, sans en avoir le titre ;
Du prince et de l’état l’un et l’autre est l’arbitre.
Richelieu, Mazarin, ministres immortels,
Jusqu’au trône élevés de l’ombre des autels,
Enfants de la fortune et de la politique,
Marcheront à grands pas au pouvoir despotique.
Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi ;
Mazarin, souple, adroit, et dangereux ami ;
L’un fuyant avec art, et cédant à l’orage,[139]
L’autre aux flots irrités opposant son courage :
Des princes de mon sang ennemis déclarés ;
Tous deux haïs du peuple, et tous deux admirés ;
Enfin, par leurs efforts, ou par leur industrie,
Utiles à leurs rois, cruels à la patrie.
Ô toi, moins puissant qu’eux, moins vaste en tes desseins,
Toi, dans le second rang, le premier des humains,
Colbert, c’est sur tes pas que l’heureuse abondance,
Fille de tes travaux, vient enrichir la France.
Bienfaiteur de ce peuple ardent à t’outrager,[140]
En le rendant heureux, tu sauras t’en venger :
Semblable à ce héros, confident de Dieu même,
Qui nourrit les Hébreux pour prix de leur blasphème.
Ciel, quel pompeux amas d’esclaves à genoux
Est aux pieds de ce roi qui les fait trembler tous ![141]
Quels honneurs ! quels respects ! jamais roi dans la France
N’accoutuma son peuple à tant d’obéissance.
Je le vois, comme vous, par la gloire animé,
Mieux obéi, plus craint, peut-être moins aimé.
Je le vois éprouvant des fortunes diverses,
Trop fier dans ses succès, mais ferme en ses traverses ;
De vingt peuples ligués bravant seul tout l’effort,
Admirable en sa vie, et plus grand dans sa mort.
Siècle heureux de Louis, siècle que la nature
De ses plus beaux présents doit combler sans mesure,
C’est toi qui dans la France amènes les beaux-arts ;
Sur toi tout l’avenir va porter ses regards ;
Les Muses à jamais y fixent leur empire ;
La toile est animée, et le marbre respire.
Quels sages, rassemblés dans ces augustes lieux,[142]
Mesurent l’univers, et lisent dans les cieux ;
Et, dans la nuit obscure apportant la lumière,
Sondent les profondeurs de la nature entière ?
L’erreur présomptueuse, à leur aspect s’enfuit,
Et vers la vérité le doute les conduit.
Et toi, fille du ciel, toi, puissante harmonie,
Art charmant qui polis la Grèce et l’Italie,
J’entends de tout côté ton langage enchanteur,
Et tes sons souverains de l’oreille et du cœur.
Français, vous savez vaincre, et chanter vos conquêtes ;
Il n’est point de lauriers qui ne couvrent vos têtes ;
Un peuple de héros va naître en ces climats :
Je vois tous les Bourbons voler dans les combats.
À travers mille feux je vois Condé paraître,[143]
Tour à tour la terreur et l’appui de son maître ;
Turenne, de Condé le généreux rival,
Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal.
Catinat réunit, par un rare assemblage,[144]
Les talents du guerrier et les vertus du sage.
Vauban, sur un rempart, un compas à la main,[145]
Rit du bruit impuissant de cent foudres d’airain.[146]
Malheureux à la cour, invincible à la guerre,
Luxembourg fait trembler l’Empire et l’Angleterre.[147]
Regardez, dans Denain, l’audacieux Villars[148]
Disputant le tonnerre à l’aigle des Césars,
Arbitre de la paix que la victoire amène,
Digne appui de son roi, digne rival d’Eugène.
Quel est ce jeune prince en qui la majesté[149]
Sur son visage aimable éclate sans fierté ?
D’un œil d’indifférence il regarde le trône…
Ciel ! quelle nuit soudaine à mes yeux l’environne !
La mort, autour de lui, vole sans s’arrêter ;
Il tombe aux pieds du trône, étant près d’y monter.
Ô mon fils ! des Français vous voyez le plus juste ;
Les cieux le formeront de votre sang auguste.
Grand Dieu, ne faites-vous que montrer aux humains
Cette fleur passagère, ouvrage de vos mains ?
Hélas ! que n’eût point fait cette ame vertueuse !
La France sous son règne eût été trop heureuse !
Il eût entretenu l’abondance et la paix ;
Mon fils, il eût compté ses jours par ses bienfaits ;
Il eût aimé son peuple. Ô jour rempli d’alarmes !
Ô combien les Français vont répandre de larmes,
Quand sous la même tombe ils verront réunis
Et l’époux et la femme, et la mère et le fils !
Un faible rejeton sort entre les ruines[150]
De cet arbre fécond coupé dans ses racines.
Les enfants de Louis, descendus au tombeau,
Ont laissé dans la France un monarque au berceau,
De l’état ébranlé douce et frêle espérance.
Ô toi, prudent Fleury, veille sur son enfance,[151]
Conduis ses premiers pas, cultive sous tes yeux
Du plus pur de mon sang le dépôt précieux.
Tout souverain qu’il est, instruis-le à se connaître ;
Qu’il sache qu’il est homme en voyant qu’il est maître ;
Qu’aimé de ses sujets, ils soient chers à ses yeux :
Apprends-lui qu’il n’est roi, qu’il n’est né que pour eux.
France, reprends sous lui ta majesté première,
Perce la triste nuit qui couvrait ta lumière ;
Que les arts, qui déjà voulaient t’abandonner,
De leurs utiles mains viennent te couronner.
L’Océan se demande, en ses grottes profondes,
Où sont tes pavillons qui flottaient sur ses ondes.
Du Nil et de l’Euxin, de l’Inde et de ses ports,
Le commerce t’appelle, et t’ouvre ses trésors.
Maintiens l’ordre et la paix sans chercher la victoire.
Sois l’arbitre des rois ; c’est assez pour ta gloire :
Il t’en a trop coûté d’en être la terreur.
Près de ce jeune roi s’avance avec splendeur
Un héros que de loin poursuit la calomnie,[152]
Facile et non pas faible, ardent, plein de génie,
Trop ami des plaisirs, et trop des nouveautés,
Remuant l’univers du sein des voluptés.
Par des ressorts nouveaux, sa politique habile
Tient l’Europe en suspens, divisée, et tranquille.
Les arts sont éclairés par ses yeux vigilants.
Né pour tous les emplois, il a tous les talents,
Ceux d’un chef, d’un soldat, d’un citoyen, d’un maître :
Il n’est pas roi, mon fils ; mais il enseigne à l’être. »[153]
Alors dans un orage, au milieu des éclairs,
L’étendard de la France apparut dans les airs ;
Devant lui d’Espagnols une troupe guerrière
De l’aigle des Germains brisait la tête altière.
« Ô mon père, quel est ce spectacle nouveau ?
Tout change, dit Louis, et tout a son tombeau.
Adorons du Très-Haut la sagesse cachée.
Du puissant Charles-Quint la race est retranchée.
L’Espagne, à nos genoux, vient demander des rois :
C’est un de nos neveux qui leur donne des lois.
Philippe… À cet objet, Henri demeure en proie
À la douce surprise, aux transports de sa joie.
Modérez, dit Louis, ce premier mouvement ;
Craignez encor, craignez ce grand événement.
Oui, du sein de Paris, Madrid reçoit un maître :
Cet honneur à tous deux est dangereux peut-être.
Ô rois nés de mon sang ! ô Philippe ! ô mes fils !
France, Espagne, à jamais puissiez-vous être unis !
Jusqu’à quand voulez-vous, malheureux politiques,[154]
Allumer les flambeaux des discordes publiques ? »
Il dit : en ce moment le héros ne vit plus
Qu’un assemblage vain de mille objets confus.
Du temple des destins les portes se fermèrent,
Et les voûtes des cieux devant lui s’éclipsèrent.
L’aurore cependant, au visage vermeil,
Ouvrait dans l’orient le palais du soleil :
La nuit en d’autres lieux portait ses voiles sombres,
Les songes voltigeants fuyaient avec les ombres :
Le prince, en s’éveillant, sent au fond de son cœur
Une force nouvelle, une divine ardeur :
Ses regards inspiraient le respect et la crainte ;
Dieu remplissait son front de sa majesté sainte.
Ainsi, quand le vengeur des peuples d’Israël
Eut, sur le mont Sina, consulté l’Eternel,
Les Hébreux, à ses pieds, couchés dans la poussière,
Ne purent de ses yeux soutenir la lumière.
FIN DU CHANT SEPTIÈME

Le comte d’Egmont vient de la part du roi d’Espagne au secours de Mayenne et des ligueurs. Bataille d’Ivry, dans laquelle Mayenne est défait, et d’Egmont tué. Valeur et clémence de Henri le grand.
Des états dans Paris la confuse assemblée[155]
Avait perdu l’orgueil dont elle était enflée.
Au seul nom de Henri, les ligueurs pleins d’effroi,
Semblaient tous oublier qu’ils voulaient faire un roi.
Rien ne pouvait fixer leur fureur incertaine ;
Et, n’osant dégrader ni couronner Mayenne,
Ils avaient confirmé, par leurs décrets honteux,
Le pouvoir et le rang qu’il ne tenait pas d’eux.
Ce lieutenant sans chef, ce roi sans diadème,[156]
Toujours dans son parti garde un pouvoir suprême.
Un peuple obéissant, dont il se dit l’appui,
Lui promet de combattre et de mourir pour lui.
Plein d’un nouvel espoir, au conseil il appelle
Tous ces chefs orgueilleux, vengeurs de sa querelle ;
Les Lorrains, les Nemours, la Châtre, Canillac,[157][158]
Et l’inconstant Joyeuse, et Saint-Paul, et Brissac.
Ils viennent : la fierté, la vengeance, la rage,
Le désespoir, l’orgueil, sont peints sur leur visage.
Quelques-uns en tremblant semblaient porter leurs pas,
Affaiblis par leur sang versé dans les combats ;
Mais ces mêmes combats, leur sang, et leurs blessures,
Les excitaient encore à venger leurs injures.
Tous, auprès de Mayenne, ils viennent se ranger ;
Tous, le fer dans les mains, jurent de le venger.
Telle au haut de l’Olympe, aux champs de Thessalie,
Des enfants de la terre on peint la troupe impie
Entassant des rochers, et menaçant les cieux,
Ivre du fol espoir de détrôner les dieux.
La discorde à l’instant entr’ouvrant une nue,
Sur un char lumineux se présente à leur vue :
« Courage, leur dit-elle, on vient vous secourir ;
C’est maintenant, Français, qu’il faut vaincre ou mourir.
D’Aumale, le premier, se lève à ces paroles ;
Il court, il voit de loin les lances espagnoles :
« Le voilà, cria-t-il, le voilà ce secours
Demandé si long-temps, et différé toujours :
Amis, enfin l’Autriche a secouru la France. »
Il dit : Mayenne alors vers les portes s’avance.
Le secours paraissait vers ces lieux révérés
Qu’aux tombes de nos rois la mort a consacrés.
Ce formidable amas d’armes étincelantes,
Cet or, ce fer brillant, ces lances éclatantes,
Ces casques, ces harnois, ce pompeux appareil,
Défiaient dans les champs les rayons du soleil.
Tout le peuple au-devant court en foule avec joie ;
Ils bénissent le chef que Madrid leur envoie :
C’était le jeune Egmont, ce guerrier obstiné,[159]
Ce fils ambitieux d’un père infortuné :
Dans les murs de Bruxelle il a reçu la vie ;
Son père qu’aveugla l’amour de la patrie,
Mourut sur l’échafaud, pour soutenir les droits
Des malheureux Flamands opprimés par leurs rois.
Le fils, courtisan lâche, et guerrier téméraire,
Baisa long-temps la main qui fit périr son père,
Servit, par politique, aux maux de son pays,
Persécuta Bruxelle, et secourut Paris.
Philippe l’envoyait sur les bords de la Seine,
Comme un dieu tutélaire, au secours de Mayenne :
Et Mayenne, avec lui, crut aux tentes du roi
Reporter à son tour le carnage et l’effroi.
Le téméraire orgueil accompagnait leur trace.
Qu’avec plaisir, grand roi, tu voyais cette audace !
Et que tes vœux hâtaient le moment d’un combat
Où semblaient attachés les destins de l’état ![160]
Près des bords de l’Iton et des rives de l’Eure,[161]
Est un champ fortuné, l’amour de la nature :[162]
La guerre avait long-temps respecté les trésors
Dont Flore et les zéphyrs embellissaient ces bords.
Au milieu des horreurs des discordes civiles,
Les bergers de ces lieux coulaient des jours tranquilles :
Protégés par le ciel et par leur pauvreté,
Ils semblaient des soldats braver l’avidité,
Et, sous leurs toits de chaume, à l’abri des alarmes,
N’entendaient point le bruit des tambours et des armes.
Les deux camps ennemis arrivent en ces lieux ;
La désolation partout marche avant eux.
De l’Eure et de l’Iton les ondes s’alarmèrent ;
Les bergers, pleins d’effroi, dans les bois se cachèrent ;
Et leurs tristes moitiés, compagnes de leurs pas,
Emportent leurs enfants gémissants dans leurs bras.
Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes,
Du moins à votre roi n’imputez point vos larmes :
S’il cherche les combats, c’est pour donner la paix :
Peuples, sa main sur vous répandra ses bienfaits :
Il veut finir vos maux, il vous plaint, il vous aime,
Et dans ce jour affreux il combat pour vous-même.
Les moments lui sont chers, il court dans tous les rangs
Sur un coursier fougueux, plus léger que les vents,
Qui, fier de son fardeau, du pied frappant la terre,
Appelle les dangers, et respire la guerre.
On voyait près de lui briller tous ces guerriers,
Compagnons de sa gloire et ceints de ses lauriers :
D’Aumont, qui sous cinq rois avait porté les armes ;[163]
Biron, dont le seul nom répandait les alarmes ;[164]
Et son fils, jeune encore, ardent, impétueux,[165]
Qui depuis… mais alors il était vertueux :[166]
Sully, Nangis, Crillon, ces ennemis du crime,[167]
Que la ligue déteste, et que la Ligue estime :
Turenne, qui, depuis, de la jeune Bouillon[168]
Mérita, dans Sédan, la puissance et le nom ;
Puissance malheureuse et trop mal conservée,
Et par Armand détruite aussitôt qu’élevée.[169]
Essex avec éclat paraît au milieu d’eux,
Tel que dans nos jardins, un palmier sourcilleux,
À nos ormes touffus mêlant sa tête altière,
Paraît s’enorgueillir de sa tige étrangère.
Son casque étincelait des feux les plus brillants
Qu’étalaient à l’envi l’or et les diamants,
Dons chers et précieux dont sa fière maîtresse
Honora son courage, ou plutôt sa tendresse.
Ambitieux Essex, vous étiez à la fois
L’amour de votre reine et le soutien des rois.
Plus loin sont la Trémouille, et Clermont, et Feuquières,[170]
Le malheureux de Nesle, et l’heureux Lesdiguières ;[171]
D’Ailly, pour qui ce jour fut un jour trop fatal.
Tous ces héros en foule attendaient le signal,
Et, rangés près du roi, lisaient sur son visage
D’un triomphe certain l’espoir et le présage.
Mayenne, en ce moment, inquiet, abattu,
Dans son cœur étonné cherche en vain sa vertu :
Soit que, de son parti connaissant l’injustice,
Il ne crût point le ciel à ses armes propice ;
Soit que l’ame, en effet, ait des pressentiments,
Avant-coureurs certains des grands événements.
Ce héros, cependant, maître de sa faiblesse,
Déguisait ses chagrins sous sa fausse allégresse.
Il s’excite, il s’empresse, il inspire aux soldats
Cet espoir généreux que lui-même il n’a pas.
D’Egmont auprès de lui, plein de la confiance
Que dans un jeune cœur fait naître l’imprudence,
Impatient déjà d’exercer sa valeur,
De l’incertain Mayenne accusait la lenteur.
Tel qu’échappé du sein d’un riant pâturage,
Au bruit de la trompette animant son courage,
Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux,
Indocile, inquiet, plein d’un feu belliqueux,
Levant les crins mouvants de sa tête superbe,
Impatient du frein, vole et bondit sur l’herbe ;
Tel paraissait Egmont : une noble fureur
Eclate dans ses yeux, et brûle dans son cœur.
Il s’entretient déjà de sa prochaine gloire ;
Il croit que son destin commande à la victoire.
Hélas ! il ne sait point que son fatal orgueil
Dans les plaines d’Ivry lui prépare un cercueil.
Vers les ligueurs enfin le grand Henri s’avance ;
Et s’adressant aux siens, qu’enflammait sa présence :
« Vous êtes nés Français, et je suis votre roi ;[172]
Voilà nos ennemis, marchez, et suivez-moi.
Ne perdez point de vue, au fort de la tempête,
Ce panache éclatant qui flotte sur ma tête ;
Vous le verrez toujours au chemin de l’honneur. »
À ces mots, que ce roi prononçait en vainqueur,
Il voit d’un feu nouveau ses troupes enflammées,
Et marche en invoquant le grand Dieu des armées.
Sur les pas des deux chefs alors en même temps
On voit des deux partis voler les combattants.
Ainsi, lorsque des monts séparés par Alcide
Les aquilons fougueux fondent d’un vol rapide,
Soudain les flots émus de deux profondes mers
D’un choc impétueux s’élancent dans les airs ;
La terre au loin gémit, le jour fuit, le ciel gronde,
Et l’Africain tremblant craint la chute du monde.
Au mousquet réuni, le sanglant coutelas
Déjà de tous côtés porte un double trépas.
Cette arme que jadis, pour dépeupler la terre,[173]
Dans Baïonne inventa le démon de la guerre,
Rassemble en même temps, digne fruit de l’enfer,
Ce qu’ont de plus terrible et la flamme et le fer.
On se mêle, on combat ; l’adresse, le courage,
Le tumulte, les cris, la peur, l’aveugle rage,
La honte de céder, l’ardente soif du sang,
Le désespoir, la mort, passent de rang en rang.
L’un poursuit un parent dans le parti contraire ;
Là, le frère en fuyant meurt de la main d’un frère ;
La nature en frémit : et ce rivage affreux
S’abreuvait à regret de leur sang malheureux.
Dans d’épaisses forêts de lances hérissées,
De bataillons sanglants, de troupes renversées,
Henri pousse, s’avance, et se fait un chemin.
Le grand Mornay le suit, toujours calme et serein.[174]
Il veille autour de lui tel qu’un puissant génie,
Tel qu’on feignait jadis, aux champs de la Phrygie,[175]
De la terre et des cieux les moteurs éternels
Mêlés dans les combats sous l’habit des mortels ;
Ou tel que du vrai Dieu les ministres terribles,
Ces puissances des cieux, ces êtres impassibles,
Environnés des vents, des foudres, des éclairs,
D’un front inaltérable ébranlent l’univers.
Il reçoit de Henri tous ces ordres rapides,
De l’âme d’un héros mouvements intrépides,
Qui changent le combat, qui fixent le destin :
Aux chefs des légions il les porte soudain.
L’officier les reçoit ; sa troupe impatiente
Règle, au soin de sa voix, sa rage obéissante.
On s’écarte, on s’unit, on marche en divers corps ;
Un esprit seul préside à ces vastes ressorts.
Mornay revole au prince, il le suit, il l’escorte ;
Il pare, en lui parlant, plus d’un coup qu’on lui porte,
Mais il ne permet pas à ses stoïques mains
De se souiller du sang des malheureux humains.
De son roi seulement son ame est occupée :
Pour sa défense seule il a tiré l’épée ;
Et son rare courage, ennemi des combats,
Sait affronter la mort, et ne la donne pas.
De Turenne déjà la valeur indomptée
Repoussait de Nemours la troupe épouvantée.
D’Ailly portait partout la crainte et le trépas ;
D’Ailly tout orgueilleux de trente ans de combats,
Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle,
Reprend, malgré son âge, une force nouvelle.
Un seul guerrier s’oppose à ses coups menaçants :
C’est un jeune héros à la fleur de ses ans,[176]
Qui, dans cette journée illustre et meurtrière,
Commençait des combats la fatale carrière ;
D’un tendre hymen à peine il goûtait les appas ;
Favori des amours, il sortait de leurs bras.
Honteux de n’être encor fameux que par ses charmes,
Avide de la gloire, il volait aux alarmes.
Ce jour, sa jeune épouse, en accusant le ciel,
En détestant la ligue et ce combat mortel,
Arma son tendre amant, et, d’une main tremblante,
Attacha tristement sa cuirasse pesante,
Et couvrit, en pleurant, d’un casque précieux
Ce front si plein de grâce et si cher à ses yeux.
Il marche vers d’Ailly dans sa fureur guerrière :
Parmi des tourbillons de flamme, de poussière,
À travers les blessés, les morts, et les mourants,
De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les flancs ;
Tous deux sur l’herbe unie, et de sang colorée,
S’élancent loin des rangs, d’une course assurée :
Sanglants, couverts de fer, et la lance à la main,
D’un choc épouvantable ils se frappent soudain.
La terre en retentit, leurs lances sont rompues :
Comme en un ciel brûlant deux effroyables nues,
Qui, portant le tonnerre et la mort dans leurs flancs,
Se heurtent dans les airs, et volent sur les vents :
De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent ;
La foudre en est formée, et les mortels frémissent.
Mais loin de leurs coursiers, par un subit effort,
Ces guerriers malheureux cherchent une autre mort :
Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre.
La discorde accourut ; le démon de la guerre,
La mort pâle et sanglante, étaient à ses côtés.
Malheureux, suspendez vos coups précipités !
Mais un destin funeste enflamme leur courage ;
Dans le cœur l’un de l’autre ils cherchent un passage,
Dans ce cœur ennemi qu’ils ne connaissent pas.
Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats,
Sous les coups redoublés leur cuirasse étincelle ;
Leur sang, qui rejaillit, rougit leur main cruelle ;
Leur bouclier, leur casque, arrêtant leur effort,
Pare encor quelques coups, et repousse la mort.
Chacun d’eux, étonné de tant de résistance,
Respectait son rival, admirait sa vaillance.
Enfin le vieux d’Ailly, par un coup malheureux,
Fait tomber à ses pieds ce guerrier généreux.
Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière ;
Son casque auprès de lui roule sur la poussière ;
D’Ailly voit son visage : ô désespoir ! ô cris !
Il le voit, il l’embrasse : hélas ! c’était son fils.
Le père infortuné, les yeux baignés de larmes,
Tournait contre son sein ses parricides armes ;
On l’arrête ; on s’oppose à sa juste fureur :
Il s’arrache, en tremblant, de ce lieu plein d’horreur :
Il déteste à jamais sa coupable victoire ;
Il renonce à la cour, aux humains, à la gloire ;
Et se fuyant lui-même au milieu des déserts,
Il va cacher sa peine au bout de l’univers.
Là, soit que le soleil rendît le jour au monde,
Soit qu’il finît sa course au vaste sein de l’onde,
Sa voix faisait redire aux échos attendris
Le nom, le triste nom de son malheureux fils.
Du héros expirant la jeune et tendre amante,
Par la terreur conduite, incertaine, tremblante,
Vient d’un pied chancelant sur ces funestes bords :
Elle cherche ; elle voit dans la foule des morts,
Elle voit son époux ; elle tombe éperdue ;
Le voile de la mort se répand sur sa vue :
Est-ce toi, cher amant ? Ces mots interrompus,
Ces cris demi formés ne sont point entendus ;
Elle rouvre les yeux ; sa bouche presse encore
Par ses derniers baisers la bouche qu’elle adore :
Elle tient dans ses bras ce corps pâle et sanglant,
Le regarde, soupire, et meurt en l’embrassant.
Père, époux malheureux, famille déplorable,
Des fureurs de ces temps exemple lamentable,
Puisse de ce combat le souvenir affreux
Exciter la pitié de nos derniers neveux,
Arracher à leurs yeux des larmes salutaires,
Et qu’ils n’imitent point les crimes de leurs pères !
Mais qui fait fuir ainsi ces ligueurs dispersés ?
Quel héros, ou quel Dieu les a tous renversés ?
C’est le jeune Biron ; c’est lui dont le courage
Parmi leurs bataillons s’était fait un passage.
D’Aumale les voit fuir, et bouillant de courroux :
Arrêtez, revenez… lâches, où courez-vous ?
Vous, fuir ! vous, compagnons de Mayenne et de Guise !
Vous qui devez venger Paris, Rome et l’église !
Suivez-moi, rappelez votre antique vertu ;
Combattez sous d’Aumale, et vous avez vaincu.
Aussitôt, secouru de Beauvau, de Fosseuse,
Du farouche Saint-Paul, et même de Joyeuse,
Il rassemble avec eux ces bataillons épars,
Qu’il anime en marchant du feu de ses regards.
La fortune avec lui revient d’un pas rapide.
Biron soutient en vain, d’un courage intrépide,
Le cours précipité de ce fougueux torrent ;
Il voit à ses côtés Parabère expirant ;
Dans la foule des morts il voit tomber Feuquière ;
Nesle, Clermont, d’Angenne, ont mordu la poussière :
Percé de coups lui-même, il est près de périr…
C’était ainsi, Biron ; que tu devais mourir :
Un trépas si fameux, une chute si belle,
Rendait de ta vertu la mémoire immortelle.[177]
Le généreux Bourbon sut bientôt le danger
Où Biron, trop ardent, venait de s’engager.
Il l’aimait, non en roi, non en maître sévère,
Qui souffre qu’on aspire à l’honneur de lui plaire,
Et de qui le cœur dur et l’inflexible orgueil
Croit le sang d’un sujet trop payé d’un coup d’œil.
Henri de l’amitié sentit les nobles flammes :
Amitié, don du ciel, plaisir des grandes ames ;
Amitié, que les rois, ces illustres ingrats,
Sont assez malheureux pour ne connaître pas !
Il court le secourir ; ce beau feu qui le guide
Rend son bras plus puissant, et son vol plus rapide.
Biron, qu’environnaient les ombres de la mort,[178]
À l’aspect de son roi fait un dernier effort ;
Il rappelle, à sa voix, les restes de sa vie :
Sous les coups de Bourbon, tout s’écarte, tout plie.
Ton roi, jeune Biron, t’arrache à ces soldats
Dont les coups redoublés achevaient ton trépas.
Tu vis : songe du moins à lui rester fidelle.
Un bruit affreux s’entend. La discorde cruelle,
Aux vertus du héros opposant ses fureurs,
D’une rage nouvelle embrase les ligueurs.
Elle vole à leur tête, et sa bouche fatale
Fait retentir au loin sa trompette infernale.
Par ses sons trop connus d’Aumale est excité.
Aussi prompt que le trait dans les airs emporté,
Il cherchait le héros : sur lui seul il s’élance ;
Des ligueurs en tumulte une foule s’avance :
Tels, au fond des forêts, précipitant leurs pas,
Ces animaux hardis, nourris pour les combats,
Fiers esclaves de l’homme, et nés pour le carnage,
Pressent un sanglier, en raniment la rage ;
Ignorant le danger, aveugles, furieux,
Le cor excite au loin leur instinct belliqueux ;
Les antres, les rochers, les monts en retentissent :
Ainsi contre Bourbon mille ennemis s’unissent ;
Il est seul contre tous, abandonné du sort,
Accablé par le nombre, entouré de la mort.
Louis, du haut des cieux, dans ce danger terrible,
Donne au héros qu’il aime une force invincible ;
Il est comme un rocher, qui, menaçant les airs,
Rompt la course des vents et repousse les mers.
Qui pourrait exprimer le sang et le carnage
Dont l’Eure, en ce moment, vit couvrir son rivage ?
Ô vous, mânes sanglants du plus vaillant des rois !
Éclairez mon esprit, et parlez par ma voix.
Il voit voler vers lui sa noblesse fidelle ;
Elle meurt pour son roi, son roi combat pour elle.
L’effroi le devançait, la mort suivait ses coups,
Quand le fougueux Egmont s’offrit à son courroux.[179]
Long-temps cet étranger, trompé par son courage,
Avait cherché le roi dans l’horreur du carnage :
Dût sa témérité le conduire au cercueil,
L’honneur de le combattre irritait son orgueil.
« Viens, Bourbon, criait-il, viens augmenter ta gloire ;
Combattons ; c’est à nous de fixer la victoire. »
Comme il disait ces mots, un lumineux éclair,
Messager des destins, fend les plaines de l’air :
L’arbitre des combats fait gronder son tonnerre ;
Le soldat sous ses pieds sentit trembler la terre.
D’Egmont croit que les cieux lui doivent leur appui,
Qu’ils défendent sa cause, et combattent pour lui ;
Que la nature entière, attentive à sa gloire,
Par la voix du tonnerre annonçait sa victoire.
D’Egmont joint le héros, il l’atteint vers le flanc ;
Il triomphait déjà d’avoir versé son sang.
Le roi, qu’il a blessé, voit son péril sans trouble ;[180]
Ainsi que le danger, son audace redouble :
Son grand cœur s’applaudit d’avoir, au champ d’honneur,
Trouve des ennemis dignes de sa valeur.
Loin de le retarder, sa blessure l’irrite ;
Sur ce fier ennemi Bourbon se précipite :
D’Egmont d’un coup plus sûr est renversé soudain ;
Le fer étincelant se plongea dans son sein.
Sous leurs pieds teints de sang les chevaux le foulèrent ;
Des ombres du trépas ses yeux s’enveloppèrent ;
Et son ame en courroux s’envola chez les morts,
Où l’aspect de son père excita ses remords.[181]
Espagnols tant vantés, troupe jadis si fière,
Sa mort anéantit votre vertu guerrière ;
Pour la première fois vous connûtes la peur.
L’étonnement, l’esprit de trouble et de terreur
S’empare, en ce moment, de leur troupe alarmée ;
Il passe en tous les rangs, il s’étend sur l’armée :
Les chefs sont effrayés, les soldats éperdus ;
L’un ne peut commander, l’autre n’obéit plus.
Ils jettent leurs drapeaux, ils courent, se renversent,
Poussent des cris affreux, se heurtent, se dispersent :
Les uns sans résistance, à leur vainqueur offerts,
Fléchissent les genoux, et demandent des fers ;
D’autres, d’un pas rapide évitant sa poursuite,
Jusqu’aux rives de l’Eure emportés dans leur fuite,
Dans ses profondes eaux vont se précipiter,
Et courent au trépas qu’ils veulent éviter.
Les flots couverts de morts interrompent leur course,
Et le fleuve sanglant remonte vers sa source.
Mayenne, en ce tumulte, incapable d’effroi,
Affligé, mais tranquille, et maître encor de soi,
Voit d’un œil assuré sa fortune cruelle,
Et, tombant sous ses coups, songe à triompher d’elle.
D’Aumale auprès de lui, la fureur dans les yeux,
Accusait les Flamands, la fortune, et les cieux.
« Tout est perdu, dit-il : mourons, brave Mayenne !
Quittez, lui dit son chef, une fureur si vaine.
Vivez pour un parti dont vous êtes l’honneur,
Vivez pour réparer sa perte et son malheur :
Que vous et Bois-Dauphin, dans ce moment funeste,
De nos soldats épars assemblent ce qui reste.
Suivez-moi l’un et l’autre aux remparts de Paris ;
De la ligue en marchant ramassez les débris ;
De Coligny vaincu surpassons le courage. »
D’Aumale, en l’écoutant, pleure, et frémit de rage.
Cet ordre qu’il déteste, il va l’exécuter ;
Semblable au fier lion qu’un Maure a su dompter,
Qui, docile à son maître, à tout autre terrible,
À la main qu’il connaît soumet sa tête horrible,
Le suit d’un air affreux, le flatte en rugissant,
Et paraît menacer, même en obéissant.
Mayenne cependant, par une fuite prompte,
Dans les murs de Paris courait cacher sa honte.
Henri victorieux voyait de tous côtés
Les ligueurs sans défense implorant ses bontés.[182]
Des cieux en ce moment les voûtes s’entr’ouvrirent :
Les mânes des Bourbons dans les airs descendirent.
Louis au milieu d’eux, du haut du firmament,
Vint contempler Henri dans ce fameux moment,
Vint voir comme il saurait user de la victoire,
Et s’il acheverait de mériter sa gloire.
Ses soldats près de lui, d’un œil plein de courroux,
Regardaient ces vaincus échappés à leurs coups.
Les captifs en tremblant, conduits en sa présence,
Attendaient leur arrêt dans un profond silence ;
Le mortel désespoir, la honte, la terreur,
Dans leurs yeux égarés avaient peint leur malheur.
Bourbon tourna sur eux des regards pleins de grâce,
Où régnaient à la fois la douceur et l’audace :
« Soyez libres, dit-il ; vous pouvez désormais
Rester mes ennemis, ou vivre mes sujets.
Entre Mayenne et moi reconnaissez un maître ;
Voyez qui de nous deux a mérité de l’être :
Esclaves de la ligue, ou compagnons d’un roi,
Allez gémir sous elle, ou triomphez sous moi :
Choisissez. » À ces mots d’un roi couvert de gloire
Sur un champ de bataille, au sein de la victoire,
On voit en un moment ces captifs éperdus
Contents de leur défaite, heureux d’être vaincus :
Leurs yeux sont éclairés, leurs cœurs n’ont plus de haine ;
Sa valeur les vainquit, sa vertu les enchaîne ;
Et, s’honorant déjà du nom de ses soldats,
Pour expier leur crime, ils marchent sur ses pas.
Le généreux vainqueur a cessé le carnage ;
Maître de ses guerriers, il fléchit leur courage.
Ce n’est plus ce lion qui, tout couvert de sang,
Portait avec l’effroi la mort de rang en rang :
C’est un dieu bienfaisant, qui, laissant son tonnerre,
Enchaîne la tempête et console la terre.[183]
Sur ce front menaçant, terrible, ensanglanté,
La paix a mis les traits de la sérénité.
Ceux à qui la lumière était presque ravie,
Par ses ordres humains sont rendus à la vie ;
Et sur tous leurs dangers, et sur tous leurs besoins,
Tel qu’un père attentif, il étendait ses soins.
Du vrai, comme du faux, la prompte messagère,
Qui s’accroît dans sa course, et d’une aile légère,
Plus prompte que le temps vole au-delà des mers,
Passe d’un pôle à l’autre, et remplit l’univers ;
Ce monstre composé d’yeux, de bouches, d’oreilles,
Qui célèbre des rois la honte ou les merveilles,
Qui rassemble sous lui la curiosité,
L’espoir, l’effroi, le doute et la crédulité,
De sa brillante voix, trompette de la gloire,
Du héros de la France annonçait la victoire.
Du Tage à l’Eridan le bruit en fut porté ;
Le Vatican superbe en fut épouvanté.
Le Nord à cette voix tressaillit d’allégresse ;
Madrid frémit d’effroi, de honte et de tristesse.
Ô malheureux Paris, infidelles ligueurs !
Ô citoyens trompés, et vous, prêtres trompeurs !
De quels cris douloureux vos temples retentirent !
De cendre, en ce moment, vos têtes se couvrirent.
Hélas ! Mayenne encor vient flatter vos esprits.
Vaincu, mais plein d’espoir, et maître de Paris,
Sa politique habile, au fond de sa retraite,
Aux ligueurs incertains déguisait sa défaite.
Contre un coup si funeste il veut les rassurer :
En cachant sa disgrâce, il croit la réparer.
Par cent bruits mensongers il ranimait leur zèle :
Mais, malgré tant de soins, la vérité cruelle,
Démentant à ses yeux ses discours imposteurs,
Volait de bouche en bouche, et glaçait tous les cœurs.
La discorde en frémit, et redoublant sa rage :
« Non, je ne verrai point détruire mon ouvrage,
Dit-elle, et n’aurai point, dans ces murs malheureux,
Versé tant de poisons, allumé tant de feux,
De tant de flots de sang cimenté ma puissance,
Pour laisser à Bourbon l’empire de la France.
Tout terrible qu’il est, j’ai l’art de l’affaiblir ;
Si je n’ai pu le vaincre, on le peut amollir.
N’opposons plus d’efforts à sa valeur suprême !
Henri n’aura jamais de vainqueur que lui-même.
C’est son cœur qu’il doit craindre, et je veux aujourd’hui
L’attaquer, le combattre, et le vaincre par lui. »
Elle dit ; et soudain, des rives de la Seine,
Sur un char teint de sang, attelé par la haine,
Dans un nuage épais qui fait pâlir le jour,
Elle part, elle vole, et va trouver l’amour.
FIN DU CHANT HUITIÈME

Description du temple de l’amour : la discorde implore son pouvoir pour amollir le courage de Henri IV. Ce héros est retenu quelque temps auprès de madame d’Estrées, si célèbre sous le nom de la belle Gabrielle. Mornay l’arrache à son amour, et le roi retourne à son armée.
Sur les bords fortunés de l’antique Idalie,
Lieux où finit l’Europe, et commence l’Asie,
S’élève un vieux palais respecté par les temps :[184]
La nature en posa les premiers fondements ;
Et l’art, ornant depuis sa simple architecture,
Par ses travaux hardis surpassa la nature.
Là, tous les champs voisins, peuplés de myrtes verts
N’ont jamais ressenti l’outrage des hivers.
Partout on voit mûrir, partout on voit éclore
Et les fruits de Pomone et les présens de Flore,
Et la terre n’attend, pour donner ses moissons,
Ni les vœux des humains, ni l’ordre des saisons.[185]
L’homme y semble goûter, dans une paix profonde,
Tout ce que la nature, aux premiers jours du monde,
De sa main bienfaisante accordait aux humains,
Un éternel repos, des jours purs et sereins,
Les douceurs, les plaisirs que promet l’abondance,
Les biens du premier âge, hors la seule innocence.
On entend, pour tout bruit, des concerts enchanteurs,
Dont la molle harmonie inspire les langueurs ;
Les voix de mille amants, les chants de leurs maîtresses,
Qui célèbrent leur honte, et vantent leurs faiblesses.
Chaque jour on les voit, le front paré de fleurs,
De leur aimable maître implorer les faveurs,
Et, dans l’art dangereux de plaire et de séduire,
Dans son temple à l’envi s’empressent de s’instruire.
La flatteuse espérance, au front toujours serein,
À l’autel de l’amour les conduit par la main.
Près du temple sacré, les grâces demi-nues
Accordent à leurs voix leurs danses ingénues.
La molle volupté, sur un lit de gazons,
Satisfaite et tranquille, écoute leurs chansons.
On voit à ses côtés le mystère en silence,
Le sourire enchanteur, les soins, la complaisance,
Les plaisirs amoureux, et les tendres désirs
Plus doux, plus séduisants encore que les plaisirs.
De ce temple fameux telle est l’aimable entrée.
Mais lorsqu’en avançant sous la voûte sacrée
On porte au sanctuaire un pas audacieux,
Quel spectacle funeste épouvante les yeux !
Ce n’est plus des plaisirs la troupe aimable et tendre :
Leurs concerts amoureux ne s’y font plus entendre.
Les plaintes, les dégoûts, l’imprudence, la peur,
Font de ce beau séjour un séjour plein d’horreur.
La sombre jalousie, au teint pâle et livide,
Suit d’un pied chancelant le soupçon qui la guide :
La haine et le courroux, répandant leur venin,
Marchent devant ses pas, un poignard à la main.
La malice les voit, et d’un souris perfide
Applaudit, en passant, à leur troupe homicide.
Le repentir les suit, détestant leurs fureurs,
Et baisse en soupirant ses yeux mouillés de pleurs.
C’est là, c’est au milieu de cette cour affreuse,
Des plaisirs des humains compagne malheureuse,
Que l’amour a choisi son séjour éternel.
Ce dangereux enfant, si tendre et si cruel,
Porte en sa faible main les destins de la terre,[186]
Donne, avec un souris, ou la paix, ou la guerre,
Et, répandant partout ses trompeuses douceurs,
Anime l’univers, et vit dans tous les cœurs.
Sur un trône éclatant contemplant ses conquêtes,
Il foulait à ses pieds les plus superbes têtes ;
Fier de ses cruautés plus que de ses bienfaits,
Il semblait s’applaudir des maux qu’il avait faits.
La discorde soudain, conduite par la rage,
Écarte les plaisirs, s’ouvre un libre passage,
Secouant dans ses mains ses flambeaux allumés,
Le front couvert de sang, et les yeux enflammés :
« Mon frère, lui dit-elle, où sont tes traits terribles ?
Pour qui réserves-tu tes flèches invincibles ?
Ah ! si de la discorde allumant le tison,
Jamais à tes fureurs tu mêlas mon poison ;
Si tant de fois pour toi j’ai troublé la nature,
Viens, vole sur mes pas, viens venger mon injure :
Un roi victorieux écrase mes serpents ;
Ses mains joignent l’olive aux lauriers triomphants :
La clémence, avec lui marchant d’un pas tranquille
Au sein tumultueux de la guerre civile,
Va sous ses étendards flottants de tous côtés,
Réunir tous les cœurs par moi seule écartés :
Encore une victoire, et mon trône est en poudre.
Aux remparts de Paris Henri porte la foudre.
Ce héros va combattre, et vaincre, et pardonner ;
De cent chaînes d’airain son bras va m’enchaîner.
C’est à toi d’arrêter ce torrent dans sa course.
Va de tant de hauts faits empoisonner la source.
Que sous ton joug, amour, il gémisse abattu ;
Va dompter son courage au sein de la vertu.
C’est toi, tu t’en souviens, toi dont la main fatale
Fit tomber sans effort Hercule aux pieds d’Omphale.
Ne vit-on pas Antoine amolli dans tes fers,
Abandonnant pour toi les soins de l’univers,
Fuyant devant Auguste, et te suivant sur l’onde,
Préférer Cléopâtre à l’empire du monde ?
Henri te reste à vaincre, après tant de guerriers :
Dans ses superbes mains va flétrir ses lauriers ;
Va du myrte amoureux ceindre sa tête altière ;
Endors entre tes bras son audace guerrière ;
À mon trône ébranlé cours servir de soutien :
Viens, ma cause est la tienne, et ton règne est le mien. »
Ainsi parlait ce monstre ; et la voûte tremblante
Répétait les accents de sa voix effrayante.
L’amour, qui l’écoutait, couché parmi des fleurs,
D’un souris fier et doux répond à ses fureurs.
Il s’arme cependant de ses flèches dorées :
Il fend des vastes cieux les voûtes azurées ;
Et, précédé des jeux, des grâces, des plaisirs,
Il vole aux champs français sur l’aile des zéphyrs.
Dans sa course d’abord il découvre avec joie
Le faible Simoïs, et les champs où fut Troie.[187]
Il rit en contemplant, dans ces lieux renommés,
La cendre des palais par ses mains consumés.
Il aperçoit de loin ces murs bâtis sur l’onde,
Ces remparts orgueilleux, ce prodige du monde,
Venise, dont Neptune admire le destin,
Et qui commande aux flots renfermés dans son sein.
Il descend, il s’arrête aux champs de la Sicile,
Où lui-même inspira Théocrite et Virgile,
Où l’on dit qu’autrefois, par des chemins nouveaux,
De l’amoureux Alphée il conduisit les eaux.
Bientôt, quittant les bords de l’aimable Aréthuse,[188]
Dans les champs de Provence il vole vers Vaucluse,[189]
Asile encor plus doux, lieux où, dans ses beaux jours,
Pétrarque soupira ses vers et ses amours.
Il voit les murs d’Anet bâtis aux bords de l’Eure :
Lui-même en ordonna la superbe structure.
Par ses adroites mains avec art enlacés,
Les chiffres de Diane y sont encor tracés.[190]
Sur sa tombe, en passant, les plaisirs et les grâces
Répandirent les fleurs qui naissaient sur leurs traces.
Aux campagnes d’Ivry l’amour arrive enfin.
Le roi, près d’en partir pour un plus grand dessein,
Mêlant à ses plaisirs l’image de la guerre,
Laissait pour un moment reposer son tonnerre.
Mille jeunes guerriers, à travers les guérets,
Poursuivaient avec lui les hôtes des forêts.
L’amour sent, à sa vue, une joie inhumaine ;
Il aiguise ses traits, il prépare sa chaîne ;
Il agite les airs que lui-même a calmés :
Il parle ; on voit soudain les éléments armés.
D’un bout du monde à l’autre appelant les orages,
Sa voix commande aux vents d’assembler les nuages,
De verser ces torrents suspendus dans les airs,
Et d’apporter, la nuit, la foudre et les éclairs.
Déjà les aquilons, à ses ordres fidelles,
Dans les cieux obscurcis ont déployé leurs ailes ;
La plus affreuse nuit succède au plus beau jour ;
La nature en gémit, et reconnaît l’amour.
Dans les sillons fangeux de la campagne humide,
Le roi marche incertain, sans escorte et sans guide :
L’amour, en ce moment allumant son flambeau,
Fait briller devant lui ce prodige nouveau.
Abandonné des siens, le roi, dans ces bois sombres,
Suit cet astre ennemi, brillant parmi les ombres :
Comme on voit quelquefois les voyageurs troublés
Suivre ces feux ardents de la terre exhalés,
Ces feux dont la vapeur maligne et passagère
Conduit au précipice à l’instant qu’elle éclaire.
Depuis peu la fortune en ces tristes climats
D’une illustre mortelle avait conduit les pas.
Dans le fond d’un château tranquille et solitaire,
Loin du bruit des combats elle attendait son père,
Qui, fidelle à ses rois, vieilli dans les hasards,
Avait du grand Henri suivi les étendards.
D’Estrée était son nom : la main de la nature[191]
De ses aimables dons la combla sans mesure.
Telle ne brillait point, aux bords de l’Eurotas,
La coupable beauté qui trahit Ménélas :
Moins touchante et moins belle à Tarse on vit paraître
Celle qui des Romains avait dompté le maître,[192]
Lorsque les habitants des rives du Cydnus,[193]
L’encensoir à la main, la prirent pour Vénus.
Elle entrait dans cet âge, hélas ! trop redoutable,
Qui rend des passions le joug inévitable.
Son cœur, né pour aimer, mais fier et généreux,
D’aucun amant encor n’avait reçu les vœux :
Semblable en son printemps à la rose nouvelle,
Qui renferme, en naissant, sa beauté naturelle,
Cache aux vents amoureux les trésors de son sein,
Et s’ouvre aux doux rayons d’un jour pur et serein.
L’amour, qui cependant s’apprête à la surprendre,
Sous un nom supposé vient près d’elle se rendre :
Il paraît sans flambeau, sans flèches, sans carquois ;
Il prend d’un simple enfant la figure et la voix.
« On a vu, lui dit-il, sur la rive prochaine,
S’avancer vers ces lieux le vainqueur de Mayenne. »
Il glissait dans son cœur, en lui disant ces mots,
Un désir inconnu de plaire à ce héros.
Son teint fut animé d’une grâce nouvelle.
L’amour s’applaudissait en la voyant si belle :
Que n’espérait-il point, aidé de tant d’appas ![194]
Au-devant du monarque il conduisit ses pas.
L’art simple dont lui-même a formé sa parure,
Paraît aux yeux séduits l’effet de la nature.
L’or de ses blonds cheveux, qui flotte au gré des vents,
Tantôt couvre sa gorge et ses trésors naissants,
Tantôt expose aux yeux leur charme inexprimable.
Sa modestie encor la rendait plus aimable :
Non pas cette farouche et triste austérité
Qui fait fuir les amours, et même la beauté ;
Mais cette pudeur douce, innocente, enfantine,
Qui colore le front d’une rougeur divine,
Inspire le respect, enflamme les désirs,
Et de qui la peut vaincre augmente les plaisirs.
Il fait plus (à l’amour tout miracle est possible) ;
Il enchante ces lieux par un charme invincible.
Des myrtes enlacés, que d’un prodigue sein
La terre obéissante a fait naître soudain,
Dans les lieux d’alentour étendent leur feuillage.
À peine a-t-on passé sous leur fatal ombrage,
Par des liens secrets on se sent arrêter ;
On s’y plaît, on s’y trouble, on ne peut les quitter.
On voit fuir sous cette ombre une onde enchanteresse ;
Les amants fortunés, pleins d’une douce ivresse,
Y boivent à longs traits l’oubli de leur devoir.
L’amour, dans tous ces lieux, fait sentir son pouvoir :
Tout y paraît changé ; tous les cœurs y soupirent :
Tous sont empoisonnés du charme qu’ils respirent ;
Tout y parle d’amour. Les oiseaux dans les champs
Redoublent leurs baisers, leurs caresses, leurs chants.
Le moissonneur ardent, qui court avant l’aurore
Couper les blonds épis que l’été fait éclore,
S’arrête, s’inquiète, et pousse des soupirs :
Son cœur est étonné de ses nouveaux désirs ;
Il demeure enchanté dans ces belles retraites,
Et laisse, en soupirant, ses moissons imparfaites,
Près de lui, la bergère, oubliant ses troupeaux,
De sa tremblante main sent tomber ses fuseaux.
Contre un pouvoir si grand qu’eût pu faire d’Estrée ?
Par un charme indomptable elle était attirée ;
Elle avait à combattre, en ce funeste jour,
Sa jeunesse, son cœur, un héros, et l’amour.
Quelque temps de Henri la valeur immortelle
Vers ses drapeaux vainqueurs en secret le rappelle :
Une invisible main le retient malgré lui.
Dans sa vertu première il cherche un vain appui :
Sa vertu l’abandonne ; et son ame enivrée
N’aime, ne voit, n’entend, ne connaît que d’Estrée.[195]
Loin de lui cependant tous ses chefs étonnés
Se demandent leur prince, et restent consternés.
Ils tremblaient pour ses jours : aucun d’eux n’eût pu croire
Qu’on eût, dans ce moment, dû craindre pour sa gloire.
On le cherchait en vain ; ses soldats abattus,
Ne marchant plus sous lui, semblaient déjà vaincus.
Mais le génie heureux qui préside à la France,
Ne souffrit pas long-temps sa dangereuse absence :
Il descendit des cieux à la voix de Louis,
Et vint d’un vol rapide au secours de son fils.
Quand il fut descendu vers ce triste hémisphère,
Pour y trouver un sage il regarda la terre.
Il ne le chercha point dans ces lieux révérés,
À l’étude, au silence, au jeûne consacrés ;
Il alla dans Ivry : là, parmi la licence
Où du soldat vainqueur s’emporte l’insolence,
L’ange heureux des Français fixa son vol divin
Au milieu des drapeaux des enfants de Calvin :
Il s’adresse à Mornay. C’était pour nous instruire
Que souvent la raison suffit à nous conduire :
Ainsi qu’elle guida, chez des peuples païens,
Marc-Aurèle, ou Platon, la honte des chrétiens.
Non moins prudent ami que philosophe austère,
Mornay sut l’art discret de reprendre et de plaire.
Son exemple instruisait bien mieux que ses discours ;
Les solides vertus furent ses seuls amours.
Avide de travaux, insensible aux délices,
Il marchait d’un pas ferme au bord des précipices.
Jamais l’air de la cour, et son souffle infecté,
N’altéra de son cœur l’austère pureté.
Belle Aréthuse, ainsi ton onde fortunée
Roule au sein furieux d’Amphitrite étonnée
Un cristal toujours pur, et des flots toujours clairs,
Que jamais ne corrompt l’amertume des mers.
Le généreux Mornay, conduit par la sagesse,
Part, et vole en ces lieux où la douce mollesse
Retenait dans ses bras le vainqueur des humains,
Et de la France en lui maîtrisait les destins.
L’amour, à chaque instant, redoublant sa victoire,
Le rendait plus heureux, pour mieux flétrir sa gloire ;
Les plaisirs, qui souvent ont des termes si courts,
Partageaient ses moments et remplissaient ses jours.
L’amour, au milieu d’eux, découvre avec colère,
À côté de Mornay, la sagesse sévère :
Il veut sur ce guerrier lancer un trait vengeur ;
Il croit charmer ses sens, il croit blesser son cœur.
Mais Mornay méprisait sa colère et ses charmes ;
Tous ses traits impuissants s’émoussaient sur ses armes.
Il attend qu’en secret le roi s’offre à ses yeux,
Et d’un œil irrité contemple ces beaux lieux.
Au fond de ces jardins, au bord d’une onde claire,
Sous un myrte amoureux, asile du mystère,
D’Estrée à son amant prodiguait ses appas ;
Il languissait près d’elle, il brûlait dans ses bras.
De leurs doux entretiens rien n’altérait les charmes :
Leurs yeux étaient remplis de ces heureuses larmes,
De ces larmes qui font les plaisirs des amants :
Ils sentaient cette ivresse et ces saisissements,
Ces transports, ces fureurs, qu’un tendre amour inspire,
Que lui seul fait goûter, que lui seul peut décrire.
Les folâtres plaisirs, dans le sein du repos,
Les amours enfantins désarmaient ce héros :
L’un tenait sa cuirasse encor de sang trempée ;
L’autre avait détaché sa redoutable épée,
Et riait, en tenant dans ses débiles mains
Ce fer, l’appui du trône, et l’effroi des humains.
La discorde de loin insulte à sa faiblesse ;
Elle exprime, en grondant, sa barbare allégresse.
Sa fière activité ménage ces instants :
Elle court de la ligue irriter les serpents ;
Et, tandis que Bourbon se repose et sommeille,
De tous ses ennemis la rage se réveille.
Enfin, dans ces jardins, où sa vertu languit,
Il voit Mornay paraître : il le voit, et rougit.
L’un de l’autre, en secret, ils craignaient la présence.
Le sage, en l’abordant, garde un morne silence :
Mais ce silence même, et ces regards baissés,
Se font entendre au prince, et s’expliquent assez.
Sur ce visage austère, où régnait la tristesse,
Henri lut aisément sa honte et sa faiblesse.
Rarement de sa faute on aime le témoin.
Tout autre eût de Mornay mal reconnu le soin :[196]
« Cher ami, dit le roi, ne crains point ma colère ;
Qui m’apprend mon devoir, est trop sûr de me plaire :
Viens, le cœur de ton prince est digne encor de toi :
Je t’ai vu, c’en est fait, et tu me rends à moi ;
Je reprends ma vertu, que l’amour m’a ravie :
De ce honteux repos fuyons l’ignominie ;
Fuyons ce lieu funeste, où mon cœur mutiné
Aime encor les liens dont il fut enchaîné.
Me vaincre est désormais ma plus belle victoire :
Partons, bravons l’amour dans les bras de la gloire ;
Et bientôt, vers Paris répandant la terreur,
Dans le sang espagnol effaçons mon erreur. »
À ces mots généreux, Mornay connut son maître.
« C’est vous, s’écria-t-il, que je revois paraître,
Vous, de la France entière auguste défenseur ;
Vous, vainqueur de vous-même, et roi de votre cœur.
L’amour à votre gloire ajoute un nouveau lustre :
Qui l’ignore est heureux, qui le dompte est illustre. »
Il dit : le roi s’apprête à partir de ces lieux.
Quelle douleur, ô ciel ! attendrit ses adieux !
Plein de l’aimable objet qu’il fuit et qu’il adore,
En condamnant ses pleurs, il en versait encore.
Entraîné par Mornay, par l’amour attiré,
Il s’éloigne, il revient, il part désespéré :
Il part. En ce moment d’Estrée, évanouie,
Reste sans mouvement, sans couleur et sans vie ;
D’une soudaine nuit ses beaux yeux sont couverts.
L’amour, qui l’aperçut, jette un cri dans les airs ;
Il s’épouvante, il craint qu’une nuit éternelle
N’enlève à son empire une nymphe si belle,
N’efface pour jamais les charmes de ces yeux
Qui devaient dans la France allumer tant de feux.
Il la prend dans ses bras ; et bientôt cette amante
Rouvre, à sa douce voix, sa paupière mourante,
Lui nomme son amant, le redemande en vain,
Le cherche encor des yeux, et les ferme soudain.
L’amour, baigné des pleurs qu’il répand auprès d’elle,
Au jour qu’elle fuyait tendrement la rappelle ;
D’un espoir séduisant il lui rend la douceur,
Et soulage les maux dont lui seul est l’auteur.
Mornay, toujours sévère et toujours inflexible,
Entraînait cependant son maître trop sensible.
La force et la vertu leur montrant le chemin,
La gloire les conduit les lauriers à la main ;
Et l’amour indigné, que le devoir surmonte,
Va cacher, loin d’Anet, sa colère et sa honte.
FIN DU CHANT NEUVIÈME

Retour du roi à son armée : il recommence le siége. Combat singulier du vicomte de Turenne et du chevalier d’Aumale. Famine horrible qui désole la ville. Le roi nourrit lui-même les habitants qu’il assiége. Le ciel récompense enfin ses vertus. La vérité vient l’éclairer. Paris lui ouvre ses portes, et la guerre est finie.
Ces moments dangereux, perdus dans la mollesse,[197]
Avaient fait aux vaincus oublier leur faiblesse.
À de nouveaux exploits Mayenne est préparé.
D’un espoir renaissant le peuple est enivré.
Leur espoir les trompait ; Bourbon, que rien n’arrête,
Accourt impatient d’achever sa conquête.
Paris épouvanté revit ses étendards ;
Le héros reparut au pied de ses remparts,
De ces mêmes remparts où fume encor sa foudre,
Et qu’à réduire en cendre il ne put se résoudre,
Quand l’ange de la France, apaisant son courroux,
Retint son bras vainqueur, et suspendit ses coups.
Déjà le camp du roi jette des cris de joie ;
D’un œil d’impatience il dévorait sa proie.
Les ligueurs cependant, d’un juste effroi troublés,
Près du prudent Mayenne étaient tous rassemblés.
Là, d’Aumale, ennemi de tout conseil timide,
Leur tenait fièrement ce langage intrépide :
« Nous n’avons point encore appris à nous cacher ;
L’ennemi vient à nous ; c’est là qu’il faut marcher,
C’est là qu’il faut porter une fureur heureuse.
Je connais des Français la fougue impétueuse ;
L’ombre de leurs remparts affaiblit leur vertu :
Le Français qu’on attaque est à demi vaincu.
Souvent le désespoir a gagné des batailles :
J’attends tout de nous seuls, et rien de nos murailles.
Héros qui m’écoutez, volez au champ de Mars ;
Peuples qui nous suivez, vos chefs sont vos remparts. »
Il se tut à ces mots : les ligueurs en silence
Semblaient de son audace accuser l’imprudence ;
Il en rougit de honte, et dans leurs yeux confus
Il lut, en frémissant, leur crainte et leur refus.
« Eh bien ! poursuivit-il, si vous n’osez me suivre,
Français, à cet affront je ne veux point survivre :
Vous craignez les dangers ; seul je m’y vais offrir,
Et vous apprendre à vaincre, ou du moins à mourir. »
De Paris, à l’instant, il fait ouvrir la porte ;
Du peuple qui l’entoure il éloigne l’escorte ;
Il s’avance : un héraut, ministre des combats,
Jusqu’aux tentes du roi marche devant ses pas,
Et crie à haute voix : « Quiconque aime la gloire,
Qu’il dispute en ces lieux l’honneur de la victoire :
D’Aumale vous attend ; ennemis, paraissez. »
Tous les chefs, à ces mots, d’un beau zèle poussés,
Voulaient contre d’Aumale essayer leur courage ;
Tous briguaient près du roi cet illustre avantage ;
Tous avaient mérité ce prix de la valeur,
Mais le vaillant Turenne emporta cet honneur.
Le roi mit dans ses mains la gloire de la France.
Va, dit-il, d’un superbe abaisser l’insolence ;
Combats pour ton pays, pour ton prince, et pour toi,
Et reçois, en partant, les armes de ton roi.
Le héros, à ces mots, lui donne son épée.
« Votre attente, ô grand roi, ne sera point trompée,
Lui répondit Turenne embrassant ses genoux :
J’en atteste ce fer, et j’en jure par vous. »
Il dit : le roi l’embrasse ; et Turenne s’élance
Vers l’endroit où d’Aumale, avec impatience,
Attendait qu’à ses yeux un combattant parût.
Le peuple de Paris aux remparts accourut ;
Les soldats de Henri près de lui se rangèrent :
Sur les deux combattants tous les yeux s’attachèrent :
Chacun, dans l’un des deux voyant son défenseur,
Du geste et de la voix excitait sa valeur.
Cependant sur Paris s’élevait un nuage
Qui semblait apporter le tonnerre et l’orage ;
Ses flancs noirs et brûlants, tout à coup entr’ouverts,
Vomissent dans ces lieux les monstres des enfers,
Le fanatisme affreux, la discorde farouche,
La sombre politique, au cœur faux, à l’œil louche,
Le démon des combats respirant les fureurs,
Dieux enivrés de sang, dieux dignes des ligueurs ;
Aux remparts de la ville ils fondent, ils s’arrêtent ;
En faveur de d’Aumale au combat ils s’apprêtent.
Voilà qu’au même instant, du haut des cieux ouverts,
Un ange est descendu sur le trône des airs,
Couronné de rayons, nageant dans la lumière,
Sur des ailes de feu parcourant sa carrière,
Et laissant loin de lui l’occident éclairé
Des sillons lumineux dont il est entouré.
Il tenait d’une main cette olive sacrée,
Présage consolant d’une paix désirée :
Dans l’autre étincelait ce fer d’un Dieu vengeur,
Ce glaive dont s’arma l’ange exterminateur,
Quand jadis l’Éternel à la mort dévorante
Livra les premiers nés d’une race insolente.
À l’aspect de ce glaive interdits, désarmés,
Les monstres infernaux semblent inanimés ;
La terreur les enchaîne ; un pouvoir invincible
Fait tomber tous les traits de leur troupe inflexible.
Ainsi de son autel teint du sang des humains
Tomba ce fier Dagon, ce dieu des Philistins,
Lorsque du Dieu des dieux, en son temple apportée,
À ses yeux éblouis l’arche fut présentée.
Paris, le roi, l’armée, et l’enfer, et les cieux,
Sur ce combat illustre avaient fixé les yeux.
Bientôt les deux guerriers entrent dans la carrière.
Henri du champ d’honneur leur ouvre la barrière.
Leur bras n’est point chargé du poids d’un bouclier ;
Ils ne se cachent point sous ces bustes d’acier,
Des anciens chevaliers ornement honorable,
Éclatant à la vue, aux coups impénétrable ;
Ils négligent tous deux cet appareil qui rend
Et le combat plus long, et le danger moins grand.
Leur arme est une épée ; et, sans autre défense,
Exposé tout entier, l’un et l’autre s’avance.
« Ô Dieu, cria Turenne, arbitre de mon roi,
Descends, juge sa cause, et combats avec moi ;
Le courage n’est rien sans ta main protectrice ;
J’attends peu de moi-même, et tout de ta justice. »
D’Aumale répondit : « J’attends tout de mon bras ;
C’est de nous que dépend le destin des combats.
En vain l’homme timide implore un Dieu suprême ;
Tranquille au haut du ciel il nous laisse à nous-même :
Le parti le plus juste est celui du vainqueur ;
Et le dieu de la guerre est la seule valeur. »
Il dit : et, d’un regard enflammé d’arrogance,
Il voit de son rival la modeste assurance.
Mais la trompette sonne, ils s’élancent tous deux ;
Ils commencent enfin ce combat dangereux.
Tout ce qu’ont pu jamais la valeur et l’adresse,
L’ardeur, la fermeté, la force, la souplesse,
Parut des deux côtés en ce choc éclatant.
Cent coups étaient portés et parés à l’instant ;
Tantôt avec fureur l’un d’eux se précipite ;
L’autre d’un pas léger se détourne, et l’évite :
Tantôt, plus rapprochés, ils semblent se saisir ;
Leur péril renaissant donne un affreux plaisir ;
On se plaît à les voir s’observer et se craindre,
Avancer, s’arrêter, se mesurer, s’atteindre :
Le fer étincelant, avec art détourné,
Par de feints mouvements trompe l’œil étonné.
Telle on voit du soleil la lumière éclatante
Briser ses traits de feu dans l’onde transparente,
Et, se rompant encor par des chemins divers,
De ce cristal mouvant repasser dans les airs.
Le spectateur surpris, et ne pouvant le croire,
Voyait à tout moment leur chute et leur victoire.
D’Aumale est plus ardent, plus fort, plus furieux :
Turenne est plus adroit, et moins impétueux ;
Maître de tous ces sens, animé sans colère,
Il fatigue à loisir son terrible adversaire.
D’Aumale en vains efforts épuise sa vigueur :
Bientôt son bras lassé ne sert plus sa valeur.
Turenne, qui l’observe, aperçoit sa faiblesse ;
Il se ranime alors, il le pousse, il le presse :
Enfin, d’un coup mortel, il lui perce le flanc :
D’Aumale est renversé dans les flots de son sang :
Il tombe ; et de l’enfer tous les monstres frémirent :
Ces lugubres accents dans les airs s’entendirent :
« De la ligue à jamais le trône est renversé ;
« Tu l’emportes, Bourbon ; notre règne est passé. »
Tout le peuple y répond par un cri lamentable.
D’Aumale sans vigueur, étendu sur le sable,
Menace encor Turenne, et le menace en vain ;
Sa redoutable épée échappe de sa main.
Il veut parler ; sa voix expire dans sa bouche.
L’horreur d’être vaincu rend son air plus farouche.
Il se lève, il retombe, il ouvre un œil mourant,
Il regarde Paris, et meurt en soupirant.
Tu le vis expirer, infortuné Mayenne ;
Tu le vis ; tu frémis ; et ta chute prochaine
Dans ce moment affreux s’offrit à tes esprits.
Cependant des soldats dans les murs de Paris
Rapportaient à pas lents le malheureux d’Aumale.[198]
Ce spectacle sanglant, cette pompe fatale,
Entre au milieu d’un peuple interdit, égaré :
Chacun voit, en tremblant, ce corps défiguré,
Ce front souillé de sang, cette bouche entr’ouverte,
Cette tête penchée, et de poudre couverte,
Ces yeux où le trépas étale ses horreurs.
On n’entend point de cris, on ne voit point de pleurs :
La honte, la pitié, l’abattement, la crainte,
Etouffent leurs sanglots, et retiennent leur plainte ;
Tout se tait et tout tremble. Un bruit rempli d’horreur
Bientôt de ce silence augmente la terreur.
Les cris des assiégeants jusqu’au ciel s’élevèrent ;
Les chefs et les soldats près du roi s’assemblèrent ;
Ils demandent l’assaut ; mais l’auguste Louis,[199]
Protecteur des Français, protecteur de son fils,
Modérait de Henri le courage terrible.
Ainsi des éléments le moteur invisible
Contient les aquilons suspendus dans les airs,
Et pose la barrière où se brisent les mers :
Il fonde les cités, les disperse en ruines,
Et les cœurs des mortels sont dans ses mains divines.
Henri, de qui le ciel a réprimé l’ardeur,
Des guerriers qu’il gouverne enchaîne la fureur.
Il sentit qu’il aimait son ingrate patrie ;
Il voulut la sauver de sa propre furie.
Haï de ses sujets, prompt à les épargner,
Eux seuls voulaient se perdre ; il les voulut gagner.
Heureux si sa bonté, prévenant leur audace,
Forçait ces malheureux à lui demander grâce !
Pouvant les emporter, il les fait investir ;
Il laisse à leur fureur le temps du repentir.
Il crut que, sans assauts, sans combats, sans alarmes,[200]
La disette et la faim, plus fortes que ses armes,
Lui livreraient sans peine un peuple inanimé,
Nourri dans l’abondance, au luxe accoutumé ;
Qui, vaincu par ses maux, souple dans l’indigence,
Viendrait à ses genoux implorer sa clémence.
Mais le faux zèle, hélas ! qui ne saurait céder,[201]
Enseigne à tout souffrir, comme à tout hasarder.
Les mutins qu’épargnait cette main vengeresse,
Prenaient d’un roi clément la vertu pour faiblesse ;
Et, fiers de ses bontés, oubliant sa valeur,
Ils défiaient leur maître, ils bravaient leur vainqueur ;
Ils osaient insulter à sa vengeance oisive.
Mais lorsqu’enfin les eaux de la Seine captive
Cessèrent d’apporter dans ce vaste séjour
L’ordinaire tribut des moissons d’alentour ;
Quand on vit dans Paris la faim pâle et cruelle
Montrant déjà la mort qui marchait après elle :
Alors on entendit des hurlements affreux ;
Ce superbe Paris fut plein de malheureux
De qui la main tremblante, et la voix affaiblie,
Demandaient vainement le soutien de leur vie.
Bientôt le riche même, après de vains efforts,
Eprouva la famine au milieu des trésors.
Ce n’était plus ces jeux, ces festins, et ces fêtes,
Où de myrte et de rose ils couronnaient leurs têtes,
Où, parmi des plaisirs toujours trop peu goûtés,
Les vins les plus parfaits, les mets les plus vantés,
Sous des lambris dorés qu’habite la mollesse,
De leurs goûts dédaigneux irritaient la paresse.
On vit avec effroi tous ces voluptueux,
Pâles, défigurés, et la mort dans les yeux,
Périssant de misère au sein de l’opulence,
Détester de leurs biens l’inutile abondance.
Le vieillard, dont la faim va terminer les jours,
Voit son fils au berceau, qui périt sans secours.
Ici meurt dans la rage une famille entière.
Plus loin, des malheureux, couchés sur la poussière,
Se disputaient encore, à leurs derniers moments,
Les restes odieux des plus vils aliments.
Ces spectres affamés, outrageant la nature,
Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture.
Des morts épouvantés les ossements poudreux,
Ainsi qu’un pur froment, sont préparés par eux.
Que n’osent point tenter les extrêmes misères !
On les vit se nourrir des cendres de leurs pères.
Ce détestable mets avança leur trépas,[202]
Et ce repas pour eux fut le dernier repas.
Ces prêtres cependant, ces docteurs fanatiques,
Qui, loin de partager les misères publiques,
Bornant à leurs besoins tous leurs soins paternels,
Vivaient dans l’abondance, à l’ombre des autels,[203]
Du Dieu qu’ils offensaient attestant la souffrance,
Allaient partout du peuple animer la constance.
Aux uns, à qui la mort allait fermer les yeux,
Leurs libérales mains ouvraient déjà les cieux :
Aux autres ils montraient, d’un coup d’œil prophétique,
Le tonnerre allumé sur un prince hérétique,
Paris bientôt sauvé par des secours nombreux,
Et la manne du ciel prête à tomber sur eux.
Hélas ! ces vains appas, ces promesses stériles,
Charmaient ces malheureux, à tromper trop faciles.
Par les prêtres séduits, par les Seize effrayés,
Soumis, presque contents, ils mouraient à leurs pieds.
Trop heureux, en effet, d’abandonner la vie !
D’un ramas d’étrangers la ville était remplie ;
Tigres que nos aïeux nourrissaient dans leur sein :
Plus cruels que la mort, et la guerre, et la faim.
Les uns étaient venus des campagnes belgiques ;
Les autres, des rochers et des monts helvétiques,
Barbares dont la guerre est l’unique métier,[204]
Et qui vendent leur sang à qui veut le payer.
De ces nouveaux tyrans les avides cohortes
Assiégent les maisons, en enfoncent les portes,
Aux hôtes effrayés présentent mille morts,
Non pour leur arracher d’inutiles trésors,
Non pour aller ravir, d’une main adultère,
Une fille éplorée à sa tremblante mère :
De la cruelle faim le besoin consumant
Fait expirer en eux tout autre sentiment ;
Et d’un peu d’aliments la découverte heureuse
Était l’unique but de leur recherche affreuse.
Il n’est point de tourment, de supplice et d’horreur,
Que, pour en découvrir, n’inventât leur fureur.
Une femme (grand Dieu ! faut-il à la mémoire[205]
Conserver le récit de cette horrible histoire ?)
Une femme avait vu, par ces cœurs inhumains,
Un reste d’aliment arraché de ses mains.
Des biens que lui ravit la fortune cruelle,
Un enfant lui restait, prêt de périr comme elle :
Furieuse, elle approche, avec un coutelas,
De ce fils innocent qui lui tendait les bras ;
Son enfance, sa voix, sa misère, et ses charmes,
À sa mère en fureur arrachent mille larmes ;
Elle tourne sur lui son visage effrayé,
Plein d’amour, de regret, de rage, de pitié ;
Trois fois le fer échappe à sa main défaillante :
La rage enfin l’emporte, et, d’une voix tremblante,
Détestant son hymen et sa fécondité :
« Cher et malheureux fils, que mes flancs ont porté,
Dit-elle, c’est en vain que tu reçus la vie ;
Les tyrans ou la faim l’auraient bientôt ravie.
Et pourquoi vivrais-tu ? Pour aller dans Paris,
Errant et malheureux, pleurer sur ses débris ?
Meurs, avant de sentir mes maux et ta misère ;
Rends-moi le jour, le sang que t’a donné ta mère :
Que mon sein malheureux te serve de tombeau,
Et que Paris du moins voie un crime nouveau ! »
En achevant ces mots, furieuse, égarée,
Dans les flancs de son fils sa main désespérée
Enfonce, en frémissant, le parricide acier ;
Porte le corps sanglant auprès de son foyer,
Et, d’un bras que poussait sa faim impitoyable,
Prépare avidement ce repas effroyable.
Attirés par la faim, les farouches soldats
Dans ces coupables lieux reviennent sur leurs pas :
Leur transport est semblable à la cruelle joie
Des ours et des lions qui fondent sur leur proie ;
À l’envi l’un de l’autre ils courent en fureur,
Ils enfoncent la porte. Ô surprise ! ô terreur !
Près d’un corps tout sanglant à leurs yeux se présente
Une femme égarée, et de sang dégouttante.
« Oui, c’est mon propre fils, oui, monstres inhumains,
C’est vous qui dans son sang avez trempé mes mains :
Que la mère et le fils vous servent de pâture !
Craignez-vous plus que moi d’outrager la nature ?
Quelle horreur, à mes yeux, semble vous glacer tous !
Tigres, de tels festins sont préparés pour vous. »
Ce discours insensé, que sa rage prononce,
Est suivi d’un poignard qu’en son cœur elle enfonce.
De crainte, à ce spectacle, et d’horreur agités,
Ces monstres confondus courent épouvantés.
Ils n’osent regarder cette maison funeste,
Ils pensent voir sur eux tomber le feu céleste :
Et le peuple, effrayé de l’horreur de son sort,
Levait les mains au ciel, et demandait la mort.
Jusqu’aux tentes du roi mille bruits en coururent.
Son cœur en fut touché, ses entrailles s’émurent ;
Sur ce peuple infidelle il répandit des pleurs :
« Ô Dieu, s’écria-t-il, Dieu qui lis dans les cœurs,
Qui vois ce que je puis, qui connais ce que j’ose,
Des ligueurs et de moi tu sépares la cause.
Je puis lever vers toi mes innocentes mains ;
Tu le sais, je tendais les bras à ces mutins. »
Tu ne m’imputes point leurs malheurs et leurs crimes.
Que Mayenne, à son gré, s’immole ces victimes ;
Qu’il impute, s’il veut, des désastres si grands
À la nécessité, l’excuse des tyrans :
De mes sujets séduits qu’il comble la misère ;
Il en est l’ennemi, j’en dois être le père.
Je le suis ; c’est à moi de nourrir mes enfants,
Et d’arracher mon peuple à ces loups dévorants :
Dût-il de mes bienfaits s’armer contre moi-même,
Dussé-je, en le sauvant, perdre mon diadème,
Qu’il vive, je le veux, il n’importe à quel prix ;
Sauvons-le, malgré lui, de ses vrais ennemis ;
Et, si trop de pitié me coûte mon empire,
Que du moins sur ma tombe un jour on puisse lire :
« Henri, de ses sujets ennemi généreux,
« Aima mieux les sauver que de régner sur eux. »
Il dit ; et dans l’instant il veut que son armée[206]
Approche sans éclat de la ville affamée,
Qu’on porte aux citoyens des paroles de paix,
Et qu’au lieu de vengeance on parle de bienfaits.
À cet ordre divin ses troupes obéissent.
Les murs, en ce moment, de peuple se remplissent :
On voit sur les remparts avancer à pas lents
Ces corps inanimés, livides et tremblants :
Tels qu’on feignait jadis que des royaumes sombres
Les mages, à leur gré, faisaient sortir les ombres,
Quand leur voix, du Cocyte arrêtant les torrents,
Appelait les enfers, et les mânes errants.
Quel est de ces mourants l’étonnement extrême !
Leur cruel ennemi vient les nourrir lui-même.
Tourmentés, déchirés par leurs fiers défenseurs,
Ils trouvent la pitié dans leurs persécuteurs.
Tous ces événements leur semblaient incroyables.
Ils voyaient devant eux ces piques formidables,
Ces traits, ces instruments des cruautés du sort,
Ces lances qui toujours avaient porté le mort,
Secondant de Henri la généreuse envie,
Au bout d’un fer sanglant leur apporter la vie.
« Sont-ce là, disaient-ils, ces monstres si cruels ?
Est-ce là ce tyran si terrible aux mortels,
Cet ennemi de Dieu, qu’on peint si plein de rage ?
Hélas ! du Dieu vivant c’est la brillante image ;
C’est un roi bienfaisant, le modèle des rois ;
Nous ne méritons pas de vivre sous ses lois.
Il triomphe, il pardonne, il chérit qui l’offense.
Puisse tout notre sang cimenter sa puissance !
Trop dignes du trépas dont il nous a sauvés,
Consacrons-lui ces jours qu’il nous a conservés. »
De leurs cœurs attendris tel était le langage.
Mais qui peut s’assurer sur un peuple volage,
Dont la faible amitié s’exhale en vains discours,
Qui quelquefois s’élève, et retombe toujours ?
Ces prêtres, dont cent fois la fatale éloquence
Ralluma tous ces feux qui consumaient la France,
Vont se montrer en pompe à ce peuple abattu.
« Combattants sans courage, et chrétiens sans vertu,
À quel indigne appât vous laissez-vous séduire ?
Ne connaissez-vous plus les palmes du martyre ?
Soldats du Dieu vivant, voulez-vous aujourd’hui
Vivre pour l’outrager, pouvant mourir pour lui ?
Quand Dieu du haut des cieux nous montre la couronne,
Chrétiens, n’attendons pas qu’un tyran nous pardonne :
Dans sa coupable secte il veut nous réunir :
De ses propres bienfaits songeons à le punir ;
Sauvons nos temples saints de son culte hérétique. »
C’est ainsi qu’ils parlaient ; et leur voix fanatique,
Maîtresse du vil peuple, et redoutable aux rois,
Des bienfaits de Henri faisait taire la voix ;
Et déjà quelques-uns, reprenant leur furie,
S’accusaient en secret de lui devoir la vie.
À travers ces clameurs et ces cris odieux,[207]
La vertu de Henri pénétra dans les cieux.
Louis, qui, du plus haut de la voûte divine,
Veille sur les Bourbons, dont il est l’origine,
Connut qu’enfin les temps allaient être accomplis,
Et que le roi des rois adopterait son fils.
Aussitôt de son cœur il chassa les alarmes :
La foi vint essuyer ses yeux mouillés de larmes :
Et la douce espérance, et l’amour paternel,
Conduisirent ses pas aux pieds de l’Eternel.
Au milieu des clartés d’un feu pur et durable,
Dieu mit, avant les temps, son trône inébranlable :
Le ciel est sous ses pieds, de mille astres divers
Le cours, toujours réglé, l’annonce à l’univers.
La puissance, l’amour, avec l’intelligence,
Unis et divisés, composent son essence.
Ses saints, dans les douceurs d’une éternelle paix,
D’un torrent de plaisirs enivrés à jamais,
Pénétrés de sa gloire, et remplis de lui-même,
Adorent à l’envi sa majesté suprême.
Devant lui sont ces dieux, ces brûlants séraphins,
À qui de l’univers il commet les destins.[208]
Il parle, et de la terre ils vont changer la face ;
Des puissances du siècle ils retranchent la race ;
Tandis que les humains, vils jouets de l’erreur,
Des conseils éternels accusent la hauteur.
Ce sont eux dont la main, frappant Rome asservie,
Aux fiers enfants du Nord a livré l’Italie,
L’Espagne aux Africains, Solyme aux Ottomans :
Tout empire est tombé, tout peuple eut ses tyrans.
Mais cette impénétrable et juste Providence,
Ne laisse pas toujours prospérer l’insolence ;
Quelquefois sa bonté, favorable aux humains,
Met le sceptre des rois dans d’innocentes mains.
Le père des Bourbons à ses yeux se présente,
Et lui parle en ces mots d’une voix gémissante :
« Père de l’univers, si tes yeux quelquefois
Honorent d’un regard les peuples et les rois,
Vois le peuple français à son prince rebelle ;
S’il viole tes lois, c’est pour t’être fidelle :
Aveuglé par son zèle, il te désobéit,
Et pense te venger, alors qu’il te trahit.
Vois ce roi triomphant, ce foudre de la guerre,
L’exemple, la terreur, et l’amour de la terre ;
Avec tant de vertus, n’as-tu formé son cœur
Que pour l’abandonner aux piéges de l’erreur ?
Faut-il que de tes mains le plus parfait ouvrage
À son Dieu qu’il adore offre un coupable hommage ?
Ah ! si du grand Henri ton culte est ignoré,
Par qui le roi des rois veut-il être adoré ?
Daigne éclairer ce cœur, créé pour te connaître :
Donne à l’église un fils, donne à la France un maître ;
Des ligueurs obstinés confonds les vains projets ;
Rends les sujets au prince, et le prince aux sujets :
Que tous les cœurs unis adorent ta justice,
Et t’offrent dans Paris le même sacrifice. »
L’Éternel à ses vœux se laissa pénétrer ;
Par un mot de sa bouche il daigna l’assurer.
À sa divine voix les astres s’ébranlèrent ;
La terre en tressaillit, les ligueurs en tremblèrent.
Le roi, qui dans le ciel avait mis son appui,
Sentit que le Très-Haut s’intéressait pour lui.
Soudain la vérité, si long-temps attendue,
Toujours chère aux humains, mais souvent inconnue,
Dans les tentes du roi descend du haut des cieux.
D’abord un voile épais la cache à tous les yeux :
De moment en moment, les ombres qui la couvrent
Cèdent à la clarté des feux qui les entr’ouvrent.
Bientôt elle se montre à ses yeux satisfaits,
Brillante d’un éclat qui n’éblouit jamais.
Henri, dont le grand cœur était formé pour elle,
Voit, connaît, aime enfin sa lumière immortelle.
Il avoue, avec foi, que la religion
Est au-dessus de l’homme, et confond la raison.[209]
Il reconnaît l’église ici-bas combattue,
L’église toujours une, et partout étendue,
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu,
Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.
Le Christ, de nos péchés victime renaissante,
De ses élus chéris nourriture vivante,
Descend sur les autels à ses yeux éperdus,
Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n’est plus.
Son cœur obéissant se soumet, s’abandonne
À ces mystères saints dont son esprit s’étonne.
Louis, dans ce moment qui comble ses souhaits,
Louis, tenant en main l’olive de la paix,
Descend du haut des cieux vers le héros qu’il aime ;
Aux remparts de Paris il le conduit lui-même.
Les remparts ébranlés s’entr’ouvrent à sa voix ;
Il entre, au nom du Dieu qui fait régner les rois.[210]
Les ligueurs éperdus, et mettant bas les armes,
Sont aux pieds de Bourbon, les baignent de leurs larmes.
Les prêtres sont muets ; les Seize, épouvantés,
En vain cherchent, pour fuir, des antres écartés.
Tout le peuple, changé dans ce jour salutaire,
Reconnaît son vrai roi, son vainqueur, et son père.
Dès lors on admira ce règne fortuné,
Et commencé trop tard, et trop tôt terminé.
L’Autrichien trembla. Justement désarmée,
Rome adopta Bourbon, Rome s’en vit aimée.
La discorde rentra dans l’éternelle nuit.
À reconnaître un roi Mayenne fut réduit ;
Et, soumettant enfin son cœur et ses provinces,
Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.
FIN.
On a accablé presque tous les arts d’un nombre prodigieux de règles, dont la plupart sont inutiles ou fausses. Nous trouvons partout des leçons, mais bien peu d’exemples. Rien n’est plus aisé que de parler d’un ton de maître des choses qu’on ne peut exécuter : il y a cent poétiques contre un poëme. On ne voit que des maîtres d’éloquence, et presque pas un orateur. Le monde est plein de critiques qui, à force de commentaires, de définitions, de distinctions, sont parvenus à obscurcir les connaissances les plus claires et les plus simples. Il semble qu’on n’aime que les chemins difficiles. Chaque science, chaque étude a son jargon inintelligible, qui semble n’être inventé que pour en défendre les approches. Que de noms barbares, que de puérilités pédantesques on entassait il n’y a pas longtemps dans la tête d’un jeune homme, pour lui donner en une année ou deux une très-fausse idée de l’éloquence, dont il aurait pu avoir une connaissance très-vraie, en peu de mois, par la lecture de quelques bons livres ! la voie par laquelle on a si long-temps enseigné l’art de penser, est assurément bien opposée au don de penser.
Mais c’est surtout en fait de poésie que les commentateurs et les critiques ont prodigué leurs leçons. Ils ont laborieusement écrit des volumes sur quelques lignes que l’imagination des poëtes a créées en se jouant. Ce sont des tyrans qui ont voulu asservir à leurs lois une nation libre, dont ils ne connaissaient point le caractère ; aussi ces prétendus législateurs n’ont fait souvent qu’embrouiller tout dans les états qu’ils ont voulu régler.
La plupart ont discouru avec pesanteur de ce qu’il fallait sentir avec transport ; et quand même leurs règles seraient justes, combien peu seraient-elles utiles ? Homère, Virgile, le Tasse, Milton, n’ont guères obéi à d’autres leçons qu’à celles de leur génie. Tant de prétendues règles, tant de liens ne serviraient qu’à embarrasser les grands hommes dans leur marche, et seraient d’un faible secours à ceux à qui le talent manque. Il faut courir dans la carrière, et non pas s’y traîner avec des béquilles. Presque tous les critiques ont cherché dans Homère des règles qui n’y sont assurément point. Mais comme ce poëte grec a composé deux poëmes d’une nature absolument différente, ils ont été bien en peine pour concilier Homère avec lui-même. Virgile venant ensuite, qui réunit dans son ouvrage le plan de l’Iliade et celui de l’Odyssée, il fallut qu’ils cherchassent encore de nouveaux expédients pour ajuster leurs règles à l’Enéide. Ils ont fait à peu près comme les astronomes qui inventaient tous les jours des cercles imaginaires, et créaient ou anéantissaient un ciel ou deux de cristal à la moindre difficulté.
Si un de ceux qu’on nomme savants, et qui se croient tels, venait vous dire : « Le poëme épique est une longue fable inventée pour enseigner une vérité morale, et dans laquelle un héros achève quelque grande action, avec le secours des dieux, dans l’espace d’une année ; » il faudrait lui répondre : Votre définition est très-fausse ; car, sans examiner si l’Iliade d’Homère est d’accord avec votre règle, les Anglais ont un poëme épique dont le héros, loin de venir à bout d’une grande entreprise, par le secours céleste, en une année, est trompé par le diable et par sa femme en un jour, et est chassé du paradis terrestre pour avoir désobéi à Dieu. Ce poëme cependant est mis par les Anglais au niveau de l’Iliade, et beaucoup de personnes le préfèrent à Homère, avec quelque apparence de raison.
Mais, me direz-vous, le poëme épique ne sera-t-il donc que le récit d’une aventure malheureuse ? Non ; cette définition serait aussi fausse que l’autre. L’Œdipe de Sophocle, le Cinna de Corneille, l’Athalie de Racine, le César de Shakespeare, le Caton d’Addisson, la Mérope du marquis Scipion Maffei, le Roland de Quinault, sont toutes de belles tragédies, et, j’ose dire, toutes d’une nature différente : on aurait besoin en quelque sorte d’une définition particulière pour chacune d’elles.
Il faut, dans tous les arts, se donner bien de garde de ces définitions trompeuses, par lesquelles nous osons exclure toutes les beautés qui nous sont inconnues, ou que la coutume ne nous a point encore rendues familières. Il n’en est point des arts, et surtout de ceux qui dépendent de l’imagination, comme des ouvrages de la nature. Nous pouvons définir les métaux, les minéraux, les éléments, les animaux, parce que leur nature est toujours la même ; mais presque tous les ouvrages des hommes changent, ainsi que l’imagination qui les produit. Les coutumes, les langues, le goût des peuples les plus voisins diffèrent : que dis-je ? la même nation n’est plus reconnaissable au bout de trois ou quatre siècles. Dans les arts qui dépendent purement de l’imagination, il y a autant de révolutions que dans les états ; ils changent en mille manières tandis qu’on cherche à les fixer.
La musique des anciens Grecs, autant que nous en pouvons juger, était très-différente de la nôtre. Celle des Italiens d’aujourd’hui n’est plus celle de Luigi et de Carissimi : des airs persans ne plairaient pas assurément à des oreilles européennes[211]. Mais, sans aller si loin, un Français accoutumé à nos opéra, ne peut s’empêcher de rire la première fois qu’il entend du récitatif en Italie ; autant en fait un Italien à l’opéra de Paris, et tous deux ont également tort, ne considérant point que le récitatif n’est autre chose qu’une déclamation notée ; que le caractère des deux langues est très-différent ; que ni l’accent ni le ton ne sont les mêmes ; que cette différence est sensible dans la conversation, plus encore sur le théâtre tragique, et doit par conséquent l’être beaucoup dans la musique. Nous suivons à peu près les règles d’architecture de Vitruve ; cependant les maisons bâties en Italie par Palladio, et en France par nos architectes, ne ressemblent pas plus à celles de Pline et de Cicéron, que nos habillements ne ressemblent aux leurs.
Mais, pour revenir à des exemples qui aient plus de rapport à notre sujet, qu’était la tragédie chez les Grecs ? un chœur qui demeurait presque toujours sur le théâtre ; point de divisions d’actes, très-peu d’action, encore moins d’intrigue. Chez les Français, c’est pour l’ordinaire une suite de conversations en cinq actes, avec une intrigue amoureuse. En Angleterre, la tragédie est véritablement une action ; et si les auteurs de ce pays joignaient à l’activité qui anime leurs pièces un style naturel, avec de la décence et de la régularité, ils l’emporteraient bientôt sur les Grecs et sur les Français.
Qu’on examine tous les autres arts, il n’y en a aucun qui ne reçoive des tours particuliers du génie différent des nations qui les cultivent.
Quelle sera donc l’idée que nous devons nous former de la poésie épique ? Le mot épique vient du grec épos, qui signifie discours ; l’usage a attaché ce nom particulièrement à des récits en vers d’aventures héroïques ; comme le mot d’oratio chez les Romains, qui signifiait aussi discours, ne servit dans la suite que pour les discours d’appareil ; et comme le titre d’imperator, qui appartenait aux généraux d’armées, fut ensuite conféré aux seuls souverains de Rome.
Le poëme épique, regardé en lui-même, est donc un récit en vers d’aventures héroïques. Que l’action soit simple ou complexe ; qu’elle s’achève dans un mois ou dans une année, ou qu’elle dure plus long-temps ; que la scène soit fixée dans un seul endroit, comme dans l’Iliade ; que le héros voyage de mers en mers, comme dans l’Odyssée ; qu’il soit heureux ou infortuné, furieux comme Achille, ou pieux comme Enée ; qu’il y ait un principal personnage ou plusieurs ; que l’action se passe sur la terre ou sur la mer, sur le rivage d’Afrique, comme dans la Louisiade ; dans l’Amérique, comme dans l’Araucana ; dans le ciel, dans l’enfer, hors des limites de notre monde, comme dans le Paradis de Milton ; il n’importe : le poëme sera toujours un poëme épique, un poëme héroïque, à moins qu’on ne lui trouve un nouveau titre proportionné à son mérite. Si vous vous faites scrupule, disait le célèbre M. Addisson, de donner le titre de poëme épique au Paradis perdu de Milton, appelez-le, si vous voulez, un poëme divin, donnez-lui tel nom qu’il vous plaira, pourvu que vous confessiez que c’est un ouvrage aussi admirable en son genre que l’Iliade.
Ne disputons jamais sur les noms. Irai-je refuser le nom de comédies aux pièces de M. Congrève ou à celles de Caldéron, parce qu’elles ne sont pas dans nos mœurs ? La carrière des arts a plus d’étendue qu’on ne pense. Un homme qui n’a lu que les auteurs classiques, méprise tout ce qui est écrit dans les langues vivantes ; et celui qui ne sait que la langue de son pays est comme ceux qui, n’étant jamais sortis de la cour de France, prétendent que le reste de monde est peu de chose, et que qui a vu Versailles, a tout vu.
Mais le point de la question et de la difficulté est de savoir sur quoi les nations polies se réunissent, et sur quoi elles diffèrent. Un poëme épique doit partout être fondé sur le jugement, et embelli par l’imagination : ce qui appartient au bon sens, appartient également à toutes les nations du monde. Toutes vous diront qu’une action, une et simple, qui se développe aisément et par degrés, et qui ne coûte point une attention fatigante, leur plaira plus qu’un amas confus d’aventures monstrueuses. On souhaite généralement que cette unité si sage soit ornée d’une variété d’épisodes, qui soient comme les membres d’un corps robuste et proportionné. Plus l’action sera grande, plus elle plaira à tous les hommes, dont la faiblesse est d’être séduits par tout ce qui est au-delà de la vie commune. Il faudra surtout que cette action soit intéressante ; car tous les cœurs veulent être remués ; et un poëme, parfait d’ailleurs, s’il ne touchait point, serait insipide en tout temps et en tout pays. Elle doit être entière, parce qu’il n’y a point d’homme qui puisse être satisfait, s’il ne reçoit qu’une partie du tout qu’il s’est promis d’avoir.
Telles sont à peu près les principales règles que la nature dicte à toutes les nations qui cultivent les lettres ; mais la machine du merveilleux, l’intervention d’un pouvoir céleste, la nature des épisodes, tout ce qui dépend de la tyrannie de la coutume, et de cet instinct qu’on nomma goût : voilà sur quoi il y a mille opinions, et point de règles générales.
Mais, me direz-vous, n’y a-t-il point de beautés de goût, qui plaisent également à toutes les nations ? Il y en a sans doute un très-grand nombre. Depuis le temps de la renaissance des lettres, qu’on a pris les anciens pour modèles, Homère, Démosthène, Virgile, Cicéron, ont en quelque manière réuni sous leurs lois tous les peuples de l’Europe, et fait de tant de nations différentes une seule république des lettres ; mais, au milieu de cet accord général, les coutumes de chaque peuple introduisent dans chaque pays un goût particulier.
Vous sentez dans les meilleurs écrivains modernes le caractère de leurs pays à travers l’imitation de l’antique : leurs fleurs et leurs fruits sont échauffés et mûris par le même soleil ; mais ils reçoivent du terrain qui les nourrit, des goûts, des couleurs et des formes différentes. Vous reconnaîtrez un Italien, un Français, un Anglais, un Espagnol, à son style, comme aux traits de son visage, à sa prononciation, à ses manières. La douceur et la mollesse de la langue italienne s’est insinuée dans le génie des auteurs italiens. La pompe des paroles, les métaphores, un style majestueux, sont, ce me semble, généralement parlant, le caractère des écrivains espagnols. La force, l’énergie, la hardiesse, sont plus particulières aux Anglais ; ils sont surtout amoureux des allégories et des comparaisons. Les Français ont pour eux la clarté, l’exactitude, l’élégance : ils hasardent peu ; ils n’ont ni la force anglaise, qui leur paraîtrait une force gigantesque et monstrueuse, ni la douceur italienne, qui leur semble dégénérer en une mollesse efféminée.
De toutes ces différences naissent ce dégoût et ce mépris que les nations ont les unes pour les autres. Pour regarder dans tous ses jours cette différence qui se trouve entre les goûts des peuples voisins, considérons maintenant leur style.
On approuve avec raison en Italie ces vers imités de Lucrèce, dans la troisième stance du premier chant de la Jérusalem.
Cosi all’ egro fanciul’ porgiamo aspersi
Di soave licor gli orli del vaso :
Succhi amari, ingannato, intanto ei beve,
E dall’ inganno suo vita riceve.
Cette comparaison du charme des fables qui enveloppent des leçons utiles, avec une médecine amère donnée à un enfant dans un vase bordé de miel, ne serait pas soufferte dans un poëme épique français. Nous lisons avec plaisir dans Montaigne, qu’il faut emmieller la viande salubre à l’enfant. Mais cette image, qui nous plaît dans son style familier, ne nous paraîtrait pas digne de la majesté de l’épopée.
Voici un autre endroit universellement approuvé, et qui mérite de l’être : c’est dans le chant seizième de la Jérusalem, lorsqu’Armide commence à soupçonner la fuite de son amant :
Volea gridar : Dove, o crudel, me sola
Lasci ? ma il varco al suon chiuse il dolore :
Sicchè tornò la flebile parola
Più amara indietro a rimbombar su’l core.
Ces quatre vers italiens sont très-touchants et très-naturels ; mais si on les traduit exactement, ce sera un galimatias en français. « Elle voulait crier : Cruel, pourquoi me laisses-tu seule ? mais la douleur ferma le chemin à sa voix ; et ces paroles douloureuses reculèrent avec plus d’amertume, et retentirent sur son cœur. »
Apportons un autre exemple tiré d’un des plus sublimes endroits du poëme singulier de Milton, dont j’ai déjà parlé : c’est au premier livre, dans la description de Satan et des enfers.
… Round he throws his baleful eyes
That witness’d huge affliction and dismay,
Mix’d with obdurate pride, and steadfast hate.
At once, as far as angels ken, he views
The dismal situation waste and wild,
A dungeon horrible, on all sides round,
As one great furnace flam’d, yet from those flames
No light, but rather darkness visible,
Serv’d only to discover sights of woe ;
Regions of sorrow ! doleful shades ! where peace
And rest can never dwell ! hope never comes
That comes to all, etc.
« Il promène de tous côtés ses tristes yeux, dans lesquels sont peints le désespoir et l’horreur, avec l’orgueil et l’irréconciliable haine. Il voit d’un coup d’œil aussi loin que les regards des chérubins peuvent percer, ce séjour épouvantable, ces déserts désolés, ce donjon immense, enflammé comme une fournaise énorme. Mais de ces flammes il ne sortait point de lumière ; ce sont des ténèbres visibles, qui servent seulement à découvrir des spectacles de désolation, des régions de douleur, dont jamais n’approchent le repos ni la paix, où l’on ne connaît point l’espérance connue partout ailleurs. »
Antonio de Solis, dans son excellente histoire de la conquête du Mexique, après avoir dit que l’endroit où Montézume consultait ses dieux, était une large voûte souterraine, où de petits soupiraux laissaient à peine entrer la lumière, ajoute : O permitian solamente lo que bastava porque se viesse la oscuridad : « Où laissaient entrer seulement autant de jour qu’il en fallait pour voir l’obscurité. » Ces ténèbres visibles de Milton ne sont point condamnées en Angleterre, et les Espagnols ne reprennent point cette même pensée dans Solis. Il est très-certain que les Français ne souffriraient point de pareilles libertés. Ce n’est pas assez que l’on puisse excuser la licence de ces expressions ; l’exactitude française n’admet rien qui ait besoin d’excuse.
Qu’il me soit permis, pour ne laisser aucun doute sur cette matière, de joindre un nouvel exemple à tous ceux que j’ai rapportés : je le prendrai dans l’éloquence de la chaire. Qu’un homme, comme le P. Bourdaloue, prêche devant une assemblée de la communion anglicane, et qu’animant, par un geste noble, un discours pathétique, il s’écrie : « Oui, chrétiens, vous étiez bien disposés ; mais le sang de cette veuve que vous avez abandonnée ; mais le sang de ce pauvre que vous avez laissé opprimer ; mais le sang de ces misérables dont vous n’avez pas pris en main la cause ; ce sang retombera sur vous, et vos bonnes dispositions ne serviront qu’à rendre sa voix plus forte pour demander à Dieu vengeance de votre infidélité. Ah ! mes chers auditeurs, etc. » Ces paroles pathétiques, prononcées avec force, et accompagnées de grands gestes, feront rire un auditoire anglais : car autant qu’ils aiment sur le théâtre les expressions ampoulées, et les mouvements forcés de l’éloquence, autant ils goûtent dans la chaire une simplicité sans ornement. Un sermon en France est une longue déclamation, scrupuleusement divisée en trois points, et récitée avec enthousiasme. En Angleterre, un sermon est une dissertation solide, et quelquefois sèche, qu’un homme lit au peuple sans geste et sans aucun éclat de voix. En Italie, c’est une comédie spirituelle. En voilà assez pour faire voir combien grande est la différence entre les goûts des nations.
Je sais qu’il y a plusieurs personnes qui ne sauraient admettre ce sentiment : elles disent que la raison et les passions sont partout les mêmes ; cela est vrai, mais elles s’expriment partout diversement. Les hommes ont dans tout pays un nez, deux yeux, et une bouche ; cependant l’assemblage des traits qui fait la beauté en France ne réussira pas en Turquie, ni une beauté turque à la Chine ; et ce qu’il y a de plus aimable en Asie et en Europe, serait regardé comme un monstre dans le pays de la Guinée. Puisque la nature est si différente d’elle-même, comment veut-on asservir à des lois générales des arts sur lesquels la coutume, c’est-à-dire l’inconstance, a tant d’empire ? Si donc nous voulons avoir une connaissance un peu étendue de ces arts, il faut nous informer de quelle manière on les cultive chez toutes les nations. Il ne suffit pas, pour connaître l’épopée, d’avoir lu Virgile et Homère, comme ce n’est point assez, en fait de tragédie, d’avoir lu Sophocle et Euripide.
Nous devons admirer ce qui est universellement beau chez les anciens ; nous devons nous prêter à ce qui était beau dans leur langue et dans leurs mœurs ; mais ce serait s’égarer étrangement que de les vouloir suivre en tout à la piste. Nous ne parlons point la même langue. La religion, qui est presque toujours le fondement de la poésie épique, est parmi nous l’opposé de leur mythologie. Nos coutumes sont plus différentes de celles des héros du siége de Troie, que celles des Américains. Nos combats, nos siéges, nos flottes, n’ont pas la moindre ressemblance ; notre philosophie est en tout le contraire de la leur. L’invention de la poudre, celle de la boussole, de l’imprimerie, tant d’autres arts qui ont été apportés récemment dans le monde, ont en quelque façon changé la face de l’univers. Il faut peindre avec des couleurs vraies comme les anciens, mais il ne faut pas peindre les mêmes choses.
Qu’Homère nous représente ses dieux s’enivrant de nectar, et riant sans fin de la mauvaise grâce dont Vulcain leur sert à boire ; cela était bon de son temps, où les dieux étaient ce que les fées sont dans le nôtre : mais assurément personne ne s’avisera aujourd’hui de représenter, dans un poëme, une troupe d’anges et de saints buvant et riant à table. Que dirait-on d’un auteur qui irait, après Virgile, introduire des harpies enlevant le dîner de son héros, et qui changerait de vieux vaisseaux en belles nymphes ? En un mot, admirons les anciens, mais que notre admiration ne soit pas une superstition aveugle ; et ne faisons point cette injustice à la nature humaine et à nous-mêmes, de fermer nos yeux aux beautés qu’elle répand autour de nous, pour ne regarder et n’aimer que ces anciennes productions, dont nous ne pouvons pas juger avec autant de sûreté.
Il n’y a point de monuments en Italie qui méritent plus l’attention d’un voyageur que la Jérusalem du Tasse. Milton fait autant d’honneur à l’Angleterre que le grand Newton. Camœns est en Portugal ce que Milton est en Angleterre. Ce serait sans doute un grand plaisir, et même un grand avantage pour un homme qui pense, d’examiner tous ces poëmes épiques de différente nature, nés en des siècles et en des pays éloignés les uns des autres. Il me semble qu’il y a une satisfaction noble à regarder les portraits vivants de ces illustres personnages grecs, romains, italiens, anglais, tous habillés, si je l’ose dire, à la manière de leur pays.
C’est une entreprise au-delà de mes forces, que de prétendre les peindre ; j’essaierai seulement de crayonner une esquisse de leurs principaux traits : c’est au lecteur à suppléer aux défauts de ce dessin. Je ne ferai que proposer : il doit juger ; et son jugement sera juste, s’il lit avec impartialité, et s’il n’écoute ni les préjugés qu’il a reçus dans l’école, ni cet amour-propre mal entendu qui nous fait mépriser tout ce qui n’est pas dans nos mœurs. Il verra la naissance, les progrès, la décadence de l’art ; il le verra ensuite sortir comme de ses ruines : il le suivra dans tous ses changements ; il distinguera ce qui est beauté dans tous les temps et chez toutes les nations, d’avec ces beautés locales qu’on admire dans un pays et qu’on méprise dans un autre. Il n’ira point demander à Aristote ce qu’il doit penser d’un auteur anglais ou portugais, ni à M. Perrault comment il doit juger de l’Iliade. Il ne se laissera point tyranniser par Scaliger ni par le Bossu ; mais il tirera ses règles de la nature, et des exemples qu’il aura devant les yeux, et il jugera entre les dieux d’Homère et le dieu de Milton, entre Calypso et Didon, entre Armide et Ève.
Si les nations de l’Europe, au lieu de se mépriser injustement les unes les autres, voulaient faire une attention moins superficielle aux ouvrages et aux manières de leurs voisins, non pas pour en rire, mais pour en profiter, peut-être de ce commerce mutuel d’observations naîtrait ce goût général qu’on cherche si inutilement.
Homère vivait probablement environ huit cent cinquante années avant l’ère chrétienne ; il était certainement contemporain d’Hésiode. Or Hésiode nous apprend qu’il écrivait dans l’âge qui suivait celui de la guerre de Troie, et que cet âge, dans lequel il vivait, finirait avec la génération qui existait alors. Il est donc certain qu’Homère florissait deux générations après la guerre de Troie ; ainsi il pouvait avoir vu dans son enfance quelques vieillards qui avaient été à ce siége, et il devait avoir parlé souvent à des Grecs d’Europe et d’Asie qui avaient vu Ulysse, Ménélas et Achille.
Quand il composa l’Iliade (supposé qu’il soit l’auteur de tout cet ouvrage) il ne fit donc que mettre en vers une partie de l’histoire et des fables de son temps. Les Grecs n’avaient alors que des poëtes pour historiens et pour théologiens ; ce ne fut même que quatre cents ans après Hésiode et Homère qu’on se réduisit à écrire l’histoire en prose. Cet usage, qui paraître bien ridicule à beaucoup de lecteurs, était très-raisonnable : un livre, dans ces temps-là, était une chose aussi rare qu’un bon livre l’est aujourd’hui ; loin de donner au public l’histoire in-folio de chaque village, comme on fait à présent, on ne transmettait à la postérité que les grands événements qui devaient l’intéresser. Le culte des dieux et l’histoire des grands hommes, étaient les seuls sujets de ce petit nombre d’écrits. On les composa long-temps en vers chez les Egyptiens et chez les Grecs, parce qu’ils étaient destinés à être retenus par cœur, et à être chantés : telle était la coutume de ces peuples si différents de nous. Il n’y eut, jusqu’à Hérodote, d’autre histoire parmi eux qu’en vers, et ils n’eurent en aucun temps de poésie sans musique.
À l’égard d’Homère, autant ses ouvrages sont connus, autant est-on dans l’ignorance sur sa personne : tout ce qu’on sait de vrai, c’est que, long-temps après sa mort, on lui a érigé des statues et élevé des temples : sept villes puissantes se sont disputé l’honneur de l’avoir vu naître ; mais la commune opinion est que de son vivant il mendiait dans ces sept villes, et que celui dont la postérité a fait un dieu, a vécu méprisé et méprisable ; deux choses très-compatibles.
L’Iliade, qui est le grand ouvrage d’Homère, est plein de dieux et de combats peu vraisemblables. Ces sujets plaisent naturellement aux hommes ; ils aiment ce qui leur paraît terrible : ils sont comme les enfants qui écoutent avidement ces contes de sorciers qui les effraient. Il y a des fables pour tout âge, et il n’y a point de nation qui n’ait eu les siennes. De ces deux sujets qui remplissent l’Iliade, naissent les deux grands reproches que l’on fait à Homère ; on lui impute l’extravagance de ses dieux, et la grossièreté de ses héros : c’est reprocher à un peintre d’avoir donné à ses figures les habillements de son temps. Homère a peint les dieux tels qu’on les croyait, et les hommes tels qu’ils étaient. Ce n’est pas un grand mérite de trouver de l’absurdité dans la théologie païenne ; mais il faudrait être bien dépourvu de goût pour ne pas aimer certaines fables d’Homère. Si l’idée des trois Grâces qui doivent toujours accompagner la déesse de la beauté, si la ceinture de Vénus sont de son invention, quelles louanges ne lui doit-on pas pour avoir ainsi orné cette religion que nous lui reprochons ? et si ces fables étaient déjà reçues avant lui, peut-on mépriser un siècle qui avait trouvé des allégories si justes et si charmantes !
Quant à ce qu’on appelle grossièreté dans les héros d’Homère, on peut rire tant qu’on voudra de voir Patrocle, au neuvième livre de l’Iliade, mettre trois gigots de mouton dans une marmite, allumer et souffler le feu, et préparer le dîner avec Achille ; Achille et Patrocle n’en sont pas moins éclatants. Charles XII, roi de Suède, a fait six mois sa cuisine à Démir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme ; et la plupart de nos généraux, qui portent dans un camp tout le luxe d’une cour efféminée, auront bien de la peine à égaler ces héros qui faisaient leur cuisine eux-mêmes. On peut se moquer de la princesse Nausica, qui, suivie de toutes ses femmes, va laver ses robes, et celles du roi et de la reine ; on peut trouver ridicule que les filles d’Auguste aient filé les habits de leur père, lorsqu’il était maître de la moitié de l’univers : cela n’empêchera pas qu’une simplicité si respectable ne vaille bien la vaine pompe, la mollesse et l’oisiveté dans lesquelles les personnes d’un haut rang sont nourries.
Que si l’on reproche à Homère d’avoir tant loué la force de ses héros, c’est qu’avant l’invention de la poudre, la force du corps décidait de tout dans les batailles ; c’est que cette force est l’origine de tout pouvoir chez les hommes ; c’est que, par cette supériorité seule, les nations du nord ont conquis notre hémisphère depuis la Chine jusqu’au mont Atlas. Les anciens se faisaient une gloire d’être robustes ; leurs plaisirs étaient des exercices violents : ils ne passaient pas leurs jours à se faire traîner dans des chars, à couvert des influences de l’air, pour aller porter languissamment d’une maison dans une autre leur ennui et leur inutilité. En un mot, Homère avait à représenter un Ajax et un Hector, non un courtisan de Versailles ou de Saint-James.
Après avoir rendu justice au fond du sujet des poëmes d’Homère, ce serait ici le lieu d’examiner la manière dont il les a traités, et d’oser juger du prix de ses ouvrages : mais tant de plumes savantes ont épuisé cette matière, que je me bornerai à une seule réflexion, dont ceux qui s’appliquent aux belles-lettres pourront peut-être tirer quelque utilité.
Si Homère a eu des temples, il s’est trouvé bien des infidelles qui se sont moqués de sa divinité. Il y a eu, dans tous les siècles, des savants, des raisonneurs, qui l’ont traité d’écrivain pitoyable, tandis que d’autres étaient à genoux devant lui.
Ce père de la poésie est depuis quelque temps un grand sujet de dispute en France. Perrault commença la querelle contre Despréaux ; mais il apporta à ce combat des armes trop inégales : il composa son livre du Parallèle des anciens et des modernes, où l’on voit un esprit très-superficiel, nulle méthode, et beaucoup de méprises. Le redoutable Despréaux accabla son adversaire en s’attachant uniquement à relever ses bévues ; de sorte que la dispute fut terminée par rire aux dépens de Perrault, sans qu’on entamât seulement le fond de la question. Houdart de la Motte a depuis renouvelé la querelle : il ne savait pas la langue grecque, mais l’esprit a suppléé en lui, autant qu’il est possible, à cette connaissance. Peu d’ouvrages sont écrits avec autant d’art, de discrétion et de finesse, que ses dissertations sur Homère. Madame Dacier, connue par une érudition qu’on eût admirée dans un homme, soutint la cause d’Homère avec l’emportement d’un commentateur. On eût dit que l’ouvrage de M. de la Motte était d’une femme d’esprit, et celui de madame Dacier d’un homme savant. L’un, par son ignorance de la langue grecque, ne pouvait sentir les beautés de l’auteur qu’il attaquait ; l’autre, toute remplie des superstitions des commentateurs, était incapable d’apercevoir des défauts dans l’auteur qu’elle adorait.
Pour moi, lorsque je lus Homère, et que je vis ces fautes grossières qui justifient les critiques, et ces beautés plus grandes que ces fautes, je ne pus croire d’abord que le même génie eût composé tous les chants de l’Iliade. En effet nous ne connaissons, parmi les Latins ni parmi nous, aucun auteur qui soit tombé si bas après s’être élevé si haut. Le grand Corneille, génie pour le moins égal à Homère, a fait, à la vérité, Pertharite, Suréna, Agésilas, après avoir donné Cinna et Polyeucte ; mais Suréna et Pertharite sont des sujets encore plus mal choisis que mal traités : ces tragédies sont très-faibles, mais non pas remplies d’absurdités, de contradictions et de fautes grossières. Enfin, j’ai trouvé chez les Anglais ce que je cherchais ; et le paradoxe de la réputation d’Homère m’a été développé. Shakespeare, leur premier poëte tragique, n’a guère en Angleterre d’autre épithète que celle de divin. Je n’ai jamais vu à Londres la salle de comédie aussi remplie à l’Andromaque de Racine, toute bien traduite qu’elle est par Philips, ou au Caton d’Addisson, qu’aux anciennes pièces de Shakespeare. Ces pièces sont des monstres en tragédie. Il y en a qui durent plusieurs années ; on y baptise au premier acte le héros qui meurt de vieillesse au cinquième ; on y voit des sorciers, des paysans, des ivrognes, des fossoyeurs qui creusent une fosse, et qui chantent des airs à boire en jouant avec des têtes de morts. Enfin, imaginez ce que vous pourrez de plus monstrueux et de plus absurde ; vous le trouverez dans Shakespeare. Quand je commençais à apprendre la langue anglaise, je ne pouvais comprendre comment une nation si éclairée pouvait admirer un auteur si extravagant ; mais dès que j’eus une plus grande connaissance de la langue, je m’aperçus que les Anglais avaient raison, et qu’il est impossible que toute une nation se trompe en fait de sentiment, et ait tort d’avoir du plaisir. Ils voyaient, comme moi, les fautes grossières de leur auteur favori ; mais ils sentaient mieux que moi ses beautés, d’autant plus singulières que ce sont des éclairs qui ont brillé dans la nuit la plus profonde. Il y a cent cinquante années qu’il jouit de sa réputation. Les auteurs qui sont venus après lui ont servi à l’augmenter plutôt qu’ils ne l’ont diminuée. Le grand sens de l’auteur de Caton, et ses talents qui en ont fait un secrétaire d’état, n’ont pu le placer à côté de Shakespeare. Tel est le privilége du génie d’invention : il se fait une route où personne n’a marché avant lui ; il court sans guide, sans art, sans règle ; il s’égare dans sa carrière, mais il laisse loin derrière lui tout ce qui n’est que raison et qu’exactitude. Tel à peu près était Homère : il a créé son art, et l’a laissé imparfait ; c’est un chaos encore, mais la lumière y brille déjà de tous côtés.
Le Clovis de Desmarets, la Pucelle de Chapelain, ces poëmes fameux par leur ridicule, sont, à la honte des règles, conduits avec plus de régularité que l’Iliade ; comme le Pyrame de Pradon est plus exact que le Cid de Corneille. Il y a peu de petites nouvelles où les événements ne soient mieux ménagés, préparés avec plus d’artifice, arrangés avec mille fois plus d’industrie que dans Homère ; cependant douze beaux vers de l’Iliade sont au-dessus de la perfection de ces bagatelles, autant qu’un gros diamant, ouvrage brut de la nature, l’emporte sur des colifichets de fer ou de laiton, quelque bien travaillés qu’ils puissent être par des mains industrieuses. Le grand mérite d’Homère est d’avoir été un peintre sublime. Inférieur de beaucoup à Virgile dans tout le reste, il lui est supérieur en cette partie. S’il décrit une armée en marche, c’est un feu dévorant qui, poussé par les vents, consume la terre devant lui. Si c’est un dieu qui se transporte d’un lieu à un autre, il fait trois pas, et au quatrième il arrive au bout de la terre. Quand il décrit la ceinture de Vénus, il n’y a point de tableau de l’Albane qui approche de cette peinture riante. Veut-il fléchir la colère d’Achille, il personnifie les Prières : « Elles sont filles du maître des dieux ; elles marchent tristement, le front couvert de confusion, les yeux trempés de larmes ; et ne pouvant se soutenir sur leurs pieds chancelants, elles suivent de loin l’Injure, l’Injure altière qui court sur la terre d’un pied léger, levant sa tête audacieuse. » C’est ici sans doute qu’on ne peut surtout s’empêcher d’être un peu révolté contre la Motte Houdart de l’académie française, qui, dans sa traduction d’Homère, étrangle tout ce beau passage, et le raccourcit ainsi en deux vers :
On apaise les dieux ; mais, par des sacrifices,
De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
Quel malheureux don de la nature que l’esprit, s’il a empêché M. de la Motte de sentir ces grandes beautés d’imagination, et si cet académicien, si ingénieux, a cru que quelques antithèses, quelques tours délicats pourraient suppléer à ces grands traits d’éloquence ! La Motte a ôté beaucoup de défauts à Homère, mais il n’a conservé aucune de ses beautés ; il a fait un petit squelette d’un corps démesuré et trop plein d’embonpoint. En vain tous les journaux ont prodigué des louanges à la Motte ; en vain avec tout l’art possible, et soutenu de beaucoup de mérite, s’était-il fait un parti considérable ; son parti, ses éloges, sa traduction, tout a disparu, et Homère est resté.
Ceux qui ne peuvent pardonner les fautes d’Homère en faveur de ses beautés, sont la plupart des esprits trop philosophiques, qui ont étouffé en eux-mêmes tout sentiment. On trouve dans les Pensées de M. Pascal qu’il n’y a point de beauté poétique, et que, faute d’elle, en a inventé de grands mots, comme fatal laurier, bel astre, et que c’est cela qu’on appelle beauté poétique. Que prouve un tel passage, sinon que l’auteur parlait de ce qu’il n’entendait pas ? Pour juger des poëtes il faut savoir sentir, il faut être né avec quelques étincelles du feu qui anime ceux qu’on veut connaître ; comme, pour décider sur la musique, ce n’est pas assez, ce n’est rien même de calculer en mathématicien la proportion des tons ; il faut avoir de l’oreille et de l’ame.
Qu’on ne croie point encore connaître les poëtes par les traductions ; ce serait vouloir apercevoir le coloris d’un tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les fautes d’un ouvrage, et en gâtent les beautés. Qui n’a lu que madame Dacier, n’a point lu Homère ; c’est dans le grec seul qu’on peut voir le style du poëte, plein de négligences extrêmes, mais jamais affecté, et paré de l’harmonie naturelle de la plus belle langue qu’aient jamais parlée les hommes. Enfin on verra Homère lui-même, qu’on trouvera, comme ses héros, tout plein de défauts, mais sublime. Malheur à qui l’imiterait dans l’économie de son poëme ! heureux qui peindrait les détails comme lui ! et c’est précisément par ces détails que la poésie charme les hommes.
Il ne faut avoir aucun égard à la vie de Virgile, qu’on trouve à la tête de plusieurs éditions des ouvrages de ce grand homme ; elle est pleine de puérilités et de contes ridicules. On y représente Virgile comme une espèce de maquignon et de faiseur de prédictions, qui devine qu’un poulain qu’on avait envoyé à Auguste était né d’une jument malade, et qui, étant interrogé sur le secret de la naissance de l’empereur, répond qu’Auguste était le fils d’un boulanger, parce qu’il n’avait été, jusque-là, récompensé de l’empereur qu’en rations de pain. Je ne sais par quelle fatalité la mémoire des grands hommes est presque toujours défigurée par des contes insipides. Tenons-nous-en à ce que nous savons certainement de Virgile. Il naquit l’an 684 de la fondation de Rome, dans le village d’Andès, à une lieue de Mantoue, sous le premier consulat du grand Pompée et de Crassus. Les ides d’octobre, qui étaient le quinze de ce mois, devinrent à jamais fameuses par sa naissance : octobris Maro consecravit idus, dit Martial. Il ne vécut que cinquante-deux ans, et mourut à Brindes, comme il allait en Grèce, pour mettre, dans la retraite, la dernière main à son Enéide, qu’il avait été onze ans à composer.
Il est le seul de tous les poëtes épiques, qui ait joui de sa réputation pendant sa vie. Les suffrages et l’amitié d’Auguste, de Mécène, de Tucca, de Pollion, d’Horace, de Gallus, ne servirent pas peu, sans doute, à diriger les jugements de ses contemporains, qui peut-être sans cela ne lui auraient pas rendu sitôt justice. Quoi qu’il en soit, telle était la vénération qu’on avait pour lui à Rome, qu’un jour, comme il vint à paraître au théâtre après qu’on y eut récité quelques-uns de ses vers, tout le peuple se leva avec des acclamations ; honneur qu’on ne rendait alors qu’à l’empereur. Il était né d’un caractère doux, modeste, et même timide ; il se dérobait très-souvent, en rougissant, à la multitude qui accourait pour le voir. Il était embarrassé de sa gloire ; ses mœurs étaient simples, il négligeait sa personne et ses habillements ; mais cette négligence était aimable : il faisait les délices de ses amis par cette simplicité qui s’accorde si bien avec le génie, et qui semble être donnée aux véritables grands hommes pour adoucir l’envie.
Comme les talents sont bornés, et qu’il arrive rarement qu’on touche aux deux extrémités à la fois, il n’était plus le même, dit-on, lorsqu’il écrivait en prose. Sénèque le philosophe nous apprend que Virgile n’avait pas mieux réussi en prose, que Cicéron ne passait pour avoir réussi en vers. Cependant il nous reste de très-beaux vers de Cicéron. Pourquoi Virgile n’aurait-il pu descendre à la prose ; puisque Cicéron s’éleva quelquefois à la poésie ?
Horace et lui furent comblés de biens par Auguste. Cet heureux tyran savait bien qu’un jour sa réputation dépendrait d’eux : aussi est-il arrivé que l’idée que ces deux grands écrivains nous ont donnée d’Auguste, a effacé l’horreur de ses proscriptions ; ils nous font aimer sa mémoire ; ils ont fait, si j’ose le dire, illusion à toute la terre. Virgile mourut assez riche pour laisser des sommes considérables à Tucca, à Varius, à Mécénas, et à l’empereur même. On sait qu’il ordonna par son testament que l’on brûlât son Enéide, dont il n’était point satisfait ; mais on se donna bien de garde d’obéir à sa dernière volonté. Nous avons encore les vers qu’Auguste composa au sujet de cet ordre que Virgile avait donné en mourant ; ils sont beaux et semblent partir du cœur :
Ergone supremis potuit vox improba verbis
Tam dirum mandare nefas ? ergo ibit in ignes,
Magnaque doctiloqui morietur musa Maronis ?
Cet ouvrage, que l’auteur avait condamné aux flammes, est encore, avec ses défauts, le plus beau monument qui nous reste de toute l’antiquité. Virgile tira le sujet de son poëme des traditions fabuleuses que la superstition populaire avait transmises jusqu’à lui, à peu près comme Homère avait fondé son Iliade sur la tradition du siége de Troie ; car, en vérité, il n’est pas croyable qu’Homère et Virgile se soient soumis par hasard à cette règle bizarre que le P. le Bossu a prétendu établir : c’est de choisir son sujet avant ses personnages, et de disposer toutes les actions qui se passent dans le poëme, avant de savoir à qui on les attribuera. Cette règle peut avoir lieu dans la comédie, qui n’est qu’une représentation des ridicules du siècle ; ou dans un roman frivole, qui n’est qu’un tissu de petites intrigues, lesquelles n’ont besoin ni de l’autorité de l’histoire, ni du poids d’aucun nom célèbre.
Les poëtes épiques, au contraire, sont obligés de choisir un héros connu, dont le nom seul puisse imposer au lecteur, et un point d’histoire qui soit par lui-même intéressant. Tout poëte épique qui suivra la règle de le Bossu, sera sûr de n’être jamais lu ; mais heureusement il est impossible de la suivre ; car si vous tirez votre sujet tout entier de votre imagination, et que vous cherchiez ensuite quelque événement dans l’histoire pour l’adapter à votre fable, toutes les annales de l’univers ne pourraient pas vous fournir un événement entièrement conforme à votre plan : il faudra de nécessité que vous altériez l’un pour le faire cadrer avec l’autre ; et y a-t-il rien de plus ridicule que de commencer à bâtir pour être ensuite obligé de détruire ?
Virgile rassembla donc dans son poëme tous ces différents matériaux qui étaient épars dans plusieurs livres, et dont on peut voir quelques-uns dans Denys d’Halicarnasse. Cet historien trace exactement le cours de la navigation d’Enée ; il n’oublie ni la fable des harpies, ni la prédiction de Céléno, ni le petit Ascagne qui s’écrie que les Troyens ont mangé leurs assiettes, etc. Pour la métamorphose des vaisseaux d’Enée en nymphes, Denys d’Halicarnasse n’en parle point ; mais Virgile lui-même prend soin de nous avertir que ce conte était une ancienne tradition, prisca fides facto, sed fama perennis : il semble qu’il ait eu honte de cette fable puérile, et qu’il ait voulu se l’excuser à lui-même, en se rappelant la croyance publique. Si on considérait dans cette vue plusieurs endroits de Virgile, qui choquent au premier coup d’œil, on serait moins prompt à le condamner.
N’est-il pas vrai que nous permettrions à un auteur français qui prendrait Clovis pour son héros, de parler de la sainte ampoule, qu’un pigeon apporta du ciel dans la ville de Reims pour oindre le roi, et qui se conserve encore avec foi dans cette ville ? Un Anglais qui chanterait le roi Arthur, n’aurait-il pas la liberté de parler de l’enchanteur Merlin ? Tel est le sort de toutes ces anciennes fables où se perd l’origine de chaque peuple, qu’on respecte leur antiquité en riant de leur absurdité. Après tout, quelque excusable qu’on soit de mettre en œuvre de pareils contes, je pense qu’il vaudrait encore mieux les rejeter entièrement : un seul lecteur sensé que ces faits rebutent, mérite plus d’être ménagé qu’un vulgaire ignorant qui les croit.
À l’égard de la construction de la fable, Virgile est blâmé par quelques critiques, et loué par d’autres de s’être asservi à imiter Homère. Pour moi, si j’ose hasarder mon sentiment, je pense qu’il ne mérite ni ces reproches ni ces louanges. Il ne pouvait éviter de mettre sur la scène les dieux d’Homère, qui étaient aussi les siens, et qui, selon la tradition, avaient eux-mêmes guidé Enée en Italie ; mais assurément il les fait agir avec plus de jugement que le poëte grec : il parle comme lui du siége de Troie ; mais j’ose dire qu’il y a plus d’art, et des beautés plus touchantes dans la description que fait Virgile de la prise de cette ville, que dans toute l’Iliade d’Homère. On nous crie que l’épisode de Didon est d’après celui de Circé et de Calypso ; qu’Enée ne descend aux enfers qu’à l’imitation d’Ulysse. Le lecteur n’a qu’à comparer ces prétendues copies avec l’original supposé, il y trouvera une prodigieuse différence. Homère a fait Virgile, dit-on ; si cela est, c’est sans doute son plus bel ouvrage.
Il est bien vrai que Virgile a emprunté du grec quelques comparaisons, quelques descriptions, dans lesquelles même pour l’ordinaire il est au-dessous de l’original. Quand Virgile est grand, il est lui-même ; s’il bronche quelquefois, c’est lorsqu’il se plie à suivre la marche d’un autre.
J’ai entendu souvent reprocher à Virgile de la stérilité dans l’invention : on le compare à ces peintres qui ne savent point varier leurs figures. Voyez, dit-on, quelle profusion de caractères Homère a jetée dans son Iliade ; au lieu que dans l’Enéide, le fort Cloanthe, le brave Gias, et le fidelle Achate, sont des personnages insipides, des domestiques d’Enée, et rien de plus, dont les noms ne servent qu’à remplir quelques vers. Cette remarque me paraît juste ; mais j’ose dire qu’elle tourne à l’avantage de Virgile. Il chante les actions d’Enée, et Homère l’oisiveté d’Achille. Le poëte grec était dans la nécessité de suppléer à l’absence de son principal héros ; et comme son talent était de faire des tableaux plutôt que d’ourdir avec art la trame d’une fable intéressante, il a suivi l’impulsion de son génie en représentant avec plus de force que de choix des caractères éclatants, mais qui ne touchent point. Virgile, au contraire, sentait qu’il ne fallait point affaiblir son principal personnage et le perdre dans la foule ; c’est au seul Enée qu’il a voulu et qu’il a dû nous attacher ; aussi ne nous le fait-il jamais perdre de vue. Toute autre méthode aurait gâté son poëme.
Saint-Evremond dit qu’Énée est plus propre à être le fondateur d’un ordre de moines que d’un empire. Il est vrai qu’Énée passe auprès de bien des gens plutôt pour un dévot que pour un guerrier ; mais leur préjugé vient de la fausse idée qu’ils ont du courage. Ils ont les yeux éblouis de la fureur d’Achille, ou des exploits gigantesques des héros de roman. Si Virgile avait été moins sage, si, au lieu de représenter le courage calme d’un chef prudent, il avait peint la témérité emportée d’Ajax et de Diomède, qui combattent contre les dieux, il aurait plu davantage à ces critiques ; mais il mériterait peut-être moins de plaire aux hommes sensés.
Je viens à la grande et universelle objection que l’on fait contre l’Enéide : les six derniers chants, dit-on, sont indignes des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne me ferme point les yeux sur ce défaut ; je suis persuadé qu’il le sentait lui-même, et que c’était la vraie raison pour laquelle il avait eu dessein de brûler son ouvrage. Il n’avait voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le quatrième et le sixième livre, qui sont effectivement la plus belle partie de l’Enéide. Il n’est point donné aux hommes d’être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l’imagination a de plus grand dans la descente d’Énée aux enfers ; il a dit tout au cœur dans les amours de Didon ; la terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans la description de la ruine de Troie : de cette haute élévation, où il était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait que descendre. Le projet du mariage d’Enée avec une Lavinie qu’il n’a jamais vue, ne saurait nous intéresser après les amours de Didon ; la guerre contre les Latins, commencée à l’occasion d’un cerf blessé, ne peut que refroidir l’imagination échauffée par la ruine de Troie. Il est bien difficile de s’élever quand le sujet baisse. Cependant il ne faut pas croire que les six derniers chants de l’Enéide soient sans beautés ; il n’y en a aucun où vous ne reconnaissiez Virgile : ce que la force de son art a tiré de ce terrain ingrat, est presque incroyable ; vous voyez partout la main d’un homme sage qui lutte contre les difficultés ; il dispose avec choix tout ce que la brillante imagination d’Homère avait répandu avec une profusion sans règle.
Pour moi, s’il m’est permis de dire ce qui me blesse davantage dans les six derniers livres de l’Enéide, c’est qu’on est tenté, en les lisant, de prendre le parti de Turnus contre Énée. Je vois en la personne de Turnus un jeune prince passionnément amoureux, prêt à épouser une princesse qui n’a point pour lui de répugnance ; il est favorisé dans sa passion par la mère de Lavinie qui l’aime comme son fils ; les Latins et les Rutules désirent également ce mariage, qui semble devoir assurer la tranquillité publique, le bonheur de Turnus, celui d’Amate, et même de Lavinie : au milieu de ces douces espérances, lorsqu’on touche au moment de tant de félicités, voici qu’un étranger, un fugitif, arrive des côtes d’Afrique ; il envoie une ambassade au roi latin pour obtenir un asile : le bon vieux roi commence par lui offrir sa fille, qu’Énée ne lui demandait pas ; de là suit une guerre cruelle ; encore ne commence-t-elle que par hasard et par une aventure commune et petite. Turnus, en combattant pour sa maîtresse, est tué impitoyablement par Énée ; la mère de Lavinie au désespoir se donne la mort ; et le faible roi latin, pendant tout ce tumulte, ne sait ni refuser ni accepter Turnus pour son gendre, ni faire la guerre ni la paix ; il se retire au fond de son palais, laissant Turnus et Enée se battre pour sa fille, sûr d’avoir un gendre, quoi qu’il arrive.
Il eût été aisé, ce me semble, de remédier à ce grand défaut : il fallait peut-être qu’Enée eût à délivrer Lavinie d’un ennemi, plutôt qu’à combattre un jeune et aimable amant qui avait tant de droits sur elle, et qu’il secourût le vieux roi Latinus, au lieu de ravager son pays. Il a trop l’air du ravisseur de Lavinie : j’aimerais qu’il en fût le vengeur ; je voudrais qu’il eût un rival que je pusse haïr, afin de m’intéresser davantage au héros ; une telle disposition eût été une source de beautés nouvelles ; le père et la mère de Lavinie, cette jeune princesse même, eussent eu des personnages plus convenables à jouer. Mais ma présomption va trop loin, ce n’est point à un jeune peintre à oser reprendre les défauts d’un Raphaël ; et je ne puis pas dire, comme le Corrège, Son pittor anche io.
Après avoir levé nos yeux vers Homère et Virgile, il est inutile de les arrêter sur leurs copistes. Je passerai sous silence Statius, et Silius Italicus l’un faible, l’autre monstrueux imitateur de l’Iliade et de l’Enéide ; mais il ne faut pas omettre Lucain, dont le génie original a ouvert une route nouvelle. Il n’a rien imité ; il ne doit à personne ni ses beautés ni ses défauts, et mérite par cela seul une attention particulière.
Lucain était d’une ancienne maison de l’ordre des chevaliers : il naquit à Cordoue en Espagne, sous l’empereur Caligula. Il n’avait encore que huit mois lorsqu’on l’amena à Rome, où il fut élevé dans la maison de Sénèque son oncle. Ce fait suffit pour imposer silence à des critiques qui ont révoqué en doute la pureté de son langage : ils ont pris Lucain pour un Espagnol qui a fait des vers latins ; trompés par ce préjugé, ils ont cru trouver dans son style des barbarismes qui n’y sont point, et qui, supposé qu’ils y fussent, ne peuvent assurément être aperçus par aucun moderne. Il fut d’abord favori de Néron, jusqu’à ce qu’il eut la noble imprudence de disputer contre lui le prix de la poésie, et le dangereux honneur de le remporter. Le sujet qu’ils traitaient tous deux était Orphée. La hardiesse qu’eurent les juges de déclarer Lucain vainqueur, est une preuve bien forte de la liberté dont on jouissait dans les premières années de ce règne.
Tandis que Néron fit les délices des Romains, Lucain crut pouvoir lui donner des éloges ; il le loue même avec trop de flatterie : et en cela seul il a imité Virgile, qui avait eu la faiblesse de donner à Auguste un encens que jamais homme ne doit donner à un autre homme tel qu’il soit. Néron démentit bientôt les louanges outrées dont Lucain l’avait comblé : il força Sénèque à conspirer contre lui : Lucain entra dans cette fameuse conjuration, dont la découverte coûta la vie à trois cents Romains du premier rang. Etant condamné à la mort, il se fit ouvrir les veines dans un bain chaud, et mourut en récitant des vers de sa Pharsale qui exprimaient le genre de mort dont il expirait.
Il ne fut pas le premier qui choisit une histoire récente pour le sujet d’un poëme épique ; Varius, contemporain, ami et rival de Virgile, mais dont les ouvrages ont été perdus, avait exécuté avec succès cette dangereuse entreprise. La proximité des temps, la notoriété publique de la guerre civile, le siècle éclairé, politique et peu superstitieux, où vivaient César et Lucain, la solidité de son sujet, ôtaient à son génie toute liberté d’invention fabuleuse. La grandeur véritable des héros réels qu’il fallait peindre d’après nature, était une nouvelle difficulté. Les Romains, du temps de César, étaient des personnages bien autrement importants que Sarpédon, Diomède, Mézence et Turnus. La guerre de Troie était un jeu d’enfants en comparaison des guerres civiles de Rome, où les plus grands capitaines et les plus puissants hommes qui aient jamais été disputaient de l’empire de la moitié du monde connu.
Lucain n’a osé s’écarter de l’histoire ; par-là il a rendu son poëme sec et aride. Il a voulu suppléer au défaut d’invention par la grandeur des sentiments ; mais il a caché trop souvent sa sécheresse sous de l’enflure. Ainsi il est arrivé qu’Achille et Énée, qui étaient peu importants par eux-mêmes, sont devenus grands dans Homère et dans Virgile ; et que César et Pompée sont petits quelquefois dans Lucain. Il n’y a dans son poëme aucune description brillante comme dans Homère : il n’a point connu, comme Virgile, l’art de narrer, et de ne rien dire de trop ; il n’a ni son élégance ni son harmonie : mais aussi vous trouvez dans la Pharsale des beautés qui ne sont ni dans l’Iliade ni dans l’Enéide ; au milieu de ses déclamations ampoulées, il y a des pensées mâles et hardies, de ces maximes politiques dont Corneille est rempli ; quelques-uns de ses discours ont la majesté de ceux de Tite-Live, et la force de Tacite. Il peint comme Salluste ; en un mot, il est grand partout où il ne veut point être poëte : une seule ligne telle que celle-ci, en parlant de César : Nil actum reputans, si quid superesset agendum, vaut bien assurément une description poétique.
Virgile et Homère avaient fort bien fait d’amener les divinités sur la scène : Lucain a fait tout aussi bien de s’en passer. Jupiter, Junon, Mars, Vénus, étaient des embellissements nécessaires aux actions d’Énée et d’Agamemnon ; on savait peu de chose de ces héros fabuleux : ils étaient comme ses vainqueurs de jeux olympiques que Pindare chantait, dont il n’avait presque rien à dire ; il fallait qu’il se jetât sur les louanges de Castor, de Pollux et d’Hercule. Les faibles commencements de l’empire romain avaient besoin d’être relevés par l’intervention des dieux : mais César, Pompée, Caton, Labiénus, vivaient dans un autre siècle qu’Énée ; les guerres civiles de Rome étaient trop sérieuses pour ces jeux d’imagination. Quel rôle César jouerait-il dans la plaine de Pharsale, si Iris venait lui apporter son épée, ou si Vénus descendait dans un nuage d’or à son secours ?
Ceux qui prennent les commencements d’un art pour les principes de l’art même, sont persuadés qu’un poëme ne saurait subsister sans divinités, parce que l’Iliade en est pleine ; mais ces divinités sont si peu essentielles au poëme, que le plus bel endroit qui soit dans Lucain, et peut-être dans aucun poëte, est le discours de Caton, dans lequel ce stoïque ennemi des fables dédaigne d’aller voir le temple de Jupiter Hammon. Je me sers de la traduction de Brébeuf, malgré ses défauts :
Laissons, laissons, dit-il, un secours si honteux
À ces ames qu’agite un avenir douteux.
Pour être convaincu que la vie est à plaindre,
Que c’est un long combat dont l’issue est à craindre,
Qu’une mort glorieuse est préférable aux fers,
Je ne consulte point les dieux ni les enfers.
Alors que du néant nous passons jusqu’à l’être,
Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu’il faut connaître.
Nous trouvons Dieu partout, partout il parle à nous ;
Nous savons ce qui fait ou détruit son courroux ;
Et chacun porte en soi ce conseil salutaire,
Si le charme des sens ne le force à se taire.
Pensez-vous qu’à ce temple un Dieu soit limité ?
Qu’il ait dans ces déserts caché la vérité ?
Faut-il d’autre séjour à ce monarque auguste,
Que les cieux, que la terre, et que le cœur du juste ?
C’est lui qui nous soutient, c’est lui qui nous conduit ;
C’est sa main qui nous guide, et son feu qui nous luit ;
Tout ce que nous voyons est cet Être suprême, etc.
C’est bien assez, Romains ; de ces vives leçons
Qu’il grave dans notre ame au point que nous naissons.
Si nous n’y savons pas lire nos aventures,
Percer avant le temps dans les choses futures ;
Loin d’appliquer en vain nos soins à les chercher,
Ignorons sans douleur ce qu’il veut nous cacher.
Ce n’est donc point pour n’avoir pas fait usage du ministère des dieux, mais pour avoir ignoré l’art de bien conduire les affaires des hommes, que Lucain est si inférieur à Virgile. Faut-il qu’après avoir peint César, Pompée, Caton avec des traits si forts, il soit si faible quand il les fait agir ? ce n’est presque plus qu’une gazette pleine de déclamations : il me semble que je vois un portique hardi et immense qui me conduit à des ruines.
Après que l’empire romain eut été détruit par les barbares, plusieurs langues se formèrent des débris du latin, comme plusieurs royaumes s’élevèrent sur les ruines de Rome. Les conquérants portèrent dans tout l’occident leur barbarie et leur ignorance ; tous les arts périrent : et lorsqu’après huit cents ans ils commencèrent à renaître, ils renaquirent goths et vandales. Ce qui nous reste malheureusement de l’architecture et de la sculpture de ces temps-là, est un composé bizarre de grossièreté et de colifichets. Le peu qu’on écrivait, était dans le même goût. Les moines conservèrent la langue latine pour la corrompre ; les Francs, les Vandales, les Lombards, mêlèrent à ce latin corrompu leur jargon irrégulier et stérile. Enfin la langue italienne, comme la fille aînée de la latine, se polit la première, ensuite l’espagnole ; puis la française et l’anglaise se perfectionnèrent.
La poésie fut le premier art qui fut cultivé avec succès. Dante et Pétrarque écrivirent dans un temps où l’on n’avait pas encore un ouvrage de prose supportable : chose étrange que presque toutes les nations du monde aient eu des poëtes avant que d’avoir aucune autre sorte d’écrivains ! Homère fleurit chez les Grecs, plus d’un siècle avant qu’il parût un historien. Les cantiques de Moïse sont le plus ancien monument des Hébreux. On a trouvé des chansons chez les Caraïbes qui ignoraient tous les arts. Les barbares des côtes de la mer Baltique avaient leurs fameuses rimes runiques dans le temps qu’ils ne savaient pas lire : ce qui prouve, en passant, que la poésie est plus naturelle aux hommes qu’on ne pense.
Quoi qu’il en soit, le Tasse était encore au berceau lorsque le Trissin, auteur de la fameuse Sophonisbe, la première tragédie écrite en langue vulgaire, entreprit un poëme épique. Il prit pour son sujet l’Italie délivrée des Goths par Bélisaire sous l’empire de Justinien. Son plan est sage et régulier ; mais la poésie y est faible. Toutefois l’ouvrage réussit, et cette aurore du bon goût brilla pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’elle fût absorbée dans le grand jour qu’apporta le Tasse.
Le Trissin était un homme d’un savoir très-étendu et d’une grande capacité. Léon X l’employa dans plus d’une affaire importante. Il fut ambassadeur auprès de Charles-Quint ; mais enfin il sacrifia son ambition et la prétendue solidité des affaires à son goût pour les lettres, bien différent en cela de quelques hommes célèbres que nous avons vus quitter, et même mépriser les lettres, après avoir fait fortune par elles. Il était avec raison charmé des beautés qui sont dans Homère ; et cependant sa grande faute est de l’avoir imité ; il en a tout pris, hors le génie. Il s’appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre ; il cueille les fleurs du poëte grec, mais elles se flétrissent dans les mains de l’imitateur. Le Trissin, par exemple, a copié ce bel endroit d’Homère, où Junon, parée de la ceinture de Vénus, dérobe à Jupiter des caresses qu’il n’avait pas coutume de lui faire. La femme de l’empereur Justinien a les mêmes vues sur son époux dans l’Italia liberata. « Elle commence par se baigner dans sa belle chambre : elle met une chemise blanche ; et après une longue énumération de tous les affiquets d’une toilette, elle va trouver l’empereur qui est assis sur un gazon dans un petit jardin ; elle lui fait une menterie avec beaucoup d’agaceries, et enfin Justinien le diede un bacio
Soave, e le gettò le braccia al collo,
Ed ella stette ; e sorridendo disse :
Signor mio dolce, or che volete fare ?
Che se venisse alcuno in questo luogo,
E ei vedesse, avrei tanta vergogna,
Che più non ardirei levar la fronte.
Entriamo nelle nostre usate stanze,
Chiudiam gli usei, e sopra il vostro letto
Poniam ci, e fate poi quel che vi piace.
L’imperator rispose : Alma mia vita,
Non dubitate della vista altrui ;
Che qui non può venir persona umana
Se non per la mia stanza, ed io la chiusi
Come qui venni, e ho la chiave a canto ;
E penso, cho aucor voi chiudeste l’uscio,
Che vien in esso dalle stanze vostre ;
Perchè giammai non lo lasciate aperto.
E detto questo, subito abbracciolla ;
Poi si colcar nella minuta erbetta
La quale allegra gli fioria d’intorno, etc.
« L’empereur lui donna un doux baiser, lui jeta les bras au cou. Elle s’arrêta, et lui dit en souriant : Mon doux seigneur, que voulez-vous faire ? si quelqu’un entrait ici, et nous découvrait, je serais si honteuse que je n’oserais plus lever les yeux. Allons dans notre appartement, fermons les portes, mettons-nous sur le lit, et puis faites ce que vous voudrez. L’empereur lui répondit : Ma chère ame, ne craignez point d’être aperçue : personne ne peut entrer ici que par ma chambre : je l’ai fermée, et j’en ai la clef dans ma poche : je présume que vous avez aussi fermé la porte de votre appartement qui entre dans le mien, car vous ne le laissez jamais ouvert. Après avoir ainsi parlé, il l’embrasse, et la jette sur l’herbe tendre, qui semble partager leurs plaisirs, et qui se couronne de fleurs. » Ainsi ce qui est écrit noblement dans Homère devient aussi bas et aussi dégoûtant dans Le Trissin, que les caresses d’un mari et d’une femme devant le monde.
Le Trissin semble n’avoir copié Homère que dans les détails des descriptions : il est très-exact à peindre les habillements et les meubles de ses héros ; mais il oublie leurs caractères. Je ne prétends pas parler de lui pour remarquer seulement ses fautes, mais pour lui donner l’éloge qu’il mérite, d’avoir été le premier moderne en Europe qui ait fait un poëme épique régulier et sensé, quoique faible, et qui ait osé secouer le joug de la rime : de plus il est le seul des poëtes italiens dans lequel il n’y ait ni jeux de mots ni pointes, et celui de tous qui a le moins introduit d’enchanteurs et de héros enchantés dans ses ouvrages ; ce qui n’était pas un petit mérite.
Tandis que le Trissin, en Italie, suivait d’un pas timide et faible les traces des anciens, le Camouens, en Portugal, ouvrait une carrière toute nouvelle, s’acquérait une réputation qui dure encore parmi ses compatriotes, qui l’appelaient le Virgile portugais.
Camouens, d’une ancienne famille portugaise, naquit en Espagne, dans les dernières années du règne célèbre de Ferdinand et d’Isabelle, tandis que Jean II régnait en Portugal. Après la mort de Jean, il vint à la cour de Lisbonne, la première année du règne d’Emmanuel-le-Grand, héritier du trône et des grands desseins du roi Jean. C’étaient alors les beaux jours du Portugal et le temps marqué pour la gloire de cette nation.
Emmanuel, déterminé à suivre le projet, qui avait échoué tant de fois, de s’ouvrir une route aux Indes orientales par l’Océan, fit partir, en 1497, Vasco de Gama avec une flotte pour cette fameuse entreprise, qui était regardée comme téméraire et impraticable, parce qu’elle était nouvelle. Gama, et ceux qui eurent la hardiesse de s’embarquer avec lui, passèrent pour des insensés qui se sacrifiaient de gaieté de cœur. Ce n’était qu’un cri dans la ville contre le roi : tout Lisbonne vit partir avec indignation et avec larmes ces aventuriers, et les pleura comme morts. Cependant l’entreprise réussit, et fut le premier fondement du commerce que l’Europe fait aujourd’hui avec les Indes par l’Océan.
Camouens n’accompagna point Vasco de Gama dans son expédition, comme je l’avais dit dans mes éditions précédentes ; il n’alla aux grandes Indes que long-temps après. Un désir vague de voyager et de faire fortune, l’éclat que faisaient à Lisbonne ses galanteries indiscrètes, ses mécontentements de la cour, et surtout cette curiosité assez inséparable d’une grande imagination, l’arrachèrent à sa patrie. Il servit d’abord volontaire sur un vaisseau, et il perdit un œil dans un combat de mer. Les Portugais avaient déjà un vice-roi dans les Indes. Camouens étant à Goa en fut exilé par le vice-roi. Etre exilé d’un lieu qui pouvait être regardé lui-même comme un exil cruel, c’était un de ces malheurs singuliers que la destinée réservait à Camouens. Il languit quelques années dans un coin de terre barbare sur les frontières de la Chine, où les Portugais avaient un petit comptoir, et où ils commençaient à bâtir la ville de Macao. Ce fut là qu’il composa son poëme de la découverte des Indes, qu’il intitula Lusiade ; titre qui a peu de rapport au sujet, et qui, à proprement parler, signifie la Portugade.
Il obtint un petit emploi à Macao même, et de là retournant ensuite à Goa, il fit naufrage sur les côtes de la Chine, et se sauva, dit-on, en nageant d’une main, et tenant de l’autre son poëme, seul bien qui lui restait. De retour à Goa, il fut mis en prison ; il n’en sortit que pour essuyer un plus grand malheur, celui de suivre en Afrique un petit gouverneur arrogant et avare : il éprouva toute l’humiliation d’en être protégé. Enfin il revint à Lisbonne avec son poëme pour toute ressource. Il obtint une petite pension d’environ huit cents livres de notre monnaie d’aujourd’hui ; mais on cessa bientôt de la lui payer. Il n’eut d’autre retraite et d’autre secours qu’un hôpital. Ce fut là qu’il passa le reste de sa vie, et qu’il mourut dans un abandon général. À peine fut-il mort qu’on s’empressa de lui faire des épitaphes honorables, et de le mettre au rang des grands hommes. Quelques villes se disputèrent l’honneur de lui avoir donné la naissance. Ainsi il éprouva en tout le sort d’Homère. Il voyagea comme lui ; il vécut et mourut pauvre, et n’eut de réputation qu’après sa mort. Tant d’exemples doivent apprendre aux hommes de génie que ce n’est point par le génie qu’on fait sa fortune et qu’on vit heureux.
Le sujet de la Lusiade, traité par un esprit aussi vif que le Camouens, ne pouvait que produire une nouvelle espèce d’épopée. Le fond de son poëme n’est ni une guerre, ni une querelle de héros, ni le monde en armes pour une femme ; c’est un nouveau pays découvert à l’aide de la navigation.
Voici comme il débute : « Je chante ces hommes au-dessus du vulgaire, qui, des rives occidentales de la Lusitanie, portés sur des mers qui n’avaient point encore vu de vaisseaux, allèrent étonner la Trapobane de leur audace ; eux dont le courage patient à souffrir des travaux au-delà des forces humaines, établit un nouvel empire sous un ciel inconnu et sous d’autres étoiles. Qu’on ne vante plus les voyages du fameux Troyen qui porta ses dieux en Italie ; ni ceux du sage grec qui revit Ithaque après vingt ans d’absence ; ni ceux d’Alexandre, cet impétueux conquérant. Disparaissez, drapeaux que Trajan déployait sur les frontières de l’Inde : voici un homme à qui Neptune a abandonné son trident ; voici des travaux qui surpassent tous les vôtres.
« Et vous, nymphes du Tage, si jamais vous m’avez inspiré des sons doux et touchants, si j’ai chanté les rives de votre aimable fleuve ; donnez-moi aujourd’hui des accents fiers et hardis ; qu’ils aient la force et la clarté de votre cours ; qu’ils soient purs comme vos ondes, et que désormais le dieu des vers préfère vos eaux à celles de la fontaine sacrée. »
Le poëte conduit la flotte portugaise à l’embouchure du Gange : il décrit, en passant, les côtes occidentales, le midi et l’orient de l’Afrique, et les différents peuples qui vivent sur cette côte ; il entremêle avec art l’histoire du Portugal. On voit dans le troisième chant la mort de la célèbre Inès de Castro, épouse du roi don Pedro, dont l’aventure déguisée a été jouée depuis peu sur le théâtre de Paris. C’est à mon gré le plus beau morceau du Camouens ; il y a peu d’endroits dans Virgile, plus attendrissants et mieux écrits. La simplicité du poëme est rehaussée par des fictions aussi neuves que le sujet. En voici une qui, je l’ose dire, doit réussir dans tous les temps et chez toutes les nations.
Lorsque la flotte est prête à doubler le cap de Bonne-Espérance, appelé alors le promontoire des tempêtes, on aperçoit tout à coup un formidable objet. C’est un fantôme qui s’élève du fond de la mer ; sa tête touche aux nues ; les tempêtes, les vents, les tonnerres sont autour de lui ; ses bras s’étendent au loin sur la surface des eaux : ce monstre, ou ce dieu, est le gardien de cet océan dont aucun vaisseau n’avait encore fendu les flots ; il menace la flotte, il se plaint de l’audace des Portugais qui viennent lui disputer l’empire de ces mers ; il leur annonce toutes les calamités qu’ils doivent essuyer de leur entreprise. Cela est grand en tout pays, sans doute.
Voici une autre fiction qui fut extrêmement du goût des Portugais, et qui me paraît conforme au génie italien ; c’est une île enchantée qui sort de la mer pour le rafraîchissement de Gama et de sa flotte. Cette île a servi, dit-on, de modèle à l’île d’Armide, décrite quelques années après par le Tasse. C’est là que Vénus, aidée des conseils du Père éternel, et secondée en même temps des flèches de Cupidon, rend les Néréides amoureuses des Portugais. Les plaisirs les plus lascifs y sont peints sans ménagement ; chaque Portugais embrasse une Néréide ; Thétis obtient Vasco de Gama pour son partage. Cette déesse le transporte sur une haute montagne, qui est l’endroit le plus délicieux de l’île, et de là lui montre tous les royaumes de la terre, et lui prédit les destinées du Portugal.
Camouens, après s’être abandonné sans réserve à la description voluptueuse de cette île, et des plaisirs où les Portugais sont plongés, s’avise d’informer le lecteur que toute cette fiction ne signifie autre chose que le plaisir qu’un honnête homme sent à faire son devoir. Mais il faut avouer qu’une île enchantée, dont Vénus est la déesse, et où des nymphes caressent des matelots après un voyage de long cours, ressemble plus à un musico d’Amsterdam qu’à quelque chose d’honnête. J’apprends qu’un traducteur du Camouens prétend que dans ce poëme Vénus signifie la sainte Vierge, et que Mars est évidemment Jésus-Christ. À la bonne heure, je ne m’y oppose pas ; mais j’avoue que je ne m’en serais pas aperçu. Cette allégorie nouvelle rendra raison de tout ; on ne sera plus tant surpris que Gama, dans une tempête, adresse ses prières à Jésus-Christ, et que ce soit Vénus qui vienne à son secours. Bacchus et la vierge Marie se trouveront tout naturellement ensemble.
Le principal but des Portugais, après l’établissement de leur commerce, est la propagation de la foi, et Vénus se charge du succès de l’entreprise. À parler sérieusement, un merveilleux si absurde défigure tout l’ouvrage aux yeux des lecteurs sensés. Il semble que ce grand défaut eût dû faire tomber ce poëme ; mais la poésie du style, et l’imagination dans l’expression, l’ont soutenu ; de même que les beautés de l’exécution ont placé Paul Véronèse parmi les grands peintres, quoiqu’il ait placé des pères bénédictins et des soldats suisses dans des sujets de l’ancien testament.
Le Camouens tombe presque toujours dans de telles disparates. Je me souviens que Vasco, après avoir conté ses aventures au roi de Mélinde, lui dit : « Ô roi, jugez si Ulysse et Énée ont voyagé aussi loin que moi, et couru autant de périls : » comme si un barbare Africain des côtes du Zanguebar savait son Homère et son Virgile ! Mais de tous les défauts de ce poëme le plus grand est le peu de liaison qui règne dans toutes ses parties ; il ressemble au voyage dont il est le sujet. Les aventures se succèdent les unes aux autres, et le poëte n’a d’autre art que celui de bien conter les détails ; mais cet art seul, par le plaisir qu’il donne, tient quelquefois lieu de tous les autres. Tout cela prouve enfin que l’ouvrage est plein de grandes beautés, puisque depuis deux cents ans il fait les délices d’une nation spirituelle qui doit en connaître les fautes.
Torquato Tasso commença sa Gierusalemme liberata dans le temps que la Lusiade du Camouens commençait à paraître. Il entendait assez le portugais pour lire ce poëme et pour en être jaloux ; il disait que le Camouens était le seul rival en Europe qu’il craignît. Cette crainte, si elle était sincère, était très-mal fondée ; le Tasse était autant au-dessus de Camouens, que le Portugais était supérieur à ses compatriotes. Le Tasse eût eu plus de raison d’avouer qu’il était jaloux de l’Arioste, par qui sa réputation fut si long-temps balancée, et qui lui est encore préféré par bien des Italiens. Il y aura même quelques lecteurs qui s’étonneront que l’on ne place point ici l’Arioste parmi les poètes épiques. Il est vrai que l’Arioste a plus de fertilité, plus de variété, plus d’imagination que tous les autres ensemble ; et si on lit Homère par une espèce de devoir, on lit et on relit l’Arioste pour son plaisir. Mais il ne faut pas confondre les espèces. Je ne parlerai point des comédies de l’Avare et du Joueur en traitant de la tragédie. L’Orlando furioso est d’un autre genre que l’Iliade et l’Énéide. On peut même dire que ce genre, quoique plus agréable au commun des lecteurs, est cependant très-inférieur au véritable poëme épique. Il en est des écrits comme des hommes. Les caractères sérieux sont les plus estimés, et celui qui domine son imagination est supérieur à celui qui s’y abandonne. Il est plus aisé de peindre des ogres et des géants que des héros, et d’outrer la nature que de la suivre[212].
Le Tasse naquit à Sorrenton, en 1544, le 11 mars, de Bernardo Tasso et de Portia de Rossi. La maison dont il sortait était une des plus illustres d’Italie, et avait été long-temps une des plus puissantes. Sa grand’mère était une Cornaro ; on sait assez qu’une noble vénitienne a d’ordinaire la vanité de ne point épouser un homme d’une qualité médiocre ; mais toute cette grandeur passée ne servit peut-être qu’à le rendre plus malheureux. Son père, né dans le déclin de sa maison, s’était attaché au prince de Salerne, qui fut dépouillé de sa principauté par Charles-Quint. De plus, Bernardo était poëte lui-même ; avec ce talent, et le malheur qu’il eut d’être domestique d’un petit prince, il n’est pas étonnant qu’il ait été pauvre et malheureux.
Torquato fut d’abord élevé à Naples. Son génie poétique, la seule richesse qu’il avait reçue de son père, se manifesta dès son enfance. Il faisait des vers à l’âge de sept ans. Bernardo, banni de Naples avec les partisans du prince de Salerne, et qui connaissait par une dure expérience le danger de la poésie et d’être attaché aux grands, voulut éloigner son fils de ces deux sortes d’esclavage. Il l’envoya étudier le droit à Padoue. Le jeune Tasse y réussit, parce qu’il avait un génie qui s’étendait à tout : il reçut même ses degrés en philosophie et en théologie. C’était alors un grand honneur ; car on regardait comme savant un homme qui savait par cœur la logique d’Aristote, et ce bel art de disputer pour et contre en termes inintelligibles, sur des matières qu’on ne comprend point. Mais le jeune homme, entraîné par l’impulsion irrésistible du génie, au milieu de toutes ces études qui n’étaient point de son goût, composa, à l’âge de 17 ans, son poëme de Renaud, qui fut comme le précurseur de sa Jérusalem. La réputation que ce premier ouvrage lui attira le détermina dans son penchant pour la poésie. Il fut reçu dans l’académie des Etherei de Padoue, sous le nom de Pentito, du repentant, pour marquer qu’il se repentait du temps qu’il croyait avoir perdu dans l’étude du droit, et dans les autres où son inclination ne l’avait pas appelé.
Il commença la Jérusalem à l’âge de vingt-deux ans. Enfin, pour accomplir la destinée que son père avait voulu lui faire éviter, il alla se mettre sous la protection du duc de Ferrare, et crut qu’être logé et nourri chez un prince pour lequel il faisait des vers, était un établissement assuré. À l’âge de vingt-sept ans, il alla en France à la suite du cardinal d’Este. « Il fut reçu du roi Charles IX, disent les historiens italiens, avec des distinctions dues à son mérite, et revint à Ferrare comblé d’honneurs et de biens. » Mais ces biens et ces honneurs tant vantés se réduisaient à quelques louanges ; c’est la fortune des poëtes. On prétend qu’il fut amoureux, à la cour de Ferrare, de la sœur du duc, et que cette passion, jointe aux mauvais traitements qu’il reçut dans cette cour, fut la source de cette humeur mélancolique qui le consuma vingt années, et qui fit passer pour fou un homme qui avait mis tant de raison dans ses ouvrages.
Quelques chants de son poëme avaient déjà paru sous le nom de Godefroy ; il le donna tout entier au public, à l’âge de trente ans, sous le titre plus judicieux de la Jérusalem délivrée. Il pouvait dire alors comme un grand homme de l’antiquité : J’ai vécu assez pour le bonheur et la gloire. Le reste de sa vie ne fut plus qu’une chaîne de calamités et d’humiliations. Enveloppé dès l’âge de huit ans dans le bannissement de son père, sans patrie, sans bien, sans famille ; persécuté par les ennemis que lui suscitaient ses talents, plaint, mais négligé par ceux qu’il appelait ses amis, il souffrit l’exil, la prison, la plus extrême pauvreté, la faim même ; et, ce qui devait ajouter un poids insupportable à tant de malheurs, la calomnie l’attaqua et l’opprima. Il s’enfuit de Ferrare, où le protecteur qu’il avait tant célébré l’avait fait mettre en prison. Il alla à pied, couvert de haillons, depuis Ferrare jusqu’à Sorrento, dans le royaume de Naples, trouver une sœur qu’il y avait, et dont il espérait quelque secours, mais dont probablement il n’en reçut point, puisqu’il fut obligé de retourner à pied à Ferrare, où il fut emprisonné encore. Le désespoir altéra sa constitution robuste, et le rejeta dans des maladies violentes et longues, qui lui ôtèrent quelquefois l’usage de la raison. Il prétendit un jour avoir été guéri par le secours de la sainte Vierge et de sainte Scholastique, qui lui apparurent dans un grand accès de fièvre. Le marquis Manso di Villa rapporte ce fait comme certain. Tout ce que la plupart des lecteurs en croiront, c’est que le Tasse avait la fièvre.
Sa gloire poétique, cette consolation imaginaire dans des malheurs réels, fut attaquée de tous côtés. Le nombre de ses ennemis éclipsa pour un temps sa réputation. Il fut presque regardé comme un mauvais poëte. Enfin, après vingt années, l’envie fut lasse de l’opprimer ; son mérite surmonta tout. On lui offrit des honneurs et de la fortune, mais ce ne fut que lorsque son esprit, fatigué d’une suite de malheurs si longue, était devenu insensible à tout ce qui pouvait le flatter. Il fut appelé à Rome par le pape Clément VII, qui, dans une congrégation de cardinaux, avait résolu de lui donner la couronne de laurier et les honneurs du triomphe ; cérémonie bizarre, qui paraît ridicule aujourd’hui, surtout en France, et qui était alors très-sérieuse et très-honorable en Italie. Le Tasse fut reçu à un mille de Rome par les deux cardinaux neveux, et par un grand nombre de prélats et d’hommes de toutes conditions. On le conduisit à l’audience du pape : « Je désire, lui dit le pontife, que vous honoriez la couronne de laurier, qui a honoré jusqu’ici tous ceux qui l’ont portée. » Les deux cardinaux Aldobrandins, neveux du pape, qui aimaient et admiraient le Tasse, se chargèrent de l’appareil du couronnement ; il devait se faire au Capitole ; chose assez singulière, que ceux qui éclairent le monde par leurs écrits, triomphent dans la même place que ceux qui l’avaient désolé par leurs conquêtes ! Le Tasse tomba malade dans le temps de ces préparatifs ; et, comme si la fortune avait voulu le tromper jusqu’au dernier moment, il mourut la veille du jour destiné à la cérémonie.
Le temps, qui sape la réputation des ouvrages médiocres, a assuré celle du Tasse. La Jérusalem délivrée est aujourd’hui chantée en plusieurs endroits de l’Italie, comme les poëmes d’Homère l’étaient en Grèce ; et on ne fait nulle difficulté de le mettre à côté de Virgile et d’Homère, malgré ses fautes et malgré la critique de Despréaux.
La Jérusalem paraît, à quelques égards, être d’après l’Iliade ; mais si c’est imiter que de choisir dans l’histoire un sujet qui a des ressemblances avec la fable de la guerre de Troie ; si Renaud est une copie d’Achille, et Godefroy d’Agamemnon, j’ose dire que le Tasse a été bien au-delà de son modèle. Il a autant de feu qu’Homère dans ses batailles, avec plus de variété. Ses héros ont tous des caractères différents, comme ceux de l’Iliade ; mais ces caractères sont mieux annoncés, plus fortement décrits, et mieux soutenus ; car il n’y en a presque pas un seul qui ne se démente dans le poëte grec, et pas un qui ne soit invariable dans l’italien.
Il a peint ce qu’Homère crayonnait ; il a perfectionné l’art de nuancer les couleurs et de distinguer les différentes espèces de vertus, de vices et de passions, qui ailleurs semblent être les mêmes. Ainsi Godefroy est prudent et modéré ; l’inquiet Aladin a une politique cruelle ; la généreuse valeur de Tancrède est opposée à la fureur d’Argant ; l’amour, dans Armide, est un mélange de coquetterie et d’emportement ; dans Herminie, c’est une tendresse douce et aimable. Il n’y a pas jusqu’à l’hermite Pierre qui ne fasse un personnage dans le tableau, et un beau contraste avec l’enchanteur Isméno ; et ces deux figures sont assurément au-dessus de Calchas et de Talthybius. Renaud est une imitation d’Achille ; mais ses fautes sont plus excusables, son caractère est plus aimable, son loisir est mieux employé. Achille éblouit, et Renaud intéresse.
Je ne sais si Homère a bien ou mal fait d’inspirer tant de compassion pour Priam l’ennemi des Grecs, mais c’est sans doute un coup de l’art d’avoir rendu Aladin odieux. Sans cet artifice, plus d’un lecteur se serait intéressé pour les mahométans contre les chrétiens on serait tenté de regarder ces derniers comme des brigands ligués pour venir, du fond de l’Europe, désoler un pays sur lequel ils n’avaient aucun droit, et massacrer de sang-froid un vénérable monarque âgé de quatre-vingts ans, et tout un peuple innocent qui n’avait rien à démêler avec eux.
C’était une chose bien étrange que la folie des croisades. Les moines prêchaient ces saints brigandages, moitié par enthousiasme, moitié par intérêt. La cour de Rome les encourageait par une politique qui profitait de la faiblesse d’autrui. Des princes quittaient leurs états, les épuisaient d’hommes et d’argent, et les laissaient exposés au premier occupant pour aller se battre en Syrie.
Tous les gentilshommes vendaient leurs biens et partaient pour la terre sainte avec leurs maîtresses. L’envie de courir, la mode, la superstition, concouraient à répandre dans l’Europe cette maladie épidémique. Les croisés mêlaient les débauches les plus scandaleuses et la fureur la plus barbare avec des sentiments tendres de dévotion ; ils égorgèrent tout dans Jérusalem sans distinction de sexe ni d’âge ; mais quand ils arrivèrent au saint Sépulcre, ces monstres, ornés de croix blanches, encore toutes dégouttantes du sang des femmes qu’ils venaient de massacrer après les avoir violées, fondirent tendrement en larmes, baisèrent la terre, et se frappèrent la poitrine ; tant la nature humaine est capable de réunir les extrêmes !
Le Tasse fait voir, comme il le doit, les croisades dans un jour tout opposé. C’est une armée de héros qui, sous la conduite d’un chef vertueux, vient délivrer du joug des infidelles une terre consacrée par la naissance et la mort d’un Dieu. Le sujet de la Jérusalem, à le considérer dans ce sens, est le plus grand qu’on ait jamais choisi. Le Tasse l’a traité dignement ; il y a mis autant d’intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit ; presque tout y est lié avec art ; il amène adroitement les aventures ; il distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l’amour, et de la peinture des voluptés il le ramène aux combats : il excite la sensibilité par degrés, il s’élève au-dessus de lui-même de livre en livre. Son style est presque partout clair et élégant ; et, lorsque son sujet demande de l’élévation, on est étonné comment la mollesse de la langue italienne prend un nouveau caractère sous ses mains, et se change en majesté et en force.
On trouve, il est vrai, dans la Jérusalem environ deux cents vers où l’auteur se livre à des jeux de mots et à des concetti puérils ; mais ces faiblesses étaient une espèce de tribut que son génie payait au mauvais goût de son siècle pour les pointes, qui même a augmenté depuis lui, mais dont les Italiens sont entièrement désabusés.
Si cet ouvrage est plein de beautés qu’on admire partout, il y a aussi bien des endroits qu’on n’approuve qu’en Italie, et quelques-uns qui ne doivent plaire nulle part. Il me semble que c’est une faute par tout pays d’avoir débuté par un épisode qui ne tient en rien au reste du poëme : je parle de l’étrange et inutile talisman que fait le sorcier Isméno avec une image de la Vierge Marie, et de l’histoire d’Olindo et de Sophronia. Encore si cette image de la Vierge servait à quelque prédiction ; si Olindo et Sophronia, près d’être les victimes de leur religion, étaient éclairés d’en-haut, et disaient un mot de ce qui doit arriver ; mais ils sont entièrement hors d’œuvre. On croit d’abord que ce sont les principaux personnages du poëme, mais le poëte ne s’est épuisé à décrire leur aventure avec tous les embellissements de son art, et n’excite tant d’intérêt et de pitié pour eux, que pour n’en plus parler du tout dans le reste de l’ouvrage. Sophronie et Olinde sont aussi inutiles aux affaires des chrétiens que l’image de la Vierge l’est aux mahométans.
Il y a dans l’épisode d’Armide, qui d’ailleurs est un chef-d’œuvre, des excès d’imagination qui assurément ne seraient point admis en France ni en Angleterre : dix princes chrétiens métamorphosés en poissons, et un perroquet chantant des chansons de sa propre composition, sont des fables bien étranges aux yeux d’un lecteur sensé, accoutumé à n’approuver que ce qui est naturel. Les enchantements ne réussiraient pas aujourd’hui avec des Français ou des Anglais ; mais du temps du Tasse ils étaient reçus dans toute l’Europe, et regardés presque comme un point de foi par le peuple superstitieux d’Italie. Sans doute un homme qui vient de lire Locke ou Addisson sera étrangement surpris de trouver dans la Jérusalem un sorcier chrétien qui tire Renaud des mains des sorciers mahométans. Quelle fantaisie d’envoyer Ubalde et son compagnon à un vieux et saint magicien qui les conduit jusqu’au centre de la terre ! les deux chevaliers se promènent là sur le bord d’un ruisseau rempli de pierres précieuses de tout genre. De ce lieu on les envoie à Ascalon, vers une vieille qui les transporte aussitôt dans un petit bateau aux îles Canaries. Ils y arrivent sous la protection de Dieu, tenant dans leurs mains une baguette magique : ils s’acquittent de leur ambassade, et ramènent au camp des chrétiens le brave Renaud, dont toute l’armée avait grand besoin. Encore ces imaginations, dignes des contes des fées, n’appartiennent-elles pas au Tasse ; elles sont copiées de l’Arioste, ainsi que son Armide est une copie d’Alcine. C’est là surtout ce qui fait que tant de littérateurs italiens ont mis l’Arioste beaucoup au-dessus du Tasse.
Mais quel était ce grand exploit qui était réservé à Renaud ? Conduit par enchantement depuis le Pic de Ténérife jusqu’à Jérusalem, la Providence l’avait destiné pour abattre quelques vieux arbres dans une forêt : cette forêt est le grand merveilleux du poëme. Dans les premiers chants, Dieu ordonne à l’archange Michel de précipiter dans l’enfer les diables répandus dans l’air qui excitaient des tempêtes, et qui tournaient son tonnerre contre les chrétiens en faveur des mahométans. Michel leur défend absolument de se mêler désormais des affaires des chrétiens. Ils obéissent aussitôt, et se plongent dans l’abyme : mais bientôt après le magicien Isméno les en fait sortir. Ils trouvent alors les moyens d’éluder les ordres de Dieu ; et, sous le prétexte de quelques distinctions sophistiques, ils prennent possession de la forêt où les chrétiens se préparaient à couper le bois nécessaire pour la charpente d’une tour. Les diables prennent une infinité de différentes formes pour épouvanter ceux qui coupent les arbres : Tancrède trouve sa Clorinde enfermée dans un pin, et blessée du coup qu’il a donné au tronc de cet arbre ; Armide s’y présente à travers l’écorce d’un myrte, tandis qu’elle est à plusieurs milles dans l’armée d’Egypte. Enfin les prières de l’hermite Pierre et le mérite de la contrition de Renaud rompent l’enchantement.
Je crois qu’il est à propos de faire voir comment Lucain a traité différemment dans sa Pharsale un sujet presque semblable. César ordonne à ses troupes de couper quelques arbres dans la forêt sacrée de Marseille pour en faire des instruments et des machines de guerre. Je mets sous les yeux du lecteur les vers de Lucain, et la traduction de Brébeuf, qui, comme toutes les autres traductions, est au-dessous de l’original.
Lucus erat longo nunquàm violatus ab ævo,
Obscurum cingens connexis aëra ramis,
Et gelidas altè summotis solibus umbras.
Hunc non ruricolæ Panes : nemorumque potentes
Sylvani, Nymphæque tenent ; sed barbara ritu
Sacra deûm, structæ diris feralibus aræ,
Omnis et humanis lustrata cruoribus arbos.
Si qua fidem meruit superos mirata vetustas,
Illis et volucres metuunt insistere ramis,
Et lustris recubare feræ : nec ventus in illas
Incubuit sylvas, excussaque nubibus atris
Fulgura : non ullis frondem præbentibus auris,
Arboribus suus horror inest. Tum plurima nigris
Fontibus unda cadit, simulacraque mœsta deorum
Arte carent, cæsisque extant informia truncis.
Ipse situs, putrique facit jam robore pallor
Attonitos : non vulgatis saerata figuris
Numina sic metuunt : tantùm terroribus addit,
Quos timeant, non nosse deos. Jam fama ferebat
Sæpè cavas motu terræ mugire cavernas,
Et procumbentes iterùm consurgere taxos,
Et non ardentis fulgere incendia sylvæ,
Roboraque amplexos circum fulsisse dracones.
Non illum cultu populi propiore frequentant,
Sed cessere deis. Medio quùm Phœbus in axe est,
Aut cœlum nox atra tenet, pavet ipse sacerdos
Accessus, dominumque timet deprendere luci.
Hanc jubet immisso sylvam procumbere ferro :
Nam vicina operi, belloque intacta priori
Inter nudatos stabat densissima montes.
Sed fortes tremuere manus, motique verendâ
Majestate loci, si robora sacra ferirent,
In sua credebant redituras membra secures.
Implicitas magno Cæsar terrore cohortes
Ut vidit, primus raptam vibrare bipennem
Ausus, et aëriam ferro proscindere quercum,
Effatur merso violata in robora ferro :
Jam ne quis vestrûm dubitet subvertere sylvam,
Credite me fecisse nefas. Tunc paruit omnis
Imperiis non sublato secura pavore
Turba, sed expensâ superorum et Cæsaris irâ.
Procumbunt orni, nodosa impellitur ilex,
Sylvaque Dodones, et fluctibus altior alnus,
Et non plebeios luctus testata cupressus.
Tum primùm posuere comas, et fronde carentes
Admisere diem : propulsaque robore denso
Sustinuit se sylva cadens. Gemuere videntes
Gallorum populi : muris sed clausa juventus
Exultat. Quis enim læsos impunè putaret
Esse deos ?
Voici la traduction de Brébeuf : on sait qu’il était plus ampoulé encore que Lucain ; il gâte souvent son original en voulant le surpasser ; mais il y a toujours dans Brébeuf quelques vers heureux.
On voit auprès du camp une forêt sacrée,
Formidable aux humains, et des dieux révérée,
Dont le feuillage sombre, et les rameaux épais,
Du dieu de la clarté font mourir tous les traits.
Sous la noire épaisseur des ormes et des hêtres,
Les faunes, les sylvains, et les nymphes champêtres,
Ne vont point accorder aux accents de leurs voix
Le son des chalumeaux ou celui des hautbois.
Cette ombre, destinée à de plus noirs offices,
Cache aux yeux du soleil ses cruels sacrifices ;
Et les vœux criminels qui s’offrent en ces lieux
Offensent la nature en révérant les dieux.
Là, du sang des humains on voit suer les marbres,
On voit fumer la terre, en voit rougir les arbres :
Tout y ressent l’horreur ; et même les oiseaux
Ne se perchent jamais sur ces tristes rameaux.
Les sangliers, les lions, les bêtes les plus fières,
N’osent pas y chercher leur bauge ou leurs tanières.
La foudre, accoutumée à punir les forfaits,
Craint ce lieu si coupable, et n’y tombe jamais.
Là, de cent dieux divers les grossières images
Impriment l’épouvante, et forcent les hommages ;
La mousse et la pâleur de leurs membres hideux
Semblent mieux attirer les respects et les vœux :
Sous un air plus connu la divinité peinte
Trouverait moins d’encens, produirait moins de crainte ;
Tant aux faibles mortels il est bon d’ignorer
Les dieux qu’il leur faut craindre et qu’il faut adorer !
Là, d’une obscure source il coule une onde obscure,
Qui semble du Cocyte emprunter la teinture.
Souvent un bruit confus trouble ce noir séjour,
Et l’on entend mugir les roches d’alentour ;
Souvent du triste éclat d’une flamme ensoufrée
La forêt est couverte, et n’est pas dévorée ;
Et l’on a vu cent fois les troncs entortillés
De cérastes hideux et de dragons ailés.
Les voisins de ce bois si sauvage et si sombre
Laissent à ces démons son horreur et son ombre ;
Et le druide craint, en abordant ces lieux,
D’y voir ce qu’il adore, et d’y trouver ses dieux.
Il n’est rien de sacré pour des mains sacrilèges ;
Les dieux même, les dieux n’ont point de privilèges :
César veut qu’à l’instant leurs droits soient violés,
Les arbres abattus, les autels dépouillés ;
Et de tous les soldats les âmes étonnées
Craignent de voir contre eux retourner leurs cognées.
Il querelle leur crainte, il frémit de courroux,
Et, le fer à la main, porte les premiers coups :
Quittez, quittez, dit-il, l’effroi qui vous maîtrise ;
Si ces bois sont sacrés, c’est moi qui les méprise :
Seul j’offense aujourd’hui le respect de ces lieux,
Et seul je prends sur moi tout le courroux des dieux.
À ces mots tous les siens, cédant à leur contrainte,
Dépouillent le respect, sans dépouiller la crainte :
Les dieux parlent encore à ces cœurs agités ;
Mais quand Jules commande ils sont mal écoutés.
Alors on voit tomber sous un fer téméraire
Des chênes et des ifs aussi vieux que leur mère,
Des pins et des cyprès, dont les feuillages verts
Conservent le printemps au milieu des hivers.
À ces forfaits nouveaux tous les peuples frémissent ;
À ce fier attentat tous les prêtres gémissent.
Marseille seulement, qui le voit de ses tours,
Du crime des Latins fait son plus grand secours.
Elle croit que les dieux, d’un éclat de tonnerre,
Vont foudroyer César, et terminer la guerre.
J’avoue que toute la Pharsale n’est pas comparable à la Jérusalem délivrée ; mais au moins cet endroit fait voir combien la vraie grandeur d’un héros réel est au-dessus de celle d’un héros imaginaire, et combien les pensées fortes et solides surpassent ces inventions qu’on appelle des beautés poétiques, et que les personnes de bon sens regardent comme des contes insipides propres à amuser les enfants.
Le Tasse semble avoir reconnu lui-même sa faute, et il n’a pu s’empêcher de sentir que ces contes ridicules et bizarres, si fort à la mode alors non seulement en Italie, mais encore dans toute l’Europe, étaient absolument incompatibles avec la gravité de la poésie épique. Pour se justifier, il publia une préface dans laquelle il avança que tout son poëme était allégorique : L’armée des princes chrétiens, dit-il, représente le corps et l’ame ; Jérusalem est la figure du vrai bonheur, qu’on acquiert par le travail et avec beaucoup de difficulté ; Godefroy est l’ame, Tancrède, Renaud, etc., en sont les facultés ; le commun des soldats sont les membres du corps ; les diables sont à la fois figures et figurés, figura e figurato ; Armide et Isméno sont les tentations qui assiégent nos ames ; les charmes, les illusions de la forêt enchantée représentent les faux raisonnements, falsi sillogismi, dans lesquels nos passions nous entraînent.
Telle est la clef que le Tasse ose donner de son poëme. Il en use en quelque sorte avec lui-même comme les commentateurs ont fait avec Homère et avec Virgile : il se suppose des vues et des desseins qu’il n’avait pas probablement quand il fit son poëme ; ou si, par malheur, il les a eus, il est bien incompréhensible comment il a pu faire un si bel ouvrage avec des idées si alambiquées.
Si le diable joue dans son poëme le rôle d’un misérable charlatan, d’un autre côté tout ce qui regarde la religion y est exposé avec majesté, et, si je l’ose dire, dans l’esprit de la religion ; les processions, les litanies et quelques autres détails des pratiques religieuses sont représentés dans la Jérusalem délivrée sous une forme respectable : telle est la force de la poésie qui sait ennoblir tout, et étendre la sphère des moindres choses.
Il a eu l’inadvertance de donner aux mauvais esprits les noms de Pluton et d’Alecton, et d’avoir confondu les idées païennes avec les idées chrétiennes. Il est étrange que la plupart des poëtes modernes soient tombés dans cette faute : on dirait que nos diables et notre enfer chrétien auraient quelque chose de bas et de ridicule qui demanderait d’être ennobli par l’idée de l’enfer païen. Il est vrai que Pluton, Proserpine, Rhadamante, Tisiphone, sont des noms plus agréables que Belzébut et Astaroth ; nous rions du mot de diable, nous respectons celui de furie. Voilà ce que c’est que d’avoir le mérite de l’antiquité ; il n’y a pas jusqu’à l’enfer qui n’y gagne.
Sur la fin du seizième siècle, l’Espagne produisit un poëme épique célèbre par quelques beautés particulières qui y brillent, aussi bien que par la singularité du sujet, mais encore plus remarquable par le caractère de l’auteur.
Don Alonzo d’Ercilla y Cuniga, gentilhomme de la chambre de l’empereur Maximilien II, fut élevé dans la maison de Philippe II, et combattit à la bataille de Saint-Quentin où les Français furent défaits. Philippe, qui n’était point à cette bataille, moins jaloux d’acquérir de la gloire au-dehors que d’établir ses affaires au-dedans, retourna en Espagne. Le jeune Alonzo, entraîné par une insatiable avidité du vrai savoir, c’est-à-dire de connaître les hommes et de voir le monde, voyagea par toute la France, parcourut l’Italie et l’Allemagne, et séjourna long-temps en Angleterre. Tandis qu’il était à Londres, il entendit dire que quelques provinces du Pérou et du Chili avaient pris les armes contre les Espagnols leurs conquérants. Je dirai en passant que cette tentative des Américains pour recouvrer leur liberté est traitée de rébellion par les auteurs espagnols. La passion qu’il avait pour la gloire, et le désir de voir et d’entreprendre des choses singulières, l’entraînèrent dans ces pays du nouveau monde. Il alla au Chili à la tête de quelques troupes, et il y resta pendant tout le temps de la guerre.
Sur les frontières du Chili, du côté du sud, est une petite contrée montagneuse nommée Araucana, habitée par une race d’hommes plus robustes et plus féroces que tous les autres peuples de l’Amérique ; ils combattirent pour la défense de leur liberté avec plus de courage et plus long-temps que les autres Américains, et ils furent les derniers que les Espagnols soumirent. Alonzo soutint contre eux une pénible et longue guerre ; il courut des dangers extrêmes ; il vit et fit les actions les plus étonnantes, dont la seule récompense fut l’honneur de conquérir des rochers, et de réduire quelques contrées incultes sous l’obéissance du roi d’Espagne.
Pendant le cours de cette guerre, Alonzo conçut le dessein d’immortaliser ses ennemis en s’immortalisant lui-même. Il fut en même temps le conquérant et le poëte : il employa les intervalles de loisir que la guerre lui laissait, à en chanter les événements ; et, faute de papier, il écrivit la première partie de son poëme sur de petits morceaux de cuir, qu’il eut ensuite bien de la peine à arranger. Le poëme s’appelle Araucana, du nom de la contrée.
Il commence par une description géographique du Chili, et par la peinture des mœurs et des coutumes des habitants. Ce commencement, qui serait insupportable dans tout autre poëme, est ici nécessaire, et ne déplaît pas dans un sujet où la scène est par-delà l’autre tropique, et où les héros sont des sauvages qui nous auraient été toujours inconnus, s’il ne les avait pas conquis et célébrés. Le sujet, qui était neuf, a fait naître des pensées neuves. J’en présenterai une au lecteur pour échantillon, comme une étincelle du beau feu qui animait quelquefois l’auteur.
« Les Araucaniens, dit-il, furent bien étonnés de voir des créatures pareilles à des hommes, portant du feu dans leurs mains, et montés sur des monstres qui combattaient sous eux : ils les prirent d’abord pour des dieux descendus du ciel, armés du tonnerre, et suivis de la destruction ; et alors ils se soumirent, quoiqu’avec peine : mais dans la suite, s’étant familiarisés avec leurs conquérants, ils connurent leurs passions et leurs vices, et jugèrent que c’étaient des hommes ; alors, honteux d’avoir succombé sous des mortels semblables à eux, ils jurèrent de laver leur erreur dans le sang de ceux qui l’avaient produite, et d’exercer sur eux une vengeance exemplaire, terrible et mémorable. »
Il est à propos de faire connaître ici un endroit du deuxième chant, dont le sujet ressemble beaucoup au commencement de l’Iliade, et qui, ayant été traité d’une manière différente, mérite d’être mis sous les yeux des lecteurs qui jugent sans partialité. La première action de l’Araucana est une querelle qui naît entre les chefs des barbares, comme dans Homère entre Achille et Agamemnon. La dispute n’arrive pas au sujet d’une captive ; il s’agit du commandement de l’armée. Chacun de ces généraux sauvages vante son mérite et ses exploits ; enfin la dispute s’échauffe tellement qu’ils sont près d’en venir aux mains : alors un de ces caciques, nommé Colocolo, aussi vieux que Nestor, mais moins favorablement prévenu en sa faveur que le héros grec, fait la harangue suivante :
« Caciques, illustres défenseurs de la patrie, le désir ambitieux de commander n’est point ce qui m’engage à vous parler. Je ne me plains pas que vous disputiez avec tant de chaleur un honneur qui peut-être serait dû à ma vieillesse, et qui ornerait mon déclin : c’est ma tendresse pour vous ; c’est l’amour que je dois à ma patrie qui me sollicite à vous demander attention pour ma faible voix Hélas ! comment pouvons-nous avoir assez bonne opinion de nous-mêmes pour prétendre à quelque grandeur, et pour ambitionner des titres fastueux, nous qui avons été les malheureux sujets et les esclaves des Espagnols ? Votre colère, Caciques, votre fureur, ne devaient-elles pas s’exercer plutôt contre nos tyrans ? Pourquoi tournez-vous contre vous-mêmes ces armes qui pourraient exterminer vos ennemis et venger notre patrie ? Ah ! si vous voulez périr, cherchez une mort qui vous procure de la gloire : d’une main brisez un joug honteux, et de l’autre attaquez les Espagnols, et ne répandez pas dans une querelle stérile les précieux restes d’un sang que les dieux vous ont laissé pour vous venger. J’applaudis, je l’avoue, à la fière émulation de vos courages : ce même orgueil que je condamne, augmente l’espoir que je conçois. Mais que votre valeur aveugle ne combatte pas contre elle-même, et ne se serve pas de ses propres forces pour détruire le pays qu’elle doit défendre. Si vous êtes résolus de ne point cesser vos querelles, trempez vos glaives dans mon sang glacé. J’ai vécu trop long-temps : heureux qui meurt sans voir ses compatriotes malheureux, et malheureux par leur faute ! Ecoutez donc ce que j’ose vous proposer : Votre valeur, ô Caciques, est égale ; vous êtes tous également illustres par votre naissance, par votre pouvoir, par vos richesses, par vos exploits ; vos âmes sont également dignes de commander, également capables de subjuguer l’univers : ce sont ces présents célestes qui causent vos querelles. Vous manquez de chef, et chacun de vous mérite de l’être ; ainsi, puisqu’il n’y a aucune différence entre vos courages, que la force du corps décide ce que l’égalité de vos vertus n’aurait jamais décidé, etc. » Le vieillard propose alors un exercice digne d’une nation barbare, de porter une grosse poutre, et de déférer à qui en soutiendrait le poids plus long-temps, l’honneur du commandement.
Comme la meilleure manière de perfectionner notre goût est de comparer ensemble des choses de même nature, opposez le discours de Nestor à celui de Colocolo, et renonçant à cette adoration que nos esprits, justement préoccupés, rendent au grand nom d’Homère, pesez les deux harangues dans la balance de l’équité et de la raison.
Après qu’Achille, instruit et inspiré par Minerve, déesse de la sagesse, a donné à Agamemnon les noms d’ivrogne et de chien, le sage Nestor se lève pour adoucir les esprits irrités de ces deux héros, et parle ainsi : « Quelle satisfaction sera-ce aux Troyens, lorsqu’ils entendront parler de vos discordes ? Votre jeunesse doit respecter mes années et se soumettre à mes conseils. J’ai vu autrefois des héros supérieurs à vous. Non, mes yeux ne verront jamais des hommes semblables à l’invincible Pirithoüs, au brave Cinéus, au divin Thésée, etc… J’ai été à la guerre avec eux, et quoique je fusse jeune, mon éloquence persuasive avait du pouvoir sur leurs esprits ; ils écoutaient Nestor : jeunes guerriers, écoutez donc les avis que vous donne ma vieillesse. Atride, vous ne devez pas garder l’esclave d’Achille : fils de Thétis, vous ne devez pas traiter avec hauteur le chef de l’armée. Achille est le plus grand, le plus courageux des guerriers ; Agamemnon est le plus grand des rois, etc. » Sa harangue fut infructueuse ; Agamemnon loua son éloquence, et méprisa son conseil.
Considérez, d’un côté, l’adresse avec laquelle le barbare Colocolo s’insinue dans l’esprit des Caciques, la douceur respectable avec laquelle il calme leur animosité, la tendresse majestueuse de ses paroles ; combien l’amour du pays l’anime, combien les sentiments de la vraie gloire pénètrent son cœur ; avec quelle prudence il loue leur courage en réprimant leur fureur ; avec quel art il ne donne la supériorité à aucun : c’est un censeur, un panégyriste adroit ; aussi tous se soumettent à ses raisons, confessant la force de son éloquence, non par de vaines louanges, mais par une prompte obéissance. Qu’on juge, d’un autre côté, si Nestor est si sage de parler avec tant de sagesse, si c’est un moyen sûr de s’attirer de l’attention des princes grecs, que de les rabaisser et de les mettre au-dessous de leurs aïeux ; si toute l’assemblée peut entendre dire avec plaisir à Nestor qu’Achille est le plus courageux des chefs qui sont là présents. Après avoir comparé le babil présomptueux et impoli de Nestor avec le discours modeste et mesuré de Colocolo, l’odieuse différence qu’il met entre le rang d’Agamemnon et le mérite d’Achille, avec cette portion égale de grandeur et de courage attribuée avec art à tous les Caciques, que le lecteur prononce ; et s’il y a un général dans le monde qui souffre volontiers qu’on lui préfère son inférieur pour le courage ; s’il y a une assemblée qui puisse supporter sans s’émouvoir un harangueur qui, leur parlant avec mépris, vante leurs prédécesseurs à leurs dépens, alors Homère pourra être préféré à Alonzo dans ce cas particulier.
Il est vrai que si Alonzo est dans un seul endroit supérieur à Homère, il est dans tout le reste au-dessous du moindre des poëtes : on est étonné de le voir tomber si bas, après avoir pris un vol si haut. Il y a sans doute beaucoup de feu dans ses batailles, mais nulle invention, nul plan, point de variété dans les descriptions, point d’unité dans le dessin. Ce poëme est plus sauvage que les nations qui en font le sujet. Vers la fin de l’ouvrage, l’auteur, qui est un des premiers héros du poëme, fait pendant la nuit une longue et ennuyeuse marche, suivi de quelques soldats ; et, pour passer le temps, il fait naître entre eux une dispute au sujet de Virgile, et principalement sur l’épisode de Didon. Alonzo saisit cette occasion pour entretenir ses soldats de la mort de Didon, telle qu’elle est rapportée par les anciens historiens ; et afin de mieux donner le démenti à Virgile, et de restituer à la reine de Carthage sa réputation, il s’amuse à en discourir pendant deux chants entiers.
Ce n’est pas d’ailleurs un défaut médiocre de son poëme d’être composé de trente-six chants très-longs. On peut supposer avec raison qu’un auteur qui ne sait ou qui ne peut s’arrêter, n’est pas propre à fournir une telle carrière.
Un si grand nombre de défauts n’a pas empêché le célèbre Michel Cervantes de dire que l’Araucana peut être comparé avec les meilleurs poëmes d’Italie. L’amour aveugle de la patrie a sans doute dicté ce faux jugement à l’auteur espagnol. Le véritable et solide amour de la patrie consiste à lui faire du bien, et à contribuer à sa liberté autant qu’il nous est possible ; mais disputer seulement sur les auteurs de notre nation, nous vanter d’avoir parmi nous de meilleurs poëtes que nos voisins, c’est plutôt sot amour de nous-mêmes qu’amour de notre pays.
On trouvera ici, touchant Milton, quelques particularités omises dans l’abrégé de sa vie qui est au-devant de la traduction française de son Paradis perdu. Il n’est pas étonnant qu’ayant recherché avec soin en Angleterre tout ce qui regarde ce grand homme, j’aie découvert des circonstances de sa vie que le public ignore.
Milton, voyageant en Italie dans sa jeunesse, vit représenter à Milan une comédie intitulée, Adam, ou le Péché originel, écrite par un certain Andreino, et dédiée à Marie de Médicis, reine de France. Le sujet de cette comédie était la chute de l’homme. Les acteurs étaient Dieu le père, les diables, les anges, Adam, Ève, le serpent, la mort, et les sept péchés mortels. Ce sujet, digne du génie absurde du théâtre de ce temps-là, était écrit d’une manière qui répondait au dessein.
La scène s’ouvre par un chœur d’anges, et Michel parle ainsi au nom de ses confrères : « Que l’arc-en-ciel soit l’archet du violon du firmament ; que les sept planètes soient les sept notes de notre musique ; que le temps batte exactement la mesure ; que les vents jouent de l’orgue, etc. » Toute la pièce est dans ce goût. J’avertis seulement les Français qui en riront, que notre théâtre ne valait guère mieux alors ; que la Mort de saint Jean-Baptiste, et cent autres pièces, sont écrites dans ce style ; mais que nous n’avions ni Pastor fido, ni Aminte.
Milton, qui assista à cette représentation, découvrit à travers l’absurdité de l’ouvrage la sublimité cachée du sujet. Il y a souvent dans des choses où tout paraît ridicule au vulgaire, un coin de grandeur qui ne se fait apercevoir qu’aux hommes de génie. Les sept péchés mortels dansant avec le diable, sont assurément le comble de l’extravagance et de la sottise ; mais l’univers rendu malheureux par la faiblesse d’un homme, les bontés et les vengeances du créateur, la source de nos malheurs et de nos crimes, sont des objets dignes du pinceau le plus hardi : il y a surtout dans ce sujet je ne sais quelle horreur ténébreuse, un sublime sombre et triste qui ne convient pas mal à l’imagination anglaise. Milton conçut le dessein de faire une tragédie de la farce d’Andreino : il en composa même un acte et demi. Ce fait m’a été assuré par des gens de lettres qui le tenaient de sa fille, laquelle est morte lorsque j’étais à Londres.
La tragédie de Milton commençait par ce monologue de Satan, qu’on voit dans le quatrième chant de son poëme épique : c’est lorsque cet esprit de révolte, s’échappant du fond des enfers, découvre le soleil qui sortait des mains du créateur :
Toi, sur qui mon tyran prodigue ses bienfaits,
Soleil, astre de feu, jour heureux que je hais,
Jour qui fais mon supplice, et dont mes yeux s’étonnent,
Toi qui sembles le dieu des cieux qui t’environnent,
Devant qui tout éclat disparaît et s’enfuit,
Qui fais pâlir le front des astres de la nuit ;
Image du Très-Haut qui régla ta carrière,
Hélas ! j’eusse autrefois éclipsé ta lumière ;
Sur la voûte des cieux élevé plus que toi,
Le trône où tu t’assieds s’abaissait devant moi.
Je suis tombé ; l’orgueil m’a plongé dans l’abyme.
Dans le temps qu’il travaillait à cette tragédie, la sphère de ses idées s’élargissait à mesure qu’il pensait. Son plan devint immense sous sa plume ; et enfin, au lieu d’une tragédie qui, après tout, n’eût été que bizarre et non intéressante, il imagina un poëme épique, espèce d’ouvrage dans lequel les hommes sont convenus d’approuver souvent le bizarre sous le nom du merveilleux.
Les guerres civiles d’Angleterre ôtèrent long-temps à Milton le loisir nécessaire pour l’exécution d’un si grand dessein. Il était né avec une passion extrême pour la liberté : ce sentiment l’empêcha toujours de prendre parti pour aucune des sectes qui avaient la fureur de dominer dans sa patrie ; il ne voulut fléchir sous le joug d’aucune opinion humaine, et il n’y eut point d’église qui pût se vanter de compter Milton pour un de ses membres. Mais il ne garda point cette neutralité dans les guerres civiles du roi et du parlement : il fut un des plus ardents ennemis de l’infortuné roi Charles I ; il entra même assez avant dans la faveur de Cromwell ; et, par une fatalité qui n’est que trop commune, ce zélé républicain fut le serviteur d’un tyran. Il fut secrétaire d’Olivier Cromwell, de Richard Cromwell, et du parlement qui dura jusqu’au temps de la restauration. Les Anglais employèrent sa plume pour justifier la mort de leur roi, et pour répondre au livre que Charles II avait fait écrire par Saumaise au sujet de cet événement tragique. Jamais cause ne fut plus belle, et ne fut si mal plaidée de part et d’autre. Saumaise défendit en pédant le parti d’un roi mort sur l’échafaud, d’une famille royale errante dans l’Europe, et de tous les rois même de l’Europe, intéressés dans cette querelle. Milton soutint en mauvais déclamateur la cause d’un peuple victorieux qui se vantait d’avoir jugé son prince selon les lois. La mémoire de cette révolution étrange ne périra jamais chez les hommes, et les livres de Saumaise et de Milton sont déjà ensevelis dans l’oubli. Milton, que les Anglais regardent aujourd’hui comme un poëte divin, était un très-mauvais écrivain en prose.
Il avait cinquante-deux ans lorsque la famille royale fut rétablie. Il fut compris dans l’amnistie que Charles II donna, aux ennemis de son père ; mais il fut déclaré, par l’acte même de l’amnistie, incapable de posséder aucune charge dans le royaume. Ce fut alors qu’il commença son poëme épique, à l’âge où Virgile avait fini le sien. À peine avait-il mis la main à cet ouvrage, qu’il fut privé de la vue. Il se trouva pauvre, abandonné, et aveugle, et ne fut point découragé. Il employa neuf années à composer le Paradis perdu. Il avait alors très-peu de réputation ; les beaux esprits de la cour de Charles II ou ne le connaissaient pas, ou n’avaient pour lui nulle estime. Il n’est pas étonnant qu’un ancien secrétaire de Cromwell, vieilli dans la retraite, aveugle et sans biens, fût ignoré ou méprisé dans une cour qui avait fait succéder à l’austérité du gouvernement du protecteur toute la galanterie de la cour de Louis XIV, et dans laquelle on ne goûtait que les poésies efféminées, la mollesse de Waller, les satires du comte de Rochester, et l’esprit de Gowley.
Une preuve indubitable qu’il avait très-peu de réputation, c’est qu’il eut beaucoup de peine à trouver un libraire qui voulût imprimer son Paradis perdu : le titre seul révoltait, et tout ce qui avait rapport à la religion était alors hors de mode. Enfin, Thompson lui donna trente pistoles de cet ouvrage, qui a valu depuis plus de cent mille écus aux héritiers de ce Thompson ; encore ce libraire avait-il si peur de faire un mauvais marché, qu’il stipula que la moitié de ces trente pistoles ne serait payable qu’en cas qu’on fît une seconde édition du poëme : édition que Milton n’eut jamais la consolation de voir. Il resta pauvre et sans gloire : son nom doit augmenter la liste des grands génies persécutés par la fortune.
Le Paradis perdu fut donc négligé à Londres, et Milton mourut sans se douter qu’il aurait un jour de la réputation. Ce fut le lord Sommers et le docteur Atterbury, depuis évêque de Rochester, qui voulurent enfin que l’Angleterre eût un poëme épique. Ils engagèrent les héritiers de Thompson à faire une belle édition du Paradis perdu. Leur suffrage en entraîna plusieurs : depuis, le célèbre Addisson écrivit en forme pour prouver que ce poème égalait ceux de Virgile et d’Homère. Les Anglais commencèrent à se le persuader, et la réputation de Milton fut fixée.
Il peut avoir imité plusieurs morceaux du grand nombre de poèmes latins faits de tout temps sur ce sujet, l’Adamus exul de Grotius, un nommé Mazen ou Mazenius, et beaucoup d’autres, tous inconnus au commun des lecteurs. Il a pu prendre dans le Tasse la description de l’enfer, le caractère de Satan, le conseil des démons : imiter ainsi, ce n’est point être plagiaire, c’est lutter, comme dit Boileau, contre son original : c’est enrichir sa langue des beautés des langues étrangères ; c’est nourrir son génie et l’accroître du génie des autres ; c’est ressembler à Virgile qui imita Homère. Sans doute Milton a jouté contre le Tasse avec des armes illégales ; la langue anglaise ne pouvait rendre l’harmonie des vers italiens :
Chiama gli abitatori dell’ ombre eterne
Il rauco suon della tartarea tromba ;
Treman le spaziose atre caverne,
E l’aer cieco a quel rumor rimbomba, etc.
Cependant Milton a trouvé l’art d’imiter heureusement tous ces beaux morceaux. Il est vrai que ce qui n’est qu’un épisode dans le Tasse, est le sujet même dans Milton ; il est encore vrai que, sans la peinture des Amours d’Adam et d’Eve, comme sans l’amour de Renaud et d’Armide, les diables de Milton et du Tasse n’auraient pas eu grand succès. Le judicieux Despréaux, qui a presque toujours eu raison, excepté contre Quinault, a dit à tous les poëtes :
Eh ! quel objet enfin à présenter aux yeux
Que le diable toujours hurlant contre les cieux !
Je crois qu’il y a deux causes du succès que le Paradis perdu aura toujours : la première, c’est l’intérêt qu’on prend à deux créatures innocentes et fortunées, qu’un être puissant et jaloux rend par sa séduction, coupables et malheureuses ; la seconde est la beauté des détails.
Les Français riaient encore quand on leur disait que l’Angleterre avait un poëme épique dont le sujet était le diable combattant contre Dieu, et un serpent qui persuade à une femme de manger une pomme ; ils ne croyaient pas qu’on pût faire sur ce sujet autre chose que des vaudevilles. Je fus le premier qui fis connaître aux Français quelques morceaux de Milton et de Shakespeare. M. du Pré de Saint-Maur donna une traduction en prose française de ce poëme singulier. On fut étonné de trouver, dans un sujet qui paraît si stérile, une si grande fertilité d’imagination ; on admira les traits majestueux avec lesquels il ose peindre Dieu, et le caractère encore plus brillant qu’il donne au diable ; on lut avec beaucoup de plaisir la description du jardin d’Éden, et des amours innocents d’Adam et d’Eve. En effet, il est à remarquer que, dans tous les autres poëmes, l’amour est regardé comme une faiblesse ; dans Milton seul il est une vertu. Le poëte a su lever d’une main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de cette passion ; il transporte le lecteur dans le jardin des délices ; il semble lui faire goûter les voluptés pures dont Adam et Eve sont remplis : il ne s’élève pas au-dessus de la nature humaine, mais au-dessus de la nature humaine corrompue ; et comme il n’y a point d’exemple d’un pareil amour, il n’y en a point d’une pareille poésie.
Mais tous les critiques judicieux, dont la France est pleine, se réunirent à trouver que le diable parle trop souvent et trop long-temps de la même chose. En admirant plusieurs idées sublimes, ils jugèrent qu’il y en a plusieurs d’outrées, et que l’auteur n’a rendues que puériles en s’efforçant de les faire grandes. Ils condamnèrent unanimement cette futilité avec laquelle Satan fait bâtir une salle d’ordre dorique au milieu de l’enfer, avec des colonnes d’airain et de beaux chapiteaux d’or pour haranguer les diables, auxquels il venait de parler tout aussi bien en plein air. Pour comble de ridicule, les grands diables, qui auraient occupé trop de place dans ce parlement d’enfer, se transforment en pygmées, afin que tout le monde puisse se trouver à l’aise au conseil.
Après la tenue des états infernaux, Satan s’apprête à sortir de l’abyme ; il trouve la mort à la porte, qui veut se battre contre lui : ils étaient prêts à en venir aux mains, quand le péché, monstre féminin, à qui des dragons sortent du ventre, court au-devant de ces deux champions. « Arrête, ô mon père, dit-il au diable ; arrête, ô mon fils, dit-il à la mort. Et qui es-tu donc, répond le diable, toi qui m’appelles ton père ? Je suis le péché, réplique ce monstre ; tu accouchas de moi dans le ciel ; je sortis de ta tête par le côté gauche ; tu devins bientôt amoureux de moi ; nous couchâmes ensemble ; j’entraînai beaucoup de chérubins dans ta révolte ; j’étais grosse, quand la bataille se donna dans le ciel ; nous fûmes précipités ensemble ; j’accouchai dans l’enfer, et ce fut ce monstre que tu vois dont je fus père ; il est ton fils et le mien : à peine fut-il né qu’il viola sa mère, et qu’il me fit tous ces enfans que tu vois, qui sortent à tous moments de mes entrailles, qui y rentrent, et qui les déchirent. »
Après cette dégoûtante et abominable histoire, le péché ouvre à Satan les portes de l’enfer ; il laisse les diables sur le bord du Phlégéton, du Styx et du Léthé : les uns jouent de la harpe, les autres courent la bague ; quelques-uns disputent sur la grâce et sur la prédestination. Cependant Satan voyage dans les espaces imaginaires : il tombe dans le vide, et il tomberait encore si une nuée ne l’avait repoussé en haut. Il arrive dans le pays du chaos ; il traverse le Paradis des fous, the paradise of fools (c’est l’un des endroits qui ne sont pas traduits en français) : il trouve dans ce paradis des indulgences, les Agnus Dei, les chapelets, les capuchons et les scapulaires des moines.
Voilà des imaginations, dont tout lecteur sensé a été révolté ; et il faut que le poëme soit bien beau d’ailleurs pour qu’on ait pu le lire, malgré l’ennui que doit causer cet amas de folies désagréables.
La guerre entre les bons et les mauvais anges a paru aussi aux connaisseurs un épisode où le sublime est trop noyé dans l’extravagant. Le merveilleux même doit être sage ; il faut qu’il conserve un air de vraisemblance, et qu’il soit traité avec goût. Les critiques les plus judicieux, n’ont trouvé dans cet endroit ni goût, ni vraisemblance, ni raison : ils ont regardé comme une grande faute contre le goût, la peine que prend Milton de peindre le caractère de Raphaël, de Michel, d’Abdiel, d’Uriel, de Moloc, de Nisroth, d’Astaroth, tous êtres imaginaires dont le lecteur ne peut se former aucune idée, et auxquels on ne peut prendre aucun intérêt. Homère, en parlant de ses dieux, les caractérisait par leurs attributs qu’on connaissait ; mais un lecteur chrétien a envie de rire quand on veut lui faire connaître à fond Nisroth, Moloc et Abdiel. On a reproché à Homère de longues et inutiles harangues, et surtout les plaisanteries de ses héros ; comment souffrir dans Milton les harangues et les railleries des anges et des diables pendant la bataille qui se donne dans le ciel ? Ces mêmes critiques ont jugé que Milton péchait contre le vraisemblable, d’avoir placé du canon dans l’armée de Satan, et d’avoir armé d’épées tous ces esprits qui ne pouvaient se blesser ; car il arrive que, lorsque je ne sais quel ange a coupé en deux je ne sais quel diable, les deux parties du diable se réunissent dans le moment.
Ils ont trouvé que Milton choquait évidemment la raison par une contradiction inexcusable, lorsque Dieu le père envoie ses fidelles anges combattre, réduire, et punir les rebelles. « Allez, dit Dieu à Michel et à Gabriel, poursuivez mes ennemis jusqu’aux extrémités du ciel ; précipitez-les, loin de Dieu et de leur bonheur, dans le Tartare qui ouvre déjà son brûlant chaos pour les engloutir. » Comment se peut-il qu’après un ordre si positif la victoire reste indécise ? et pourquoi Dieu donne-t-il un ordre inutile ? il parle, il n’est point obéi ; il veut vaincre, et on lui résiste : il manque à la fois de prévoyance et de pouvoir. Il ne devait point ordonner à ses anges de faire ce que son fils unique seul devait faire.
C’est ce grand nombre de fautes grossières qui fit sans doute dire à Dryden, dans sa préface sur l’Enéide, que Milton ne vaut guère mieux que notre Chapelain et notre le Moine ; mais aussi ce sont les beautés admirables de Milton, qui ont fait dire à ce même Dryden, que la nature l’avait formé de l’ame d’Homère et de celle de Virgile. Ce n’est pas la première fois qu’on a porté du même ouvrage des jugements contradictoires. Quand on arrive à Versailles, du côté de la cour, on voit un vilain petit bâtiment écrasé, avec sept croisées de face, accompagné de tout ce que l’on a pu imaginer de plus mauvais goût ; quand on le regarde du côté des jardins, on voit un palais immense, dont les beautés peuvent racheter les défauts.
Lorsque j’étais à Londres, j’osai composer en anglais un petit essai[213] sur la poésie épique, dans lequel je pris la liberté de dire que nos bons juges français ne manqueraient pas de relever toutes les fautes dont je viens de parler. Ce que j’avais prévu est arrivé ; et la plupart des critiques de ce pays-ci ont jugé, autant qu’on le peut faire sur une traduction, que le Paradis perdu est un ouvrage plus singulier que naturel, plus plein d’imagination que de grâces, et de hardiesse que de choix, dont le sujet est tout idéal, et qui semble n’être pas fait pour l’homme.
FIN DE L’ESSAI SUR LA POÉSIE ÉPIQUE.
Les notes relatives à cette poésie épique se trouvent après l’à propos de l’édition.
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[1] Voyez les notes du sixième chant.
[2] L'auteur avait écrit ce morceau en anglais, lorsqu'on imprima la Henriade à Londres.
[3] La première édition, donnée in-8°, en 1723, commençait ainsi :
Je chante les combats, et ce roi généreux
Qui força les Français à devenir heureux,
Qui dissipa la ligue, et fit trembler l’Ibère,
Qui fut de ses sujets le vainqueur et le père,
Dans Paris subjugué fit adorer ses lois,
Et fut l’amour du monde, et l’exemple des rois.
Muse, raconte-moi quelle haine obstinée
Arma contre Henri la France mutinée,
Et comment nos aïeux, à leur perte courants,
Au plus juste des rois préféraient des tyrans.
Nous rapporterons, au sujet de cette variante, une anecdote singulière.
M. de Voltaire faisait imprimer à Londres, en 1726, une édition de la Henriade. Il y avait alors à Londres un Grec natif de Smyrne, nommé Dadiki, interprète du roi d’Angleterre ; il vit par hasard la première feuille du poëme où était ce vers :
Qui força les Français à devenir heureux :
il alla trouver l’auteur, et lui dit : Monsieur, je suis du pays d’Homère ; il ne commençait point ses poëmes par un trait d’esprit, par une énigme. L’auteur le crut, et corrigea ce commencement de la manière qu’on voit aujourd’hui.
Au reste, l’édition de 1723 fut faite par l’abbé Desfontaines, sur un manuscrit informe dont il s’était emparé ; et le même Desfontaines en fit une autre à Evreux, qui est extrêmement rare, et dans laquelle il inséra des vers de sa façon.
[4] Henri III, roi de France, l’un des principaux personnages de ce poëme, y est toujours nommé Valois, nom de la branche royale dont il était.
[5] Henri III (Valois), étant duc d’Anjou, avait commandé les armées de Charles IX, son frère, contre les protestants, et avait gagné à dix-huit ans les batailles de Jarnac et de Moncontour.
[6] Le duc d’Anjou fut élu roi de Pologne par les mouvements que se donna Jean de Montluc, évêque de Valence, ambassadeur de France en Pologne ; et Henri n’alla qu’à regret recevoir cette couronne : mais, ayant appris, en 1574, la mort de son frère, il ne tarda point à revenir en France.
[7] C’étaient eux qu’on appelait les mignons de Henri III. Saint-Luc, Livarot, Villequier, Duguast, et Maugiron, eurent part aussi à sa faveur et à ses débauches. Il est certain qu’il eut pour Quélus une passion capable des plus grands excès. Dans sa première jeunesse on lui avait déjà reproché ses goûts : il avait eu une amitié fort équivoque pour ce même duc de Guise, qu’il fit depuis tuer à Blois. Le docteur Boucher, dans son livre De justâ Henrici tertii abdicatione, ose avancer que la haine de Henri III pour le cardinal de Guise n’avait d’autre fondement que les refus qu’il en avait essuyés dans sa jeunesse ; mais ce conte ressemble à toutes les autres calomnies dont le livre de Boucher est rempli.
Henri III mêlait avec ses mignons la religion à la débauche ; il faisait avec eux des retraites, des pélerinages, et se donnait la discipline. Il institua la confrérie de la mort, soit pour la mort d’un de ses mignons, soit pour celle de la princesse de Condé sa maîtresse : les capucins et les minimes étaient les directeurs des confrères, parmi lesquels il admit quelques bourgeois de Paris ; ces confrères étaient vêtus d’une robe d’étamine noire avec un capuchon. Dans une autre confrérie toute contraire, qui était celle des pénitents blancs, il n’admit que ses courtisans. Il était persuadé, aussi bien que certains théologiens de son temps, que ces momeries expiaient les péchés d’habitude : on tient que les statuts de ces confrères, leurs habits, leurs règles, étaient des emblêmes de ses amours, et que le poëte Desportes, abbé de Tyron, l’un des plus fins courtisans de ce temps-là, les avait expliqués dans un livre qu’il jeta depuis au feu.
Henri III vivait d’ailleurs dans la mollesse et dans l’afféterie d’une femme coquette ; il couchait avec des gants d’une peau particulière, pour conserver la beauté de ses mains, qu’il avait effectivement plus belles que toutes les femmes de sa cour ; il mettait sur son visage une pâte préparée et une espèce de masque par-dessus : c’est ainsi qu’en parle le livre des Hermaphrodites, qui circonstancie les moindres détails sur son coucher, sur son lever, et sur ses habillements. Il avait une exactitude scrupuleuse sur la propreté dans la parure : il était si attaché à ces petitesses, qu’il chassa un jour le duc d’Épernon de sa présence, parce qu’il s’était présenté devant lui sans escarpins blancs et avec un habit mal boutonné.
Quélus fut tué en duel le 27 avril 1578.
Louis de Maugiron, baron d’Ampus, était l’un des mignons pour qui Henri III eut le plus de faiblesse : c’était un jeune homme d’un grand courage et d’une grande espérance. Il avait fait de fort belles actions au siége d’Issoire, où il avait eu le malheur de perdre un œil. Cette disgrâce lui laissait encore assez de charmes pour être infiniment du goût du roi ; on le comparait à la princesse d’Eboli, qui, étant borgne comme lui, était dans le même temps maîtresse de Philippe II, roi d’Espagne. On dit que ce fut pour cette princesse et pour Maugiron qu’un Italien fit ces quatre beaux vers renouvelés depuis :
Lumine Acon dextro, capta est Leonida sinistro,
Et poterat forma vincere uterque deos :
Parve puer, lumen quod habes concede puellæ ;
Sic tu cæcus Amor, sic erit illa Venus.
Maugiron fut tué en servant Quélus dans sa querelle.
Paul Stuart de Caussade de Saint-Maigrin, gentilhomme d’auprès de Bordeaux, fut aimé de Henri III autant que Quélus et Maugiron, et mourut d’une manière aussi tragique ; il fut assassiné le 21 juillet de la même année, dans la rue Saint-Honoré, sur les onze heures du soir, en revenant du Louvre. Il fut porté à ce même hôtel de Boissy où étaient morts ses deux amis ; il y mourut le lendemain de trente-quatre blessures qu’il avait reçues la veille. Le duc de Guise le balafré fut soupçonné de cet assassinat, parce que Saint-Maigrin s’était vanté d’avoir couché avec la duchesse de Guise. Les mémoires du temps rapportent que le duc de Mayenne fut reconnu, parmi les assassins, à sa barbe large et à sa main faite en épaule de mouton. Le duc de Guise ne passait pourtant point pour un homme trop sévère sur la conduite de sa femme ; et il n’y a pas d’apparence que le duc de Mayenne, qui n’avait jamais fait aucune action de lâcheté, se fût avili jusqu’à se mêler dans une troupe de vingt assassins pour tuer un seul homme.
Le roi baisa Saint-Maigrin, Quélus et Maugiron, après leur mort, les fit raser, et garda leurs blonds cheveux ; il ôta de sa main à Quélus les boucles d’oreilles qu’il lui avait attachées lui-même. M. de l’Etoile dit que ces trois mignons moururent sans aucune religion ; Maugiron en blasphémant, Quélus en disant à tout moment : Ah ! mon roi, mon roi ! sans dire un seul mot de Jésus-Christ ni de la Vierge. Ils furent enterrés à Saint-Paul : le roi leur fit élever dans cette église trois tombeaux de marbre, sur lesquels étaient leurs figures à genoux ; leurs tombeaux furent chargés d’épitaphes en prose et en vers, en latin et en français : on y comparait Maugiron à Horatius Coclès et Annibal, parce qu’il était borgne comme eux. On ne rapporte point ici ces épitaphes, quoiqu’elles ne se trouvent que dans les antiquités de Paris, imprimées sous le règne de Henri III. Il n’y a rien de remarquable ni de trop bon dans ces monuments : ce qu’il y a de meilleur est l’épitaphe de Quélus :
Non injuriam, sed mortem patienter tulit ;
Il ne put souffrir un outrage,
Et souffrit constamment la mort.
[8] Voyez sur Joyeuse les notes du troisième chant.
Henri IV, le héros de ce poëme, y est appelé indifféremment Bourbon ou Henri. Il naquit à Pau en Béarn (aujourd’hui département des Basses-Pyrénées), le 13 décembre 1553, et fut assassiné à Paris, dans la rue de la Féronnerie, le 14 mai 1610, par un monstre nommé Ravaillac.
[9] Édition de 1723.
Troublant tout dans Paris, et, du haut de ses tours,
De Rome et de l’Espagne appelant les secours ;
De l’autre paraissaient les soutiens de la France,
Divisés par leur secte, unis par la vengeance ;
Henri de leurs desseins était l’ame et l’appui ;
Leurs cœurs impatients volaient tous après lui.
On eût dit que l’armée, à son pouvoir soumise,
Ne connaissait qu’un chef, et n’avait qu’une église.
Vous le vouliez ainsi, grand Dieu, dont les desseins
Par de secrets ressorts inconnus aux humains,
Confondant des ligués la superbe espérance,
Destinaient aux Bourbons l’empire de la France :
Déjà les deux partis, etc.
Ce vers,
De Rome et de l’Espagne appelant les secours,
a été d’abord remplacé par celui-ci :
De la superbe Espagne appelant les secours.
Enfin, dans l’édition de 1775, M. de Voltaire a mis :
Des soldats de l’Espagne appelant les secours.
[10] Saint Louis, neuvième du nom, roi de France, est la tige de la branche des Bourbons.
[11] Éditions de 1728, 1740, etc.
Ils savent que les lois, les droits sacrés du sang,
Que surtout la vertu vous appelle à mon rang.
[12] Henri IV, roi de Navarre, avait été solennellement excommunié par le pape Sixte V dès l’an 1585, trois ans avant l’événement dont il est ici question. Le pape, dans sa bulle, l’appelle génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon, le prive, lui et toute la maison de Condé, à jamais, de tous leurs domaines et fiefs, et les déclare surtout incapables de succéder à la couronne.
Quoiqu’alors le roi de Navarre et le prince de Condé fussent en armes à la tête des protestants, le parlement, toujours attentif à conserver l’honneur et les libertés de l’état, fit contre cette bulle les remontrances les plus fortes ; et Henri IV fit afficher dans Rome, à la porte du Vatican, que Sixte-Quint, soi-disant pape, en avait menti, et que c’était lui-même qui était hérétique, etc.
[13] Édition de 1723.
Les moments nous sont chers, et le vent nous seconde :
Allez, qu’à mes desseins votre zèle réponde ;
Partez, je vous attends pour signaler mes coups.
Qui veut vaincre et régner ne combat point sans vous.
Il dit, et le héros, etc.
[14] C’était Henri, prince de Condé, fils de Louis, tué à Jarnac. Henri de Condé était l’espérance du parti protestant. Il mourut à Saint-Jean d’Angely, à l’âge de trente-cinq ans, en 1585. Sa femme, Charlotte de la Trimouille, fut accusée de sa mort. Elle était grosse de trois mois lorsque son mari mourut, et accoucha six mois après de Henri de Condé, second du nom, qu’une tradition populaire et ridicule fait naître treize mois après la mort de son père.
Larrey a suivi cette tradition dans son Histoire de Louis XIV, histoire où le style, la vérité et le bon sens sont également négligés.
[15] Édition de 1723.
Déjà des Neustriens il franchit la campagne ;
De tous ses favoris Sully seul l’accompagne ;
Sully, qui dans la guerre et dans la paix fameux,
Intrépide soldat, courtisan vertueux,
Dans les plus grands emplois signalant sa prudence,
Servit également et son maître et la France,
Heureux si, mieux instruit de la divine loi,
Il eût fait pour son Dieu ce qu’il fit pour son roi !
À travers deux rochers, etc.
L’amitié de M. de Voltaire pour M. le duc de Sully l’avait engagé à donner Sully pour confident à Henri IV dans son poëme. Cependant le rôle que Sully pouvait jouer dans la Henriade, qui se termine à la reddition de Paris, était trop inférieur à celui qu’il a joué depuis dans l’histoire. M. de Voltaire, ayant eu des raisons très-justes et très-graves de se plaindre de M. le duc de Sully, a corrigé ce défaut, a substitué le sage Mornay à Sully ; et ne pouvant le rendre intéressant en le faisant agir, il lui a donné ce caractère original et sublime qu’il n’eût pu supposer à Sully, ou à quelque, autre ami de Henri IV, sans trop s’écarter de l’histoire.
[16] Duplessis Mornay, le plus vertueux et le plus grand homme du parti protestant, naquit à Buy, près Magny (département de Seine-et-Oise), le 5 novembre 1549. Il savait le latin et le grec parfaitement, et l’hébreu autant qu’on peut le savoir ; ce qui était un prodige alors dans un gentilhomme. Il servit sa religion et son maître de sa plume et de son épée. Ce fut lui que Henri IV, étant roi de Navarre, envoya à Elisabeth, reine d’Angleterre. Il n’eut jamais d’autres instructions de son maître qu’un blanc-signé. Il réussit dans presque toutes ses négociations, parce qu’il était un vrai politique, et non un intrigant. Ses lettres passent pour être écrites avec beaucoup de force et de sagesse. Lorsque Henri IV eut changé de religion, Duplessis Mornay lui en fit des reproches, et se retira de sa cour. On l’appelait le pape des Huguenots. Tout ce qu’on dit de son caractère dans le poëme, est conforme à l’histoire.
La raison qui porta l’auteur à choisir le personnage de Mornay, c’est ce caractère de philosophie qui n’appartient qu’à lui, et qu’on trouve développé au chant huitième :
Et son rare courage, ennemi des combats,
Sait affronter la mort, et ne la donne pas.
Et au chant sixième :
Il marche en philosophe où l’honneur le conduit,
Condamne les combats, plaint son maître et le suit.
[17] On lève l’ancre, on part ; on fuit loin de la terre ;
On aborde bientôt les champs de l’Angleterre :
Henri court au rivage, et d’un œil curieux
Contemple ces climats, alors aimés des cieux.
Sous de rustiques toits les laboureurs tranquilles
Amassent les trésors des campagnes fertiles,
Sans craindre qu’à leurs yeux des soldats inhumains
Ravagent ces beaux champs cultivés par leurs mains.
La paix au milieu d’eux, comblant leur espérance,
Amène les plaisirs, enfants de l’abondance.
« Peuple heureux, dit Bourbon, quand pourront les François
Voir d’un règne aussi doux fleurir les justes lois ?
Quel exemple pour vous, monarques de la terre !
Une femme a fermé les portes de la guerre,
Et renvoyant chez vous la discorde et l’horreur,
D’un peuple qui l’adore elle fait le bonheur. »
En achevant ces mots il découvre un bocage,
Dont un léger zéphyr agitait le feuillage :
Flore étalait au loin ses plus vives couleurs ;
Une onde transparente y fuit entre les fleurs ;
[18] Jules-César, étant en Epire dans la ville d’Apollonie, aujourd’hui Cérès, s’en déroba secrètement, et s’embarqua sur la petite rivière de Bolina, qui s’appelait alors l’Anius. Il se jeta seul, pendant la nuit, dans une barque à douze rames, pour aller lui-même chercher ses troupes qui étaient au royaume de Naples. Il essuya une furieuse tempête. (Voyez Plutarque.)
[19] Il y avait dans les éditions qui ont précédé celle de 1775 :
Lui seul est toujours stable : en vain notre malice
De sa sainte cité veut saper l’édifice ;
Lui-même en affermit les sacrés fondements,
Ces fondements vainqueurs de l’enfer et du temps.
C’est à vous, grand Bourbon, qu’il se fera connaître.
Cette tirade parut à l’auteur plus faite pour la chaire que pour la poésie, et peu digne de cette philosophie tolérante qu’il a toujours annoncée. Il faut d’ailleurs remarquer que dans la Henriade, poëme qui se termine par la conversion de Henri IV, le poëte s’est toujours exprimé en catholique.
[20] Édition de 1723.
Il embrasse en pleurant ce vieillard vertueux ;
Il s’éloigne à regret de ces paisibles lieux :
Il avance, il arrive à la cité fameuse
Qu’arrose de ses eaux la Tamise orgueilleuse.
Là des rois d’Albion est l’antique séjour ;
Elisabeth alors y rassemblait sa cour.
L’univers la respecte, et le ciel l’a formée.
Pour rendre un calme heureux à cette île alarmée ;
Pour faire aimer son joug à ce peuple indompté,
Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté.
Le héros en secret est conduit chez la reine ;
Il la voit, il lui dit le sujet qui l’amène,
Et, jusqu’à la prière humiliant son cœur,
Dans ses soumissions découvre sa grandeur.
Quoi ! vous servez Valois, etc.
Le beau tableau de l’Angleterre a été ajouté dans les éditions suivantes, d’après ce que M. de Voltaire avait vu lui-même dans cette île ; et ce tableau ressemble plus à l’Angleterre sous George Ier., qu’à l’Angleterre sous Elisabeth.
Dans un poëme on n’est obligé de se conformer rigoureusement à la vérité historique, ni pour l’ordre et les détails des faits, ni même pour le caractère des personnages ; il suffit de ne point s’écarter de l’histoire dans les grands événements, et de ne pas choquer l’opinion publique sur les caractères principaux. M. de Voltaire a donc pu, sans se contredire, ne donner ici que des louanges à Elisabeth, et rendre justice dans son histoire à la perfidie, à la cruauté, à l’hypocrisie de cette princesse.
[21] C’est à Westminster que s’assemble le parlement d’Angleterre. Il faut le concours de la chambre des communes, de celle des pairs, et le consentement du roi, pour faire des lois.
[22] La tour de Londres, est un vieux château bâti près de la Tamise par Guillaume le conquérant, duc de Normandie.
Ceux qui n’approuvent point que l’auteur ait supposé ce voyage de Henri IV en Angleterre, peuvent dire qu’il ne paraît pas permis de mêler ainsi le mensonge à la vérité dans une histoire si récente ; que les savants dans l’histoire de France en doivent être choqués, et les ignorants peuvent être induits en erreur ; que si les fictions ont droit d’entrer dans un poëme épique, il faut que le lecteur les reconnaisse aisément pour telles ; que quand on personnifie les passions, que l’on peint la Politique et la Discorde allant de Rome à Paris, l’Amour enchaînant Henri IV, etc., personne ne peut être trompé à ces peintures ; mais que, lorsque l’on voit Henri IV passer la mer pour demander du secours à une princesse de sa religion, on peut croire facilement que ce prince a fait effectivement ce voyage ; qu’en un mot un tel épisode doit être moins regardé comme une imagination de poëte, que comme un mensonge d’historien.
Ceux qui sont du sentiment contraire peuvent opposer que non seulement il est permis à un poëte d’altérer l’histoire dans les faits qui ne sont pas des faits principaux, mais qu’il est impossible de ne le pas faire ; qu’il n’y a jamais eu d’événement dans le monde tellement disposé par le hasard qu’on pût en faire un poëme épique sans y rien changer ; qu’il ne faut pas avoir plus de scrupule dans le poëme que dans la tragédie, où l’on pousse beaucoup plus loin la liberté de ces changements ; car si l’on était trop servilement attaché à l’histoire, on tomberait dans le défaut de Lucain, qui a fait une gazette en vers au lieu d’un poëme épique. À la vérité il serait ridicule de transporter des événements principaux et dépendants les uns des autres, de placer la bataille d’Ivry avant la bataille de Coutras, et la Saint-Barthélemi avant les barricades. Mais l’on peut bien faire passer secrètement Henri IV en Angleterre, sans que ce voyage, qu’on suppose ignoré des Parisiens mêmes, change en rien la suite des événements historiques. Les mêmes lecteurs, qui sont choqués qu’on lui fasse faire un trajet de mer de quelques lieues, ne seraient point étonnés qu’on le fit aller en Guienne, qui est quatre fois plus éloignée. Que si Virgile a fait venir en Italie Enée, qui n’y alla jamais ; s’il l’a rendu amoureux de Didon, qui vivait trois cents ans après lui, on peut sans scrupule faire rencontrer ensemble Henri IV et la reine Elisabeth, qui s’estimaient l’un l’autre, et eurent toujours un grand désir de se voir. Virgile, dira-t-on, parlait d’un temps très-éloigné : il est vrai ; mais ces événements, tout reculés qu’ils étaient dans l’antiquité, étaient fort connus. L’Iliade et l’histoire de Carthage étaient aussi familières aux Romains que nous le sont les histoires les plus récentes : il est aussi permis à un poëte français de tromper le lecteur de quelques lieues, qu’à Virgile de le tromper de trois cents ans. Enfin ce mélange de l’histoire et de la fable est une règle suivie, non-seulement dans tous les poëmes, mais dans tous les romans. Ils sont remplis d’aventures qui, à la vérité, ne sont pas rapportées dans l’histoire, mais qui ne sont pas démenties par elle. Il suffit, pour établir le voyage de Henri en Angleterre, de trouver un temps où l’histoire ne donne point à ce prince d’autres occupations. Or il est certain qu’après la mort des Guises, Henri a pu faire ce voyage, qui n’est que de quinze jours au plus, et qui peut aisément être de huit. D’ailleurs, cet épisode est d’autant plus vraisemblable, que la reine Elisabeth envoya effectivement six mois après à Henri le grand quatre mille Anglais. De plus, il faut remarquer que Henri IV, le héros du poëme, est le seul qui puisse compter dignement l’histoire de la cour de France, et qu’il n’y a guère qu’Elisabeth qui puisse l’entendre. Enfin il s’agit de savoir si les choses que se disent Henri IV et la reine Elisabeth sont assez bonnes pour excuser cette fiction dans l’esprit de ceux qui la condamnent, et pour autoriser ceux qui l’approuvent.
[23] Édition de 1723.
Mais, n’employant jamais que la ruse et la feinte,
Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte.
Je l’ai vaincu, madame, et je vais le venger ;
Le bras qui l’a puni saura le protéger.
Dans l’édition de 1740 il y avait :
Reine, je parle ici sans détour et sans feinte :
Vous m’avez commandé de bannir la contrainte ;
Et mon cœur qui jamais n’a su se déguiser,
Prêt à servir Valois, ne saurait l’excuser.
[24] Il n’y a que ce seul chant dans lequel l’auteur n’ait jamais rien changé ; seulement il a corrigé deux vers dans les dernières éditions.
Au lieu de
Ce mot m’est échappé, je parle avec franchise,
Il a mis :
Ce mot m’est échappé, pardonnez ma franchise.
Au lieu de
Marqua par cent combats son empire nouveau,
il a mis :
Signala par le sang son empire nouveau.
Quelques lecteurs peu attentifs pourront s’effaroucher de la hardiesse de ces expressions. Il est juste de ménager sur cela leur scrupule, et de leur faire considérer que les mêmes paroles qui seraient une impiété dans la bouche d’un catholique, sont très-séantes dans celle d’un roi de Navarre ; il était alors calviniste. Beaucoup de nos historiens même nous le peignent flottant entre les deux religions ; et certainement, s’il ne le jugeait de l’une et de l’autre que par la conduite des deux partis, il devait se défier des deux cultes, qui n’étaient soutenus alors que par des crimes. On le donne ici pour un homme d’honneur, tel qu’il était, cherchant de bonne foi à s’éclairer, ami de la vérité, ennemi de la persécution, et détestant le crime partout où il se trouve.
[25] François, duc de Guise, appelé communément alors le grand duc de Guise, était père du Balafré. Ce fut lui qui, avec le cardinal de Lorraine, son frère, jeta les fondements de la ligue ; il avait de très grandes qualités, qu’il faut bien se donner de garde de confondre avec de la vertu.
Le président de Thou, ce grand historien, rapporte que François de Guise voulut faire assassiner Antoine de Navarre, père de Henri IV, dans la chambre de François II. Il avait engagé ce jeune roi à permettre ce meurtre. Antoine de Navarre avait le cœur hardi, quoiqu’il eût l’esprit faible. Il fut informé du complot, et ne laissa pas d’entrer dans la chambre où on devait l’assassiner. « Je leur vendrai ma peau bien cher, dit-il à Reinsy, gentilhomme à lui, et s’ils me tuent, prenez ma chemise toute sanglante, portez-la à mon fils et à ma femme ; ils liront dans mon sang ce qu’ils doivent faire pour me venger. » François II n’osa pas, dit M. de Thou, se souiller de ce crime ; et le duc de Guise, en sortant de la chambre, s’écria : Le pauvre roi que nous avons !
[26] M. de Castelnau, envoyé de France auprès de la reine Elisabeth, parle ainsi d’elle :
« Cette princesse avait toutes les plus grandes qualités requises pour régner heureusement. On pourrait dire de son règne ce qui advint au temps d’Auguste lorsque le temple de Janus fut fermé, etc. »
[27] Catherine de Médicis se brouilla avec son fils Charles IX, sur la fin de la vie de ce prince, et ensuite avec Henri III. Elle avait été si ouvertement mécontente du gouvernement de François II, qu’on l’avait soupçonnée, quoique injustement, d’avoir hâté la mort de ce prince.
[28] Dans les mémoires de la ligue, on trouve une lettre de Catherine de Médicis au prince de Condé, par laquelle elle le remercie d’avoir pris les armes contre la cour.
[29] Elle fut accusée d’avoir eu des intrigues avec le Vidame de Chartres, mort à la Bastille, et avec un gentilhomme breton, nommé Moscouet.
[30] Quand elle crut la bataille de Dreux perdue, et les protestants vainqueurs : Eh bien ! dit-elle, nous prierons Dieu en français.
[31] Elle était assez faible pour croire à la magie. Les talismans qu’on trouva après sa mort, en fournirent la preuve.
[32] La bataille de Dreux fut la première bataille rangée qui se donna entre le parti catholique et le parti protestant. Ce fut en 1562.
[33] Anne de Montmorenci, homme opiniâtre et inflexible, le plus malheureux général de son temps, fait prisonnier à Pavie et à Dreux, battu à St.-Quentin par Philippe II, fut enfin blessé à mort à la bataille de St.-Denis, par un Anglais, nommé Stuart, le même qui l’avait pris à la bataille de Dreux.
[34] C’est ce même François de Guise, cité ci-dessus, fameux par la défense de Metz contre Charles-Quint. Il assiégeait les protestants dans Orléans, en 1563, lorsque Poltrot de Méré, gentilhomme angoumois, le tua par derrière d’un coup de pistolet chargé de trois balles empoisonnées. Il mourut à l’âge de quarante-quatre ans, comblé de gloire, et regretté des catholiques.
[35] Antoine de Bourbon, roi de Navarre, père du plus intrépide et du plus ferme de tous les hommes, fut le plus faible et le moins décidé : il était huguenot et sa femme catholique. Ils changèrent tous deux de religion presque en même temps.
Jeanne d’Albret fut depuis huguenote opiniâtre ; mais Antoine chancela toujours dans sa catholicité, jusque-là même qu’on douta dans quelle religion il mourut. Il porta les armes contre les protestants qu’il aimait, et servit Catherine de Médicis qu’il détestait, et le parti des Guises qui l’opprimait.
Il songea à la régence après la mort de François II. La reine-mère l’envoya chercher : « Je sais, lui dit-elle, que vous prétendez au gouvernement ; je veux que vous me le cédiez tout-à-l’heure par un écrit de votre main, et que vous vous engagiez à me remettre la régence si les états vous la défèrent. » Antoine de Bourbon donna l’écrit que la reine lui demandait, et signa ainsi son déshonneur. C’est à cette occasion que l’on fit ses vers, que j’ai lus dans les manuscrits de M. le président de Mesmes :
Marc-Antoine, qui pouvait être
Le plus grand seigneur et le maître
De son pays, s’oublia tant,
Qu’il se contenta d’être Antoine
Servant lâchement une roine.
Le Navarrois en fait autant.
Après la fameuse conjuration d’Amboise, un nombre infini de gentilshommes vinrent offrir leurs services et leurs vies à Antoine de Navarre : il se mit à leur tête ; mais il les congédia bientôt, en leur promettant de demander grâce pour eux. Songez seulement à l’obtenir pour vous, lui répondit un vieux capitaine ; la nôtre est au bout de nos épées.
Il mourut à quarante-quatre ans, au même âge que le duc de Guise, d’un coup d’arquebuse, reçu dans l’épaule gauche au siége de Rouen, où il commandait. Sa mort arriva le 17 novembre 1562, le trente-cinquième jour de sa blessure. L’incertitude qu’il avait eue pendant sa vie le troubla dans ses derniers moments, et quoiqu’il eût reçu les sacrements selon l’usage de l’église romaine, on douta s’il ne mourut point protestant. Il avait reçu le coup mortel dans la tranchée, dans le temps qu’il pissait. Aussi lui fit-on cette épitaphe :
Ami Français, le prince ici gisant
Vécut sans gloire, et mourut en pissant.
Il y en a une dans M. Le Laboureur, qui ressemble à celle-là et finit par le même hémistiche. M. Jurieu assure que lorsque Louis, prince de Condé, était en prison à Orléans, le roi de Navarre son frère allait solliciter le cardinal de Lorraine, et que celui-ci recevait, assis et couvert, le roi de Navarre, qui lui parlait debout et nu-tête, je ne sais où M. Jurieu a pu déterrer ce fait. (Tiré de l’édition de 1723.)
[36] Louis de Condé, frère d’Antoine, roi de Navarre, le septième et dernier des enfants de Charles de Bourbon, duc de Vendôme, fut un de ces hommes extraordinaires nés pour le malheur et pour la gloire de leur patrie. Il fut long-temps le chef des réformés, et mourut, comme l’on sait, à Jarnac. Il avait un bras en écharpe le jour de la bataille. Comme il marchait aux ennemis, le cheval du compte de La Rochefoucauld, son beau-frère, lui donna un coup de pied qui lui cassa la jambe. Ce prince, sans daigner se plaindre, s’adressa aux gentilshommes qui l’accompagnaient : Apprenez, leur dit-il, que les chevaux fougueux nuisent plus qu’ils ne servent dans une armée. Un instant après il leur dit : Avec un bras en écharpe et une jambe cassée, le prince de Condé ne craint point de donner la bataille, puisque vous le suivez ; et chargea dans le moment.
Brantôme dit qu’après que le prince se fut rendu prisonnier à Dargence, dans cette bataille, un très-honnête et très-brave gentilhomme, nommé Montesquiou, qui, ayant demandé qui c’était, comme on lui dit que c’était M. le prince de Condé : Tuez, tuez, mordieu, dit-il, et lui tira un coup de pistolet dans la tête. Montesquiou était capitaine des gardes du duc d’Anjou, depuis Henri III. Le comte de Soissons, fils cadet du prince de Condé, chercha partout Montesquiou et ses parents pour les sacrifier à sa vengeance.
Henri IV était à la journée de Jarnac, quoiqu’il n’eût pas quatorze ans, et remarqua les fautes qui firent perdre la bataille.
Le prince de Condé était bossu et petit, et cependant plein d’agréments, spirituel, galant, aimé des femmes. On fit sur lui ce vaudeville :
Ce petit homme tant joli
Qui toujours cause et toujours rit,
Et toujours baise sa mignonne ;
Dieu gard’ de mal ce petit homme.
La maréchale de Saint-André se ruina pour lui, et lui donna, entre autres présents, la terre de Vallery, qui depuis est devenue la sépulture des princes de la maison de Condé.
Jamais général ne fut plus aimé de ses soldats : on en vit à Pont-à-Mousson un exemple étonnant. Il manquait d’argent pour ses troupes, et surtout pour les Reîtres qui étaient venus à son secours, et qui menaçaient de l’abandonner : il osa proposer à son armée, qu’il ne payait point, de payer elle-même l’armée auxiliaire ; et, ce qui ne pouvait jamais arriver que dans une guerre de religion et sous un général tel que lui, toute son armée se cotisa, jusqu’au moindre goujat.
Il fut condamné sous François II, à Orléans, à perdre la tête ; mais on ignore si l’arrêt fut signé. La France fut étonnée de voir un pair, prince du sang, qui ne pouvait être jugé que par la cour des pairs, les chambres assemblées, obligé de répondre devant des commissaires ; mais ce qui parut le plus étrange, fut que ces commissaires mêmes fussent tirés du corps du parlement. C’était Christophe de Thou, depuis premier président, et père de l’historien ; Barthélemi Faye, Jacques Viole, conseillers ; Bourdin, procureur-général ; et du Tillet, greffier, qui tous, en acceptant cette commission, dérogeaient à leurs priviléges, et s’ôtaient par-là la liberté de réclamer leurs droits, si jamais on leur eût voulu donner à eux-mêmes, dans l’occasion, d’autres juges que leurs juges naturels. On prétend que Madame Renée de France, fille de Louis XII, et duchesse de Ferrare, qui arriva en France dans ce même temps, ne contribua pas peu à empêcher l’exécution de l’arrêt.
Il ne faut pas omettre un artifice de cour dont on se servit pour perdre ce prince, qui se nommait Louis. Ses ennemis firent frapper une médaille qui le représentait : il y avait pour légende, Louis XIII, roi de France. On fit tomber cette médaille entre les mains du connétable de Montmorenci, qui la montra tout en colère au roi, persuadé que le prince de Condé l’avait fait frapper. Il est parlé de cette médaille dans Brantôme et dans Vigneul de Marville.
[37] Gaspard de Coligny, amiral de France, etc., après la mort du prince de Condé, fut déclaré chef du parti des réformés en France ; Catherine de Médicis et Charles IX surent l’attirer à la cour pour le mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois, sœur de Charles IX et de Henri III. Il fut massacré le jour de la Saint-Barthélemi : c’était principalement à ce grand homme qu’on en voulait.
Quelques personnes ont reproché à l’auteur de la Henriade d’avoir fait son héros, dans ce second chant, d’un huguenot révolté contre son roi, et accusé, par la voix publique, de l’assassinat de François de Guise. Cette critique louable est fondée sur l’obéissance au souverain, qui doit faire le principal caractère d’un héros français : mais il faut considérer que c’est ici Henri IV qui parle. Il avait fait ses premières campagnes sous l’amiral, qui lui avait tenu lieu de père : il avait été accoutumé à le respecter, et ne devait ni ne pouvait le soupçonner d’aucune action indigne d’un grand homme, surtout après la justification publique de Coligny, qui ne pouvait point paraître douteuse au roi de Navarre.
À l’égard de la révolte, ce n’était pas à ce prince à regarder comme un crime dans l’amiral son union avec la maison de Bourbon contre des Lorrains et une Italienne. Quant à la religion, ils étaient tous deux protestants ; et les huguenots, dont Henri IV était le chef, regardaient l’amiral comme un martyr.
On a prétendu que le projet du massacre des huguenots était formé depuis huit années ; que le duc d’Albe en avait donné le conseil à Catherine de Médicis, dans les conférences qu’il eut avec elle à Bordeaux.
D’autres croient que le projet ne fut formé que dans le temps de la dernière paix avec les huguenots. M. de Voltaire était de cette opinion ; autrement il n’aurait pas dit :
Dans l’ombre du secret, depuis peu Médicis
À la fourbe, au parjure, avait formé son fils.
Quelques écrivains ont même avancé que Charles IX ne savait rien encore du projet, lorsque l’amiral fut blessé ; qu’il était de bonne foi lorsqu’il jura de punir les assassins de l’amiral ; qu’alors la reine lui avoua qu’elle était un des complices, le fit consentir en un instant à commettre le même crime dont il venait de jurer qu’il tirerait vengeance, et à faire égorger cent mille de ses sujets à qui il venait de pardonner.
D’autres enfin ont cru que le projet de la reine était de faire tuer l’amiral par les assassins aux gages du duc de Guise, de faire ensuite attaquer par les gardes le duc et ses satellites ; qu’alors Charles IX, délivré à la fois des deux chefs de parti qu’il pouvait craindre, aurait, aux yeux de toute l’Europe, l’honneur d’avoir puni le crime du duc de Guise. L’habileté du balafré fit manquer ce projet.
Nous ne discuterons pas ici toutes ces opinions, dont les trois premières sont appuyées sur des probabilités assez fortes. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on mit dans l’exécution du projet autant d’irrésolution que d’atrocité ; que les chefs n’étaient d’accord entre eux sur rien ; que le duc de Guise voulait envelopper dans le massacre toutes les grandes familles fidelles au roi ; qu’il multiplia les victimes ; que lorsque Charles IX vint au parlement accuser avec tant de lâcheté l’amiral d’une prétendue conspiration, il était prêt, et peut-être avait déjà envoyé des contre-ordres dans les provinces ; que les ordres n’émanaient point tous de lui ; qu’enfin le fanatisme populaire, la barbarie de Charles IX, du duc d’Anjou et de sa mère, ne furent en cette occasion que les instruments de projets dont eux-mêmes devaient être la victime.
[38] Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, fut mariée à Henri IV en 1572, peu de jours avant les massacres. Sur la demande des deux époux, ce mariage fut cassé par le pape en 1599, et Henri IV épousa en 1600 Marie de Médicis, qui lui donna Louis XIII.
[39] Le pape refusait à Marguerite de Valois la permission d’épouser Henri IV. « Si Mons. du pape fait trop la bête, dit Charles IX avec ses jurements ordinaires, je prendrai moi-même Margot par la main, et la mènerai épouser en plein prêche. » Enfin le pape se rendit, et Marguerite fut mariée à la porte de Notre-Dame de Paris par le cardinal de Bourbon, oncle de Henri IV. Charles IX parlait-il de bonne foi ? ou la colère apparente contre le pape était-elle le fruit de la dissimulation ? Ce pape, qui depuis approuva la Saint-Barthélemi, était-il instruit du complot lorsqu’il accorda la dispense ?
Jeanne d’Albret, attirée à Paris avec les autres huguenots, mourut après cinq jours d’une fièvre maligne : le temps de sa mort, les massacres qui la suivirent, la crainte que son courage aurait pu donner à la cour ; enfin sa maladie, qui commença après avoir acheté des gants et des collets parfumés, chez un parfumeur nommé René, venu de Florence avec la reine, et qui passait pour un empoisonneur public ; tout cela fit croire qu’elle était morte de poison. On dit même que ce René se vanta de son crime, et osa dire qu’il en préparait autant à deux grands seigneurs qui ne s’en doutaient pas. Mézerai, dans sa grande Histoire, semble favoriser cette opinion, en disant que les chirurgiens qui ouvrirent le corps de la reine ne touchèrent point à la tête, où l’on soupçonnait que le poison avait laissé des traces trop visibles. On n’a point voulu mettre ces soupçons dans la bouche de Henri IV, parce qu’il est juste de se défier de ces idées qui n’attribuent jamais la mort des grands à des causes naturelles. Le peuple, sans rien approfondir, regarde toujours comme coupables de la mort d’un prince ceux à qui cette mort est utile. On poussa la licence de ces soupçons jusqu’à accuser Catherine de Médicis de la mort de ses propres enfants ; cependant il n’y a jamais eu de preuves, ni que ces princes, ni que Jeanne d’Albret dont il est ici question, soient morts empoisonnés.
Il n’est pas vrai, comme le prétend Mézerai, qu’on n’ouvrit point le cerveau de la reine de Navarre ; elle avait recommandé expressément qu’on visitât avec exactitude cette partie après sa mort. Elle avait été tourmentée toute sa vie de grandes douleurs de tête, accompagnées de démangeaisons, et avait ordonné qu’on cherchât soigneusement la cause de ce mal, afin qu’on pût le guérir dans ses enfants s’ils en étaient atteints. La Chronologie novennaire rapporte formellement que Caillard son médecin, et Desnœuds son chirurgien, disséquèrent son cerveau, qu’ils trouvèrent très-sain ; qu’ils aperçurent seulement de petites bubes d’eau, logées entre le crâne et la pellicule qui enveloppe le cerveau, ce qu’ils jugèrent être la cause des maux de tête dont la reine s’était plainte : ils attestèrent d’ailleurs qu’elle était morte d’un abcès formé dans la poitrine. Il est à remarquer que ceux qui l’ouvrirent étaient huguenots, et qu’apparemment ils auraient parlé du poison s’ils y avaient trouvé quelque vraisemblance. On peut me répondre qu’ils furent gagnés par la cour : mais Desnœuds, chirurgien de Jeanne d’Albret, huguenot passionné, écrivit depuis des libelles contre la cour, ce qu’il n’eût pas fait s’il se fût vendu à elle ; et dans ses libelles il ne dit point que Jeanne d’Albret ait été empoisonnée. De plus, il n’est pas croyable qu’une femme aussi habile que Catherine de Médicis eût chargé d’une pareille commission un misérable parfumeur, qui avait, dit-on, l’insolence de s’en vanter.
Jeanne d’Albret était née, en 1530, de Henri d’Albret, roi de Navarre, et de Marguerite de Valois, sœur de François I. À l’âge de douze ans, Jeanne fut mariée à Guillaume, duc de Clèves ; elle n’habita pas avec son mari. Le mariage fut déclaré nul deux ans après par le pape Paul III, et elle épousa Antoine de Bourbon. Ce second mariage, contracté du vivant du premier mari, donna lieu depuis aux prédicateurs de la ligue de dire publiquement, dans leurs sermons contre Henri IV, qu’il était bâtard : mais ce qu’il y eut de plus étrange fut que les Guises, et entre autres ce François de Guise qu’on dit avoir été si bon chrétien, abusèrent de la faiblesse d’Antoine de Bourbon au point de lui persuader de répudier sa femme, dont il avait des enfants, pour épouser leur nièce et se donner entièrement à eux. Peu s’en fallut que le roi de Navarre ne donnât dans ce piège. Jeanne d’Albret mourut à quarante-deux ans, le 9 juin 1572.
M. Bayle, dans ses réponses aux questions d’un provincial, dit qu’on avait vu de son temps en Hollande le fils d’un ministre, nommé Goyon, qui passait pour petit-fils de cette reine. On prétendait qu’après la mort d’Antoine de Navarre elle s’était mariée à un gentilhomme nommé Goyon, dont elle avait eu ce ministre.
[40] Ce fut la nuit du 23 au 24 août, fête de Saint-Barthélemi, en 1572, que s’exécuta cette sanglante tragédie.
L’amiral était logé dans la rue Bétizi, dans une maison qui est à présent une auberge appelée l’hôtel Saint-Pierre, où l’on voit encore sa chambre.
[41] Le comte de Téligny avait épousé, il y avait dix mois, la fille de l’amiral. Il avait un visage si agréable et si doux, que les premiers qui étaient venus pour le tuer, s’étaient laissé attendrir à sa vue ; mais d’autres, plus barbares, le massacrèrent.
[42] Besme était un Allemand, domestique de la maison de Guise : ce misérable ayant depuis été pris par les protestants, les Rochellois voulurent l’acheter pour le faire écarteler dans leur place publique. Ils proposèrent ensuite de l’échanger contre le brave Montbrun, chef des protestants du Dauphiné, à qui le parlement de Grenoble faisait alors le procès ; mais Montbrun fut exécuté, et Besme fut tué par un nommé Bretanville.
[43] Il est impossible de savoir s’il est vrai que Catherine de Médicis ait envoyé la tête de l’amiral à Rome, comme l’assurent les protestants. Mais il est sûr qu’on porta sa tête à la reine, avec un coffre plein de papiers, parmi lesquels était l’histoire du temps, écrite de la main de Coligny. On y trouva aussi plusieurs mémoires sur les affaires publiques. Un de ces mémoires avait pour objet d’engager Charles IX à faire la guerre aux Anglais. Charles IX fit lire ce mémoire à l’ambassadeur d’Angleterre, qui se plaignait à lui de la trahison faite aux protestants, et qui n’en méprisa que plus la politique de la cour de France. Un autre mémoire montrait les dangers auxquels il exposerait la tranquillité de l’état, s’il donnait un apanage à son frère le duc d’Alençon : on le montra à ce jeune prince qui regrettait l’amiral. « Je ne sais pas, répondit-il après l’avoir lu, si ce mémoire est d’un de mes amis, mais il est sûrement d’un sujet fidelle. »
La populace traîna le corps de l’amiral par les rues, et le pendit par les pieds, avec une chaîne de fer, au gibet de Montfaucon. Le roi eut la cruauté d’aller lui-même avec sa cour à Montfaucon jouir de cet horrible spectacle. Quelqu’un lui ayant dit que le corps de l’amiral sentait mauvais, il répondit comme Vitellius : « Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon. »
Il alla au parlement accuser l’amiral d’une conspiration, et le parlement rendit un arrêt contre le mort, par lequel il ordonna que son corps, après avoir été traîné sur une claie, serait pendu en Grève, ses enfants déclarés roturiers et incapables de posséder aucune charge, sa maison de Châtillon-sur-Loing rasée, les arbres coupés, etc. ; et que tous les ans on ferait une procession, le jour de la Saint-Barthélemi, pour remercier Dieu de la découverte de la conspiration à laquelle l’amiral n’avait pas songé. Malgré cet arrêt, la fille de l’amiral, veuve de Téligny, épousa peu de temps après le prince d’Orange.
Le parlement avait mis quelques années auparavant sa tête à cinquante mille écus ; il est assez singulier que ce soit précisément le même prix qu’il mit depuis à celle du cardinal Mazarin. Le génie des Français est de tourner en plaisanterie les événements les plus affreux ; on débita un petit écrit, intitulé Passio domini nostri Gaspardi Coligni, secundum Bartholomœum.
Mézerai rapporte, dans sa grande Histoire, un fait dont il est très-permis de douter. Il dit que, quelques années auparavant, le gardien du couvent des cordeliers de Saintes, nommé Michel Crellet, condamné par l’amiral à être pendu, lui prédit qu’il mourrait assassiné, qu’il serait jeté par les fenêtres, et ensuite pendu lui-même.
De nos jours un financier, ayant acheté une terre qui avait appartenu aux Coligny, y trouva dans le parc ; à quelques pieds sous terre, un coffre de fer rempli de papiers qu’il fit jeter au feu, comme ne produisant aucun revenu.
[44] C’était Henri, duc de Guise, surnommé le Balafré, fameux depuis par les barricades, et qui fut tué à Blois. Il était fils du duc François, assassiné par Poltrot à Orléans. Le lâche Poltrot, arrêté après son crime, accusa Coligny de l’y avoir sollicité. Le jeune duc de Guise conçut, dès ce moment, le dessein de perdre l’amiral ; et ce fut lui qui le fit massacrer le jour de la Saint-Barthélemi.
[45] Frédéric de Gonzague, de la maison de Mantoue, duc de Nevers, l’un des auteurs de la Saint-Barthélemi.
[46] Albert de Gondi, maréchal de Retz, favori de Catherine de Médicis. C’était lui qui avait appris à Charles IX à jurer, et à renier Dieu, comme on disait dans ce temps-là.
[47] Gaspard de Tavannes, élevé page de François Ier. ; il courait dans les rues la nuit de la Saint-Barthélemi, criant, « Saignez, saignez ; la saignée est aussi bonne au mois d’août qu’au mois de mai. » Son fils, qui a écrit des mémoires, rapporte que son père étant au lit de la mort, fit une confession générale de sa vie, et que le confesseur lui ayant dit d’un air étonné : Quoi ! vous ne parlez point de la Saint-Barthélemi ? Je la regarde, répondit le maréchal, comme une action méritoire qui doit effacer mes autres péchés.
[48] Antoine de Clermont-Rénel, se sauvant en chemise, fut massacré par le fils du baron des Adrets, et par son propre cousin, Bussy d’Amboise. Le marquis de Pardaillan fut tué à côté de lui.
[49] Guerchy se défendit long-temps dans la rue, et tua quelques meurtriers avant d’être accablé par le nombre ; mais le marquis de Lavardin n’eut pas le temps de tirer son épée.
[50] Marsillac, comte de la Rochefoucauld, était favori de Charles IX, et avait passé une partie de la nuit avec le roi. Ce prince avait eu quelque envie de le sauver, et lui avait même dit de coucher dans le Louvre ; mais enfin il le laissa aller, en disant : Je vois bien que Dieu veut qu’il périsse.
Soubise portait ce nom, parce qu’il avait épousé l’héritière de la maison de Soubise : il s’appelait Dupont-Quellenec. Il se défendit très-long-temps, et tomba, percé de coups, sous les fenêtres de la reine. Comme sa femme lui avait intenté un procès pour cause d’impuissance, les dames de la cour allèrent voir son corps nu et tout sanglant, par une curiosité barbare, digne de cette cour abominable.
[51] Voici ce que Brantôme ne fait pas difficulté d’avouer lui-même dans ses mémoires : « Quand il fut jour, le roi mit la tête à la fenêtre de sa chambre, et voyant aucuns dans le faubourg Saint-Germain qui se remuaient et se sauvaient, il prit une grande arquebuse de chasse qu’il avait, et en tirait tout plein de coups à eux, mais en vain, car l’arquebuse ne tirait si loin ; incessamment criait : Tuez, tuez. »
Plusieurs personnes ont entendu conter à M. le maréchal de Tessé, que, dans son enfance, il avait vu un gentilhomme, âgé de plus de cent ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX. Il interrogea ce vieillard sur la Saint-Barthélemi, et lui demanda s’il était vrai que le roi eût tiré sur les huguenots : « C’était moi, monsieur, répondit le vieillard, qui chargeais son arquebuse. »
Henri IV dit publiquement plus d’une fois qu’après la Saint-Barthélemi une nuée de corbeaux était venue se percher sur le Louvre, et que, pendant sept nuits, le roi, lui, et toute la cour, entendirent des gémissements et des cris épouvantables à la même heure. Il racontait un prodige encore plus étrange. Il disait que, quelques jours avant les massacres, jouant aux dés avec le duc d’Alençon et le duc de Guise, il vit des gouttes de sang sur la table ; que par deux fois il les fit essuyer, que deux fois elles reparurent, et qu’il quitta le jeu saisi d’effroi.
On trouve dans les Mémoires de Villeroi un discours de Henri III à un de ses confidents, sur la Saint-Barthélemi, où ce prince disculpe Charles IX, et accuse sa mère et lui-même. Charles IX, suivant ce récit, fut entraîné par les sollicitations de sa mère et de son frère, qui lui avouèrent que l’assassinat de Coligny s’était commis par leur ordre, et qu’il fallait, ou les immoler à l’amiral, ou ordonner le massacre des protestants pour lequel ils avaient d’avance pris des mesures. M. de Voltaire ne pouvait admettre ce récit sans rendre Valois trop odieux ; d’ailleurs, cette pièce n’est rien moins qu’authentique.
[52] Caumont, qui échappa à la Saint-Barthélemi, est le fameux maréchal de La Force, qui depuis se fit une si grande réputation, et qui vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Il a laissé des mémoires qui n’ont point été imprimés, et qui doivent être encore dans la maison de La Force.
Mézerai, dans sa grande Histoire, dit que le jeune Caumont, son père et son frère, couchaient dans un même lit ; que son père et son frère furent massacrés, et qu’il échappa comme par miracle, etc. C’est sur la foi de cet historien que j’ai mis en vers cette aventure.
Les circonstances dont Mézerai appuie son récit ne me permettaient pas de douter de la vérité du fait, tel qu’il le rapporte : mais depuis, M. le duc de La Force m’a fait voir les mémoires manuscrits de ce même maréchal de La Force, écrits de sa propre main. Le maréchal y conte son aventure d’une autre façon : cela fait voir comme il faut se fier aux historiens.
Voici l’extrait des particularités curieuses que le maréchal de La Force raconte de la Saint-Barthélemi.
« Deux jours avant la Saint-Barthélemi, le roi avait ordonné au parlement de relâcher un officier qui était prisonnier à la conciergerie ; le parlement n’en ayant rien fait, le roi avait envoyé quelques-uns de ses gardes enfoncer les portes de la prison, et tirer de force le prisonnier. Le lendemain, le parlement vint faire ses remontrances au roi : tous ces messieurs avaient mis leurs bras en écharpe, pour faire voir à Charles IX qu’il avait estropié la justice. Tout cela avait fait beaucoup de bruit ; et, au commencement du massacre, on persuada d’abord aux huguenots que le tumulte qu’ils entendaient venait d’une sédition excitée dans le peuple à l’occasion de l’affaire du parlement.
Cependant un maquignon, qui avait vu le duc de Guise entrer avec des satellites chez l’amiral de Coligny, et qui, se glissant dans la foule, avait été témoin de l’assassinat de ce seigneur, courut aussitôt en donner avis au sieur de Caumont de La Force, à qui il avait vendu dix chevaux huit jours auparavant.
La Force et ses deux fils logeaient au faubourg Saint-Germain, aussi bien que plusieurs calvinistes. Il n’y avait point encore de pont qui joignît ce faubourg à la ville. On s’était saisi de tous les bateaux par ordre de la cour, pour faire passer les assassins dans le faubourg. Ce maquignon se jette à la nage, passe à l’autre bord, et avertit M. de La Force de son danger. La Force était déjà sorti de sa maison ; il avait encore eu le temps de se sauver : mais, voyant que ses enfants ne venaient pas, il retourna les chercher. À peine est-il rentré chez lui que les assassins arrivent : un nommé Martin, à leur tête, entre dans sa chambre, le désarme lui et ses deux enfants, et lui dit, avec des serments affreux, qu’il faut mourir. La Force lui proposa une rançon de deux mille écus ; le capitaine l’accepte ; La Force lui jure de la payer dans deux jours ; et aussitôt les assassins, après avoir tout pillé dans la maison, disent à La Force et à ses enfants de mettre leurs mouchoirs en croix sur leurs chapeaux, et leur font retrousser leur manche droite sur l’épaule : c’était la marque des meurtriers. En cet état ils leur font passer la rivière, et les amènent dans la ville. Le maréchal de La Force assure qu’il vit la rivière couverte de morts. Son père, son frère, et lui, abordèrent devant le Louvre ; là ils virent égorger plusieurs de leurs amis, et entre autres le brave de Piles, père de celui qui tua en duel le fils de Malherbe. De là le capitaine Martin mena ses prisonniers dans sa maison, rue des Petits-Champs, fit jurer à La Force que ni lui ni ses enfants ne sortiraient point de là avant d’avoir payé les deux mille écus, les laissa en garde à deux soldats suisses, et alla chercher quelques autres calvinistes à massacrer dans la ville.
L’un des deux Suisses, touché de compassion, offrit aux prisonniers de les faire sauver. La Force n’en voulut jamais rien faire ; il répondit qu’il avait donné sa parole, et qu’il aimait mieux mourir que d’y manquer. Une tante qu’il avait lui trouva les deux mille écus ; et l’on allait les délivrer au capitaine Martin, lorsque le comte de Coconas (celui-là même à qui depuis on coupa le cou) vint dire à La Force que le duc d’Anjou demandait à lui parler. Aussitôt il fit descendre le père et les enfants nu-tête et sans manteau. La Force vit bien qu’on le menait à la mort : il suivit Coconas, en le priant d’épargner ses deux enfants innocents. Le plus jeune, âgé de treize ans, qui s’appelait Jacques Nompar, et qui a écrit ceci, éleva la voix, et reprocha à ces meurtriers leurs crimes, en leur disant qu’ils en seraient punis de Dieu. Cependant les deux enfants sont menés avec leur père au bout de la rue des Petits-Champs ; on donne d’abord plusieurs coups de poignard à l’aîné, qui s’écrie ; « Ah, mon père ! ah, mon Dieu ! je suis mort. » Dans le même moment le père tombe percé de coups sur le corps de son fils. Le plus jeune, couvert de leur sang, mais qui, par un miracle étonnant, n’avait reçu aucun coup, eut la prudence de s’écrier aussi : « Je suis mort. » Il se laissa tomber entre son père et son frère, dont il reçut les derniers soupirs. Les meurtriers, les croyant tous morts, s’en allèrent en disant : « Les voilà bien tous trois. » Quelques malheureux vinrent ensuite dépouiller les corps : il restait un bas de toile au jeune La Force ; un marqueur du jeu de paume de Verdelet voulut avoir ce bas de toile ; en le tirant, il s’amusa à considérer le corps de ce jeune enfant : « Hélas ! dit-il, c’est bien dommage ; celui-ci n’est qu’un enfant, que peut-il avoir fait ? » Ces paroles de compassion obligèrent le petit La Force à lever doucement la tête, et à lui dire tout bas : « Je ne suis pas encore mort. » Ce pauvre homme lui répondit : « Ne bougez, mon enfant, ayez patience. » Sur le soir il le vint chercher ; il lui dit : « Levez-vous, ils n’y sont plus ; » et lui mit sur les épaules un méchant manteau. Comme il le conduisait, quelqu’un des bourreaux lui demanda : Qui est ce jeune garçon ? C’est mon neveu, lui dit-il, qui s’est enivré ; vous voyez comme il s’est accommodé ; je m’en vais bien lui donner le fouet. » Enfin le pauvre marqueur le mena chez lui, et lui demanda trente écus pour sa récompense. De là le jeune La Force se fit conduire déguisé en gueux jusqu’à l’Arsenal, chez le maréchal de Biron, son parent, grand-maître de l’artillerie. On le cacha quelque temps dans la chambre des filles ; enfin, sur le bruit que la cour le faisait chercher pour s’en défaire, on le fit sauver en habit de page, sous le nom de Beaupuy. »
Plusieurs gentilshommes, attachés à Henri IV, furent assassinés dans son appartement : on les y poursuivit jusque dans la chambre de la reine sa femme, sœur de Charles IX, qui leur sauva la vie en se jetant entre eux et les meurtriers. Henri IV et le prince de Condé, son cousin, furent arrêtés ; on les menaça de la mort, et on les força d’abjurer le calvinisme. Les prêtres s’appuyèrent depuis de cette abjuration pour le traiter de relaps. Des historiens ont rapporté que Charles IX et sa mère allèrent à l’Hôtel-de-Ville, pour être témoins de l’exécution de Briquemant et de Cavague, condamnés à mort comme complices de la prétendue conspiration qu’on avait la bassesse d’imputer à l’amiral de Coligny, et que l’on obligea Henri IV et le prince de Condé de suivre et d’accompagner le roi.
[53] On envoya d’abord des courriers aux commandants des provinces et aux chefs des principales villes, pour ordonner le massacre. Quelque temps après on envoya un contre-ordre ; et le massacre s’exécuta, malgré ce contre-ordre, dans quelques villes, à Lyon entre autres, où le parti des Guises dominait : mais, dans un grand nombre, les chefs catholiques s’opposèrent à l’exécution de ces ordres : le comte de Tende, en Provence ; Gordes, de la maison de Simiane, en Dauphiné ; Saint-Hérem, en Auvergne ; Charni, de la maison de Chabot, en Bourgogne ; La Guiche, à Mâcon ; le brave d’Ortez, à Bayonne ; Villars, consul de Nîmes ; les évêques d’Angers, de Lisieux, etc., etc. Beaucoup de protestants furent sauvés par leurs parents, par leurs amis, quelques-uns même par des prêtres ; de ce nombre fut un Tronchin, qui resta plusieurs jours caché à Troyes dans un tonneau, et, s’étant retiré à Genève, y a été la tige de la famille de ce nom.
[54] Charles IX fut toujours malade depuis la Saint-Barthélemi, et mourut, environ deux ans après, le 3o mai 1574, tout baigné dans son sang, qui lui sortait par les pores.
Henri IV fut témoin de la mort de Charles IX. Ce prince, dont il avait reçu tant d’outrages, le fit appeler peu d’heures avant de mourir : il lui recommanda sa femme et sa fille comme à l’héritier naturel de la couronne, et à un prince dont il connaissait la grandeur d’ame et la bonne foi. Il l’avertit ensuite de se défier de… (mais il prononça ce nom, et quelques paroles qui suivirent, de manière à n’être pas entendu de ceux qui étaient dans le chambre.) « Monsieur, il ne faut pas dire cela, » dit la reine-mère, qui était présente. « Pourquoi ne pas le dire ? répondit Charles IX ; cela est vrai. » Il est vraisemblable que c’est de Henri III qu’il parlait : il connaissait tous ses vices, et l’avait pris en horreur depuis qu’il l’avait vu retarder son départ pour la Pologne, dans l’espérance de sa mort prochaine.
La réputation qu’il avait acquise à Jarnac et à Moncontour, soutenu de l’argent de la France, l’avait fait élire roi de Pologne en 1573. Il succéda à Sigismond II, dernier prince de la race des Jagellons.
[55] Henri de Guise, le Balafré, né en 1550, de François de Guise et d’Anne d’Est. Il exécuta le grand projet de la ligue, formé par le cardinal de Lorraine, son oncle, du temps du concile de Trente, et entamé par François, son père.
On reprit l’auteur d’avoir mis le mot de prèche dans un poëme épique. Il répondit que tout peut y entrer, et que l’épithète de criminel relève l’expression de prêche.
[56] Anne, duc de Joyeuse, donna la bataille de Coutras contre Henri IV, alors roi de Navarre, le 20 octobre 1587. On comparait son armée à celle de Darius, et l’armée de Henri IV à celle d’Alexandre. Joyeuse fut tué dans la bataille par deux capitaines d’infanterie, nommés Bordeaux et Descentiers.
[57] Il y avait dans les anciennes éditions :
L’arbitre des combats, à mes armes propice,
De ma cause en ce jour protégea la justice.
Je combattis Joyeuse ; il fut vaincu : mon bras
Lui fit mordre la poudre aux plaines de Coutras ;
Et ma brave noblesse, à vaincre accoutumée,
Dissipa devant moi cette innombrable armée.
[58] Il avait épousé la sœur de la femme de Henri III. Dans son ambassade à Rome il fut traité comme frère du roi. Il avait un cœur digne de sa grande fortune. Un jour, ayant fait attendre trop long-temps les deux secrétaires d’état dans l’antichambre du roi, il leur en fit ses excuses en leur abandonnant un don de cent mille écus que le roi venait de lui faire.
[59] Dans les premières éditions :
Des succès trop heureux déplorés tant de fois !
Mon bras n’est encor teint que du sang des François.
[60] Dans le même temps que l’armée du roi était battue à Coutras, le duc de Guise faisait des actions d’un très-habile général, contre une armée nombreuse de Reîtres, venus au secours de Henri IV ; et, après les avoir harcelés et fatigués long-temps, il les défit au village d’Auneau.
[61] Le duc de Guise, à cette journée des barricades, se contenta de renvoyer à Henri III ses gardes, après les avoir désarmés.
[62] Le cardinal de Guise, l’un des frères du duc de Guise, avait dit plus d’une fois qu’il ne mourrait jamais content qu’il n’eût tenu la tête du roi entre ses jambes, pour lui faire une couronne de moine. Madame de Montpensier, sœur des Guises, voulait qu’on se servît de ses ciseaux pour ce saint usage. Tout le monde connaît la devise de Henri III : c’étaient trois couronnes, avec ces mots : Manet ultima cœlo ; auxquels les ligueurs substituèrent ceux-ci : Manet ultima claustro.
On connaît aussi ces deux vers latins qu’on afficha aux portes du Louvre :
Qui dedit antè duas, unam abstulit, altera nutat,
Tertia tonsoris est facienda manu.
En voici une traduction que l’auteur a lue dans les manuscrits de feu M. le président de Mesmes :
Valois, qui les dames n’aime,
Deux couronnes posséda :
Bientôt sa prudence extrême
Des deux l’une lui ôta.
L’autre va tombant de même,
Grâce à ses heureux travaux :
Une paire de ciseaux
Lui baillera la troisième.
[63] Le duc de Guise fut tué le vendredi 13 décembre 1588, à huit heures du matin. Les historiens disent qu’il lui prit une faiblesse dans l’antichambre du roi, parce qu’il avait passé la nuit avec une femme de la cour : c’était madame de Noirmoutier, selon la tradition. Tous ceux qui ont écrit la relation de cette mort, disent que ce prince, dès qu’il fut entré dans la chambre du conseil, commença à soupçonner son malheur par les mouvemens qu’il aperçut. D’Aubigné rapporte qu’il rencontra d’abord dans cette chambre d’Espinac, archevêque de Lyon, son confident. Celui-ci, qui en même temps se douta de quelque chose, lui dit en présence de Larchant, capitaine des gardes, à propos d’un habit neuf que le duc portait : « Cet habit est bien léger au temps qui court ; vous en auriez dû prendre un plus fourré. » Ces paroles, prononcées avec un air de crainte, confirmèrent celles du duc. Il entra cependant par une petite allée dans la chambre du roi, qui conduisait à un cabinet dont le roi avait fait condamner la porte. Le duc ignorant que la porte fût murée, lève, pour entrer, la tapisserie qui la couvrait : dans le moment plusieurs de ces Gascons, qu’on nommait les Quarante-cinq, le percent avec des poignards que le roi leur avait distribués lui-même.
Les assassins étaient La Bastide, Monsivry, Saint-Malin, Saint-Gaudin, Saint-Capautel, Halfrenas, Herbelade, avec Lognac, leur capitaine. Monsivry fut celui qui donna le premier coup : il fut suivi de Lognac, de La Bastide, de Saint-Malin, etc., qui se jetèrent en même temps sur le duc.
On montre encore dans le château de Blois une pierre de la muraille contre laquelle il s’appuya en tombant, et qui fut la première teinte de son sang. Quelques Lorrains, en passant par Blois, ont baisé cette pierre, et, la raclant avec un couteau, en ont emporté précieusement la poussière.
On ne parle point dans le poëme de la mort du cardinal de Guise, qui fut aussi tué à Blois : il est aisé d’en voir la raison ; c’est que le détail de l’histoire ne convient point à l’unité du poëme, parce que l’intérêt diminue à mesure qu’il se partage.
[64] Le duc de Mayenne, frère puîné du Balafré, tué à Blois, avait été long-temps jaloux de la réputation de son aîné. Il avait toutes les grandes qualités de son frère, à l’activité près.
On lit, dans la grande Histoire de Mézerai, que le duc de Mayenne fut soupçonné d’avoir écrit une lettre au roi, où il l’avertissait de se défier de son frère. Ce seul soupçon suffit pour autoriser le caractère qu’on donne ici au duc de Mayenne, caractère naturel à un ambitieux, et surtout à un chef de parti.
[65] On trouve, dans l’édition de 1723, ces quatre vers, que l’auteur a retranchés, parce qu’ils rendaient le duc de Mayenne trop petit :
Mais Paris, occupé d’un nom si glorieux,
Sur un chef moins connu n’arrêtait point ses yeux ;
Et ce guerrier si craint, que tout un peuple adore,
Si Guise était vivant, ne serait rien encore.
Il succède, etc.
[66] Dans l’édition de 1733 on lisait :
Mais souvent il se trompe à force de prudence ;
Il est irrésolu par trop de prévoyance,
Moins agissant qu’habile ; et souvent la lenteur
Dérobe à son parti les fruits de sa valeur.
[67] Le chevalier d’Aumale, frère du duc d’Aumale, de la maison de Lorraine, jeune homme impétueux, qui avait des qualités brillantes, qui était toujours à la tête des sorties pendant le siége de Paris, et inspirait aux habitants sa valeur et sa confiance.
[68] Philippe II, roi d’Espagne, fils de Charles-Quint. On l’appelait le démon du midi, DÆMONIUM MERIDIANUM, parce qu’il troublait toute l’Europe, au midi de laquelle l’Espagne est située. Il envoya de puissants secours à la ligue, dans le dessein de faire tomber la couronne de France à l’infante Claire Eugénie ou à quelque prince de sa famille.
[69] La cour de Rome, gagnée par les Guises, et soumise alors à l’Espagne, fit ce qu’elle put pour ruiner la France. Grégoire XIII secourut la ligue d’hommes et d’argent, et Sixte-Quint commença son pontificat par les excès les plus grands, et heureusement les plus inutiles, contre la maison royale, comme on peut voir aux remarques sur le premier chant.
[70] Dans l’édition de 1723 il y avait :
Voilà quel est Mayenne, et quelle est sa puissance.
Cependant l’ennemi du pouvoir de la France,
L’ennemi de l’Europe, et le vôtre et le mien,
Ce roi dont l’artifice est le plus grand soutien,
Philippe, avec ardeur embrassant sa querelle,
Soutient des révoltés la cause criminelle ;
Et Rome, qui devrait, etc.
[71] Henri IV, alors roi de Navarre, eut la générosité d’aller à Tours voir Henri III, suivi d’un page seulement, malgré les défiances et les prières de ses vieux officiers, qui craignaient pour lui une seconde Saint-Barthélemi.
[72] Robert d’Évreux, comte d’Essex, fameux par la prise de Cadix sur les Espagnols, par la tendresse d’Elisabeth pour lui, et par sa mort tragique arrivée en 1601. Il avait pris Cadix sur les Espagnols, et les avait battus plus d’une fois sur mer. La reine Elisabeth l’envoya effectivement en France, en 1590, au secours de Henri IV, à la tête de cinq mille hommes.
[73] Sixte-Quint, né aux Grottes, dans la marche d’Ancône, d’un pauvre vigneron, nommé Peretti, homme dont la turbulence égala la dissimulation. Etant cordelier, il assomma de coups le neveu de son provincial, et se brouilla avec tout l’ordre. Inquisiteur à Venise, il y mit le trouble et fut obligé de s’enfuir. Etant cardinal, il composa en latin la bulle d’excommunication lancée par le pape Pie V contre la reine Elisabeth ; cependant il estimait cette reine, et l’appelait UN GRAN CERVELLO DI PRINCIPESSA.
[74] Cet événement était tout récent ; car Henri IV est supposé voir secrètement Elisabeth en 1589 ; et c’était l’année précédente que la grande flotte de Philippe II, destinée pour la conquête de l’Angleterre, fut battue par l’amiral Drake, et dispersée par la tempête.
On a fait, dans un journal de Trévoux, une critique spécieuse de cet endroit. Ce n’est pas, dit-on, à la reine Elisabeth de croire que Rome est complaisante pour les puissances, puisque Rome avait osé excommunier son père.
Mais le critique ne songeait pas que le pape n’avait excommunié le roi d’Angleterre Henri VIII, que parce qu’il craignait davantage l’empereur Charles-Quint. Ce n’est pas la seule faute qui soit dans cet extrait de Trévoux, dont l’auteur, désavoué et condamné par la plupart de ses confrères, a mis dans ses censures peut-être plus d’injures que de raisons.
[75] Il y avait dans la première édition :
Soudain, pareil au feu dont l’éclat fend la nue,
Henri vole à Paris d’une course imprévue,
La fureur dans les yeux et la mort dans les mains :
Il arrive, il combat, il change les destins ;
Il met d’Aumale en fuite, il fait tomber Joyeuse.
Bouffiers, où courez-vous, trop jeune audacieux ?
Ne cherchez point la mort qui s’avance à vos yeux ;
Respectez de Henri la valeur invincible.
Mais il tombe déjà sous cette main terrible ;
Ses beaux yeux sont noyés dans l’ombre du trépas,
Et son sang, qui le couvre, efface ses appas :
Telle une tendre fleur qu’un matin voit éclore,
Des baisers du Zéphyre et des pleurs de l’Aurore,
Tombe aux premiers efforts de l’orage et des vents,
Dont le souffle ennemi vient ravager nos champs.
C’est en vain que Mayenne arrête sur ces rives
De ses soldats tremblants les troupes fugitives ;
C’est en vain que sa voix les rappelle aux combats :
La voix du grand Henri précipite leurs pas ;
De son front menaçant la terreur les renverse ;
La fureur les a joints, la crainte les disperse :
Et Mayenne avec eux, dans leur fuite emporté,
Suit bientôt dans Paris ce peuple épouvanté.
[76] Henri, comte de Bouchage, frère puîné du duc de Joyeuse, tué à Coutras.
Un jour qu’il passait à Paris, à quatre heures du matin, près du couvent des capucins, après avoir passé la nuit en débauche, il s’imagina que les anges chantaient les matines dans le couvent. Frappé de cette idée, il se fit capucin, sous le nom de frère Ange. Depuis il quitta son froc, et prit les armes contre Henri IV. Le duc de Mayenne le fit gouverneur du Languedoc, duc et pair, et maréchal de France. Enfin, il fit son accommodement avec le roi : mais un jour ce prince étant avec lui sur un balcon au-dessous duquel beaucoup de peuple était assemblé : « Mon cousin, lui dit Henri IV, ces gens-ci me paraissent fort aises de voir ensemble un apostat et un renégat. » Cette parole du roi fit rentrer Joyeuse dans son couvent, où il mourut.
[77] Après ce vers, l’édition de 1723 met les quatre suivants :
Où sont ces grands guerriers, ces fiers soutiens des lois,
Ces ligueurs redoutés qui font trembler les rois ?
Paris n’a dans son sein que de lâches complices,
Qu’a déjà fait pâlir la crainte des supplices,
Tant le faible vulgaire, etc.
[78] Au lieu de ces vers, il y avait dans l’édition de 1723 :
C’est de là que le Dieu qui pour nous voulut naître
S’explique aux nations par la voix du grand-prêtre :
Là, son premier disciple, avec la vérité,
Conduisit la candeur et la simplicité ;
Mais Rome avait perdu sa trace apostolique.
Alors au Vatican régnait la politique, etc.
[79] Il y avait dans les éditions de Londres :
Sous des dehors plus doux la cour cacha ses crimes :
La décence y régna, le conclave eut ses lois ;
La vertu la plus pure y régna quelquefois :
Des Ursins dans nos jours a mérité des temples :
Mais d’un tel souverain la terre a peu d’exemples ;
Et l’église a compté, depuis plus de mille ans,
Peu de pasteurs sans tache, et beaucoup de tyrans.
Mais comme la piété de ce pape des Ursins fut accompagnée de peu de prudence, l’auteur a retranché avec raison cet éloge dans un poëme qui ne respire que la vérité.
[80] Sixte-Quint, étant cardinal de Montalte, contrefit si bien l’imbécille près de quinze années, qu’on l’appelait communément l’âne d’Ancône. On sait avec quel artifice il obtint la papauté, et avec quelle hauteur il régna.
[81] Dans l’édition de 1740 et dans les précédentes on lisait :
Toujours l’autorité lui prête un prompt secours.
Le mensonge subtil règne en tous ses discours ;
Et, pour mieux déguiser son artifice extrême,
Elle emprunte la voix de la vérité même.
[82] En 1570, le parlement donna un fameux arrêt contre la bulle IN COENA DOMINI.
On connaît ses remontrances célèbres sous Louis XI, au sujet de la pragmatique-sanction ; celles qu’il fit à Henri III contre la bulle scandaleuse de Sixte-Quint, qui appelait la maison régnante, génération bâtarde, etc., et sa fermeté constante à soutenir nos libertés contre les prétentions de la cour de Rome.
On a souvent appliqué ce vers à l’auteur de la Henriade, et M. Wirchter l’avait mis pour légende à la médaille qu’il a frappée. Cette médaille est fort rare, parce qu’à Genève l’on exigea de M. Wirchter de supprimer sa légende.
[83] Dans les premières éditions on lisait :
Ces monstres à l’instant pénètrent un asile
Où la religion, solitaire, tranquille,
Sans pompe, sans éclat, belle de sa beauté,
Passait dans la prière et dans l’humilité
Des jours qu’elle dérobe à la foule importune,
Qui court à ses autels encenser la fortune.
Les dernières éditions sont bien supérieures.
[84] Les premières éditions portent :
Soudain la politique, et la discorde impie
Surprennent en secret leur auguste ennemie ;
Sur son modeste front, sur ses charmes divins,
Ils portent sans frémir leurs sacrilèges mains,
Prennent ses vêtements, et fiers de cette injure,
De ses voiles sacrés ornent leur tête impure :
C’en est fait, et déjà leurs malignes fureurs
Dans Paris éperdu vont changer tous les cœurs.
D’un air insinuant l’adroite politique
Pénètre au vaste sein de la Sorbonne antique :
Elle y voit à grands flots accourir ces docteurs,
De la vérité sainte éclairés défenseurs.
Et dans une édition de Londres, au lieu du dernier vers,
De leurs faux arguments obstinés défenseurs.
[85] Il y avait dans les premières éditions :
On brise les liens de cette obéissance
Qu’aux enfants de Capet avait juré la France.
La discorde aussitôt, de sa cruelle main,
Trace en lettres de sang ce décret inhumain, etc.
[86] Le 17 de janvier de l’an 1589, la faculté de théologie de Paris donna ce fameux décret, par lequel il fut déclaré que les sujets étaient déliés de leur serment de fidélité, et pouvaient légitimement faire la guerre au roi. Le Fèvre, doyen, et quelques-uns des plus sages, refusèrent de signer. Depuis, dès que la Sorbonne fut libre, elle révoqua ce décret, que la tyrannie de la ligue avait arraché de quelques-uns de son corps. Tous les ordres religieux, qui, comme la Sorbonne, s’étaient déclarés contre la maison royale, se rétractèrent depuis comme elle. Mais, si la maison de Lorraine avait eu le dessus, se serait-on rétracté ?
Nous avons cru devoir imprimer ici le décret de la Sorbonne, qui ne se trouve que dans les livres qu’on ne lit plus.
DÉCRET DE LA FACULTÉ DE PARIS CONTRE HENRI III.
RESPONSUM FACULTATIS THEOLOGICÆ PARISIENSIS.
Anno Domini millesimo quingentesimo octogesimo nono, die septimâ mensis januarii, sacratissima theologiæ facultas parisiensis congregata fuit apud collegium Sorbonæ, post publicam supplicationem omnium ordinum dictæ facultatis, et missam de Sancto Spiritu ibidem celebratam, postulantibus clarissimis DD. præfecto, fidelibus, consulibus, et catholicis civibus, oblato publico instrumento, et tabellis per eorumdem actuarium obsignatis et publico urbis sigillo munitis, deliberatura super duobus sequentibus articulis qui deprompti sunt ex libello supplice prædictorum civium, cujus tenor est hujus modi.
RÉPONSE DE LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS.
L’an du Seigneur 1589, 7 janvier, à la réquisition des gouverneurs, officiers de la ville, et des habitants catholiques, qui ont présenté un acte public, signé par leur greffier, et scellé du sceau public de la ville, la très-sacrée faculté de théologie de Paris, après une procession solennelle de tous les ordres de ladite faculté, et la célébration de la messe du Saint-Esprit, s’est assemblée pour délibérer sur les deux articles suivants, qui sont extraits de la requête des susdits habitants ; dont voici la teneur :
À monseigneur le duc d’Aumale, gouverneur, et à messieurs les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris.
Vous remontrent humblement les bons bourgeois, manants et habitants de la ville de Paris, que plusieurs desdits habitants et autres de ce royaume, sont en peine et scrupule de conscience, pour prendre résolution sur les préparatifs qui se font pour la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, de cette ville de Paris, et de tout l’état de ce royaume, à l’encontre des desseins cruellement exécutés à Blois, et infraction de la foi publique, au préjudice de ladite religion et de l’édit d’union et de la naturelle et légitime liberté de la convocation des états : sur quoi lesdits suppliants désireraient avoir une sainte et véritable résolution. Ce considéré, il vous plaise promouvoir que messieurs de la faculté de théologie soient assemblés pour délibérer sur ces points, circonstances et dépendances ; et, s’il est permis de s’assembler, s’unir, et contribuer contre le roi ; si nous sommes encore liés du serment que nous lui avons juré, pour sur ce donner leur avis et résolution.
Soit la présente requête renvoyée pardevers messieurs de la faculté de théologie, lesquels seront suppliés s’assembler et donner sur ce leur résolution. Fait le septième janvier mil cinq cent quatre-ving neuf : signé ÉVERARD, et scellé du sceau public de la ville.
Articuli de quibus deliberatum est à prædictâ facultate.
An populus regni Galliæ sit liberatus et solutus à sacramento fidelitatis et obedientiæ Henrico tertio præstito ?
An tutâ conscientiâ possit idem populus armari, uniri, et pecunias colligere, et contribuere ad defensionem et conservationem religionis catholicæ, apostolicæ, et romanæ, in hoc regno, adversus nefaria consilia et conatus prædicti regis et quorumlibet adhærentium, et contra fidei publicæ violationem ab eo Blesis factam, in præjudicium prædictæ religionis catholicæ, et edicti sanctæ unionis, et naturalis libertatis convocationis trium ordinum hujus regni ?
Super quibus articulis, auditâ omnium et singulorum magistrorum, qui ad septuaginta convenerant, maturâ, accuratâ et liberâ deliberatione, et auditis multis et variis rationibus, quæ magnâ ex parte tàm ex scripturis sacris, tàm canonicis sanctionibus et decretis pontificum in medium disertissimis verbis productæ sunt ; conclusum est à domino decano ejusdem facultatis, nemine refragante, et hoc per modum consilii, ad liberandas conscientias prædicti populi.
Primùm, quod populus hujus regni solutus est et liberatus à sacramento fidelitatis et obedientiæ præfacto Henrico regi præstito.
Deindè, quòd idem populus licitè et tutâ conscientiâ potest armari, uniri, et pecunias colligere, et contribuere ad defensionem et conservationem religionis catholicæ, apostolicæ, et romanæ, adversus nefaria consilia et conatus prædicti regis, et quorumlibet illi adhærentium, ex quo fidem publicam violavit, in præjudicium prædictæ religionis catholicæ, et edicti sanctæ unionis, et naturalis libertatis convocationis trium ordinum hujus regni.
Quam conclusionem insuper visum est eidem parisiensi facultati transmittendam esse ad sanctissimum dominum nostrum papam, ut eam sanctæ sedis apostolicæ auctoritate probare et confirmare, et eâdem operâ ecclesiæ gallicanæ, gravissimè laboranti, opem et auxilium præstare dignetur.
Articles sur lesquels il a été délibéré par la susdite faculté.
Si le peuple du royaume de France est délié du serment de fidélité prêté à Henri III ?
Si le même peuple peut en sûreté de conscience s’armer, s’unir, lever de l’argent, et contribuer pour la défense et conservation de la religion catholique, apostholique, et romaine, dans ce royaume, contre les horribles projets et attentats du susdit roi et de ses adhérents, et contre l’infraction de la foi publique par lui commise à Blois, au préjudice de la susdite religion catholique, de l’édit de la sainte union, et de la liberté naturelle de la convocation des états ?
Après avoir ouï sur ces articles la délibération mûre, exacte, et libre, de tous les docteurs assemblés au nombre de soixante et dix, et avoir entendu plusieurs raisons différentes, tirées en grande partie tant des saintes écritures que des saints canons et des décrets des pontifes, il a été conclu par M. le doyen de la même faculté, sans réclamation, et ce, par forme de conseil, pour lever les scrupules dudit peuple :
D’abord, que le peuple de ce royaume est délié du serment de fidélité prêté au roi Henri ;
Ensuite, que le même peuple peut en sûreté de conscience s’armer, s’unir, lever de l’argent, et contribuer pour la défense et conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, contre les horribles projets et attentats du susdit roi et de ses adhérents, depuis qu’il a violé la foi publique, au préjudice de la susdite religion catholique, de l’édit de la sainte union, et de la liberté naturelle de la convocation des états.
De plus, la même faculté de Paris a jugé à propos d’envoyer cette conclusion au pape, pour qu’il daigne l’approuver et confirmer par l’autorité du saint-siége apostolique, et par ce moyen secourir l’église gallicane qui est dans le plus pressant danger.
[87] Ces vers sont une imitation de ceux d’Athalie.
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites
Qui, lorsqu’au Dieu du Nil le volage Israël
Rendit dans le désert un culte criminel,
De leurs plus chers parents saintement homicides,
Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides ;
Et par ce noble exploit vous acquirent l’honneur
D’être seuls employés aux autels du Seigneur…
[88] Dès que Henri III et le roi de Navarre parurent en armes devant Paris, la plupart des moines endossèrent la cuirasse et firent la garde avec les bourgeois. Cependant cet endroit du poëme désigne la procession de la ligue, où douze cents moines armés firent la revue dans Paris, ayant Guillaume Rose, évêque de Senlis, à leur tête. On a placé ici ce fait, quoiqu’il ne soit arrivé qu’après la mort de Henri III.
[89] Ce n’est point à dire qu’il n’y eût que seize particuliers séditieux, comme l’a marqué l’abbé Le Gendre, dans sa petite Histoire de France ; mais on les nomma les Seize, à cause des seize quartiers de Paris qu’ils gouvernaient par leurs intelligences et leurs émissaires. Ils avaient mis d’abord à leur tête seize des plus factieux de leur corps. Les principaux étaient Bussy-le-Clerc, gouverneur de la Bastille, ci-devant maître en fait d’armes ; la Bruyère, lieutenant-particulier ; le commissaire Louchard ; Emmonot et Morin, procureurs ; Oudinet, Passard, et surtout Senaut, commis au greffe du parlement, homme de beaucoup d’esprit, qui le premier développa cette question obscure et dangereuse du pouvoir qu’une nation peut avoir sur son roi. Je dirai en passant que Senaut était père du P. Senaut, cet homme éloquent, qui est mort général des prêtres de l’Oratoire de France.
[90] Les Seize furent long-temps indépendants du duc de Mayenne. Un d’eux, nommé Normand, dit un jour dans la chambre du duc : « Ceux qui l’ont fait pourraient bien le défaire. »
[91] Il y avait dans l’édition de Londres :
On voyait à leur tête un vil gladiateur,
Monté par son audace à ce coupable honneur ;
Il s’avance au milieu de l’auguste assemblée,
Par qui des citoyens la fortune est réglée :
Magistrats, leur dit-il, qui tenez au sénat,
Non la place du roi, mais celle de l’état,
Le peuple assez long-temps opprimé par vous-mêmes,
Vous instruit par ma voix de ses ordres suprêmes.
Las du joug des Capets, qui l’ont tyrannisé,
Il leur ôte un pouvoir dont ils ont abusé.
Je vous défends ici d’oser les reconnaître ;
Songez que désormais le peuple est votre maître :
Obéissez… Ces mots, prononcés fièrement,
Portent dans les esprits un juste étonnement.
Le sénat, indigné d’une telle insolence,
Ne pouvant la punir, garde un noble silence.
[92] Achorée dit dans Corneille, en parlant de Pompée :
… Il s’avance au trépas
Avec le même front qu’il donne des états.
[93] Le 16 janvier 1589, Bussy-le-Clerc, l’un des Seize, qui, de tireur d’armes, était devenu gouverneur de la Bastille, et le chef de cette faction, entra dans la grand’chambre du parlement, suivi de cinquante satellites : il présenta au parlement une requête, ou plutôt un ordre, pour forcer cette compagnie à ne plus reconnaître la maison royale.
Sur le refus de la compagnie, il mena lui-même à la Bastille tous ceux qui étaient opposés à son parti ; il les y fit jeûner au pain et à l’eau, pour les obliger à se racheter plutôt de ses mains : voilà pourquoi on l’appelait le grand-pénitencier du parlement.
[94] Augustin de Thou, second du nom, oncle du célèbre historien ; il eut la charge de président du fameux Pibrac, en 1585.
Molé ne peut être qu’Edouard Molé, conseiller au parlement, mort en 1634.
Scarron était le bisaïeul du fameux Scarron, si connu par ses poésies et par l’enjouement de son esprit.
Bayeul était oncle du surintendant des finances.
Nicolas Potier de Novion de Blancménil, président à mortier, se nommait Blancménil, à cause de la terre de ce nom, qui depuis tomba dans la maison de Lamoignon, par le mariage de sa petite-fille avec le président Lamoignon.
Nicolas Potier ne fut pas, à la vérité, conduit à la Bastille avec les autres membres du parlement, car il n’était pas venu ce jour-là à la grand’chambre ; mais il fut depuis emprisonné au Louvre, dans le temps de la mort de Brisson. On voulut lui faire le même traitement qu’à ce président. On l’accusait d’avoir une correspondance secrète avec Henri IV : les Seize lui firent son procès dans les formes, afin de mettre de leur côté les apparences de la justice, et de ne plus effaroucher le peuple par des exécutions précipitées, que l’on regardait comme des assassinats.
Enfin, comme Blancménil allait être condamné à être pendu, le duc de Mayenne revint à Paris. Ce prince avait toujours eu pour Blancménil une vénération qu’on ne pouvait refuser à sa vertu : il alla lui-même le tirer de prison ; le prisonnier se jeta à ses pieds, et lui dit : Monseigneur, je vous ai obligation de la vie ; mais j’ose vous demander un plus grand bienfait, c’est de me permettre de me retirer auprès de Henri IV, mon légitime roi : je vous reconnaîtrai toute ma vie pour mon bienfaiteur, mais je ne puis vous servir comme mon maître. Le duc de Mayenne, touché de ce discours, le releva, l’embrassa, et le renvoya à Henri IV.
Le récit de cette aventure, avec l’interrogatoire de Blancménil, sont encore dans les papiers de M. le président de Novion d’aujourd’hui.
Bussy-le-Clerc avait été d’abord maître en fait d’armes, et ensuite procureur. Quand le hasard ou le malheur des temps l’eut mis en quelque crédit, il prit le surnom de Bussy, comme s’il eût été aussi redoutable que le fameux Bussy d’Amboise. Il se faisait aussi nommer Bussy Grande-Puissance.
[95] La Bastille.
[96] En 1591, un vendredi, 15 novembre, Barnabé Brisson, homme très-savant, et qui faisait les fonctions de premier président, en l’absence d’Achille de Harlay ; Claude Larcher, conseiller aux enquêtes, et Jean Tardif, conseiller au Châtelet, furent pendus à une poutre dans le petit Châtelet, par l’ordre des Seize. Il est à remarquer que Hamilton, curé de Saint-Côme, furieux ligueur, était venu prendre lui-même Tardif dans sa maison, ayant avec lui des prêtres qui servaient d’archers.
Voyez sur ces événements l’ouvrage intitulé, Histoire du Parlement ; l’auteur y parle comme historien ; ici il parle comme poëte.
[97] Jacques Clément, de l’ordre des dominicains, natif de Sorbonne, village près de Sens, était âgé de vingt-quatre ans et demi, et venait de recevoir l’ordre de prêtrise lorsqu’il commit ce parricide.
La fiction qui règne dans ce cinquième chant, et qui peut-être pourra paraître trop hardie à quelques lecteurs, n’est point nouvelle. La malice des ligueurs, le fanatisme des moines de ce temps, firent passer pour certain dans l’esprit du peuple ce qui n’est ici qu’une invention du poëte.
[98] Après ce vers on lit, dans l’édition de 1723, les dix vers suivants :
Les enfers sont émus de ces accents funèbres,
Un monstre en ce moment sort du fond des ténèbres,
Monstre qui de l’abyme et de ses noirs démons
Réunit dans son sein la rage et les poisons :
Cet enfant de la nuit, fécond en artifices,
Sait ternir les vertus, sait embellir les vices,
Sait donner, par l’éclat de ses pinceaux trompeurs,
Aux forfaits les plus grands les plus vives couleurs ;
C’est lui qui sous la cendre et couvert du cilice,
Saintement aux mortels enseigne l’injustice.
[99] Pays des Ammonites, qui jetaient leurs enfants dans les flammes, au son des tambours et des trompettes, en l’honneur de la divinité, qu’ils adoraient sous le nom de Moloch.
[100] Teutates était un des dieux des Gaulois. Il n’est pas sûr que ce fût le même que Mercure, mais il est constant qu’on lui sacrifiait des hommes.
[101] Les enthousiastes, qui étaient appelés les Indépendants, furent ceux qui eurent le plus de part à la mort de Charles Ier., roi d’Angleterre.
[102] Il y avait dans la première édition de Londres :
Dans Londre il inspira ce peuple de sectaires,
Trembleurs, indépendants, puritains, unitaires.
[103] Jacques Clément sortit de Paris le dernier juillet 1589, et fut mené à Saint-Cloud par la Guèle, procureur-général. Celui-ci, qui soupçonnait un mauvais coup de la part de ce moine, l’envoya épier pendant la nuit dans l’endroit où il était retiré. On le trouva dans un profond sommeil ; son bréviaire était auprès de lui, ouvert et tout gras, au chapitre du meurtre d’Holopherne par Judith. On a eu soin, dans le poëme, de présenter l’exemple de Judith à Jacques Clément, à l’imitation des prédicateurs de la ligue, qui se servaient de l’écriture sainte pour prêcher le parricide.
Nous citerons ici un passage d’un livre fait par un jacobin, et imprimé à Troyes chez M. Moreau, peu de temps après la mort de Henri III.
« De façon que Dieu, exauçant la prière de cestui serviteur, nommé frère Jacques Clément, une nuit, comme il était en son lit, lui envoie son ange en vision, lequel avec grande lumière se présente à ce religieux, et lui montre un glaive nu, lui dit ces mots : Frère Jacques, je suis messager du Dieu tout-puissant, qui te viens acertener que par toi le tyran de France doit être mis à mort. Pense donc à toi, et te prépare, comme la couronne de martyr t’est aussi préparée. »
« Cela dit, la vision se disparut, et le laissa rêver à telles paroles véritables. Le matin venu, frère Jacques se remet devant les yeux l’apparition précédente ; et douteux de ce qu’il devait faire, s’adresse à un sien ami, aussi religieux, homme fort scientifique et bien versé dans la sainte écriture, auquel il déclare franchement sa vision, lui demandant d’abondant si c’était chose agréable à Dieu de tuer un roi qui n’a ni foi, ni religion, et qui ne cherche que l’oppression de ses pauvres sujets, étant altéré du sang innocent, et regorgeant en vices autant qu’il est possible. À quoi l’honnête homme fit réponse, que véritablement il nous était défendu de Dieu estroitement d’être homicides : mais d’autant que le roi qu’il entendait était un homme distrait et séparé de l’église, qui bouffait de tyrannies exécrables, et qui se déterminait d’être le fléau perpétuel et sans retour de la France, il estimait que celui qui le mettrait à mort, comme fit jadis Judith un Holopherne, ferait chose très-sainte et très-recommandable. »
[104] L’on imprima et l’on débita publiquement une relation du martyre de frère Jacques Clément, dans laquelle on assurait qu’un ange lui avait apparu, et lui avait ordonné de tuer le tyran en lui montrant une épée nue. Il est resté depuis un soupçon dans le public, que quelques confrères de Jacques Clément, abusant de la faiblesse de ce misérable, lui avaient eux-mêmes parlé pendant la nuit, et avaient aisément troublé sa tête, échauffée par le jeûne et par la superstition. Quoi qu’il en soit, Clément se prépara au parricide, comme un bon chrétien ferait au martyre, par les mortifications et par la prière. On ne put douter qu’il n’y eût de la bonne foi dans son crime ; c’est pourquoi on a pris le parti de le représenter plutôt comme un esprit faible, séduit par sa simplicité, que comme un scélérat déterminé par son mauvais penchant.
[105] Il y avait dans le poëme de la ligue :
Voilà comme à nos yeux, trop faibles que nous sommes,
Souvent les scélérats ressemblent aux grands hommes.
On ne distingue point le vrai zèle et le faux ;
Comme la vérité l’erreur a ses héros.
Le fanatique impie et le chrétien sincère
Sont marqués quelquefois du même caractère.
[106] Catherine de Médicis avait mis la magie si fort à la mode en France, qu’un prêtre, nommé Séchelles, qui fut brûlé en Grève, sous Henri III, pour sorcellerie, accusa douze cents personnes de ce prétendu crime. L’ignorance et la stupidité étaient poussées si loin dans ces temps-là, qu’on n’entendait parler que d’exorcismes et de condamnations au feu. On trouvait partout des hommes assez sots pour se croire magiciens, et des juges superstitieux qui les punissaient de bonne foi comme tels.
[107] L’édition de 1723 met ainsi ce vers et les suivants :
Là sont les instruments de ces sombres mystères,
Des métaux constellés, d’inconnus caractères,
Des vases pleins de sang et de serpents affreux.
Le prêtre de ce temple est un de ces Hébreux
Qui, proscrits sur la terre et citoyens du monde,
Vont porter en tous lieux leur misère profonde,
Et d’un antique amas de superstitions
Ont rempli de tout temps toutes les nations.
Aux magiques accents, etc.
[108] Plusieurs prêtres ligueurs avaient fait faire de petites images de cire, qui représentaient Henri III et le roi de Navarre : ils les mettaient sur l’autel, les perçaient pendant la messe quarante jours consécutifs, et le quarantième jour les perçaient au cœur.
[109] C’était, pour l’ordinaire, des Juifs que l’on se servait pour faire des opérations magiques. Cette ancienne superstition vient des secrets de la cabale dont les Juifs se disaient seuls dépositaires. Catherine de Médicis, la maréchale d’Ancre, et beaucoup d’autres, employèrent des Juifs à ces prétendus sortilèges.
[110] Atéius, tribun du peuple, ne pouvant empêcher Crassus de partir pour aller contre les Parthes, porta un brasier ardent à la porte de la ville par où Crassus sortait, y jeta certaines herbes, et maudit l’expédition de Crassus en invoquant les divinités infernales.
[111] Potier, président du parlement, dont il est parlé ci-devant.
Villeroi, qui avait été secrétaire d’état sous Henri III, et qui avait pris le parti de la ligue, pour avoir été insulté en présence du roi, par le duc d’Epernon.
[112] Achille de Harlay, qui était alors gardé à la Bastille par Bussy-le-Clerc. Jacques Clément présenta au roi une lettre de la part de ce magistrat. On n’a point su si la lettre était contrefaite ou non : c’est ce qui est étonnant dans un fait de cette importance ; et c’est ce qui me ferait croire que la lettre était véritable, et qu’on l’aurait surprise au premier président de Harlay ; autrement on aurait fait sonner bien haut cette fausseté contre la ligue.
[113] Henri III mourut de sa blessure le 3 août, à deux heures du matin, à Saint-Cloud, mais non point dans la même maison où il avait pris avec son frère la résolution de la Saint-Barthélemi, comme l’ont écrit plusieurs historiens ; car cette maison n’était point encore bâtie du temps de la Saint-Barthélemi.
[114] Dans toutes les éditions, même dans celle de 1751, le chant était terminé par les vers suivants :
Insensés qu’ils étaient ! ils ne découvraient pas
Les abymes profonds qu’ils creusaient sous leurs pas ;
Ils devaient bien plutôt, prévoyant leurs misères,
Changer ce vain triomphe en des larmes amères.
Ce vainqueur, ce héros qu’ils osaient défier,
Henri, du haut du trône, allait les foudroyer.
Le sceptre, dans sa main rendu plus redoutable,
Annonce à ces mutins leur perte inévitable.
Devant lui tous les chefs ont fléchi les genoux ;
Pour leur roi légitime ils l’ont reconnu tous ;
Et certains désormais du destin de la guerre,
Ils jurent de le suivre aux deux bouts de la terre.
[115] Le sixième et le septième chant sont ceux où M. de Voltaire a fait le plus de changements. Celui qui était le sixième dans la première édition de 1723, est le septième dans l’édition de Londres in-4°., et dans les autres qui l’ont suivie ; et le commencement de ce chant est tiré du chant neuvième de l’édition de 1723. Comme on a plus d’égard dans un poëme épique à l’ordonnance du dessin qu’à la chronologie, on a placé immédiatement après la mort de Henri III les états de Paris, qui ne se tinrent effectivement que quatre ans après.
Selon la vérité de l’histoire, Henri le grand assiégea Paris quelque temps après la bataille d’Ivry, en 1590, au mois d’avril. Le duc de Parme lui en fit lever le siège au mois de septembre. La ligue, long-temps après, en 1593, assembla les états pour élire un roi à la place du cardinal de Bourbon, qu’elle avait reconnu sous le nom de Charles X, et qui était mort depuis deux ans et demi ; et, la même année 1593, au mois de juillet, le roi fit son abjuration dans Saint-Denis, et n’entra dans Paris qu’au mois de mars 1594.
De tous ces événements on a supprimé l’arrivée du duc de Parme et le prétendu règne de Charles, cardinal de Bourbon : il est aisé de s’apercevoir que faire paraître le duc de Parme sur la scène eût été diminuer la gloire de Henri IV, le héros du poëme, et agir précisément contre le but de l’ouvrage : ce qui serait une faute impardonnable.
À l’égard du cardinal de Bourbon, ce n’était pas la peine de blesser l’unité, si essentielle dans tout ouvrage épique, en faveur d’un roi en peinture tel que ce cardinal : il serait aussi inutile dans le poëme, qu’il le fut dans le parti de la ligue. En un mot, on passe sous silence le duc de Parme, parce qu’il était trop grand, et le cardinal de Bourbon, parce qu’il était trop petit. On a été obligé de placer les états de Paris avant le siége, parce que si on les eût mis dans leur ordre, on n’aurait pas eu occasion de mettre dans leur jour les vertus du héros ; on n’aurait pas pu lui faire donner des vivres aux assiégés, ni le faire aussitôt récompenser de sa générosité. D’ailleurs, les états de Paris ne sont point du nombre des événements qu’on ne peut déranger de leur point chronologique ; la poésie permet la transposition de tous les faits qui ne sont point écartés les uns des autres d’un grand nombre d’années, et qui n’ont entre eux aucune liaison nécessaire. Par exemple, je pouvais, sans qu’on eût rien à me reprocher, faire Henri IV amoureux de Gabrielle d’Estrées du vivant de Henri III, parce que la vie et la mort de Henri III n’ont rien de commun avec l’amour de Henri IV pour Gabrielle d’Estrées. Les états de la ligue sont dans le même cas par rapport au siége de Paris ; ce sont deux événements absolument indépendants l’un de l’autre. Ces états n’eurent aucun effet ; on n’y prit nulle résolution ; ils ne contribuèrent en rien aux affaires du parti ; le hasard aurait pu les assembler avant le siége comme après, et ils sont bien mieux placés avant le siége dans le poëme : de plus, il faut considérer qu’un poëme épique n’est pas une histoire : on ne saurait trop représenter cette règle aux lecteurs qui n’en seraient pas instruits.
Loin ces rimeurs craintifs, dont l’esprit flegmatique
Garde dans ses fureurs un ordre didactique,
Qui, chantant d’un héros les exploits éclatants,
Maigres historiens, suivront l’ordre des temps.
Ils n’osent un moment perdre un sujet de vue ;
Pour prendre Dole, il faut que Lille soit rendue,
Et que leur vers exact, ainsi que Mézerai,
Ait fait tomber déjà les remparts de Courtrai, etc.
[116] L’inquisition, que les ducs de Guise voulurent établir en France.
[117] Potier de Blancménil, président du parlement, dont il est question dans les quatrième et cinquième chants.
[118] On ne trouve pas ces vers dans les premières éditions. Dans celle de 1723, au lieu de Potier, l’auteur avait mis d’Aubray, personnage bien moins connu. Voici des vers qu’il adressait à ceux des ligueurs qui voulaient donner le trône à un étranger :
Lorsque j’ai vu, dit-il, assemblés en ces lieux
Les soutiens de l’église, et nos chefs les plus braves,
Je crus voir des Français, et non point des esclaves.
Quoi ! sous un joug honteux prompts à vous avilir,
Ne disputez-vous donc que l’honneur de servir ?
Ah ! si de sept cents ans les droits héréditaires
N’ont pu placer Bourbon dans le rang de ses pères ;
Si, tant de fois vaincus et toujours moins soumis,
Nous comptons les Capets parmi nos ennemis ;
Si le joug de Henri nous semble un joug trop rude,
Pourquoi faut-il si loin chercher la servitude,
Et rejeter nos rois, pour aller à genoux
Attendre qu’un tyran daigne régner sur nous ?
Pour vous qui destinez Mayenne au rang, etc.
[119] C’est dans les guerres de Flandre, sous Philippe II, qu’on fit usage des bombes pour la première fois. Presque tous nos arts sont dus aux Italiens.
[120] On lisait dans l’édition de 1740 et dans les précédentes :
Le salpêtre enfoncé dans ces globes d’airain
Part, s’échauffe, s’embrase, et s’écarte soudain ;
La mort en mille éclats en sort avec furie.
[121] Il y avait dans plusieurs éditions :
D’un œil ferme et stoïque il ne voit dans la guerre
Qu’un châtiment affreux des crimes de la terre.
[122] Il y a dans l’édition de 1727 :
Ô fatal habitant de l’invisible monde !
Répond-il, quel dessein te transporte en ces lieux ?
Sors-tu du noir abyme, ou descends-tu des cieux ?
Faut-il que je t’encense, ou bien que je t’abhorre !
[123] On sait combien d’illustres prisonniers d’état les cardinaux de Richelieu et Mazarin firent enfermer à Vincennes. Lorsque M. de Voltaire travaillait à la Henriade, le secrétaire d’état Leblanc était prisonnier dans ce château, et il y fit ensuite enfermer ses ennemis
[124] Tout le commencement de ce chant est entièrement différent dans les premières éditions :
Les voiles de la nuit s’étendaient dans les airs ;
Un silence profond régnait dans l’univers.
Henri, près d’affronter de nouvelles alarmes,
Endormi dans son camp, reposait sur ses armes.
Un héros, descendu de la voûte des cieux,
Ministre de Dieu même, apparut à ses yeux :
C’était ce saint guerrier, qui, loin du bord celtique,
Alla vaincre et mourir sur les sables d’Afrique ;
Le généreux Louis, le père des Bourbons,
À qui Dieu prodigua ses plus augustes dons.
Sur sa tête éclatait un brillant diadème ;
Au front du nouveau prince il le posa lui-même :
« Recevez-le, dit-il, de la main de Louis ;
Acceptez-moi pour père, et devenez mon fils.
La vertu, qui toujours vous guida sur ma trace,
Du temps qui nous sépare a rapproché l’espace ;
Je reconnais mon sang, que Dieu vous a transmis ;
Tout l’espoir de ma race en vous seul est remis.
Mais ce sceptre, mon fils, ne doit point vous suffire ;
Possédez ma sagesse, ainsi que mon empire.
C’est peu qu’un vain éclat qui passe et qui s’enfuit,
Que le trouble accompagne et que la mort détruit ;
Tous ces honneurs mondains ne sont qu’un bien stérile,
Des humaines vertus récompense fragile.
D’un bien plus précieux osez être jaloux :
Si Dieu ne vous éclaire il n’a rien fait pour vous.
Quand verrai-je, ô mon fils, votre vertu guerrière,
Comme sous son appui, marcher à sa lumière ?
Mais qu’ils sont encor loin ces temps ; ces heureux temps
Où Dieu doit vous compter au rang de ses enfants !
Que vous éprouverez de faiblesses honteuses !
Et que vous marcherez dans des routes trompeuses !
Osez suivre mes pas par de nouveaux chemins,
Et venez de la France apprendre les destins. »
Henri crut, à ces mots, dans un char de lumière,
Des cieux en un moment pénétrer la carrière ;
Comme on voit, dans la nuit, la foudre et les éclairs
Courir d’un pôle à l’autre, et diviser les airs.
Parmi ces tourbillons que d’une main féconde
Disposa l’Eternel au premier jour du monde,
Est un globe élevé dans le faîte des cieux,
Dont l’éclat se dérobe à nos profanes yeux ;
C’est là que le Très-Haut forme à sa ressemblance
Ces esprits immortels, enfants de son essence,
Qui, soudain répandus dans les mondes divers,
Vont animer les corps, et peuplent l’univers.
Là sont, après la mort, nos ames replongées,
De leur prison grossière à jamais dégagées.
Quand le Dieu qui les fit les rappelle en son sein,
D’une course rapide elles volent soudain.
Comme on voit dans les bois les feuilles incertaines,
Avec un bruit confus, tomber du haut des chênes,
Lorsque les aquilons, messagers des hivers,
Ramènent la froidure, et sifflent dans les airs ;
Ainsi la mort entraîne en ces lieux redoutables
Des mortels passagers les troupes innombrables.
[125] Que l’on admette ou non l’attraction de Newton, toujours demeure-t-il certain que les globes célestes, s’approchant et s’éloignant tour à tour, paraissent s’attirer et s’éviter.
[126] En Perse les Guèbres ont une religion à part, qu’ils prétendent être la religion fondée par Zoroastre, et qui paraît moins folle que les autres superstitions humaines, puisqu’ils rendent un culte secret au soleil, comme à une image du créateur.
[127] Il y a dans l’édition de 1727, après ces vers :
Leurs tourments et leurs vœux, leur loi, leur ignorance,
Comme sans châtiment restent sans récompense ;
Dieu ne les punit point d’avoir fermé leurs yeux
Aux clartés que lui-même il plaça si loin d’eux.
Il ne les juge point, tel qu’un injuste maître,
Sur les chrétiennes lois qu’ils n’ont point pu connaître,
Sur le zèle emporté de leurs saintes fureurs,
Mais sur la simple loi qui parle à tous les cœurs.
La nature, ici-bas, sa fille et notre mère,
Nous instruit en son nom, nous guide, nous éclaire ;
De l’instinct des vertus elle aime à nous remplir,
Et dans nos premiers ans nous enseigne à rougir ;
Mais pure en notre enfance, et par l’âge altérée,
Elle pleure ses fils dont elle est ignorée :
Elle pleure ; et ses cris, que nous n’entendons pas,
S’élèvent contre nous dans la nuit du trépas.
Et dans l’édition de 1723, après ce vers,
Des mortels passagers les troupes innombrables,
on lisait :
Un juge incorruptible, avec d’égales lois,
Y ramasse à ses pieds les peuples et les rois.
Tout frémit devant lui ; les morts dans le silence
Attendent en tremblant l’éternelle sentence ;
Lui qui, dans un moment, voit, entend, connaît tout,
D’un coup d’œil les punit, d’un coup d’œil les absout :
De ses ministres saints la troupe inexorable
Sépare incessamment l’innocent du coupable ;
Donne aux uns des plaisirs, aux autres des tourments,
Des vertus et du crime éternels monuments.
Mais d’où partent, grand Dieu, ces cris épouvantables ?
[128]Les théologiens n’ont pas décidé comme un article de foi que l’enfer fût au centre de la terre, ainsi qu’il l’était dans la théologie païenne. Quelques-uns l’ont placé dans le soleil : on l’a mis ici dans un globe destiné uniquement à cet usage.
[129] Au lieu de ce vers, et des onze suivants, voici ce qu’on lit dans l’édition de 1723 :
D’abord de tous côtés s’offrent sur leur passage
Le désespoir, la mort, la fureur, le carnage,
Et ces vices affreux, suivis par les douleurs,
Formés dans les enfers, ou plutôt dans nos cœurs ;
L’orgueil au front d’airain, la lâche perfidie,
Qui d’abord, en rampant, se cache et s’humilie,
Puis, tout à coup levant un homicide bras,
Fait siffler ses serpents, et porte le trépas ;
L’avarice au teint pâle, et la haine, et l’envie,
Le mensonge, et surtout sa sœur l’hypocrisie,
Qui, les regards baissés, l’encensoir à la main,
Distille en soupirant sa rage et son venin.
Le faux zèle éclatant, etc.
[130] Le parricide Jacques Clément fut loué à Rome dans la chaire, où l’on aurait dû prononcer l’oraison funèbre de Henri III. On mit son portrait à Paris sur les autels avec l’eucharistie. Le cardinal de Retz rapporte que le jour des barricades, sous la minorité de Louis XIV, il vit un bourgeois portant un hausse-col, sur lequel était gravé ce moine, avec ces mots : SAINT JACQUES CLÉMENT.
[131] Êtes-vous en ces lieux, faibles et tendres cœurs ?
Au lieu de ce vers et des sept qui le suivent, en voici huit autres que l’on lit dans l’édition de 1723 :
Le sujet révolté, le lâche adulateur,
Le juge corrompu, l’infâme délateur,
Ceux même qui, nourris au sein de la mollesse,
N’ont eu pour tous forfaits qu’un cœur plein de faiblesse ;
Ceux qui, livrés sans crainte à des penchants flatteurs,
N’ont connu, n’ont aimé que leurs douces erreurs ;
Tous enfin, de la mort éternelles victimes,
Souffrent des châtiments qui surpassent leurs crimes.
Le généreux Henri, etc.
Et dans celle de 1737, voici comme ces derniers vers sont tournés :
Il est, il est aussi, dans ce lieu de douleurs,
Des cœurs qui n’ont aimé que leurs douces erreurs ;
Des foules de mortels noyés dans la mollesse,
Qu’entraîna le plaisir, qu’endormit la paresse, etc.
On voit, par tous ces différents changements, avec quelle extrême attention et avec quelle sévérité l’auteur a revu son ouvrage ; c’est ainsi que doit en user quiconque travaille pour la postérité.
[132] On compte plus de 950 millions d’hommes sur la terre ; le nombre des catholiques va à 50 millions : si la vingtième partie est celle des élus, c’est beaucoup ; donc il y a actuellement sur terre 947 millions 500 mille hommes destinés aux peines éternelles de l’enfer. Et, comme le genre humain se répare environ tous les vingt ans, mettez, l’un portant l’autre, les temps les plus peuplés avec les moins peuplés, il se trouve qu’à ne compter que 6000 ans depuis la création, il y a déjà 300 fois 947 millions de damnés. De plus, le peuple juif ayant été cent fois moins nombreux que le peuple catholique, cela augmente le nombre des damnés prodigieusement. Ce calcul méritait bien les larmes de Henri IV.
[133] On peut entendre par cet endroit les fautes vénielles et le purgatoire. Les anciens eux-mêmes en admettaient un, et on le trouve expressément dans Virgile.
[134] Louis XII est le seul roi qui ait eu le surnom de père du peuple.
[135] Sur ces entrefaites, mourut Georges d’Amboise, qui fut justement aimé de la France et de son maître, parce qu’il les aimait tous deux également. (Mézerai, grande histoire.)
[136] Parmi plusieurs grand hommes de ce nom, on a eu ici en vue Guy de la Trémouille, surnommé le Vaillant, qui portait l’oriflamme, et qui refusa l’épée de connétable sous Charles VI.
Clisson (le connétable de) sous Charles VI.
Montmorenci. Il faudrait un volume pour spécifier les services rendus à l’état par cette maison.
Gaston de Foix, duc de Nemours, neveu de Louis XII, fut tué de quatorze coups, à la célèbre bataille de Ravenne, qu’il avait gagnée.
Guesclin (le connétable du). Il sauva la France sous Charles V, conquit la Castille, mit Henri Transtamare sur le trône de Pierre-le-Cruel, et fut connétable de France et de Castille.
Bayard (Pierre du Terrail, surnommé le chevalier sans peur et sans reproche). Il arma François Ier. chevalier à la bataille de Marignan ; il fut tué en 1523, à la retraite de Rebec, en Italie.
[137] Jeanne d’Arc, connue sous le nom de la Pucelle d’Orléans, servante d’hôtellerie, née au village de Domremi-sur-Meuse ; qui, se trouvant une force de corps et une hardiesse au-dessus de son sexe, fut employée par le comte de Dunois pour rétablir les affaires de Charles VII. Elle fut prise dans une sortie à Compiègne, en 1430, conduite à Rouen, jugée comme sorcière par un tribunal ecclésiastique, également ignorant et barbare, et brûlée par les Anglais, qui auraient dû honorer son courage.
Voici ce qu’on a écrit de plus raisonnable sur la Pucelle d’Orléans : c’est Monstrelet, auteur contemporain, qui parle :
« Et l’an 1428, vint devers le roi Charles de France, à Chinon où il se tenait, une pucelle, jeune fille âgée de vingt ans, nommée Jeanne, laquelle était vêtue et habillée en guise d’homme, et était des parties entre Bourgogne et Lorraine, d’une ville nommée Droimi, à présent Domremi, assez près de Vaucouleur ; laquelle pucelle Jeanne fut grand espace de temps chambrière en une hôtellerie, et était hardie de chevaucher chevaux, les mener boire, et faire telles autres apertises et habiletés que jeunes filles n’ont point accoutumé de faire, et fut mise à voye, et envoyée devers le roi, par un chevalier nommé messire Roger de Baudrencourt, capitaine, de par le roi, de Vaucouleur, etc. »
On sait comment on se servit de cette fille pour ranimer le courage des Français, qui avaient besoin d’un miracle : il suffit qu’on l’ait crue envoyée de Dieu, pour qu’un poëte soit en droit de la placer dans le ciel avec le héros. Mézerai dit tout bonnement que saint Michel, le prince de la milice céleste, apparut à cette fille, etc. Quoi qu’il en soit, si les Français ont été trop crédules sur la Pucelle d’Orléans, les Anglais ont été trop cruels en la faisant brûler ; car ils n’avaient rien à lui reprocher que son courage et leurs défaites.
[138] Dans l’édition de 1723 on lit ces vers, que l’auteur a supprimés dans les autres éditions ; les voici donc :
Antoine de Navarre, avec des yeux surpris,
Voit Henri qui s’avance, et reconnaît son fils :
Le héros attendri tombe aux pieds de son père ;
Trois fois il tend les bras à cette ombre si chère,
Trois fois son père échappe à ses embrassements,
Tel qu’un léger nuage écarté par les vents.
Cependant il apprend à cette ombre charmée
Sa grandeur, ses desseins, l’ordre de son armée,
Et ses premiers travaux, et ses derniers exploits.
Tous les héros en foule accouraient à sa voix.
Les Martels, les Pepins l’écoutaient en silence,
Et respectaient en lui la gloire de la France.
Enfin le saint guerrier, poursuivant ses desseins :
Suivez mes pas, dit-il, au temple des destins ;
Avançons, il est temps de vous faire connaître
Les rois et les héros qui de vous doivent naître.
De ce temple déjà vous voyez les-remparts,
Et ses portes d’airain, etc.
[139] Le cardinal Mazarin fut obligé de sortir du royaume, en 1651, malgré la reine régente qu’il gouvernait ; mais le cardinal de Richelieu se maintint toujours, malgré ses ennemis, et même malgré le roi, qui était dégoûté de lui.
[140] Le peuple, ce monstre féroce et aveugle, détestait le grand Colbert, au point qu’il voulut déterrer son corps ; mais la voix des gens sensés, qui prévaut à la longue, a rendu sa mémoire à jamais chère et respectable.
[141] Louis XIV.
[142] L’Académie des sciences, dont les mémoires sont estimés dans toute l’Europe.
[143] Louis de Bourbon, appelé communément le grand Condé, et Henri, vicomte de Turenne, ont été regardés comme les plus grands capitaines de leur temps ; tous deux ont remporté de grandes victoires, et acquis de la gloire même dans leurs défaites. Le génie du prince de Condé semblait, à ce qu’on dit, plus propre pour un jour de bataille, et celui de M. de Turenne pour toute une campagne. Au moins est-il certain que M. de Turenne remporta des avantages sur le grand Condé à Gien, à Étampes, à Paris, à Arras, à la bataille des Dunes ; cependant on n’ose point décider quel était le plus grand homme.
[144] Le maréchal de Catinat, né en 1637. Il gagna les batailles de Staffarde et de la Marsaille, et obéit ensuite sans murmurer au maréchal de Villeroi, qui lui envoyait des ordres sans le consulter. Il quitta le commandement sans peine, ne se plaignit jamais de personne, ne demanda rien au roi, mourut en philosophe dans une petite maison de campagne à Saint-Gratien, n’ayant ni augmenté ni diminué son bien, et n’ayant jamais démenti un moment son caractère de modération.
[145] Le maréchal de Vauban, né en 1633, le plus grand ingénieur qui ait jamais été, a fait fortifier, selon sa nouvelle manière, trois cents places anciennes, et en a bâti trente-trois : il a conduit cinquante-trois siéges, et s’est trouvé à cent quarante actions : il a laissé douze volumes manuscrits, pleins de projets pour le bien de l’état, dont aucun n’a encore été exécuté. Il était de l’Académie des sciences, et lui a fait plus d’honneur que personne, en faisant servir les mathématiques à l’avantage de sa patrie.
[146] M. de Voltaire avait changé ainsi les deux vers sur M. de Vauban :
Ce héros dont la main raffermit nos remparts,
C’est Vauban, c’est l’ami des vertus et des arts.
Mais, dans les dernières éditions, il les a rétablis tels qu’ils étaient dans la première ; ils rappellent ces vers d’Athalie :
Cependant Athalie, un poignard à la main,
Rit du faible rempart de nos portes d’airain.
[147] François-Henri de Montmorenci, qui prit le nom de Luxembourg, maréchal de France, duc et pair, gagna la bataille de Cassel sous les ordres de Monsieur, frère de Louis XIV, et remporta en chef les fameuses victoires de Mons, de Fleurus, de Steinkerque, de Nerwinde, conquit des provinces au roi. Il fut mis à la Bastille, et reçut mille dégoûts des ministres.
[148] On s’était proposé de ne parler dans ce poëme d’aucun homme vivant ; on ne s’est écarté de cette règle qu’en faveur du maréchal duc de Villars. Il a gagné la bataille de Fredelingue et celle du premier Hochstet. Il est à remarquer qu’il occupa dans cette bataille le même terrain où se posta depuis le duc de Marleborough, lorsqu’il remporta contre d’autres généraux cette grande victoire du second Hochstet, si fatale à la France. Depuis, le maréchal de Villars, ayant repris le commandement des armées, donna la fameuse bataille de Blangis ou de Malplaquet, dans laquelle on tua vingt mille hommes aux ennemis, et qui ne fut perdue que quand le maréchal fut blessé.
Enfin, en 1712, lorsque les ennemis menaçaient de venir à Paris, et qu’on délibérait si Louis XIV quitterait Versailles, le maréchal de Villars battit le prince Eugène à Denain, s’empara du dépôt de l’armée ennemie à Marchiennes, fit lever le siége de Landrecies, prit Douay, le Quesnoy, Bouchain, etc., à discrétion, et fit ensuite la paix à Rastadt, au nom du roi, avec le même prince Eugène, plénipotentiaire de l’empereur.
[149] Monsieur le duc de Bourgogne, élève de Fénélon et du duc de Beauvilliers, dauphin de France, mort à Marly, en 1712, à trente ans. Il faisait espérer un gouvernement tel que les sages de l’antiquité en imaginèrent. Jamais espérances ne furent plus cruellement et plus douloureusement trompées.
[150] Ce poëme fut composé dans l’enfance de Louis XV.
[151] Au lieu de ce vers, et des dix-huit qui le suivent, voici ce que met l’édition de 1723 :
De l’empire français douce et frêle espérance :
Ô vous qui gouvernez les jours de son enfance,
Vous, Villeroi, Fleury, conservez sous vos yeux
Du plus pur de mon sang le dépôt précieux ;
Conduisez par la main son enfance docile :
Le sentier des vertus à cet âge est facile ;
Age heureux, où son cœur, exempt de passion,
N’a point du vice encor reçu l’impression ;
Où d’une cour trompeuse, ardente à nous séduire,
Le souffle empoisonné ne peut encor lui nuire ;
Age heureux, où lui-même ignorant son pouvoir,
Vit tranquille et soumis aux règles du devoir.
Qu’au sortir de l’enfance il puisse se connaître,
Qu’il songe qu’il est homme en voyant qu’il est maître,
Qu’attentif aux besoins des peuples malheureux,
Il ne les charge point de fardeaux rigoureux ;
Qu’il aime à pardonner ; qu’il donne avec prudence
Aux services rendus leur juste récompense ;
Qu’il ne permette pas qu’un ministre insolent
Change son règne aimable en un joug accablant ;
Que la simple vertu, de soutien dépourvue,
Par ses sages bienfaits soit toujours prévenue ;
Que de l’amitié même il chérisse les lois,
Bien pur, présent du ciel, et peu connu des rois ;
Et que, digne en effet de la grandeur suprême,
Il imite, s’il peut, Henri-Quatre et moi-même.
[152] Philippe, duc d’Orléans, régent du royaume pendant la minorité de Louis XV.
[153] Il y a dans l’édition de 1727 :
Malheureux toutefois dans le cours de sa vie,
D’avoir reçu du ciel un trop vaste génie.
Et dans celle de 1723, imprimée l’année même de la mort du régent, il n’y avait que ces quatre vers :
Près de ce jeune roi regardez ce héros,
Propre à tous les emplois, né pour tous les travaux ;
Il unit les talents d’un sujet et d’un maître :
Il n’est pas roi, mon fils, mais il enseigne à l’être.
[154] Dans le temps que cela fut écrit, la branche de France et la branche d’Espagne semblaient désunies.
[155] Voici le commencement de ce chant dans l’édition de 1723 :
Paris, toujours injuste et toujours furieux,
De la mort de son roi rendait grâces aux cieux.
Le peuple, qui jamais n’a connu la prudence,
S’enivrait follement de sa vaine espérance ;
Mais Philippe, au récit de la mort de Valois,
Tremble dans ses états pour la première fois.
Il voyait des Bourbons les forces réunies ;
Du trône sous leurs pas les routes aplanies ;
Un chef infatigable et plein de fermeté,
Instruit par le travail et par l’adversité,
Et qui pouvait bientôt, conduit par la vengeance,
Reporter dans Madrid les malheurs de la France :
Il crut qu’il était temps d’envoyer un secours
Demandé si long-temps, et différé toujours.
Des rives de l’Escaut sur les bords de la Seine,
Le malheureux Egmont vint se joindre à Mayenne.
[156] Il se fit déclarer, par la partie du parlement qui lui demeura attachée, lieutenant-général de l’état et royaume de France.
[157] Les Lorrains. Le chevalier d’Aumale, dont il est si souvent parlé, et son frère le duc, étaient de la maison de Lorraine.
Charles-Emmanuel, duc de Nemours, frère utérin du duc de Mayenne.
La Châtre était un des maréchaux de la ligue, que l’on appelait des bâtards qui se feraient un jour légitimer aux dépens de leur père. En effet la Châtre fit sa paix depuis, et Henri lui confirma la dignité de maréchal de France.
[158] C’est le même dont il est parlé au quatrième chant, note première.
Saint-Paul, soldat de fortune, fait maréchal par le même duc de Mayenne, homme emporté et d’une violence extrême. Il fut tué par le duc de Guise, fils du Balafré.
Brissac s’était jeté dans le parti de la ligue par indignation contre Henri III, qui avait dit qu’il n’était bon ni sur terre ni sur mer. Il négocia depuis secrètement avec Henri IV, et lui ouvrit les portes de Paris, moyennant le bâton de maréchal de France.
[159] Le comte d’Egmont, fils de l’amiral d’Egmont, qui fut décapité à Bruxelles avec le prince de Horn.
Le fils, étant resté dans le parti de Philippe II, roi d’Espagne, fut envoyé au secours du duc de Mayenne, à la tête de dix-huit cents lances. À son entrée dans Paris, il reçut les compliments de la ville. Celui qui le haranguait ayant mêlé dans son discours les louanges de l’amiral d’Egmont son père : « Ne parlez pas de lui, dit le comte, il méritait la mort ; c’était un rebelle ; » paroles d’autant plus condamnables que c’était à des rebelles qu’il parlait, et dont il venait défendre la cause.
[160] Il manque ces quatre vers-ci, qui sont dans l’édition de 1723 :
Henri, loin des remparts de la ville alarmée,
Aux campagnes d’Ivry conduisit son armée,
Attirant sur ses pas Mayenne et ses ligueurs,
Que leur aveuglement poussait à leurs malheurs.
L’auteur les a retranchés, afin que ces mots loin des remparts, ne nuisissent pas à l’unité de lieu.
[161] Ce fut dans une plaine entre l’Iton et l’Eure que se donna la bataille d’Ivry, le 14 mars 1590.
[162] Après ce vers, on lit les suivants dans l’édition de 1723 :
Là, souvent les bergers, conduisant leurs troupeaux,
Du son de leur musette éveillaient les échos ;
Là, les nymphes d’Anet, d’une course rapide,
Suivaient le daim léger et le chevreuil timide ;
Les tranquilles zéphyrs habitaient sur ces bords,
Cérès y répandait ses utiles trésors.
C’est là que le destin guida les deux armées,
D’une chaleur égale au combat animées ;
Cérès en un moment vit leurs fiers bataillons
Ravager ses bienfaits naissant dans les sillons.
De l’Eure et de l’Iton les ondes s’alarmèrent ;
Dans le fond des forêts les nymphes se cachèrent.
Le berger plein d’effroi, chassé de ces beaux lieux,
Du sein de son foyer fuit les larmes aux yeux.
[163] Jean d’Aumont, maréchal de France, qui fit des merveilles à la bataille d’Ivry, était fils de Pierre d’Aumont, gentilhomme de la chambre, et de Françoise de Sully, héritière de l’ancienne maison de Sully. Il servit sous les rois Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV.
[164] Henri de Goutaud de Biron, maréchal de France, grand-maître de l’artillerie, était un grand homme de guerre ; il commandait à Ivry le corps de réserve, et contribua au gain de la bataille, en se présentant à propos à l’ennemi. Il dit à Henri le grand, après la victoire : « Sire, vous avez fait ce que devait faire Biron, et Biron ce que devait faire le roi. » Ce maréchal fut tué d’un coup de canon, en 1592, au siège d’Epernai.
[165] Charles Gontaud de Biron, maréchal, et duc et pair, fils du précédent, conspira depuis contre Henri IV, et fut décapité dans la cour de la Bastille, en 1602.
[166] Dans Britannicus, Agrippine, en parlant du soin qu’elle a eu de donner à Néron des instituteurs vertueux, dit :
J’appelai de l’exil, je tirai de l’armée,
Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus,
Qui depuis… Rome alors estimait leurs vertu
[167] Rosny, depuis duc de Sully, surintendant des finances, grand-maître de l’artillerie, fait maréchal de France après la mort de Henri IV, reçut sept blessures à la bataille d’Ivry.
Il naquit à Rosny en 1559, et mourut à Villebon en 1641 : ainsi il avait vu Henri II et Louis XIV. Il fut grand-voyer et grand-maître de l’artillerie, grand-maître des ports de France, surintendant des finances, duc et pair, et maréchal de France. Il était très-brave homme de guerre, et encore meilleur ministre, incapable de tromper le roi et d’être trompé par les financiers ; il fut inflexible pour les courtisans, dont l’avidité est insatiable, et qui trouvaient en lui une rigueur conforme à l’humeur économe de Henri IV. Ils l’appelaient le négatif, et l’on disait que le mot de oui n’était jamais dans sa bouche. Avec cette vertu sévère, il ne plut jamais qu’à son maître, et le moment de la mort de Henri IV fut celui de sa disgrâce. Le roi Louis XIII le fit revenir à la cour quelques années après, pour lui demander ses avis. Il y vint, quoiqu’avec répugnance. Les jeunes courtisans qui gouvernaient Louis XIII voulurent, selon l’usage, donner des ridicules à ce vieux ministre, qui reparaissait dans une jeune cour avec des habits et des airs de mode passés depuis long-temps. Le duc de Sully, qui s’en aperçut, dit au roi : « Sire, quand le roi votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l’honneur de me consulter, nous ne commencions à parler d’affaires, qu’au préalable on n’eût fait passer dans l’antichambre les baladins et les bouffons de la cour. »
Il composa dans la solitude de Sully des mémoires dans lesquels règne un air d’honnête homme, avec un style naïf, mais trop diffus.
On y trouve quelques vers de sa façon, qui ne valent pas plus que sa prose. Voici ceux qu’il composa en se retirant de la cour, sous la régence de Marie de Médicis :
Adieu maisons, châteaux, armes, canons du roi ;
Adieu conseils, trésors déposés à ma foi ;
Adieu munitions, adieu grands équipages ;
Adieu tant de rachats, adieu tant de ménages ;
Adieu faveurs, grandeurs ; adieu le temps qui court ;
Adieu les amitiés et les amis de cour, etc.
Il ne voulut jamais changer de religion ; cependant il fut un des premiers à conseiller à Henri IV d’aller à la messe. Le cardinal Duperron l’exhortant un jour à quitter le calvinisme, il lui répondit : « Je me ferai catholique quand vous aurez supprimé l’évangile ; car il est si contraire à l’église romaine, que je ne puis pas croire que l’un et l’autre aient été inspirés par le même esprit. »
Le pape lui écrivit un jour une lettre remplie de louanges sur la sagesse de son ministère ; le pape finissait sa lettre comme un bon pasteur, par prier Dieu qu’il ramenât sa brebis égarée, et conjurait le duc de Sully de se servir de ses lumières pour entrer dans la bonne voie. Le duc lui répondit sur le même ton ; il l’assura qu’il priait Dieu tous les jours pour la conversion de sa sainteté. Cette lettre est dans ses mémoires.
Naugis, homme d’un grand mérite et d’une véritable vertu : il avait conseillé à Henri III de ne point faire assassiner le duc de Guise, mais d’avoir le courage de le juger selon les lois.
Crillon était surnommé le brave. Il offrit à Henri III de se battre contre ce même duc de Guise. C’est à ce Crillon que Henri le grand écrivit : « Pends-toi, brave Crillon ; nous avons combattu à Arques, et tu n’y étais pas…. Adieu, brave Crillon ; je vous aime à tort et à travers. »
[168] Henri de la Tour d’Orliègues, vicomte de Turenne, maréchal de France. Henri le grand le maria à Charlotte de la Marck, princesse de Sedan, en 1591. La nuit de ses noces, le maréchal alla prendre Stenay d’assaut.
La souveraineté de Sedan, acquise par Henri de Turenne, fut perdue par Frédéric Maurice, duc de Bouillon, son fils, qui, ayant trempé dans la conspiration de Cinq-Mars contre Louis XIII, ou plutôt contre le cardinal de Richelieu, donna Sedan pour conserver sa vie : il eut en échange de sa souveraineté de très-grandes terres, plus considérables en revenu, mais qui donnaient plus de richesses et moins de puissance.
[169] On voit dans l’édition de 1723 ce qui suit :
Sancy, brave guerrier, ministre, magistrat,
Estimé dans l’armée, à la cour, au sénat,
La Trémouille, Clermont, Tournemine et d’Angenne ;
Et ce fier ennemi de la pourpre romaine,
Mornay, dont l’éloquence égale la valeur,
Soutien trop vertueux du parti de l’erreur.
Là paraissaient Givri, Noailles, et Feuquières,
Le malheureux de Nesle, et l’heureux Lesdiguières.
Nicolas de Harlay de Sancy fut successivement conseiller au parlement, maître des requêtes, ambassadeur en Angleterre et en Allemagne, colonel-général des Suisses, premier maître-d’hôtel du roi, surintendant des finances, et réunit ainsi en sa personne le ministère, la magistrature, et le commandement des armées. Il était fils de Robert de Harlay, conseiller au parlement, et de Jacqueline Morvilliers ; il naquit en 1546, et mourut en 1629.
N’étant encore que maître des requêtes, il se trouva dans le conseil de Henri III, lorsqu’on délibérait sur les moyens de soutenir la guerre contre la ligue ; il proposa de lever une armée de Suisses. Le conseil, qui savait que le roi n’avait pas un sou, se moqua de lui : « Messieurs, dit Sancy, puisque de tous ceux qui ont reçu du roi tant de bienfaits, il ne s’en trouve pas un qui veuille le secourir, je vous déclare que ce sera moi qui leverai cette armée. » On lui donna sur-le-champ la commission et point d’argent ; il partit pour la Suisse. Jamais négociation ne fut si singulière : d’abord il persuada aux Génevois et aux Suisses de faire la guerre au duc de Savoie, conjointement avec la France ; il leur promit de la cavalerie, qu’il ne leur donna point ; il leur fit lever dix mille hommes d’infanterie, et les engagea de plus à donner cent mille écus. Quand il se vit à la tête de cette armée, il prit quelques places au duc de Savoie ; ensuite il sut tellement gagner les Suisses, qu’il engagea l’armée à marcher au secours du roi. Ainsi, on vit pour la première fois les Suisses donner des hommes et de l’argent.
Sancy, dans cette négociation, dépensa une partie de ses biens ; il mit en gage ses pierreries, entre autres ce fameux diamant, nommé le Sancy, qui est à présent à la couronne.
Ce diamant, qui passait pour le plus beau de l’Europe, avait d’abord appartenu au malheureux roi de Portugal, don Antoine, chassé de son pays par Philippe II : don Antoine s’était réfugié en France, n’ayant pour tout bien qu’une selle garnie de pierreries, et un petit coffre dans lequel il y avait quelques diamants. Celui dont il est question est un diamant assez large, qu’il mettait à son chapeau et qu’il aimait beaucoup. Ce fut celui dont il se défit le dernier ; il le mit en gage entre les mains de Sancy, qui lui prêta quarante mille francs sur cet effet. Le roi n’étant point en état de rendre cette somme, le diamant demeura à Sancy, qui fut honteux d’avoir, pour une somme si modique, une pièce d’un si grand prix. Il envoya dix mille écus au roi don Antoine, et eût pu même en donner davantage.
Sancy, étant surintendant des finances sous Henri IV, fut disgracié, au rapport de M. de Thou, parce qu’il avait dit à la duchesse de Beaufort que ses enfants ne seraient jamais que des fils de p. Il y a plus d’apparence que le roi lui ôta les finances, parce qu’il s’accommodait beaucoup mieux de Rosny. Sancy même ne fut point disgracié, puisque le roi, en 1604, le nomma chevalier de l’ordre.
Il s’était fait catholique quelque temps après Henri IV, disant qu’il fallait être de la religion de son prince. C’est sur cela que Daubigné, qui ne l’aimait pas, composa l’ingénieuse et mordante satire intitulée, la Confession catholique de Sancy, imprimée avec le journal de Henri III
[170] Claude, duc de la Trémouille, était à la bataille d’Ivry. Il avait un grand courage et une ambition démesurée, de grandes richesses, et était le seigneur le plus considérable parmi les calvinistes. Il mourut à trente-huit ans.
[171] Jamais homme ne mérita mieux le titre d’heureux : il commença par être simple soldat, et finit par être connétable sous Louis XIII.
Balsac de Clermont d’Entragues, oncle de la fameuse marquise de Verneuil, fut tué à la bataille d’Ivry ; Feuquières et de Nesle, capitaines de cinquante hommes d’armes, y furent tués aussi.
[172] On a tâché de rendre en vers les propres paroles que dit Henri IV à la journée d’Ivry : « Ralliez-vous à mon panache blanc, vous le verrez toujours au chemin de l’honneur et de la gloire. »
[173] La baïonnette au bout du fusil ne fut en usage que long-temps après. Le nom de baïonnette vient de Baïonne, où l’on fit les premières baïonnettes.
[174] Duplessis Mornay eut deux chevaux tués sous lui à cette bataille. Il avait effectivement dans l’action le sang-froid dont on le loue ici.
[175] Il y a dans l’édition de 1727 et les suivantes :
Il veille autour de lui, tel qu’un puissant génie :
Voyez-vous, lui dit-il, cet escadron qui plie ?
Ici près de ce bois, Mayenne est arrêté :
D’Aumale vient à nous, marchons de ce côté.
Mornay revole au prince, il le suit, il l’escorte, etc.
[176] Cet épisode est bien moins orné et bien moins touchant dans les premières éditions. Le voici tel qu’il se trouvait dans le poëme de la ligue :
Du superbe d’Aumont la valeur indomptée
Repoussait de Nemours la troupe épouvantée ;
D’Ailly portait partout l’horreur et le trépas,
Les ligueurs ébranlés fuyaient devant ses pas ;
Soudain de mille dards affrontant la tempête,
Un jeune audacieux dans sa course l’arrête.
Ils fondent l’un sur l’autre à coups précipités,
La victoire et la mort volent à leurs côtés ;
Ils s’attaquent cent fois, et cent fois se repoussent ;
Leur courage s’augmente, et leurs glaives s’émoussent ;
Défendus par leur casque et par leur bouclier,
Ils parent tous les traits du redoutable acier ;
Chacun d’eux, étonné de tant de résistance,
Respecte son rival, admire sa vaillance.
Enfin le vieux d’Ailly, par un coup malheureux,
Fait tomber à ses pieds ce guerrier généreux.
Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière,
Son casque auprès de lui roule sur la poussière.
D’Ailly voit son visage ; ô désespoir ! ô cris !
Il le voit, il l’embrasse ; hélas ! c’était son fils.
Le père infortuné, les yeux baignés de larmes,
Tournait contre son sein ses parricides armes.
On l’arrête, on s’oppose à sa juste fureur ;
Il s’arrache en tremblant de ce lieu plein d’horreur ;
Il déteste à jamais sa coupable victoire ;
Il renonce à la cour, aux humains, à la gloire ;
Et se fuyant lui-même au milieu des déserts,
Il va cacher sa peine au bout de l’univers :
Là, soit que le soleil rendît le jour au monde,
Soit qu’il finît sa course au vaste sein de l’onde,
Sa voix faisait redire aux échos attendris
Le nom, le triste nom de son malheureux fils.
Ciel, quels cris effrayants se font partout entendre !
[177] Dans l’édition de 1727 on lit :
Que vois-je ? c’est ton roi qui vole à ton secours ;
Il sait l’affreux danger qui menace tes jours :
Il le sait, il y vole, il laisse la poursuite
De ceux qui devant lui précipitaient leur fuite ;
Il arrive, il parait comme un dieu menaçant.
D’Aumale, à son aspect, recule en frémissant :
Tout tremble devant lui, tout s’écarte, tout plie.
[178] Le duc de Biron fut blessé à Ivry ; mais ce fut au combat de Fontaine-Française que Henri le grand lui sauva la vie. On a transporté à la bataille d’Ivry cet événement, qui, n’étant point un fait principal, peut être aisément déplacé.
[179] Voici les vers qui se trouvent à la suite de celui-ci dans l’édition de 1723.
Egmont, courtisan lâche et soldat téméraire,
Esclave du tyran qui fit périr son père.
Malheureux ! il osait, sur un bord étranger,
Chercher dans les combats la gloire et le danger ;
Et, dans ses fers honteux chérissant l’infamie,
Il n’osait point venger son père et sa patrie.
Il parut, le héros le fit tomber soudain ;
Le fer étincelant, etc.
[180] Ce ne fut point à Ivry, ce fut au combat d’Aumale que Henri IV fut blessé : il eut la bonté depuis de mettre dans ses gardes le soldat qui l’avait blessé.
Le lecteur s’aperçoit bien, sans doute, que l’on n’a pu parler de tous les combats de Henri le grand dans un poëme où il faut observer l’unité de l’action. Ce prince fut blessé à Aumale ; il sauva la vie au maréchal de Biron à Fontaine-Française. Ce sont là des événements qui méritent d’être mis en œuvre par le poëte ; mais il ne peut les placer dans les temps où ils sont arrivés : il faut qu’il rassemble, autant qu’il peut, ces actions séparées ; qu’il les rapporte à la même époque ; en un mot, qu’il compose un tout de diverses parties : sans cela il est absolument impossible de faire un poëme épique fondé sur une histoire.
Henri IV ne fut donc point blessé à Ivry, mais il courut un grand risque de la vie ; il fut même enveloppé de trois cornettes wallonnes, et y aurait péri, s’il n’eût été dégagé par le maréchal d’Aumont et par le duc de la Trémouille.
Les siens le crurent mort quelque temps, et jetèrent de grands cris de joie quand ils le virent revenir, l’épée à la main, tout couvert du sang des ennemis.
Je remarquerai qu’après la blessure du roi à Aumale, Duplessis Mornay lui écrivit : « Sire, vous avez assez fait l’Alexandre, il est temps que vous fassiez le César : c’est à nous à mourir pour votre majesté, et ce vous et gloire à vous, sire, de vivre pour nous ; et j’ose vous dire que ce vous est devoir. »
[181] Il y avait dans la première édition :
Sur son corps tout sanglant le roi, sans résistance,
Tel qu’un foudre éclatant, vers Mayenne s’avance ;
Il l’attaque, il l’étonne, il le presse, et son bras
À chaque instant sur lui suspendait le trépas.
Ce bras, vaillant Mayenne, allait trancher ta vie ;
La ligue en pâlissait, la guerre était finie :
Mais d’Aumale et Saint-Paul accourent à l’instant ;
On l’entoure, on l’arrache à la mort qui l’attend.
Que vois-je ! au moment même une main inconnue
Frappe le grand Henri d’une atteinte imprévue.
C’est ainsi qu’autrefois, dans ces temps fabuleux,
Que l’amour du mensonge a rendus trop fameux,
Aux pieds de ces remparts qu’Hector ne put défendre,
Dans ces combats sanglants, aux rives du Scamandre,
On vit plus d’une fois des mortels furieux
Par un fer sacrilège oser blesser les dieux.
Mais ce que l’auteur y a substitué est incomparablement mieux.
[182] Après ces vers, voici ceux qu’on trouve dans l’édition de 1723 :
Vivez, s’écria-t-il, peuple né pour me nuire ;
Henri voulait vous vaincre, et non pas vous détruire :
C’est la seule vertu qui doit vous désarmer.
Vivez, c’est trop me craindre, apprenez à m’aimer.
Il dit ; et dans l’instant arrêtant le carnage,
Maître de ses soldats il fléchit leur courage.
Ce n’est plus ce lion, etc.
[183] Au lieu de ces quatre vers on lit dans l’édition de 1740 :
C’est un dieu bienfaisant, qui, laissant son tonnerre,
Fait succéder le calme aux horreurs de la guerre,
Console les vaincus, applaudit aux vainqueurs,
Soulage, récompense, et gagne tous les cœurs.
[184] Cette description du temple de l’amour, et la peinture de cette passion personnifiée, sont entièrement allégoriques. On a placé en Chypre le lieu de la scène, comme on a mis à Rome la demeure de la politique, parce que les peuples de l’île de Chypre ont de tout temps passé pour être très-abandonnés à l’amour, de même que la cour de Rome a eu la réputation d’être la cour la plus politique de l’Europe.
On ne doit point regarder ici l’Amour comme fils de Vénus et comme un dieu de la fable, mais comme une passion représentée avec tous les plaisirs et tous les désordres qui l’accompagnent.
[185] Au lieu des huit vers suivants, on trouve dans l’édition de 1723 ceux que voici :
Dans ces climats charmants habite l’indolence,
Les peuples paresseux, séduits par l’abondance,
N’ont jamais exercé, par d’utiles travaux,
Leurs corps appesantis qu’énerve le repos.
Dans un loisir profond, aux soins inaccessible,
La mollesse entretient un silence paisible :
Seulement quelquefois on entend dans les airs
Les sons efféminés des plus tendres concerts,
Les voix de mille amants, etc.
[186] Voici comme l’édition de 1723 a mis ces deux vers :
Sans cesse armé de traits plus prompts que le tonnerre,
Porte en sa faible main les destins de la terre.
[187] L’édition de 1723 met ainsi ce vers :
La campagne où jadis on vit les murs de Troie.
[188] Dans l’édition de 1723 on lisait :
Bientôt dans la Provence il voit cette fontaine
Dont son pouvoir aimable éternisa la veine,
Quand le tendre Pétrarque, au printemps de ses jours,
Sur ces bords enchantés soupirait ses amours.
[189] Vaucluse, Valis-Clausa, près de Gordes en Provence, célèbre par le séjour que fit Pétrarque dans les environs. L’on voit même encore près de sa source une maison qu’on appelle la maison de Pétrarque.
[190] Anet (département d’Eure et Loire) est un château bâti par Henri II, pour Diane de Poitiers, dont les chiffres sont mêlés dans tous les ornements de ce château, lequel n’est pas loin de la plaine d’Ivry.
[191] Gabrielle d’Estrées, d’une ancienne maison de Picardie, fille et petite-fille d’un grand-maître de l’artillerie, mariée au seigneur de Liancourt, et depuis duchesse de Beaufort, etc.
Henri IV en devint amoureux pendant les guerres civiles ; il se dérobait quelquefois pour l’aller voir. Un jour même il se déguisa en paysan, passa au travers des gardes ennemis, et arriva chez elle, non sans courir risque d’être pris.
On peut voir ces détails dans l’histoire des Amours du grand Alcandre, écrite par une princesse de Conti.
[192] Cléopâtre, allant à Tarse, où Antoine l’avait mandée, fit ce voyage sur un vaisseau brillant d’or et orné des plus belles peintures ; les voiles étaient de pourpre, les cordages d’or et de soie. Cléopâtre était habillée comme on représentait alors la déesse Vénus ; ses femmes représentaient les Nymphes et les Grâces ; la poupe et la proue étaient remplies des plus beaux enfants déguisés en Amours. Elle avançait dans cet équipage sur le fleuve Cydnus, au son de mille instruments de musique. Tout le peuple de Tarse la prit pour la déesse. On quitta le tribunal d’Antoine pour courir au-devant d’elle ; ce Romain lui-même alla la recevoir, et en devint éperdument amoureux. (Plutarque.)
[193] Au lieu de ces vers on lisait dans l’édition de 1723 :
Jamais rien de plus beau ne parut sous les cieux,
Et seule elle ignorait le pouvoir de ses yeux.
Elle entrait dans cet âge, etc.
[194] Dans l’édition de 1723 on lisait :
Au-devant du monarque il conduisit ses pas.
Armé de tous ses traits, présent à l’entrevue,
Il allume en leur ame une crainte inconnue,
Leur inspire ce trouble et ces émotions
Que forment en naissant les grandes passions.
Quelque temps de Henri la valeur immortelle, etc.
[195] N’aime, ne voit, n’entend, ne connaît que d’Estrées.
Après ce vers, on lit dans l’édition de 1723 :
C’est alors que l’on vit, dans les bras du repos,
Les folâtres plaisirs désarmer ce héros ;
L’un tenait sa cuirasse encor de sang trempée,
L’autre avait détaché sa redoutable épée,
Et riait, en voyant dans ses débiles mains
Ce fer, l’appui du trone, et l’effroi des humains.
Tandis que de l’amour Henri goûtait les charmes,
Son absence en son camp répandait les alarmes ;
Et ses chefs étonnés, ses soldats abattus,
Ne marchant plus sous lui, semblaient déjà vaincus.
Mais le génie heureux qui préside à la France
Ne souffrit pas long-temps sa dangereuse absence ;
Il va trouver Sully d’un vol léger et prompt,
Et lui dit de son roi la faiblesse et l’affront.
Non moins prudent ami, etc.
[196] Ces deux vers sont ainsi dans l’édition de 1723 :
Tout autre eût d’un censeur baï le front sévère :
Cher ami, dit le roi, tu ne peux me déplaire.
Viens, le cœur de ton prince, etc.
[197] Voici de quelle manière commence l’édition de 1723 :
Le temps vole, et sa perte est toujours dangereuse.
En vain du grand Bourbon la main victorieuse
Fit dans les champs d’Ivry triompher sa vertu :
Négliger ses lauriers, c’est n’avoir pas vaincu.
Ces jours, ces doux moments perdus dans la mollesse,
Rendaient aux ennemis l’audace et l’allégresse.
Déjà, dans leur asile oubliant leurs malheurs,
Vaincus, chargés d’opprobre, ils parlaient en vainqueurs.
C’était après ces vers, que M. de Voltaire plaçait les états de Paris et le discours de d’Aubray. Voyez les notes du sixième chant dans l’édition de 1727 ; la marche du poëme est la même que dans les dernières éditions, mais les détails du combat de Turenne ont été très-embellis depuis l’édition de 1727 :
[198] Le chevalier d’Aumale fut tué dans ce temps-là à Saint-Denis, et sa mort affaiblit beaucoup le parti de la ligue. Son duel avec le vicomte de Turenne n’est qu’une fiction ; mais ces combats singuliers étaient encore à la mode. Il s’en fit un célèbre derrière les Chartreux, entre le sieur de Marivaux, qui tenait pour les royalistes, et le sieur Claude de Marolles, qui tenait pour les ligueurs. Ils se battirent en présence du peuple et de l’armée, le jour même de l’assassinat de Henri III, mais ce fut Marolles qui fut vainqueur.
[199] Ils demandent l’assaut ; mais l’auguste Louis.
Au lieu de ce vers et des treize qui le suivent, voici ce que met l’édition de 1723 :
Mais, d’un peuple barbare ennemi généreux,
Henri retint ses traits déjà tournés sur eux ;
Il voulait les sauver de leur propre furie :
Haï de ses sujets, il aimait sa patrie ;
Armé pour les punir, prompt à les épargner,
Eux seuls voulaient se perdre, etc.
Et depuis jusque dans l’édition de 1740 :
Ils demandent l’assaut : le roi dans ce moment
Modéra leur courage et leur emportement ;
Il sentit qu’il aimait, etc.
[200] Henri IV bloqua Paris en 1590, avec moins de vingt mille hommes.
[201] Mais le faux zèle, hélas ! qui ne saurait céder, etc.
Au lieu de ces deux vers, voici ceux de l’édition de 1723 :
Mais il ne prévit pas, en cette occasion,
Ce que pouvaient les Seize et la religion.
[202] Ce fut l’ambassadeur d’Espagne auprès de la ligue, qui donna le conseil de faire du pain avec des os de morts, conseil qui fut exécuté, et qui ne servit qu’à avancer les jours de plusieurs milliers d’hommes. Sur quoi on remarque l’étrange faiblesse de l’imagination humaine. Ces assiégés n’auraient pas osé manger la chair de leurs compatriotes qui venaient d’être tués, mais ils mangeaient volontiers les os.
[203] On fit la visite, dit Mézerai, dans les logis des ecclésiastiques et dans les couvents, qui se trouvèrent tous pourvus, même celui des capucins, pour plus d’un an.
[204] Les Suisses qui étaient dans Paris, à la solde du duc de Mayenne, y commirent des excès affreux, au rapport de tous les historiens du temps ; c’est sur eux seuls que tombe ce mot de barbares, et non sur leur nation, pleine de bon sens et de droiture, et l’une des plus respectables nations du monde, puisqu’elle ne songe qu’à conserver sa liberté, et jamais à opprimer celle des autres.
[205] Cette histoire est rapportée dans tous les mémoires du temps. De pareilles horreurs arrivèrent aussi au siège de la ville de Sancerre.
[206] Henri IV fut si bon qu’il permettait à ses officiers d’envoyer (comme le dit Mézerai) des rafraîchissemens à leurs anciens amis et aux dames. Les soldats en faisaient autant à l’exemple des officiers. Le roi avait de plus la générosité de laisser sortir de Paris presque tous ceux qui se présentaient. Par-là il arriva effectivement que les assiégeants nourrirent les assiégés.
[207] Après ce vers et les treize qui suivent, il y avait dans l’édition de 1723 :
Enfin les temps affreux allaient être accomplis,
Qu’aux plaines d’Albion le ciel avait prédits ;
Le saint roi, qui, du haut de la voûte divine,
Veillait sur le héros dont il est l’origine,
Touché de sa vertu, saisi de tant d’horreurs,
Aux pieds de l’Éternel apporte ses douleurs.
[208] Au lieu de ces vers, on lisait dans l’édition de 1723 :
Par des coups effrayants souvent ce Dieu jaloux
A sur les nations étendu son courroux ;
Mais toujours pour le juste il eut des yeux propices.
Il le soutient lui-même au bord des précipices,
Épure sa vertu dans les adversités,
Combat pour sa défense, et marche à ses côtés.
Le père des Bourbons, etc.
[209] Il y avait dans l’édition de 1727 :
Il abjure avec foi ces dogmes séducteurs,
Ingénieux enfants de cent nouveaux docteurs.
Il reconnaît l’Église, etc.
Et dans celle de 1723 le poëme se terminait par ces vers :
Henri, dont le grand cœur était formé pour elle,
Voit, connaît, aime enfin sa lumière immortelle ;
Ces rayons désirés enflamment ses esprits :
Il avance avec elle aux remparts de Paris :
Il parle, et les remparts tombent en sa présence ;
Les ligueurs éperdus implorent sa clémence ;
Les prêtres sont muets ; les Seize épouvantés
En vain cherchent pour fuir des autres écartés ;
Et le peuple à genoux, dans ce jour salutaire,
Reconnaît son vrai roi, son vainqueur, et son père.
[210] Ce blocus et cette famine de Paris ont pour époque l’année 1590 ; et Henri IV n’entra dans Paris qu’au mois de mars 1594. Il s’était fait catholique en 1593 ; mais il a fallu rapprocher ces trois grands événements, parce qu’on écrivait un poëme, et non une histoire.
[211] Le P. du Halde, tous les auteurs des Lettres édifiantes, tous les voyageurs, ont toujours écrit Européans, et ce n'est que depuis quelques années qu'on s'est avisé d'écrire Européens.
[212] Voyez l'article ÉPOPÉE dans le Dictionnaire philosophique.
[213] C’est en partie celui-ci même, qui, en plusieurs endroits, est une traduction littérale de l’ouvrage anglais.