Pierre Alexis Ponson du Terrail

 

 

 

LA RÉSURRECTION DE ROCAMBOLE

Tome II

SAINT-LAZARE, L’AUBERGE MAUDITE, LA MAISON DE FOUS

 

 

 

Le Petit Journal – 31 octobre 1865 au 10 juin 1866
223 épisodes

E. Dentu Les Nouveaux Drames de Paris
La Résurrection de Rocambole (5 volumes) 1866

(cf mémento bibliographique)

 

 

 

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Table des matières

 

SAINT-LAZARE.. 7

I. 8

II. 16

III. 23

IV.. 31

V.. 39

VI. 47

VII. 55

VIII. 62

IX.. 69

X.. 77

XI. 83

XII. 90

XIII. 96

XIV.. 104

XV.. 112

XVI. 119

XVII. 126

XVIII. 133

XIX.. 141

XX.. 148

XXI. 162

XXII. 169

XXIII. 177

XXIV.. 185

XXV.. 192

XXVI. 199

XXVII. 207

XXVIII. 213

XXIX.. 220

XXX.. 228

XXXI. 236

XXXII. 244

XXXIII. 252

XXXIV.. 259

XXXV.. 266

XXXVI. 273

XXXVII. 280

XXXVIII. 287

XXXIX.. 295

XL.. 301

XLI. 308

XLII. 315

XLIII. 325

XLIV.. 331

XLV.. 339

XLVI. 346

XLVII. 354

XLVIII. 362

XLIX.. 368

L.. 375

L’AUBERGE MAUDITE.. 382

I. 383

II. 391

III. 399

IV.. 406

V.. 413

VI. 420

VII. 427

VIII. 435

IX.. 440

X.. 444

XI. 450

XII. 455

XIII. 462

XIV.. 468

XV.. 476

XVI. 484

XVII. 491

XVIII. 499

XIX.. 505

XX.. 513

XXI. 520

XXII. 527

XXIII. 534

XXIV.. 541

XXV.. 547

XXVI. 554

XXVII. 560

XXVIII. 567

XXIX.. 575

XXX.. 582

XXXI. 589

XXXII. 598

XXXIII. 604

XXXIV.. 611

XXXV.. 618

XXXVI. 623

XXXVII. 630

XXXVIII. 636

XXXIX.. 644

XL.. 651

XLI. 658

LA MAISON DE FOUS. 664

I. 665

II. 672

III. 680

IV.. 688

V.. 695

VI. 701

VII. 707

VIII. 713

IX.. 721

X.. 727

XI. 734

XII. 742

XIII. 748

XIV.. 754

XV.. 762

XVI. 770

XVII. 776

XVIII. 782

XIX.. 788

XX.. 795

XXI. 803

XXII. 809

À propos de cette édition électronique. 817

 

SAINT-LAZARE

I

Comment se faisait-il que M. Agénor de Morlux, que nous avons laissé à six heures du soir quittant Antoinette sur le seuil de sa porte en lui disant : À demain ! était parti deux heures après pour la Bretagne ? C’est ce que nous allons expliquer.

 

Le vicomte Karle de Morlux avait admirablement dressé ses batteries, de concert avec maître Timoléon, et il n’était pas homme à compromettre la partie qu’il jouait par une négligence quelconque. Or, en faisant disparaître Antoinette, il eût été de la dernière imprudence de laisser Agénor à Paris, attendu que les personnes qui s’inquiéteraient de cette disparition ne manqueraient pas de courir chez lui.

 

Agénor avait l’habitude de monter chaque jour chez lui vers six heures, soit pour s’habiller quand il ne dînait pas à son club, soit pour prendre ses lettres. Il avait donc fait ce jour-là comme de coutume et il était allé tout droit à la rue de Surène en quittant Antoinette. À la porte de sa maison, il fut assez étonné de voir le phaéton à deux chevaux de son oncle Karle. Un des deux grooms lui dit :

 

– M. le vicomte attend M. le baron chez lui.

 

Agénor eut un battement de cœur ; il monta lestement l’escalier et atteignit l’entresol. C’était là qu’était son appartement de garçon. M. le vicomte Karle de Morlux attendait son neveu au coin du feu, dans le fumoir, un puros aux lèvres, comme s’il n’avait que trente ans.

 

– Eh bien ! jeune amoureux, lui dit-il en le voyant entrer, tu ne t’attendais pas à me trouver ici ?

 

– Non, mon oncle.

 

– Et tu ne sais pas ce que j’y viens faire ?

 

– Non, mon oncle.

 

– Je viens te parler de mariage.

 

Agénor rougit.

 

– Mon père vous a donc tout dit ?

 

– Oui, répondit Karle, et je suis ravi.

 

– De mon mariage ?

 

– De l’intention que tu as de te marier, du moins. Quand tu seras dans ton ménage, ton père et moi serons tranquilles et ne craindrons plus que tu n’épouses quelque demoiselle scandaleuse qui te déshonorerait.

 

– Ah ! mon oncle, dit l’amoureux Agénor, si vous saviez comme elle est jolie.

 

– Tant mieux !

 

– Et spirituelle…

 

– Tant mieux encore !

 

– Ainsi, vous m’approuvez ?

 

– De point en point. Ne te l’ai-je pas déjà prouvé ?

 

– Comment cela ? dit Agénor en ouvrant de grands yeux.

 

– Tu as pourtant vu ton père dans la journée ?

 

– Sans doute.

 

– Et il a dû te dire que je m’étais occupé du protégé de ton Antoinette… de Milon.

 

– Ah ! c’est juste, pardonnez-moi, mon bon oncle, car je perds un peu la tête… Mais… du reste… je crois qu’on vous a mal renseigné.

 

– Hein ? fit M. de Morlux en tressaillant.

 

– Oui, mon bon oncle… Je crois que vous n’aurez pas besoin de demander la grâce de Milon…

 

– Plaît-il ?

 

– Figurez-vous, poursuivit Agénor avec volubilité, que j’ai vu ce soir Mlle Antoinette… Oh ! par hasard… je l’ai rencontrée… et tandis que nous causions, elle a jeté un cri en me montrant un homme dans une voiture… C’était Milon !

 

M. Karle de Morlux fit un bond sur son siège ; mais Agénor n’y prit pas garde et continua.

 

– Mlle Antoinette et moi nous sommes montés dans son coupé, et nous avons suivi cette voiture, mais impossible de la rattraper, et nous avons fini par la perdre de vue.

 

M. Karle de Morlux respira. Tandis que son neveu parlait, il avait cru un moment tout perdu. Milon à Paris, retrouvant Antoinette et présenté à son neveu, c’était l’anéantissement complet de tous ses plans, surtout si on songeait que Milon avait derrière lui un homme dont Timoléon avait parlé et qui répondait au nom de Rocambole.

 

– Mais, reprit Agénor, tandis que M. de Morlux, un moment agité, retrouvait son impassibilité ordinaire, nous le retrouverons, soyez tranquille. Paris n’est pas si grand pour un Parisien comme moi.

 

– Ce que tu me dis là est bien extraordinaire, dit Karle avec calme en regardant son neveu.

 

– Pourquoi cela, mon oncle ?

 

– Pour deux motifs. Si la personne que vous avez vue est réellement ce Milon, comment est-elle à Paris ?

 

– Peut-être s’est-il évadé.

 

– Mais alors comment n’en sait-on rien à la direction des prisons ?

 

Cet argument déconcerta un peu Agénor.

 

– Ton Antoinette, dit M. Karle de Morlux, aura été abusée par quelqu’une de ces ressemblances qui sont véritablement étonnantes.

 

– Vous avez peut-être raison, mon oncle.

 

– Après ça, poursuivit M. de Morlux, c’est une chose dont tu pourras t’assurer à ton retour.

 

– À mon retour ? que voulez-vous dire, mon oncle ?

 

Le vicomte se mit à rire.

 

– Tu ne supposes pas, dit-il, que je suis venu ici pour te complimenter sur ton projet de mariage…

 

– Mais, mon oncle…

 

– Je suis venu te parler d’affaires, et d’affaires très importantes.

 

Agénor fronça le sourcil. M. de Morlux tira sa montre et dit :

 

– Tu pars pour Rennes à huit heures quarante-cinq minutes.

 

– Vous êtes fou, mon oncle !

 

– Tu y seras demain, continua froidement M. de Morlux, tu y passeras la soirée, et la matinée du lendemain auprès de ta grand-mère maternelle, qui a absolument besoin de te voir, et tu reviendras après-demain. Ton Antoinette n’en mourra pas pour avoir passé soixante heures sans te voir.

 

– Mais enfin, mon oncle, dit Agénor, ce voyage précipité me semble insensé.

 

– C’est possible, mais il est raisonnable. Ta grand-mère est malade, très malade ; elle a écrit à ton père qu’elle voulait te voir. Il y va pour toi d’un héritage… Ne fais pas l’enfant.

 

– Enfin, mon oncle, il me semble que je puis bien remettre ce voyage.

 

– Pas de vingt-quatre heures. Crois-moi, je ne veux pas t’en dire davantage. Va voir ta grand-mère, reviens, et dans quinze jours tu épouseras Antoinette. Cela te va-t-il ?

 

– Mais… mon oncle… il faut au moins que j’écrive à mon père.

 

– Ton père est prévenu. Maintenant, acheva Karle de Morlux, quand tu seras à Rennes, tu verras que ton père et moi avions raison. Ta grand-mère est à toute extrémité ; et comme elle a déjà ton père en horreur, elle est femme à le déshériter.

 

– C’est bien, dit Agénor, je partirai ; mais au moins, me permettrez-vous d’écrire à Antoinette ?

 

– Oh ! tout ce que tu voudras…

 

Agénor se mit à son bureau et écrivit une longue lettre à la jeune fille, tandis que M. Karle de Morlux calculait que cette lettre n’arriverait pas avant le lendemain matin, si elle était mise à la poste. Mais quand Agénor l’eut fermée, il sonna pour la remettre à son valet de chambre.

 

– Non, dit M. de Morlux, je m’en charge.

 

– Vous, mon oncle ?

 

– Je la porterai moi-même demain matin. Ce me sera un bon prétexte pour voir ta future.

 

– Ah ! mon oncle, dit Agénor, que vous êtes bon !

 

Et il fit une toilette de voyage tandis que son valet de chambre préparait ses malles.

 

Une heure après, le concierge de la maison montait dans une voiture et conduisait les malles au chemin de fer, tandis que M. Karle de Morlux offrait une place à son neveu dans son phaéton. Agénor n’avait pas dîné. M. Karle de Morlux le conduisit au buffet de la gare, lui fit avaler un verre de bordeaux et une aile de poulet, et ne se montra satisfait et tranquille que lorsqu’il eut mis son beau neveu en voiture. La locomotive siffla, le train partit.

 

Alors M. de Morlux remonta dans son phaéton et rentra chez lui, rue de la Pépinière, où l’attendait depuis plus d’une heure maître Timoléon. L’ancien espion avait, comme tous les gens de son métier, la faculté de se grimer et de se déguiser à se rendre méconnaissable. Il s’était présenté chez M. de Morlux vêtu en parfait gentleman anglais, et s’était annoncé comme un lord revenant des Indes occidentales et un ami intime du vicomte.

 

– Eh bien ? demanda M. de Morlux en le trouvant installé dans le salon d’attente.

 

Timoléon tira sa montre, qui marquait neuf heures et demie.

 

– Ce doit être fait, dit-il ; mais si vous voulez, nous allons nous en assurer.

 

M. de Morlux et le mystérieux agent d’affaires sortirent à pied, comme pour faire un tour de boulevard, et remontèrent la rue de la Pépinière jusqu’à la rue d’Anjou-Saint-Honoré, qu’ils suivirent dans tout son parcours. Le coupé n’était plus devant le n° 19.

 

– L’oiseau est parti, dit Timoléon, et il sera bientôt en cage.

 

Tous deux se dirigèrent alors vers les Champs-Élysées, et Timoléon dit encore :

 

– Cela vous fera peut-être coucher un peu tard, mais je veux que vous soyez certain qu’on ne vous vole pas votre argent.

 

Et il conduisit Karle de Morlux à Chaillot dans la rue où était le commissariat de police.

 

II

Tandis qu’Agénor partait pour la Bretagne, tandis que les voleurs soudoyés par Timoléon parvenaient à faire passer Antoinette pour leur complice et étaient dirigés avec elle sur le dépôt de la préfecture de police, le major Avatar, c’est-à-dire Rocambole, et Milon avaient trouvé la cassette aux millions, pris connaissance du manuscrit laissé par la baronne Miller, et quittaient au petit jour la maison de la rue de Grenelle au Gros-Caillou, pour s’en aller à la recherche des orphelines. Milon, si ses souvenirs ne le trompaient pas, croyait fermement que le pensionnat où sa malheureuse maîtresse avait conduit ses deux filles, devait être situé à Auteuil. Mais il ne se rappelait ni le nom de la rue, ni celui de la maîtresse de pension, ni enfin l’enseigne du pensionnat.

 

– Tout cela est bien vague, dit Rocambole. Mais enfin, allons toujours !

 

Ils prirent une voiture de place sur le quai et se firent conduire à Auteuil. Au moment où ils entraient dans la rue La Fontaine, Milon, qui s’était placé sur le siège, à côté du cocher, fit arrêter brusquement.

 

– Je crois que je me souviens, dit-il.

 

– Ah ! dit Rocambole qui sortit du fiacre.

 

– Oui, reprit Milon ; laissez-moi marcher. Je me souviens que nous montâmes jusqu’à une place où il y a une fontaine, puis nous prîmes à gauche, puis encore à gauche…

 

– Allons ! dit Rocambole.

 

Le fiacre les suivit et ils montèrent la rue La Fontaine jusqu’à la place.

 

Là, Milon hésita un peu.

 

– Il me semble, dit-il, que c’était tout auprès d’une église. Et il prit la rue Boileau.

 

– Poussons jusqu’à l’église, dit Rocambole.

 

Mais depuis dix ans, Auteuil s’était transformé et tout autour de l’église, qu’ils trouvèrent sans peine, s’élevaient des constructions neuves.

 

– Il faut prendre à droite maintenant, dit Milon.

 

Et il fit quelques pas encore et ne s’arrêta que dans la petite rue du Buis.

 

– Je me souviens d’une grille et d’un grand jardin qu’on traversait, dit-il encore. Pourtant je ne vois ici ni grilles ni jardins, et je jurerais néanmoins que c’était ici.

 

À l’entrée de la rue du Buis, un épicier achevait d’ouvrir sa boutique. C’était un vieux bonhomme chauve et d’apparence presque souffreteuse.

 

– Voilà un homme, pensa Rocambole, qui ne doit pas faire fortune ici.

 

Et il s’approcha de lui et le salua. L’épicier était en même temps marchand de tabac, comme l’indiquait la carotte rouge qui pendait au-dessus de sa devanture. Rocambole demanda des londrès. L’épicier salua et alla chercher deux boîtes toutes pleines qu’il posa sur le comptoir.

 

– Je n’en vends pas souvent, dit-il avec un soupir. Le quartier n’est pas bon. On y fume la pipe et le petit bordeaux. Quant au cigare de cinq sous, vous êtes le premier qui m’en demandez depuis longtemps.

 

– Les affaires ne vont donc pas ? demanda Rocambole.

 

– Elles vont mal. On a bien de la peine à joindre les deux bouts à la fin de l’année, geignit le pauvre épicier.

 

– Y a-t-il longtemps que vous êtes établi ici ?

 

– Dix-sept ans depuis Noël dernier, mon cher monsieur. Mais le quartier est désert.

 

– Ah ! dit Rocambole, si vous êtes ici depuis dix-sept ans, vous devez connaître tout le monde ?

 

– J’ai vu bâtir le bout de la rue.

 

– Est-ce qu’il n’y avait pas un pensionnat, par ici ? demanda Milon.

 

– Oui, répondit l’épicier, le pensionnat de Mme Raynaud.

 

– Bonté divine ! s’écria Milon, c’est bien cela. Je me rappelle le nom à présent.

 

– Mais, reprit l’épicier, il a été démoli, le pensionnat, et le jardin morcelé, et on a bâti dessus une maison à locataires que vous voyez là sur la gauche.

 

– Mais la dame… Mme Raynaud… est-ce qu’elle ne tient pas toujours son pensionnat ? demanda Milon dont la voix tremblait.

 

– Non, dit l’épicier. Elle a fait de mauvaises affaires… On a tout vendu chez elle…

 

– En sorte, dit Rocambole, qu’on ne sait pas ce qu’elle est devenue ?

 

– Non, peut-être bien qu’elle est morte, mais personne, à Auteuil, n’en a entendu parler. Est-ce que vous la connaissiez ?

 

– C’était ma sœur, dit Milon à tout hasard.

 

L’émotion que manifestait Milon était telle, que l’épicier le crut sur parole. Milon continua :

 

– Voici près de dix ans que je suis parti pour l’étranger, et depuis, je n’ai eu aucune nouvelle d’elle.

 

– Écoutez, dit l’épicier, il y a quelqu’un à Auteuil qui sait peut-être ce qu’elle est devenue. C’est M. Boisdureau.

 

– Qu’est-ce que ce M. Boisdureau ? demanda Rocambole.

 

– C’est un huissier.

 

– Où demeure-t-il ?

 

– Tout à côté d’ici, dans la rue Molière.

 

– Merci bien, dit Rocambole, qui bourra ses poches de cigares, paya et prit Milon par le bras.

 

La rue Molière n’est pas longue et le panonceau d’un huissier se voit de loin. Rocambole aperçut celui de maître Boisdureau du premier coup d’œil. Il était sur la droite, à la porte d’une petite maison à un seul étage, dont les murs étaient blancs, les volets verts, et qui vous avait un air honnête et patriarcal à faire croire qu’elle abritait un juge de paix. Derrière, on devinait un jardin avec un bon vieil arbre au milieu et des treilles en espalier. Sans le panonceau, jamais le passant n’aurait pu supposer que le papier timbré se noircissait derrière ces persiennes, pour se répandre à travers la ville en protêts, assignations, commandements, procès-verbaux de saisie et autres morceaux de même littérature.

 

Rocambole sonna. Une jolie fille, un peu forte, un peu plantureuse, aux cheveux blonds, au parler alsacien, rieuse comme un matin de printemps, vint ouvrir.

 

– Ce n’est pas ici, pensa Rocambole. Nous nous sommes mépris au panonceau. Nous sommes chez un notaire.

 

Cependant Milon demanda :

 

– M. Boisdureau ?

 

– C’est ici, dit la grosse fille en riant ; est-ce que vous venez pour une assignation ?

 

– Il paraît que le métier tourne au comique, dit Rocambole à Milon.

 

Le vestibule était frais, coquet, garni d’un papier à trèfles. Dans les angles, il y avait des jardinières. Les portes, qui ouvraient à droite et à gauche, étaient vernies de frais. Sur celle de droite, on lisait le mot : Étude. Avant que Rocambole eût eu le temps de répondre, l’Alsacienne ouvrit cette dernière et dit :

 

– Monsié, des monsié qui viennent pour une saisie !

 

L’étude ressemblait au cabinet de travail d’un petit rentier. Il n’y avait qu’un petit bureau au milieu et une toute petite table dans un coin. Accoudé sur la petite table, un gamin de quinze ans, l’unique clerc de M. Boisdureau. Derrière le bureau, M. Boisdureau lui-même. M. Boisdureau avait une physionomie qui surprenait presque autant que sa maison. C’était un petit homme tout rond, tout chauve, tout souriant, entre deux âges, le nez un peu rouge, mais l’œil vif et bien fendu, la lèvre lippue et sensuelle.

 

– Monsieur, vous venez sans doute pour affaires et hier encore je me serais mis à votre disposition, mais aujourd’hui c’est bien différent : mon étude est fermée.

 

– Serait-ce donc jour de fête ? demanda Rocambole, qui était un peu brouillé avec le calendrier et le martyrologe.

 

– Non pas, non pas, dit le gros petit homme en tirant de son gousset une prise de tabac et se barbouillant le nez complaisamment. Je ne ferai pas d’affaires aujourd’hui, ni demain, ni jamais plus. Je suis artiste, voyez-vous, messieurs : j’ai même eu dans ma jeunesse un prix de violon au Conservatoire. C’était le bon temps… Mais vous savez, il faut vivre, il faut songer au lendemain… et dame, on cherche une profession sérieuse…

 

– Celle de violoniste ? demanda Rocambole.

 

– Non, celle d’huissier. Je l’ai été vingt ans… j’ai fait une fortune honnête… l’aurea mediocritas du poète, vous savez ?

 

– Mais vous n’êtes donc plus huissier ? fit Milon.

 

– Non, monsieur ! depuis hier soir. J’ai vendu, et j’attends mon successeur pour l’installer.

 

– Ah ! c’est différent. Mais comme nous ne venons pas pour affaires…

 

– Pourquoi donc venez-vous ? demanda l’ex-huissier.

 

Et il regarda ses deux visiteurs avec un étonnement mélangé de défiance. Rocambole prit la chaise qui lui était offerte :

 

– Nous venons payer une dette, dit-il.

 

– Ah ! très bien, dit l’huissier, dont la nature reprit aussitôt le dessus.

 

III

– Monsieur, dit Rocambole en regardant l’huissier entre les deux yeux, vous avez poursuivi une femme qui nous intéresse vivement, monsieur et moi.

 

– C’est fort possible, répondit M. Boisdureau d’un air aimable, j’ai poursuivi beaucoup de femmes en ma vie, des femmes légères surtout.

 

Et il eut un sourire agréable et malicieux.

 

– Je saisissais les perroquets et les chiens de la Havane, continua-t-il d’un ton facétieux : c’était le meilleur moyen de me faire payer. Telle femme qui demeurait impassible quand on parlait de vendre son mobilier, ses dentelles ou ses chevaux, jetait des hauts cris et pâlissait si je mettais sur mon procès-verbal de saisie une perruche parlant très bien et prononçant distinctement le nom d’Albert ou de Théodore, ou un joli bichon au poil frisé répondant au nom de Tom. Le lendemain un tout jeune homme venait payer.

 

– Mais ce n’est point d’une femme de ce genre qu’il s’agit, dit Rocambole.

 

– Vraiment ? Alors il est à peu près certain que je ne me souviens pas, reprit le galant huissier. Les femmes ordinaires n’ont laissé aucune trace dans ma mémoire.

 

– Pas même, dit Milon, une pauvre maîtresse de pension…

 

– J’en ai poursuivi dix au moins.

 

– Celle dont nous venons acquitter la dette… Et Rocambole appuya sur ces derniers mots.

 

– Je n’en connais qu’une qui me doive encore de l’argent. Oh ! une misère… deux ou trois cents francs… J’avais accordé du temps… C’était une jolie jeune fille qui venait tous les mois apporter un petit acompte… Ma foi ! j’ai fini par donner quittance… je devenais amoureux de la jeune fille… et Mme Boisdureau, qui vivait encore – car aujourd’hui, je dois vous dire que j’ai mon bâton de maréchal – Mme Boisdureau, dis-je, me faisait des scènes chaque fois que Mlle Antoinette venait.

 

– Antoinette ! s’exclama Milon.

 

– Vous la connaissez ? dit l’huissier.

 

– Antoinette !… elle se nommait Antoinette… répéta le pauvre colosse avec une émotion intraduisible. Et la maîtresse de pension, comment se nommait-elle ?

 

– Attendez… je vais vous le dire.

 

Et l’huissier se leva, ouvrit les cartons d’un casier en acajou et finit par retirer un dossier qu’il ouvrit et compulsa lentement.

 

– La dame dont je parle, dit-il, se nommait Mme Raynaud.

 

– Oui, c’est bien cela, dit Milon. Elle n’est pas morte, au moins ?

 

– Elle ne l’était pas il y a deux ans, toujours… Et l’huissier rassembla ses souvenirs…

 

– Oui, dit-il, c’est bien cela. C’est au mois de décembre de l’autre année que, fatigué par les récriminations de Mme Boisdureau, j’ai donné quittance à Mlle Antoinette.

 

– Sainte femme du bon Dieu ! murmura Milon qui pleurait, elle a gardé les deux orphelines !

 

– Alors, fit Rocambole, vous savez où elle demeure maintenant ?

 

– Mme Raynaud ?

 

– Oui.

 

L’huissier eut un agréable sourire.

 

– Je sais du moins, dit-il, où elle demeurait il y a deux ans. Et il continua à compulser le dossier.

 

– Alors, dit Milon, vous allez nous le dire…

 

Mais sans doute l’huissier comptait sur cette demande, car il regarda Milon et lui dit avec calme :

 

– Cela dépend.

 

– Ah ! dit Rocambole qui comprenait.

 

– Voyez-vous, reprit M. Boisdureau, je suis un malin, moi, et j’ai vu des créanciers qui pleuraient et demandaient l’adresse de leur débiteur, en disant que c’était leur frère. Tout cela pour loger le malheureux à Clichy. Je ne m’intéresse pas beaucoup à cette vieille dame, mais je m’intéresse un peu à Mlle Antoinette.

 

– C’est ma nièce, dit Milon.

 

L’huissier parut n’avoir pas entendu ; il prit une plume et se livra à une longue et laborieuse addition.

 

– Hé ! hé ! dit-il, j’ai été coulant… avec la petite demoiselle. Il y a un reliquat de trois cent quarante-sept francs.

 

Un sourire effleura les lèvres de Rocambole.

 

– Cependant, dit-il, vous avez donné quittance ?

 

– Oui, mais je ne suis pas obligé de donner l’adresse de ces dames.

 

– À moins, dit Rocambole, qu’on ne vous paie les trois cent quarante-sept francs.

 

– Il n’est rien de tel que les gens d’esprit pour comprendre à demi-mot, dit l’huissier en saluant. Excusez-moi, mais c’est une garantie morale.

 

– Pourquoi morale ? fit Rocambole avec un sourire, tandis que le pauvre Milon était au supplice.

 

– Vous allez comprendre, dit M. Boisdureau, ou vous êtes des créanciers qui voulez troubler le repos de ces pauvres dames…

 

Milon fit un geste de dénégation.

 

– Ou vous avez un intérêt de cœur à les retrouver.

 

– Après ? fit Rocambole.

 

– Dans le premier cas, poursuivit Boisdureau, s’adressant à Milon, vous ne paieriez point trois cent quarante-sept francs ?

 

– C’est assez probable.

 

– Dans le second, vous les payerez avec joie.

 

– Vous êtes très fort, dit Rocambole, et la compagnie des huissiers fait en votre personne, monsieur Boisdureau, une perte considérable.

 

M. Boisdureau salua. Rocambole tira son portefeuille, y prit quatre cents francs en billets de banque et les posa sur le bureau de l’ex-huissier.

 

– Vrai ? dit celui-ci s’adressant à Milon, mon Antoinette est votre nièce ?

 

– Oui, dit Rocambole qui prit le mensonge pour lui, et monsieur est le dernier oncle d’Amérique.

 

– Plaît-il ? fit l’huissier ébahi.

 

– Il apporte à sa nièce un million de dot.

 

M. Boisdureau fit un soubresaut sur son siège :

 

– Elle est bien jolie ! dit-il avec un soupir.

 

– Mais on ne lui donnera pour mari qu’un homme raisonnable, dit Rocambole, qui prit un malin plaisir à jeter une espérance folle dans le cœur de l’huissier.

 

M. Boisdureau se sentit pâlir et trembler.

 

– L’adresse, fit Milon anxieux, l’adresse ?

 

– Ces dames, dit l’ancien officier ministériel, demeuraient, il y a deux ans, rue d’Anjou-Saint-Honoré, 19.

 

Milon se leva précipitamment. M. Boisdureau ouvrit son bureau et fouilla dans toutes ses poches pour y trouver 53 francs.

 

– C’est inutile, dit Rocambole qui s’amusait beaucoup de ce grotesque personnage, nous nous reverrons…

 

À ces mots, M. Boisdureau fut transporté au septième ciel, et se vit l’heureux époux de la belle Antoinette. Milon n’avait pas pris le temps de saluer : il était déjà dans le fiacre qui stationnait à la porte. Rocambole le suivit, reconduit par M. Boisdureau ravi.

 

– Rue d’Anjou, 19 ! cria Milon au cocher, et cinq francs de pourboire, si tu brûles le pavé.

 

Le fiacre partit comme un éclair.

 

Vingt minutes après, il arrivait rue d’Anjou. Milon s’élança sous la porte cochère et se trouva face à face avec le père Philippe.

 

– Mme Raynaud ? lui dit-il.

 

– C’est ici, répondit le concierge.

 

– Où ? à quel étage ?

 

– Un instant, dit le père Philippe, qui paraissait tout bouleversé : ce n’est pas le moment de monter chez Mme Raynaud… elle est encore au lit… À moins que…

 

Il hésita.

 

– Il faut absolument que je la voie ! dit Milon.

 

– Apportez-vous des nouvelles de mademoiselle ? demanda le concierge.

 

– Hein ? plaît-il ? fit Milon, qui recula d’un pas.

 

– Oui, dit le concierge, de Mlle Antoinette, qui est sortie hier soir… qui n’est pas rentrée… et qu’on cherche partout !…

 

Milon poussa un cri.

 

– Antoinette ! dit-il, partie !… Où est-elle ?

 

– Mais, monsieur, dit le père Philippe, qui, ayant épousé sa femme longtemps après la condamnation de Milon, ne le connaissait pas, si nous le savions… je ne vous le demanderais pas… Mme Raynaud a attendu toute la nuit… mademoiselle n’est pas rentrée… Mme Raynaud est comme une folle… et ma femme aussi… et moi je perds la tête…

 

Milon s’était pris la tête à deux mains et pirouettait sur lui-même comme s’il eût été frappé de la foudre.

 

– Ma femme vient de courir chez M. le baron, qui avait écrit, paraît-il, à Mlle Antoinette hier soir, et qui lui a envoyé sa voiture.

 

– Quel baron ? fit Rocambole en s’avançant.

 

– Le père de M. Agénor.

 

– Qu’est-ce que M. Agénor ?

 

– Un jeune homme très riche qui est amoureux de Mlle Antoinette.

 

– Et son père est baron ?

 

– Oui… le baron de Morlux.

 

Milon jeta un cri ; mais Rocambole lui serra le bras à le briser.

 

– Tais-toi ! dit-il.

 

En même temps, une femme franchit le seuil de la porte cochère et entra en disant d’une voix brisée :

 

– Elle n’y est pas !

 

Milon se retourna et jeta un nouveau cri :

 

– Ma cousine !

 

– Milon ! exclama la pauvre mère Philippe, qui chancela d’émotion et faillit tomber à la renverse.

 

Rocambole, qui était l’homme des heures critiques, la prit dans ses bras et la porta dans la loge, car les locataires de la maison commençaient à se mettre aux fenêtres.

 

IV

La mère Philippe avait éprouvé un tel saisissement en revoyant Milon, qu’elle avait presque perdu connaissance. Son mari, qui n’avait jamais vu Milon, ne comprenait rien à ces deux mots de cousin et de cousine qu’ils avaient échangés.

 

Mais Rocambole lui dit :

 

– Ne vous occupez pas de nous, mon brave homme, mais de Mlle Antoinette.

 

Et il ferma la porte de la loge.

 

Au nom d’Antoinette, la mère Philippe retrouva un peu de sa présence d’esprit. Rocambole lui prit la main :

 

– Voyons, ma chère dame, dit-il, Milon vous expliquera plus tard comment il est revenu. Pour le moment, il ne s’agit ni de lui ni de vous ; nous sommes venus ici pour voir Mme Raynaud et les deux jeunes filles qu’elle a avec elle.

 

– Elle n’en avait qu’une, l’autre est en Russie, dit la mère Philippe. Mlle Antoinette qui est restée…

 

– Oui. Eh bien ! où est-elle ? Calmez-vous et tâchez de me répondre clairement.

 

– Voici la chose, dit la mère Philippe. Mlle Antoinette a tourné la tête à un jeune homme, M. Agénor de Morlux.

 

Milon poussa un cri.

 

– Mais tais-toi donc ! fit Rocambole. Eh bien ! le jeune homme ?

 

– Il veut épouser Mlle Antoinette.

 

– Bon ! après ?

 

– Hier, il l’a reconduite jusqu’à la porte. Puis une heure après on a apporté une lettre.

 

– De M. Agénor ?

 

– Non, de M. le baron de Morlux, son père.

 

– Qui demeure ?…

 

– Rue de l’Université. J’en reviens.

 

– C’est bien cela, murmura Rocambole impassible. Et que disait le baron dans cette lettre ?

 

– Qu’il voulait voir Mlle Antoinette et qu’il lui enverrait sa voiture à neuf heures.

 

– Ce qu’il a fait…

 

– Mais non, monsieur. Je viens de chez le baron ; il n’a pas écrit de lettre, sa voiture n’est pas sortie, et il pense que c’est son fils qui a enlevé Mlle Antoinette.

 

– Où demeure le fils ? s’écria Milon.

 

– À côté. J’en reviens. Mais il n’y est pas… Il est parti hier soir à neuf heures.

 

– Le misérable ! hurla Milon en serrant les poings.

 

– Mais tais-toi donc ! répéta Rocambole. Puis il dit à la mère Philippe :

 

– Il faut que Mlle Antoinette se retrouve, et pour cela, il ne faut pas crier… Entendez-vous ?

 

Les deux concierges subissaient déjà le mystérieux ascendant que Rocambole ne tardait pas à exercer sur tout ce qui l’entourait. La mère Philippe avait cessé de se lamenter. Rocambole reprit :

 

– Est-ce que tous les gens de la maison savent déjà que Mlle Antoinette a disparu ?

 

– Oh ! non, monsieur, personne ne le sait.

 

– Il faut qu’on l’ignore.

 

– Je pensais à aller chez le commissaire de police, dit naïvement le père Philippe.

 

– Non, dit Rocambole, il ne faut pas y aller.

 

Milon regardait le maître avec une douloureuse stupeur.

 

– Sais-tu l’allemand ? lui demanda celui-ci.

 

– Oui, dit Milon.

 

– Et vous ? fit Rocambole en regardant les concierges. Philippe et sa femme firent un geste négatif.

 

– Alors, reprit Rocambole en allemand, écoute-moi bien surtout.

 

– Parlez, maître.

 

– Mon ami, continua Rocambole, nous sommes arrivés, non pas douze heures, mais huit jours trop tard. La jeune fille qui vient de disparaître est aux mains de ses ennemis ; il faut l’en arracher.

 

– Oui, dit Milon, mais comment ?

 

– D’abord, il faut savoir ce qu’elle est devenue.

 

– C’est pour cela, murmura Milon, que le mari de ma cousine pensait à aller voir le commissaire de police.

 

Rocambole haussa légèrement les épaules :

 

– Tu oublies toujours, dit-il, que la police et nous, nous sommes brouillés.

 

– C’est juste.

 

– Donc ce n’est pas à elle qu’il faut s’adresser…

 

– Mais alors, il faut aller chez M. de Morlux.

 

– Pas encore ; il faut d’abord savoir si le fils est complice du père.

 

– Pardi ! s’écria Milon, c’est tout simple.

 

– Mais non… ce n’est pas même mon opinion. Allons rue de Surène.

 

– Vous allez savoir si M. Agénor est réellement parti ? fit la mère Philippe qui, tout en ne comprenant rien à la conversation de Milon et de Rocambole, avait entendu le mot Surène.

 

– Oui, dit Milon.

 

La mère Philippe reprit :

 

– On ne m’ôtera pas de l’idée, fit-elle, que c’est un mauvais coup monté en dehors de M. Agénor. C’est un trop bon jeune homme… et puis il avait pour Mlle Antoinette trop de respect.

 

– Vous croyez qu’il l’aime réellement ? demanda Rocambole.

 

– Il en est fou.

 

– Et qu’a dit son père quand vous lui avez porté la lettre signée de son nom ?

 

– Il a dit que cette lettre était fausse, que c’était bien certainement son fils qui était un franc mauvais sujet et qui avait voulu abuser de la naïveté de Mlle Antoinette. Mais moi, je ne crois pas ça, ajouta la mère Philippe.

 

– Ni moi non plus, dit Rocambole.

 

– Que faire ? que faire ? murmurait Milon qui roulait de gros yeux pleins de larmes.

 

– Je ne sais pas encore, répondit le maître ; mais je le saurai dans une heure. Viens avec moi.

 

– Nous ne montons donc pas chez Mme Raynaud ?

 

– À quoi bon ?

 

Et Rocambole dit à la mère Philippe :

 

– Vous pensez bien que Milon aime les enfants de sa maîtresse.

 

– Oh ! pour ça, c’est vrai, dit la mère Philippe.

 

– Or, je suis son ami, moi, et je ferai tout ce qu’il faudra pour retrouver Mlle Antoinette.

 

La mère Philippe regarda Rocambole.

 

– Je ne vous connais pas, dit-elle, mais c’est égal, j’ai confiance en vous.

 

– Alors, répondit Rocambole, il faut m’obéir.

 

– Parlez !

 

– Quand nous serons partis, vous monterez chez Mme Raynaud, et vous lui direz que rien de fâcheux n’est arrivé à Mlle Antoinette, que c’est M. de Morlux qui vous l’a dit et qu’elle ne tardera pas à revenir.

 

– Mais, monsieur…

 

– Il faut que cela soit ainsi, dit Rocambole, et maintenant, vous allez cesser de vous désoler.

 

– Mais vous la retrouverez donc ?

 

– Certainement.

 

– Aujourd’hui ?

 

– Je ne sais pas… mais on la retrouvera… soyez tranquille. Et Rocambole emmena Milon.

 

– Où allons-nous ? demanda celui-ci.

 

– Rue Serpente, chez le docteur Vincent.

 

Ils remontèrent en voiture, et une demi-heure après, ils arrivèrent dans cette maison dont la mère de Noël dit Cocorico était concierge.

 

Mais ce ne fut point tout d’abord chez le docteur Vincent que monta Rocambole. Il grimpa jusqu’au cinquième étage où, l’avant-veille, il avait changé de costume, et là il fit une nouvelle toilette.

 

Quelques minutes après, le docteur Vincent vit arriver chez lui un monsieur qui portait un tablier à poches et ressemblait à s’y méprendre à un garçon d’amphithéâtre. D’abord il ne le reconnut pas. Mais Rocambole lui dit en souriant :

 

– Vous ne remettez donc pas vos amis de la villa Saïd ? Le docteur tressaillit.

 

– Bien, dit Rocambole, je vois que vous me reconnaissez maintenant. Je vous avais promis ma visite.

 

– Vous avez besoin de moi ? demanda le docteur.

 

– Oui, dit Rocambole en s’asseyant auprès de la chaise devant laquelle était le docteur. Prenez une plume et écrivez.

 

– À qui ?

 

– Au baron Philippe de Morlux. La campagne est commencée ; il s’agit de la mener à bien.

 

– Que dois-je donc lui écrire ?

 

– Ceci.

 

Et Rocambole dicta, tandis que le docteur écrivait docilement :

 

« Monsieur le baron,

 

« J’espère que le souvenir de nos relations de jeunesse vous permettra de me rendre un signalé service.

 

« Enveloppé dans un sinistre pécuniaire, j’ai besoin de vingt mille francs, et cela avant ce soir. »

 

– Mais, dit le docteur en s’arrêtant, c’est un chantage, cela ?

 

– Non, dit Rocambole, c’est un moyen pour moi de pénétrer chez le baron, car je suis un garçon d’amphithéâtre et je porterai la lettre.

 

Le docteur reprit la plume et Rocambole continua à dicter.

 

V

M. le baron Philippe de Morlux n’avait pas revu son frère Karle depuis la veille. Ce dernier l’avait bien prévenu de ce qui arriverait, c’est-à-dire que quelqu’un de la maison de la rue d’Anjou ne manquerait pas de venir réclamer Antoinette, et il lui avait fait sa leçon. Le baron avait donc jeté des hauts cris en apprenant que Mlle Antoinette avait disparu, et comme on lui montrait une lettre signée de son nom, il s’était écrié que cette lettre n’était pas de lui et constituait un faux. Ce qui était vrai, du reste, car cette lettre avait été écrite par Timoléon, sous la dictée de M. Karle de Morlux.

 

La concierge de la rue d’Anjou partie, M. Philippe de Morlux avait tranquillement attendu la visite de son frère, lequel allait sans doute avoir beaucoup de choses à lui raconter. Mais avant que M. Karle de Morlux arrivât, un homme se présenta à l’hôtel.

 

– Je suis, dit-il au valet de chambre, envoyé par le docteur pour prendre des nouvelles de votre maître.

 

M. de Morlux avait fait appeler le lendemain de l’accident, c’est-à-dire la veille au matin, son médecin ordinaire qui s’était incliné très bas en apprenant que sa jambe cassée avait été remise par le célèbre docteur Vincent.

 

Le valet de chambre introduisit donc sans aucune difficulté cet homme qui portait le tablier et le costume d’un employé d’hôpital en tenue de service. M. de Morlux, en le voyant entrer, crut tout d’abord qu’il était envoyé par son médecin. Mais le nouveau venu, qui n’était autre que Rocambole, dit aussitôt :

 

– Monsieur le baron, je suis un des élèves du docteur Vincent.

 

À ce nom, le baron sentit ses cheveux se hérisser ; puis il fit un signe impérieux au valet, qui sortit.

 

– Que me veut le docteur ? demanda M. de Morlux avec une certaine émotion.

 

– Le docteur désire d’abord, répondit Rocambole, avoir de vos nouvelles.

 

– Je vais mieux…

 

– Ensuite, il m’a remis cette lettre.

 

M. de Morlux étendit une main tremblante, prit la lettre, l’ouvrit, et, à mesure qu’il lisait, Rocambole le vit pâlir.

 

– Monsieur, dit enfin le baron, le docteur Vincent est un de mes anciens amis, et je suis trop heureux de lui rendre le petit service qu’il me demande. Seulement, vous pensez bien que, si riche qu’on soit…

 

– Oui, on n’a pas toujours vingt mille francs sur soi, n’est-ce pas ? dit Rocambole.

 

– Précisément. Aussi vais-je être obligé de vous faire attendre au moins une heure ; le temps d’envoyer chez mon notaire.

 

– J’attendrai, dit Rocambole, qui s’assit sans façons, comme un homme qui sait très bien qu’on se gardera de le jeter à la porte.

 

Puis il se prit à examiner le baron.

 

M. de Morlux sonna et se fit apporter de quoi écrire dans son lit. Il écrivit en effet à son notaire, le priant de lui envoyer au plus vite vingt mille francs. Le baron, tout en écrivant, se disait :

 

– Ces vingt mille francs que je vais donner, c’est ma sauvegarde vis-à-vis du docteur. Il se taira…

 

Rocambole, lui, faisait cette réflexion :

 

– Voilà un homme qui me prend pour un imbécile et ne se doute pas que je sais son histoire.

 

Tandis qu’on portait la lettre chez le notaire, et que Rocambole attendait, le bruit d’une voiture retentit dans la cour. C’était M. Karle de Morlux qui arrivait. M. Karle n’était pas seul.

 

Rocambole, qui s’était, comme par distraction, approché de la fenêtre, vit deux hommes qui traversaient la cour et montaient les marches du perron. Alors il vint se rasseoir tranquillement.

 

– Monsieur, dit M. de Morlux essayant de voir si l’élève savait quelque chose de ce lien qui l’unissait au docteur Vincent, est-ce que le docteur n’a pas une clientèle considérable ?

 

– Oui, monsieur, mais, dit Rocambole, il gagne moins d’argent que la plupart de ses illustres confrères.

 

– Pourquoi ?

 

– Il soigne les pauvres et fait beaucoup de bien.

 

Ici Rocambole crut pouvoir témoigner quelque enthousiasme et dit naïvement :

 

– C’est un saint, le docteur Vincent !…

 

Le baron respira plus librement, et se dit : Ce niais-là ne sait pas que son illustre maître a été un empoisonneur.

 

Ce fut en ce moment que M. Karle de Morlux entra. Rocambole prit un air bête et le regarda avec la curiosité d’un paysan entrant pour la première fois dans une grande ville. M. Karle de Morlux, qui aperçut son tablier, fixa à peine Rocambole. Il alla s’asseoir dans un fauteuil auprès du lit de son frère, et lui dit dans une langue qu’ils pouvaient croire inconnue de la personne présente à leur entretien :

 

– Quel est donc cet homme ?

 

Rocambole ne sourcilla point et continua à garder son attitude indifférente et niaise. M. Philippe de Morlux répondit dans le même langage :

 

– Cet homme est un élève de l’hôpital de la Charité que le docteur Vincent m’a envoyé.

 

– Pour te soigner ?

 

– Non, pour me demander vingt mille francs.

 

– Ah ! ah ! voici que le chantage commence ?

 

– J’en ai peur…

 

– Mon cher, dit M. Karle de Morlux, il faut savoir faire la part du feu. Il vaut mieux donner vingt mille francs que discuter avec un homme qui vous a rendu, au reste, un assez joli service. Tu n’avais donc pas vingt mille francs chez toi ?

 

– Non ; avant-hier, j’ai perdu beaucoup d’argent au club. Et puis, je voulais t’attendre pour te consulter.

 

– Il faut payer, voilà mon conseil. Le bonhomme se tiendra tranquille.

 

– Ce qui m’étonne, reprit M. de Morlux, c’est qu’avant-hier il est sorti d’ici comme un homme bourrelé par le remords.

 

– Eh bien ! il aura réfléchi, voilà. Maintenant, parlons de choses plus sérieuses.

 

Rocambole avait bâillé deux ou trois fois en homme qui s’ennuyait fort.

 

– Monsieur, lui dit le baron en français, je suis désolé de vous faire attendre. Si vous voulez entrer là dans mon cabinet, vous y trouverez les journaux du jour.

 

La porte du cabinet était ouverte et se trouvait au pied du lit. Rocambole entra dans cette pièce, s’assit dans un grand fauteuil, et prit un journal qu’il déploya de telle manière qu’il pût à son aise, par la porte entrebâillée, considérer les deux frères, dont le visage était reflété par une glace, tandis qu’il leur était impossible, à eux, d’apercevoir le sien.

 

– Voilà des gens, pensait-il, qui n’ont pas de chance avec moi. Ils parlent une langue que personne ne sait en France, excepté quelques centaines de paysans, et il se trouve que je l’ai apprise, moi, et que je parle comme un bas Breton de pur sang celtique. C’était en effet en bas breton que MM. de Morlux, gentilshommes armoricains, s’exprimaient. M. Karle reprit :

 

– Je le sais, la concierge est venue ce matin toute désolée ; et elle m’a annoncé qu’elle allait courir chez Agénor.

 

– Oui, mais Agénor est parti et il sera à Rennes ce soir, dit Karle de Morlux. Je l’ai mis en voiture. Puis, j’ai envoyé à sa grand-mère la dépêche dont nous étions convenus. Elle le gardera bien huit jours.

 

– Et la demoiselle a été arrêtée ?

 

– En compagnie des hommes de Timoléon.

 

Rocambole lisait avec une attention béate un premier-Paris[1] du Constitutionnel.

 

– Et elle n’a pas pu prouver son innocence ? continua M. Philippe de Morlux.

 

– Oh ! elle est forte… elle s’est bien débattue, va !

 

– Mais elle a succombé ?

 

– Dame ! tu penses bien qu’entre les voleurs qui la reconnaissaient pour leur complice et la bonne femme qui est venue la réclamer comme sa fille, il y a eu une si touchante unanimité que le commissaire et les agents ne pouvaient la laisser partir.

 

– Où l’a-t-on conduite ?

 

– Au dépôt d’abord, mais elle a dû y passer une heure à peine, et avant midi elle sera à Saint-Lazare.

 

Rocambole quitta un moment son journal des yeux, et il vit M. Karle qui riait de son mauvais rire. Karle continua :

 

– C’est un homme assez fort, ce Timoléon. Il a marché vite, et, jusqu’à présent, il ne nous vole pas notre argent.

 

« Hé ! hé ! pensait Rocambole, je connais ça, Timoléon. »

 

– Quand cet imbécile sera parti, poursuivit M. de Morlux, faisant allusion au prétendu élève du docteur Vincent, nous ferons entrer Timoléon et nous causerons avec lui. Il a tout un plan pour qu’Antoinette ne sorte jamais de prison.

 

– Tu l’as donc amené ? demanda le baron.

 

– Oui, il est dans la pièce voisine, il attend.

 

Rocambole se remit à lire Le Constitutionnel. Quelques minutes après, le valet de chambre revint. Il apportait une grosse lettre cachetée. Le baron l’ouvrit et une liasse de billets de banque s’en échappa. Rocambole, grâce à la glace qui reflétait le lit du baron et ses abords, put saisir un jeu de physionomie assez étrange chez le domestique. Évidemment cet homme avait porté la lettre chez le notaire, sans en deviner le but, et il avait rapporté la réponse, sans même supposer que cette enveloppe renfermait presque une fortune.

 

« Voilà un homme à vendre et par conséquent à acheter », se dit Rocambole.

 

– Monsieur, lui cria le baron, je suis à vous.

 

Rocambole s’approcha près du lit et le baron lui tendit les vingt mille francs. Il donna un reçu avec une loyauté niaise, salua avec un profond respect et sortit à reculons. Comme il allait franchir le seuil de la porte, il éternua et sortit un grand mouchoir à carreaux bleus de la poche de son tablier, dans lequel il s’enveloppa toute la figure. Maître Timoléon était dans le salon d’attente.

VI

Rocambole passa auprès de Timoléon. Un homme qui a été de la police ou qui a eu maille à partir avec elle ne laisse jamais passer qui que ce soit auprès de lui sans le dévisager, comme on dit. C’est une habitude, et c’est à cette habitude, devenue presque machinale, qu’on a dû quelquefois l’arrestation d’un grand coupable, parvenu jusque-là à se soustraire à toutes les recherches. Timoléon regarda donc Rocambole.

 

Mais Rocambole se moucha bruyamment et hâta le pas. D’ailleurs, M. de Morlux ayant la jambe cassée, il était tout naturel qu’un homme portant le tablier d’uniforme des hôpitaux sortît de chez lui. Rocambole traversa donc l’antichambre sans avoir éveillé l’attention de Timoléon. Il arriva jusqu’à l’escalier.

 

Là, il trouva le valet qui avait, sans le savoir, apporté les vingt mille francs de chez le notaire. C’était pour Rocambole le cas ou jamais de se servir de ce don merveilleux de fascination qu’il possédait. Le naïf infirmier redevint tout à coup le hardi forçat Cent dix-sept, l’homme qui courbait sous son regard les plus mutins et les plus résolus. Et devant cet œil de feu, le valet détourna la tête. Mais Rocambole lui prit le bras et lui dit à voix basse :

 

– Un mot.

 

– Que voulez-vous ? dit le valet avec une émotion subite.

 

– C’est toi qui es allé chez le notaire ?

 

– Oui.

 

– Savais-tu ce que tu rapportais ?

 

Le valet tressaillit.

 

– Pourquoi me demandez-vous cela ? dit-il.

 

– Mais, répondit Rocambole, uniquement pour savoir, voilà tout.

 

Et, sans affectation aucune, il tira les billets de sa poche et se mit à les chiffonner. Le valet tressaillit de nouveau.

 

– Écoute, mon garçon, je parie que si tu avais seulement la moitié de cette somme…

 

Et son regard pesa plus fort sur le valet, qui balbutia :

 

– Que voulez-vous donc dire ?

 

– C’est gentil, vingt mille francs, dit Rocambole. Avec cela on entreprend un petit commerce.

 

Le valet regardait toujours les billets avec une sorte d’avidité vertigineuse. Rocambole reprit :

 

– Je gage que si tu avais su ce qu’il y avait dans l’enveloppe que t’a remise le notaire, tu aurais fait demi-tour à gauche.

 

– Monsieur !

 

– Il est donc bien heureux que tu ne l’aies pas su, car tu aurais eu certainement, tôt ou tard, des démêlés avec la justice, tandis que tu peux gagner honnêtement cette somme.

 

Le valet de chambre fit un pas en arrière. Rocambole prit un des billets et le lui mit dans la main.

 

– Voilà pour m’écouter, dit-il.

 

Le valet se planta sur ses deux pieds et attendit. L’escalier était désert.

 

– Veux-tu être mon esclave pendant vingt jours, dit Rocambole, et les vingt mille francs sont à toi ?

 

– Mais qui donc êtes-vous ? balbutia le valet.

 

– Un homme qui paie bien. Cela doit te suffire. Comment te nommes-tu ?

 

– Germain.

 

Et Germain ne rendit pas le billet de mille francs.

 

– Je veux voir et entendre ce qui se passera et ce qui se dira dans la chambre de ton maître, poursuivit Rocambole, qui sentait bien que cet homme lui appartenait déjà corps et âme.

 

– Quand ? demanda le valet.

 

– Tout de suite. Il y a un second billet en sortant, si je n’ai été ni rencontré, ni vu.

 

– Venez avec moi, dit le valet.

 

Il entraîna Rocambole jusqu’au bas de l’escalier, lui fit parcourir le vaste vestibule de l’hôtel, ouvrit une petite porte et lui montra les premières marches d’un escalier de service.

 

Au premier étage de cet escalier se trouvait un long corridor. À l’extrémité de ce corridor était le cabinet de toilette du baron. Cette pièce, dans laquelle Rocambole et son conducteur entrèrent sur la pointe du pied, communiquait avec la chambre à coucher par une porte dont la partie supérieure était vitrée. Le valet posa sans bruit un tabouret devant la porte, afin que Rocambole pût arriver jusqu’aux carreaux.

 

– C’est bien, fit celui-ci d’un geste.

 

Et il monta sur le tabouret et renvoya le valet de chambre. Puis il regarda et écouta.

 

 

Tandis que celui qu’il appelait le maître épiait la conversation de Timoléon avec les deux frères de Morlux, Milon, caché dans un fiacre, attendait à quelque distance, dans la rue de l’Université.

 

Il attendit longtemps ; il s’écoula même près de deux heures. Mais enfin Rocambole reparut, sauta dans le fiacre et dit au cocher :

 

– Rue d’Anjou !

 

En même temps il se débarrassa à la hâte de son tablier d’infirmier des hôpitaux.

 

– Eh bien ? fit Milon anxieux.

 

– Je te répondrai quand nous serons à la rue d’Anjou, répondit Rocambole qui paraissait fort agité.

 

– Vous savez où est Antoinette ?

 

– Oui.

 

Milon respira. Rocambole ajouta :

 

– Et j’aimerais mieux ne pas le savoir.

 

– Que voulez-vous dire, maître ?

 

– Rien. La partie est engagée, il faut la gagner ; mais nous avons affaire à une forte partie.

 

– Ah ! les misérables ! hurla Milon qui se prit à grogner comme une bête fauve blessée.

 

– Ils ont à leur service un homme qui est presque de ma force, dit Rocambole.

 

– Qui donc ?

 

– On l’appelle Timoléon.

 

– Il me semble que j’ai entendu parler de cet homme au bagne.

 

– C’est tout naturel, mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit… du moins pour le moment.

 

À mesure que le fiacre marchait, Rocambole témoignait une impatience plus vive. Milon n’osait plus l’interroger. Il n’était pas huit heures, lorsque Rocambole et Milon avaient quitté la rue d’Anjou pour courir chez le docteur Vincent. Maintenant il était près de midi.

 

– Pourvu que nous arrivions à temps ! dit le maître.

 

– Mais que se passe-t-il donc rue d’Anjou ?

 

– Si nous arrivons trop tard, murmurait Rocambole comme se parlant à lui-même, il ne faudra plus compter sur la justice : il faudra faire nous-mêmes nos affaires.

 

Et le fiacre s’arrêta rue d’Anjou et Rocambole s’élança sous la porte cochère. Le père Philippe se précipita hors de la loge, le visage rayonnant.

 

– Elle est retrouvée ! dit-il.

 

Milon jeta un cri de joie, mais Rocambole pâlit et dit au père Philippe :

 

– Est-elle ici ?

 

– Non, mais elle a envoyé chercher Mme Raynaud.

 

– Par qui ?

 

– Par une vieille dame qui est la dame de compagnie de la tante de M. Agénor, et l’a fait monter en voiture. C’est ma femme qui l’a accompagnée.

 

– La vieille dame ?

 

– Non, Mme Raynaud, mais elle va revenir, et elle ramènera Mlle Antoinette.

 

– Et la vieille dame ?

 

– Ma foi ! dit le père Philippe, il y a un peu de micmac dans tout ça, et si la vieille dame n’avait apporté une lettre de Mlle Antoinette…

 

– Ah ! elle a écrit ! dit Milon joyeux.

 

Rocambole le regarda de travers.

 

– Oui, reprit le père Philippe, il paraît que le père de M. de Morlux fait des difficultés pour son mariage. Alors M. Agénor a enlevé Mlle Antoinette, en tout bien, tout honneur, par exemple ! et il l’a conduite chez sa tante.

 

– Après ? fit Rocambole.

 

– La vieille dame est donc demeurée là-haut tandis que Mme Raynaud et ma femme s’en allaient à Passy, car c’est là que la tante de M. Agénor habite.

 

– Alors elle est en haut, dit Rocambole qui eut un frisson d’espoir.

 

– Non, elle vient de sortir avec deux messieurs décorés qui sont venus tout à l’heure et qui connaissaient bien la maison, sans doute, car ils sont montés tout droit chez Mme Raynaud sans rien me demander. La vieille dame est redescendue avec eux et elle m’a dit en passant :

 

– Ne soyez pas inquiet, je serai bientôt de retour.

 

Les messieurs avaient une voiture à la porte ; elle est montée avec eux.

 

– Eh bien ! dit froidement Rocambole, savez-vous où elle est allée ?

 

– Non, monsieur.

 

– Elle est allée à la préfecture de police et de là vers le juge d’instruction.

 

– Mais pour quoi faire ?

 

– Pour faire envoyer Mlle Antoinette à Saint-Lazare, répondit Rocambole avec un accent de rage. Timoléon a la première manche, et nous sommes roulés comme des enfants !

 

Milon tournoyait sur lui-même, anéanti par ce terrible mot de Saint-Lazare.

 

VII

Qu’était-ce que cette vieille dame qui était venue chercher Mme Raynaud ? C’est ce que nous allons expliquer succinctement.

 

Timoléon, en mettant à exécution le plan d’enlèvement qu’il avait conçu, avait tout prévu. Le témoignage des voleurs affirmant qu’ils connaissaient Antoinette, la prétendue mère venant la réclamer, tout cela était bien suffisant pour le commissaire de police. Mais, aucun inculpé n’est dirigé du dépôt de la préfecture sur une prison quelconque sans être interrogé par le juge d’instruction, et il était possible que devant ce magistrat Antoinette donnât de tels détails, en indiquant son domicile et les personnes qui pouvaient répondre d’elle, que sa liberté fût ordonnée sur-le-champ. Il allait donc parer à cette éventualité.

 

Donc, à huit heures et demie du matin, au moment où Rocambole et Milon venaient de quitter la rue d’Anjou, une voiture de maître s’arrêta devant la porte du numéro 19, et une dame de soixante ans environ en descendit. Le père et la mère Philippe étaient encore tout bouleversés. La dame, qui avait un air bien honnête et bien respectueux, entra dans la loge d’un air mystérieux.

 

– Mes bons amis, dit-elle, je suis la dame de compagnie de Mme la comtesse de Maulincourt, la tante de M. Agénor de Morlux.

 

Les concierges tressaillirent à ce nom, et celui d’Antoinette vint à leurs lèvres, en dépit des recommandations formelles de Rocambole.

 

– C’est justement de la part de Mlle Antoinette que je viens.

 

– Vous l’avez vue, exclama la mère Philippe.

 

– Sans doute, elle est chez Mme la comtesse. Mais, dit la vieille dame, conduisez-moi vite chez Mme Raynaud, afin que je la rassure ; je vous expliquerai cela là-haut.

 

La mère Philippe avait lestement monté l’escalier et la visiteuse, en dépit de son âge, avait le pied léger.

 

– Madame, madame, dit la mère Philippe en entrant, voici des nouvelles de Mlle Antoinette.

 

Mme Raynaud se leva vivement de son fauteuil. La pauvre femme pleurait. La visiteuse renouvela l’annonce de sa qualité et dit en souriant :

 

– Mlle Antoinette sera dans trois semaines la baronne de Morlux, et dans une heure, madame, elle sera dans vos bras.

 

– Mais que s’est-il donc passé ? demanda Mme Raynaud.

 

– Voilà ce que Mlle Antoinette vous explique en peu de mots, répondit la dame à l’air respectable.

 

Et elle tendit une lettre à Mme Raynaud, qui y voyait à peine, mais qui reconnut néanmoins ou crut bien reconnaître l’écriture d’Antoinette. Cette lettre était ainsi conçue :

 

« Ma chère maman,

 

« Je suis prisonnière chez Mme de Maulincourt, la tante d’Agénor et ma tante aussi bientôt. Une forte difficulté s’oppose à mon mariage et à ma mise en liberté. Toi seule peux la lever : il faut que tu viennes. Enveloppe-toi dans mon manteau fourré, qui est bien chaud. Fais-toi accompagner par la bonne mère Philippe et viens. Je ne veux pas t’en dire davantage.

 

« Ta fille chérie,

 

« ANTOINETTE.

 

« P.-S. – Mme Auger, la dame de compagnie de la comtesse, a donné rendez-vous chez nous, c’est-à-dire dans notre appartement, à l’oncle paternel d’Agénor, M. le comte de Morlux.

 

« Mais le vicomte est un homme inexact, qui se fait quelquefois attendre trois heures, et j’ai hâte de te voir.

 

« Monte dans la voiture de la comtesse avec la bonne Philippe, et laisse Mme Auger au coin du feu. Cette entrevue qu’elle doit avoir avec le vicomte est très importante, il s’agit de mon cher Agénor et de moi.

 

« Adieu encore. »

 

Mme Raynaud avait lu avec quelque difficulté ; mais la mère Philippe, qui avait été établie jadis et savait tenir des écritures, au besoin, l’avait aidée. L’écriture d’Antoinette était si bien imitée que la mère Philippe s’y trompa.

 

Comment avait-on pu opérer ce faux ? Agénor avait eu l’imprudence de confier à son père la première lettre d’Antoinette, cette lettre pleine de fierté qu’accompagnait le billet de mille francs restitué. Timoléon avait été jadis condamné comme faussaire, et imiter la première écriture venue était pour lui un jeu d’enfant. La falsification, grossière en apparence, devait réussir infailliblement auprès des deux femmes âgées et simples comme la pauvre institutrice et sa concierge. Et puis, comme avait dit cette dernière, la dame qui venait de la part d’une comtesse avait un air si sérieux et si respectable.

 

Mme Raynaud s’habilla donc à la hâte, le cœur plein de joie. La mère Philippe, elle, jeta sur ses épaules un châle tartan et se coiffa d’un bonnet à rubans ; et dix minutes après elles montaient toutes deux dans la prétendue voiture de Mme la comtesse de Maulincourt. C’était une fort belle voiture, du reste, un coupé trois quarts, attelé d’un magnifique trotteur : il y avait sur le siège, à côté du cocher, un groom en livrée blanche à parements rouges. La mère Philippe avait jugé tout cela d’un coup d’œil, et si elle eût manqué de confiance, la vue d’un aussi luxueux équipage eût dissipé ses moindres craintes. Tandis que le coupé partait, celle que la lettre désignait sous le nom de Mme Auger s’installait au coin du feu, dans l’appartement de Mme Raynaud et d’Antoinette. Le premier acte de la comédie était joué et avait pleinement réussi. Restait maintenant le second.

 

Peu après le départ de sa femme et de Mme Raynaud, le père Philippe vit venir à lui deux jeunes gens que leur mise désignait comme des domestiques en congé ou sans place, c’est-à-dire qu’ils avaient gardé sous leur redingote le pantalon noisette serré au genou et boutonné à la cheville.

 

– Balthazar est-il à son écurie ? demanda l’un d’eux.

 

Balthazar était un cocher de la maison ; car il y avait deux écuries dans la cour du numéro 19.

 

– Il vient de sortir, répondit le père Philippe.

 

– C’est un camarade, reprit celui des deux jeunes gens qui avait pris la parole. Nous avons été longtemps dans la même maison, et nous sommes du même pays. Je pars ce soir et je voudrais lui demander ses commissions.

 

– Je ne crois pas qu’il rentre avant dix heures, reprit le père Philippe.

 

– C’est égal, nous l’attendrons.

 

On s’installa d’abord sous la porte cochère, puis dans la loge, puis le prétendu pays de Balthazar offrit un litre de vin chez le marchand de vin du coin.

 

Le père Philippe avait fini ses escaliers, la maison était tranquille ; il ne venait presque jamais personne frapper au carreau dans la journée. Enfin, l’heure du facteur était passée. Le père Philippe, qui n’avait jamais refusé une tournée, ferma donc sa loge et suivit ses nouvelles connaissances. On s’installa dans le classique cabinet, on but une bouteille de blanc, puis un cognac, puis deux ; il s’écoula une petite heure.

 

Pendant ce temps, un troisième personnage, en bras de chemise, en veste d’écurie, la tête coiffée d’un cône à rubans gris, fumait en nettoyant un mors de bride sur le pas de la porte du numéro 19. On eût dit un cocher de la maison. Si le père Philippe était rentré en ce moment-là, cet homme, que personne ne connaissait, se serait borné à dire qu’il attendait Nicolas. Nicolas était le cocher de l’autre écurie. Et tandis que le père Philippe buvait un troisième verre de cognac, un fiacre s’arrêta devant la porte et deux messieurs décorés en descendirent.

 

Le premier, trouvant la porte fermée, dit à cet homme qui nettoyait le mors de bride.

 

– Où est le concierge ?

 

– Il est sorti. Que demande monsieur ? répondit le faux palefrenier.

 

– Mme Raynaud.

 

– C’est au troisième, la porte à droite.

 

– Merci.

 

Et les deux messieurs montèrent et sonnèrent. La fausse Mme Raynaud vint ouvrir.

 

– Mme Raynaud ! répéta l’un des visiteurs.

 

– C’est moi ! dit la vieille dame.

 

– C’est bien vous qui avez avec vous une jeune fille du nom d’Antoinette ?

 

– Oui, monsieur, répondit-elle en manifestant sur-le-champ une vive émotion.

 

– Alors, madame, veuillez nous suivre, ajouta l’un de ces messieurs, qui tous deux étaient attachés au Parquet.

 

En même temps, le faux palefrenier s’esquivait, et les prétendus amis de Balthazar le cocher payaient la dépense et disaient au père Philippe, qui regagnait sa loge en toute hâte, qu’ils reviendraient dans une heure.

 

Le père Philippe avait donc vu la vieille dame redescendre avec les deux messieurs décorés et monter avec eux dans le fiacre. Quant à Rocambole, il voulut monter dans l’appartement de Mme Raynaud. La vieille dame avait emporté la clé, mais le père Philippe en avait une autre.

 

La lettre signée d’Antoinette était demeurée tout ouverte sur la cheminée. Rocambole la lut, puis il regarda Milon.

 

– Ils sont forts, mais je le suis aussi.

 

Milon s’arrachait les cheveux.

 

– Imbécile, lui dit Rocambole, tu en as vu bien d’autres avec moi.

 

– C’est vrai, murmura Milon.

 

– Eh bien ! obéis, et ne cherche pas à comprendre.

 

– Que faut-il faire, maître ?

 

– Tu vas partir pour Rennes, aujourd’hui même.

 

– Bien.

 

– Tu tâcheras de retrouver M. Agénor de Morlux, tu lui diras que tu es Milon. Ce lui suffira. Et puis, tu le ramèneras à Paris sans lui dire autre chose que ceci : « Antoinette court un grand danger. » En montant en voiture, tu adresseras une dépêche au major Avatar, pour que je sache l’heure de votre arrivée. Le reste me regarde.

 

– J’obéirai, dit Milon.

 

– Mon petit Timoléon, murmura Rocambole, tu te repentiras du jeu que tu as voulu jouer.

 

VIII

Antoinette avait donc été dirigée, en pleine nuit, pêle-mêle avec les voleurs, sur le dépôt de la préfecture de police. Ce fut une nuit infernale que celle qu’y passa la jeune fille.

 

Madeleine la Chivotte chantait des refrains obscènes, la belle Marton insultait la jeune fille et lui prédisait qu’elle serait condamnée à cinq ans. Le vieux voleur, celui qu’on appelait papa, fut obligé plusieurs fois d’intervenir pour protéger Antoinette. Antoinette se tordait les mains de désespoir, et elle ne put fermer l’œil de la nuit, on lui avait assigné pour lit un grabat dressé sur des planches devant lequel s’effacent, pour les prisonniers, toutes les distinctions sociales.

 

Enfin, le jour vint… Les voleurs arrêtés étaient au nombre de douze ou quinze. À huit heures du matin, on vint leur annoncer qu’ils allaient être interrogés sommairement par le juge d’instruction, et dirigés, s’il y avait lieu, les hommes sur Sainte-Pélagie et Mazas, les femmes sur Saint-Lazare. À ce nom, Antoinette se sentit frémir jusqu’à la moelle des os. Un jour, il y avait quelques mois, le petit père Rousselet, ce libraire infâme qui vivait des misères et des labeurs de la littérature, avait apporté à la jeune fille un roman anglais à traduire. Ce roman était l’histoire d’une jeune femme persécutée par son mari, et que ce dernier avait fait renfermer à Saint-Lazare. Les Anglais sont consciencieux et presque méticuleux en toutes choses ; ils se plaisent aux descriptions minutieuses et rigoureusement exactes. L’auteur du livre avait décrit Saint-Lazare avec une épouvantable vérité, et Antoinette avait eu de nombreux cauchemars tandis qu’elle traduisait cet ouvrage. Ce nom de Saint-Lazare eût donc achevé de l’épouvanter si déjà elle n’eût été livrée au plus violent effroi.

 

Les hommes, extraits un à un de la Conciergerie, parurent les premiers devant le juge d’instruction. Aucun d’eux ne revint. Puis ce fut le tour des femmes : Madeleine la Chivotte, d’abord, ensuite la mère des voleurs, enfin la belle Marton.

 

Antoinette demeura seule au dépôt l’espace de dix minutes environ. Alors, pour la première fois, elle respira et se sentit comme soulagée d’un poids énorme. Cette vermine humaine qui l’entourait depuis la veille avait enfin disparu. Le gardien qui vint la chercher à son tour ne put se défendre d’un certain étonnement. Malgré sa présence parmi les voleurs, malgré son arrestation, la jeune fille n’avait pu se départir de cet air de fierté et de décence qui avait un moment intéressé le commissaire de police et qui intéressait encore, en dépit de toutes les preuves qui semblaient l’accabler, le brigadier de sergents de ville qui l’avait arrêtée.

 

– Mais qu’avez-vous donc fait, malheureuse enfant ? lui demanda le gardien.

 

– Rien, répondit Antoinette, je suis une honnête fille, je suis victime d’un odieux guet-apens.

 

– Mais avez-vous quelqu’un qui puisse venir vous réclamer ?

 

– Oui, dit-elle, ma mère adoptive…

 

Le brigadier des sergents de ville était dans le couloir qu’on fit suivre à Antoinette pour la conduire à l’instruction.

 

– Courage, lui dit-il, le juge est un homme clairvoyant ; expliquez-vous bien… si vous êtes innocente, il vous mettra en liberté.

 

Ces paroles rendirent à Antoinette quelque confiance, et ce fut la tête haute, le front calme qu’elle parut devant le juge d’instruction. C’était un vieux magistrat qui avait une grande habitude de ses redoutables fonctions : il avait interrogé des milliers de criminels et il constatait avec douleur que rarement il avait rencontré des innocents. Comme cet autre magistrat dont parle Vidocq dans ses Mémoires, il reconnaissait un voleur de profession à la simple inspection de sa chaussure. À la vue d’Antoinette, il ne put se défendre d’un signe d’étonnement.

 

– Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il avec bonté.

 

– Antoinette Miller, répondit-elle.

 

– Où demeurez-vous ?

 

– Rue d’Anjou, numéro 19.

 

Le magistrat avait sous les yeux le procès-verbal du commissaire de police.

 

– Comment vous trouviez-vous parmi des voleurs de profession et des femmes de mauvaise vie ?

 

– Monsieur, répondit Antoinette avec fierté, je suis la victime d’une machination infernale. Des gens que je ne connais pas m’ont fait tomber dans un piège et prétendent que je suis leur complice. Une femme que je n’ai jamais vue est venue me réclamer comme sa fille. Dieu m’a donné jusqu’à présent le courage de ne pas devenir folle, mais je crois que ma raison commence à être ébranlée.

 

Tandis qu’elle parlait, le magistrat avait sous les yeux le procès-verbal du commissaire de police qu’il lisait attentivement.

 

– Continuez, dit-il à Antoinette.

 

Alors la jeune fille rassemblant toutes ses forces, faisant appel à toute sa lucidité d’esprit, raconta succinctement, mais avec clarté et dans tous ses détails, son incroyable odyssée. Elle s’exprimait avec netteté et concision, et son accent avait un grand caractère de véracité qui ébranla le scepticisme du magistrat. Elle lui peignit son existence modeste et laborieuse, jusqu’au jour où M. Agénor de Morlux avait paru rechercher sa main. Elle lui récita presque mot pour mot cette lettre signée du baron de Morlux et qui avait été le point de départ de toutes ses infortunes de la nuit.

 

– Mademoiselle, lui dit enfin le magistrat, je vais envoyer rue d’Anjou-Saint-Honoré, je manderai cette dame que vous appelez Mme Raynaud et qui est, dites-vous, votre mère adoptive, et si elle me confirme vos paroles, vous ne trouverez plus en moi un juge qui condamne, mais un protecteur qui recherchera les coupables et vous mettra à l’abri de toute nouvelle tentative criminelle.

 

– Oh ! monsieur ! s’écria Antoinette, que vous êtes bon ! je suis sauvée !

 

Le juge d’instruction fit appeler un haut employé de police et lui donna l’ordre de se transporter lui-même avec un de ses agents, rue d’Anjou, 19, et lui ramener, sur-le-champ, Mme Raynaud. Puis il dit à Antoinette :

 

– On va vous reconduire au dépôt, mais pas pour longtemps, je l’espère.

 

Et il salua la jeune fille qui sortit de son cabinet le cœur plein d’espoir.

 

Une heure après, la fausse Mme Raynaud arriva. Les agents s’étaient transportés rue d’Anjou, on leur avait indiqué le logement de Mme Raynaud comme étant au troisième : là, ils avaient trouvé une vieille femme qui avait répondu à ce nom. Comment pouvaient-ils se douter que cette dame n’était pas celle dont se réclamait la pauvre Antoinette ?

 

La fausse Mme Raynaud sut se composer un visage bouleversé en entrant dans le cabinet du juge d’instruction.

 

– Madame, lui dit le magistrat, vous doutez-vous du motif qui m’a fait vous demander ici ?

 

– Hélas ! monsieur, répondit la vieille dame, je n’ose le deviner.

 

– Vous vous appelez Mme Raynaud ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Vous avez été institutrice ?

 

– Pendant trente ans, et je le serais encore sans doute, si des revers de fortune…

 

– Passons. Vous habitez rue d’Anjou ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Avec une jeune fille appelée Antoinette ?

 

– Oui, monsieur.

 

Ici la vieille dame parut se troubler de plus en plus.

 

– Ah ! dit-elle, la malheureuse… que lui est-il donc arrivé ?

 

– Continuez à répondre à mes questions, dit le magistrat. Cette jeune fille est orpheline ?

 

– Mais non, monsieur, elle a une mère… qui me l’a confiée autrefois.

 

– Ah ! dit le magistrat, c’est sans doute une femme du monde ?

 

La vieille dame leva les yeux au ciel :

 

– Mon Dieu ! dit-elle, vous aurait-elle menti à ce point ?

 

– Qu’est-ce donc que sa mère ?

 

– Une marchande à la toilette du quartier des halles qu’on appelle la Marlotte.

 

– Ah ! dit le magistrat, la Marlotte est sa mère ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Cependant elle habite avec vous ?

 

– C’est-à-dire qu’elle est venue se réfugier chez moi, l’année dernière, en me disant que sa mère la maltraitait. Que voulez-vous, monsieur ? c’était ma meilleure élève autrefois, et je l’aimais comme mon enfant… Quand je l’ai vue venir tout en pleurs, je lui ai ouvert mes bras et ma maison… Elle gagnait sa vie, me disait-elle, et elle donnait des leçons de piano et de dessin.

 

Ici la vieille dame se mit à pleurer.

 

– Continuez, dit le magistrat.

 

IX

Pendant quelques minutes, la vieille dame pleura si abondamment qu’il lui fut impossible de parler. Mais enfin elle étouffa ses sanglots, contint ses larmes et poursuivit :

 

– Durant les premiers mois qu’Antoinette est demeurée chez moi, je n’ai pas eu à me plaindre d’elle. Elle était fort douce et paraissait m’aimer beaucoup. Elle sortait, il est vrai, presque toute la journée, et quelquefois le soir ; mais elle avait tant de leçons ! disait-elle. Enfin un soir, elle ne rentra pas. Le lendemain, elle prétendit qu’elle avait passé la nuit auprès d’une de ses élèves qui était moribonde. Je la crus sur parole.

 

« Huit jours après, un samedi, elle attendit que je fusse couchée, puis elle s’esquiva, et je ne la revis que le lundi matin. Alors je lui dis que j’allais avertir sa mère et que je ne voulais plus la garder. Mais elle se mit à pleurer, et m’avoua tout. Elle avait une liaison… un assez mauvais sujet… nommé Polyte.

 

– C’est bien, dit le magistrat. Antoinette était cependant chez vous hier soir ?

 

– Ah ! monsieur, dit la vieille dame qui se remit à sangloter, on est venu chez moi ce matin, de la part de ce Polyte, pour que je dise qu’Antoinette était chez moi, mais je n’ai jamais trompé la justice, et je suis trop vieille pour commencer. Hélas ! non, monsieur, Antoinette n’était pas chez moi hier, et je dois vous dire qu’il y a plus d’un mois que je ne l’ai vue… Sur ces mots, les sanglots de la vieille dame redoublèrent.

 

– Vous pouvez vous retirer, dit le magistrat.

 

Elle se leva, fit un pas de retraite, puis tomba à deux genoux devant le juge :

 

– Ah ! monsieur, dit-elle, au nom du ciel, soyez indulgent !… Cette enfant est plus malheureuse que coupable… elle a eu de mauvaises fréquentations… voilà tout !…

 

– Relevez-vous, madame, dit le magistrat avec tristesse. La justice doit suivre son cours.

 

Et il congédia la fausse Mme Raynaud. Celle-ci fit retentir les couloirs du palais de justice de ses lamentations. Les sergents de ville qui la voyaient passer disaient :

 

– C’est cette pauvre dame dont s’est réclamée la jolie fille qui est au dépôt.

 

Le brigadier, qui avait persisté à croire Antoinette innocente, commença à douter, lorsqu’il vit sortit la vieille tout en larmes. Et enfin il ne douta plus, lorsque, l’ayant suivie jusque dans la cour, il la vit tomber dans les bras d’une autre vieille qui se mit à sangloter avec elle. Cette femme, c’était la Marlotte, cette hideuse mégère qui avait réclamé Antoinette comme sa fille.

 

– Voilà une petite qui m’a bien trompé, murmura philosophiquement le brigadier.

 

– Pour un malin, lui dit un de ses hommes, vous avez bien manqué vous faire enfoncer, brigadier.

 

– C’est vrai, murmura-t-il, mais on ne m’y reprendra plus.

 

Et il alla se chauffer au poêle du poste, qui est dans la rue de la Sainte-Chapelle.

 

La fausse Mme Raynaud et la Marlotte s’en allèrent bras dessus bras dessous, et ne séchèrent leurs larmes que sur le Pont-Neuf. Là, après s’être assurées que personne ne les suivait, elles se mirent à rire, puis elles se dirigèrent vers un liquoriste qui se trouve à l’entrée de la rue du Roule.

 

– Allons prendre un poisson de consolation, dit la Marlotte.

 

– Ce n’est pas de refus, répondit la fausse Mme Raynaud.

 

– Ça s’est-y bien passé avec le curieux ? demanda la Marlotte.

 

– Comme avec le quart-d’œil, répondit la vieille dame.

 

Et elles entrèrent chez le liquoriste.

 

 

Cependant, on avait reconduit Antoinette au dépôt. Elle y avait retrouvé Madeleine la Chivotte et la belle Marton, qui, toutes deux, attendaient le départ de la voiture qui fait le service quotidien entre la Conciergerie et Saint-Lazare. Madeleine et Marton se querellaient. La belle Marton disait à la Chivotte :

 

– Je crois bien que papa nous a tous vendus.

 

– Pourquoi donc ça ? fit la Chivotte, qui était dans le complot.

 

– Et Polyte aussi, et toi, et la mère avec. Vous avez renardé avec nous, nous avons été pris marrons, et je commence à deviner pourquoi.

 

– Tu es folle, dit la Chivotte, qui néanmoins se troubla un peu.

 

– Vois-tu, reprit la belle Marton, je me suis méfiée du coup en entrant chez le curieux. C’est une manigance montée entre papa, la mère et les autres, contre cette jeune fille ; car je vois bien, moi, que tout ce qu’elle disait était vrai, et qu’elle ne connaissait pas Polyte…

 

« Polyte et papa auront reçu de l’argent pour se faire arrêter avec nous… c’est sûr !

 

– Mais tais-toi donc ! dit la Chivotte.

 

– Et toi aussi, reprit la belle Marton qui s’anima, tu es une canaille Madeleine !… et je te repincerai à Saint-Lazare, va !

 

Marton en était là de ses reproches, lorsque Antoinette était revenue. L’espoir rayonnait sur le visage de la jeune fille et son attitude calme acheva de confirmer les soupçons de la belle Marton.

 

– Excusez-moi, mademoiselle, lui dit-elle ; j’ai été mauvaise avec vous… mais c’est que j’avais bu un coup de trop… et quand ça m’arrive, voyez-vous… c’est plus fort que moi, je suis une vraie gale… Voulez-vous me pardonner ?

 

Antoinette fut touchée de cet accent de franchise.

 

– Volontiers ! dit-elle.

 

Et elle tendit la main à la belle Marton, qui fut tout à fait désarmée[2].

 

– N’est-ce pas, dit-elle, que vous n’aviez jamais vu cette canaille de Polyte ?

 

– Non, dit Antoinette, qui ne put réprimer un geste de dégoût.

 

Puis elle ajouta :

 

– Tout ce que j’ai dit chez le commissaire est vrai, et vous savez mieux que personne que vous ne me connaissiez pas.

 

En même temps, elle regarda Madeleine la Chivotte, qui détourna la tête.

 

– Tu vois bien, canaille, dit la belle Marton, que c’était un coup monté !

 

Puis, s’adressant à Antoinette :

 

– Vous avez vu le curieux, n’est-ce pas ?

 

Et comme Antoinette ne comprenait pas.

 

– Excusez-moi, dit-elle ; c’est le juge que je veux dire.

 

– Oui, répondit Antoinette ; il m’a interrogée.

 

– Et vous espérez être remise en liberté ?

 

– Je l’espère, car il a envoyé chercher ma mère, qui va venir me réclamer.

 

À partir de ce moment, la belle Marton se rangea tout à fait du bord d’Antoinette.

 

Une heure s’écoula. Puis, au bout d’une heure, un bruit vint retentir jusqu’au fond du dépôt. C’était le bruit de la voiture cellulaire qui tournait dans la cour.

 

– On vient nous chercher, nous ! dit la belle Marton.

 

Puis, montrant le poing à Madeleine la Chivotte :

 

– C’est là-haut que nous réglerons nos comptes, nous.

 

– On verra, répondit la voleuse, qui posa ses deux mains ouvertes sur ses hanches.

 

Antoinette était toujours tranquille : elle avait trouvé tant de bonté dans le juge d’instruction, elle était si forte de sa conscience, il lui paraissait si impossible que, malgré ses infirmités, Mme Raynaud n’accourût pas la réclamer, qu’elle attendait avec confiance l’heure de la liberté.

 

– Vous allez donc aller en prison ? dit-elle à la belle Marton d’un air de compassion.

 

– Oh ! moi, répondit la voleuse, j’y suis habituée, voyez-vous, et je connais la maison. Je sais mon compte… J’en ai pour un mois de prévention et six mois de condamnation. Il n’y a qu’une chose qui me chiffonne, c’est que je n’ai pas d’argent, et qu’il faudra, jusqu’à ce que mes camarades me sachent roquée, que je me serre le ventre en passant devant la cantine.

 

Antoinette se souvint alors qu’elle avait un porte-monnaie sur elle, et dans ce porte-monnaie deux modestes pièces de 10 francs.

 

– Tenez, dit-elle, en les tendant à la belle Marton, qui devint toute confuse.

 

– Prenez, répéta-t-elle avec douceur.

 

La belle Marton saisit la main d’Antoinette et la baisa.

 

– Et dire, murmura-t-elle, que j’ai voulu vous faire du mal. En ce moment, les guichetiers arrivèrent.

 

– Allons, mesdames, dit l’un d’eux, votre équipage est prêt.

 

– En route, dit la Chivotte.

 

– Adieu, mademoiselle, dit la belle Marton à Antoinette. Mais le guichetier se mit à rire :

 

– C’est pas la peine de se dire adieu, fit-il, quand on va faire route ensemble.

 

La belle Marton poussa un cri ; Antoinette regarda le guichetier avec stupeur.

 

– Mais ce n’est pas possible, dit la belle Marton, mademoiselle va être réclamée…

 

– Allons ! allons ! dit le guichetier avec un gros rire insolent.

 

« Elle est forte, la petite, elle a manqué nous enfoncer tous, depuis le quart-d’œil jusqu’au curieux, en passant par les voleuses. Toi aussi, Marton, la belle, tu y es allée de ta larme, n’est-ce pas ?

 

Marton était abasourdie.

 

– Eh bien ! dit Madeleine la Chivotte, diras-tu encore que c’était un coup monté ?

 

Antoinette jeta un grand cri et retomba anéantie sur le banc de la prison.

 

Ce ne fut qu’avec l’aide des guichetiers que, presque inconsciente d’elle-même, elle put monter dans la voiture cellulaire qui devait la transporter à Saint-Lazare.

X

JOURNAL D’ANTOINETTE

 

À Monsieur Agénor de Morlux.

 

Monsieur et ami,

 

Ces lignes vous parviendront-elles jamais ?

 

Hélas ! je l’ignore et n’ose l’espérer ; mais ma situation est si affreuse, si horrible, que je veux retracer, la plume à la main, les tortures que je viens de subir et que je subis encore.

 

Je vous ai quitté, il y a trois jours, à six heures du soir, à la porte de la maison que j’habitais, et vous m’avez dit : « À demain. »

 

Une heure plus tard, on m’a apporté une lettre de votre père qui voulait me voir. À dix heures, on m’enlevait ; à minuit, j’étais mélangée à une bande de voleurs ; à six heures du matin j’avais passé la nuit au dépôt de la préfecture de police ; avant midi, le même jour, j’étais à Saint-Lazare.

 

Saint-Lazare ! Non, mon ami, vous ne pouvez pas comprendre ce mot dans toute son horreur ! Saint-Lazare !

 

C’est une prison dans laquelle on enferme les voleuses et les femmes de mauvaise vie ; c’est là que celle à qui vous avez un moment songé à donner votre nom a été revêtue de la robe brune et du fichu bleu, qui est l’uniforme de celles qui sont vouées à l’infamie.

 

Quel est mon crime ? À qui ai-je déplu ?

 

Des gens que je ne connais pas ont prétendu dans un langage sans nom que j’étais leur complice ; une créature hideuse est venue me sauter au cou en prétendant que j’étais sa fille. Suis-je la victime d’une de ces ressemblances étranges qui épouvantent l’esprit humain ? Ressemblé-je trait pour trait à quelque femme avilie pour laquelle on me prend ? J’aime mieux m’arrêter à cette dernière hypothèse. Je n’ai jamais fait de mal à personne, qui donc aurait voulu me torturer sciemment ainsi ?

 

J’ai eu pourtant, durant la dernière heure que j’ai passée à la Conciergerie, une heure d’espoir. Le juge qui m’avait interrogée, touché de mes larmes, ému par l’accent d’énergique vérité que je mettais dans mes paroles, m’avait promis d’envoyer chercher maman Raynaud. J’ai attendu une heure, et pendant cette heure, je me suis crue libre.

 

Que s’est-il encore passé ? Nouveau mystère ! On est venu me prendre avec les autres femmes, on m’a portée dans la voiture cellulaire, et j’ai été conduite à Saint-Lazare. J’entends dire ici, tout autour de moi, que de toutes les prisons, la plus douce est celle où nous sommes. Que sont donc les autres ?

 

Depuis ce matin, grâce à un peu d’argent, j’ai pu avoir une pistole, c’est-à-dire une chambre où je suis seule. On m’a apporté de l’ouvrage, car le travail est forcé ; mais je ne suis pas obligée de descendre à l’atelier.

 

Dans mon malheur, j’ai trouvé deux amies, deux femmes, le vice et la vertu ; une religieuse, la sœur Marie ; une femme prévenue de vol, la belle Marton. Ce nom est horrible et dit les mœurs atroces de cette classe dégénérée à laquelle elle appartient. La belle Marton est une hôtesse coutumière de cette maison ; elle y est déjà venue cinq fois ; elle connaît presque toutes les prisonnières, et exerce sur quelques-unes un ascendant qui ressemble à de l’autorité. La sœur Marie est une des surveillantes du corridor Saint-Vincent-de-Paul, qui relie les pistoles aux infirmeries. La fille Marton ne peut croire que je sois coupable, et elle m’a prise sous sa protection, car plusieurs détenues, sous prétexte, disaient-elles, que j’étais fière, ont voulu m’insulter et me faire un mauvais parti. La sœur Marie partage la conviction de la belle Marton. Aussi est-elle maintenant pleine d’égards et de douceur pour moi. C’est elle qui m’a procuré du papier et une plume pour vous écrire, mon ami, bien que toute communication avec le dehors soit interdite à celles qui ne sont encore que prévenues. Mais la belle Marton prétend qu’elle se chargera de ma lettre, et que cette lettre vous arrivera.

 

Je veux donc vous dire ce qu’est Saint-Lazare[3]. Vous avez passé devant, sans doute, en courant à travers Paris. Vous avez vu cette grande porte cochère qui s’ouvre en haut du faubourg Saint-Denis ? Il y a un drapeau sur le centre ; au-dessous, ces mots sinistres :

 

MAISON D’ARRÊT ET DE CORRECTION

 

Un factionnaire est le seul être vivant qu’on aperçoit tout d’abord. Il se promène dans un vaste tambour qui sépare la porte extérieure, toujours ouverte, de la porte intérieure. Ceux qui entrent ou sortent à pied frappent à droite, au guichet. La grande porte ne s’ouvre que devant la voiture cellulaire. Derrière cette porte, il y a une cour : c’est là qu’on m’a fait descendre. Le mouvement de la voiture et le grand air m’avaient ranimée. J’ai pu voir et observer.

 

De la cour, on revient dans un grand corridor, aux deux extrémités duquel montent deux larges escaliers. Ces escaliers conduisent aux lingeries et aux logements des fonctionnaires de la maison, depuis le directeur jusqu’aux aumôniers. C’est la partie presque libre de la maison. Ceux qui l’habitent n’ont qu’à frapper au guichet pour se faire reconnaître et sortir. En face du guichet, un peu à gauche, dans le corridor et presque au bas de l’escalier du directeur, est une petite porte sur laquelle on lit ce mot sinistre :

 

GREFFE

 

Là commence la vraie prison. Aux deux coups de marteau répond le bruit lugubre d’un énorme verrou : la porte s’ouvre… Cette fois vous êtes bien en prison. Il y a là deux guichetiers, un brigadier, deux sous-brigadiers, qui regardent attentivement quiconque entre et vous reconnaîtraient dix ans après. Au bout d’un couloir obscur est une pièce carrée séparée en deux par une balustrade pleine à hauteur d’appui. De l’autre côté de la balustrade se trouvent deux pupitres, l’un à gauche, et l’autre à droite, avec un employé assis devant chacun. Les murs sont couverts de casiers. Chaque casier renferme d’énormes in-folios. Ce sont les livres d’écrou. Ceux de gauche sont pour les prévenues, les condamnées et jeunes filles que la loi ne pouvant atteindre à cause de leur âge fait enfermer correctionnellement jusqu’à leur vingt et unième année. Ceux de droite concernent ces femmes sans mœurs à qui on ne fait même plus les honneurs de la loi et que l’administration seule punit à son gré. C’est au greffe que j’ai d’abord été conduite. Malgré mes protestations, j’ai été inscrite comme prévenue de vol, comme complice d’un certain Polyte, repris de justice, et comme fille de cette horrible femme qui dit être ma mère et qu’on appelle la Marlotte. Puis on m’a ramenée dans la première pièce du greffe, là où se tiennent le brigadier, les sous-brigadiers et le guichetier. Il y a là deux salles qui m’ont frappée, le parloir du public et le parloir des avocats.

 

Le parloir des avocats est un carré long, que sépare une table auprès de laquelle sont des chaises. C’est là que les malheureuses qui vont bientôt comparaître devant un tribunal, chambre correctionnelle ou cour d’assises, confèrent avec celui qui doit les défendre. Une table les sépare, comme si, dès ce jour, la société voulait établir une démarcation éternelle entre la coupable et le reste de la société.

 

Le parloir du public, c’est-à-dire de ceux qui obtiennent la permission de voir les prisonnières, a quelque chose d’étrange et de cruel dans son aspect. Figurez-vous un couloir d’un mètre de large. À gauche et à droite s’élève un grillage. À gauche vient la prisonnière, à droite le visiteur. Un mètre d’espace et un double grillage les séparent. La mère et le fils, le frère et la sœur, ne peuvent ni se donner une poignée de main, ni se dire un mot tout bas. À chaque porte est un gardien. Au greffe et au parloir meurt l’autorité masculine. À gauche et à droite, dans la première pièce du greffe, se trouvent deux portes. L’une est au bas d’un escalier ; l’autre ouvre sur un préau. Le seuil de l’une de ces portes franchi, les gardiens s’effacent pour faire place à la sœur de l’ordre de Marie-Joseph, vêtue d’une robe marron et d’un capuchon à revers bleu de ciel. La religieuse est désormais l’unique geôlier de la prisonnière.

 

C’est par la porte de l’escalier que je suis entrée. Au premier repos, on a ouvert une seconde porte. Celle-là était à claire-voie ; et je me suis trouvée dans un vaste corridor sur lequel, de trois en trois mètres, ouvrent d’autres portes qui, toutes, sont armées d’une grosse serrure, d’un verrou posé à l’intérieur, et d’une ouverture tantôt carrée et grillée, tantôt ronde et de la largeur d’une pièce de monnaie. C’est un judas, et le judas de l’autorité qui semble dire à la prisonnière qu’elle n’est jamais seule et que, à toute heure de nuit et de jour, on veille sur elle. Au bout de ce corridor, la religieuse qui nous conduisait, car la belle Marton était avec moi, ainsi qu’une autre femme qu’on appelle Madeleine la Chivotte – la religieuse, dis-je, s’est arrêtée devant une porte sur laquelle il y avait ce mot :

 

DÉPÔT

 

– C’est là que nous allons coucher, m’a dit la belle Marton. Ce n’est que demain qu’on nous donnera l’uniforme.

 

Puis, se penchant vers moi, elle m’a dit tout bas :

 

– Si vous avez de l’argent, cachez-le…

 

XI

La belle Marton avait raison, mon ami. On nous a laissées dans le dépôt jusqu’au lendemain matin. C’est une salle de douze ou quinze pieds carrés, dans laquelle il y a quatre, six ou huit lits, dont l’un est plus élevé que les autres. Celui-là est celui de la surveillante.

 

N’allez pas croire que cette surveillante est une religieuse ; non, c’est une détenue, et, qui mieux est, une condamnée. Mais il y a en prison, comme dans le monde, des honneurs et des distinctions. Avec le temps et la bonne conduite, les prisonnières finissent par avoir des fonctions qui impliquent, les unes plus de bien-être, les autres une certaine autorité. Il y a des infirmières qui sont détenues et portent le costume de la prison ; on en voit quelques-unes à la lingerie. D’autres sont parvenues à être surveillantes. Celles-là n’ont plus que peu de temps à faire. Obséquieuses, d’une obéissance servile envers les sœurs, le directeur ou les gardiens, elles se souviennent du temps où elles étaient rudoyées, et quelques-unes en ont gardé rancune et se vengent, non sur leurs anciens persécuteurs, mais sur les prisonnières qui leur sont confiées. Ce sont des employées qui font ce qu’on appelle du zèle. Celle qui avait mission de surveiller le dépôt était une femme âgée.

 

Il y avait longtemps qu’elle était à Saint-Lazare où, d’ordinaire, on ne passe jamais plus d’un an. Quand j’entrai, elle me toisa des pieds à la tête. J’avais encore les yeux pleins de larmes et je me laissais soutenir par la belle Marton, dont le revirement était complet à mon égard.

 

– Vous êtes bien jeune, me dit-elle ; vous allez bien, vous…

 

La belle Marton haussa les épaules, et comme la surveillante paraissait vouloir me dire des choses désagréables, elle appela sœur Marie. Sœur Marie est une femme jeune encore et qui n’a peut-être pas quarante ans. Son visage est d’une beauté merveilleuse et porte les traces de douleurs profondes. Son œil noir, qui semble avoir perdu son dernier éclair, est d’une bonté inépuisable. Elle a des pieds d’enfant et des mains de duchesse. D’où vient-elle ? Elle est à Saint-Lazare depuis bientôt dix ans ; elle est sévère souvent, juste toujours… Les détenues ont pour elle un respect sans bornes. Cette femme, certainement, n’est pas née à l’ombre d’un cloître. Elle n’était pas destinée aux tristes et sombres fonctions d’une sœur des prisons. Sans doute un de ces orages du monde qui déracinent une vie tout entière l’a jetée là, contre ces murs désolés, comme une mer d’équinoxe repousse une épave à la côte.

 

La belle Marton s’était jetée à ses pieds :

 

– Ma sœur, a-t-elle dit, vous me connaissez, je suis une créature infâme et souillée, et je n’ai droit à aucune pitié ; mais vous savez que je ne mens pas avec vous et que je passerais dans le feu si vous le commandiez. Eh bien ! écoutez-moi, je vous en supplie, et regardez mademoiselle…

 

Elle me désignait en parlant ainsi, et sœur Marie leva sur moi ce grand œil noir dont le charme est inexprimable.

 

– Mademoiselle, dit la belle Marton, est une jeune fille honnête, et, si elle est ici, c’est par méprise, je vous le jure, et j’en donnerais ma tête à couper… je vous le demande en grâce, ma sœur, protégez-la.

 

En parlant ainsi, elle tournait un regard presque flamboyant vers la surveillante. Celle-ci détourna la tête. La sœur Marie me dit quelques mots affectueux, et on nous enferma dans le dépôt. Tant que les nouvelles détenues n’ont pas revêtu l’uniforme de la prison, elles ne communiquent pas avec le reste des prisonnières.

 

À deux heures, on nous apporta des légumes et du pain. À sept heures on nous fit mettre au lit. La belle Marton occupait le lit de camp voisin du mien ; elle me fit signe que lorsque la surveillante dormirait nous pourrions causer. En effet, vers neuf heures, des ronflements sonores partis du lit le plus élevé nous annoncèrent que la terrible mégère s’était départie de sa surveillance. La belle Marton se glissa alors nu-pieds hors de son lit, peu soucieuse, en dépit du froid, de rester sur le carreau glacé, car il n’y a du parquet, à Saint-Lazare, que dans les infirmeries. Et s’appuyant avec le bras sur mon lit :

 

– Voyons, mademoiselle, me dit-elle, causons un peu… Il n’est pas possible que vous restiez ici.

 

– J’ai eu un moment d’espoir ce matin, répondis-je, mais je n’en ai plus.

 

– Et là, vrai, vous ne connaissez ni papa, ni Polyte, ni la mère ?

 

– Je vous le jure.

 

– Oh ! je vous crois, et ça me confirme dans mon idée que c’est un coup monté contre vous. La Chivotte doit tout savoir, et je m’arrangerai bien pour qu’elle parle un jour ou l’autre. Voyons, n’avez-vous pas d’ennemis ?

 

– Je ne m’en connais pas.

 

– Et, dit-elle en baissant la voix, est-ce que personne ne vous fait la cour ?

 

Cette question me fit tressaillir.

 

– N’avez-vous pas entendu, lui dis-je, ce que j’ai répondu au commissaire de police ?

 

– Ah ! oui, dit-elle, pardonnez-moi… Oui, un M. Agénor, n’est-ce pas ? qui veut vous épouser ?

 

– Oui.

 

– Est-ce qu’il est riche ?

 

– Très riche.

 

– Et vous ?

 

– Moi, je suis pauvre.

 

– Ah ! dit la belle Marton pensive. Et il a des parents, bien sûr ?

 

– Oui… son père… qui m’a envoyé sa voiture.

 

Sur ces mots, mon ami, je racontai à cette femme tout ce que m’avait dit cet homme qu’on appelle Polyte, c’est-à-dire la complicité du cocher de votre père et le danger que, vous aviez couru d’être assassiné… Elle m’écouta attentivement et me dit enfin :

 

– C’est un coup monté, je vous le répète, ma chère demoiselle, et c’est Polyte qui aura prévenu la rousse – c’est le nom que nous donnons à la police. Voyez-vous, il n’y a pas de quoi être fière, loin de là ; mais j’ai de l’expérience et j’y vois clair… Eh bien ! si vous n’aviez pas rencontré M. Agénor et s’il ne voulait pas vous épouser, vous ne seriez pas ici.

 

– Ah ! fis-je d’un ton d’incrédulité, est-ce possible cela ?

 

– Ah ! reprit-elle, bien sûr que ce n’est pas lui, allez ! mais c’est son père ou les gens de sa famille ! Et tenez, en voulez-vous la preuve ?

 

– Parlez, balbutiai-je.

 

– Eh bien ! vous vous souvenez que, sur votre demande, le commissaire a envoyé chercher M. Agénor, rue de Surène ?

 

– Oui.

 

– Est-ce qu’on n’a pas répondu qu’il était en voyage ?

 

– C’est vrai.

 

– Là, voyez-vous ! Pendant qu’on vous emballait d’un côté, on le faisait filer de l’autre.

 

J’avoue, mon ami, qu’il y a dans ce raisonnement une logique terrible. Vous reverrai-je jamais ? Hélas ! j’en désespère à présent… Et pourtant je me rappelle la lettre de votre père, cette lettre empreinte de tant de franchise et de noblesse. Non, cette femme se trompe ! C’est impossible…

 

Un mouvement que la surveillante fit dans son lit força la belle Marton à se sauver. Heureusement, nos dortoirs ne sont pas éclairés la nuit, et la surveillante ne vit rien.

 

Vous pensez bien que je ne fermai pas l’œil, et que l’esprit et le cœur à la torture, je m’efforçai de deviner cette énigme à laquelle, jusqu’à présent, je ne comprends rien. À moi aussi, cependant, il m’est venu une idée qui pourrait bien être la vérité : Écoutez : Je suis pauvre, et ma mère était riche. Qu’est devenue sa fortune ? n’a-t-elle pas été volée ? Et s’il en est ainsi, ne suis-je pas la victime des spoliateurs qui craignent de me la voir revendiquer un jour ? Oh ! j’aime mieux croire cela qu’accuser votre père !

 

Le lendemain matin, c’est-à-dire à sept heures, on nous a apporté les habits de la prison. La belle Marton avait eu le temps de me dire à demi-voix :

 

– Cachez votre argent.

 

Mais d’argent, je n’en avais pas… La veille j’avais donné à cette femme les deux uniques pièces d’or que j’avais sur moi. On m’a fouillée, selon l’usage, et on a retiré de ma poche mon porte-monnaie qui était vide. La belle Marton s’en est aperçue :

 

– Ah ! m’a-t-elle dit, si je pouvais croire encore que vous êtes une de nos pareilles, je ne le croirais plus, maintenant… Vous êtes un ange.

 

Elle avait caché les deux demi-louis. Où et comment ? Je n’en sais rien ; mais en passant auprès de moi, elle m’a dit :

 

– Soyez tranquille, nous avons huit jours de pistole devant nous, et d’ici à huit jours, si vous êtes encore ici, j’aurai de l’argent.

 

Quand nous avons été habillées, on nous a conduites à l’atelier. On m’a donné des chemises à faire. Jusqu’à midi, il m’a été impossible de retrouver ni sœur Marie, ni la belle Marton. Nous n’étions pas dans le même atelier. J’ai rencontré cette dernière au préau. Là, comme j’étais l’objet de la curiosité générale, Marton s’est approchée de moi et m’a prise sous sa protection. Au préau, on jouit de quelque liberté ; on peut causer et se promener.

 

– Ma chère demoiselle, m’a dit alors Marton, sœur Marie est comme moi. Je lui ai raconté votre histoire, et elle croit bien que vous êtes persécutée. Aussi, elle va vous donner une pistole demain, car il n’y en a pas de libre aujourd’hui. J’avais votre argent, j’ai payé d’avance.

 

– Mais vous ? lui ai-je demandé.

 

– Oh ! moi, m’a-t-elle répondu en souriant, le dortoir et l’atelier, c’est assez bon : ne suis-je pas une femme de mauvaise vie et une voleuse ?

 

J’ai senti mes yeux s’emplir de larmes.

 

XII

Saint-Lazare a trois cours, c’est-à-dire trois préaux. Je n’en connais qu’un, il est sans arbres et dominé de tous côtés par les hauts bâtiments de la prison. Ce dernier est fréquenté tour à tour par les jeunes filles soumises à la correction paternelle, les détenues par prévention et les voleuses condamnées. La quatrième catégorie de prisonnières, celle qu’on appelle la deuxième section, a une cour à part, qui se trouve derrière la cour de la chapelle, une infirmerie à part et des dortoirs séparés. Le réfectoire seul est commun à toutes les détenues ; mais on a soin que ces femmes-là et nous, nous ne nous rencontrions jamais.

 

La belle Marton, qui a été dans la deuxième section autrefois, m’a donné tous ces détails. Elle connaît la prison dans ses moindres détails. Les jeunes filles en correction sont soumises, paraît-il, la nuit au régime cellulaire.

 

C’est dans un corridor assez sombre qui a deux étages que s’ouvrent leurs cellules. À la tête du lit est la porte armée de sa serrure et de son verrou. Au pied du lit est une claire-voie qui donne sur une sorte de couloir étroit qu’une religieuse parcourt d’heure en heure. Point de table, point de chaise, mais, fixée dans le mur au-dessus du lit, une planche qui supporte un pot à eau et une cuvette.

 

Il paraît que ces jeunes filles sont plus indisciplinées et plus difficiles à conduire que les voleuses et les prévenues. Quant aux femmes qui ne relèvent que de l’administration, elles perdent leur cynisme en entrant, et se montrent généralement d’une douceur et d’une soumission parfaites.

 

Je suis mêlée pendant le jour à une catégorie que j’appellerais volontiers multiple. Aucune de nous n’est jugée. Il y a là des femmes qui ont commis un simple abus de confiance et que le vice n’a pas endurcies, des voleuses de profession, qui attendent une dixième condamnation ; des femmes accusées d’adultère, et çà et là une détenue qui a appartenu au vrai monde et qui se cache honteusement. La belle Marton, qui cherche à me distraire et proclame bien haut mon innocence, me désigne chaque détenue par son nom. Elle connaît presque tout le monde.

 

À une heure de l’après-midi, hier, on nous a reconduites à l’atelier. La belle Marton s’est approchée de moi et m’a dit :

 

– Sœur Marie est bien bonne. Elle m’a dit que j’aurais le bonheur de coucher, ce soir, dans le même dortoir que vous. Je suis bien contente, voyez-vous, car cette canaille de Chivotte, qui pour sûr s’entend avec les gens qui vous veulent du mal, a manigancé une conspiration contre vous. Mais je suis là, moi, et puis j’ai prévenu la sœur Marie.

 

J’ai donc couché une nuit dans un des dortoirs. C’était un des plus petits. Il n’y avait que sept ou huit lits, et pas de surveillante ; mais Madeleine la Chivotte s’y trouvait. J’ai bien vu à l’attitude hostile de mes camarades de chambre que cette femme avait prévenu tout le monde contre moi. Mais Marton a pris son sabot et, le brandissant au-dessus de sa tête, elle s’est écriée :

 

– Je ne suis pas seulement Marton la belle, je suis aussi Marton la forte et j’ai été saltimbanque dans ma jeunesse ; si une de vous manque de respect à mademoiselle, je l’assomme.

 

On a murmuré, mais tout s’est borné là.

 

J’étais brisée de fatigue ; j’ai fini par m’endormir en pensant à vous, mon ami ; à ma pauvre sœur, qui sans doute est en route pour la France ; à ma bonne maman Raynaud, qui doit être accablée de douleur et me pleure peut-être comme morte. Quand je me suis éveillée, on sonnait le lever et le départ pour l’atelier. Sœur Marie est entrée.

 

– Restez, mon enfant, m’a-t-elle dit.

 

Les autres détenues sont parties, et sœur Marie m’a conduite dans le corridor Saint-Vincent-de-Paul. C’est dans ce corridor que se trouve la seconde chapelle, car Saint-Lazare en possède deux, l’une à l’usage des détenues, l’autre qui n’est que pour les sœurs. C’est à cette place même que le saint est mort, et la chapelle lui est consacrée.

 

– Voulez-vous entendre la messe ? m’a dit sœur Marie.

 

Je n’ai pu retenir un cri de joie. On a tant besoin de prier dans ma misérable situation ! Un prêtre était à l’autel ; j’ai entendu la messe et j’ai prié avec ferveur. Quand je suis sortie de la chapelle, sœur Marie m’a prise dans ses bras et j’ai senti une larme couler de ses yeux sur ma joue.

 

– Venez, mon enfant, m’a-t-elle dit, je vais vous conduire à la pistole qui vous est réservée.

 

C’est une chambre toute nue, mais il n’y a qu’un lit et j’y suis seule. La sœur m’a donné quelques livres de piété et de quoi écrire. Puis, elle m’a dit :

 

– Voici dix années que je suis ici, et j’ai vu entrer bien des coupables ; je crois donc me tromper rarement.

 

« Eh bien ! je partage l’opinion de Marton, je vous crois une jeune fille honnête et victime de quelque erreur ou de quelque persécution. Mais, mon enfant, je ne suis qu’une pauvre geôlière, et mon opinion n’a aucun poids. Je ne puis donc pour vous qu’une chose, adoucir autant que les règlements me le permettront l’amertume de votre situation. Vous ne descendrez plus dans les ateliers et je ferai indemniser l’entrepreneur des travaux, pour votre tâche quotidienne, car le travail est obligatoire ici. On vous procurera à la cantine un peu de vin et une nourriture plus substantielle.

 

J’ai demandé alors à sœur Marie, en la remerciant avec effusion, si je ne pourrais pas écrire soit à maman Raynaud, soit à vous. Mais elle m’a répondu que cela était impossible pour les prévenues. Je me suis résignée, et cependant je vous écris, car j’ai l’espoir qu’un jour vous lirez ces pages…

 

 

Tandis qu’Antoinette écrivait ces dernières lignes, on ouvrit la porte de la pistole et une femme entra. C’était la belle Marton. Quand elle fut entrée, la religieuse de service dans la cour referma la porte. La belle Marton avait à la main une cruche, un balai et un essuie-mains.

 

– Que m’apportez-vous là, mon amie ? lui dit Antoinette en souriant.

 

– Je viens faire votre ménage, dit la belle Marton.

 

– Mon ménage ?

 

– Ah ! dame, il faut vous dire, continua-t-elle, qu’ici les détenues qui ont de l’argent, et qui sont à la pistole, font faire leur ménage par d’autres. Ainsi vous êtes censée me payer, mademoiselle, mais je suis bien heureuse, allez, de vous servir pour rien… Si je pouvais vous suivre, quand vous rentrerez dans le monde, je crois que je serais votre caniche, quelque chose qui vous appartiendrait corps et âme.

 

Antoinette lui tendit la main avec émotion.

 

– Maintenant, dit vivement Marton en baissant la voix, causons vite et bien. Vous venez d’écrire une longue lettre ?

 

– Oui.

 

– À qui ? À M. Agénor ?

 

Antoinette fit un signe de tête.

 

– Je m’en charge, dit Marton ; elle lui parviendra.

 

– Mais comment ?

 

– Je vais vous dire : Il y a à Saint-Lazare des femmes qui ont fini leur temps et qu’on appelle des détenues volontaires. C’est des vieilles femmes, pour la plupart, qui ne sauraient où aller ; on les fait travailler et l’administration les paie. Pas plus que nous elles ne peuvent sortir, mais elles sont un peu plus libres dans la maison, et quelquefois elles s’attardent au réfectoire ou à la chapelle, de telle façon qu’elles rencontrent une autre section lorsqu’elle y vient.

 

– Ah ! fit Antoinette étonnée.

 

– J’en connais une qui, pour quelques sous que je lui donnerai, se chargera de votre lettre et la fera tenir à Malvina.

 

– Qu’est-ce que Malvina ?

 

– C’est une de mes pareilles, dit la belle Marton en baissant la tête. Mais c’est une bonne fille et dont je suis sûre comme de moi-même. Elle est à la deuxième section, j’en suis certaine, et comme elle n’est retenue que par mesure administrative, elle peut descendre au parloir le dimanche. Demain votre lettre sera hors d’ici.

 

– Mais qui s’en chargera ?

 

– Auguste. Excusez-moi, mademoiselle, dit la belle Marton en rougissant, mais il faut bien que je vous dise tout cela.

 

– Mais, dit Antoinette, on ne peut, m’avez-vous dit, se parler qu’à distance au parloir et à travers un grillage.

 

– Ça ne fait rien. Finissez votre lettre, je vous dirai tout. Antoinette termina sa lettre en quelques lignes et la signa. Puis, comme elle allait la plier.

 

– Oh ! pas comme ça, dit la belle Marton.

 

Alors elle s’empara de la lettre et se mit à la pétrir dans ses doigts, comme elle eût fait d’une boulette de mie de pain. Puis, quand elle lui eut donné la forme d’une boule qui avait à peu près la grosseur d’une noix, elle le mit dans sa poche et dit à Antoinette étonnée :

 

– Où demeure M. Agénor ?

 

– Rue de Surène, 21.

 

– C’est bien, lundi matin il aura votre lettre. Et la belle Marton se mit à faire le ménage d’Antoinette.

 

XIII

Revenons maintenant à un personnage que nous avons à peine entrevu depuis le prologue de cette histoire. Nous voulons parler de Vanda la Russe, la maîtresse du Cocodès, la femme étrangère qui s’était donné pour mission d’arracher une victime à l’échafaud. Vanda était devenue l’esclave du major Avatar. Pour elle, l’homme qui avait arrêté dans sa course le jeu de la guillotine était aussi puissant que Dieu, et elle aimait et vénérait cet homme et lui disait chaque jour :

 

– Quand donc auras-tu besoin de moi ?

 

Et Rocambole répondait :

 

– Pas encore !

 

En devenant la femme du major Avatar pour le monde, la Russe avait retrouvé cette aisance de grande dame qu’elle avait autrefois. Dans la villa Saïd, qui est un peu une colonie et où tout le monde se connaît, on admirait cette belle jeune femme au sourire mélancolique, et l’on se disait que le major Avatar était bien heureux de la posséder et d’en être aimé. Cependant, depuis quelques jours, c’est-à-dire depuis l’arrivée de Milon, le major Avatar sortait presque tout seul, rentrait fort tard, quand il rentrait, et les hôtes de la villa ne voyaient plus vers deux heures, par les belles après-midi de soleil, la jeune femme monter avec lui en voiture pour faire le tour du lac. On savait que le major était russe ; qui dit russe dit joueur. Le concierge qui, par profession, était curieux, avait questionné son valet de chambre. Le valet de chambre répondit d’un air niais :

 

– Monsieur joue beaucoup et il perd beaucoup à son cercle depuis quelques jours ; c’est pour cela qu’il rentre fort tard et qu’il est de mauvaise humeur.

 

Cette explication avait arrêté tous les commentaires. Aussi lorsqu’on vit ce jour-là – le jour où Antoinette était conduite à Saint-Lazare – le major rentrer vers midi, le concierge dit au cocher d’un hôtel voisin :

 

– Faut-il qu’ils aient de l’or, ces Russes ! en voilà un qui a joué toute la nuit, toute la matinée et qui ne s’est pas couché.

 

Le major monta tout droit à l’appartement de Vanda. Elle était assise sur un tapis, les jambes en rond, à la façon orientale, et elle fumait.

 

– Eh bien ! dit-elle, car elle était au courant de l’histoire des orphelines, avez-vous trouvé quelque chose, maître ?

 

– Oui, et j’ai besoin de toi.

 

Elle eut un cri de joie et passa ses deux bras au cou du major :

 

– Enfin ! murmura-t-elle.

 

– Il faut que tu ailles en prison, continua Rocambole.

 

– À l’échafaud, si tu veux ! dit-elle avec l’accent fanatique du dévouement.

 

– Non, à Saint-Lazare.

 

Ce nom la fit tressaillir, comme il fera tressaillir éternellement la femme qui n’a pas perdu toute pudeur.

 

– Avec les filles perdues ? dit-elle.

 

– Oui, dit Rocambole.

 

– Dans quel but ?

 

– Pour faire évader Antoinette Miller, une des deux orphelines de Milon.

 

– Elle est à Saint-Lazare ! s’écria Vanda.

 

– Depuis une heure ou deux ; et, dit Rocambole avec son rire amer, c’est une jeune fille honnête pourtant, et la voilà confondue avec des voleuses.

 

– J’irai, dit Vanda. Mais pour y entrer, il faut être arrêtée… condamnée…

 

– Arrêtée, oui ; condamnée, non.

 

– Je suis prête, fit la Russe.

 

– Oh ! nous avons le temps, dit Rocambole. D’abord, il faut que tu lises cela.

 

Et il lui mit sous les yeux le manuscrit de la baronne Miller, trouvé dans la cassette au million. Puis, tandis qu’elle lisait, il alluma tranquillement un cigare et se mit à arpenter la chambre en murmurant :

 

– J’ai beau faire pour oublier mon ancienne vie, les événements m’y ramènent constamment. Il va falloir engager avec Timoléon une lutte à mort. Tant pis pour lui si je redeviens Rocambole jusqu’au bout des ongles.

 

– Ah ! quel tissu d’infamies ! murmura Vanda au bout d’une demi-heure en repoussant sur une table le manuscrit qu’elle aurait dû lire jusqu’à la dernière ligne.

 

Alors Rocambole interrompit sa promenade et vint se rasseoir auprès de Vanda.

 

– Maintenant, écoute, dit-il, tu comprendras.

 

Et il lui raconta sommairement les amours d’Antoinette et d’Agénor, le piège où on avait fait tomber la jeune fille et l’impossibilité où l’on était à présent de la réclamer.

 

– Mais, dit Vanda, il me semble que c’est bien facile.

 

– Tu crois ?

 

– Est-ce que la vraie Mme Raynaud ne peut s’adresser au parquet ?

 

– D’abord, dit Rocambole, la vraie Mme Raynaud a disparu. Timoléon l’a mise sous clé, et on ne la trouvera pas.

 

– Et la concierge ?

 

– Eh ! la concierge, on la renverra contente et persuadée qu’Antoinette est la plus heureuse des femmes.

 

– Mais enfin tout ce tissu de mensonges ne peut tenir, reprit Vanda, devant un tribunal.

 

– Certainement non.

 

– Et quand on jugera Antoinette…

 

– Voilà justement ce que je veux éviter… Antoinette ne doit pas passer en jugement. M. Agénor de Morlux doit l’épouser, et il est inutile que le monde sache ce qui arrive.

 

– C’est juste. Mais ne saura-t-on jamais qu’elle a été à Saint-Lazare ?

 

– Jamais.

 

Vanda regarda Rocambole d’un air interrogateur ; mais Rocambole avait ce visage impassible que les poètes prêtent au sphinx antique.

 

– Maintenant, reprit-il après un silence, il faut faire tes préparatifs, c’est-à-dire qu’il faut faire charger deux malles sur une voiture de place que j’ai gardée et qui est à la porte.

 

– Bon ! Et puis ?

 

– Pour les gens de la villa, nous nous absentons huit jours.

 

– Très bien. Où allons-nous ?

 

– Faire un voyage à Londres.

 

– Tu crois donc, maître, dit encore Vanda, que dans huit jours tout sera fini ?

 

Rocambole fit un signe de tête affirmatif et continua à fumer tranquillement son cigare. Si le bon Milon l’avait vu ainsi, il se fût lamenté de plus belle, et il eût pensé que Rocambole n’épousait que bien tièdement la cause de sa chère Antoinette. Mais Milon était déjà à trente lieues de Paris, emporté par un train express, et Rocambole était l’homme par excellence qui a horreur des grands mots, des grands cris et de toute agitation stérile. À l’école de son ancien maître sir Williams, il avait fini par être calme comme la destinée elle-même.

 

Une heure après, Vanda et le maître montaient en voiture et quittaient la villa Saïd. Le costume de voyage, le petit chapeau rond de la jeune femme et les deux caisses placées sur la voiture ne laissèrent aucun doute au concierge. Le major lui dit en sortant :

 

– Nous allons à Londres pour huit jours, vous donnerez mes lettres à mon valet de chambre. Le major n’attendait aucune lettre, mais il attendait la dépêche télégraphique de Milon, et son valet de chambre avait ordre de la lui porter au café Anglais.

 

Rocambole conduisit Vanda, non point au chemin de fer, comme on le pense bien, mais à l’hôtel de Hollande, rue d’Amsterdam, tout près du débarcadère. Elle demanda un appartement et s’y installa comme une voyageuse qui doit partir le lendemain.

 

– À présent, lui dit Rocambole en la quittant, nous ne nous reverrons que ce soir à onze heures.

 

– Où ?

 

– Au café Anglais. Tu t’habilleras comme une femme qui va à l’Opéra, et tu auras soin de te décolleter le plus possible ; puis, tu t’encapuchonneras dans une sortie de bal ; tu monteras rapidement l’escalier, de façon qu’on ne te remarque pas trop, et tu me trouveras dans le cabinet n° 29.

 

Et Rocambole quitta Vanda et se fit conduire rue Serpente, où l’attendait son bras droit, le forgeron Noël dit Cocorico.

 

– Écoute, lui dit-il, as-tu quelqu’un sous la main qui connaisse Saint-Lazare comme sa poche ?

 

– Je dois avoir ça, répondit Noël avec un sourire. Est-ce que nous n’avons pas eu autrefois toutes sortes de connaissances ?

 

– C’est vrai, fit Rocambole en souriant.

 

Noël interrogea ses souvenirs et finit par se frapper le front en disant :

 

– J’ai l’affaire.

 

– Qui donc ?

 

– Madeleine la Chivotte, une voleuse incorrigible. À moins qu’elle n’y soit encore… car elle y va souvent…

 

– Est-ce une fille intelligente ?

 

– Assez.

 

– Et capable de bien décrire la maison et les habitudes à madame !

 

Noël regarda Rocambole avec un certain étonnement. Depuis le retour de Toulon, madame était le nom qu’il donnait à Vanda.

 

– Oui, dit froidement Rocambole, madame veut aller faire un tour à Saint-Lazare, où nous avons en ce moment des mystères engagés et il faut bien qu’on la mette un peu au courant.

 

– On ne peut pas trouver mieux que Madeleine la Chivotte, répondit Noël. Elle demeurait autrefois rue du Petit-Carreau, et si elle n’y demeure plus, on la retrouvera toujours dans les environs. Son homme, le beau Jean-Joseph, a fait dix ans de centrale ; mais il est sorti. C’est un homme à qui on peut se fier. Si la Chivotte, ce qui est bien possible, est sous clé, il nous trouvera quelqu’un qui dégoisera tout à son aise.

 

– Eh bien ! dit Rocambole, allons voir la Chivotte.

 

Noël était seul dans la loge. Le maître y entra, et, en quelques minutes, le major Avatar faisait place à un de ces hommes à mine douteuse, qui portent beaucoup de breloques, beaucoup de bagues, des gilets de velours rouge, des cravates éclatantes, un pantalon à grands carreaux, une casquette dite melon et font tournoyer une grosse canne à pomme d’argent doré. Puis Noël et lui se dirigèrent vers la rue du Petit-Carreau.

 

XIV

Les femmes de l’espèce de Madeleine la Chivotte, belles de nuit s’il en fut, sortent peu le jour et on les trouve au logis généralement occupées à jouer au bésigue sur un tapis graisseux. Elles quittent rarement leur quartier où, pour la plupart, elles sont connues depuis de longues années. Il y avait dix ans que Noël dit Cocorico n’avait vu la Chivotte, mais il était certain qu’elle n’avait point abandonné, sinon la rue du Petit-Carreau, au moins les environs. Madeleine avait toujours été plus ou moins affiliée à une bande de voleurs ou poivriers. Le soir, on la voyait chez les marchands de vin agacer les ivrognes et les détrousser ensuite en sortant. Mais ces sortes de vols sont très difficiles à prouver, et Madeleine se tirait presque toujours d’affaire. Quand elle ne parvenait pas à prouver son innocence, elle s’en tirait au plus bas prix, c’est-à-dire avec une condamnation de quatre à six mois de prison.

 

Cette femme que nous avons entrevue en compagnie du beau Polyte, de Papa et des autres misérables qui avaient fait arrêter Antoinette, vivait depuis de longues années avec un homme de force herculéenne, forgeron de son état, qu’il n’exerçait guère, du reste, et qu’on appelait le beau Jean-Joseph. Il avait été condamné à dix ans de réclusion pour tentative de meurtre ; mais, d’après les calculs de Noël dit Cocorico, il devait être sorti, et tout laissait supposer qu’il avait renoué avec la Chivotte, car l’attachement de ces sortes de femmes est quelquefois éternel.

 

La rue du Petit-Carreau est une des rares artères de Paris qui ait conservé sa physionomie d’il y a vingt ou trente ans. Ce sont toujours les mêmes maisons, les mêmes magasins, les mêmes allées noires et enfumées. Rien n’y change d’aspect.

 

Cocorico, que suivait toujours Rocambole, enfila une allée étroite fermée par une claire-voie, monta sans rien demander au concierge et s’arrêta au premier étage, devant une porte sur laquelle était une plaque de cuivre avec ce nom :

 

MADEMOISELLE MADELEINE

 

fleuriste

 

– C’est comme il y a dix ans, fit Cocorico en riant.

 

Et il sonna. Une vieille bonne vint ouvrir. Noël la reconnut aussi. La bonne, comme la plaque, datait de la même époque.

 

– Mère Auguste, dit-il, savez-vous si Madeleine peut nous dire bonjour à monsieur et à moi ?

 

– Ni à monsieur ni à vous, ni à personne, mon cher enfant, répondit la vieille. Elle est à la campagne.

 

– Compris, dit Cocorico ; mais le beau Joseph ?

 

– Il est en bas, chez le liquorisse du coin de la rue de Cléry.

 

– Merci, maman, dit Noël.

 

Rocambole et lui redescendirent. Comme on était au milieu de la journée le liquorisse était désert ; il n’y avait personne devant le comptoir, et Cocorico, jetant un coup d’œil par la porte entrouverte du cabinet, aperçut le beau Jean-Joseph un peu vieilli, un peu blanchi, mais toujours bel homme. Il était attablé seul devant un carafon d’absinthe qu’il buvait pure et verre par verre.

 

– Cré nom ! disait-il, il ne viendra donc personne pour me faire un piquet ? Je m’ennuie à regretter la Centrale.

 

– Présent ! dit Noël en entrant.

 

Les voleurs ont beau se séparer pendant de longues années, ils se reconnaissent toujours.

 

– Cocorico ! exclama le beau Jean-Joseph.

 

– Tu l’as dit, mon vieux. Tu as donc réglé tes comptes ?

 

– Oui, j’ai fait sept ans à Melun, et on m’a gracié. Et toi ?

 

– Moi, je reviens du pré.

 

– Avec ou sans permission ! Cocorico se mit à rire.

 

– Je ne demande jamais de permission, moi, dit-il.

 

– Ah ! ah ! fit le beau Joseph. Et quoi de nouveau ?

 

Puis apercevant Rocambole :

 

– Monsieur est un ami ?

 

Le mot ami veut dire voleur, pour tous ceux qui ont eu des démêlés avec la justice.

 

– Et un crâne encore, dit Cocorico ; il a de rudes états de service.

 

– Alors on peut causer ?

 

– Parbleu ! dit Cocorico, qui ferma la porte du cabinet et s’attabla.

 

Rocambole en fit autant et tira de sa poche une pipe en terre qu’il chargea lentement.

 

– Est-ce que tu as quelque affaire à me proposer ? demanda le beau Joseph en clignant de l’œil.

 

– Peut-être oui… peut-être non… Ça dépend…

 

– Comment cela ? fit le forgeron alléché.

 

– Il y a gras, dit Noël, mais il faudrait une bonne largue comme Madeleine.

 

– Elle est bloquée ! dit le beau Joseph.

 

– Ah diable !

 

– Et peut-être bien qu’elle fera six mois ; mais ce n’est pas cher, nous avons touché de belles roues de derrière, va !

 

– Un vol ? dit Noël.

 

– Non… mieux que ça.

 

Et le forgeron prit un air malin.

 

– Sais-tu bien, dit-il, que nous travaillons maintenant dans les fils de famille ?

 

– Ah !

 

– Nous nous sommes associés, papa et le beau Polyte.

 

À ce nom, Rocambole, qui faisait tranquillement son absinthe goutte à goutte, dressa l’oreille.

 

– C’est Timoléon qui nous a embauchés.

 

– Faut vous méfier, dit Rocambole qui se mêla alors à la conversation ; il a été de la police autrefois.

 

– Oui, mais il n’en est plus. Il paraît que nous avons joué un gros jeu cette nuit. Moi je n’y étais pas, mais Polyte, Madeleine et les autres, tout a été bloqué.

 

– Quel malheur ! fit naïvement Rocambole.

 

– Mais non, c’était convenu.

 

– Comment donc ?

 

Et Rocambole, que le hasard mettait en présence d’un des agents de Timoléon, prit un air de plus en plus étonné.

 

– Ils se sont fait pincer exprès avec une jeune fille qu’on voulait fourrer à Saint-Lazare.

 

– Pourquoi ?

 

– Il paraît que c’est un fils de famille qui en est amoureux, et les parents ne veulent pas du mariage. Alors on a organisé un coup, et on l’a bloquée avec nous.

 

– Ça doit être bien payé, ces affaires-là ? dit Rocambole d’un air indifférent.

 

– Madeleine a eu son billet de mille.

 

– Excusez ! fit Noël, qui avait surpris un regard énergique de Rocambole.

 

Celui-ci reprit :

 

– Alors votre dame est là-bas ?

 

– Oui, et tant qu’elle ne sera pas jugée, il n’y aura pas moyen de la voir. Mais ça va vite à présent : on ne moisit pas à la préventive. Du reste, elle avait de l’argent ; et puis, elle a de la société avec elle : la belle Marton a été pincée.

 

– Elle en était aussi ?

 

– Oh ! non, elle ne savait rien, elle ; c’est bon jeu, bon argent. Pourvu que Madeleine ne parle pas, un jour qu’elle aura bu un verre de trop, tandis que la surveillante tournera la tête.

 

– Eh bien ! si elle jasait ?

 

– La belle Marton est mauvaise comme une teigne et forte comme un Turc, elle assommerait Madeleine !

 

– Vrai ? dit Cocorico.

 

– Et elle serait capable de tout dire à la petite demoiselle et de se mettre en tête de la faire sortir.

 

– Fort bien, pensa Rocambole. Voici déjà un auxiliaire sur lequel nous ne comptions pas.

 

Et il se chevilla dans la mémoire ce nom de la belle Marton.

 

– Qu’est-ce que c’est donc que cette affaire dont tu voulais me parler ? reprit le beau Joseph.

 

– Elle n’est pas mûre…

 

– Mais encore ?…

 

– Te trouve-t-on ici tous les jours ?

 

– Tous les jours.

 

– Eh bien, je reviendrai demain et nous jaserons.

 

Cocorico et Rocambole échangèrent une poignée de main avec le beau Joseph et sortirent. Une fois dans la rue, Rocambole dit à son compagnon :

 

– Maintenant, il faut que tu me surveilles ce gaillard-là nuit et jour, entends-tu ?

 

– C’est bien, maître.

 

– Il faut convenir qu’on trouve souvent ce qu’on ne cherche pas, continua Rocambole en manière d’aparte.

 

– En voici la preuve, dit Noël, qui entra dans un bureau de tabac pour y rallumer sa pipe.

 

Il y avait au comptoir une femme entre deux âges vêtue de noir, et qui avait encore des restes de beauté.

 

– Comment ! dit Noël, vous êtes ici, vous ?

 

– Chut ! dit-elle, n’allez pas me reconnaître, au moins.

 

Cette femme, Rocambole la jugea d’un coup d’œil. C’était une ancienne affiliée qui avait mis quelques économies à acheter la gérance d’un bureau de tabac. Noël se pencha sur le comptoir comme pour y choisir des cigares.

 

– Écoutez, Joséphine, dit-il, je sais pour vous un moyen de gagner dix louis ce soir.

 

– Honnêtement ? fit-elle.

 

– Très honnêtement.

 

– Ah ! mon Dieu ! dit-elle en riant. Que faut-il faire ?

 

Rocambole s’approcha à son tour.

 

– M’apporter ce soir une caisse de cigares au café Anglais, cabinet 29, et demander le major Avatar, dit-il.

 

– J’irai, répondit-elle.

 

– Elle a une tête intelligente, dit Rocambole en souriant. Mais es-tu sûr qu’elle soit allée là-bas ?

 

– Elle y a passé la moitié de sa vie.

 

– Alors c’est parfait, dit Rocambole en continuant son chemin.

 

XV

Ce soir-là, à onze heures, le major Avatar, qui commençait à être un des lions du jour, grâce à la popularité qu’on lui avait faite au club des Asperges, entra au café Anglais, demanda le cabinet 29, qu’il avait retenu dans la journée, et attendit Vanda. Celle-ci arriva quelques minutes après. Elle était si bien encapuchonnée, que les garçons ne purent voir son visage.

 

– Ma chère enfant, dit Rocambole, j’ai trouvé ce que je cherchais depuis ce matin.

 

– Que cherchiez-vous donc, maître ? fit-elle avec un accent de soumission passionnée qu’elle n’avait qu’avec lui.

 

– Le moyen de t’envoyer à Saint-Lazare cette nuit même et de t’en faire sortir quand bon me semblera, c’est-à-dire lorsque Antoinette n’y sera plus.

 

– Ah ! fit Vanda, et quel est ce moyen ?

 

– Tu verras, car nous attendons un troisième convive.

 

– Noël ?

 

– Non, une femme.

 

Le major s’était fait servir à souper et avait demandé trois couverts.

 

– Je t’engage, dit-il à la Russe, de ne bouder ni les buissons d’écrevisses, ni la volaille truffée qu’on va nous servir, car demain sera jour de jeûne pour toi.

 

Ils étaient à table depuis quelques minutes lorsqu’on frappa à la porte du cabinet.

 

– Entrez ! dit Rocambole.

 

La porte s’ouvrit et la marchande de tabac de la rue Montorgueil parut.

 

Que se passa-t-il alors entre ces trois personnes ? Il serait assez difficile de le raconter ; mais, une heure après, c’est-à-dire vers une heure et demie du matin, Vanda sortit du café Anglais par l’escalier de la rue Favart, et jeta dans l’allée sa sortie de bal. Ce qui fit qu’elle se trouva décolletée, tête nue, en robe de soie, sur le boulevard. L’Opéra était fermé depuis deux heures, on n’était pas encore au carnaval et il était impossible d’admettre qu’une femme comme il faut pût se trouver ainsi à pied, par une nuit de brouillard humide, les épaules nues, si quelque mystère n’était pas à éclaircir. Elle aperçut deux sergents de ville et se mit à courir comme si elle eût voulu les éviter. Les sergents de ville se mirent à la poursuite de la fugitive et la rattrapèrent devant le café Riche, au coin de la rue Le Peletier, juste au moment où deux jeunes gens l’abordaient et lui disaient sans façon :

 

– Viens-tu souper ?

 

En voyant les sergents de ville, Vanda jeta un cri. L’un d’eux la saisit par le bras, et lui dit :

 

– Où allez-vous ?

 

– Laissez, fit-elle, en jouant l’effroi le plus grand.

 

– Où allez-vous et d’où venez-vous ? répéta le sergent de ville.

 

– Je vous en supplie, laissez-moi, dit-elle avec l’accent de la prière ; je rentre chez moi.

 

– Dans ce costume ?

 

– J’ai perdu mon manteau.

 

Les deux jeunes gens s’étaient arrêtés à trois pas de distance, et disaient en riant :

 

– Elle a de l’aplomb, la petite.

 

Le sergent de ville est un brave homme qui s’occupe simplement de la police des rues et est fort peu au courant des mœurs nocturnes des viveurs des boulevards.

 

– D’où venez-vous ? insista celui-ci qui avait saisi Vanda par le bras.

 

– De La Maison d’or[4], répondit-elle.

 

– Où demeurez-vous ?

 

– Je ne puis vous le dire.

 

Comme elle faisait cette réponse, une femme traversa le boulevard et vint passer tout auprès. Elle portait un chapeau fané, un châle à carreaux et avait l’air d’une marchande à la toilette revenant d’une soirée de famille. Jetant les yeux, comme par hasard, sur Vanda, elle poussa un cri.

 

– Ah ! voleuse ! dit-elle.

 

Ce mot coupa court à l’hésitation du sergent de ville.

 

– Vous connaissez cette femme ? dit-il.

 

– Oui, dit la femme au châle de tartan.

 

– Ce n’est pas vrai, dit Vanda, je n’ai jamais vu madame.

 

– En voilà de l’aplomb ! s’écria la femme au tartan qui, on le devine, n’était autre que la marchande de tabac, et jouait un rôle dans la comédie imaginée par Rocambole.

 

Puis, s’adressant au sergent de ville :

 

– N’allez pas lâcher madame, au moins, car aussi vrai que je suis une femme établie et que voici mon nom et mon adresse : Mme Gouleau, débitante de tabac rue Montorgueil, cette femme est une voleuse à la tire et elle m’a escroquée hier encore.

 

– Cette femme ment ! disait Vanda.

 

Les deux jeunes gens qui d’abord l’avaient invitée à souper avec un tel sans façon se tenaient à distance, peu soucieux de lui venir en aide.

 

– Voyons ? reprit le sergent de ville, voulez-vous oui ou non me dire d’où vous venez ?

 

– De la Maison d’or, répondit-elle.

 

– Alors on vous y connaît ?

 

– Oh ! certainement.

 

– C’est ce que nous allons voir, dit l’agent de police qui lui fit rebrousser chemin.

 

Or, le chasseur qui se tient au bas de l’escalier du restaurant célèbre était à son poste depuis minuit moins le quart et manifesta un profond étonnement quand on lui demanda s’il avait vu entrer ou sortir Vanda, et il finit par déclarer ne l’avoir jamais vue. La marchande de tabac, qui les avait suivis, ne cessait de répéter qu’elle avait été volée. Vanda persistait dans ses affirmations : les gens du restaurant niaient toujours connaître cette femme. Ce que voyant, le sergent de ville, qui n’était pas très patient, emmena Vanda au poste de la rue Drouot et prit note de l’accusation portée par Mme Gouleau, débitante de la rue Montorgueil.

 

Comme elle s’y attendait, Vanda passa le reste de la nuit dans le violon et ne fut dirigée sur le dépôt, au petit jour, qu’après avoir de nouveau refusé énergiquement de faire connaître son nom et son domicile. Comme en hiver surtout, la police opère presque chaque nuit des arrestations de cette nature, personne à la préfecture ne se montra surpris de voir arriver Vanda.

 

La jeune femme avait su se donner un air effronté et mystérieux tout à la fois, qui semblait défier les plus minutieuses investigations. À six heures du matin, elle subit cet interrogatoire sommaire à la suite duquel les prisonniers sont relâchés ou retenus définitivement et dirigés sur une prison quelconque. Interrogée par un jeune magistrat, elle répondit qu’elle ne pouvait dire ni son nom ni son adresse, et que de son silence dépendait sa position. Cela était assez admissible, si on prenait Vanda pour ce qu’elle paraissait être, une femme de mœurs douteuses. Quant à l’accusation de vol, elle se défendit pour la forme, ayant soin de laisser planer un soupçon dans l’esprit du magistrat. Enfin, et ceci décida de son arrestation définitive, ayant tiré son mouchoir de sa poche, elle laissa tomber sur le parquet un jeu de cartes. On la fouilla et on la trouva nantie d’une certaine somme en or et en menue monnaie.

 

Alors, pour le magistrat, la chose ne fut plus douteuse ; cette femme, qui persistait à s’envelopper d’un profond mystère, sortait d’une maison de jeu clandestine ; et il signa l’ordre de la transférer à Saint-Lazare. Alors seulement Vanda respira, car plusieurs fois, en dépit de ses efforts, elle avait vu le moment où on allait la remettre en liberté.

 

À midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures après Antoinette, Vanda arrivait à Saint-Lazare. Comme elle était toujours en robe de bal, les épaules nues, et qu’elle grelottait, elle demanda comme faveur d’autres vêtements, avant de sortir du greffe, ce qui lui fut accordé. On lui apporta le costume de la prison, et une religieuse la fit entrer dans une de ces chambres décrites par Antoinette, et qui servent de dépôt provisoire. On avait pris à Vanda l’argent qu’elle avait sur elle, mais comme rien ne prouvait qu’il ne lui appartînt pas, on devait le remettre au directeur de la prison. Seulement on ne lui avait pas ôté un grand peigne en or qui retenait son épaisse chevelure. Elle l’ôta elle-même et le remit à la religieuse :

 

– Ma sœur, lui dit-elle, je ne resterai pas longtemps ici, car bien certainement on viendra me réclamer. Cependant, comme on m’a pris tout mon argent, vous seriez bien aimable de faire vendre ce peigne à mon profit.

 

– J’en parlerai au directeur, répondit la religieuse, dont l’attention, toute concentrée sur ce peigne, ne se porta point sur une grosse épingle longue de trois pouces, à tête noire et de la grosseur d’une noisette, que Vanda fit disparaître lestement sous les flots épais de sa chevelure.

 

Cette épingle, Rocambole la lui avait donnée au moment où elle quittait le café Anglais en lui disant :

 

– Prends bien garde qu’on ne te la prenne, car si cela arrivait, tu serais entrée pour rien à Saint-Lazare.

 

Une fois revêtue du costume de la prison, Vanda fut conduite au réfectoire où on lui donna une portion de légumes et de là à l’atelier de travail.

 

XVI

Camélia s’était jetée dans la dévotion depuis que ses charmes s’étaient évanouis. Qu’était-ce que Camélia ? On vous eût dit, il y a trente ans, au bal du Vaux-Hall, que c’était une piqueuse de bottines célèbre par sa danse équivoque. Sept ou huit ans plus tard, on eût songé à une courtisane de bas étage, mais belle encore, en entendant prononcer ce nom. Plus tard, il avait été répété à la huitième chambre de la police correctionnelle comme le sobriquet de la fille Adélaïde Montain, reprise de justice et voleuse à la carte émérite.

 

Maintenant, l’être qui répondait à ce nom de guerre était une vieille et hideuse créature qui, ne trouvant plus à gagner sa vie autrement, s’était résignée à devenir servante dans cette maison où elle avait été si longtemps prisonnière. Camélia était la détenue volontaire dont la belle Marton avait parlé à Antoinette, et qui devait se charger de sa lettre pour M. Agénor, la faire tenir à Malvina, qui, à son tour, la donnerait à un certain Auguste, au parloir, le dimanche après la messe. Cette femme, qui avait été belle, était maintenant horrible. Elle avait eu, à quarante ans sonnés, la petite vérole, qui l’avait défigurée complètement et lui avait fait perdre un œil. En outre, ses cheveux, jadis d’un blond magnifique, avaient blanchi par places et lui donnaient une expression étrange. On eût dit la crinière emmêlée d’un vieux lion. Cette femme s’était jetée dans la dévotion – mais à la façon de ses pareilles, avec une bonne foi qui pactisait avec tous ses mauvais instincts. Elle avait conservé ses relations avec ses pareilles, se chargeait de leurs commissions, les aidait à tromper la surveillance et à frauder les règlements. Cependant, comme elle conciliait très habilement tout cela avec ses patenôtres, elle avait su capter la confiance des religieuses et on lui permettait le dimanche de rester à la chapelle une partie de la matinée, et d’y entendre les deux messes qui s’y célèbrent à une heure de distance, car la chapelle est trop petite pour contenir toutes les prisonnières à la fois. Saint-Lazare a deux aumôniers. La belle Marton savait tout cela lorsqu’elle avait assuré à Antoinette que sa lettre pourrait sortir de Saint-Lazare.

 

Camélia, le dimanche matin, était occupée à l’infirmerie ; elle faisait de la tisane pour les malades. La belle Marton se plaignit d’un fort mal à la gorge, s’adressa à la sœur Marie et obtint la permission d’aller boire un verre de tisane dans le laboratoire. Cette permission était une véritable faveur. La température de ce laboratoire est très élevée et les pauvres détenues qui parviennent à y pénétrer s’approchent en toute hâte des fourneaux pour dégourdir leurs mains raidies par le froid. Le dimanche, du reste, est un jour où la surveillance est plus indulgente. On ne travaille pas, mais les détenues peuvent se réunir dans les ateliers et causer avant et après la messe. C’est le jour où elles ont de la viande et du vin.

 

Quand la belle Marton entra dans le laboratoire, Camélia s’y trouvait seule. L’interne de service était dans la salle voisine, et une femme qui était adjointe à Camélia balayait le corridor devant la porte. La belle Marton s’approcha.

 

– Donne-moi un bol de tisane, Mélie, dit-elle.

 

– Tiens ! fit la détenue volontaire, c’est toi, Marton ?

 

– Oui.

 

– Tu es donc revenue ?

 

La belle Marton se mit à rire.

 

– Tu sais bien, dit-elle, que je vais et viens toujours, moi.

 

– C’est comme moi dans mon temps, murmura Camélia.

 

La belle Marton se baissa, passa la main dans son bras et en retira quarante sous et la boulette blanche qui représentait la lettre d’Antoinette.

 

– Ne flânons pas, dit-elle, je suis venue pour affaires.

 

– Ah ! fit la vieille qui étendit avec avidité sa main vers la pièce de quarante sous. Tu as une commission pour la première !

 

– Non, pour la deuxième, répondit la belle Marton. Je suis dans la première.

 

– Tu n’es donc pas ici pour faire plaisir à M. le préfet ? ricana Camélia.

 

– Non ; c’est un curieux qui m’a bloquée.

 

– C’est plus grave, ma fille, dit sentencieusement Camélia. Tu en auras pour six mois peut-être.

 

– Ou pour deux ans, murmura Marton avec insouciance. Maintenant, plus vite, et ne parlons pas de moi. Malvina est à la deuxième ?

 

– Oui, je l’ai aperçue dimanche dernier à la messe.

 

– Tu lui donneras ça.

 

Et la belle Marton mit la boulette dans la main qui renfermait déjà la pièce de quarante sous.

 

– Est-ce pour elle ?

 

– Non, c’est pour M. Agénor, retiens bien ce nom.

 

– C’est facile, j’ai eu un amoureux dans ma jeunesse qui s’appelait comme ça, Agénor, je ne connais que ça. Quelle rue ?

 

– Rue de Surène. Tu songeras au petit bleu, vingt et un, tu te souviendras du misti[5].

 

– Un joli jeu, dit Camélia. Malvina va donc sortir ?

 

– Non, mais elle verra Auguste aujourd’hui.

 

– Ah ! c’est juste, dit la vieille infirmière. Pourvu que Malvina n’oublie ni le nom ni l’adresse !

 

– Elle a bonne mémoire, dit la belle Marton.

 

Une sœur entra dans le laboratoire, Marton avala son bol de tisane et s’en alla, échangeant un dernier signe d’intelligence avec Camélia. Celle-ci, à neuf heures précises, était à la chapelle, tout auprès du banc des religieuses. Elle entendit la messe avec recueillement ; puis, comme le service divin était fini, au lieu de se lever, elle se pencha vers une des surveillantes et lui dit :

 

– Je n’ai pas fini mes prières, ma sœur ; voulez-vous me permettre de rester ?

 

La sœur n’y vit aucun inconvénient et accorda la permission. Camélia se remit à genoux, la première section s’en alla et le tour de la deuxième arriva. Dans l’intervalle, la détenue volontaire avait changé de place ; elle s’était agenouillée tout au bout de la chapelle, auprès de la porte par où entrent les femmes de la seconde section. Quand celles-ci arrivèrent deux par deux, Camélia leva la tête et les regarda successivement, échangeant un petit salut avec la plupart, car elle les reconnaissait presque toutes. Enfin, elle aperçut Malvina, une belle brune à l’air résolu et à la physionomie qui n’était pas dépourvue de franchise.

 

– Viens auprès de moi, fit Camélia d’un clignement d’yeux.

 

Malvina comprit et vint s’agenouiller tout à côté de la vieille détenue. Celle-ci ouvrit son livre de messe et, tandis que les prisonnières, conduites par les sœurs, entonnaient un chant religieux, elle dit tout bas :

 

– Marton est ici ! Malvina tressaillit et répondit :

 

– À la première ?

 

– Oui.

 

– La malheureuse ! elle aura été prise avec la bande à Polyte.

 

– C’est possible, répondit Camélia. As-tu bonne mémoire ?

 

– Si c’est pour Marton la belle, oui, répondit Malvina. Je me ferais couper en morceaux pour elle, la pauvre chatte !

 

Camélia lui glissa la boulette dans la main.

 

– Auguste viendra te voir, n’est-ce pas ?

 

– Je crois bien, il n’y manquerait pas pour cent mille francs.

 

– Il faut que ton Auguste mette cet oiseau à l’air, poursuivit Camélia.

 

– Pour qui ?

 

– Agénor, rue de Surène, 21.

 

– Je m’en souviendrai. À midi, je verrai Auguste à deux heures, le poulet battra de l’aile.

 

– As-tu des commissions pour Marton ? demanda Camélia.

 

– Elle n’a peut-être pas d’argent, la pauvre petite.

 

– Je ne sais pas.

 

– Moi, j’en ai. Fourre ce jaunet dans ton bas pour elle. Camélia prit le louis et se remit à écouter la messe dévotement.

 

 

L’enveloppe cachetée à la cire qui renferme une lettre n’est pas plus sacrée que la boulette roulée pour les prisonniers. Ce moyen de correspondance, usité dans les prisons et les bagnes, n’a jamais été violé. L’intermédiaire, et souvent il y en a plusieurs, se ferait un cas de conscience d’ouvrir cette lettre d’une forme nouvelle pour savoir ce qu’elle contient. La boulette passe de main en main, accompagnée de l’adresse donnée verbalement, et elle arrive intacte à son destinataire. Malvina, en sortant de la chapelle, fut conduite au réfectoire, puis au préau, et elle y était depuis dix minutes lorsque son nom retentit au seuil du corridor qui y donnait accès.

 

– Malvina, disait une sœur, on vous attend au parloir.

 

Malvina gagna le corridor où se trouvaient déjà réunies trois autres détenues, car on les mène au parloir par escouades, et elle suivit la surveillante qui se mit à leur tête, son trousseau de clés à la main, ouvrant et refermant chaque guichet.

 

Le parloir était plein et il s’y faisait un bruit d’enfer. Visiteurs et visités, abrités derrière leurs grillages respectifs, échangeaient avec volubilité des exclamations, des compliments, des consolations et des espérances. On eût dit une pension de collégiens à l’heure de la récréation.

 

Le hasard semblait servir Malvina et par conséquent Antoinette, car Auguste, le visiteur, s’était appuyé tout contre la porte et se trouvait par conséquent au bout du parloir. Malvina vint se placer vis-à-vis, et avant qu’Auguste eût le temps de parler, elle lui dit :

 

– Regarde donc comme j’ai mal aux dents ; une rude fluxion, va !

 

Auguste vit alors que Malvina avait quelque chose dans la bouche, sous la joue gauche – celle que ne pouvait voir le sous-brigadier qui est chargé de surveiller le parloir et qui se tient derrière la porte. Auguste comprit. Malvina s’appuya le front contre le grillage, puis, au moment où le sous-brigadier ouvrait la porte, pour laisser sortir un visiteur, elle fit de sa bouche une sarbacane, et lança sa boulette à travers les deux grillages avec tant d’adresse et de précision qu’elle tomba dans les deux mains d’Auguste, réunies en corbeille.

 

– De la part de Marton, dit-elle, M. Agénor, rue de Surène, n° 21.

 

– C’est bon, répondit Auguste, on ira.

 

Le sous-brigadier referma la porte, et se retourna vers le parloir, mais il n’avait rien vu.

 

XVII

Tandis que la lettre d’Antoinette sortait de Saint-Lazare dans la poche de M. Auguste, une scène d’un autre genre avait lieu au préau de la prévention, où les détenues venaient de se rendre. Madeleine la Chivotte pérorait au milieu d’un groupe de voleuses.

 

– Voici maintenant, disait Chivotte, que Saint-Lazare va devenir une maison d’aristos.

 

« Si on écoutait Mlle Marton, il n’y aurait plus ici que des jeunes filles honnêtes et des femmes du grand monde. Vous savez, cette petite brune qui a les yeux baissés comme une sainte et qui s’est fait mettre à la pistole ; voilà-t’y pas que la belle Marton dit que c’est la fille d’un prince russe ? Excusez !

 

Les voleuses se mirent à rire.

 

– Non, parole d’honneur ! reprit la Chivotte, c’est trop drôle !… Il y a ici des comtesses, des baronnes, que sais-je ? Ce qui ne m’empêche pas de la connaître, moi, cette petite !

 

– Ah ! tu la connais ? dirent plusieurs voix.

 

– C’est la maîtresse de Polyte, donc !

 

– Et elle a goupiné ?

 

– Comme vous et moi, comme tout le monde, donc ! Les maîtresses à Polyte, toutes voleuses.

 

– Pourquoi donc alors Marton dit-elle que ça n’est pas vrai ?

 

– C’est rapport à moi, répondit Madeleine la Chivotte. Nous sommes ennemies, Marton et moi.

 

– Mais, dit une autre détenue qu’on appelait la Simonne, tu lui en veux donc, à cette petite ?

 

– Moi, non, dit la Chivotte.

 

– Pourquoi donc alors, si tu ne lui en veux pas, parlais-tu ce matin de l’assommer avec ton sabot, si elle sortait de la pistole et descendait dans le préau ?

 

– C’est parce qu’elle fait sa tête.

 

– Moi, dit la Simonne, je croirais plutôt autre chose.

 

– Quoi donc ? demanda Madeleine avec aigreur.

 

– Que Marton dit la vérité, que Polyte et les autres, et toi vous avez renardé…

 

– Trahir les amis, jamais !…

 

– … Pour faire enfermer cette petite. J’étais au dépôt quand vous êtes arrivées toutes trois de là-bas, dit la Simonne et je l’ai bien vue cette petite. Faut pas avoir appris le piano pour voir qu’elle ne sait rien de rien… Quand on parle comme les camarades devant elle, elle vous ouvre de grands yeux bêtes, preuve qu’elle ne comprend pas…

 

– Et moi, je dis, s’écria la Chivotte avec colère, que c’est une goupineuse comme nous.

 

– Alors, elle vole dans les pensionnats de jeunes filles, ricana la Simonne. C’est un art d’agrément qu’on lui a fait apprendre, probablement.

 

– Si tu ne te tais pas, toi ! exclama la Chivotte qui menaça la Simonne du poing, tu verras…

 

La Simonne était une petite femme maigrelette et déjà vieillotte, qu’on eût jetée à terre en soufflant dessus ; la Chivotte, au contraire, était bien bâtie et assez forte. La Simonne eut peur et se tut. Alors la Chivotte recommença ses criailleries.

 

– Et cette autre qui se promène là-bas, toute seule, dit-elle, c’est encore une duchesse, n’est-ce pas ?

 

Elle montrait une détenue qui marchait à pas lents, à l’extrémité du préau, au bas de l’escalier. Cette femme, qui était toute seule, paraissait vouloir éviter tout contact avec les détenues.

 

– Elle est arrivée ce matin, dit une des prisonnières.

 

– C’est une femme de la haute, elle était en robe de bal. Je l’ai vue, moi, dit la Simonne, qui ne voulait pas se brouiller avec la Chivotte et cherchait à lui plaire maintenant.

 

– C’est une voleuse comme nous, dit Madeleine.

 

– Moi, fit une autre détenue, je crois savoir ce que c’est.

 

– Ah !

 

– C’est une femme mariée que son mari a envoyée ici, dit la Chivotte. Encore une qui fait à sa tête. Madame est condamnée pour cela, et alors elle ne serait pas avec nous ; elle serait avec les jugées.

 

– C’est juste, observa la Simonne.

 

– Je vous dis que c’est une goupineuse comme nous, dit la Chivotte. Encore une qui fait sa tête. Madame est jolie, madame a travaillé dans le grand… elle nous méprise !

 

Ces mots occasionnèrent un murmure parmi les détenues.

 

– Voulez-vous que nous l’embêtions un peu ? reprit la Chivotte.

 

– Oui, oui, dirent plusieurs voix.

 

La Chivotte se mit à la tête d’une petite troupe composée des plus turbulentes, et marcha droit à la femme solitaire. On l’a deviné, c’était Vanda. Vanda, qui cherchait Antoinette parmi ces cent cinquante femmes, et à qui nul indice ne la révélait.

 

– Bonjour, chère duchesse, dit la Chivotte quand elle fut tout près d’elle.

 

Vanda parut n’avoir pas entendu et elle continua à se promener. Mais Madeleine ne se tint pas pour battue ; elle alla se placer vis-à-vis de Vanda, qui alors fut obligée de s’arrêter.

 

– Pardon, duchesse, dit-elle.

 

– C’est à moi que vous parlez ? fit Vanda d’un ton glacé.

 

– Oui, duchesse.

 

– Vous vous trompez, dit la Russe avec une politesse calme, je ne suis pas duchesse.

 

– Tiens ! je l’aurais cru…

 

– Je suis comtesse, ajouta-t-elle. Que voulez-vous ?…

 

– Peste ! grommela la Chivotte un peu interdite, c’est donc pas pour rire ?

 

– Que voulez-vous ? répéta froidement Vanda.

 

– Savoir pourquoi vous êtes ici.

 

– Et vous ? dit Vanda d’un ton hautain.

 

– Moi, dit la Chivotte, c’est parce que j’ai volé.

 

– Et moi, dit Vanda, c’est pour étudier les mœurs des prisons. Et elle voulut passer outre.

 

Mais la Chivotte ne bougea pas.

 

– Ah ! dit-elle, tu as l’air de nous mépriser, on dirait !

 

Les mauvaises têtes qui avaient suivi la Chivotte commençaient à gronder sourdement. Vanda devina l’orage et laissa peser sur le groupe un regard qui contint les plus hardies.

 

– Laissez-moi passer, dit-elle à la Chivotte.

 

– Tu ne passeras pas ! s’écria cette dernière.

 

Le sang de Vanda lui monta au visage ; cependant elle se maîtrisa encore :

 

– Vous vous trompez, dit-elle ; laissez-moi passer.

 

– Attends ! attends ! je vais t’arracher les yeux, exclama la Chivotte, qui retroussa ses manches.

 

Vanda, nous avons fait autrefois son portrait, était grande, mince, et ses petits pieds, ses mains délicates ne laissaient point soupçonner en elle une vigueur peu commune. Sa peau blanche cachait des muscles d’acier et sa taille frêle dissimulait une force physique qui répondait à cette énergie sauvage dont elle avait si souvent donné des preuves. À la menace de la Chivotte, sa nature de femme du Nord reprit le dessus ; ses lèvres blêmirent, un frémissement imperceptible dilata ses larges narines, et elle fut prise de ce que les Russes et les Danois appellent la colère blanche.

 

La Chivotte fit un pas en avant, les poings serrés : mais elle n’eut pas le temps d’en faire deux. Vanda tomba sur elle comme le tonnerre et ce fut un drame qui passa dans un éclair. Les femmes qui avaient suivi la Chivotte virent cette dernière prise à bras le corps, renversée, foulée aux pieds et comme broyée par cette créature délicate qu’elle avait insolemment appelée la duchesse. La Chivotte se mit à crier comme si on la rouait vive : les surveillantes accoururent. Mais alors il arriva ce qui arrive presque toujours ; l’opinion publique fut pour le vainqueur. Les voleuses qui, deux minutes auparavant, étaient décidées à faire un mauvais parti à la nouvelle venue, se rangèrent de son côté ; et vingt voix s’écrièrent en même temps :

 

– Ma sœur, c’est Madeleine qui a commencé.

 

En même temps, une autre femme qui arrivait en ce moment dans le préau accourut. C’était la belle Marton.

 

– Ah ! dit-elle avec satisfaction, il paraît que cette mauvaise gale a trouvé déjà sa maîtresse ?

 

Et saluant Vanda, qui demeurait calme et hautaine à présent :

 

– Madame, je vous en fais mon compliment, aussi vrai que je me nomme la belle Marton.

 

La Chivotte avait reçu deux ou trois coups de sabot sur le visage, et le sang coulait en abondance ; mais les témoignages des détenues se trouvant en faveur de Vanda, ce fut elle que les sœurs emmenèrent.

 

– Ah ! canaille ! ah ! duchesse sans le sou ! hurlait la Chivotte en s’en allant, et quand tu sortiras, je te ferai rosser par mon homme !

 

Vanda haussa les épaules et continua sa promenade. D’autres surveillantes arrivèrent et dissipèrent le rassemblement. Alors Vanda s’approcha de Marton, qui s’arrêta toute flattée devant elle, tant, sur les natures vulgaires, la force physique a d’empire et de fascination.

 

– C’est vous qui vous nommez la belle Marton ? lui dit-elle.

 

– Oui, madame, répondit la voleuse, à qui Vanda inspira tout à coup une sorte de respect.

 

– Il y a trois jours que vous êtes ici, n’est-ce pas ? et vous avez été arrêtée avec une jeune fille appelée Antoinette ?

 

– Vous la connaissez ? exclama Marton.

 

Et dans son accent, il y eut un tel enthousiasme de dévouement, une telle chaleur d’amitié, que Vanda comprit tout de suite qu’elle avait en elle une auxiliaire.

 

– Je suis venue ici pour la sauver, répondit-elle.

 

À ces mots, la belle Marton se précipita sur les mains de Vanda et les porta à ses lèvres.

XVIII

Vanda posa un doigt sur sa bouche :

 

– Chut ! dit-elle.

 

Puis elle entraîna la belle Marton dans un coin du préau :

 

– Je suis ici depuis hier, dit-elle, et je ne me suis fait arrêter que pour voir Antoinette et favoriser son évasion.

 

La belle Marton secoua la tête :

 

– On ne s’évade pas de Saint-Lazare, dit-elle.

 

– Ordinairement, non ; mais, pour cette fois, ce sera une exception à la règle, dit Vanda avec un calme qui impressionna vivement la belle Marton.

 

– Qui donc êtes-vous ? fit-elle avec un étonnement mêlé d’admiration.

 

– Une femme qui veut sauver Antoinette, répondit Vanda ; et pour cela il faut que je la voie : où est-elle ?

 

– À la pistole. C’est moi qui fais son ménage, dit la belle Marton avec fierté.

 

– Pouvez-vous me conduire auprès d’elle ?

 

– Non, mais elle peut descendre dans le préau.

 

– Alors, allez la chercher.

 

– Dites-moi vite votre nom.

 

– C’est inutile. Dites-lui seulement que je viens de la part de Milon ; elle saura ce que cela veut dire.

 

La belle Marton ne se fit pas répéter le nom ; elle quitta le préau tandis que Vanda, que l’on considérait maintenant avec un respect mêlé de crainte, reprenait sa promenade solitaire. Les détenues ordinaires ne peuvent pas monter aux pistoles, mais celles des pistoles peuvent, à certaines heures, descendre dans le préau. La belle Marton se fit ouvrir, en sa qualité de femme de ménage d’une pistolière, et monta précipitamment auprès d’Antoinette. Antoinette lisait un livre de piété que lui avait donné sœur Marie. Marton entra d’un air de mystère.

 

– Ma chère demoiselle, dit-elle, votre lettre est partie…

 

– Ah ? fit Antoinette dont le sourire s’illumina.

 

– Mais ce n’est pas de votre lettre qu’il s’agit, en vérité !

 

– Et de quoi donc ?

 

– Il y a ici, depuis hier, une femme qui vous connaît.

 

– Moi ?

 

– Et qui veut vous faire évader. C’est difficile ; mais c’est égal, j’ai une fière confiance en elle, moi, dit naïvement la belle Marton.

 

– Je ne connais aucune femme, dit Antoinette étonnée et pleine de défiance. C’est quelque nouveau piège qu’on me tend.

 

– Cependant, reprit Marton, elle m’a dit qu’elle venait de la part de Milon.

 

Ce nom produisit sur Antoinette un choc électrique :

 

– Milon ! s’écria-t-elle, Milon ! Elle vient de sa part ?

 

– Oui.

 

– Où est-elle donc, mon Dieu ?

 

– Au préau, où elle vous attend.

 

Antoinette se leva vivement.

 

– Est-ce que je puis y descendre ? dit-elle.

 

– Oui, en demandant la permission à sœur Marie, qui ne vous la refusera pas.

 

– Mais, fit Antoinette avec inquiétude, si cette horrible femme vient encore m’insulter ?

 

Elle faisait allusion à Madeleine la Chivotte.

 

– N’ayez pas peur, dit-elle. Elle a reçu une rude tripotée tout à l’heure ; et elle est à l’infirmerie où on lui bassine le nez.

 

Antoinette suivit la belle Marton et toutes deux obtinrent facilement l’autorisation de descendre dans le préau. Vanda avait toutes les peines du monde à tenir à distance, non plus des prisonnières qui lui étaient hostiles, mais des enthousiastes et des fanatiques, désireuses de se lier avec une femme qui avait sous son apparence délicate une si magnifique vigueur. Il avait fallu son ton sec, son regard hautain, son geste de femme supérieure pour les empêcher de se grouper en masse autour d’elle.

 

Cependant, depuis que la belle Marton était partie, Vanda, qui avait sur son visage le calme menteur de son maître Rocambole, était en proie à une vive impatience. Elle voulait voir Antoinette, et se figurait une grande jeune fille, noyée de larmes et en proie au plus violent désespoir. Tout à coup Antoinette parut, appuyée au bras de Marton. Les femmes se jugent d’un coup d’œil et avec une merveilleuse rapidité. Vanda respira en voyant le visage calme et presque souriant de cette jeune fille, et fit cette réflexion :

 

– À la bonne heure ! je devine par avance que je serai secondée. Il y a dans ces sourcils noirs, dans ce regard assuré, dans ces lèvres rouges une énergie dont nous aurons besoin.

 

Par contrecoup, Antoinette n’eut pas plutôt envisagé Vanda qu’elle se sentit dominée par ce regard presque despotique. En même temps, Vanda fit quelques pas à sa rencontre, et sous sa robe brune et la triste coiffure de la prisonnière, la grande dame reparut. Elle tendit la main à Antoinette et lui dit :

 

– Bonjour, mon enfant.

 

– Bonjour, madame, répondit Antoinette, qui subit aussitôt le charme de la voix, comme elle avait subi la fascination du regard.

 

La belle Marton se tenait respectueusement à l’écart.

 

– Mon enfant, reprit Vanda, vous ne m’avez jamais vue et cependant je suis ici pour vous.

 

– Vous venez de la part de Milon ?

 

– Oui.

 

– Ah ! c’est donc vrai qu’il est à Paris… et je ne m’étais pas trompée, il y a trois jours ! dit vivement la jeune fille.

 

– Il y était, mais il n’y est plus.

 

– Ah ! fit Antoinette qui eut une exclamation de douleur.

 

– Il est parti pour la Bretagne, à la poursuite de M. Agénor de Morlux.

 

À ce nom, le visage d’Antoinette s’éclaira.

 

– Vous le connaissez aussi ? dit-elle.

 

Vanda ne répondit point à cette question, mais elle poursuivit :

 

– Car on vous a dit la vérité chez le commissaire de police. M. Agénor de Morlux était parti pour la Bretagne. Tandis que vous tombiez dans un piège, on lui en tendait un autre.

 

– Mon Dieu ! murmura la pauvre fille, mais il y a donc des gens qui veulent empêcher notre mariage ?

 

– À tout prix.

 

– Et c’est par de semblables moyens ? Oh ! c’est infâme !… Puis la jeune fille eut foi dans Agénor :

 

– Oh ! mais, dit-elle, il va revenir, et Milon et lui me feront sortir d’ici. Vanda secoua la tête.

 

– Non, dit-elle, ce n’est pas lui, c’est moi.

 

Puis, comme un éclair de défiance semblait traverser l’esprit de la jeune fille, Vanda reprit :

 

– Écoutez-moi bien, votre mère a été spoliée d’une grande fortune.

 

– Je le sais, dit Antoinette.

 

– Ce n’est pas à cause de votre mariage avec M. de Morlux que vous êtes ici.

 

– Ah !

 

– Ce sont les spoliateurs qui vous ont fait enfermer, craignant vos réclamations ; et ils espèrent faire de Saint-Lazare votre tombeau. Il faut donc que vous sortiez d’ici sans bruit, sans éclat, et que, hors d’ici, on ne puisse retrouver vos traces.

 

– Mais comment ?

 

– Je vous ferai évader.

 

– Est-ce possible ? Vanda eut un fin sourire.

 

– Tout m’est possible, à moi, et à ceux que je sers. Antoinette la regarda avec un étonnement respectueux.

 

– Qui donc êtes-vous, madame ? demanda-t-elle.

 

– Une amie d’un homme assez puissant pour avoir tiré Milon du bagne ; d’un homme qui a juré de vous faire rendre votre fortune.

 

– Mon Dieu !

 

– D’un homme, acheva Vanda, qui vous est complètement inconnu, et qui cependant se dévoue à votre cause, par amitié pour le vieux Milon.

 

– Mais, dit Antoinette, cet homme que vous dites puissant ne peut-il pas faire ouvrir devant moi les portes de cette prison ?

 

– Il le pourrait, dit Vanda.

 

– Alors, pourquoi dois-je m’évader ?

 

– Parce qu’il faut que vos ennemis perdent momentanément vos traces. L’heure où les meurtriers et les voleurs seront démasqués n’est point encore sonnée.

 

Un soupçon traversa l’esprit d’Antoinette.

 

– Les meurtriers, dites-vous, madame ?

 

– Oui, ils ont empoisonné votre mère…

 

Antoinette étouffa un cri et chancela. Vanda la soutint dans ses bras, puis de cette voix sonore et presque métallique qu’elle savait faire vibrer jusqu’au fond des cœurs :

 

– Mon enfant, reprit-elle, ce n’est plus seulement la liberté que vous devez désirer, c’est la vengeance !

 

– Oh ! madame, dit Antoinette avec douceur, ce mot n’est pas chrétien…

 

– Eh bien ! dit Vanda, le châtiment des coupables.

 

– Qui sait, fit la jeune fille, si ma mère n’a point pardonné à son lit de mort ?

 

– Peut-être… Mais la société doit-elle pardonner aux frères qui empoisonnent leurs sœurs ?

 

Antoinette jeta un cri d’horreur.

 

– C’est la vérité, dit froidement Vanda.

 

Les détenues, toujours à distance, observaient curieusement ces deux femmes, qui semblaient n’avoir rien de commun avec elles.

 

– Ces dames font salon, comme au faubourg Saint-Germain, ricana la Simonne.

 

La belle Marton entendit ce sarcasme, bondit vers la Simonne, se déchaussa et, brandissant son sabot comme une massue au-dessus de la tête de cette petite vieille, elle lui dit :

 

– Je vais faire de toi de la purée de marrons !

 

XIX

La Simonne avait toujours redouté Madeleine, mais elle avait bien plus peur encore de la belle Marton, qui passait pour avoir un poignet de fer. Aussi se tut-elle comme par enchantement, après avoir balbutié quelques excuses.

 

– Tu as eu de la chance, dit la belle Marton, que j’aie peur en ce moment d’aller au cachot, car je t’aurais mise en miettes ; mais fais bien attention à ce que tu dis. Si toi ou l’une de vous a le malheur de mal parler à l’une de ces dames qui sont là-bas, je me sers de mon sabot comme d’un casse-tête, et je vous assomme toutes.

 

Et sur cette menace, la belle Marton fit une belle retraite et alla se placer fièrement à dix pas de Vanda et d’Antoinette, qui continuaient à causer à l’écart dans un coin du préau. Vanda disait à Antoinette :

 

– Vous êtes, je le vois, une femme intelligente, et je vous crois une certaine énergie. Vous devez comprendre vite et bien. Or, écoutez ce que je vais vous dire. Quand les voleurs ou les assassins se croient hors de danger, ils se trahissent.

 

– C’est assez vrai, dit Antoinette ; mais où voulez-vous en venir, madame ?

 

– À ceci. Des gens assez audacieux, assez forts pour ourdir une semblable conspiration contre vous et vous faire incarcérer à Saint-Lazare sont capables de tout.

 

– Hélas ! je le vois bien.

 

– Si on réclamait tout haut votre liberté, il faudrait les accuser, et ils sont placés en tel lieu que ni Milon, ni moi, ni celui qui nous guide ne saurait les atteindre.

 

– Oui, je comprends bien ce que vous me dites, madame ; mais on m’a enfermée ici parce qu’on me croyait coupable !

 

– Sans doute.

 

– Et si je m’évade, n’est-ce pas corroborer cette opinion ?

 

– Que vous importe ?

 

– Mais on peut me reprendre, et alors je serais jugée et condamnée.

 

– D’abord je vous le promets, on ne vous reprendra pas. Ensuite, qui a-t-on enfermé ici ? Est-ce Antoinette Miller ? assurément non, puisqu’une femme appelée la Marlotte vous a réclamée comme sa fille.

 

– C’est vrai, dit Antoinette. Mais au milieu de ce chaos de ténèbres, il est une chose que je comprends encore moins que les autres.

 

– Laquelle ?

 

– Le magistrat qui m’a interrogée a paru croire à mon innocence.

 

– C’est vrai !

 

– Et il a envoyé chercher Mme Raynaud, ma mère adoptive. Pourquoi n’est-elle point venue ?

 

– Elle est venue, dit Vanda avec un amer sourire, et elle a dit au magistrat que vous étiez bien la fille de la Marlotte et que vous entreteniez des relations avec un misérable du nom de Polyte.

 

– Oh ! cela est impossible ! s’écria Antoinette anéantie.

 

– C’est impossible, et cela est vrai cependant, mais voici comment : une heure avant l’arrivée de l’homme de police qui s’est présenté chez Mme Raynaud, on est venu lui présenter un billet signé de vous, un faux, mais dont l’écriture était parfaitement imitée. Sur la foi de ce billet, Mme Raynaud s’est rendue à un rendez-vous imaginaire et a laissé son logement libre. Une autre vieille femme s’y est installée ; c’est elle qu’on a prise pour Mme Raynaud, qu’on a conduite chez le juge d’instruction, et qui a fait cette déposition qui a achevé de vous perdre. Comprenez-vous maintenant ?

 

Antoinette écoutait atterrée, anéantie.

 

– Donc, reprit Vanda, la femme qui s’échappera de Saint-Lazare ne sera pas Antoinette Miller, mais Antoinette la voleuse, la fille de la Marlotte, la maîtresse de l’ignoble Polyte. Qui donc, plus tard, oserait la reconnaître dans la baronne de Morlux ?

 

À ces derniers mots, Antoinette tressaillit et rougit.

 

– Mais, dit-elle tout à coup, ma pauvre maman Raynaud, que doit-elle penser ?

 

– Nos amis la rassureront… Maintenant, continua Vanda, il faut nous occuper de notre évasion et, pour que cette évasion ait lieu, il faut que vous soyez à l’infirmerie.

 

– Mais je ne suis pas malade.

 

– Il faut le devenir.

 

Antoinette se méprit à ces paroles.

 

– Je vous avoue, dit-elle, que je ne me sens pas assez rusée pour feindre une maladie.

 

– Vous serez malade réellement.

 

Et comme Antoinette, de plus en plus surprise, regardait Vanda, la Russe passa la main dans son épais chignon et en retira cette épingle à tête volumineuse qu’elle avait cachée avec tant de soin. La tête de l’épingle se dévissait par le milieu comme une de ces noisettes que préparent les confiseurs, et qui contiennent des pastilles. Puis Vanda la plaça sous les yeux d’Antoinette. La jeune fille aperçut alors trois pilules de couleur différente : l’une brune comme du tripoli mouillé, les autres blanches comme de l’arsenic.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda Antoinette.

 

– Le remède et la guérison, répondit Vanda. Si vous avalez une de ces pilules blanches qui sont à peine de la grosseur d’une tête d’épingle, vous serez prise dans quelques heures d’un malaise subit, de coliques et de vomissements. Ne vous effrayez pas, le résultat n’est pas dangereux.

 

– Et l’autre ? demanda Antoinette.

 

– L’autre, répondit Vanda, est la clef de Saint-Lazare. Vingt-quatre heures après que vous l’aurez prise, ces murs seront loin de vous.

 

Antoinette attachait un regard profond sur Vanda.

 

– Ne me trompez-vous point ? dit-elle enfin.

 

– Je m’attendais à cette question, répondit Vanda avec un sourire, et je vais y répondre. Tenez…

 

Et elle approcha une des pilules blanches de ses lèvres.

 

– Que faites-vous ? demanda vivement Antoinette.

 

– Je vous donne l’exemple.

 

Et Vanda avala le petit grain de poudre blanche.

 

– Mais vous voulez donc être malade aussi ?

 

– Il le faut pour que je vous sauve ; il faut que j’aille comme vous à l’infirmerie.

 

– Pardonnez-moi, madame, dit Antoinette, d’avoir hésité un moment, en souvenir de tous les pièges dans lesquels je suis tombée depuis trois jours, et malgré le nom de mon cher Milon que vous avez prononcé en venant à moi.

 

Et Antoinette prit la seconde pilule et imita Vanda. Celle-ci revissa alors la tête de l’épingle et la cacha de nouveau dans les flots serrés de sa chevelure.

 

La cloche se fit entendre, annonçant que l’heure de la promenade était passée. Les détenues quittèrent le préau et se rendirent dans les ateliers. Le dimanche est jour de repos à Saint-Lazare ; mais les règlements veulent que les prisonnières demeurent dans les ateliers, où leur temps est occupé à de pieuses lectures. La Chivotte avait été pansée et on l’avait renvoyée au préau. Quand elle passa près de la belle Marton, elle lui dit :

 

– Tu as tort de te mettre contre moi, Marton, car cela te jouera un mauvais tour. Nous avons de rudes atouts dans notre jeu.

 

– Tu conviens donc que tu joues un jeu ? fit Marton.

 

– Eh bien ! oui, j’en conviens. Après ? fit-elle avec insolence.

 

– Alors, ce n’est pas moi qui dois avoir peur : c’est toi.

 

– Et pourquoi donc ?

 

– Parce que ton compte sera bien réglé quand tu sortiras d’ici.

 

– J’en sortirai plus tôt que tu ne penses, va ; et toi aussi, si tu veux être avec nous, il y a gras.

 

La belle Marton contint un geste de colère, sut conserver un air calme à sa physionomie et dit tranquillement :

 

– Eh bien… on verra…

 

Et, comme elles n’étaient pas dans le même atelier, bien que dans le même corridor, elle laissa la Chivotte dans l’espérance qu’elle allait retirer sa protection à Antoinette.

 

– On ne sait pas, se dit-elle. Avec des gens comme ça, il faut être malin.

 

Vanda faisait partie du même atelier que la belle Marton. Mais comme elles étaient assises sur des bancs différents, il leur fut impossible de causer jusqu’à l’heure du repas du soir.

 

Quant à Antoinette, elle était remontée dans sa pistole.

 

Or, le soir, vers huit heures, comme le médecin en chef de la prison rentrait après avoir passé l’après-midi en ville, un interne accourut tout effaré dans son cabinet.

 

– Monsieur, lui dit-il, le choléra est dans la prison.

 

– Le choléra ? dit le médecin d’un air incrédule.

 

– Oui.

 

– Avez-vous bien tout votre bon sens ?

 

– Venez, dit l’interne, venez, monsieur, vous en jugerez… Il y a aux pistoles une jeune fille qui est entrée il y a deux jours et qui se tord dans les convulsions.

 

Le docteur accompagna l’interne et trouva Antoinette qui se roulait sur son lit en poussant des cris. Sa face était déjà violacée, et ses mains et ses épaules commençaient à noircir. En outre, elle avait été prise de vomissements violents. Le docteur faillit partager l’opinion de l’interne ; mais, s’étant fait montrer la langue de la jeune malade et ayant aperçu des taches rouges à peu près semblables à des boutons de petite vérole, il s’écria :

 

– Ce n’est pas le choléra, mais une maladie indienne, dont il n’y a peut-être jamais eu d’exemple en Europe.

 

– Alors, dit l’interne, il y en aura deux. Car il y a une autre femme qui vient, en bas, dans une des salles de la prévention, de manifester les mêmes symptômes alarmants.

 

Le docteur, stupéfait, prit les deux mains d’Antoinette, la fit asseoir sur son séant, et se prit à l’examiner avec une attention pleine d’inquiétude.

 

XX

Tandis qu’Antoinette était atteinte de cette maladie singulière produite par les grains de poudre blanche et qui devait la faire conduire à l’infirmerie, sa lettre avait franchi les murs de Saint-Lazare, dans la poche d’Auguste. Qu’était-ce qu’Auguste ? On devine qu’un homme qui vient à Saint-Lazare visiter une femme du genre de Malvina ne peut appartenir qu’au rebut de la société.

 

Auguste était un garçon de vingt-huit ans, charpentier de son état, mais ne travaillant plus depuis longtemps et ayant fait à peu près tous les métiers, sauf un métier honorable. Cependant, jusque-là, il ne s’était point assis sur les bancs de la police correctionnelle, mais il avait dû son salut à plusieurs hasards heureux. La seule chose qui relevait un peu cet homme tombé dans la pire espèce, c’était cet amour même qui avait commencé par l’avilir. Auguste était un honnête ouvrier quand il avait connu Malvina. Cette femme avait su lui inspirer une de ces passions d’autant plus profondes qu’elles sont calmes et sans accès de fièvre. Elle avait acquis sur lui un empire absolu, et, le bien comme le mal, il le faisait sur un signe d’elle. Or, Malvina lui avait dit : « Tu porteras cette lettre rue de Surène, 21, et tu la remettras en mains propres à M. Agénor. » En présence des galères et même de l’échafaud, Auguste aurait rempli sa mission.

 

Il s’en alla donc, en quittant Saint-Lazare, tout droit rue de Surène. Ce nom d’Agénor ressemblait pour lui tellement à un nom de guerre, qu’il s’imagina que celui qui le portait était un homme comme lui, sans profession avérée, et qui devait être attaché par le cœur à quelque créature du genre de Malvina.

 

Aussi, lorsqu’il arriva à la porte du numéro 21 de la rue de Surène, fut-il un peu surpris de voir une maison de belle apparence, et où ne pouvaient guère demeurer des gens de son espèce. Il hésita donc un moment, puis il fit cette réflexion que peut-être Agénor était un palefrenier, car il y avait des écuries dans la cour. Donc, après avoir hésité un moment, il entra et demanda au concierge, qui était sur le seuil de sa loge :

 

– M. Agénor ?

 

La mise de maître Auguste ne prévenait pas en sa faveur ; il avait un gilet de velours, une grosse chaîne de chrysocale, une cravate à la Colin et une casquette. Aussi le concierge le toisa-t-il d’un air assez dédaigneux et lui répondit-il :

 

– Monsieur le baron Agénor de Morlux est en voyage.

 

À ce nom, à ce titre, Auguste recula un peu stupéfait.

 

– Excusez ! dit-il, rien que ça de chic !

 

– Que voulez-vous ? demanda le concierge d’un air soupçonneux.

 

– C’est pas possible ! reprit Auguste, faut que je me trompe. Est-ce que vous n’avez pas ici une autre personne du nom d’Agénor ?

 

– Mais non, dit le concierge, c’est bien M. le baron de Morlux qui répond à ce nom.

 

– C’est drôle ! murmura Auguste, comme se parlant à lui-même ; Malvina aurait dû me prévenir.

 

– Encore une fois, dit le concierge, que voulez-vous ?

 

– J’ai une lettre pour lui.

 

– Pour M. le baron ?

 

– Faut croire, puisque la lettre est adressée à M. Agénor, 21, rue de Surène.

 

– Eh bien ! laissez-la-moi.

 

– Ah ! mais non, dit Auguste, Malvina m’a bien recommandé de ne la remettre qu’en mains propres.

 

Le concierge regardait cet homme avec un étonnement soupçonneux.

 

– Qu’est-ce que Malvina ? dit-il enfin.

 

– C’est ma connaissance, une belle femme, dit Auguste avec orgueil.

 

– M. le baron ne doit pas connaître votre connaissance, fit le concierge avec dédain et jouant sur les mots.

 

– Je ne dis pas ; aussi cette lettre est une commission. C’est d’une autre femme qui, sans doute, est bien avec M. Agénor, et qui pour le moment est là-bas.

 

– Qu’est-ce que c’est que ça, là-bas !

 

– Saint-Lazare, donc ! fit-il.

 

– Mon garçon, dit sévèrement le concierge, vous êtes ici dans une maison honnête, et je vous prie de vous en aller avec ou sans votre lettre.

 

Mais Auguste eut un air si naïvement étonné que le concierge vit bien que sa pudeur était peine perdue.

 

– De quoi ? fit l’ancien charpentier, on me donne une commission, je la fais… il n’y a pas d’offense… et rien de malhonnête, il me semble.

 

– Je vous répète que M. Agénor de Morlux n’y est pas.

 

– C’est bon, je reviendrai.

 

– Il est en voyage…

 

– Quand sera-t-il de retour ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– Eh bien ! dit Auguste, je reviendrai tous les jours jusqu’à ce que je l’aie vu… Quand Malvina me donne une commission, c’est sacré !…

 

Et il partit sans avoir montré la lettre dont il était porteur, ce qui mit le comble à la stupéfaction du concierge, attendu que cette lettre avait la forme d’une boule de pain mâché. Auguste ne remarqua point, en sortant, un homme en veste d’écurie et en bonnet anglais qui fumait sa pipe sur le trottoir, comme un cocher du voisinage, et qui n’avait pas perdu un mot de sa conversation avec le concierge. Cet homme se mit à le suivre.

 

Au bout de la rue de Surène, Auguste prit le boulevard Malesherbes et s’en alla en faisant tourner sa canne à la manière des compagnons, sifflant l’air du Pied qui remue. Au coin de la rue et du boulevard, l’inconnu en veste d’écurie avisa un fiacre arrêté. Il y monta.

 

– Eh ! camarade, dit-il au cocher, tu vois bien ce gaillard-là ?

 

– Oui, dit le cocher, remarquant Auguste.

 

– Eh bien, je te prends à l’heure ; il s’agit de ne pas le perdre de vue une minute.

 

– C’est bien, répondit le cocher, plus flatté d’avoir à conduire un homme de sa profession exerçant dans les hautes sphères, c’est-à-dire un cocher de maison bourgeoise, que s’il avait été pris par un ministre ou un ambassadeur.

 

L’homme à la veste d’écurie baissa les stores rouges, et le fiacre se mit en route au trot de ses deux rosses, car Auguste marchait d’un bon pas. Le désappointement de celui-ci était grand. Outre qu’il n’avait pu s’acquitter de la mission que lui avait donnée Malvina, il se trouvait un peu dépaysé dans ce quartier aristocratique de la Madeleine, et, après avoir hésité un moment sur la route qu’il suivrait, il remonta le boulevard Malesherbes jusqu’à la caserne de la Pépinière. Il y a en face de cette caserne une sorte de cabaret moitié crémerie, moitié café, où se réunissent les domestiques du quartier. Auguste avait un cousin valet de chambre qui l’y avait plusieurs fois emmené. Moitié pour tuer le temps – car Auguste était fort désœuvré quand Malvina était sous clé –, moitié dans l’espoir d’y rencontrer son cousin, Auguste entra.

 

L’établissement était presque désert, et le billard, qui se trouvait dans le fond, chômait de joueurs. Auguste demanda un grog au vin, tira sa pipe de sa poche et s’informa si le valet de chambre Baptistin fréquentait toujours l’établissement. On lui répondit que Baptistin était à la campagne avec ses maîtres. Il but donc son grog, tira une pièce de quarante sous et il s’apprêtait à payer et à s’en aller, lorsque la porte s’ouvrit et livra passage à deux nouveaux consommateurs. L’un était le cocher de fiacre, l’autre l’homme à la veste d’écurie.

 

– Viens donc, mon vieux, disait ce dernier, que je te fasse un bésigue.

 

– Comme tu voudras, baron, répondit le cocher à qui, sans doute, son bourgeois avait fait un bout de leçon.

 

Tous deux ne parurent faire aucune attention à Auguste, qui, à ce titre de baron, s’était retourné curieusement. On apporta aux nouveaux venus du vin cacheté, un tapis et des cartes.

 

– À qui fera ? dit l’homme à la veste d’écurie.

 

– C’est toi, Agénor, répondit le cocher de fiacre. Auguste tourna une seconde fois la tête.

 

– Et le marquis ? fit le cocher de fiacre, comment va-t-il ?

 

– Il n’est plus marquis, il est vicomte. Il change de maître tous les huit jours. Ce n’est pas comme moi, qui suis chez Agénor depuis cinq ans tout à l’heure.

 

Auguste, à ces derniers mots, se fit une réflexion :

 

– Suis-je bête ! J’avais oublié qu’entre eux les domestiques se donnent les noms de leurs maîtres. La lettre que j’ai dans ma poche doit être pour ce gaillard-là. Et il se tourna tout à fait vers les deux joueurs.

 

 

Cependant Auguste était un garçon assez prudent, et avant de lier conversation avec les deux cochers, il écouta leur conversation.

 

– Alors tu es bien chez Agénor, baron ?

 

– C’est un bon garçon, et pas regardant. Avec lui, on a des profits sur tout. Je me fais mille écus par an sur les chevaux, les voitures et le fourrage.

 

– Tu es heureux, toi, murmura le cocher de fiacre. Nous crevons de faim, nous autres. On nous donne à présent deux sous de pourboire, sans se gêner.

 

– Et encore, reprit son interlocuteur, Agénor est souvent en voyage. Voici huit jours qu’il est parti. Je promène ses chevaux le matin et je n’ai plus rien à faire.

 

– Quelle chance !

 

L’homme à la veste d’écurie poussa un profond soupir.

 

– Tout ça, dit-il, ne fait pas le bonheur…

 

– Tu as des peines de cœur ? fit le cocher.

 

– Oh ! oui… et de fortes…

 

Auguste dressa de plus en plus l’oreille.

 

– Est-ce que ta particulière te rend malheureux ? dit encore le cocher.

 

– Elle ? non, la pauvre petite… c’est elle qui est malheureuse…

 

– Comment ça ?

 

– Elle est bloquée depuis trois jours…

 

– Où donc ?

 

– À Saint-Lazare.

 

– Qu’est-ce qu’elle a fait ?

 

– Est-ce que je le sais, moi ! Il paraît qu’elle avait de mauvaises connaissances… On a fait un vol dans sa maison… elle est accusée…

 

– Alors, elle est à la prévention ?

 

– Oui.

 

– Et tu ne peux pas la voir ?

 

– Ni lui écrire, ni avoir de ses nouvelles… J’en ai le cœur tout chaviré, vois-tu.

 

Auguste commençait à ne plus douter. Il se leva et s’approcha des deux cochers qui parurent le regarder avec étonnement.

 

– Dis donc, camarade, fit Auguste, est-ce que vous n’êtes pas au service de M. de Morlux ?

 

– Oui, mon ami.

 

– Où demeure-t-il donc ? continua Auguste toujours prudent.

 

– Rue de Surène, n° 21. Est-ce que vous avez affaire à lui ?

 

– Je voudrais être palefrenier, dit Auguste à tout hasard : on m’a dit qu’il y avait une place vacante chez lui.

 

– C’est moi que ça regarde, mon garçon. Venez me voir demain matin, et si vous savez travailler, nous nous arrangerons.

 

– À quelle heure ?

 

– Entre neuf et dix, si ça vous va. Voulez-vous prendre un verre de vin ?

 

– Ce n’est pas de refus, dit Auguste, qui vint s’asseoir à la même table. L’homme à la veste d’écurie continua en s’adressant au cocher de fiacre :

 

– Elle a une amie qui est bloquée comme elle, mais par ordre du préfet de police. Celle-là on peut la voir. J’ai envie, jeudi prochain, d’aller la demander au parloir. C’est une bonne fille, Malvina, peut-être bien qu’elle aura vu Antoinette et pourra me donner de ses nouvelles.

 

Cette fois, Auguste ne douta plus.

 

– Pardon, camarade, dit-il, vous connaissez Malvina ?

 

– Mais oui, mon garçon. Pourquoi ?

 

– Malvina, de la rue des Filles-Dieu ?

 

– Justement, l’amie d’Antoinette.

 

– Je ne connais pas Antoinette, dit Auguste, et je ne lui ai jamais entendu parler d’elle. Mais peut-être bien que cette Antoinette est une amie de Marton la Belle.

 

– Les deux doigts de la main, mon cher garçon…

 

– Alors, c’est bien ça.

 

– Voyons ! fit le cocher avec un air de curiosité naïve, pourquoi me demandez-vous cela ?

 

– Laissez-moi vous faire encore une question et je vous répondrai. Comment Antoinette vous appelle-t-elle ?

 

– Agénor donc. Vous savez, puisque vous êtes palefrenier, que nous nous donnons toujours entre nous le nom de nos maîtres.

 

– Je ne suis pas palefrenier, mais je vois bien que la commission est pour vous.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Je suis Auguste, vous savez !

 

– L’Auguste de Malvina ? fit le cocher qui joua une surprise joyeuse.

 

– Oui, moi-même. Et je viens de là-bas !

 

– Ah ! si vous aviez vu Antoinette !

 

– Non, dit Auguste ; mais j’ai une lettre pour vous.

 

Et il tira la boulette de sa poche, et la tendit à celui qu’il croyait être le véritable Agénor… Mais l’empressement que ce dernier mit à allonger la main fit réfléchir Auguste.

 

– Non, non, dit-il ; pas ici.

 

Et il remit la boulette dans sa poche.

 

– Que fais-tu donc ? fit l’homme à la veste d’écurie d’un ton d’humeur.

 

– Vous m’excuserez, dit Auguste, mais j’ai fait une promesse à Malvina, et quand je promets quelque chose à Malvina, voyez-vous, c’est sacré !

 

– Que lui as-tu donc promis, imbécile ?

 

– De remettre cette lettre en mains propres à un homme qui s’appellerait Agénor.

 

– C’est moi.

 

– Et qui demeurerait rue de Surène, 21.

 

– Tu veux donc me faire revenir rue de Surène ?

 

– Mais oui.

 

– Comme tu voudras, dit le faux Agénor avec calme. Nous allons y aller. Mais, auparavant, buvons un coup.

 

Et le faux Agénor demanda une seconde bouteille. Cela acheva de donner de la défiance à Auguste. Mais ce fut bien pis quand le cocher de fiacre se leva et dit :

 

– Voici qu’il est tout à l’heure nuit, et je n’ai pas encore étrenné. Bonsoir la compagnie…

 

Le départ du cocher arrangeait sans doute le faux Agénor, car il se contenta de lui tendre la main et le laissa partir, demeurant en tête à tête avec Auguste. Mais celui-ci se leva à son tour :

 

– Si vous voulez votre lettre, camarade, dit-il, allons rue de Surène, car je ne veux pas mourir dans ce quartier.

 

– Tu es bien pressé…

 

– Faut que vous ne le soyez guère, vous, répondit Auguste, de lire la lettre de votre connaissance.

 

– Eh bien ! allons, dit le faux Agénor, qui jeta cent sous sur la table pour payer.

 

Auguste le suivit hors du cabaret.

 

– Quand je me mettrais à courir, dit le faux Agénor, cela ne m’avancerait pas beaucoup. Veux-tu faire un crochet de cinquante pas ? J’ai deux mots à dire à un camarade, dans la rue, de l’autre côté du boulevard.

 

– Allons ! dit Auguste.

 

– Tu vas voir que je suis bien ce que je t’ai dit, reprit l’homme à la veste d’écurie, chemin faisant.

 

Et il le conduisit jusqu’à la porte de l’hôtel du vicomte Karle de Morlux, qui, on le sait, demeurait rue de la Pépinière. L’hôtel était situé entre cour et jardin.

 

– Nous sommes ici chez M. le vicomte, l’oncle de mon patron, dit-il en entrant le premier sous la porte cochère.

 

On avait déjà vu, sans doute, cet homme entrer, car le suisse lui fit un signe de tête amical.

 

– Je monte un instant chez M. le vicomte, lui dit le faux Agénor. Voulez-vous me garder ce jeune homme, qui est un camarade ?

 

– Volontiers, dit le suisse, qui avança un siège à Auguste.

 

Le faux Agénor traversa la cour et disparut sous la marquise. Il n’y avait pas dix minutes que le jeune homme était installé chez le suisse, que le facteur entra et jeta un paquet de lettres et de journaux sur la table et dit :

 

– Pour M. le vicomte de Morlux.

 

Auguste fut obligé de s’avouer que sa nouvelle connaissance ne lui avait pas menti.

 

Pendant ce temps, le faux Agénor montait chez le vicomte de Morlux et entrait comme une bombe dans son cabinet.

 

– Eh bien ! fit le vicomte en se levant et reconnaissant maître Timoléon dans l’homme à la veste d’écurie, qu’y a-t-il ?

 

– Des nouvelles de la petite, monsieur.

 

– Comment ! des nouvelles ?

 

– Oui ! une lettre adressée à M. Agénor.

 

– Eh bien ! où est-elle cette lettre ?

 

– Ah ! dit Timoléon, nous ne la tenons pas encore.

 

Et il raconta succinctement ce qui venait de se passer, comment il avait abordé Auguste, et comment, au dernier moment, celui-ci s’était méfié.

 

– Rien n’est plus simple, dit le vicomte, je vais vous donner mon valet de chambre et il vous accompagnera rue de Surène, de cette façon cet homme vous trouvera installé chez mon neveu, dont j’ai les clés.

 

Le vicomte sonna, son valet de chambre accourut et reçut des ordres. Timoléon redescendit avec lui chez le suisse. Mais chose bizarre ! Auguste n’y était plus.

 

– Où est-il donc ? demanda Timoléon en entrant.

 

– Je ne sais pas, répondit le suisse, il s’était approché de la croisée et regardait dans la rue. Tout à coup il s’est écrié :

 

« – Mon oncle ! c’est mon oncle !

 

« Et il est sorti, en courant comme un fou, avant que nous ayons songé à le retenir.

 

Timoléon laissa échapper un juron et se précipita au-dehors de l’hôtel ; mais il eut beau regarder dans tous les sens, Auguste avait disparu.

 

XXI

Que s’est-il passé ? C’est ce que nous allons expliquer en deux mots.

 

Une fois Vanda à Saint-Lazare, Rocambole ne s’était pas endormi. Il avait fait surveiller par Noël la rue de l’Université, c’est-à-dire l’hôtel de M. le baron Philippe de Morlux, et la rue de la Pépinière, où demeurait le vicomte Karle, par un autre homme à lui. Or, cet homme n’était autre que Jean le Boucher, ce malheureux qui remplissait au bagne les terribles et odieuses fonctions d’exécuteur des hautes œuvres, et que Rocambole avait arraché à son horrible métier pour le rendre au grand air de la liberté.

 

Jean était devenu pour Rocambole un véritable esclave. Sur un signe de lui, il se fût précipité dans les flammes. Cet homme, avant sa condamnation, était garçon d’abattoir. Brutal et sauvage, il n’était cependant ni méchant, ni cruel ; il avait même les instincts de famille assez développés, et il avait été longtemps le soutien de sa sœur, une pauvre veuve, mère de six enfants, que son mari avait laissée dans une profonde misère. L’aîné de ses enfants avait quinze ans quand le malheureux s’assit sur les bancs de la cour d’assises. Son oncle avait toujours été bon pour lui ; il lui avait acheté des vêtements l’hiver et donné du pain en toute saison.

 

L’enfant avait gardé un bon souvenir de lui, et il avait bien pleuré le jour où son oncle partit pour le bagne ; il y avait de cela treize ans. L’enfant était devenu un homme, et l’homme avait mal tourné, et il répondait au nom d’Auguste. C’était ce garçon qui se vantait de l’amour de Malvina et se trouvait porteur de la lettre adressée par Antoinette à Agénor.

 

Quand Jean le Boucher avait été libéré, il était revenu à Paris. C’est à Paris que le forçat en rupture de ban revient toujours – non qu’il y soit plus en sûreté qu’ailleurs, car la police parisienne est admirable, mais parce que, à Paris, il n’a à compter qu’avec elle. En province, le forçat évadé ou libéré a pour ennemie la société tout entière ; ce n’est qu’à Paris qu’il peut cacher son identité. Donc, Jean le Boucher était revenu à Paris, et il s’était mis en quête de sa pauvre sœur.

 

Sa sœur était morte ; ses enfants étaient dispersés un peu partout. Le seul qu’il aurait pu reconnaître était Auguste, et Auguste avait disparu. Le bagne, la douleur, la honte avaient bien changé le garçon boucher. Ses cheveux étaient devenus blancs et son dos voûté ; et cependant, tandis qu’il arpentait le trottoir opposé à l’hôtel de M. de Morlux, Auguste, qui avait distraitement appuyé son front contre la fenêtre de la loge du suisse, le reconnut. Il le reconnut moins à son visage qu’à sa stature herculéenne et à un certain balancement dans sa démarche, dont même au bagne il n’avait pu se défaire.

 

Aussi s’élança-t-il hors de la loge, oubliant pourquoi il s’y trouvait, et se mit-il à la poursuite de Jean le Boucher. Celui-ci allait de la rue de Courcelles au boulevard Malesherbes et revenait, ayant bien soin de regarder quiconque entrait dans l’hôtel de Morlux.

 

Cependant, Timoléon et Auguste avaient pu y pénétrer sans attirer son attention ; mais cela tenait à cette circonstance que Rocambole lui avait donné pour consigne d’observer Timoléon et qu’il n’avait pas reconnu, sous son déguisement d’homme d’écurie, l’agent de l’ancienne police. Pourtant, Jean le Boucher était payé pour reconnaître Timoléon, car c’était ce dernier qui l’avait arrêté autrefois, quelques heures après la perpétration de son crime.

 

Auguste courut donc après lui et lui sauta au cou en disant :

 

– Mon oncle ! mon bon oncle !

 

Le forçat se retourna d’un air hébété ; mais, de même que l’enfant avait reconnu l’homme, l’homme avait reconnu l’enfant.

 

– Auguste ! dit-il en le prenant dans ses bras.

 

– Mon oncle ! mon oncle ! répéta le jeune homme.

 

– Tais-toi, malheureux ! dit Jean à voix basse ; tu veux donc éveiller l’attention de la rousse !

 

Ce mot fit tressaillir Auguste, qui comprit aussitôt que le forçat était non point libéré, mais en rupture de ban. Jean regardait son neveu avec une naïve admiration.

 

– Comme te voilà grandi ! disait-il. Tu es un homme… tu as de la barbe…

 

– Ah ! c’est qu’il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mon oncle…

 

Jean soupira, puis leva les yeux au ciel d’un air sombre…

 

– Oh ! oui… longtemps… dit-il.

 

Ce fut un épanchement mutuel de quelques minutes. Jean parla de sa pauvre sœur. Auguste baissa la tête quand son oncle lui demanda ce qu’il faisait. Mais, comme Jean paraissait comprendre que son neveu était devenu voleur, Auguste s’écria :

 

– Oh ! pas ça, mon oncle, pas ça ! Je suis feignant ; mais je ne suis pas voleur.

 

– À la bonne heure ! dit Jean. Où demeures-tu ? Veux-tu venir souper avec moi, ce soir ? Nous parlerons de ta mère et des petites… J’ai un garni à la Villette, chez des amis… Ils ne me trahiront pas…

 

– Venez chez moi, mon oncle, dit Auguste. Je loge rue de Cléry.

 

– Ah ! non, dit Jean. Je ne me risque pas dans l’intérieur de Paris. C’est trop chanceux !

 

– Vous y êtes pourtant, aujourd’hui…

 

– C’est vrai, mais je vais te dire… j’ai une consigne… C’est le maître qui m’a mis ici.

 

– Quel maître ! fit Auguste étonné.

 

– Celui à qui je dois la liberté, murmura Jean, qui ôta respectueusement son chapeau.

 

– Et que faites-vous ici, mon oncle ? demanda le jeune homme avec curiosité.

 

– Je veille à ce que quelqu’un que je guette n’entre pas dans cette maison.

 

Et il désignait l’hôtel de Morlux. Auguste tressaillit.

 

– Mais j’en sors, moi, dit-il.

 

– Tu y connais donc quelqu’un ?

 

– Oui. C’est-à-dire qu’un cocher, le cocher d’un baron, qui s’appelle M. de Morlux, m’y a conduit et m’a laissé chez le concierge en me priant de l’attendre.

 

– Et comment connais-tu cet homme, et qu’est-ce que tu lui voulais ? demanda vivement Jean le Boucher.

 

– Ah ! dame ! Je vais vous dire la chose, mon oncle, et peut-être bien que vous me donnerez un bon conseil, car je suis bien embarrassé…

 

Alors Auguste raconta en vingt mots son aventure avec le prétendu cocher, et l’histoire du billet qui venait de Saint-Lazare. Jean écoutait haletant. Quand Auguste eut fini, Jean s’écria :

 

– À moins que le maître ne se trompe – et le maître ne se trompe jamais ! –, l’homme à qui tu as eu affaire est Timoléon.

 

– Qu’est-ce que Timoléon ?

 

– Le brigand qui m’a arrêté et fait conduire au bagne.

 

– Alors, vous croyez que ce billet n’est pas pour lui ?

 

– Non, non, dit Jean le Boucher. Viens avec moi, et filons !…

 

Il le prit par le bras et l’emmena au pas de course dans la direction du faubourg Saint-Honoré. Auguste avait peine à le suivre.

 

Au coin de la rue de la Pépinière et du faubourg Saint-Honoré, il y a un hôtel meublé de médiocre apparence. Jean poussa son neveu dans l’allée étroite de cet hôtel, et lui dit :

 

– Viens ! Viens !

 

Il le fit monter au second étage, frappa deux coups à une porte qui portait le n° 13, tourna la clef qui se trouvait en dehors et entra, poussant toujours son neveu devant lui.

 

Un homme était assis dans cette chambre auprès de la fenêtre. Cet homme, boutonné militairement et tout vêtu de noir, avait un air calme et froid. C’était le major Avatar, qui avait établi là son observatoire.

 

– Maître, dit vivement Jean le Boucher, voici des nouvelles de Saint-Lazare, et c’est un grand miracle qu’elles ne soient point tombées aux mains de Timoléon.

 

Et sur ces mots, il raconta l’histoire que venait de lui dire son neveu.

 

– Voyons la lettre ? dit froidement le major. Mais Auguste était entêté :

 

– Oh ! non pas, dit-il, à moins que vous ne me prouviez que vous êtes M. Agénor.

 

Mais Jean haussa les épaules ; puis il se mit à genoux devant le major et dit à son neveu :

 

– Regarde ! cet homme est le maître… et tu dois lui obéir comme je lui obéis moi-même.

 

En même temps, le major attacha sur Auguste ce regard fascinateur avec lequel, à de certaines heures, le forçat Cent dix-sept avait vu courber le bagne tout entier comme un seul homme. Et Auguste se sentit dominé, et il balbutia quelques mots d’excuse.

 

– Montrez-moi cette lettre, mon ami, dit le major avec douceur.

 

Auguste se sentit dominé. Il tira la boulette de sa poche et la tendit à celui que son oncle appelait le maître. Rocambole la prit, la déroula en homme pour qui les prisons n’ont pas de mystères, et, s’accoudant à la table qui se trouvait près de lui, il se mit à la lire tranquillement. Cette lecture dura environ vingt minutes.

 

Puis le major prit une plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Quand ce fut fini, il roula la seconde lettre absolument comme l’autre l’était tout à l’heure, en fit une boulette exactement semblable et dit à Auguste :

 

– Voilà celle qu’il faut porter rue de Surène à celui qui prétend être M. Agénor.

 

XXII

Jean le Boucher et son neveu avaient regardé Rocambole avec un étonnement profond. Ce dernier crut devoir leur donner une explication sommaire de sa conduite : et ce fut à Auguste qu’il s’adressa :

 

– Mon garçon, dit-il, la lettre dont tu étais porteur, et que voici, était adressée non point au cocher de M. le baron Agénor de Morlux, mais à M. Agénor lui-même. Cela te paraît singulier, n’est-ce pas ? qu’un homme qui est baron, qui a des chevaux et habite une belle maison dans un quartier comme celui-ci ait des relations avec une femme détenue à Saint-Lazare ? Mais lorsque je t’aurai dit que cette femme est une jeune fille honnête, mais sans le sou, que M. Agénor aime et veut épouser et que la famille de M. Agénor, c’est-à-dire son oncle qui demeure rue de la Pépinière, l’a fait enfermer pour empêcher le mariage, tu comprendras, n’est-ce pas ?

 

– Parfaitement, répondit Auguste.

 

– La vraie lettre arrivera à l’adresse de M. Agénor, poursuivit Rocambole.

 

– Et… celle-là ?

 

– Celle-là est destinée à tromper la famille. Comprends-tu encore ?

 

– Mais, dit Auguste qui ne manquait pas d’intelligence, ce ne peut pas être la même écriture…

 

Un fin sourire passa sur les lèvres de Rocambole.

 

– Sais-tu écrire ? dit-il.

 

– Oui, monsieur.

 

– Eh bien, écris-moi là, sur cette feuille de papier, ce que tu voudras… Et il tendit la plume à Auguste. Celui-ci écrivit : J’aime Malvina, et il signa : Auguste, pour la vie.

 

Rocambole reprit la plume et écrivit au-dessous : J’aime Malvina, Auguste pour la vie.

 

Auguste eut un cri d’étonnement.

 

– Vous avez mon écriture ! dit-il.

 

– J’ai toutes les écritures, répliqua Rocambole, et cela m’a coûté cher autrefois. Dieu te préserve d’un pareil talent, mon garçon. Seulement, après m’en être servi pour le mal, je tâche de l’utiliser pour faire le bien. Maintenant, ne perdons pas de temps…

 

– Que faut-il faire ? demanda Auguste, fasciné par le regard persuasif de Rocambole.

 

– Écoute bien. C’est rue de Surène que demeure M. Agénor, à l’entresol, la porte à droite. Tu vas y aller ; si ce que je présume arrive, tu y trouveras installé dans l’appartement le prétendu cocher, et tu lui remettras ta lettre en t’excusant de ta défiance.

 

– Est-ce tout ?

 

– Non. Tu diras à cet homme que, s’il veut écrire à Antoinette, tu te chargeras volontiers de sa lettre, qui lui arrivera par l’entremise de Malvina.

 

– Je comprends le tour. Quand j’aurai la lettre, je vous l’apporterai.

 

– C’est parfait, dit Rocambole, et tu n’as pas l’esprit bouché comme ton oncle.

 

L’ancien forçat tira cinq louis de sa poche et les tendit à Auguste.

 

– Voilà, dit-il, pour boire à notre santé, mon garçon. Auguste fit un geste de refus ; mais son oncle lui dit sévèrement :

 

– Prends, mon garçon ; quand le maître veut, il faut obéir. Auguste prit les cinq louis et fit un pas vers la porte. Rocambole le retint.

 

– Où demeures-tu ? lui dit-il.

 

– Rue de Cléry.

 

– Seul ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Tu diras à ce prétendu cocher que tu ne peux pas retourner à Saint-Lazare avant jeudi, et que, par conséquent, il n’a pas besoin de se presser pour écrire sa lettre. Donc, tu lui donneras rendez-vous mercredi soir dans un cabaret quelconque.

 

– C’est bon, dit Auguste, je lui indiquerai le Veau-qui-tète, faubourg Saint-Martin.

 

Et il s’en alla. Mais Jean le Boucher courut après lui, dans l’escalier :

 

– Mais où te verrai-je, moi, petit ? lui dit-il.

 

– Où vous voudrez, mon oncle.

 

– Viens souper avec moi ce soir.

 

– À la Villette ?

 

– Oui, rue de la Goutte-d’Or, chez le marchand de vin qui fait le coin. À neuf heures, si tu veux ?

 

– J’y serai, dit Auguste, qui embrassa son oncle et courut à la rue de Surène.

 

Les renseignements que lui avait donnés Rocambole étaient trop précis pour qu’il eût besoin, cette fois, de s’adresser au concierge. D’ailleurs, le concierge était monté dans un autre escalier pour distribuer les lettres que le facteur venait d’apporter.

 

Auguste passa à la porte de droite, à l’entresol. Ce fut le faux Agénor lui-même qui vint ouvrir.

 

– Eh bien ! dit-il en voyant entrer le jeune homme, tu conviendras, mon camarade, que tu es un drôle de pistolet.

 

– Excusez-moi, dit Auguste, mais comme je vous attendais là-bas, rue de la Pépinière, j’ai vu passer mon oncle et j’ai couru après lui pour lui demander dix balles, autrement dit deux pièces de cent sous.

 

– Tu as donc un oncle, toi ? fit Timoléon toujours affublé de sa veste d’écurie et introduisant Auguste dans l’intérieur de l’appartement.

 

– Oui, le père La Ribotte, un marchand des quatre-saisons, un bien bon homme, le propre frère de ma défunte mère, répondit Auguste.

 

– Veux-tu boire un verre de vin du patron ?

 

– Volontiers.

 

Timoléon fit entrer Auguste dans la salle à manger de garçon d’Agénor, où le valet de chambre de M. de Morlux était installé bien tranquillement dans un fauteuil et buvait du madère.

 

Auguste s’installa et tira la boulette de sa poche.

 

– Voilà votre lettre, dit-il à Timoléon.

 

Celui-ci la prit, la déplia et se mit à la lire attentivement.

 

– Pauvre petite ! dit-il en feignant un profond chagrin.

 

– Si vous voulez lui répondre, dit Auguste, on se chargera de la commission.

 

– Ce n’est pas de refus. Où demeures-tu ?

 

– Oh ! je ne suis jamais au nid, répondit Auguste ; mais vous me trouverez tous les soirs au Veau-qui-tète, faubourg Saint-Martin.

 

– Eh bien ! j’irai t’y dire bonjour, demain ou après.

 

Auguste but un verre de madère, serra la main du faux Agénor et s’en alla.

 

Mais comme il était dans l’escalier, Timoléon quitta la salle à manger, traversa le salon, ouvrit une des croisées qui donnent sur la rue et fit entendre un coup de sifflet.

 

À ce bruit, un commissionnaire, qui paraissait dormir sur son crochet, leva la tête. Timoléon lui fit un signe rapide.

 

Dix minutes après, l’homme de l’ancienne police retournait chez M. de Morlux.

 

– Voici la lettre, dit-il.

 

Et il la plaça sous les yeux du vicomte Karle.

 

Cette lettre était un résumé succinct de celle d’Antoinette, avec cette simple différence que la jeune fille, s’adressant à Agénor pour qu’il lui fît obtenir sa liberté, prétendait être la victime d’une erreur, d’une ressemblance étonnante, et ne paraissait même pas soupçonner qu’elle eût de véritables ennemis.

 

Rocambole, en écrivant dans ce sens, avait voulu rassurer M. de Morlux et endormir sa vigilance.

 

– Voilà qui est parfait, dit le vicomte.

 

– Cependant, reprit Timoléon, j’ai fait suivre le jeune homme par un de nos hommes, déguisé en commissionnaire.

 

– Pourquoi donc ? dit le vicomte.

 

– Parce que nous sommes passés par-dessous jambe, vous et moi, monseigneur, répondit tranquillement Timoléon.

 

Ces paroles, prononcées avec un accent d’ironie, furent un coup de tonnerre.

 

– Que voulez-vous dire ? s’écria M. de Morlux.

 

– Une chose bien simple, répondit Timoléon. La lettre que vous venez de lire n’a pas été écrite par Antoinette.

 

– Oh ! je garantis le contraire, fit le vicomte en prenant dans un tiroir de son secrétaire la lettre qu’Antoinette avait écrite à Agénor quelques jours auparavant. Comparez… c’est bien la même écriture.

 

– L’écriture est habilement imitée et, après moi, il n’y a qu’un seul homme qui soit capable d’un pareil tour de force.

 

– Et… cet homme ?

 

– Il s’appelle Rocambole, répliqua Timoléon. Je craignais qu’il ne se mêlât de nos affaires, maintenant, j’en suis sûr, et je vous déclare, monsieur le vicomte, que notre cause est à peu près désespérée.

 

– Vous êtes fou ! dit Karle de Morlux.

 

– Écoutez, reprit Timoléon ; si d’ici ce soir je n’ai pas trouvé un moyen de renvoyer Rocambole au bagne, nous sommes perdus.

 

Le vicomte regardait Timoléon et se laissait gagner par cette terreur inquiète qui semblait s’être emparée de son complice. Celui-ci continua :

 

– Moi, je ne puis rien… ou presque rien… Vous pouvez tout, vous.

 

– Moi ?

 

– Oui. Les portes s’ouvrent devant vous, et si demain vous allez dire au chef de la sûreté générale : « Je sais où est le forçat évadé Rocambole », on vous donnera une escouade de sergents de ville, et vous le ferez arrêter séance tenante. Alors nous serons sauvés… Sinon…

 

– Mais où est-il, cet homme ?

 

– Je ne le sais pas, mais peut-être le saurai-je ce soir ! Aussi est-ce pour cela que j’ai fait suivre ce jeune homme.

 

Et Timoléon ajouta :

 

– Voulez-vous que je vous prouve que ce n’est pas Antoinette qui a écrit cette lettre ?

 

– Oui, dit M. de Morlux.

 

– Eh bien ! écoutez…

 

Et Timoléon reprit la lettre sur le bureau.

 

XXIII

– Monsieur, reprit Timoléon, le jeune homme qu’on appelle Auguste était porteur, il y a une heure, d’une lettre véritablement écrite par Antoinette.

 

– Et ce n’est pas celle-là ?

 

– Non. Pourtant, les deux boulettes étaient de la même grosseur. Que s’est-il passé ? Je vais vous le dire. Tandis que j’étais ici, Auguste m’attendait en bas, chez le suisse. Tout à coup, il s’est élancé hors de la loge en disant : « Mon oncle ! c’est mon oncle ! » Je suis descendu, le suisse m’a raconté cela ; j’ai regardé à droite et à gauche, la rue était veuve de mon jeune homme. Néanmoins, votre valet de chambre et moi, nous nous rendions rue de Surène, lorsqu’un de mes agents, à qui j’avais donné rendez-vous, est accouru à moi tout essoufflé en me disant :

 

– Ah ! patron, quel malheur que la police ne vous emploie plus !

 

– Pourquoi donc ?

 

– Nous aurions touché une belle prime, allez ! J’aurais pu, il y a cinq minutes, arrêter Jean le Boucher : vous savez ?

 

– Et tu ne l’as pas fait ? dis-je en tressaillant.

 

– Pour quoi faire, puisque ça ne vous regarde plus ? m’a-t-il répondu.

 

– Mais qu’est-ce que Jean le Boucher ? demanda M. de Morlux. Pour toute réponse, Timoléon tira de sa poche un numéro de La Gazette des Tribunaux, vieux de six mois, et le mit sous les yeux de M. de Morlux. L’évasion surprenante de Rocambole et de ses trois compagnons s’y trouvait relatée tout au long.

 

– Eh bien ? fit encore le vicomte.

 

– Jean le Boucher, dit Timoléon, est un des quatre.

 

– Ah ! fort bien.

 

– J’ai demandé alors des détails à mon agent, qui m’a dépeint l’homme qui accompagnait le forçat évadé, et je n’ai pu me tromper au signalement. Cet homme n’est autre qu’Auguste qui, trois quarts d’heure après, est venu me remettre la lettre d’un air dégagé et confiant qui m’a confirmé dans tous mes soupçons.

 

– Mais enfin, dit M. de Morlux, parce qu’un forçat évadé en même temps que ce Rocambole, que vous paraissez tant redouter, se trouve dans la rue et cause avec un autre homme dont le signalement répond à celui du messager de Saint-Lazare, est-ce une raison pour en tirer de telles conclusions ?…

 

– Je vous prouverai tout à l’heure que je ne me trompe pas. J’ai mis mon agent, qui était déguisé en commissionnaire, dans la rue de Surène, et je suis monté dans l’appartement de M. Agénor. Je n’avais encore que de vagues soupçons. Auguste est venu et m’a remis la lettre. Quand il fut parti, j’ai fait signe à mon agent, qui, maintenant, ne le perdra plus de vue.

 

– Et puis ?

 

– Tenez ! regardez la lettre ; voyez-vous un mot effacé au bas de cette page ?

 

– Oui.

 

– C’est moi qui l’ai effacé.

 

– Pourquoi ?

 

– La lettre véritable, celle qui ne nous est point parvenue, a dû être écrite hier soir, ou au plus tard ce matin. Il n’y a pas plus d’une heure, et il est nuit, que celle-ci est écrite. Je vais vous le démontrer.

 

Il plaça la première lettre d’Antoinette à côté de celle que lui avait remise Auguste et continua :

 

– Tenez, voyez-vous, toutes deux sont à l’encre noire et cette encre est de même couleur, n’est-ce pas ?

 

– Sans doute.

 

Timoléon tira un flacon de sa poche.

 

– Regardez bien, dit-il.

 

Et il versa quelques gouttes d’un liquide jaunâtre sur la première lettre, puis il l’étendit avec le doigt et l’écriture reparut au-dessous, nette et lisible comme auparavant.

 

– Après ? dit M. de Morlux.

 

– Il faut trois ou quatre heures, au moins, pour que l’encre soit inattaquable à cet acide. Si la lettre que voici était seulement écrite depuis ce matin, ce que vous allez voir n’arriverait pas.

 

Et il versa trois autres gouttes du liquide contenu dans le flacon sur la lettre apocryphe. Aussitôt l’écriture s’effaça.

 

– Il y a un verso, ajouta Timoléon. Attendons à demain, et vous verrez que mon acide sera devenu impuissant.

 

– Eh bien ! demanda le vicomte, qui commençait à comprendre, quelle conclusion tirez-vous de tout cela ?

 

– Une conclusion bien simple, reprit Timoléon. Auguste a rencontré Jean le Boucher : celui-ci est un agent de Rocambole, la chose est certaine. Jean a emmené Auguste je ne sais où, mais dans un endroit où se trouvait Rocambole. Celui-ci a supprimé la vraie lettre et écrit celle-là.

 

– Mais cet homme est très dangereux ! s’écria Karle de Morlux.

 

– Monsieur, répondit Timoléon avec un calme effrayant, si Rocambole ne rentre pas au bagne, c’est vous qui irez. Moi, je crèverai d’un coup de couteau, un soir, et votre neveu épousera tranquillement Antoinette, à qui il rendra la fortune que votre père et vous avez volée à sa mère.

 

– Mais il ira au bagne, dit M. Karle de Morlux, qui était un homme de sang-froid et de résolution.

 

– Si nous avons un peu de chance, dit Timoléon, et que la police ne flâne pas, si Rocambole est pincé avant demain soir, tout ira bien.

 

– Je vais courir à la préfecture.

 

– Oh ! pas encore… Si vous dérangiez la police en pure perte une première fois, elle ne vous croirait pas une seconde. Il faut d’abord savoir où est Rocambole.

 

– Comment le savoir ?

 

– Par Auguste, que mon homme déguisé en commissionnaire ne va plus quitter.

 

– Mais quand verrez-vous cet homme ?

 

– Je ne sais pas. En attendant, il faut que je sorte d’ici et que nul ne me voie, car, vous pensez bien, ajouta Timoléon, que si Jean le Boucher flânait par ici, c’est qu’il surveillait votre hôtel.

 

Le vicomte ouvrit la fenêtre de son cabinet de travail qui donnait sur le jardin et les derrières de l’hôtel.

 

– Par là, dit-il ; ce mur donne sur le boulevard Haussmann… on vous donnera une échelle.

 

– Non, dit Timoléon, le moyen est mauvais.

 

– Vous trouvez ?

 

– Le boulevard est trop fréquenté. Qu’un sergent de ville me voie sauter sur le boulevard, et l’on m’arrête, et je vais en prison, et pendant que je serai sous clé, Rocambole triomphera. Il y a un moyen qui vaut mieux.

 

– Lequel ?

 

– Vous allez dîner à votre cercle ?

 

– Sans doute.

 

– Je vais remplacer un de vos domestiques. Au lieu de sortir en coupé, vous sortirez en phaéton, et, ce soir, vous rentrerez avec un seul laquais derrière vous.

 

– Et vous croyez qu’on ne vous reconnaîtra pas ?

 

– Rocambole seul pourrait me reconnaître.

 

– Comme vous voudrez, dit M. de Morlux, qui fit sa toilette et s’apprêta à sortir.

 

Quelques minutes après, le phaéton de M. le vicomte Karle de Morlux descendait le boulevard Malesherbes au grand trot de ses deux chevaux irlandais. Timoléon avait regardé de droite et de gauche, et n’avait rien vu de suspect dans la rue. M. de Morlux était membre de plusieurs cercles, et faisait partie du club des Asperges, qui était celui de son neveu, mais il y allait rarement.

 

Seulement, comme l’entrée de cet établissement est sur le boulevard, et que l’encombrement des voitures est grand en cet endroit, il pensa que mieux valait se débarrasser là de Timoléon.

 

S’étant retourné vers lui un peu avant la porte du club, il lui dit en allemand :

 

– Je passerai la nuit au cercle, si vous avez quelque chose à me dire, vous viendrez me demander.

 

– C’est convenu, répondit Timoléon.

 

Mais, au moment où le phaéton de M. de Morlux arrivait devant la porte cochère du club, et tandis que celui-ci, passant les rênes, s’apprêtait à descendre, Timoléon lui serra vivement le bras.

 

– Qu’est-ce ? fit M. de Morlux.

 

– Regardez…

 

Un petit coupé de garçon s’arrêtait pareillement devant la porte et un homme en sortait.

 

– Voyez cet homme… dit encore Timoléon.

 

– Eh bien ?

 

– C’est LUI !…

 

– Qui donc ? fit le vicomte étonné.

 

– Notre ennemi… Rocambole !

 

Et Timoléon sauta lestement à terre et disparut dans la foule, laissant M. de Morlux abasourdi. Ce dernier n’avait fait qu’entrevoir le major Avatar, qui venait tranquillement dîner au club des Asperges, mais son visage lui resta gravé dans la mémoire.

 

Le vicomte entra dans la salle à manger. Le major y était déjà. Il causait tranquillement avec le marquis de B…, un de ses parrains, on s’en souvient, et il regarda le vicomte, lorsqu’il entra, avec une si parfaite indifférence que celui-ci se dit aussitôt :

 

– Timoléon a la berlue.

 

Les membres du club étaient nombreux à table. Le major eut les honneurs de la conversation. Il était en veine de conter et il décrivit le Caucase en homme qui, réellement, y a passé dix ans prisonnier. M. de Morlux le regarda attentivement, et cet examen ne faisait qu’affermir sa conviction que Timoléon s’était trompé.

 

Après le dîner, M. de Morlux prit à part M. de B… qu’il tutoyait.

 

– Quel est donc ce brillant causeur ?

 

– C’est une recrue, dit M. de B…, le major Avatar, un Russe doublé d’indien.

 

– Tu le connais beaucoup ?

 

– Parbleu ! c’est moi qui l’ai présenté ici. J’ai passé six semaines autrefois sous le toit de la maison qui l’a vu naître.

 

Cette réponse acheva de détruire dans l’esprit du vicomte l’opinion de Timoléon.

 

Mais, vers dix heures du soir, on apporta un billet à M. Karle de Morlux. L’enveloppe portait ce mot : Pressé…

 

XXIV

Pour savoir ce que Timoléon écrivait à M. de Morlux, il est nécessaire de revenir sur nos pas et de suivre le neveu de Jean le Boucher, c’est-à-dire Auguste, au moment où il quittait la rue de Surène.

 

L’agent aposté à tout hasard par Timoléon tout près de la maison d’Agénor, sur un signe de son chef, s’était mis à suivre le jeune homme… Il était nuit, et cette fois Auguste n’avait plus besoin de tuer le temps. Cet homme était jeune, il n’était pas encore complètement perverti, et ce qui venait de se passer, ce qu’il venait de voir et surtout d’entendre, lui avait fait faire un retour sur lui-même. Rocambole, qui, jadis, lorsqu’il était dans la voie du crime, avait néanmoins un charme presque irrésistible et exerçait sur ses complices une véritable fascination – Rocambole prenant en main une cause juste avait non seulement conservé son mystérieux pouvoir, mais encore il l’avait pour ainsi dire développé.

 

Auguste avait été ému par les quelques mots que lui avait dits cet homme étrange ; il avait cru à ses paroles ; il était convaincu que la jeune fille dont il était le messager était une victime, et que, dans une faible mesure, il avait déjà contribué à la sauver. Cette pensée réhabilitait un peu cet homme dans son propre esprit ; et il s’en allait en se jurant d’obéir à celui que son oncle appelait le maître.

 

À Paris, il est une industrie peu connue et qui, cependant, est des plus lucratives. C’est l’industrie du fileur. Qu’est-ce qu’un fileur ? Ce n’est pas un tisserand, croyez-le bien : c’est un homme qui est chargé quelquefois par la police et, le plus souvent, par quelque ténébreuse officine privée, d’en suivre un autre.

 

Le mari jaloux fait filer sa femme, l’amant sa maîtresse. Le chanteur, c’est-à-dire l’homme qui cherche à profiter d’un secret ou d’un scandale, file sa victime. Malheur à la femme qui sort furtivement de chez elle, monte dans un fiacre et se rend à quelque mystérieux rendez-vous, si elle est filée !… Ceux qui posséderont son secret lui vendront leur silence au poids de l’or.

 

Auguste quitta la rue de Surène sans se douter qu’il était filé. Le fileur ne suit pas son homme, il le devance. Le faux commissionnaire passa devant Auguste au moment où ce dernier entrait, place de la Madeleine, dans un bureau de tabac. À la porte Saint-Denis, il s’effaça pour laisser passer le jeune homme qui alla s’installer chez un marchand de vin traiteur où il prenait quelquefois ses repas, et, s’asseyant sur son crochet, à deux pas de la devanture du marchand, il attendit.

 

Auguste s’était attablé dans une petite salle attenante au comptoir. Un camarade, comme il disait, s’y trouvait déjà en compagnie d’une femme. Auguste demanda un litre à seize et une portion. Alors le faux commissionnaire releva son crochet, le chargea sur ses épaules et s’en alla.

 

Mais il n’alla pas loin. À cent pas, dans la rue Saint-Denis, à gauche, se trouvait la boutique d’un marchand d’habits. Le fripier était sur sa porte.

 

Le faux commissionnaire l’aborda en lui disant :

 

– Bonjour, père Isambard.

 

– Bonjour, La Raquette, dit le fripier. Vous voilà donc commissionnaire, à présent ?

 

L’homme qui répondait à ce singulier nom de La Raquette se prit à sourire.

 

– Je file quelqu’un, dit-il.

 

– Je m’en doute bien.

 

– Mais comme il m’a déjà vu deux fois, je viens changer de pelure.

 

– À votre aise, dit le fripier ; qu’est-ce qu’il vous faut ?

 

– Une blouse et une casquette, répondit La Raquette, qui se débarrassa de sa veste de velours à laquelle pendait une fausse médaille.

 

C’était sans doute un habitué de la maison, et qui réglait ses comptes en gros, car il laissa son crochet et sa vieille défroque, et emporta la nouvelle sans donner d’argent. Quelques minutes après, il était dans le cabaret où Auguste dînait en compagnie du camarade et de sa compagne. Il alla se mettre dans un coin et demanda du fromage de Gruyère et une chopine de vin.

 

Auguste ne fit pas attention à lui. D’ailleurs il causait avec le camarade de choses indifférentes. Celui-ci lui disait :

 

– Tu dois bien t’ennuyer depuis que Malvina est bloquée.

 

– Un peu, dit Auguste.

 

– Quand sort-elle ?

 

– Dans quinze jours. Elle y était pour un mois ; en voilà la moitié de fait.

 

– Que fais-tu ce soir ? Viens-tu rigoler au Vaux-hall ?

 

– Non, dit Auguste, je vais voir des parents à la Villette.

 

La Raquette avait dévoré son quart de pain, son morceau de gruyère et bu sa chopine. Il paya et sortit. Auguste n’avait pas même levé la tête, et il continuait à dîner tranquillement. Il passa près d’une heure chez le marchand de vin, et comme il en sortit, huit heures et demie sonnaient. Le camarade et sa compagne l’accompagnèrent jusqu’à la porte Saint-Martin. Là, il leur dit adieu, entra au bureau des omnibus et prit un numéro pour la Villette.

 

Un homme était déjà installé sur la banquette de la voiture jaune qui monte le faubourg Saint-Martin. Auguste qui, lorsqu’il avait de l’argent, s’offrait tout le confortable possible, paya six sous et entra dans l’intérieur.

 

L’omnibus monta à la Villette et Auguste ne descendit qu’à la station de l’ancien boulevard extérieur, où la voiture arriva presque vide… Le fileur était descendu un peu avant.

 

Auguste se dirigea vers la place de l’Ourcq, tourna à droite sur le boulevard des Vertus, prit la rue de La Chapelle, puis la rue Jessein et entra dans celle de la Goutte-d’Or. Le fileur avait disparu. Cependant Auguste vit un homme qui marchait à cent pas devant lui. La rue de la Goutte-d’Or est peu éclairée, surtout le dimanche, car presque tous les magasins sont fermés. Les établissements de liquoristes et de marchands de vin restent seuls ouverts et n’ont d’autre luminaire qu’un bec de gaz au-dessus du comptoir et quelques chandelles posées çà et là sur les tables grasses des salles. Comme à l’entrée de la rue il y avait deux marchands de vin occupant chacun une encoignure, Auguste hésita un moment, car son oncle Jean le Boucher ne s’était pas autrement expliqué. Mais, enfin, il prit à droite et entra.

 

L’établissement de droite avait, du reste, une physionomie honnête, qui paraissait le signaler à l’attention d’un homme qui évite le bruit, le scandale et l’attention publique. Il s’y trouvait peu de monde, et la clientèle se composait d’ouvriers maçons et de forgerons. Auguste regarda de tous les côtés et ne vit point son oncle.

 

– Vous cherchez quelqu’un ? fit la femme qui se trouvait au comptoir, une bonne grosse mère entre deux âges.

 

– Mon oncle, fit Auguste.

 

– Comment vous appelez-vous ?

 

– Auguste.

 

– Est-ce que votre oncle n’était pas boucher ? reprit la patronne d’un air mystérieux.

 

– Oui, dit Auguste en clignant de l’œil.

 

– Eh bien ! montez au premier, frappez à la porte du cabinet ; il y est et vous attend.

 

Auguste monta et trouva son oncle installé dans un cabinet noir, devant une table sur laquelle il y avait du jambon, des œufs et du vin.

 

– Mon oncle, dit Auguste en l’embrassant, vous me pardonnerez, mais j’ai dîné et je n’ai pas faim. Tout ce que je puis faire est de boire un coup avec vous.

 

– Pauvre petit, dit l’ancien bourreau, qui regarda son neveu avec attendrissement, tu es tout le portrait de ta mère.

 

Et cet homme inculte s’émut au souvenir de sa sœur et laissa tomber deux grosses larmes dans son verre.

 

Auguste passa deux heures avec lui, deux heures pendant lesquelles le boucher raconta sa triste vie au bagne et cette audacieuse évasion dont Rocambole avait été le héros.

 

– Ah ! quel homme ! dit-il en terminant : si tu veux le servir, ton affaire est faite d’avance.

 

– Mais, mon oncle, dit Auguste, comme onze heures sonnaient et qu’il entendait le bruit des volets qu’on posait à la devanture pour fermer la boutique, est-ce que vous logez ici ?

 

– Jusqu’à présent, ces braves gens m’ont logé, dit Jean le Boucher, mais le mari a cru voir rôder des mines suspectes hier soir dans la rue, et je crains qu’on ne me guette. Je m’en vais ce soir.

 

– Et où allez-vous ?

 

– Chez le camarade qui s’est évadé avec nous et que nous appelions là-bas le Bonnet vert. Il est bien caché, lui aussi.

 

– Où donc ?

 

– À Montmartre, derrière le cimetière, chez son beau-père, qui est croque-mort. Ce n’est pas là qu’on viendra nous chercher.

 

Sur ces mots, Jean le Boucher se leva de table, but un dernier verre de vin et prit un petit paquet de hardes qu’il passa à son bras. Puis tous deux descendirent, et Jean échangea une poignée de main avec les braves gens qui l’avaient caché pendant plusieurs mois.

 

– Viens me conduire un bout de chemin, dit Jean, qui gagna le boulevard extérieur.

 

Auguste le suivit. Sur le boulevard, il y avait un homme étendu dans le ruisseau. Jean le heurta du pied. L’homme, qui paraissait ivre, balbutia des mots sans suite et dit enfin :

 

– Laissez-moi dormir !

 

– Va donc te coucher, pochard ! dit Auguste.

 

– Je veux bien, répondit l’ivrogne, qui avait le visage couvert de boue : si vous voulez me reconduire.

 

Il essaya de se relever et retomba.

 

– Où demeures-tu ? fit Jean le Boucher, qui le prit par le bras.

 

– À Montmartre, répondit l’ivrogne.

 

– Viens avec nous, c’est mon chemin.

 

L’ivrogne se mit en marche en décrivant de fantastiques arabesques ; et Auguste ne reconnut point en lui le fileur qui ne le quittait pas depuis cinq heures de l’après-midi.

 

XXV

Un homme ivre inspire peu de défiance. Celui à qui Jean le Boucher donnait le bras paraissait si peu maître de sa raison, il tenait des propos si incohérents en marchant et trébuchant à chaque pas, que l’oncle et le neveu avaient continué à causer à voix basse. Arrivés à la barrière Blanche, Auguste dit :

 

– Mon oncle, je vais vous laisser. Quand vous reverrai-je ?

 

– Le maître m’a dit que, lorsque tu aurais la lettre pour là-bas, tu ne manques pas de me l’apporter.

 

– Mais où ?

 

– Rue du Chemin-des-Dames, derrière le cimetière. Si tu l’as demain soir, viens… le maître doit y venir.

 

– À quel numéro m’arrêterai-je ? et qui demanderai-je ?

 

– Il n’y a pas de numéro à la maison. C’est une grande baraque à six étages, toute seule, sur la gauche, au milieu de terrains vagues. Tu frapperas trois coups et on t’ouvrira. À onze heures du soir, tu es toujours sûr de me trouver.

 

L’ivrogne, en ce moment, fit un faux pas et tomba.

 

– Voyons ? dit Jean le Boucher, vas-tu te relever, pochard ?

 

– J’ai soif…, dit l’ivrogne.

 

– Nous voilà à Montmartre… où demeures-tu ?…

 

– Je ne demeure pas à Montmartre… C’est à Batignolles…

 

– Quelle rue ?…

 

– Je ne me souviens pas.

 

Et il se coucha tout de son long sur le pavé. Cette fois, Jean le Boucher perdit patience.

 

– Si tu ne veux pas venir, dit-il, tu peux rester ; bonsoir !…

 

Et il laissa le fileur qui lui répondit par un ronflement sonore. Puis il serra la main de son neveu qui descendit vers la rue Fontaine-Saint-Georges et il continua son chemin par le boulevard extérieur. En cet endroit, le boulevard tourne, et bientôt l’ivrogne, qui avait les yeux ouverts tout en ronflant, se dressa lestement sur ses deux pieds et vit disparaître l’oncle d’un côté et le neveu de l’autre. Du moment que le faux ivrogne avait entendu la conversation de Jean et d’Auguste, il savait où allait le premier et n’avait plus besoin de suivre le second. Il était toujours sûr de retrouver celui-ci au Veau-qui-tète, le cabaret où le faux Agénor devait apporter à Auguste sa lettre pour Antoinette.

 

Le fileur descendit donc tout droit la rue Notre-Dame-de-Lorette, prit la rue Montmartre et se dirigea vers le bureau de maître Timoléon, ce bureau qui renfermait une caisse et était situé au troisième étage d’une hideuse maison de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. La maison n’avait pas de portier : la porte fermait à l’aide d’un verrou intérieur que les initiés, à certaine pression sur un ressort caché dans le panneau, faisaient mouvoir du dehors. Le fileur entra, grimpa l’escalier sans lumière et arriva chez Timoléon, qui venait de rentrer. L’homme de l’ancienne police avait repris sa calotte et sa robe de chambre prétentieuse pour s’asseoir devant son bureau, mais il avait conservé la botte molle et la culotte de groom, et son fileur vit sur une chaise le pardessus de livrée blanc à retroussis orange, les couleurs de la maison de Morlux.

 

– Eh bien, où est notre homme ? demanda Timoléon.

 

– Je l’ai retrouvé en compagnie de Jean le Boucher.

 

– Ah !… Et sais-tu où perche celui-là ?

 

– Je crois, dit le fileur, que nous pouvons avoir demain toute la bande, si vous y tenez.

 

– Comment ça ?

 

– Ils sont deux, et Jean m’a dit que demain soir il en attendait un troisième, qu’il appelle le maître.

 

– Où donc ? fit Timoléon qui tressaillit et se leva vivement.

 

Le fileur lui raconta alors la conversation qu’il avait surprise, en faisant l’ivrogne, entre l’oncle et le neveu.

 

Timoléon se dépouilla de sa robe de chambre qu’il remplaça sur-le-champ par la livrée, se coiffa du chapeau à galon d’argent, et dit au fileur :

 

– Va me chercher un fiacre ou une remise. Il ne faut pas perdre une minute !

 

Timoléon, un quart d’heure après, se faisait conduire au club des Asperges, où M. de Morlux devait l’attendre. Seulement, il laissa le fiacre au coin de la rue des Capucines et fit à pied les quelques pas qui le séparaient du club.

 

– Mon maître est-il encore là ? demanda-t-il à l’un des valets de l’établissement.

 

– Je le crois, lui répondit-on en reconnaissant la livrée de M. de Morlux.

 

Timoléon avait écrit dans le fiacre un mot au crayon ainsi conçu :

 

« Monsieur le vicomte,

 

« Nous les tenons, si vous ne perdez pas de temps. Venez…

 

« T… »

 

Et M. de Morlux avait reçu ce billet au moment où le major Avatar prenait place tranquillement à une table de whist, après avoir achevé ses récits romanesques sur le Caucase et la cour de Schamyl. M. de Morlux sortit sans affectation après la lecture du billet.

 

– Hé ! vicomte, lui dit le marquis de B… comme il quittait le salon de jeu, est-ce qu’elle t’attend ?

 

– Justement, mon ami, répondit Karle de Morlux.

 

– Messieurs, fit le baron en riant, M. Karle a des passions volcaniques sous ses cheveux blancs… On dirait le mont Etna qui vomit des flammes à travers sa couronne de neiges éternelles.

 

Le major, attentif à sa partie, n’avait même pas levé les yeux.

 

M. de Morlux trouva Timoléon dans le vestibule du club. Celui-ci lui fit un signe et se mit à passer devant lui. M. de Morlux le suivit.

 

Le fiacre attendait toujours au coin de la rue des Capucines, avec le fileur, qui n’était pas descendu.

 

– Quel est cet homme ? fit le vicomte avec une certaine répugnance, car le fileur était couvert de boue.

 

– Un de mes agents, dit Timoléon. Puis il s’adressa au cocher :

 

– Veux-tu gagner cinq louis ? lui dit-il.

 

– Qu’est-ce qu’il faut faire pour cela, mon bourgeois ?

 

– Il faut nous prêter ta voiture et tes chevaux pour une heure ou deux, et nous attendre ici.

 

– Est-ce que vous croyez que je ne peux pas vous conduire, moi ? fit naïvement le cocher.

 

– Si, mais nous allons à un petit rendez-vous d’amour, mon maître et moi, et nous voulons que personne ne sache ici où nous allons.

 

– Je suis discret, dit le cocher.

 

– C’est à prendre ou à laisser, dit Timoléon.

 

Le cocher était un épais Auvergnat que les Petites-Voitures avaient embauché dans un moment de grève. Il gagnait quatre francs par jour, et la perspective d’empocher cinq louis lui fit oublier qu’on pouvait lui voler le cheval et la voiture.

 

– Je paie d’avance, ajouta Timoléon.

 

L’Auvergnat descendit de son siège et tendit avidement la main. Timoléon donna les cinq louis :

 

– Tu peux nous attendre ici, dit-il, nous serons de retour dans une heure ou deux.

 

Puis, tandis que l’Auvergnat s’en allait, il fit un signe au fileur, qui était sorti du fiacre. La Raquette s’enveloppa dans le carrick du cocher et prit les rênes.

 

– Nous allons en reconnaissance, rue du Chemin-des-Ternes, lui dit Timoléon en montant dans la voiture où déjà M. de Morlux avait pris place.

 

– Voyons, dit celui-ci, expliquez-vous maintenant.

 

– C’est bien simple. Je sais où est la bande de Rocambole.

 

– Et lui ?

 

– Lui ? fit Timoléon, il doit être encore à votre cercle.

 

– Oh ! fit M. de Morlux, vous vous êtes trompé. Le major Avatar et Rocambole n’ont rien de commun.

 

– Monsieur, dit tranquillement Timoléon, je ne me trompe jamais. Demain soir, si vous avez quelque crédit à la police, deux des forçats qui se sont évadés du bagne de Toulon avec Rocambole, et Rocambole lui-même, seront sous la main de la justice, et dans Rocambole, il faudra bien que vous reconnaissiez le major Avatar.

 

– Si vous dites vrai, fit M. de Morlux, cet homme que j’ai vu ce soir est doué d’un génie infernal.

 

– Vous avez dit le mot. Si nous le manquons, nous sommes perdus, car il ne nous manquera pas, lui.

 

– Mais, dit M. de Morlux, tandis que le fiacre conduit par La Raquette montait la rue de Clichy, il me faut un prétexte pourtant.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Pour avertir la police.

 

– Le prétexte est tout trouvé.

 

– Vraiment ?

 

– En revenant cette nuit, nous commettrons un vol chez vous ; un vol audacieux, avec effraction et escalade, et je m’arrangerai de façon que les objets volés se retrouvent dans la maison que nous allons examiner tout à l’heure.

 

– Qu’est-ce que cette maison ?

 

– Celle où nous ferons arrêter demain soir Rocambole et sa bande.

 

Le fiacre allait bon train, et La Raquette ne ménageait pas les coups de fouet ; il arriva à la barrière de Clichy, prit l’avenue de Saint-Ouen et, dix minutes après, tourna dans cette rue déserte qui s’étend derrière le cimetière Montmartre et qu’on appelle le Chemin-des-Dames. Alors Timoléon baissa les stores du fiacre et dit au fileur :

 

– Au pas, maintenant.

 

Puis se penchant à l’oreille de M. de Morlux :

 

– Si c’est la maison que je crois, nous y avons des intelligences. Peu après, le fiacre s’arrêta un moment.

 

XXVI

Timoléon, soulevant un peu le store de la portière qu’il avait baissé par prudence, regardait attentivement. La rue du Chemin-des-Dames n’a qu’un côté bordé de maisons, et encore sont-elles semées de distance en distance, séparées qu’elles sont par des terrains veufs de toute bâtisse et clos par des palissades formées de vieilles planches grossièrement assemblées. L’autre côté est le mur du cimetière.

 

Au moment où le fiacre s’arrêta, il était devant une maison haute de six étages, aux murs noircis, aux fenêtres dépourvues de volets, et qui ressemblait à une véritable ruche. Une population misérable devait pulluler là, entassée dans de petits logements bas de plafond et insalubres.

 

– Je crois bien que c’est là, dit La Raquette, en se penchant de son siège vers l’intérieur de la voiture.

 

Comme il était plus de minuit, tout était silencieux dans cette maison et aucune lumière n’en sortait.

 

– Si c’est là, dit Timoléon, nous y avons des amis.

 

– Qui donc ? fit La Raquette curieusement.

 

– Le Merle.

 

– Est-ce que vous l’employez encore ? demanda La Raquette.

 

– Quelquefois.

 

Le Merle était un jeune drôle, chiffonnier de son état, qui avait souvent fait de la police pour le compte de Timoléon et qui filait admirablement.

 

– Je ne vois qu’une grande maison dans toute la rue, reprit La Raquette, et, bien certainement, c’est celle où loge Jean le Boucher.

 

– Continue ton chemin, dit Timoléon.

 

En même temps et comme le fiacre s’ébranlait, il passa la tête à la portière et siffla d’une façon particulière.

 

La rue du Chemin-des-Dames fait un coude et regagne une autre rue non moins déserte et qui touche à la campagne. Celle-là s’appelle le chemin des Bœufs.

 

Arrivé à ce coude, le fiacre s’arrêtait encore.

 

– Attends un moment, dit Timoléon.

 

Et il fit descendre M. de Morlux, qui, lui aussi, avait examiné la maison.

 

Il pleuvait, la nuit était sombre, mais pas assez cependant pour que le vicomte et Timoléon n’eussent pu se rendre un compte exact de la situation topographique de la maison et de la rue.

 

– Vous le voyez, dit Timoléon, la maison est facile à cerner. Avec trente agents de police on en viendra facilement à bout et comme elle ne tient à aucune autre, qu’un terrain vague s’étend par-derrière, la fuite par les toits devient impossible.

 

Et Timoléon siffla de nouveau. Mais rien ne lui répondit de cette maison plongée dans les ténèbres. Seulement, quelques secondes après, un coup de sifflet semblable au sien se fit entendre dans la direction du chemin des Bœufs.

 

– Continue ! dit Timoléon à La Raquette.

 

Le fiacre se remit en marche. Au bout de quelques minutes, un point lumineux brilla dans le lointain. C’était la lanterne d’un chiffonnier, et si on s’en rapportait au coup de sifflet, ce chiffonnier n’était autre que le Merle, cet homme dont Timoléon avait besoin. À cent pas de la lanterne, qui approchait toujours, Timoléon siffla de nouveau et on lui répondit. Alors il descendit du fiacre et courut à la rencontre de la lanterne.

 

– Hé ! Merlinet ! fit-il. Le chiffonnier s’arrêta.

 

– Je me doutais bien que c’était vous, patron, dit-il. Est-ce que vous avez besoin de moi ?

 

– Oui, et il y a gras, dit Timoléon se servant d’une expression familière aux voleurs.

 

– Faut-il filer quelque dame ? dit le jeune drôle, car Timoléon, depuis qu’il ne s’occupait plus de police proprement dite, avait pour spécialité de faire suivre les femmes mariées.

 

– Non, pas encore ; il faut jaser d’abord.

 

– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

 

– Tu demeures toujours dans la même maison ?

 

– Oui.

 

– Est-ce qu’il n’y a pas un croque-mort dedans ?

 

– Il y en a deux : il y a d’abord le père La Joie, qui demeure tout en haut.

 

– Et puis ?

 

– Rigolo, qui est en bas, au rez-de-chaussée.

 

– Sont-ils mariés ?

 

– Le père La Joie est garçon, Rigolo est marié, mais c’est comme s’il ne l’était pas.

 

– Comment ça ?

 

– Sa femme a fait un mauvais coup, et elle est à Saint-Lazare. Elle a volé je ne sais quoi, quand elle était enceinte, une envie de femme grosse assurément, et elle a accouché en prison. Mais je crois bien qu’elle a fini son temps.

 

Tout en parlant, Le Merle regardait le fiacre demeuré à distance.

 

– Est-ce qu’il y a quelqu’un là ? demanda-t-il.

 

– Oui ; le patron.

 

– Vous avez donc un patron, vous, maintenant ? fit Le Merle, qui se prit à remarquer la livrée de Timoléon.

 

– Veux-tu gagner un joli billet de cent francs ?

 

– Pardine !

 

– Eh bien ! continue à jaser. Ça m’est égal que le père La Joie soit garçon et que Rigolo soit marié. Ce n’est pas ça que je veux savoir. Est-ce que l’un ou l’autre ne loge pas un homme de cinq pieds neuf ou dix pouces, large à proportion, et qu’on appelle Jean ?

 

– Connais pas, dit Le Merle ; mais, en effet, depuis quelques mois, Rigolo a un locataire : c’est un pauvre vieux qui revient de Californie, où il n’a pas fait fortune ; il a les cheveux tout blancs.

 

– Donne-moi son signalement exact.

 

– Il est grand, comme vous dites, mais il n’est pas très gros.

 

– Ce n’est pas de celui-là que je voulais parler d’abord ; mais celui-là, comment est-il ?

 

– Comme je vous dis, vieux, grand et maigre.

 

– Avec une cicatrice au-dessus de l’œil droit ?

 

– Tiens, c’est vrai.

 

– Et il traîne un peu la jambe…

 

– Je n’ai pas fait attention, mais c’est bien possible.

 

– La Californie dont revient ton homme, dit Timoléon, se trouve à trente lieues de Marseille et s’appelle Toulon.

 

– Comment, ce serait un cheval de retour ?

 

– Mais oui, et si tu nous le fais pincer, le billet de cent francs fera des petits.

 

Le Merle, qui avait déjà fait de la correction autrefois, de quinze à vingt et un ans, était au courant des mœurs des prisons et des habitudes de la police.

 

– Est-ce que vous êtes rentré à la rousse, patron ? demanda-t-il.

 

– Non, mais je m’occupe de cette affaire.

 

– C’est bon, on vous servira. Est-ce que vous voulez faire le coup tout de suite ?

 

– Non, dit Timoléon. Demain. En attendant, viens avec nous.

 

– Où donc ça ?

 

– Tu le verras.

 

Et Timoléon fit monter le chiffonnier à côté de La Raquette, sur le siège du fiacre, disant au cocher improvisé :

 

– Conduis-nous au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de la Pépinière.

 

Vingt minutes après, le fiacre arrivait à l’endroit indiqué. Timoléon et M. de Morlux descendirent.

 

– Toi, dit Timoléon au jeune chiffonnier, reprends ta botte et ta lanterne et suis-nous. Et toi, ajouta-t-il en s’adressant à La Raquette, va rendre le fiacre au cocher et te coucher ensuite. Je n’ai plus besoin de toi.

 

M. de Morlux ne comprenait pas bien encore ce que Timoléon voulait faire.

 

– Monsieur, lui dit ce dernier, votre hôtel a une petite porte sur le boulevard Haussmann. En avez-vous la clé ?

 

– Toujours, répondit le vicomte. La voilà.

 

– C’est par là que nous allons entrer chez vous, dit Timoléon, et il faut prendre garde que vos gens ne nous voient.

 

– Mes gens sont couchés, dit M. de Morlux, et passé minuit, on ne m’attend jamais.

 

Ce fut donc par cette petite porte qui donnait dans le jardin que M. de Morlux, Timoléon et le chiffonnier pénétrèrent dans l’hôtel de la rue de la Pépinière. Une allée sablée conduisait de la porte à la serre, par laquelle on arrivait à l’intérieur de l’hôtel. L’hôtel était silencieux ; le suisse dormait, le valet de chambre et la femme de chambre étaient couchés. La cuisinière, qui était mariée, s’en allait tous les soirs.

 

Le vicomte et ses deux acolytes montèrent sans bruit à sa chambre à coucher. Là Timoléon alluma une lanterne sourde qu’il avait toujours dans sa poche. Puis il s’arma d’un ciseau à froid et fit sauter la serrure du secrétaire.

 

– Avez-vous un portefeuille à votre chiffre ? dit-il à M. de Morlux, impassible.

 

– Oui, répondit le vicomte. Là, dans ce tiroir, il renferme dix mille francs.

 

– Prenez les dix mille francs et donnez-nous le portefeuille, dit Timoléon.

 

Puis, avec un diamant qu’il avait à son doigt, il coupa une vitre sans bruit et la retira, de façon à laisser croire que les voleurs avaient ouvert l’espagnolette en dedans. Le secrétaire demeura ouvert, les meubles furent bouleversés avec le moins de bruit possible. Et enfin, Timoléon tira de sa poche une carte qu’il cloua sur le secrétaire avec un couteau poignard. Cette carte était un valet de cœur.

 

– Que faites-vous donc là ? demanda le vicomte surpris.

 

– Monsieur, répondit Timoléon, je ressuscite à votre profit le club des Valets de cœur, dont Rocambole était le chef jadis.

 

– Je comprends, murmura le vicomte.

 

– Maintenant, ajouta Timoléon, avec une échelle que nous allons appliquer contre le mur du jardin, le tour sera fait, et Rocambole est à nous.

 

XXVII

Pénétrons maintenant dans cette maison isolée au milieu du Chemin-des-Dames, et qu’habitait une misérable population de chiffonniers, d’ouvriers carriers et d’employés des pompes funèbres. Il y avait deux mois qu’un nouvel hôte s’y était installé.

 

Cet hôte n’était autre que notre ancienne connaissance de Toulon, le bonnet vert, ce malheureux qui avait failli périr sur l’échafaud pour avoir tué le meurtrier de son chien, et que Rocambole avait si miraculeusement arraché à la mort.

 

Tandis que le maître s’incarnait dans la peau du major Avatar, tandis que Milon s’en allait en Italie se refaire un état civil, Jean le Boucher, qui n’était plus Jean le Bourreau, et le bonnet vert, étaient revenus avec de faux passeports à Paris, où le forçat évadé trouve plus facilement un refuge que partout ailleurs.

 

Noël avait placé Jean à la Villette. Quant au bonnet vert, il lui avait dit :

 

– J’ai un ancien ami qui te fera passer pour son cousin et qui te logera.

 

Cet ancien ami était Rigolo le croque-mort. L’homme qui, en dépit de sa funèbre profession, répondait à ce nom joyeux, avait trente-cinq ans : il était marié à une jeune femme belle, honnête et travailleuse, qu’un grand malheur avait frappée il y avait un an. Cette femme était enceinte de six mois, et en proie à cette sorte de délire calme qu’on appelle des envies de femme grosse. Un jour, en passant devant la boutique d’un fruitier, elle avait été tentée par la vue d’un panier de fraises, et elle l’avait volé, car elle n’avait pas d’argent pour l’acheter. Rigolo buvait tout ce qu’il gagnait, et le pauvre ménage manquait souvent de pain. En s’enfuyant elle avait cassé une vitre de la devanture ; le fruitier fit arrêter la voleuse. On le supplia de retirer sa plainte, il fut inflexible, et la pauvre femme fut condamnée à la prison.

 

Or, ce jour-là, c’est-à-dire le dimanche, tandis que Vanda faisait prendre à Antoinette une de ces mystérieuses pilules que renfermait la tête d’épingle, Rigolo, qui depuis l’emprisonnement de sa femme était tombé dans une mélancolie profonde, s’était levé tout joyeux, car ce jour était celui du bonheur, de la délivrance, de la réunion des deux époux, en un mot. La prisonnière avait fait son temps, on allait lever son écrou, et elle sortirait de cette triste maison de Saint-Lazare, où son enfant était né. Dès le matin, le pauvre homme s’était rendu à Saint-Lazare, annonçant au bonnet vert, son hôte, qu’il allait revenir avec la femme et l’enfant.

 

Mais la journée s’était écoulée et la nuit était venue. Enfin Rigolo arriva. Il était seul et pleurait à chaudes larmes. Qu’était-il donc arrivé ? Une chose bien simple et bien terrible à la fois. Dans le courant de cette dernière nuit que la prisonnière allait passer à Saint-Lazare, son enfant avait été atteint du croup. Quand le pauvre père arriva, le petit être était à l’agonie, et la mère, au désespoir, demandait qu’on la gardât.

 

L’administration, qui se montre sévère pour les femmes frappées par la loi, est pleine de mansuétude pour les mères. Il y a dans la première division ce qu’on appelle l’infirmerie des mères, et les mères y sont avec leurs enfants, que ces enfants soient nés à Saint-Lazare ou qu’ils y soient entrés avec elle. La nourrice a un travail plus doux, une meilleure nourriture, de la viande et du vin tous les jours. Les sœurs sont indulgentes pour la nourrice, bonnes et remplies de soins maternels pour l’enfant. À côté du lit de la mère est le berceau de l’enfant. Celui de Rigolo était à toute extrémité, quand le pauvre homme arriva. Sa femme, qui se nommait Marceline et qui était libre depuis le matin, avait été transférée dans une pistole avec le pauvre petit. On ne fit donc aucune difficulté d’introduire Rigolo auprès de sa femme et de son enfant. Le croup est un mal qui pardonne si rarement, que les médecins avaient laissé le malheureux père auprès de sa femme et de son fils sans trop se préoccuper des règlements.

 

Vers le soir, deux détenues avaient été transportées dans la même pistole. Ces deux femmes qui venaient d’être atteintes d’un mal mystérieux étaient, on le devine, Antoinette et Vanda. Le médecin qui avait reconnu les symptômes d’une maladie indienne jusque-là inconnue en Europe, après avoir déclaré très haut que ce n’était pas le choléra, avait affirmé, en outre, que le mal n’était pas contagieux, bien que deux sujets en eussent été atteints presque simultanément. Et c’était ainsi que la mère, que la loi rendait à la liberté, demeurait prisonnière au chevet d’agonie de son fils, dans la même salle où Antoinette et Vanda venaient d’être transportées.

 

À sept heures du soir, le médecin ranima l’enfant et secoua la tête. Puis il dit au père qui pleurait :

 

– Les règlements s’opposent à ce que vous restiez ici plus longtemps, mon pauvre homme, et nous ne pouvons rien contre les règlements. Allez-vous-en, et revenez demain chercher votre malheureuse femme.

 

Rigolo avait compris que le lendemain il ne retrouverait plus son enfant, il était parti en fondant en larmes. Le Bonnet vert l’attendait, et comme c’était un bon homme au fond que cet infortuné qui avait failli mourir sous le fer de la guillotine, il avait pleuré avec lui.

 

À minuit, Jean le Boucher était venu chercher un asile dans la maison du Chemin-des-Dames et il s’était associé à la douleur du croque-mort.

 

– Ah ! lui avait-il dit, si le maître pouvait entrer à Saint-Lazare… je suis sûr qu’il guérirait votre enfant.

 

– Il est donc médecin ? murmura Rigolo.

 

– Il est aussi puissant que Dieu, répondit Jean le Boucher avec enthousiasme ; il arrête la guillotine en chemin.

 

À ce souvenir, le Bonnet vert avait frissonné, et ces trois hommes, s’agenouillant, avaient passé la nuit en prières, demandant à Dieu la vie du pauvre enfant !

 

 

Le brouillard de la nuit s’était dissipé, le soleil se leva le lendemain dans le ciel clair, et Rigolo sortit de chez lui pâle et tremblant. Il retournait à Saint-Lazare et s’attendait à trouver son fils mort. Jean le Boucher dit au Bonnet vert :

 

– Noël ne t’a-t-il pas donné rendez-vous ?

 

– Oui, pour ce matin.

 

– À quel endroit ?

 

– Rue Serpente… Et toi ?

 

– Moi, je vais retourner à la maison du faubourg Saint-Honoré.

 

– Est-ce ce soir qu’il doit venir ici ?

 

– Oui, pour voir la cave dont lui a parlé Rigolo.

 

Tous deux s’en allèrent et se séparèrent prudemment à l’avenue de Saint-Ouen, marchant chacun sur un trottoir et n’ayant pas l’air de se connaître.

 

À peu près en même temps, le chiffonnier que Timoléon appelait Le Merle entrait dans le Chemin-des-Dames. Toute la population ouvrière de la ruche s’était déjà envolée au travail. Seul, le chiffonnier, en oiseau de nuit, rentrait dormir quand les autres partaient pour le labeur. Le Merle, sa hotte au dos, sifflait un refrain de Courtille. En rentrant dans la maison, il frappa à la porte de Rigolo. Mais Rigolo était parti pour Saint-Lazare et ses deux hôtes étaient déjà au boulevard extérieur. Le Merle le savait, mais il frappa une seconde fois, et comme il n’obtenait pas de réponse, il tourna la clé que Rigolo, dans son trouble, avait laissée dans la serrure, et il entra dans le pauvre logis qui se composait de deux pièces et d’une cuisine.

 

Dans la première pièce, il y avait un lit ; dans l’autre, on avait dressé une sorte de grabat que Jean le Boucher et le Bonnet vert avaient partagé. Le Merle revint vers la porte, s’assura que le corridor était désert et que personne ne l’avait vu entrer. Puis il retourna dans la seconde pièce, là où était le grabat, c’est-à-dire une méchante paillasse élevée sur une couche de planches. Et alors retirant de sa hotte, où il était enfoui sous un tas de loques et de chiffons, le portefeuille vide marqué au chiffre et aux armes de M. le vicomte de Morlux, il le fourra dans la paillasse. Puis il sortit furtivement, referma la porte, grimpa à sa mansarde et y déposa sa hotte. Après quoi il ressortit de la maison en se disant :

 

– Maintenant, allons faire notre déclaration à la police. Et il murmura ironiquement :

 

– Quand il s’agit d’arrêter des forçats évadés, les honnêtes gens n’ont pas le temps de dormir.

 

Cependant il ne se dirigea point tout d’abord vers la préfecture de police. Non, il alla flâner aux environs de la rue de la Pépinière et entra dans ce café borgne où le faux Agénor avait cherché à s’emparer de la lettre que portait Auguste.

 

Le cocher de M. de Morlux s’y trouvait et racontait que son maître, rentrant du club à trois heures du matin, avait trouvé son secrétaire forcé et constaté le vol d’un portefeuille renfermant 10 000 francs. Une échelle trouvée dans le jardin, et de nombreuses empreintes de pas, désignaient suffisamment le chemin qu’avaient pris les voleurs. Le Merle but un canon sur le comptoir et, apprenant du cocher que son maître avait couru faire sa déclaration à la police, il prit le chemin de la préfecture.

 

XXVIII

À dix heures du soir, la veille, voici ce qu’on aurait pu voir dans cette pistole de Saint-Lazare où se trouvaient à la fois Marceline, la femme du croque-mort Rigolo, Antoinette, la pure et belle jeune fille jetée au milieu des femmes, et Vanda, la hardie compagne de Rocambole.

 

Vanda, plus forte de constitution, plus nerveuse, plus énergique de caractère qu’Antoinette, avait résisté davantage à l’effet presque foudroyant de cette pilule qui avait le fatal pouvoir de développer les premiers symptômes d’un mal inconnu en Europe. Antoinette avait été comme brisée pendant quatre ou cinq heures ; mais enfin les souffrances s’étaient apaisées peu à peu, et, vers dix heures, elle avait cessé de se tordre dans les convulsions.

 

On avait mis une religieuse à coucher dans la pistole. Mais la religieuse était tout occupée du pauvre enfant qui allait mourir et elle ne prêtait pas l’oreille à la conversation de Vanda et d’Antoinette. Vanda, dont le lit était côte à côte avec celui de la jeune fille, lui dit tout bas :

 

– Souffrez-vous encore ?

 

– Non. Je ne sais pas… je suis comme anéantie… dit la jeune fille, mais je n’ai plus de douleurs aiguës.

 

– Vous n’en aurez plus jamais.

 

– Ah !

 

Un sourire vint aux lèvres de Vanda.

 

– Vous pensez bien, mon enfant, dit-elle, que je vous ai donné une maladie pour rire.

 

– Mais, madame…

 

– Ce fameux mal indien dont parle le docteur, et qu’il a proclamé ne pas être contagieux du reste, ce qui fait qu’on nous a mis ici cette malheureuse femme et son enfant ; ce mal indien est fort connu dans les bagnes, et les forçats se le donnent à volonté quand ils veulent aller à l’infirmerie.

 

– Mais, madame, dit Antoinette avec effroi, vous êtes presque noire, vous.

 

– Je le sais.

 

– Et moi… suis-je ainsi ?

 

Et Antoinette tremblait légèrement en faisant cette question. La coquetterie de la femme reparaissait.

 

– Oui, vous êtes noire aussi, dit Vanda.

 

– Mon Dieu !

 

– Mais rassurez-vous : dans trois jours nous aurons retrouvé, moi mon teint ordinaire et vous vos belles couleurs.

 

– Et je ne souffrirai plus ?

 

– C’est fini. Seulement il faut paraître souffrante si vous voulez sortir d’ici.

 

– C’est donc bien vrai, murmura Antoinette, que vous avez le pouvoir de me délivrer ?

 

– Je ne suis venue ici que pour cela, et j’en sortirai en même temps que vous.

 

Vanda parlait avec cette assurance calme que donne une conviction profonde.

 

– Mais comment sortirons-nous ? demanda encore Antoinette.

 

– Voilà ce que je ne puis vous dire, mon enfant.

 

– Pourquoi, madame ?

 

– Parce que le secret ne m’appartient pas. Il est au maître, c’est-à-dire à celui qui m’envoie et en qui Milon a une confiance absolue.

 

Le nom de Milon avait rassuré Antoinette, en présence des plus grands périls. Elle eut un sourire résigné et se contenta de dire encore :

 

– Quand sortirons-nous ?

 

– Dans trois jours nous ne serons plus ici.

 

La religieuse était toujours auprès du berceau. L’enfant ne se tordait plus dans ces spasmes terribles que donne le croup ; il ne criait plus. En proie à une atonie dernière, les yeux vitrés, la respiration haletante et déjà inégale, il touchait à l’heure suprême.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait Marceline en joignant les mains, laisserez-vous donc mourir mon enfant ?

 

La belle Marton entra en ce moment, apportant une potion que le docteur avait prescrite à Vanda et à Antoinette. La détenue était devenue infirmière, grâce à la protection de sœur Marie. En voyant Antoinette calme et souriante, elle eut un regard de reconnaissance pour Vanda et lui dit :

 

– Je vois bien que c’était la vérité. Mais est-ce qu’elle restera noire comme ça, cette chère demoiselle ?

 

– Non, fit Vanda d’un signe de tête.

 

– Ô ma sœur ! ma sœur ! s’écria, à l’autre bout de la chambre, la pauvre mère affolée, ma sœur, ne voyez-vous pas qu’il va passer, mon pauvre petiot ?

 

– Courbons-nous sous la volonté de Dieu, répondit la religieuse. Invoquons-la !…

 

– Pauvre petiot, répétait la mère en pleurs, né en prison, mort en prison… Ah ! Dieu abandonne les pauvres gens…

 

– Ne blasphémez pas, ma sœur, dit la religieuse, Dieu peut faire un miracle…

 

– Un miracle ! s’écria Marceline, un miracle, dites-vous ?

 

– Qui sait, continua la sœur, si à cette heure les anges ne prient pas dans le ciel agenouillés devant le trône de Dieu ?

 

La belle Marton s’était approchée sans bruit du petit être que sa mère inondait de larmes.

 

– Ah ! dit-elle, je sais des anges sur la terre que Dieu écouterait peut-être s’ils priaient pour votre enfant.

 

Et elle se tourna vers Antoinette. Mais Antoinette était déjà agenouillée au pied de son lit, et elle priait Dieu pour le pauvre enfant.

 

 

Certes, le lendemain matin, le malheureux croque-mort qui, la veille à pareille heure, avait mis ses habits de fête pour aller chercher sa femme libérée, ne cheminait plus d’un pas leste et rapide. Il s’en allait tristement, battant les murs comme un homme ivre, et le soleil brillait en vain, il semblait à l’infortuné que le ciel était noir et couvert d’un crêpe. Il arriva à Saint-Lazare et s’arrêta un moment, pris de défaillance sous le guichet extérieur. Mais une pensée lui donna des forces.

 

– Je veux le voir une dernière fois, se dit-il, avant qu’on ferme sa bière. Et il frappa au guichet. Le portier lui ouvrit et lui dit :

 

– Vous venez chercher votre femme ?

 

– Oui, fit-il, en baissant la tête.

 

Il n’osa parler de son enfant, ni le portier non plus. Au greffe, un sous-brigadier le reconnut et lui dit :

 

– Ordinairement on attend ici, quand on vient chercher ses parents ; mais sœur Marie m’a donné l’ordre de vous conduire auprès de votre femme.

 

Rigolo sentit ses larmes tomber comme une pluie chaude. Les gens de la prison avaient eu la même pensée que lui. Ils voulaient qu’il pût voir une dernière fois son fils.

 

À mesure que le malheureux, conduit par le sous-brigadier, avançait dans les corridors et se rapprochait de la pistole où était sa femme, ses jambes fléchissaient et il marchait plus lentement. À vingt pas de la porte qu’il reconnut, il prit le bras du sous-brigadier et l’arrêta avec cette question sinistre :

 

– À quelle heure est-ce arrivé ? Le sous-brigadier tressaillit.

 

– Mais, mon pauvre homme, dit-il, je ne sais pas, moi… Hier soir, le médecin a dit que votre enfant était perdu… Mais je n’ai pas entendu dire ce matin qu’il fût encore mort… Après ça, nous autres, nous ne quittons que rarement le greffe, et nous ne savons pas.

 

Rigolo fit encore quelques pas. On entendait les battements de son cœur comme le bruit d’un marteau sur une enclume. Rigolo, arrivé à la porte de la pistole, s’arrêta de nouveau ; les forces lui manquaient.

 

Le sous-brigadier ouvrit la porte et poussa Rigolo devant lui. Mais celui-ci s’arrêta muet, étourdi, et comme pétrifié sur le seuil. Au fond de la pistole, auprès de la fenêtre, sa femme était assise tenant son enfant dans ses bras… Et l’enfant était vivant, et il n’avait plus le regard vitreux et ses lèvres souriaient. L’enfant était sauvé.

 

Rigolo tomba à genoux et joignit les mains. Mais alors sa femme alla le prendre par la main et le conduisit auprès d’Antoinette :

 

– C’est devant mademoiselle qu’il faut te mettre à genoux, dit-elle ; mademoiselle a passé la nuit en prières et Dieu lui a accordé la vie de notre enfant.

 

 

Un bruit s’était répandu rapide et presque instantané dans la prison. Dieu avait fait un miracle. Un enfant qui allait mourir, que les médecins avaient condamné par avance, puis abandonné, avait été sauvé. Et ce miracle était dû aux prières d’une détenue, d’une pauvre fille arrêtée comme voleuse. Mais cette jeune fille s’appelait Antoinette, et si jusque-là Madeleine la Chivotte avait prétendu que c’était une vraie voleuse, la belle Marton avait affirmé le contraire, et l’opinion publique, parmi les détenues, était partagée en deux camps. L’un tenait pour la Chivotte. L’autre pour Marton.

 

Ce dernier triompha tout à coup d’une façon presque foudroyante. La nouvelle du miracle se transmit de salle en salle, et de cour en cour aussi vite qu’eût pu le faire une dépêche télégraphique. Antoinette avait fait un miracle. Antoinette était une sainte et on ne parlait rien moins que de se porter en foule auprès du directeur pour lui demander sa liberté.

 

Seule, la Chivotte protestait encore. Ce fut le signal de cette collision qu’on attendait d’un jour à l’autre entre elle et Marton. Marton se rua sur elle au moment où les détenues descendaient au préau.

 

– Il faut que je t’extermine ! lui dit-elle. La Chivotte serra les poings et lui dit :

 

– Viens-y !

 

Une douzaine de détenues faisaient cercle autour d’elles pour empêcher les surveillantes d’approcher et de ne rien voir. C’était un véritable duel qui allait avoir lieu.

 

Mais comme elles retombaient l’une sur l’autre, Marton leva les yeux. Les pistoles donnaient sur le préau et, à la fenêtre de l’une d’elles, Marton venait d’apercevoir Antoinette, qui, d’un geste, lui défendait de se battre. Et les détenues murmurèrent.

 

– La sainte ne le veut pas !

 

XXIX

Tandis que le croque-mort Rigolo s’en allait à Saint-Lazare – mais la nature a des retours imprévus sur lesquels la science ne peut pas compter ; d’ailleurs, Antoinette avait eu l’heureuse inspiration de faire avaler à l’enfant une partie de sa potion à elle, et la membrane muqueuse qui étouffait le pauvre petit être s’était dégonflée : il était sauvé –, où il ne s’attendait guère à retrouver son fils vivant, une scène toute différente avait lieu à la préfecture de police dans le cabinet du chef de la sûreté. Les voleurs ont eu leurs héros et leurs historiens. Depuis Fra-Diavolo jusqu’à Cartouche, on a célébré en vers, en prose et en musique ces hommes qui se placent en dehors de la société et lui déclarent une guerre sans merci. Personne, jusqu’à ce jour, n’a écrit un livre sur ces hommes honnêtes, dévoués à l’ordre social, braves sans forfanterie, intrépides et même téméraires sans bruit, sans emphase, et qui veillent à toute heure sur la société en péril. La police moderne ne se recrute plus, comme autrefois, parmi les hommes qui ont eu des comptes difficiles à rendre à la justice. Les chefs sont des magistrats estimés et respectés ; les agents sont d’anciens soldats, pour la plupart. Il n’est pas un ministère, une administration publique quelconque où l’on rencontre une plus grande politesse que dans les bureaux de la préfecture de police.

 

Ce matin-là, vers dix heures, M. le vicomte Karle de Morlux, riche propriétaire de la rue de la Pépinière, homme honorable pour tous, et dont la ténébreuse existence n’avait jamais éveillé l’attention publique, M. le vicomte Karle de Morlux, disons-nous, se présenta chez le chef de la police de sûreté. Un procès-verbal du commissaire de police avait déjà prévenu le magistrat de cette visite. M. de Morlux avait été volé pendant la nuit précédente.

 

Le procès-verbal racontait ainsi les faits :

 

« M. de Morlux, rentrant de son cercle à trois heures du matin, avait été fort surpris de trouver la porte de sa chambre ouverte, plusieurs meubles renversés et la lampe de nuit, qu’on avait coutume d’allumer tous les soirs, éteinte. Il avait aussitôt battu en retraite et appelé le suisse, qui s’était levé à la hâte et était arrivé un flambeau à la main.

 

« Au suisse s’étaient joints les domestiques, que le vicomte avait éveillés, et on avait alors reconnu que les voleurs avaient dû entrer par la fenêtre, en coupant un carreau de vitre, de façon à pouvoir faire jouer l’espagnolette. Ils avaient forcé le secrétaire et enlevé un portefeuille qui renfermait, au dire de M. de Morlux, cent mille francs.

 

« Le vicomte avait fait sur-le-champ prévenir le commissaire de police. Ce magistrat avait aussitôt ouvert une enquête. On avait retrouvé le valet de cœur cloué sur la tablette du secrétaire, constaté que les voleurs s’étaient retirés par la porte et avaient gagné le jardin en ouvrant la porte de la serre. Les empreintes de pas sur la terre humide étaient au nombre de trois. Une échelle prise dans la serre et retrouvée appliquée contre le mur leur avait permis de gagner le boulevard Haussmann. »

 

Voilà ce que le vicomte venait déclarer et ce que le chef de la sûreté savait déjà.

 

– Monsieur, dit le magistrat au vicomte, il a existé à Paris, il y a une quinzaine d’années, une association de malfaiteurs fort dangereux connus sous le nom de Valets de cœur, et qui, partout, laissaient une carte comme preuve de leur passage. Mais cette bande a été dissoute et son chef, appelé Rocambole, a passé dix années au bagne de Toulon. Il est vrai que cet homme s’est évadé il y a quelques mois, mais on a perdu sa trace, et certains rapports, venus du bagne même, laisseraient supposer qu’il a péri en pleine mer, la nuit même de son évasion. Je sais bien que si on disait ce soir, dans les journaux, qu’un vol audacieux a été commis chez vous et que dans votre secrétaire forcé on a retrouvé un valet de cœur, le public ne manquerait pas de prendre l’alarme et de s’écrier que la bande de Rocambole est reconstituée.

 

« Mais moi, monsieur, je suis un homme d’expérience, je vous affirme le contraire. Il est possible que Rocambole ait survécu, il est possible encore qu’il soit revenu à Paris, mais je vous assure qu’il est étranger au vol dont vous avez été victime.

 

– Sur quoi donc basez-vous cette conviction, monsieur ? demanda M. de Morlux.

 

– Sur le peu d’habileté du vol, d’abord ; et ensuite sur cette carte qui semble être un défi.

 

– Vraiment ?

 

– Rocambole n’est pas un homme à jouer deux fois le même jeu.

 

L’opinion du chef de la sûreté ne plaisait pas beaucoup à M. de Morlux.

 

Le chef continua :

 

– Un homme comme Rocambole ne casse point une vitre ; s’il crochète un secrétaire, il le referme : et quand il s’en va, s’il s’est servi d’une échelle, il emporte l’échelle et prend garde de laisser l’empreinte de ses pas au pied du mur.

 

– Enfin, monsieur, dit le vicomte avec une certaine impatience, je n’en ai pas moins été volé.

 

– Sans doute, monsieur.

 

– Et que conclure de ce vol ?

 

– Une chose bien simple, dit le chef de la sûreté : les voleurs ont voulu nous donner le change et faire croire qu’ils avaient Rocambole avec eux.

 

– Lui ou d’autres, peu importe, dit le vicomte, pourvu que je retrouve mon argent !

 

– J’ai déjà mis mes agents en campagne.

 

Le vicomte, après avoir signé sa déclaration, fit mine de se retirer ; mais, en ce moment, le secrétaire du chef de la sûreté entra et lui dit :

 

– Un jeune homme, chiffonnier de son état, et qui a déjà donné quelques renseignements utiles, insiste pour être reçu.

 

– Faites entrer, dit le chef.

 

M. de Morlux se trouva alors face à face avec Le Merle et ne sourcilla pas. Il le regarda même avec une curiosité des mieux jouées.

 

– Ah ! te voilà, dit le chef ; que veux-tu, mon garçon ?

 

– Monsieur, répondit le chiffonnier, je demeure à Montmartre, près de Clignancourt…

 

– Bon, après ?

 

– Et dans la maison que j’habite, il y a deux forçats évadés.

 

– En es-tu bien sûr ?

 

– Sans compter un troisième qui est le chef, et qui y vient tous les soirs. C’est eux qui ont commis le vol de la rue de la Pépinière.

 

– Qui t’a dit cela ? dit le chef de la sûreté un peu surpris.

 

– Monsieur, répondit le petit chiffonnier, je suis sûr de ce que j’avance. Si vous voulez les pincer ce soir à huit heures et demie ou neuf heures, rien n’est si facile.

 

– Et qu’est-ce que tu veux pour cette dénonciation, dans le cas où elle ne serait point fausse ?

 

En même temps, le magistrat regardait M. de Morlux.

 

– Si on retrouve l’argent, je pense bien que ce monsieur de la rue de la Pépinière…

 

– C’est moi, dit le vicomte.

 

Le Merle parut voir M. de Morlux pour la première fois et il ôta respectueusement sa casquette en disant :

 

– Ah ! monsieur est le bourgeois ?

 

– Oui ; combien veux-tu ?

 

– Un joli billet de mille, si on pince Rocambole, répondit le chiffonnier.

 

– Rocambole ! exclama le chef de la sûreté.

 

– Oui monsieur ; c’est comme cela que les autres l’appellent.

 

– Eh bien, vous voyez ! fit M. de Morlux.

 

Le chef de la sûreté se prit à sourire :

 

– Je ne dis pas non, fit-il, et il est fort possible que ces gens-là aient un chef, et que ce chef ait pris le nom de Rocambole, mais ce n’est pas le vrai.

 

– Vous croyez ?

 

– Le vol est trop grossier pour être son œuvre.

 

– Monsieur, dit M. de Morlux avec un sourire ironique, que ce soit un vrai ou un faux Rocambole, peu m’importe, je vous l’ai dit : l’essentiel est que cette bande soit arrêtée.

 

– Elle le sera, monsieur.

 

– Quand ?

 

– Mais ce soir même.

 

En même temps, le chef de la sûreté appela un de ses agents, et lui désignant Le Merle :

 

– Envoyez-moi cet homme en prison jusqu’à ce soir, et mettez-le au secret, dit-il.

 

– Mais, monsieur… fit Le Merle avec crainte.

 

– Que faites-vous ? exclama le vicomte.

 

– Mon garçon, répondit le magistrat, la chose dont on doit se moquer le moins, c’est la police. Je ne vais pas envoyer ce soir trente hommes prendre une maison d’assaut et y faire une perquisition pour n’y rien trouver. Je m’assure de ta personne d’abord. Si on retrouve l’argent de monsieur, ou tout au moins son portefeuille, tu auras ton billet de mille francs. Si tu nous mystifies, je tiens à t’avoir sous la main pour te recommander moi-même à M. le préfet de police.

 

Puis, s’adressant à M. de Morlux, le chef de la sûreté ajouta :

 

– Vous pouvez être tranquille, monsieur. Aujourd’hui, toutes les précautions seront prises, et, ce soir, les gens désignés seront arrêtés.

 

M. de Morlux salua et se retira. Mais le vicomte ne s’en alla qu’à moitié convaincu. L’incrédulité du chef de la sûreté à l’endroit de Rocambole l’inquiétait. Au lieu de rentrer chez lui, il se rendit chez Timoléon, auquel il raconta son entretien avec ce magistrat.

 

– Il a raison, dit Timoléon ; nous nous sommes conduits comme des grinches de bas étage, et Rocambole n’aurait pas fait le coup ainsi. Le chef a raison : il aurait refermé le secrétaire et emporté l’échelle… Mais ça ne l’empêchera pas d’être pris ce soir, et quand on le tiendra…

 

– Mais le prendra-t-on ?

 

– Oui… à moins que nos renseignements ne soient faux, ou qu’il ne se soit méfié et qu’il ne vienne pas rue du Chemin-des-Dames.

 

– Vous croyez donc, demanda le vicomte, que le chef de la sûreté fera cerner la maison ?

 

– Pardieu ! et il est homme à commander l’expédition. Il n’a pas peur d’un coup de fusil ou d’un coup de couteau, allez !

 

– Alors tout est pour le mieux.

 

– Oui, si Rocambole vient au rendez-vous qu’il a donné. Du reste, nous le saurons les premiers.

 

– Comment cela ?

 

– Je vous donne rendez-vous à la barrière de Clichy ce soir, à sept heures. Je vous mènerai dans un endroit d’où l’on voit tout sans être vu. Seulement il faut vous déguiser. Mettez une blouse, coiffez-vous d’une casquette, et placez une perruque sur vos cheveux blancs.

 

– J’y serai, dit le vicomte… Au revoir.

 

Et il s’en alla chez son frère, le baron Philippe de Morlux.

 

XXX

M. le baron Philippe de Morlux avait quitté son lit pour une chaise longue. Son état n’avait plus rien d’alarmant ; d’ailleurs le vicomte Karle lui avait dit :

 

– Vous n’avez réellement pas le temps d’être malade en ce moment-ci.

 

Ce matin-là, M. de Morlux avait reçu une lettre de Bretagne qui l’agitait fort et qu’il s’empressa de tendre à son frère. Cette lettre était de sa belle-mère, c’est-à-dire de l’aïeule de notre ami Agénor. On s’en souvient, M. Karle de Morlux avait fait partir son neveu pour Rennes, précipitamment sans lui donner le temps de voir son père et de dire adieu à Antoinette. En même temps, M. Philippe de Morlux avait adressé à sa belle-mère un télégramme ainsi conçu :

 

« Je vous envoie Agénor. Retenez-le auprès de vous sous tous les prétextes possibles : il s’agit d’empêcher pour lui un mariage ridicule et odieux. »

 

Or, c’était l’aïeule d’Agénor qui répondait à son gendre :

 

« Monsieur et cher fils,

 

« De guerre lasse, je vous écris. J’ai attendu Agénor hier, avant-hier et aujourd’hui toute la journée. Mon valet de chambre s’est trouvé dans la gare à l’arrivée de tous les trains. Pas de nouvelles de notre héros. Je crois qu’il a doublé la défiance paternelle comme on double un cap dangereux, et qu’il est parti avec sa dulcinée pour quelque destination inconnue. Ce mariage est donc bien impossible ? Bah ! dans le siècle où nous vivons…

 

« Je suppose que, lorsque ma lettre vous arrivera, Agénor vous sera revenu, et que vous lui aurez fait entendre raison.

 

« En attendant, monsieur et cher fils, je vous donne ma main à baiser. »

 

Le baron tendit cette lettre à son frère Karle.

 

Celui-ci la lut attentivement et dit :

 

– Encore un tour de Rocambole !

 

– Rocambole ? fit le baron surpris.

 

En quelques mots, M. Karle de Morlux mit son frère au courant. Pendant ce récit, le baron sentit plus d’une fois ses cheveux se hérisser.

 

– Mais, dit-il enfin, s’il en est ainsi, nous sommes perdus !

 

– C’est lui qui est perdu, répondit le vicomte. Ce soir, il sera dans les mains de la police.

 

– Et s’il fait des révélations ?

 

– Sur qui ?

 

– Sur nous.

 

M. de Morlux haussa les épaules.

 

– D’abord on ne le croira pas ; et puis il n’y songera guère et sera trop occupé de lui-même.

 

– Dieu vous écoute, mon frère, murmura le baron ; mais ce que vous venez de me raconter me terrifie. Quant à Agénor…

 

– Écoutez, dit Karle de Morlux, en ce moment je ne songe ni à Agénor ni à Antoinette, mais demain nous nous occuperons d’eux.

 

– Où est le premier ? je l’ignore. Quant à la seconde, elle est en lieu sûr, et grâce à la déposition de la fausse Mme Raynaud…

 

– Mais la vraie, interrompit le baron, qu’en avez-vous fait ? car il y a trois jours que je ne vous ai vu.

 

– La vraie est sous ma main, grâce à la lettre que nous avons fait écrire à Timoléon, et qu’il a signée du nom d’Antoinette. La bonne femme, en recevant cette lettre, est montée dans la voiture de la prétendue tante d’Agénor et elle s’est fait accompagner par la portière de sa maison.

 

« La voiture les a conduites à Passy, dans cette maison que je loue l’été et qui est déserte maintenant. Mon valet de chambre attendait, avec mes instructions. Ce valet, qui m’est tout dévoué, et croit qu’il s’agit simplement d’empêcher le mariage d’Agénor avec une petite fille sans argent, a compris mes ordres à merveille. Il s’était fait aider par sa femme. Elle vint donc chercher Mme Raynaud dans le salon d’attente où on l’avait fait entrer avec la portière :

 

« – Venez, lui a-t-elle dit, M. le marquis et Mlle Antoinette vous attendent.

 

« La mère Philippe a parfaitement supposé qu’une portière n’est pas admise de plain-pied dans le salon d’une marquise, et elle est restée tout naturellement dans le salon d’attente. Cinq minutes après, mon valet de chambre est revenu et lui a mis une bourse dans la main en lui disant :

 

« – Mlle Antoinette et Mme Raynaud restent ici jusqu’au mariage. Voici le petit cadeau de noce de Mlle Antoinette. Prenez bien soin de l’appartement de ces dames. Elles désirent conserver leur modeste mobilier à titre de souvenir.

 

« La bourse contenait vingt-cinq louis. La mère Philippe n’a fait aucune objection. Elle est montée dans la voiture et on l’a reconduite à Paris. Seulement, mon cocher, qui avait pareillement ses instructions, a pris, en revenant, par un tout autre chemin et s’est engagé dans un labyrinthe de petites rues, entre Passy et Chaillot, de telle façon que si un beau jour, inquiète de ne pas voir revenir ces dames, la mère Philippe se met à leur recherche, il lui sera impossible de retrouver ma maison.

 

– Et qu’a-t-on fait de Mme Raynaud ?

 

– On la tient prisonnière, et on lui dit que Mlle Antoinette ne peut tarder à revenir. Elle est gardée à vue et ne m’inquiète guère.

 

– Mais, dit le baron, une chose me frappe.

 

– Laquelle ?

 

– Vous dites que ce Rocambole cherche à déjouer nos projets.

 

– Timoléon le craint, du moins, et la disparition d’Agénor me confirme dans cette opinion.

 

– Mais alors il aura prévenu Agénor et il est sans doute sur les traces de Mme Raynaud.

 

– Je ne le crois pas, dit le vicomte, car Agénor est réellement parti, et Rocambole n’a pas quitté Paris. Il est possible que ce dernier ait fait courir après Agénor ; mais ils ne se sont pas vus encore. Quant à Mme Raynaud, elle était ce matin encore ma prisonnière, et tout me fait supposer qu’elle l’est toujours.

 

Le vicomte fut interrompu par le timbre qui, de la loge du suisse, correspondait avec l’hôtel et annonçait l’arrivée d’un visiteur.

 

– Vous attendez du monde ? demanda-t-il à son frère.

 

– J’attends mon nouveau médecin.

 

– Ce n’est donc plus le docteur Vincent qui vous panse ? fit le vicomte avec un sourire.

 

– Non, dit le baron, je n’en ai plus entendu parler depuis qu’il a eu ses vingt mille francs.

 

– Qui donc avez-vous appelé ?

 

– Un mulâtre qui passe pour très habile, et qui l’est en effet, car depuis trois jours qu’il me soigne, je vais tout à fait mieux.

 

– Depuis le procès du fameux docteur noir, dit M. de Morlux, je n’ai ouï parler d’aucun noir ou mulâtre faisant de la médecine.

 

– C’est un mulâtre des possessions anglaises que m’a envoyé lord Ervis, un Anglais que j’ai beaucoup connu à Londres, autrefois, et qui, apprenant mon accident, a mis cet homme à ma disposition. Il est, du reste, attaché à ma personne et vient de Londres tout exprès pour me soigner.

 

La porte s’ouvrit et le docteur mulâtre entra. C’était un homme de trente-cinq ans, de taille moyenne, plutôt noir que métis, ayant un collier de barbe laineuse et d’abondants cheveux crépus. Il marchait avec aisance et salua le vicomte avec la grâce et l’urbanité d’un vrai gentleman. M. de Morlux n’avait plus rien à faire auprès de son frère, et fit mine de se lever. Mais le baron lui dit, après avoir échangé quelques mots d’anglais avec le mulâtre :

 

– Le docteur ne parle pas français.

 

– Ah !

 

– Et si vous avez encore quelque chose à me dire…

 

– Absolument rien. Si ce n’est que Rocambole sera pincé ce soir. Adieu…

 

Le mulâtre s’était emparé de la jambe du baron et en détachait les bandelettes avec une dextérité de jongleur indien. Il ne leva pas la tête et ne fit pas un mouvement qui pût laisser supposer une seule minute aux deux frères que les paroles du vicomte et le nom de Rocambole eussent éveillé son attention. M. Karle de Morlux s’en alla.

 

Comme Timoléon l’avait prévenu que sans doute Rocambole s’occupait de lui et avait établi une surveillance auprès de son hôtel, M. Karle de Morlux ne rentra pas chez lui. Il s’en alla au contraire rue Saint-Honoré et laissa stationner son phaéton devant le Palais-Royal. Puis, enfilant la galerie d’Orléans, il gagna la rue de Valois et se jeta dans un fiacre qui le conduisit à Passy, stores baissés, comme s’il eût transporté un couple d’amoureux.

 

Le vicomte tenait à s’assurer que Mme Raynaud était toujours sa prisonnière. On lui apprit là que la bonne dame, après avoir beaucoup pleuré et fait mille questions, auxquelles on n’avait jamais voulu répondre, s’était résignée et commençait à s’habituer à son emprisonnement.

 

Le vicomte avait un double but en allant à Passy : savoir d’abord si on n’avait pas essayé de délivrer Mme Raynaud, et ensuite se procurer le déguisement recommandé par Timoléon. Un jardinier, remercié la veille du jour où on avait enlevé Mme Raynaud, avait laissé sa défroque. M. de Morlux s’en affubla et, au moyen d’un peigne de plomb que lui procura son valet de chambre, il fit de ses cheveux blancs des cheveux gris et de sa barbe chinchilla une belle barbe brune. Il avait renvoyé son fiacre en arrivant. Il sortit de la villa à pied et gagna la Grande-Rue, où se trouve la station des omnibus. Mais, au lieu de se servir de ce moyen de transport, il préféra descendre jusqu’au chemin de fer et y prendre un billet pour la station des Batignolles.

 

Une heure après, c’est-à-dire à l’entrée de la nuit, le vicomte Karle de Morlux entrait dans un restaurant du boulevard extérieur, et, comme il mourait de faim, il se faisait servir à dîner. À six heures et demie, son repas était fini. À sept heures il se promenait, comme un ouvrier de Paris, les mains sous sa blouse, aux environs de l’ancienne barrière de Clichy. Quelques minutes plus tard, Timoléon lui frappait sur l’épaule.

 

– Vous êtes rudement bien métamorphosé, monsieur le vicomte, lui dit-il ! et un autre que moi ne vous aurait pas reconnu.

 

– Pas même Rocambole ? fit le vicomte en souriant.

 

– Rocambole, dans deux heures, reconnaîtra quelqu’un qui lui fera faire la grimace.

 

– Ah !

 

– Et qui se nomme le chef de la sûreté.

 

– Mais viendra-t-il ?

 

– Je n’osais pas l’espérer ce matin ; mais, à présent, j’en suis sûr.

 

– Vraiment ?

 

– Je vais vous dire cela… venez. Il faut être posté avant qu’il arrive.

 

Timoléon prit familièrement le bras de M. de Morlux et l’entraîna.

 

XXXI

À l’entrée de la rue du Chemin-des-Dames, près de l’avenue de Saint-Ouen, se trouve un marchand de vin. Seulement la porte est dans l’avenue et une portion seule de la devanture se prolonge sur cette ruelle obscure où Rocambole devait venir. Un réverbère est à l’angle même, projetant un rayon lumineux de deux ou trois mètres de circonférence autour de lui. L’avenue est triste, peu éclairée, la ruelle est noire ; mais la brusque transition de ce rayon lumineux permet de voir d’autant plus distinctement tout ce qui se passe dans l’intérieur.

 

Timoléon conduisit M. Karle de Morlux chez le marchand de vin. Celui-ci le salua comme on salue un homme que non seulement on connaît mais pour lequel encore on a une respectueuse estime, et, sans même lui adresser la parole, il lui fit signe qu’il pouvait monter. Timoléon enfila le petit escalier à balustrade recouverte d’une toile algérienne, qui se trouvait à la gauche du comptoir. M. de Morlux le suivit.

 

Au bout de l’escalier se trouvait le fameux et unique cabinet de tous les établissements de ce genre. Timoléon et M. de Morlux s’y installèrent. Puis, le premier souffla la chandelle qui se trouvait sur une table. Alors M. de Morlux, s’étant approché de la devanture vitrée, put voir l’angle du Chemin-des-Dames et se convaincre que la lueur du réverbère se prolongeait dans toute sa largeur sur une longueur de quelques mètres.

 

– Personne, lui dit Timoléon, ne pourra passer là sans que nous le voyions.

 

– Mais, observa le vicomte, on peut entrer dans la rue par l’autre bout.

 

– Sans doute, mais j’ai à cette autre extrémité un de mes agents.

 

– Qui connaît Rocambole ?

 

– Comme je vous connais.

 

– C’est singulier, dit le vicomte, mais il me semble que vous devez vous tromper.

 

– Sur quoi ?

 

– Sur le major Avatar.

 

– Vous voulez dire sur Rocambole ?

 

– Non ! le major et Rocambole font deux.

 

Timoléon sourit.

 

– On vous prouvera bientôt le contraire, dit-il.

 

Un homme passa en ce moment dans la ruelle. C’était un chiffonnier qui chantait cette scie d’atelier bien connue :

 

Quand trois poules vont au champ,

La première va devant…

 

Au deuxième vers, le chiffonnier s’arrêta et donna un coup de crochet sur un tas d’ordures. Puis il passa son chemin.

 

– C’est un de mes hommes, dit Timoléon. Et ce qu’il chante est un signal.

 

– Qui veut dire ?

 

– Que sur nos trois hommes, il n’y en a encore qu’un seul d’arrivé. À peine le chiffonnier avait-il disparu à l’angle de l’avenue de Saint-Ouen, que de nouveaux pas se firent entendre à distance. Des pas lourds, inégaux, qui trahissaient un homme du peuple, et un homme qui traînait un peu la jambe.

 

– Ce doit être l’autre, dit Timoléon.

 

– Rocambole ?

 

– Non, l’ancien forçat. Rocambole est le seul homme ayant été au bagne qui ne traîne pas la jambe. Et puis, un beau monsieur, qui est au club des Asperges, comme vous, fit Timoléon avec ironie, est chaussé de bottes fines qui ne font pas ce tapage sur le pavé.

 

Les pas s’approchèrent, l’homme passa.

 

– Regardez ! dit tout bas Timoléon. Celui-là c’est l’oncle d’Auguste, c’est Jean le Bourreau.

 

C’était lui en effet.

 

– C’est Rocambole que je veux voir, murmura M. de Morlux qui, malgré son impassibilité ordinaire, avait quelque émotion.

 

Quelques minutes après, un nouveau chiffonnier vint fourrager le tas d’ordures qui se trouvait à l’entrée de la ruelle et compléta le refrain du premier :

 

Quand deux poules vont au champ

La première va devant,

La seconde suit la première…

 

– Notre homme est dans la souricière, dit Timoléon, pendant que le chiffonnier s’en allait.

 

– C’est Rocambole que je veux voir, murmura M. de Morlux, dont l’impatience augmentait.

 

Mais tout à coup, Timoléon lui toucha l’épaule :

 

– Le voilà, dit-il.

 

M. de Morlux aperçut alors un homme qui venait de s’arrêter tout à l’entrée du Chemin-des-Dames. Il était en redingote, coiffé d’une casquette, et il rallumait tranquillement sa pipe.

 

Comme il tournait le dos au cabaret, M. de Morlux ne vit pas tout à fait son visage.

 

– Comment, c’est ça ? fit-il.

 

En ce moment, l’homme se retourna, et M. de Morlux étouffa un cri. La lumière du réverbère tomba d’aplomb sur son visage. Ce visage était noir.

 

– Ah ! dame ! dit Timoléon, il a le don des transformations, le drôle, et dans ce mulâtre, vous aurez de la peine à reconnaître le major Avatar, mais je vous jure que c’est lui.

 

– Lui, lui, murmurait M. de Morlux stupéfait.

 

– Ça vous étonne ?

 

– Mais, malheureux, dit le vicomte, c’est le médecin mulâtre.

 

– Quel médecin ?

 

– Celui qui soigne mon frère depuis deux jours.

 

– Vrai ? dit Timoléon, qui sentit quelques gouttes de sueur perler à son front.

 

– Aussi vrai que je suis ici.

 

– Alors, dit l’ancien agent de police, priez le diable, monsieur le vicomte, que le chef de la sûreté ne se fasse pas attendre, car s’il nous échappe cette fois, nous sommes perdus !

 

Le mulâtre continua son chemin et se perdit dans les décombres. Timoléon ouvrit alors la croisée du cabinet et se pencha au-dehors de façon à suivre le mulâtre des yeux. M. de Morlux s’était précipité en même temps que lui. Le mulâtre marchait lentement, en homme qui jouit d’une sécurité parfaite. La nuit était noire, mais sa silhouette se détachait néanmoins dans les ténèbres, et Timoléon et M. de Morlux purent ne pas le perdre de vue. Il arriva ainsi de son pas égal et calme jusqu’à cette grande maison habitée par le croque-mort. Puis il frappa trois coups et attendit quelques minutes.

 

– Il y a sûrement un mot de passe, dit Timoléon. La porte s’ouvrit et l’homme entra.

 

– Pourvu que la police ne se fasse pas attendre ! murmura M. de Morlux avec anxiété.

 

Un coup de sifflet traversa l’espace.

 

– Ah ! ah ! fit Timoléon.

 

– Est-ce un de vos hommes ?

 

– Non, c’est la police. Le chef de la sûreté n’est pas un homme à s’endormir. Il a envoyé son monde en avant.

 

– Et vous êtes sûr que c’est Rocambole qui vient de passer ? demanda M. de Morlux.

 

– Monsieur, répondit Timoléon, je suis un vaurien, un homme de sac et de corde, tout ce que vous voudrez, mais j’ai une affection sainte en ce monde.

 

– Vous ? ricana le vicomte.

 

– J’ai une fille, dit Timoléon, une fille de seize ans, belle et pure, et que j’aime comme les anges aiment Dieu ; eh bien ! je vous jure sur la vertu de ma fille que le major Avatar, que le mulâtre et Rocambole ne sont à eux trois qu’une seule et même personne.

 

Un second coup de sifflet, venant d’une direction opposée, se fit entendre. Puis après, les pas cadencés d’une troupe ou d’une patrouille.

 

– Voilà, dit Timoléon, les sergents demandés.

 

Une minute après, en effet, une escouade de sergents de ville, ayant à leur tête le chef de la sûreté lui-même, entra dans le cercle lumineux décrit par le réverbère. Deux agents tenaient par le bras le petit chiffonnier, qui s’était fait fort de livrer Rocambole et sa bande.

 

– Maintenant, dit Timoléon, si vous voulez jouir du coup d’œil de l’arrestation, descendons et suivez-moi.

 

– Allons ! dit M. de Morlux qui, malgré ses cheveux blancs, avait des battements de cœur.

 

Ils descendirent et s’engagèrent dans la ruelle. Le Chemin-des-Dames était plein de sergents de ville et la maison était cernée. Timoléon et M. de Morlux s’arrêtèrent à distance. Timoléon murmura :

 

– À présent, s’il veut s’échapper, il faut qu’il trouve des ailes.

 

Le chef de la sûreté avait disposé silencieusement tout son monde. Une partie était dans la rue, l’autre avait envahi le terrain vague qui s’étendait derrière la maison. Plusieurs sergents de ville s’étaient établis à califourchon sur le mur du cimetière. Timoléon entendit le chef de la sûreté qui disait au petit chiffonnier :

 

– Tu es bien sûr que c’est là ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Et tu me feras retrouver le portefeuille ?

 

– Pour ça, bien sûr…

 

Alors le chef frappa à la porte. Mais la porte resta close. Il frappa de nouveau, on entendit du bruit et des chuchotements à l’intérieur, mais la porte ne s’ouvrit pas.

 

– Au nom de la loi, ouvrez ! répéta le chef de la sûreté. La porte ne tourna point sur ses gonds.

 

– Allons ! ordonna le chef, enfoncez !

 

Et Timoléon, se tournant vers M. de Morlux, lui dit d’une voix joyeuse :

 

– Cette fois, Rocambole est pris !…

XXXII

Faisons maintenant un pas en arrière. Le Bonnet vert, c’est-à-dire le cocher qui avait, grâce à Noël, trouvé un asile chez Rigolo le croque-mort, était revenu à Montmartre à l’entrée de la nuit. À mesure qu’il approchait, le vieux forçat se sentait pris d’une indicible émotion. Il s’attendait à trouver la femme revenue et le pauvre ménage tout en larmes.

 

Quel ne fut pas son étonnement de retrouver la clé sur la porte du logement vide ! Rigolo n’était pas rentré. Cependant il était nuit, et dès le matin Rigolo avait dû apprendre la mort de son enfant ! Sa femme avait fini son temps ; elle était libre depuis quarante-huit heures et, à moins qu’elle n’eût obtenu la permission de garder le pauvre petit mort jusqu’à l’heure des funérailles, il était inexplicable pour le Bonnet vert qu’elle ne fût pas revenue.

 

Mais tout à coup la porte s’ouvrit et Rigolo entra comme une tempête. Il riait et pleurait à la fois ; il embrassa le Bonnet vert et s’écria :

 

– Oh ! si vous saviez comme Dieu est bon !

 

Le Bonnet vert crut que la douleur l’avait rendu fou ; mais Rigolo continua :

 

– Mon enfant n’est pas mort !… mon enfant est sauvé !… Dieu a fait un miracle !

 

– Peut-être bien les médecins, dit le vieux forçat, dont la vie de misère avait endurci le cœur, à l’endroit de la Providence.

 

– Non, répondit Rigolo, riant à travers ses larmes, les médecins ne pouvaient plus rien ; ils l’avaient abandonné. C’est la demoiselle qui par son dévouement et sa présence d’esprit m’a rendu mon enfant !

 

– De quelle demoiselle parlez-vous donc ? fit le Bonnet vert.

 

– D’une jeune fille persécutée, d’une pauvre enfant que les parents du jeune homme qu’elle aime ont fait enfermer à Saint-Lazare avec des voleuses.

 

– Mais comment s’appelle-t-elle ? demanda le Bonnet vert en tressaillant.

 

– Mlle Antoinette.

 

– Antoinette !

 

– Oui, dit Rigolo ; vous la connaissez ?

 

– C’est elle !

 

– Elle ? fit le croque-mort surpris.

 

– Oui, reprit le Bonnet vert ; c’est pour elle que le maître va venir ici. Vous savez bien que je vous ai dit que c’est un homme qui peut tout ce qu’il veut. À preuve, qu’il a arrêté en chemin le couteau de la guillotine qui descendait sur ma tête…

 

– Eh bien ?

 

– Et bien le maître s’est juré de sauver Mlle Antoinette.

 

Rigolo eut un de ces cris de joie dans lesquels passe l’âme tout entière.

 

– Et c’est pour elle que le maître vient ici ?

 

– Oui.

 

– Et je pourrais aider à la sauver ?

 

– Le maître le croit.

 

– Ah ! dit Rigolo avec enthousiasme, tout mon sang est à elle qui a sauvé mon enfant ! Que le maître ordonne, j’obéirai.

 

– Savez-vous pourquoi le maître a songé à vous ? dit le Bonnet vert.

 

« Parce que Noël lui a raconté l’histoire de Pignolet.

 

À ce nom, Rigolo tressaillit.

 

– Ah ! dit-il, le maître sait cette histoire ?

 

– Oui, mais je ne la sais pas, moi.

 

– Eh bien, je vais vous la dire, reprit Rigolo. Elle est déjà vieille, du reste ; il y a cinq ans passés de cela.

 

– J’écoute, dit le Bonnet vert.

 

Rigolo continua.

 

– Pignolet était un camarade, un confrère, un pauvre croque-mort comme nous. Dans notre état, on est tellement habitué à voir les gens s’en aller de ce monde, qu’on cherche à se donner le plus de bon temps possible. On sort du cimetière et on s’en va au cabaret.

 

« Pignolet était toujours entre deux vins quand il n’avait qu’un service ordinaire, mais il était ivre mort les soirs où il y avait eu un convoi de première classe. Le malheureux n’était pas marié, mais c’était tout comme. Il vivait depuis des années avec une fruitière de la rue des Batignollaises[6], une assez belle fille qui avait le mot pour rire au-dehors de son commerce, et qu’on appelait Rigolette, comme on m’appelle, moi, Rigolo. Rigolette et Pignolet se querellaient souvent rapport à l’argent. Pignolet buvait tout. Un soir – nous avions enterré dans la journée un ambassadeur, et ç’avait été une rude noce au retour –, un soir, Pignolet, qui était jaloux, trouva des militaires qui buvaient sur le comptoir de la fruitière. Il fit une scène. Les militaires ne se fâchèrent pas et s’en allèrent ; mais lorsqu’ils furent partis, l’ivrogne prit un couteau et tua Rigolette. La vue du sang le dégrisa ; il ferma la boutique et se sauva.

 

« Toute la nuit, il courut à travers Paris, comme un fou et, le matin, il se trouva sur la place de la Roquette. On guillotinait un homme.

 

« Pignolet eut peur, il se sauva en murmurant :

 

« – C’est comme ça que je vais finir, moi !…

 

« Il gagna les boulevards extérieurs, arriva ici, pâle, défait, encore couvert de sang.

 

« Le père La Joie et moi nous le couchâmes dans le cimetière.

 

– Dans une tombe ?

 

– Non, dans un de ces caveaux provisoires où on descend les morts destinés à la fosse commune, et où, quelquefois, il se trouve jusqu’à vingt cercueils d’alignés les uns à côté des autres ou superposés. Il y est resté trois mois, passant le jour dans une bière vide et sortant la nuit pour respirer. Nous lui portions à manger. On le chercha dans tout Paris. Mais comment voulez-vous qu’on suppose qu’un homme que l’on veut envoyer à l’échafaud se réfugie par avance dans un cimetière ?…

 

– Mais, dit le Bonnet vert, il paraît que vous avez une cave ?

 

– Oui.

 

– Et c’est ce que veut voir le maître…

 

– Il la verra, soyez tranquille.

 

Le Bonnet vert et Rigolo furent interrompus par l’arrivée de Jean le Boucher. Jean précédait le maître de quelques minutes seulement.

 

– J’ai vu un tas de gens suspects qui rôdaient par ici, dit-il en entrant.

 

– Qu’est-ce que ça nous fait ? dit le Bonnet vert ; le maître n’a peur de rien.

 

Jean le Boucher était non moins étonné que le Bonnet vert de voir Rigolo tout seul et fort tranquille. Il y eut une seconde audition du récit, et Rigolo pleura et rit de nouveau.

 

Une heure s’écoula. On frappa à la porte. C’était le mulâtre, ou plutôt Rocambole, mais Rocambole si bien métamorphosé que le Bonnet vert ne le reconnut qu’à la voix.

 

– Ferme ta porte, mon ami, dit-il à Rigolo, et non seulement la tienne, mais celle de la maison. Y a-t-il un verrou ?

 

– Oui, monsieur, dit Rigolo surpris.

 

Rocambole consulta sa montre :

 

– Il n’est pas encore huit heures, dit-il, mais il faut se hâter.

 

En même temps, il ouvrit sa redingote et posa deux pistolets et un poignard sur la table.

 

– Je ne me suis donc pas trompé ? murmura Jean le Boucher. Il y a des gens qui nous guettent dans la rue.

 

– Oui, dit Rocambole.

 

Puis, s’adressant au Bonnet vert :

 

– Où couchez-vous, Jean et toi ? fit-il.

 

– Là, sur ce lit de sangle, répondit le Bonnet vert en désignant le grabat dressé dans la seconde pièce du logement de Rigolo.

 

Rocambole alla droit au lit, bouscula les couvertures et les draps, plongea sa main dans la paillasse, et, après quelques secondes de recherches, en retira le portefeuille que le chiffonnier Le Merle y avait caché le matin.

 

– Qu’est-ce que cela ? fit le Bonnet vert stupéfait.

 

– Cela ? répondit Rocambole, c’était de quoi vous renvoyer au bagne tous les deux, mes amis. Heureusement, je suis arrivé à temps… C’est le portefeuille de M. de Morlux que Timoléon a volé la nuit dernière, avec son consentement.

 

– Pourquoi donc ? demanda Jean ébahi.

 

– Pour mettre ce vol sur mon compte.

 

– Mais comment le portefeuille est-il ici ?

 

– Parce qu’un chiffonnier qui demeure dans la maison l’a apporté.

 

– Ah ! s’écria Rigolo, c’est pour sûr ce petit misérable de Merle !

 

– Justement. Et il nous a vendus à la police.

 

Le Bonnet vert et Jean le Boucher pâlirent. Quant à Rocambole, il mit tranquillement le portefeuille dans sa poche.

 

– Maintenant, dit-il, en s’adressant à Rigolo, n’as-tu pas une cave ?

 

– Oui, maître.

 

Rocambole regarda autour de lui, de tous côtés, et ne vit aucune apparence de trappe ni d’issue quelconque… Le logis se composait de deux misérables pièces et il était à peine meublé. Les murs étaient nus et crépis de chaux. Jean le Boucher s’était approché de la croisée dont les volets étaient fermés, mais à travers les fentes desquels on pouvait voir au-dehors.

 

– Maître, maître, dit-il, voilà la police ! Je vois des uniformes de sergents de ville.

 

En ce moment on frappa à la porte. Alors Rocambole reprit ses pistolets sur la table.

 

XXXIII

Résumons en quelques mots la situation posée dans le chapitre précédent.

 

On se rappelle le traquenard tendu par Timoléon à Rocambole et à ses deux fidèles, Jean le Boucher et le Bonnet vert. Ils doivent être le soir arrêtés par la police qui veille autour de la maison où le croque-mort leur donne asile en sa chambre, chambre où se trouve le lit dans lequel Timoléon a fait cacher par le traître chiffonnier Le Merle le portefeuille volé chez M. de Morlux. À l’heure dite, Rocambole arrive, transformé en mulâtre.

 

– Ferme la porte de la maison, dit-il au croque-mort, devenu son esclave depuis qu’il sait que le maître s’intéresse à la jeune fille qui a sauvé son enfant.

 

Pendant que ce dernier obéit, Rocambole fouille le lit, et, à la grande surprise du Bonnet vert et de Jean le Boucher, en retire le portefeuille accusateur, qu’il met dans sa poche. Il leur explique le piège qui leur était tendu.

 

– Maintenant, dit-il, en s’adressant à Rigolo, n’as-tu pas une cave ?

 

– Oui, maître.

 

Aucune apparence de trappe ou d’issue n’existe dans la chambre qui puisse indiquer l’entrée de cette cave.

 

À ce moment, on frappe, c’est la police. Alors Rocambole saisit ses pistolets qu’il avait placés sur une table en entrant. Le Bonnet et Jean le Boucher crurent que la maison s’apprêtait à résister. Jean avait toujours un poignard sur lui et il s’en arma. Le Bonnet prit une table et la plaça devant la porte. Mais Rocambole dit à Rigolo :

 

– Eh bien ? où est ta cave ?

 

On avait une seconde fois frappé à la porte de la rue et ces mots : « Au nom de la loi ! » se faisaient entendre. Rigolo était aussi calme que Rocambole.

 

– Avant qu’ils aient enfoncé la porte, dit-il, nous serons loin.

 

En même temps, il ouvrit les deux battants d’une armoire en noyer dans laquelle Marceline, avant sa condamnation, serrait sa vaisselle. Cette armoire était large comme un bahut de salle à manger, et atteignait le plafond. Elle paraissait même avoir été faite pour un appartement plus élevé, car on avait été obligé de scier les pieds, de telle sorte que l’on n’eût pu passer la main entre elle et le sol. Entre le plafond de l’armoire et la première tablette chargée de vaisselle et d’ustensiles de ménage, il y avait un espace de trois pieds de haut dans lequel un homme pouvait se tenir accroupi.

 

– Faites comme moi, dit Rigolo, et ne perdons pas de temps. Il se plaça sous la tablette et soudain, ô miracle ! il disparut.

 

Le fond de l’armoire était à bascule, comme une trappe de théâtre.

 

– À vous, maître, à vous ! dit le Bonnet vert.

 

– Non, dit Rocambole, à toi d’abord. Le capitaine quitte son bord le dernier.

 

Le Bonnet vert imita Rigolo. La planche s’abaissa, laissa tomber son fardeau dans un abîme inconnu et remonta.

 

On entendait au-dehors les coups de crosse de mousquet qui battaient la porte en brèche.

 

– À toi, Jean, dit encore Rocambole.

 

Jean obéit. Une seconde après Rocambole était seul.

 

La porte extérieure venait de céder et les sergents de ville envahissaient le corridor.

 

Rocambole ne se pressa pas davantage. Seulement il remit en place la table que le Bonnet vert avait placée devant la porte.

 

Puis il alla s’accroupir sur le fond de l’armoire et le fond fit la bascule au moment même où la porte du logement de Rigolo volait en éclats. Rocambole tomba de sept ou huit pieds de haut dans une obscurité profonde sur un sol humide et gras.

 

– Sauvé ! dit alors une voix à son oreille. Avez-vous des allumettes, les uns ou les autres ?

 

Cette voix était celle de Rigolo.

 

– J’ai un rat-de-cave, répondit Rocambole un peu étourdi de sa chute.

 

Et il tira de sa poche un briquet à allumettes-bougies et soudain une vive clarté brilla et dissipa les ténèbres. Alors, Rocambole allumant son rat-de-cave put voir ses deux compagnons et Rigolo autour de lui et se rendre compte du lieu où il était.

 

C’était une cave, une véritable cave parisienne avec ses tonneaux contre les murs, une voûte noire, un sol humide.

 

Rocambole leva les yeux et ne vit aucune ouverture à la voûte. Rigolo se prit à sourire.

 

– Regardez bien la grande pierre d’en haut, dit-il, tout au-dessus de votre tête.

 

– Eh bien ?

 

– Elle est en bois, comme le fond de mon armoire.

 

– Mais, c’est très ingénieux, cela, dit Rocambole. Est-ce toi qui l’as imaginé ?

 

– Moi et les camarades, quand nous avons voulu sauver Pignolet. Il y en avait un parmi nous qui avait travaillé dans la charpente du théâtre à la Porte-Saint-Martin. Il nous a fait ça en deux nuits. Ce qui fait que Pignolet venait, quand les portes du cimetière étaient fermées, boire un coup et manger avec nous à la maison. On le montait avec une corde.

 

– Mais, dit Rocambole, qui, après avoir allumé son rat-de-cave, sorte de bougie en cire roulée en corde, examinait les murs et la voûte, cela correspond donc avec le cimetière, et Noël m’avait dit vrai ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Par cette porte ?

 

Et Rocambole désignait la porte de la cave.

 

– Non, dit Rigolo. Cette porte donne sur un escalier, et cet escalier monte dans le corridor. Après avoir tout fouillé chez moi, ils finiront par trouver le chemin de la cave, et il ne faut pas moisir ici.

 

– Par où donc sortir ?

 

– Ah ! dame ! la route n’est pas commode, mais je pense que vous n’avez rien à gâter. Vous avez vu la première moitié du truc, voici la seconde.

 

Il y avait un tonneau plus grand que les autres, de ceux qu’on nomme, en Bourgogne, une double pièce. Il était appliqué contre le mur.

 

Rigolo donna un coup de genou dans le milieu, et le fond s’ouvrit comme une porte. En même temps, une bouffée d’air vif vint fouetter Rocambole au visage.

 

– Entrez, dit Rigolo.

 

Cette fois Rocambole passa le premier et s’aperçut qu’il était, non dans un tonneau, mais dans un couloir souterrain, semblable à un terrier de renard, et qui se prolongeait indéfiniment, traversant le mur de la cave et passant à quinze pieds de profondeur sous le Chemin-des-Dames, en ce moment envahi par les sergents de ville.

 

– Rampez droit devant vous, dit Rigolo. Je passe le dernier pour refermer le tonneau.

 

 

Cependant, sur l’ordre du chef de la sûreté, les portes avaient été enfoncées. Dans le corridor, il y eut un moment d’hésitation. Un vieux sergent de ville qui avait entendu parler de Rocambole fut le premier à dire :

 

– Prenez garde ! si c’est lui, il descendra quelques-uns de nous à coups de pistolet, avant que nous lui mettions la main dessus.

 

Mais le chef de la sûreté ne tint pas compte de ses appréhensions.

 

– Ceux qui ont peur, dit-il, peuvent quitter le service. On les remplacera.

 

Et comme on ébranlait la porte du logement de Rigolo, il donna lui-même un coup d’épaule, et, la porté tombée, il entra le premier. Le double fond de l’armoire venait de se refermer sur Rocambole.

 

Le logement était vide. Deux sergents de ville avaient allumé des torches et pénétraient sur les pas de leur chef.

 

– Nous sommes volés ! dit ce dernier ; il n’y a personne.

 

On fit le tour du logement, on bouleversa les deux lits, on sonda les murs, le plafond, le plancher qui était carrelé. Partout, au coup de crosse, répondit ce bruit mat qui ne trahit aucune cavité.

 

La maison avait plusieurs étages, et tous étaient habités. Mais c’était un lundi, et la population ouvrière de la maison était dans les cabarets. Deux femmes furent trouvées toutes tremblantes dans une chambre au premier étage. C’étaient des femmes de mauvaise vie qui avouèrent que, depuis six mois, elles s’étaient soustraites à toute surveillance, et que c’était pour cela que, lorsqu’on avait frappé, elles n’avaient pas osé ouvrir. Enfin tout en haut, on trouva le père La Joie qui était ivre mort sur un tas de vieille paille qui lui servait de lit.

 

Cependant, comme il paraissait matériellement impossible que les trois hommes qu’on avait vus entrer eussent quitté la maison, on songea aux caves, sur l’indication même des deux femmes. Les caves furent visitées sans résultat. On ne soupçonna pas le secret du tonneau plus qu’on avait deviné celui de l’armoire à bascule.

 

M. de Morlux et Timoléon avaient fini, grâce au tumulte, par pénétrer dans la maison, à la suite des sergents de ville. Timoléon était pâle et suait à grosses gouttes. Le Merle ne comprenait plus rien à ce qui se passait.

 

Timoléon lui fit un signe, et Le Merle s’écria :

 

– Je sais pourtant qu’ils ont caché l’argent dans la paillasse !

 

Sur un ordre du chef de la sûreté, on fouilla dans la paillasse et on ne trouva rien.

 

– Volés ! murmura Le Merle.

 

– Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? murmura M. de Morlux.

 

Timoléon l’entraîna hors de la maison, sans que le chef de la sûreté eût paru faire attention à lui :

 

– Cela signifie, dit-il, que nous sommes perdus, et que je ne vais pas moisir à Paris, moi… Gare à Rocambole !…

 

Et Timoléon prit la fuite, suivi par M. de Morlux.

 

XXXIV

Une véritable terreur semblait s’être emparée de Timoléon. Il fuyait à toutes jambes, comme si Rocambole lui-même eût été à ses trousses. Cependant, M. de Morlux finit par le rejoindre et lui mit la main sur l’épaule en lui disant :

 

– Mais est-ce donc que vous devenez fou ?

 

– Non, dit Timoléon, mais j’ai peur.

 

Ils étaient alors sur le boulevard extérieur ; il y avait là une place de fiacres. Timoléon ouvrit la portière de l’un d’eux, et dit à M. de Morlux :

 

– Venez… venez…

 

– Où allons-nous, bourgeois ? demanda le cocher.

 

– En face de Saint-Germain-l’Auxerrois, répondit Timoléon, et au galop… nous sommes pressés.

 

Et comme le fiacre se mettait en route, Timoléon ajouta :

 

– Rocambole est comme le sanglier : il ne manque pas ceux qui l’ont manqué : il revient sur le coup de fusil, et son boutoir est mortel !

 

– Mais on va peut-être le trouver ? dit M. de Morlux, que l’inquiétude de Timoléon commençait à gagner.

 

Celui-ci secoua la tête :

 

– Non, dit-il, et je vais vous dire pourquoi. Comme moi vous l’avez vu entrer dans la maison ?

 

– Oui.

 

– Comme moi vous avez pu vous convaincre qu’il n’était pas ressorti ?

 

– Sans doute.

 

– Eh bien ! écoutez. Rocambole est un homme qu’il faut surprendre et non prendre. Il fallait le trouver endormi, c’est-à-dire ne s’attendant pas à être traqué ; mais du moment où on l’a manqué, on ne l’aura plus.

 

Et Timoléon, dont les dents claquaient, continua :

 

– Vous m’avez dit que c’était le mulâtre qui soignait votre frère ?

 

– Oui.

 

– Vous avez causé devant lui ?

 

– À mots couverts.

 

– Il n’y a pas de mots couverts pour Rocambole. Il devine tout ; c’est vous qui nous avez vendus ! Maintenant, sauve-qui-peut !

 

– Mais où allons-nous ?

 

– Chez moi, où il sera dans une heure…

 

– Et qui vous dit qu’on ne le retrouvera pas ? fit M. de Morlux, que la lâcheté de Timoléon commençait à impatienter. Cette maison est cernée…

 

– Les murs doivent en être creux.

 

– Allons donc !

 

– Il doit y avoir en dessous, continua Timoléon, des souterrains qui aboutissent aux carrières de Montmartre.

 

– Vous perdez la tête !

 

– On ne trouvera pas Rocambole, acheva Timoléon avec l’accent d’une conviction profonde.

 

– Mais qu’allons-nous faire chez vous ? demanda M. de Morlux.

 

– Je vais chercher mes livres, mes papiers, mon argent.

 

– Pourquoi ?

 

– Mais pour les soustraire à Rocambole, donc !

 

– Vous croyez qu’il viendra chez vous ?

 

– J’en suis sûr, et avant demain matin. Et comme je ne veux pas d’un coup de poignard… je file.

 

– Cet homme est fou ! murmurait le vicomte, tandis que le fiacre descendait dans Paris et traversait les boulevards.

 

– Fou de peur, c’est possible, dit Timoléon, mais j’ai mes raisons… Vous m’avez promis cent mille francs, mais si vous voulez m’assurer que je ne périrai pas sous le couteau de Rocambole, je veux bien y renoncer.

 

Le fiacre descendait en ce moment la rue Vivienne et arrivait à l’une des entrées du passage des Panoramas. Timoléon le fit arrêter.

 

– Attendez-moi là, dit-il au vicomte.

 

– Qu’allez-vous faire ?

 

– Rien… je vous le dirai plus tard… attendez-moi un quart d’heure.

 

Et Timoléon s’élança hors du fiacre, non sans avoir regardé devant et derrière lui. Mais au lieu d’entrer dans le passage, il monta l’escalier du café de l’Europe, vaste établissement qui se trouve tout à côté.

 

Il y a là un escalier de marbre à colonnes, comme pour un palais. Au premier, on trouve le café. Au-dessus, c’est une maison à locataires.

 

L’escalier monte, monte toujours ; on dirait le chemin du ciel. Tout au bout, tout en haut, il se bifurque en deux corridors. Deux corridors interminables, labyrinthes parisiens qui font le tour du passage et relient l’escalier de la rue Vivienne à d’autres escaliers qui descendent les uns dans les galeries vitrées, les autres dans la galerie Montmartre. Un lièvre que suit une meute ardente y dépisterait les chiens ; un homme que les recors[7] poursuivent s’y moque des verrous de Clichy.

 

Timoléon se perdit dans ce dédale et arriva galerie Montmartre.

 

En face de l’hôtel Delessert, en face de l’endroit où était la fontaine, il y a une haute maison de modeste apparence ; un boulanger et une modiste en bas, un marchand de rubans au premier ; toutes sortes de commerces aux deuxième, troisième et quatrième étages ; pour y arriver, une porte bâtarde, une allée étroite, un escalier tournant. Timoléon s’y engouffra, après avoir suivi ce singulier chemin que nous venons de décrire, et regarda à droite et à gauche, en avant et en arrière de lui s’il n’était pas suivi. Il monta jusqu’au cinquième, tira une clé de sa poche et entra dans un petit logement de deux pièces.

 

Dans l’une il y avait une table, un petit divan en damas rouge, quelques chaises de merisier et deux gravures insignifiantes accrochées au mur. Sur la cheminée, une pendule à colonnes ; sous verre deux vases de fleurs et des flambeaux en imitation.

 

Dans la seconde pièce, tendue d’un papier à fleurs, se trouvait un petit lit en fer, garni de rideaux en perse bleue, une commode-toilette, une causeuse et un fauteuil. Cet ameublement atroce à voir pour les gens de goût, mais devant lequel se fût pâmée d’admiration une ouvrière ou une demoiselle de magasin du quartier, disparaissait quand on avait envisagé la maîtresse du logis.

 

C’était une grande jeune fille, blonde, pâle, aux yeux bleus, aux mains diaphanes, et si belle qu’on eût dit une de ces madones que peignait Raphaël. Elle était assise devant la table de la première pièce, vis-à-vis d’une femme âgée, et toutes deux travaillaient à confectionner des fleurs artificielles. En voyant entrer Timoléon, la jeune fille se leva vivement, courut à lui, jeta ses bras autour de son cou et s’écria :

 

– Ah ! mon père !

 

Timoléon n’était plus le même ; il avait dominé sa terreur ; un sourire ineffable glissait sur ses lèvres. Cet homme était transfiguré par l’amour paternel.

 

– Cher petit père, dit la jeune fille en le couvrant de caresses, pourquoi n’es-tu pas venu hier, ni ce matin ?

 

– J’ai eu des affaires graves, mon enfant.

 

– Vrai ? fit-elle.

 

– Mais qui sont heureusement terminées.

 

Il s’assit, prit sa fille dans ses bras et l’attira sur ses genoux :

 

– Mon petit ange aimé, lui dit-il, ne t’ai-je pas promis depuis longtemps de te conduire en Normandie, dans la famille de ta mère ?

 

– Oui, mon cher petit père.

 

– Eh bien ! dit Timoléon, nous partons.

 

– Quand ?

 

– Ce soir, à minuit. Je cours chez moi réunir quelques hardes. À onze (heures, je serai ici avec une voiture. Mme Armand – il s’adressait à la vieille bonne – va t’aider à faire tes malles. Emporte tes plus belles robes. Je veux que tu sois la plus belle fille du pays. Et, ajouta-t-il en l’embrassant, cela ne te sera pas difficile.

 

– Mais, petit père…, tu ne m’as rien dit hier…

 

– Je te le dis aujourd’hui… Allons, c’est convenu !… Dépêche-toi. À onze heures, je serai ici… Le train est à minuit précis…

 

Timoléon embrassa sa fille, ne voulut pas s’expliquer davantage, et s’en alla par où il était venu, prenant les mêmes précautions minutieuses.

 

M. de Morlux attendait toujours.

 

– Monsieur, lui dit Timoléon en rentrant dans la voiture qui se remit en marche, dans deux heures j’aurai quitté Paris.

 

– Comment ! vous m’abandonnez ?

 

– Oui, mais, reprit Timoléon, si vous voulez me donner cinquante mille francs, Antoinette sera morte demain soir.

 

M. de Morlux ne put se défendre d’un léger frisson.

 

– Et, dit Timoléon froidement, vous ne paieriez qu’après la constatation du décès.

 

XXXV

La proposition de Timoléon avait été, comme on dit, faite à brûle-pourpoint. M. de Morlux en fut si abasourdi qu’il garda un moment le silence. Mais Timoléon reprit :

 

– Ce que je vous propose là est à prendre ou à laisser. Si un meurtre vous répugne, n’en parlons plus… Vous êtes un homme d’esprit et d’intelligence, vous ferez face tout seul à l’orage ; mais, à présent, je ne veux pas me mesurer plus longtemps avec Rocambole.

 

– Comment ! fit M. de Morlux, vous m’abandonneriez ?

 

– À minuit, je quitte Paris ; à six heures du matin je suis au Havre, une heure après je m’embarque.

 

– Et où allez-vous ?

 

– En Angleterre, si vous acceptez ma proposition ; en Amérique tout droit, si vous me refusez.

 

– Mais, dit M. de Morlux, si vous partez à minuit, je ne vois pas comment…

 

– Attendez ! Antoinette est à Saint-Lazare…

 

– Sans doute.

 

– Vous savez bien qu’elle n’y est pas restée seule. Une femme qui m’est entièrement dévouée, Madeleine la Chivotte, a été arrêtée avec elle.

 

– Très bien. Que peut cette femme ?

 

– Laisser tomber dans l’assiette ou le verre d’Antoinette un poison foudroyant que je lui ferai passer.

 

– Quand ?

 

– Demain.

 

– Mais si vous partez ce soir ?

 

– Je le remettrai avant de partir à un homme qui, demain jeudi, verra la Chivotte. Ou plutôt, non, dit Timoléon, ce n’est pas moi qui le lui remettrai.

 

– Qui donc, alors ?

 

– Ce sera vous.

 

M. de Morlux avait la sueur au front et se taisait, regardant Timoléon d’un air sombre. Le fiacre venait de s’arrêter sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois.

 

– Monsieur, dit Timoléon, je vous laisse un quart d’heure de réflexion. Je monte chez moi. Dans un quart d’heure, je serai de retour. Si ma proposition vous convient, je vous retrouverai dans cette voiture. Sinon, je supposerai que vous n’avez plus besoin de mes services, et nous garderons mutuellement le secret, pour le cas où nous nous reverrions un jour.

 

– Soit, dit M. de Morlux.

 

Timoléon descendit de voiture, traversa la place, gagna la rue des Prêtres, et monta rapidement chez lui.

 

Ouvrir cette fameuse caisse qui ornait son bureau, y prendre un portefeuille qui contenait toute sa fortune, rassembler à la hâte tous ses papiers compromettants, et faire dans un mouchoir un petit paquet de hardes et de linge, fut pour lui l’affaire d’un moment.

 

Un quart d’heure après, il redescendait. Le fiacre était toujours sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois. Et M. de Morlux n’avait pas quitté le fiacre.

 

– Allons, dit Timoléon, je vois que vous avez réfléchi.

 

– Oui, dit M. de Morlux d’un air sombre.

 

Un rire silencieux passa sur les lèvres de Timoléon.

 

– Je le savais bien, murmura-t-il. Puis il ajouta avec ironie :

 

– Plusieurs millions pour cinquante mille francs, c’est pour rien, en vérité ! car Mlle Antoinette morte…

 

– Parlez vite, dit brusquement M. de Morlux.

 

– Oh ! un instant, dit Timoléon. Cocher ! rue Notre-Dame-des-Victoires, à l’entrée de l’église.

 

Le fiacre se remit en mouvement.

 

– Maintenant, causons, dit Timoléon. Quand je vous aurai donné le poison et le moyen de s’en servir, cela ne me donnera pas les cinquante mille francs.

 

– Doutez-vous de ma parole ?

 

– Je doute de tout ce qui n’est pas écrit. Or, écoutez-moi bien. Pour que je sois sûr que vous ne me ferez pas tort de mon argent, il faut que je puisse vous tenir.

 

– Comment ?

 

– Vous avez sur vous un portefeuille ?

 

– Sans doute.

 

– Et un crayon. Arrachez un feuillet du carnet et écrivez dessus ce que je vais vous dicter.

 

M. de Morlux obéit et se servit de son genou comme d’un pupitre. Les lanternes du fiacre projetaient à l’intérieur une certaine clarté. Timoléon dicta :

 

« Mon cher monsieur Timoléon,

 

« Vous pouvez marcher. À tout prix, il faut faire disparaître Antoinette Miller, ma nièce. Usez au besoin du poignard ou du poison. »

 

M. de Morlux hésitait :

 

– Monsieur, dit Timoléon, le temps passe et Rocambole est sur nos traces. Je vous l’ai dit, je pars à minuit, et je ne veux pas manquer le train.

 

– Mais, observa M. de Morlux, en écrivant cela, je vous nomme comme mon complice.

 

– Je ne dis pas non.

 

– Et par conséquent, vous ne pouvez pas vous servir de ce papier contre moi.

 

– C’est ce qui vous trompe, comme vous allez le voir. Je vais en Angleterre, un homme dont je suis sûr vous présente ce papier, si vous comptez les 50 000 francs, il vous le rend ; si vous refusez, il se retire, attend un jour indiqué et le jette dans la boîte du grand parquet, au Palais de justice. Or, ce jour-là, je m’embarque précisément pour l’Amérique, et le procureur impérial vous demande des explications.

 

M. de Morlux ne discuta plus ; il écrivit ce que Timoléon avait dicté, le signa et le lui tendit.

 

– Maintenant, dit l’ancien agent de police, j’étais si sûr que vous accepteriez que j’ai préparé la lettre et le poison à l’avance.

 

Et il tira de sa poche une boulette toute semblable à celle que la belle Marton avait faite deux jours auparavant avec la lettre d’Antoinette.

 

– Le poison, les instructions, tout y est, dit-il.

 

– Mais comment les ferai-je parvenir ?

 

– Prenez cette adresse par écrit. Demain matin avant huit heures, allez-vous-en rue Sainte-Appoline, n° 7. Demandez à voir un homme qui s’appelle Lolo.

 

– Bien.

 

– Remettez-lui cela et dites-lui : C’est de la part de Timoléon pour Madeleine la Chivotte.

 

– Et cela suffira ?

 

– Vous le verrez bien, dit Timoléon. Je gagne toujours mon argent. Le fiacre s’était arrêté à l’endroit désigné. Timoléon descendit.

 

– Adieu, monsieur le vicomte, et au revoir, s’il plaît à Dieu, dit-il. Gardez la voiture, rentrez chez vous et dormez tranquille… si vous n’avez pas peur de Rocambole.

 

Et il s’éloigna rapidement, son petit paquet sur l’épaule.

 

Au lieu de suivre la rue Notre-Dame-des-Victoires, il prit le passage des Petits-Pères, la rue de la Banque, passa devant la Bourse, alla remonter l’escalier du café de l’Europe et gagna la galerie Montmartre par ce singulier chemin. Une voiture descendait à vide ; Timoléon lui fit signe de s’arrêter devant le boulanger. Puis il s’enfonça dans l’allée noire.

 

– La petite doit avoir fait ses malles, se disait-il en grimpant lestement l’escalier. Elle croit que je l’emmène en Normandie, mais lorsque nous serons au Havre, il faudra bien qu’elle s’embarque ! Je ne veux pas tomber sous le poignard de Rocambole !…

 

Au quatrième, il s’arrêta brusquement. Son cœur battait d’une subite et violente émotion.

 

Cependant, il vit passer sous la porte un filet de lumière, preuve évidente que sa chère Anna l’attendait. Sa fille s’appelait Anna. Mais on n’entendait aucun bruit à travers la porte.

 

– Est-elle donc déjà partie ? se dit Timoléon.

 

Et il frappa, mais il ne reçut pas de réponse. La clé était sur la porte, il entra.

 

La première pièce était vide, bien qu’il y eût une lampe posée sur la table. Auprès de la lampe étaient une bouteille vide et deux verres, dont l’un encore plein.

 

– Anna ? répéta Timoléon avec angoisse.

 

Et comme il ne recevait toujours pas de réponse, il entra dans la seconde pièce. Une autre lampe brûlait sur la cheminée, et Timoléon, stupéfait, vit sa fille couchée sur le lit et dormant.

 

– Anna ? répéta-t-il.

 

La jeune fille ne répondit pas.

 

– Anna ? Anna ? répéta Timoléon. Et il s’approcha, épouvanté.

 

Mais soudain les rideaux du lit s’ouvrirent dans le fond et un homme apparut debout, auprès de la jeune fille endormie, tenant un pistolet de chaque main.

 

– Silence ! dit cet homme ; si tu cries, ta fille est morte.

 

Timoléon recula, les cheveux hérissés, sans haleine et sans voix.

 

Cet homme, c’était Rocambole !

 

XXXVI

Un siècle passa dans une minute pour Timoléon, un siècle de tortures et d’agonie. Terrifié, fasciné moins par les pistolets que par le regard flamboyant de Rocambole, cet homme qui n’avait plus de voix pour crier et dont le sang semblait figé tout à coup, tomba à genoux.

 

– Rassure-toi, dit Rocambole, ta fille n’est pas morte. Mais elle dort… elle dormira même plusieurs heures…

 

Timoléon laissait errer sur sa fille un regard hébété et conservait son attitude suppliante.

 

– Il n’est pas possible que tu n’aies pas quelque arme sur toi ? reprit Rocambole.

 

Comme s’il eût voulu attendrir cet homme qui, en ce moment, disposait de la vie de sa fille, par une obéissance absolue, Timoléon ouvrit sa redingote, prit un poignard à sa ceinture et le jeta loin de lui.

 

– Est-ce tout ? demanda froidement Rocambole.

 

– Tout ! je le jure.

 

– Éloigne-toi encore.

 

Timoléon recula. Alors Rocambole tourna le lit, se dégagea des plis des rideaux et vint s’asseoir sur une chaise qui se trouvait au chevet de la jeune fille endormie.

 

– Causons un peu maintenant, dit-il. Tu as voulu me faire prendre, pourquoi ?

 

Timoléon était tellement terrifié que sa langue était collée à son palais.

 

– Je vois que tu es ému, ricana Rocambole, et je vais être obligé, en attendant que tu puisses parler, de te dire ce que j’ai fait, moi. Tu penses bien, mon bonhomme, que, lorsque je suis allé rue du Chemin-des-Dames, je savais que tu avais mis la police sur mes traces et que tes précautions étaient prises. Tu étais chez un marchand de vin avec M. le vicomte Karle de Morlux lorsque je suis passé. Est-ce vrai ?

 

Timoléon fit de la tête un signe affirmatif.

 

– Tandis qu’on me cherchait là-bas, continua Rocambole, moi je venais tranquillement ici, et je vais te dire ce qui s’est passé. Nous avons acheté la femme de ménage. Elle a eu soif, elle est descendue chercher du vin. Ta fille n’avait pas soif, mais elle a bu pour faire plaisir à Mme Armand. Dix minutes après, elle dormait comme tu la vois dormir. Tu devines, n’est-ce pas ? Je ne m’appellerais plus Rocambole, si je pouvais avoir oublié certaines recettes qui jettent les gens dans des sommeils étranges et d’où le canon des Invalides ne les tirerait pas…

 

« Ta fille en a pour cinq ou six heures : c’est tout ce qu’il me faut.

 

Timoléon fut dominé, en ce moment, par son amour paternel ; il fit un violent effort sur lui-même et s’écria :

 

– Mais ma fille ne vous a fait aucun mal. Vengez-vous sur moi, c’est votre droit… mais pas sur elle.

 

Un sourire sinistre vint errer aux lèvres de Rocambole…

 

– Tu ne me connais pas, dit-il. Il y a dix ans, je me serais borné à t’attendre en bas, à la porte de cette maison, et à te planter mon couteau dans le cœur. Un meurtre de plus, un meurtre de moins, qu’était-ce pour moi alors ? Aujourd’hui, je me suis juré de ne verser le sang qu’à la dernière extrémité, et c’est pour cela que je me suis servi de ta fille pour te frapper.

 

Timoléon sentit ses cheveux se hérisser.

 

– Tu as embrassé une mauvaise cause, mon pauvre Timoléon, reprit Rocambole avec une compassion railleuse. Tu sers MM. de Morlux…

 

– Ah ! vous savez cela ? dit Timoléon épouvanté.

 

– Contre une malheureuse jeune fille que tu as fait enfermer à Saint-Lazare, et qui se nomme Antoinette.

 

– Vous savez donc tout, vous ?

 

Rocambole haussa les épaules.

 

– C’est pas mal, tout ce que tu as fait là, dit-il d’un ton protecteur ; mais ce n’est pas suffisant, et tu n’es pas de force avec moi…

 

Timoléon courba la tête.

 

– Mais, enfin, dit-il, que voulez-vous faire de moi ?

 

– Tu vas voir…

 

Rocambole, qui tenait toujours ses pistolets, s’approcha de la croisée, l’ouvrit et se mit à siffler.

 

– As-tu remarqué, fit-il en refermant la fenêtre, que je siffle exactement comme toi ?

 

Si Timoléon n’avait été déjà épouvanté, ce coup de sifflet l’eût terrifié.

 

– Tu comprends bien, reprit Rocambole avec flegme, que si M. le vicomte Karle de Morlux et son frère ont de bonnes raisons pour laisser Antoinette à Saint-Lazare, j’en ai de meilleures pour l’en tirer. Or tu t’es laissé prendre, tant pis pour toi. Il faut que je t’ôte de mon chemin.

 

Tandis que Rocambole parlait, des pas montaient l’escalier, et Timoléon tremblait de tous ses membres.

 

– Tu n’as pas eu la main heureuse en logeant ta fille dans cette maison, continua Rocambole. On n’y est pas plus en sûreté que dans la rue. À onze heures, le portier se couche et éteint les deux veilleuses de l’escalier ; mais la porte reste ouverte à cause du boulanger. On peut monter et descendre sans que personne s’inquiète d’où vous venez et où vous allez.

 

Comme il parlait ainsi, on frappa à la porte.

 

– Va donc ouvrir, dit Rocambole.

 

Timoléon voyait toujours les pistolets de Rocambole dirigés sur sa fille condamnée, et si Rocambole lui avait ordonné de se jeter par la fenêtre, il l’eût fait.

 

Il alla donc ouvrir la porte, et se trouva face à face avec Jean le Boucher et le Bonnet vert. Ceux-ci le repoussèrent à l’intérieur de la seconde pièce et, tandis que l’un d’eux refermait la porte, Rocambole dit en riant :

 

– Ce n’est pas rue du Chemin-des-Dames, c’est ici qu’il fallait amener la police. Quel joli coup de filet, hein ?

 

Puis, s’adressant au Bonnet vert :

 

– La voiture est en bas ? demanda-t-il.

 

– Oui, maître.

 

– Alors, dépêchons…

 

– Que voulez-vous donc faire de moi ? s’écria Timoléon.

 

– De toi, rien ; mais de ta fille…

 

– Ma fille ? s’écria-t-il.

 

Et, retrouvant quelque énergie et quelque courage, il voulut se placer entre le lit et Rocambole. Mais celui-ci allongea le bras et visa la jeune fille.

 

– Où veux-tu que je la frappe, dit-il, à la tête ou au cœur ? Timoléon tomba à genoux.

 

– Grâce, murmura-t-il.

 

– Alors, laisse-moi faire et écoute-moi…

 

– Ma fille ! ma fille ! répétait Timoléon avec angoisse.

 

– Ta fille est mon otage, répondit Rocambole. Tu m’as connu plus tôt, car tu as été un moment de la bande des Valets de cœur, et tu sais si je tiens ma parole quand une fois je l’ai donnée. La vie de ta fille me répond de celle d’Antoinette. Je te jure que tant qu’Antoinette vivra, ta fille vivra.

 

Timoléon, fou de douleur, s’écria :

 

– Mais que viennent donc faire ces hommes ici ?

 

– Tu vas le voir.

 

Et Rocambole fit un signe.

 

Jean le Boucher s’approcha du lit et enveloppa la jeune fille dans les couvertures. Puis, tandis que Timoléon frissonnait jusqu’à la moelle des os, il la chargea sur son épaule.

 

– Vous m’enlevez ma fille ! hurla le malheureux père… Ah ! tuez-moi plutôt…

 

– Non, dit Rocambole, je n’ai pas besoin de ta mort… au contraire, il faut que tu vives…

 

– Mais vous m’emportez ma fille !

 

– On te la rendra le jour où Mlle Antoinette Miller, sortie de Saint-Lazare, aura épousé le baron de Morlux, comprends-tu ?

 

– Mais d’ici… là… qu’en ferez-vous ?

 

– Foi de Rocambole, je veillerai sur elle comme si elle était ma propre fille à moi…

 

Timoléon était toujours à genoux, se tordant les mains de désespoir.

 

– Allons ! filez, dit Rocambole aux deux forçats.

 

– Vous n’allez donc pas avec eux ? murmura le malheureux père qui se fiait plus encore à Rocambole qu’à ces deux êtres à l’instinct bestial.

 

– Non, mais je réponds de ces deux hommes comme de moi.

 

Jean et le Bonnet vert sortirent, emportant la femme en léthargie.

 

Tant que le bruit de leurs pas retentit dans l’escalier, Timoléon suspendit son âme à ce bruit. Puis quand il se fut éteint, lorsque le roulement d’une voiture lui eut appris que sa fille s’en allait, il poussa un grand cri et tomba la face contre terre…

 

Il était comme anéanti.

 

Mais cette prostration fut de courte durée. Tout à coup il se souvint… Il se souvint du pacte qu’il avait fait avec M. de Morlux, du poison qu’il lui avait remis, des indications qu’il lui avait données, et, se relevant l’œil en feu, il s’écria :

 

– Mon Dieu ! pourvu que nous n’arrivions pas trop tard !

 

– Que veux-tu dire ? demanda Rocambole.

 

– Je veux dire, reprit Timoléon frémissant, que puisque la vie de ma fille dépend de la vie d’Antoinette, je ne veux pas qu’Antoinette meure !…

 

Rocambole, à son tour, éprouva un frisson par tout le corps.

 

XXXVII

M. Karle de Morlux était un homme de résolution et d’énergie avant tout. Il avait bien, un moment, subi le contrecoup de la panique éprouvée par Timoléon ; mais, lorsque celui-ci l’eut abandonné à l’angle de l’église des Petits-Pères et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, il retrouva son calme habituel.

 

– Que m’importe ce Rocambole, après tout ! se dit-il. Quand Antoinette sera morte, il ne la ressuscitera pas.

 

M. de Morlux fit alors un calcul fort simple et d’une logique rigoureuse.

 

Timoléon avait voulu qu’il se déguisât pour voir passer Rocambole, et la métamorphose était si complète que, dans cet homme en blouse, il était impossible de reconnaître le riche gentilhomme de la rue de la Pépinière. Timoléon avait donc eu tort de lui conseiller de rentrer chez lui et d’attendre le lendemain pour aller remettre à l’homme désigné sous le nom de Lolo la boulette de papier qui devait donner la mort à Antoinette. Si on trouvait cet homme à huit heures du matin, à plus forte raison on devait le trouver la nuit.

 

Et comme le cocher, à qui Timoléon avait crié : « Rue de la Pépinière ! » arrivait sur le boulevard, M. de Morlux baissa la glace du fiacre et lui dit :

 

– Non, rue Sainte-Appoline, 7.

 

Le fiacre prit cette direction nouvelle et suivit la ligne des boulevards.

 

Dix minutes après, M. de Morlux arrivait à la porte du numéro 7 de la rue Sainte-Appoline. Il n’était pas encore minuit. M. de Morlux frappa à la porte, qui avait conservé l’antique marteau de nos pères. C’était une porte basse donnant sur une allée étroite, au fond de laquelle était la loge du portier. Deux ou trois ménages d’ouvriers, quelques garçons étaient des locataires de cette maison, qui n’avait que deux étages.

 

Le portier, après avoir tiré le cordon, montra sa face jaune et son crâne dénudé à travers le carreau.

 

– Où allez-vous ? dit-il.

 

– Chez Lolo, répondit M. de Morlux.

 

– Ah ! bien, répondit le cerbère, vous ne connaissez point ses habitudes alors, car il ne rentre jamais avant deux heures ! Si vous voulez le trouver, allez-vous-en chez le marchand de vin qui fait le coin de la rue Saint-Martin. Il y est pour sûr.

 

M. de Morlux n’en demandait pas davantage ; il ressortit, fit signe au cocher de fiacre de le suivre et se dirigea vers le marchand de vin indiqué. Celui-ci fermait sa boutique qui paraissait déserte ; mais des rires et des éclats de voix qui descendaient de l’entresol attestaient qu’il y avait en haut nombreuse compagnie.

 

– Avez-vous Lolo ? demanda M. de Morlux.

 

– Oui, il est en haut… montez ! répondit le marchand de vin.

 

M. de Morlux grimpa l’escalier, et s’arrêta au seuil d’une petite salle où une demi-douzaine d’hommes à mines suspectes jouaient aux cartes et buvaient.

 

On regarda M. de Morlux avec défiance. Mais il les rassura d’un mot et d’un geste.

 

– Lequel de vous est Lolo ? dit-il.

 

Un grand jeune homme blond, un peu déguenillé, coiffé d’une casquette sans visière, se leva alors.

 

– C’est moi, dit-il.

 

– Je voudrais te dire un mot, fit M. de Morlux qui prit alors les allures d’un homme du peuple.

 

– Tu peux parler devant les camarades, répondit Lolo.

 

– Non, c’est de la part de Timoléon.

 

Ce nom fit une grande impression sur l’assemblée, et Lolo quitta précipitamment la table.

 

– Excusez, camaros, dit-il.

 

Et il sortit, prenant le bras de M. de Morlux.

 

– Allons jaser en plein air, lui dit-il.

 

M. de Morlux le suivit et ils sortirent de chez le marchand de vin. La rue était à peine sillonnée par quelques rares passants. Lolo vit le fiacre.

 

– C’est à toi le sapin ? dit-il.

 

– Oui.

 

– Il est donc pressé le patron !

 

– Très pressé. Il a un mot à faire passer à Madeleine.

 

– La Chivotte ?

 

– Justement, dit M. de Morlux.

 

Lolo étouffa un juron et rejeta avec impatience sur le trottoir le morceau de tabac en carotte qu’il mâchait avec volupté.

 

– Aussi, dit-il, on ne sait pas quelle vie il mène, le patron, depuis quelques jours. J’y suis allé trois fois sans le rencontrer ; et si je l’avais vu aujourd’hui, tu te serais évité la peine de venir jusqu’ici.

 

– Pourquoi donc ? demanda M. de Morlux avec inquiétude.

 

– Parce qu’on m’a refusé ce matin à la préfecture la permission d’entrer au parloir de Saint-Lazare.

 

– Et pourquoi cela ?

 

– J’ai eu des raisons avec un inspecteur, hier soir, et c’est une vengeance de sa part.

 

– Comment faire ? murmura M. de Morlux, que cette réponse anéantissait.

 

– Si le patron veut donner dix jaunets, fit Lolo après un moment de réflexion, je me charge de sa lettre.

 

– Certainement, dit M. de Morlux qui respira.

 

– Mais dix jaunets tout de suite.

 

M. de Morlux répondit naïvement :

 

– Le patron m’a envoyé en recouvrement : j’ai des fonds à lui. Mais comment la lettre arrivera-t-elle ?

 

– Tu vas voir, viens avec moi, nous allons monter dans ton sapin, nous irons plus vite.

 

Et Lolo s’installant dans le fiacre dit au cocher.

 

– Mène-nous chez Baratte, à la halle.

 

En route, Lolo dit à M. de Morlux, dont il était loin de soupçonner la qualité :

 

– Chez Baratte, nous trouverons Philippette.

 

– Qu’est-ce que Philippette ?

 

– Tu ne connais pas ça, toi ?

 

– Je viens de province où je travaillais pour le patron, répondit M. de Morlux.

 

– Ah ! c’est différent. Eh bien ! Philippette est une femme qui a une douzaine de condamnations sur le dos. Pour dix louis elle fera ce que nous voudrons.

 

– Elle se fera arrêter ?

 

– Oui. On l’enverra au dépôt ; en route elle injuriera les agents, et demain, à huit heures du matin, on l’enverra à Saint-Lazare.

 

Dix minutes après, M. de Morlux et Lolo arrivaient chez Baratte, où il y avait beaucoup de monde. Une de ces femmes ignobles, qu’on rencontrait il y a quelques années dans le quartier des Halles pendant la nuit, était tristement assise, toute seule, au rez-de-chaussée, devant un carafon d’absinthe à moitié vide. Lolo s’approcha d’elle et lui dit :

 

– As-tu de l’os ?

 

– Pas un rouge, répondit Philippette, et si le patron de la cambuse ne me fait pas crédit, je vais coucher au violon.

 

– Combien veux-tu pour te faire arrêter ?

 

– Tu as donc besoin que j’aille au violon ?

 

– Non, là-haut.

 

Et Lolo tourna son pouce vers le nord par-dessus son épaule.

 

– Merci ! on m’y garderait.

 

– Je te donne cinq jaunets. Philippette se redressa.

 

– Ça va ! dit-elle.

 

Lolo regarda M. de Morlux. Celui-ci tira de sa poche une poignée de louis.

 

– Qui donc que vous avez assassiné cette nuit ? demanda Philippette.

 

– Ça ne te regarde pas. Tu vas te faire arrêter !

 

– Bon !

 

– Et aussitôt là-bas, tu donneras ça à la Chivotte.

 

M. de Morlux mit les cinq louis dans la main de cette femme, ainsi que la boulette arrondie par Timoléon.

 

– Sois sans crainte, dit Lolo, elle ne sait pas lire.

 

– Et, dit M. de Morlux frémissant, quand aura-t-elle cela ?

 

– À la soupe de neuf heures, demain matin, mon bourgeois.

 

Lolo emmena M. de Morlux s’asseoir à la table voisine, et demanda à souper, disant tout bas :

 

– Les cinq louis restants sont pour moi, serin ?

 

– Les voilà, dit M. de Morlux.

 

– Quelle noce ! murmura Lolo ; je ne rentrerai pas de deux jours !

 

Philippette, l’horrible femme, était honnête à sa manière. Elle se mit à insulter le garçon qui d’abord haussa les épaules, puis le patron qui voulait la faire sortir. Elle cassa deux verres et une bouteille. On appela un sergent de ville. Elle l’injuria et le traita de voleur. M. de Morlux et Lolo la virent emmener et la suivirent jusqu’au poste.

 

– Son compte est bon ! dit Lolo.

 

M. de Morlux s’en alla tranquille et rentra chez lui. Le poison était en route pour Saint-Lazare.

 

XXXVIII

M. de Morlux avait gardé son fiacre à la porte du restaurant Baratte. Il laissa Rigolo rentrer dans cet établissement et s’en alla, sous prétexte de rassurer le patron.

 

En réalité, il se fit conduire boulevard Malesherbes, renvoya le fiacre et rentra chez lui, vers une heure du matin, par la petite porte du boulevard Haussmann. M. Karle de Morlux, en dépit de ses cheveux blancs, menait encore une joyeuse vie, et cette petite porte lui était indispensable. Aussi quand ses gens entendaient cette porte s’ouvrir ou se fermer, ne bougeaient-ils pas de leurs lits.

 

Cette circonstance permit au vicomte de rentrer chez lui dans son singulier accoutrement, sans crainte d’être vu. Il s’enferma dans son cabinet de toilette, employa tous les cold-creams et tous les vinaigres possibles, fit disparaître la couleur brune de ses cheveux et de sa barbe, et, au bout d’une heure de soins laborieux, se retrouva le gentleman du club des Asperges. M. de Morlux était trop agité pour demeurer chez lui. Ce n’était pas sans un frissonnement par tout le corps qu’il songeait à tout ce qu’il avait vu dans la soirée ; et cette évasion miraculeuse de l’homme qu’on disait être Rocambole, si rapprochée de l’effroi qui s’était emparé de Timoléon, lui donnait à comprendre qu’il avait là un terrible adversaire.

 

Le vicomte se dit enfin :

 

– Si Rocambole, le médecin mulâtre et le major Avatar ne font qu’un, j’en aurai la preuve tout à l’heure. Allons au club.

 

Évidemment, si le major Avatar, qui passait presque toutes ses nuits au club, à jouer paisiblement au whist ou à faire une partie de billard, s’y trouvait, à moins d’être fou, on ne pourrait supposer qu’il eût rien de commun avec Rocambole.

 

Rocambole, à cette heure, avait bien autre chose à faire que de jouer au billard et au whist. Quand on a la police à ses trousses, on ne va pas au club. M. de Morlux se rendit à pied au club des Asperges. Comme il arrivait place de la Madeleine, deux jeunes gens chaudement enveloppés dans des paletots doublés de fourrure, et fumant, l’interpellèrent en l’appelant par son nom :

 

– Hé ! Morlux.

 

Ces messieurs étaient des membres du club et en sortaient. Le vicomte s’arrêta et les reconnut.

 

– Tiens ! fit-il, c’est toi Mauléon ? c’est vous Marigny ?

 

– Nous-mêmes, cher oncle, dit celui qu’il avait appelé Mauléon, et qui faisait allusion à sa liaison avec Agénor.

 

– Avez-vous des nouvelles de votre neveu ? demanda M. Oscar de Marigny.

 

– Non, dit le vicomte.

 

– Nous en avons, nous.

 

– Ah ! dit M. de Morlux, qui tressaillit à la pensée que son neveu était revenu peut-être et cherchait Antoinette.

 

– Cet Agénor, dit Mauléon, est un véritable héros de roman.

 

– Vous trouvez ? fit le vicomte inquiet.

 

– Vous vous occupez peu de votre neveu, vicomte ; mais nous qui sommes ses amis et qui le voyions tous les jours…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! il nous a quittés brusquement, il y a trois jours, sans crier gare.

 

– Vraiment ? Et vous ne savez pas où il est allé ?

 

– Le savez-vous ?

 

– Oui, dit le vicomte. Il est parti pour Rennes, où est sa grand-mère, qui désirait le voir.

 

– Et c’est là tout ce que vous savez ?

 

– Sans doute, dit le vicomte, de plus en plus inquiet.

 

– Vous ne savez rien alors. Votre neveu n’est pas allé à Rennes.

 

M. de Morlux se planta debout devant les deux jeunes gens, et son inquiétude augmenta.

 

– Où est-il donc allé ? fit-il.

 

– Il s’est arrêté à Laval, et il y est encore…

 

– Pour quoi faire ?

 

– Ma foi ! dit Marigny, bien que dans sa lettre, il m’ait recommandé de ne rien dire à son père ni à son oncle, comme après tout, mon cher vicomte, vous n’êtes pas la sensibilité même, je vous dirai tout. Agénor est parti de Paris d’assez mauvaise humeur.

 

– Vraiment ? fit le vicomte.

 

– Dame ! il est amoureux, et s’en aller pour faire plaisir à une vieille grand-mère quand on laisse derrière soi un objet aimé… vous comprenez ?…

 

– Parfaitement. Donc, il est parti de mauvaise humeur ?…

 

– D’une humeur exécrable. De Paris à Chartres, il s’est trouvé seul dans un compartiment. À Chartres, un officier qui se rendait à Laval a pris place à côté de lui. Agénor fumait, l’officier chantonnait. La chanson de l’officier a agacé Agénor ; le cigare d’Agénor a déplu à l’officier. D’abord, ils se sont regardés de travers, puis ils ont échangé des mots aigres-doux ; ensuite Agénor s’est écrié :

 

« – Pour Dieu ! monsieur, votre air d’opéra est insupportable.

 

« À quoi l’officier a répondu :

 

« – Je chante du matin au soir, monsieur, et je ne connais que deux endroits où je fasse trêve à cette habitude.

 

« – Peut-on les connaître aussi ? demanda Agénor avec hauteur.

 

« – Ma chambre à coucher, d’abord…

 

« – Et puis ?

 

« – Et ce qu’on appelle indifféremment le pré ou le terrain, monsieur.

 

« Agénor a tiré sa carte de sa poche et la lui a donnée, ajoutant :

 

« – À la première station, n’est-ce pas ?

 

« – Non, monsieur, a dit l’officier ; je vais à Laval où je tiens garnison. S’il vous plaît de pousser jusque-là, je suis votre homme.

 

« – Je m’y arrêterai tout exprès pour vous donner une leçon, car j’allais jusqu’à Rennes.

 

« Maintenant, acheva M. de Marigny, vous devinez le reste, n’est-ce pas ? Agénor a reçu un joli coup d’épée qui l’a mis au lit pour huit jours. Agénor ne pense plus à sa grand-mère, mais il ne cesse de songer à Antoinette ; et il lui a écrit trois fois, et comme elle ne lui a pas répondu, il est désespéré et me charge d’aller la voir.

 

Si on eût été en plein jour et si M. de Morlux n’avait eu le visage à demi caché par le collet de son paletot, M. de Mauléon et M. de Marigny l’eussent vu pâlir. Cependant, il prit un ton dégagé :

 

– Eh bien ! dit-il, avez-vous vu Antoinette, car c’est ainsi qu’on l’appelle, n’est-ce pas ?

 

– Oui, mais je ne l’ai pas vue encore.

 

– Pourquoi ?

 

– Mais parce que la lettre d’Agénor m’est arrivée ce soir, par le courrier de huit heures et demie ; mais demain…

 

– Vous irez vous acquitter de votre message, hein ?

 

– Sans doute… On dirait que cela vous déplaît, vicomte ?

 

– Moi ? Oh ! non… pas du tout… Mon neveu est assez grand pour se conduire lui-même…

 

– Vous savez qu’il veut l’épouser ?

 

– Certainement… C’est une folie… Adieu…

 

Et M. de Morlux quitta brusquement les deux jeunes gens, les laissant bien convaincus que les projets de mariage de son neveu froissaient profondément son orgueil aristocratique. Et continuant sa route, le vicomte Karle se disait :

 

– Demain, Marigny saura qu’Antoinette a disparu. Il écrira à Agénor. Agénor reviendra en toute hâte… Mais bah ! il sera trop tard.

 

En rentrant au cercle, le vicomte fut repris par toutes ses angoisses. Mais quel ne fut pas son étonnement lorsque, passant dans la salle de billard, il vit le major Avatar qui jouait tranquillement avec le marquis de B… une partie de carambolage. Le major ne parut même pas avoir aperçu M. de Morlux.

 

– Où en êtes-vous, marquis ? demanda ce dernier à M. de B…

 

– Nous jouons une belle. Monsieur a soixante-huit points et moi trente-neuf. Je suis perdu !

 

M. de Morlux fit mentalement ce calcul :

 

– Il faut une heure et demie pour faire une partie de cent points. On en a déjà fait deux. Il y a donc trois heures que le major joue. Or, si le major est ici depuis trois heures, ce n’est pas lui qui est Rocambole.

 

Le raisonnement était logique. Seulement le marquis de B… avait oublié de lui dire que les deux premières parties avaient été jouées la veille.

 

Le vicomte parut chercher un partenaire pour une partie de piquet, n’en trouva point, se fit apporter un grog, parcourut les journaux du soir, s’en alla en se disant :

 

– Ce Timoléon est un poltron doublé d’un imbécile. Le major Avatar est un honnête Russe qui n’a jamais eu d’autre passion que le billard, le champagne et les voyages.

 

 

Le major Avatar, ou plutôt Rocambole, qui ne se souciait pas de rentrer chez lui avant le jour, gagna la troisième partie, en proposa une quatrième qui fut acceptée, et ne sortit du cercle qu’à sept heures du matin. Un homme l’attendait à l’angle de la rue Neuve-Saint-Augustin. C’était Auguste. Le major lui remit un billet roulé et lui dit :

 

– Il faut que ça arrive aujourd’hui.

 

– Je verrai Malvina à midi, répondit Auguste qui prit le billet et s’en alla.

 

Ce billet était destiné à Vanda et contenait en langue russe ces simples mots :

 

« Tout est prêt. Il est temps. Tu peux agir. »

 

Mais comme le major Avatar regagnait tranquillement le faubourg Saint-Honoré, un homme le rejoignit en courant… un homme effaré, hors d’haleine. C’était Timoléon.

 

– Tout est perdu ! dit-il, le poison est parti !…

 

Alors Rocambole éprouva un léger frémissement des narines, qui indiquait chez lui une violente émotion.

 

XXXIX

Retournons maintenant à la prison de Saint-Lazare.

 

Il était huit heures du matin. La voiture cellulaire venait d’arriver. Parmi les détenues envoyées au dépôt se trouvait Philippette, la femme qui, pour cinq louis, avait consenti à se faire arrêter.

 

– Encore ! dit le chef du greffe en la voyant entrer.

 

– C’est pas ma faute, mon président, dit-elle en riant de ce rire ignoble et cynique qui lui était particulier ; c’est les sergents de ville qui m’en veulent.

 

Outre qu’elle était voleuse de profession, Philippette était encore soumise à la surveillance de la police. Le chef du greffe allait donc l’envoyer dans la deuxième section, mais Philippette, qui savait que la Chivotte était détenue sous la prévention de vol, et qui ne s’était fait arrêter elle-même que pour voir cette femme et lui remettre le billet de Timoléon, Philippette, disons-nous, protesta. Le chef du greffe vérifia le dossier, et lui dit :

 

– Tu as raison. Rébellion envers les agents de la force publique. Tu passeras en jugement.

 

– C’est ce que je demande, répondit insolemment Philippette.

 

On l’envoya dans la première section, salle des prévenues. Philippette avait déjà passé la moitié du mois à Saint-Lazare ; elle se laissa revêtir de l’uniforme de la maison avec la meilleure grâce du monde et conduire à l’atelier de travail.

 

La Chivotte était précisément dans la salle où on la fit entrer. Pendant le travail, le silence est de rigueur. La sœur surveillante veille à ce qu’aucune conversation ne s’engage entre les détenues. Philippette ne put donc, en prenant place sur un des bancs en amphithéâtre, que faire un signe d’intelligence amicale à la Chivotte. Mais celle-ci ne lui répondit point. Alors Philippette s’aperçut que Madeleine la Chivotte était toute seule sur un banc. Les autres détenues paraissaient s’être éloignées d’elle avec une intention marquée et une sorte de répugnance. La voleuse était sombre et ses yeux lançaient des éclairs.

 

– Qu’est-ce qu’elle a donc fait pour être en quarantaine ! se dit Philippette étonnée, tandis qu’on lui apportait sa part de besogne.

 

Dans la prison, comme dans les lycées, comme dans les régiments, comme partout enfin où une loi commune, disciplinaire ou pénale, réunit des êtres différents et les courbe sous la même règle, il s’établit entre eux une sorte de solidarité qui fait frapper d’ostracisme celui ou celle qui essaie de s’y soustraire.

 

Au lycée, le rapporteur est mis hors la loi ; dans un régiment, le voleur est passé à la couverture ; en prison, celui qui méconnaît l’opinion publique est mis en quarantaine. Or, depuis la veille, la Chivotte était atteinte par cette sorte d’ostracisme. Pourquoi ? On s’en souvient, la présence d’Antoinette à Saint-Lazare avait soulevé deux versions parmi les détenues. La première, accréditée par la Chivotte, prétendait qu’Antoinette était une voleuse comme les autres, seulement plus rouée, plus habile, et sachant dissimuler son identité avec une merveilleuse adresse. La seconde, mise en circulation par la belle Marton, représentait, au contraire, la jeune fille comme une pauvre enfant honnête et victime d’un odieux guet-apens. Pendant deux jours, il y avait eu deux camps bien distincts ; mais le troisième, quand le bruit s’était répandu dans la prison que la jeune fille avait sauvé un enfant, les incrédules s’étaient subitement converties ; Madeleine la Chivotte était restée seule de son bord ; et comme nous l’avons vu, la belle Marton s’était jetée sur elle et allait lui faire un mauvais parti, lorsque Antoinette, se montrant à une fenêtre qui donnait sur le préau, l’avait arrêtée d’un signe. La Chivotte n’avait point été battue, mais elle avait été mise en quarantaine. On s’était éloigné d’elle comme d’une pestiférée.

 

Philippette attendit avec impatience que la cloche du réfectoire se fît entendre. À neuf heures et demie, moment où commence la soupe, comme on dit dans les prisons, le travail fut suspendu, et, deux par deux, les détenues furent conduites au réfectoire. Comme aucune ne paraissait vouloir se placer à côté de la Chivotte, Philippette vint s’y mettre.

 

– Qu’est-ce que tu as ? lui dit-elle tout bas, tandis qu’elles s’en allaient au réfectoire à travers les longs corridors de la prison.

 

La Chivotte parut sortir d’une espèce de cauchemar, et regarda Philippette :

 

– Ah ! c’est toi, dit-elle.

 

– Tu ne me reconnaissais donc pas ?

 

– Je ne t’avais même pas vue. Mais si tu ne veux pas qu’on t’assomme à coups de sabots, ne me parle pas. Je suis bloquée par les camarades.

 

– Qu’est-ce que tu as donc fait ?

 

– C’est rapport à une chipie qui est ici, et que je mettrai en miettes si elle a le malheur de descendre dans le préau.

 

Et comme Philippette, au lieu de s’éloigner d’elle, paraissait, au contraire, prendre en pitié son infortune, elle lui raconta son aventure chemin faisant.

 

– C’est drôle tout de même, une fille honnête à Saint-Lazare ! ricana Philippette.

 

– Et toi, qu’est-ce que tu as encore fait pour revenir ? demanda la Chivotte.

 

– C’est pour toi que je suis revenue.

 

– Pour moi ?

 

– Oui, Lolo m’a donné cinq louis pour que je me fasse arrêter.

 

– Lolo ?

 

Et la Chivotte, tressaillant, songea à Timoléon.

 

– Voilà pour toi, dit Philippette en lui glissant dans la main une lettre arrondie en boulette.

 

« Ils m’ont fouillée en entrant, reprit-elle, mais je l’avais bien cachée… aussi bien que mon argent.

 

– Oh ! fit la Chivotte dont l’œil étincela, si Timoléon pouvait me donner un moyen de me venger !

 

Elle ne mangea que du bout des dents, et un quart d’heure après elle rentra à l’atelier.

 

La Chivotte cousait des chemises. Elle se fit sur son banc une sorte de rempart pour pouvoir dérouler la lettre de Timoléon sans être vue de la surveillante. La boulette renfermait une sorte de pilule incolore, qui ressemblait à une capsule de gélatine et était de la grosseur d’une tête d’épingle. La Chivotte garda cette pilule dans le creux de sa main et lut la lettre écrite en argot de fantaisie et avec des signes mystérieux ; écriture et langage de convention qui ne pouvaient être compris que des initiés.

 

La lettre était d’un laconisme féroce :

 

« Deux rouleaux jaunes, quand tu sortiras, si la petite prend cette médecine. »

 

– Ah ! murmura la Chivotte avec rage, je tiens ma vengeance ! Mais comment aller à l’infirmerie ?

 

De dix heures à deux heures, le travail continua. À deux heures, la cloche du réfectoire se fit entendre de nouveau pour la distribution des légumes. Après cette distribution, les détenues furent conduites au préau ; elles avaient une heure de récréation. La quarantaine continua ; on laissa la Chivotte seule, assise sur un banc, et Philippette elle-même n’osa s’en rapprocher. Mais en quittant l’atelier, la Chivotte avait dérobé une aiguille qu’elle avait piquée dans les plis de sa robe.

 

Tout à coup la surveillante qui se promenait dans la cour entendit un cri et des gémissements. La Chivotte était inondée de sang. Avec l’aiguille, elle s’était piquée à l’intérieur du nez, et cette piqûre avait déterminé une violente hémorragie.

 

– Elle va crever, la misérable ! dit en ce moment une des détenues.

 

Deux sœurs accoururent, ne se rendirent pas compte de la cause de ce sang et crurent tout d’abord que la Chivotte avait été battue. La Chivotte paraissait prête à tomber en défaillance, et avait le visage et les vêtements ensanglantés.

 

– À l’infirmerie ! dit une des sœurs.

 

Deux religieuses la prirent sous les bras et la soutinrent, car elle avait l’air de ne pouvoir marcher et poussait des gémissements étouffés.

 

– Dieu fait un second miracle, dit une détenue, il la punit. Madeleine la Chivotte fut conduite non point à l’infirmerie tout d’abord, mais dans un des laboratoires. Il n’y avait en ce moment dans cette pièce que deux femmes. La détenue employée qui fait la tisane et une autre qui avait un bol à la main et s’apprêtait à sortir. Celle-ci n’était autre que la belle Marton qui venait chercher de la tisane pour sa chère Antoinette.

 

– Où est l’interne de service ? s’écrièrent les religieuses en entrant et faisant asseoir la Chivotte qui paraissait mourante.

 

La belle Marton haïssait la Chivotte, mais, la voyant ensanglantée, elle en eut pitié et s’écria :

 

– Il est dans la salle à côté ; je vais le chercher.

 

Et elle posa le bol sur une table à côté de la Chivotte, auprès de laquelle s’empressaient les deux religieuses.

 

Une minute après l’interne arriva et détourna pour une seconde l’attention des deux religieuses. Mais cette seconde avait suffi. La Chivotte venait de laisser tomber la capsule mortelle dans le bol de tisane destiné à Antoinette.

 

XL

C’était donc à peu près l’heure où Philippette, messagère de mort sans le savoir, entrait à Saint-Lazare, que Timoléon, effaré, éperdu, avait rejoint Rocambole.

 

Timoléon, après l’enlèvement de sa fille, comprenant que la vie de cette dernière dépendait de la vie d’Antoinette, car Rocambole tiendrait sa parole, en cas de malheur, Timoléon n’avait plus eu qu’une seule préoccupation ardente : trouver Lolo assez à temps pour que son horrible message n’arrivât point à destination. Deux choses le rassuraient cependant. La première, c’est que, selon toute probabilité, M. de Morlux attendrait au lendemain matin pour aller trouver Lolo. La seconde, c’est que, quoi qu’il arrivât, Lolo ne pourrait entrer à Saint-Lazare que vers midi.

 

Il avait donc du temps devant lui. Cependant, il courut à la rue Sainte-Appoline. Le portier lui dit :

 

– Il n’est pas rentré. Vous le trouverez chez le mannezingue, où j’ai envoyé l’autre.

 

– Quel autre ? fit Timoléon qui tressaillit.

 

– L’autre qui est venu le demander il y a une heure.

 

Timoléon se fit donner le signalement de cet autre et reconnut M. de Morlux.

 

Il courut chez le marchand de vin, le mannezingue, comme disait le portier dans son pittoresque idiome. Mais Lolo n’y était plus. On apprit à Timoléon qu’il était sorti avec un inconnu venant de sa part, à lui, Timoléon.

 

Pendant le reste de la nuit, l’ancien homme de police courut les cabarets du voisinage, et ne songea pas à descendre aux Halles. Nulle part il ne trouva Lolo. Pourtant, il était revenu plusieurs fois rue Sainte-Appoline, et on lui avait toujours répondu, ce qui était vrai, que Lolo n’était pas rentré.

 

Enfin, comme il y revenait pour la huitième fois, vers sept heures du matin, il aperçut Lolo qui entrait dans la rue par le boulevard de Sébastopol. Les cinq louis du vicomte s’étaient bien conduits. Lolo était ivre et prétendait, en parlant tout haut, comme s’il avait eu un compagnon de route, que le trottoir était comme un mauvais fusil, qu’il repoussait. Timoléon courut à lui et le prit au collet :

 

– Ah ! je te tiens enfin, feignant, ivrogne ! lui dit-il. Un sourire hébété anima le visage abruti de Lolo.

 

– De quoi, patron, de quoi ? dit Lolo ; qui travaille bien et boit bien, ne fait pas de tort à son maître. J’ai bien travaillé… j’ai bien bu… voilà !

 

– Tu as travaillé ?

 

– Dame ! et un peu bien, encore…

 

– La lettre… as-tu la lettre ? demanda Timoléon d’une voix pleine d’anxiété.

 

– Il me l’a donnée… l’autre… et dix louis avec…

 

– Eh bien ! rends-la-moi…

 

Lolo se reprit à rire de son rire aviné, mais avec une intention marquée de finesse.

 

– Qui a bien travaillé, dit-il, c’est Lolo… pas vrai ?

 

– Mais qu’as-tu fait, malheureux ? exclama Timoléon.

 

– La lettre est partie.

 

– Pour Saint-Lazare ?

 

– Mais dame ! oui… j’ai fait arrêter Philippette. Elle s’en est chargée… Elle y est maintenant… acheva l’ivrogne qui ne s’aperçut pas que Timoléon était devenu tout à coup d’une pâleur cadavéreuse.

 

Mais Timoléon n’en entendit pas davantage, et il quitta Lolo brusquement et comme s’il eût été frappé de folie.

 

– Ma fille ! murmurait-il en route tandis qu’il courait, je ne veux pas que ma fille meure !… Ah ! Rocambole seul peut tout sauver !…

 

Et ce fut ainsi qu’il arriva tout courant au moment où Rocambole quittait Auguste. Ce dernier, nous l’avons dit, eut alors ce frémissement de narines qui, chez lui, indiquait une violente émotion. Mais ce fut l’affaire d’une seconde.

 

– Que faire ! que faire ! murmurait Timoléon en s’arrachant les cheveux.

 

– Rien, toi du moins, répondit Rocambole qui avait retrouvé tout son calme ; tu es un imbécile, un niais.

 

– Ma fille… ma pauvre fille… murmura Timoléon. Rocambole haussa les épaules.

 

– Veux-tu un bon conseil ? dit-il. Si tu tiens à la vie de ta fille, rentre chez toi ; mets-toi au lit et ne te mêle de rien.

 

Timoléon faillit tomber à genoux.

 

– Maître, dit-il, moi aussi, j’ai été fou de vouloir lutter contre vous.

 

– C’est bon, dit Rocambole. J’accepte tes excuses et te défends de me suivre. Va-t’en !

 

Et Rocambole continua son chemin. Seulement, il doubla le pas.

 

À l’entrée du faubourg Saint-Honoré, deux hommes se trouvaient sur le seuil du bureau des omnibus. Rocambole leur fit signe et ils s’approchèrent. C’étaient Jean le Boucher et le Bonnet vert, à qui il avait donné rendez-vous en cet endroit.

 

– La petite est sous clé, dit Jean.

 

– C’est bon, répondit Rocambole ; mais ce n’est plus d’elle qu’il s’agit. Il faut qu’avant une heure tu m’aies ramené Rigolo. Où est-il ?

 

– Il est caché, car, dit le Bonnet vert, vous pensez bien qu’il est trop compromis, à présent, pour oser reparaître chez lui.

 

– Il me le faut sur-le-champ, ordonna Rocambole.

 

Jean et le Bonnet vert partirent comme un trait, tandis que Rocambole grimpait au troisième étage de cette maison qui lui servait de retraite, depuis qu’il surveillait M. Karle de Morlux.

 

Pendant le trajet, Rocambole avait fait ce raisonnement :

 

– Le poison est à Saint-Lazare, mais Antoinette est à la pistole et la Chivotte n’y est pas. Il faudra bien deux ou trois heures à celle-ci pour trouver le moyen d’agir.

 

Et Rocambole prit une plume et écrivit à Vanda. Trois quarts d’heure après, Jean arrivait avec Rigolo. Rocambole dit à ce dernier :

 

– Que ferais-tu pour cette jeune fille qui a sauvé ton enfant ?

 

– Je verserais pour elle jusqu’à la dernière goutte de mon sang, répondit le croque-mort avec l’accent d’un dévouement passionné.

 

– Il ne s’agit pas de ta vie, mais peut-être de ta liberté.

 

– Peu importe ! je suis prêt.

 

– Écoute-moi bien, alors.

 

– Parlez, maître.

 

– Tu sais ce qui nous est arrivé cette nuit ?

 

– Oui, dit Rigolo, nous avons poliment roulé la police.

 

– On ne roule jamais complètement la police. Elle se rattrape tôt ou tard. Or, poursuivit Rocambole, la police te cherchera, elle te cherche même déjà.

 

– Qu’est-ce que cela me fait, si elle ne vous prend pas ?

 

– On ne me prend plus, moi, dit Rocambole. Mais c’est de toi qu’il s’agit. Si on n’avait pas fait une descente chez toi cette nuit, tu serais allé ce matin à Saint-Lazare, voir ta femme et ton enfant ?

 

– Oui, mais je n’ose pas…

 

– Eh bien ! il faut oser…

 

– Je suis prêt, dit Rigolo.

 

Rocambole reprit :

 

– La police est donc à tes trousses ; mais le dernier endroit où elle ira chercher de tes nouvelles, c’est à Saint-Lazare, et à cette heure, on ne sait pas le premier mot de ce qui s’est passé chez toi, cette nuit, dans la prison. Par conséquent, il faut que tu ailles à Saint-Lazare.

 

– J’y vais, dit Rigolo.

 

– Voici une lettre pour cette femme blonde qui est à Saint-Lazare, dans la même chambre que Mlle Antoinette et ta femme.

 

Rigolo prit la lettre.

 

– Maintenant, dit Rocambole, écoute bien ceci. Rigolo regarda le maître.

 

– Si la femme blonde n’a pas cette lettre avant midi, ce soir Mlle Antoinette sera morte.

 

– Oh ! s’écria Rigolo, elle l’aura, dussé-je passer au travers des murs. Et il cacha la lettre entre sa chemise et son gilet et s’élança dehors.

 

– Prends une voiture ! lui cria Rocambole.

 

– Oui, maître.

 

Rocambole se mit à la fenêtre et vit Rigolo se jeter dans un fiacre, devant l’église Saint-Philippe-du-Roule. Le fiacre partit au grand trot et disparut dans le faubourg Saint-Honoré. Alors Rocambole ferma la croisée et vint se rasseoir devant la table sur laquelle il avait écrit, tira sa montre en murmurant :

 

– Je ne vivrai pas jusqu’à ce soir !…

 

– Mais qu’avez-vous donc, maître ? demanda le Bonnet vert, en voyant Rocambole si pâle, qu’on eût dit un cadavre.

 

– Te souviens-tu, répondit Rocambole, de cette minute d’un siècle de longueur que tu as passée dans la lunette de la guillotine ?

 

– Oui, maître, murmura le Bonnet vert dont un frisson parcourut tout le corps.

 

– Eh bien, dit Rocambole, je vais souffrir pendant huit ou dix heures ce que tu as souffert pendant cette minute.

 

Alors Rocambole s’accouda sur la table, et, prenant son front pâle dans ses mains crispées :

 

– Oh ! dit-il, se parlant à lui-même, il y a dans le BIEN des émotions que je n’ai jamais connues quand j’étais le génie du MAL.

 

Et les deux forçats, consternés, virent alors une larme rouler sur la joue livide de Rocambole.

 

XLI

Rigolo, pendant le trajet du faubourg Saint-Honoré à Saint-Lazare, eut de terribles battements de cœur. Quand il voyait sur le trottoir des rues qu’il parcourait un sergent de ville ou un de ces hommes vêtus en bourgeois qui paraissaient appartenir à la police, il se rejetait en arrière et se tenait coi dans le fond du fiacre. Ce n’était pourtant pas pour lui qu’il tremblait, mais pour Antoinette, dont la vie était en péril, lui avait dit Rocambole, s’il n’arrivait pas à Saint-Lazare avant midi. Enfin le fiacre s’arrêta devant la prison. Le factionnaire vit Rigolo en descendre et le laissa passer. Au lieu de payer le cocher et de le renvoyer, Rigolo lui dit :

 

– Attendez-moi.

 

En route, le croque-mort s’était dit :

 

– Hier, mon enfant était hors de danger ; il va peut-être tout à fait bien, maintenant. Marceline a fini son temps ; rien ne s’opposerait donc à ce que je les ramène tous les deux, si le médecin dit qu’on peut transporter le petit. Et si on n’a pas transmis d’ordre encore de la préfecture, je pourrais bien, tout en sauvant Mlle Antoinette, me sauver moi-même.

 

Il frappa au premier guichet. Le portier le reconnut à son habit de croque-mort et lui ouvrit.

 

– Ah ! c’est vous ? lui dit-il d’un ton amical.

 

– Oui, dit Rigolo. Je viens savoir comment va mon petit.

 

– J’ai entendu dire par M. Albert, un des internes, dit le portier, qui vient de sortir, qu’il allait tout à fait bien.

 

Rigolo vit au ton et aux manières du portier, à son regard, qu’on ne savait encore rien à Saint-Lazare des poursuites dont il était l’objet. Cela l’enhardit, et il alla frapper à la porte du greffe. Un sous-brigadier lui dit, en le voyant entrer :

 

– On voit bien que la mort est bonne pour les gens qu’elle fait travailler.

 

– Que voulez-vous dire ? demanda Rigolo en tressaillant.

 

– Que ton petit est tout à fait bien, mon vieux croque-mort, dit le sous-brigadier.

 

Et il le fit entrer dans le bureau. Le chef du greffe lui dit :

 

– C’est vous qui êtes le mari de la détenue Marceline ?

 

– Oui, monsieur, répondit Rigolo.

 

– Elle est libérée depuis hier matin, dit le chef du greffe, et votre enfant, dit-on, peut être emporté, à la condition d’être bien couvert. Si vous voulez attendre, on va faire descendre votre femme.

 

« S’il en est ainsi, pensa Rigolo, tout est perdu ! Je ne pourrai pas voir la femme blonde. » Et joignant les mains :

 

– Ah ! monsieur, dit-il, y pensez-vous ? Hier encore mon enfant était à la mort… et vous voulez que je l’emmène aujourd’hui ?…

 

– Si le médecin dit qu’il n’y a pas de danger.

 

– Il y en a, monsieur, il doit y en avoir, dit Rigolo d’un ton suppliant… Et que voulez-vous que nous fassions, ma femme et moi… elle qui sort de la prison, moi qui viens d’être malade ? Je n’ai pas un sou à la maison… pas de charbon, pas de bois… et nos effets au clou !… Comment soigner le petit ?… et un médecin ?…

 

Et Rigolo pleurait de si bonne foi que le chef du greffe en fut ému.

 

– Nous ne pouvons pourtant pas, dit-il, garder votre femme et votre enfant éternellement.

 

– Je ne demande pas ça, dit Rigolo pleurant toujours ; mais jusqu’à demain seulement ?

 

– Serez-vous plus avancé demain ?

 

– Oui, répondit le croque-mort. Le directeur de mon administration a demandé pour moi un secours et une place à la Maternité pour ma femme. Il m’a dit ce matin même qu’elle pourrait entrer demain.

 

Le chef du greffe parut hésiter. Puis, au bout d’une minute :

 

– Allons ! dit-il, revenez demain. On gardera la mère et l’enfant aujourd’hui encore.

 

– Et je ne les verrai pas jusqu’à demain ! s’écria Rigolo avec un accent si douloureux, si vrai, si ému, que le chef du greffe qui, lui aussi avait une femme et un enfant, en fut touché.

 

– Allons ! dit-il en souriant, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous voulez, mon brave homme. À la seule fin de vous être agréable, on saute à pieds joints sur tous les règlements.

 

– Dieu vous bénira, monsieur ! s’écria Rigolo.

 

Le chef du greffe appela le sous-brigadier :

 

– Conduisez cet homme auprès de sa femme, dit-il.

 

Ce sous-brigadier-là était le même qui, la veille, avait déjà guidé Rigolo à travers les corridors de la prison.

 

– Vous avez une fière chance tout de même, mon brave homme, lui dit-il en chemin. On n’a jamais fait pour personne ce qu’on fait pour vous.

 

– J’ai surtout la chance d’avoir vu mon enfant revenir de si loin, dit Rigolo ; c’est bien un vrai miracle !

 

– C’est ce que tout le monde dit ici, fit naïvement le sous-brigadier.

 

– Ah ! la chère demoiselle… murmura le croque-mort en faisant allusion à Antoinette.

 

– Voilà que toutes les détenues ont pour elle un respect inusité ici, répondit le sous-brigadier.

 

– Mais qu’a-t-elle donc fait pour être ici ?

 

– Elle a volé, dit-on.

 

– Oh ! c’est impossible !

 

– C’est ce qu’on prétend, du moins, dit le sous-brigadier ; mais il y a des gens qui ne veulent pas y croire.

 

– Elle est malade, avec ça ?

 

– Oui, dit le sous-brigadier, et on prétend qu’elle a une maladie bien extraordinaire.

 

– Il m’a semblé qu’elle avait le visage tout violet, dit Rigolo.

 

– Le premier jour il était noir. Elle va mieux.

 

– Et l’autre dame qui est avec elle ?

 

– C’est le même mal. Le docteur n’y comprend rien…

 

Comme le sous-brigadier donnait à Rigolo cette explication, ils arrivaient à la porte de la pistole.

 

– Entrez ! dit le sous-brigadier en ouvrant la porte.

 

Le croque-mort, à peine sur le seuil, vit sa femme levée, tenant son enfant dans ses bras. Elle était souriante et l’enfant ne pleurait plus. Antoinette s’était mise sur son séant et lisait. Vanda, dont le lit était tout près de la porte, regarda le croque-mort avec indifférence.

 

Mais celui-ci, en passant, fit un faux pas et s’appuya au lit de Vanda pour ne point tomber. En même temps il glissa sous ses couvertures le billet de Rocambole, accompagnant cette manœuvre d’un regard expressif et murmurant tout bas :

 

– C’est de la part du maître.

 

Vanda cacha le billet et répondit par un regard non moins expressif. Tandis que Rigolo embrassait sa femme et son enfant, le docteur entra.

 

– Eh bien ! dit-il, vous venez chercher votre enfant ?

 

– Ah ! monsieur, répondit Rigolo, qui maintenant ne tenait plus à rester à Saint-Lazare, car sa mission était remplie, vous croyez donc qu’on peut l’emmener ?

 

– J’en suis sûr, mon garçon. Couvrez-le bien, cela suffit.

 

Rigolo et sa femme se confondirent en excuses, en remerciements ; baisèrent tous, avec respect, les mains d’Antoinette, et quittèrent la pistole où la jeune fille et Vanda demeurèrent seules, après le départ du docteur. Rigolo, en s’en allant, avait rencontré le regard de Vanda, et ce regard disait éloquemment :

 

– Tu peux rassurer ceux qui t’envoient. Vanda avait déjà lu le billet de Rocambole.

 

 

Quelques heures après, Vanda et Antoinette causaient tout bas, tandis que Marton faisait le ménage de la pistole.

 

– Madame, disait Antoinette, serai-je bientôt guérie de ce mal singulier que vous m’avez donné ?

 

– L’heure de la délivrance approche, murmura Vanda.

 

– Mais resterai-je noire ?

 

– Enfant, voyez si je le suis moi-même.

 

Et Vanda, en effet, montra son visage qui, violacé l’avant-veille, était redevenu blanc ; ses bras et ses épaules seuls avaient encore quelques taches brunes.

 

– J’ai toujours soif, reprit Antoinette.

 

– Je vais vous chercher de la tisane, répondit la belle Marton.

 

Et elle sortit. Quelques minutes après, on entendit des cris dans le corridor et la voix de Marton qui appelait l’interne de service. Un quart d’heure plus tard, Marton revint, tenant à la main une assiette et sur cette assiette un bol de tisane.

 

– C’est cette canaille de Chivotte qui est tout en sang et qu’on vient d’amener au laboratoire, comme je m’apprêtais à revenir, répliqua Marton. Je crois bien qu’on l’a assommée là-bas. La tisanière était seule. J’ai posé mon bol sur la table et je suis allée chercher le médecin. Ce qui fait, mademoiselle, que la tisane est peut-être un peu froide.

 

Et elle tendit le bol à Antoinette, qui le prit. Mais, à ce moment, Vanda lui arrêta le bras et dit à Marton :

 

– Est-ce que la Chivotte était déjà dans le laboratoire quand tu as laissé ton bol sur la table ?

 

– Oui, madame, dit la belle Marton.

 

Vanda arracha le bol des mains d’Antoinette et jeta le bol sur le parquet.

 

– Je vous sauve d’une mort horrible, répondit froidement Vanda, tandis qu’Antoinette frissonnait…

 

XLII

La lettre que Rocambole avait fait parvenir à Vanda, par l’entremise de Rigolo le croque-mort, était ainsi conçue :

 

« Timoléon, l’agent des persécuteurs d’Antoinette, vient de faire passer à la Chivotte du poison destiné à la jeune fille. Ne la laisse plus ni boire ni manger et agis ! »

 

C’était laconique, comme on le voit, et Rocambole ne prenait ni le temps ni la peine d’expliquer à Vanda comment il avait su par Timoléon lui-même qu’Antoinette était en danger de mort, et que, maître de la fille de ce dernier, il le tenait en respect.

 

Ce silence laissait à Vanda le champ vaste pour les conjectures. Elle se dit en elle-même, tandis que la fille Marton et Antoinette la regardaient avec une sorte de stupeur, qu’elle tenait dans ses mains une vengeance terrible et immédiate. Mais elle ne crut pas devoir faire part à la jeune fille et à la fille Marton de ses réflexions ni de ses projets.

 

Et comme toutes deux, muettes et pâles, avaient les yeux fixés sur elle, Vanda reprit :

 

– La Chivotte a empoisonné la tisane.

 

– Oh ! jour de Dieu ! murmura la belle Marton, qui s’élança vers la porte, c’est de mes mains qu’elle va mourir !…

 

– Mon enfant, dit-elle, Dieu défend de se venger.

 

– Ah ! vous êtes bonne, madame, murmura Antoinette, qui lui prit vivement les deux mains et les pressa affectueusement.

 

Mais la belle Marton s’écria :

 

– Non ! non ! il faut que je l’extermine !…

 

– Et moi, je t’en prie, pardonne-lui, dit Antoinette qui avait fini par tutoyer Marton.

 

– Ah ! saint ange du bon Dieu, exclama la belle Marton, vous ne savez donc pas qu’elle recommencera demain.

 

– Demain, dit Vanda, il sera trop tard…

 

La belle Marton regarda la Russe et sembla, par son regard, lui demander l’explication de ces paroles, Vanda reprit :

 

– Ne vous ai-je pas dit, en entrant ici, que je venais pour sauver mademoiselle ?

 

– Oui, madame, vous me l’avez dit.

 

– Pour favoriser son évasion ?

 

– Oui, c’est vrai.

 

– Eh bien ! demain, Mlle Antoinette n’aura plus rien à craindre de Madeleine la Chivotte.

 

– Elle sera sortie ?

 

– Peut-être… dit Vanda, qui ne voulut pas s’expliquer davantage.

 

Mais la belle Marton s’écria de nouveau en serrant les poings :

 

– Ça ne m’empêche toujours pas d’exterminer la Chivotte, ça…

 

– Marton !… supplia Antoinette, qui la prit par le bras.

 

– Si tu faisais cela, dit froidement Vanda, tout serait perdu.

 

– Perdu !

 

– Oui, dit la Russe, parce que Madeleine ne manquerait pas de se vanter de ce qu’elle a fait.

 

– Tant mieux, dit Marton, qui ne comprenait pas encore. Charlot n’est-il pas là ?

 

Dans leur pittoresque langage, les voleurs ont donné ce singulier nom au bourreau.

 

– Sans doute, dit Vanda. Mais, en attendant, on nous séparerait de Mlle Antoinette, par précaution pure et pour la mettre à l’abri de tout danger…

 

– Oh ! ça, jamais, fit Marton, qui s’agenouilla devant Antoinette.

 

– Et séparée d’elle, ajouta Vanda, je ne pourrais plus la sauver ! Ce raisonnement si simple et si juste frappa la belle Marton.

 

– Mais cette misérable, s’écria-t-elle, ne sera donc pas punie ?

 

– Oh ! si, et d’une façon terrible, dit Vanda, dont l’œil étincela comme une lame d’épée au soleil. Elle et ceux qui l’ont payée pour commettre ce crime…

 

– Vrai ? fit Marton.

 

– Je te le jure, répondit Vanda avec un calme qui jeta l’épouvante dans le cœur plein de bonté d’Antoinette.

 

– Soit, reprit Marton, mais alors, madame…

 

Elle hésita.

 

– Quoi donc ? fit Vanda.

 

– Gardez-moi ici… retenez-moi… que je ne voie plus cette femme, ou sinon… je fais un malheur.

 

– Au contraire, fit Vanda, il faut que tu te contiennes et que tu revoies Madeleine.

 

– La revoir ! exclama la belle Marton. Ah ! malheur !

 

– Il le faut.

 

– Mais… pourquoi ?… balbutia la fille perdue, que Vanda tenait clouée sous son regard fascinateur.

 

– Tu vas le comprendre. La Chivotte, dans le doute où elle est d’avoir réussi dans son abominable dessein, peut essayer d’empoisonner tout ce qui sera destiné à mademoiselle.

 

– C’est vrai, fit Marton, frappée de la justesse de l’observation…

 

– Il faut même qu’elle croie, reprit Vanda, que Mlle Antoinette a bu la tisane.

 

– Comment le lui faire savoir ? demanda Marton.

 

– Mais d’une façon bien simple. Tu vas reprendre ce bol…

 

Et elle lui désignait le bol qui était entièrement vide, et qu’elle avait pris sur la table après en avoir jeté le contenu sur le parquet.

 

– Et puis ?

 

– Tu vas retourner au laboratoire, où certainement la Chivotte est encore, et où on se donne la peine d’arrêter son hémorragie.

 

– Bon !

 

– Et tu diras : Mlle Antoinette trouve la tisane délicieuse et je viens en chercher encore un bol.

 

Marton hésitait.

 

– Ah ! dit-elle, j’ai si peur de ne pouvoir me contenir en présence de cette canaille…

 

– Il le faut cependant, dit Vanda.

 

– Il le faut d’autant mieux, dit Antoinette en souriant, que j’ai toujours soif, ma bonne Marton.

 

Cette prière était un ordre.

 

Marton prit le bol et sortit de la pistole en disant :

 

– Je suis ici dans cinq minutes et vous pourrez boire de confiance, cette fois… c’est moi qui vous le dis !

 

Marton partie, Vanda regarda Antoinette avec mélancolie.

 

– Pauvre enfant ! dit-elle, vous avez des ennemis qui ne reculeront devant rien.

 

– Je ne leur ai pourtant jamais fait de mal, murmura Antoinette.

 

– Oui, mais ils ne veulent pas vous rendre votre fortune.

 

– Eh bien ! dit Antoinette, qu’ils la gardent et me rendent ma vie heureuse et pauvre.

 

– Non, dit Vanda, il faut qu’ils vous rendent tout. Le maître le veut.

 

Vanda aussi disait le maître en faisant allusion à Rocambole. Dans la nuit précédente, tandis que la surveillante dormait, pendant que Marceline, la pauvre mère, s’était assoupie, son enfant sur son sein, Vanda s’était glissée sans bruit jusque sur le pied du lit d’Antoinette.

 

Et là, elle avait dit à la jeune fille étonnée l’étonnante histoire de cet homme que les uns craignaient, que les autres adoraient, de cet homme qui s’était tour à tour appelé Joseph Fipart, le marquis de Chamery, le forçat Cent dix-sept et le major Avatar, qui était devenu l’ami et le protecteur de Milon, et lui avait juré de rendre aux deux orphelines leur nom et leur fortune. Et Vanda avait su poétiser son héros et son dieu : elle l’avait dépeint avec cet enthousiasme terrible que la nature met au cœur de la femme forte lorsqu’elle se sent courbée tout à coup par un homme plus fort qu’elle.

 

Et Antoinette avait cru Vanda, et comme elle, à présent, elle avait foi dans Rocambole.

 

– Mais, madame, dit-elle, après un moment de silence, et un peu après que Marton fut sortie, son bol à la main, vous dites que demain je ne serai plus ici ?

 

– Peut-être…

 

– Le moment de mon évasion est donc venu ?

 

– Oui, mon enfant.

 

– Mais comment percerez-vous ces murailles ? comment ouvrirez-vous ces portes ?

 

– Portes et murailles tomberont quand je le voudrai… et si vous le voulez…

 

– Si je le veux !

 

– Ah ! dit Vanda, c’est qu’il faut avoir foi en moi.

 

– Oh ! madame…

 

– Foi en Rocambole…

 

– Soit, dit Antoinette.

 

– Foi en Milon.

 

Ce nom était décisif. Antoinette croyait en Milon comme une fille en son père.

 

– Ce que je vais vous demander, dit encore Vanda, c’est Milon qui vous le demande.

 

– J’obéirai, dit simplement Antoinette.

 

– Eh bien ! écoutez.

 

Et Vanda prit Antoinette dans ses bras et lui mit un baiser au front.

 

 

Cependant, la belle Marton était allée au laboratoire. Ainsi que l’avait prévu Vanda, la Chivotte s’y trouvait encore, et on venait de lui arrêter son hémorragie. Quand elle vit entrer Marton, son regard étincela. Marton lui dit :

 

– On t’a donc flanqué quelque tripotée, que tu étais tout à l’heure en bouchère ?

 

Et, après ce sarcasme, elle tendit son bol à la détenue, qui remuait le feu sous la chaudière, où la tisane bouillait à grande eau :

 

– Donne-m’en encore un bol, dit-elle ; la demoiselle en veut encore.

 

– L’a-t-elle trouvée bonne ? demanda la Chivotte, qui ne put retenir sa joie.

 

– Délicieuse ! fit Marton, qui parvint à contenir son animosité et sa colère.

 

– Et elle en veut encore ?

 

– Oui.

 

On remplit de nouveau le bol de Marton, qui ne quittait pas la Chivotte des yeux, et celle-ci ne s’approcha ni de la chaudière ni de Marton.

 

Marton posa le bol sur une assiette et s’en alla. Quand elle entra dans la pistole d’Antoinette, le médecin s’y trouvait. Il constatait avec étonnement que la jeune fille et Vanda étaient redevenues presque blanches et il se confondit en exclamations vis-à-vis des deux internes qui l’accompagnaient.

 

– Quand on pense, disait-il, que tandis que nous cherchons des remèdes à ce mal bizarre, la nature opère toute seule ! Jusqu’à présent, nous avons fait de la médecine expectante.

 

– Et la tisane nous réussit, dit l’un des internes en riant, car je crois qu’on n’a encore donné que cela à ces deux femmes.

 

– Eh bien, en voilà encore, de la tisane ! dit Marton qui entrait en ce moment.

 

Antoinette étendit la main vers le bol, le porta à ses lèvres et le vida d’un trait. Mais soudain elle poussa un cri terrible, laissa échapper le bol qui se brisa, porta la main à sa poitrine comme si un volcan s’y était allumé, se dressa tout debout, ainsi que mue par un ressort, jeta un nouveau cri et retomba inanimée sur son lit, à la grande stupéfaction du docteur et des deux internes.

 

– Mon Dieu ! s’écria la belle Marton, je n’ai pas lavé le bol… c’est le poison qui est resté au fond !…

 

Le docteur prit la main d’Antoinette ; cette main était froide. Il posa la sienne sur son cœur, le cœur de la jeune fille ne battait plus…

 

– Mais elle est morte ! s’écria-t-il.

 

XLIII

Revenons à Timoléon, à qui nous avons vu Rocambole tourner le dos le matin après l’avoir traité d’imbécile.

 

Timoléon avait passé une journée terrible. Il savait le poison à Saint-Lazare, et il n’avait aucun moyen de faire défendre promptement à la Chivotte de s’en servir. Rocambole avait eu beau lui dire de se tenir tranquille, Timoléon était livré à des angoisses qui devenaient plus poignantes d’heure en heure. Cette Antoinette qu’il avait persécutée, fait enlever par des bandits, confondue avec des voleurs et des femmes perdues, il aurait voulu maintenant lui sauver la vie au prix de la sienne, car la vie d’Antoinette, c’était la vie de sa fille. Il savait bien que, si Antoinette mourait, Rocambole tuerait sa fille à lui. Et cet homme, qui n’avait reculé devant rien, qui avait trahi les uns, volé les autres, et créé ce honteux métier qu’à Paris on appelle le chantage, mais dans le cœur de qui Dieu avait mis un sentiment honnête, comme une fleur parmi des ronces ; cet homme désespéré erra toute la journée de rue en rue, comme un corps sans âme, comme une âme en peine de son corps, regardant tout et ne voyant rien, écoutant sans entendre et oubliant même de manger.

 

Rocambole lui avait défendu de faire quoi que ce fût. Et Timoléon savait que Rocambole ne pardonnait pas qu’on lui désobéît. Quelquefois, il s’était arrêté au milieu de cette promenade sans but qu’il faisait à travers Paris depuis le matin, et alors, tâchant de retrouver son calme et sa présence d’esprit, il s’était dit que le sang-froid de Rocambole était de bon augure, qu’il sauverait Antoinette et que sa fille à lui ne mourrait pas.

 

Mais le doute et la peur le reprenaient bientôt. La Chivotte était une femme d’énergie ; elle agissait promptement. Si le poison lui était parvenu, elle s’en serait servi au plus vite. Et il n’était que trop certain, trop évident pour Timoléon que sa lettre était arrivée à son adresse.

 

Cet homme, qui avait longtemps blasphémé Dieu, passa aux abords d’une église et, voyant la porte ouverte, il entra. L’église était déserte ; un pâle rayon de soleil couchant errait sur les vieux vitraux. Timoléon se mit à genoux, et pour la première fois peut-être cet homme pria Dieu et lui demanda la vie d’Antoinette, c’est-à-dire la vie de sa fille bien-aimée. Il sortit de l’église plus calme avec une lueur d’espoir au cœur.

 

Il n’avait pas mangé depuis la veille, et il éprouvait des douleurs d’estomac dont il ne se rendait pas compte. La nuit venait, enveloppée dans ce brouillard jaune particulier à Paris, au travers duquel les becs de gaz semblent recouverts d’un crêpe. Timoléon vit un restaurant ouvert. Il y entra, s’assit machinalement à une table, et attendit que le garçon s’approchât de lui. Il avait oublié de fermer la porte. Un marchand de journaux ambulant vint alors se placer sur le seuil et cria :

 

– Le journal du soir !… demandez le journal du soir ! Curieux détails sur le drame qui s’est passé à la prison de Saint-Lazare !…

 

À ces mots, Timoléon bondit sur ses pieds, arracha un journal des mains du marchand et se sauva. Le marchand le prit pour un fou et ne pensa pas même à réclamer ses trois sous. Timoléon était déjà loin… Il avait couru se placer devant un magasin de nouveautés dont la devanture était brillamment éclairée, et là, ouvrant le journal d’une main fiévreuse, pâle, la sueur de l’angoisse au front, il cherchait les détails annoncés par le marchand. À la deuxième page, on lisait et Timoléon frissonnant lut ce qui suit :

 

« UN DRAME À SAINT-LAZARE

 

« Un événement étrange, enveloppé de mystère, vient de jeter l’émoi dans la maison d’arrêt et de correction dite prison de Saint-Lazare et qui est, comme on sait, située dans le haut du faubourg Saint-Denis.

 

« Une jeune fille, détenue sous prévention de complicité de vol et d’affiliation à une bande de malfaiteurs, qui se disait être d’une bonne famille, et que l’instruction a démontré être la fille d’une marchande du quartier des Halles, appelée la Marlotte, est morte aujourd’hui dans des circonstances étranges.

 

« La fille A… – nous croyons devoir taire son nom –, arrêtée depuis quatre ou cinq jours, avait été atteinte dès le lendemain d’une maladie de peau extrêmement rare, sinon tout à fait inconnue en Europe, mais, paraît-il, assez commune dans l’Inde et au Japon. Cette maladie change en noir les peaux les plus blanches, et couvre la langue de boutons violacés. Elle est quelquefois mortelle, mais la science assure qu’elle n’est pas contagieuse.

 

« Cependant, chose extrêmement bizarre, presque à la même heure où cette maladie se déclarait chez la fille A…, une autre détenue en était également atteinte. Ces deux femmes avaient été transportées dans une pistole pour y recevoir les soins que réclamait leur état.

 

« La fille A…, qui persistait à nier son identité et à prétendre qu’elle était innocente et persécutée, s’était fait un véritable parti parmi les détenues, grâce à sa jolie figure, à sa douceur, grâce aussi peut-être à son intimité avec une fille nommée la belle Marton, et qui exerçait sur les détenues un véritable despotisme. Une autre femme au contraire, surnommée la Chivotte, avait pris en aversion la fille A…

 

« Comme le mal de cette dernière n’était pas contagieux, on avait laissé dans la pistole une mère et son enfant. L’enfant, pendant la nuit d’avant-hier, a été pris du croup. La fille A…, qui affectait une grande piété, s’est mise à genoux et a prié Dieu, tout en ayant bien soin de donner à l’enfant des soins tout à fait terrestres. L’enfant n’est pas mort, il a même été sauvé ; et le bruit s’est répandu dans la prison de Saint-Lazare que la fille A… était une sainte et qu’elle opérait des miracles. Nous insistons sur ces détails pour faire comprendre ce qui s’est passé ensuite.

 

« La fille Madeleine la Chivotte, qui avait pris la fille A… en aversion, s’est trouvée alors toute seule de son bord et l’objet de la part des autres détenues d’une sorte d’ostracisme. Sa haine pour la fille A… s’en était augmentée. Or, ce matin, la Chivotte a été prise d’un saignement de nez et conduite à l’infirmerie. Là, elle a rencontré la fille Marton, qui préparait la tisane pour la fille A… Que s’est-il passé ?

 

« C’est encore un mystère. Toujours est-il que, peu après la fille A…, après avoir bu un bol de tisane, est tombée morte. La détenue Marton accusa hautement la Chivotte d’avoir empoisonné la fille A… Il y a rumeur dans la prison de Saint-Lazare et on craint une révolte.

 

« P.-S. Au moment de mettre sous presse, on nous adresse de nouveaux détails : Une révolte a éclaté dans la prison, à l’heure du coucher, et la Chivotte a été assommée à coups de sabots par les détenues. Elle n’est pas morte encore, mais on a peu d’espoir de la sauver. Quant à la fille A…, que l’on persiste à appeler la Sainte, son lit de mort est devenu un but de pèlerinage.

 

« On n’a même eu tout d’abord que ce moyen d’apaiser l’insubordination. Presque toutes les détenues ont été admises à venir, deux par deux, visiter la dépouille de la fille A… Les funérailles de cette dernière auront lieu demain. On avait songé d’abord, dans l’intérêt de la science, à faire l’autopsie du cadavre ; mais, en présence de la surexcitation extraordinaire des esprits, le directeur de la prison s’y est sagement opposé. La fille A… sera inhumée, et les détenues ne parlent de rien moins que de se cotiser pour lui acheter un terrain et l’arracher à la fosse commune qui l’attend. »

 

Timoléon avait lu ces détails, la sueur de l’angoisse au front. Il chancelait et n’avait plus la force de fuir. Tout à coup il s’écria, se redressant l’œil en feu :

 

– Oh ! mais, il faut que je sauve ma fille !

 

Mais alors une main s’appuya sur son épaule, et Timoléon recula. Un homme était devant lui. Cet homme était le major Avatar.

 

– Rocambole ! exclama Timoléon épouvanté.

 

Rocambole le prit par le bras et l’emmena dans une ruelle voisine, qui était sombre et déserte.

 

– Grâce ! grâce pour ma fille ! exclama Timoléon avec un accent de désespoir. Vous savez bien qu’il n’y a pas de ma faute…

 

– Je ferai grâce à ta fille si tu m’obéis, dit Rocambole.

 

Il était calme et froid comme la justice, cet homme qui n’avait qu’un mot à dire pour que Timoléon n’eût plus de fille.

 

– Oh ! parlez… que faut-il faire ? supplia celui-ci.

 

– Puisque tu avais refait un état civil à Antoinette, il faut qu’il nous serve à quelque chose.

 

Timoléon le regardait d’un air hébété.

 

– N’as-tu pas fait prouver clair comme le jour que Mlle Miller était la fille d’une femme appelée la Marlotte ?

 

– C’est vrai, dit Timoléon en courbant la tête.

 

– Eh bien ! reprit Rocambole, c’est bien le moins qu’une mère réclame le corps de sa fille.

 

– Ah ! fit Timoléon, stupide de douleur et d’effroi.

 

– Écoute-moi bien, continua Rocambole. Ceci te regarde. Si demain avant midi la Marlotte n’a pas obtenu que le corps de sa fille soit enterré au cimetière Montmartre, dans un terrain spécial, que tu choisiras avec elle, tu peux renoncer à tout jamais à revoir la tienne.

 

– J’obéirai !… murmura Timoléon, qui regarda cet homme étrange et eut un vague espoir.

 

– Voilà mille francs pour acheter le terrain, ajouta Rocambole, en mettant un rouleau d’or dans la main de Timoléon.

 

Il fit un pas de retraite, puis revint :

 

– Ah ! dit-il, puisque la Marlotte est sa mère, tu peux bien être son oncle, toi, et suivre le convoi, et veiller à ce que le corps soit déposé dans un caveau provisoire que le fossoyeur Rigolo te désignera, car nous voulons qu’Antoinette ait un monument.

 

Et sur ces mots, Rocambole s’éloigna.

 

XLIV

Tout ce que le journal racontait était rigoureusement vrai. Une espèce de révolte avait éclaté à Saint-Lazare, et après que la nouvelle de la mort d’Antoinette se fut répandue, la Chivotte fut presque assommée. Quand on la transporta à l’infirmerie, elle était dans un tel état que les médecins ne pouvaient répondre de sa vie.

 

La surexcitation des détenues ne s’était pas calmée après cet acte de justice sommaire. Dans une prison d’hommes, on eût fait venir de la troupe, baïonnette en avant ; mais un tel moyen répugne lorsqu’il s’agit d’une prison de femmes, et le directeur, homme fort sage, préféra suivre les bons conseils de sœur Marie. Sœur Marie était, on s’en souvient, cette religieuse qui s’était montrée si bonne pour Antoinette, et que la jeune fille, dans sa lettre à Agénor, disait être, selon elle, une femme du monde que quelque violent orage avait jeté dans la vie du cloître. Sœur Marie avait dit au directeur :

 

– Toutes ces femmes, la plupart sans éducation et que le vice amène ici, sont portées naturellement à la superstition. Que demandent-elles ? À voir sur son lit de mort celle qu’elles prétendent être une sainte : pourquoi leur refuser cette satisfaction ? Je réponds de les calmer et de les faire rentrer dans l’obéissance et le devoir si cette permission leur est accordée.

 

Le directeur avait consenti à cette mesure. Les détenues avaient donc été amenées, deux par deux ou quatre par quatre, dans la pistole où la jeune fille était couchée toute vêtue sur son lit funèbre. Marton sanglotait au pied du lit. Vanda, la compagne mystérieuse d’Antoinette, était calme et triste.

 

Ce spectacle avait quelque chose de simple et de grandiose tout à la fois, qui fit une impression profonde sur les prisonnières. Toutes se retirèrent après avoir baisé la main de la morte, emportant la conviction que ce dernier adieu leur porterait bonheur.

 

Le soir, à dix heures, Saint-Lazare était rentré dans le calme et l’obéissance. Sœur Marie, qui était la surveillante en chef du corridor Saint-Vincent-de-Paul, avait permis qu’Antoinette fût veillée par Vanda et Marton. Cette dernière pleurait toujours. Tout à coup, et comme la nuit était avancée et qu’elles étaient seules, Vanda lui mit la main sur l’épaule :

 

– Pourquoi pleures-tu ? dit-elle.

 

– Ah ! pouvez-vous me le demander ! s’écria la belle Marton avec une nouvelle explosion de douleur.

 

Et elle montrait le corps blanc et froid d’Antoinette…

 

– Ne disais-tu pas, hier encore, reprit Vanda, que Dieu avait fait un miracle en sa faveur ?

 

– Oh ! c’est vrai, ça.

 

– Eh bien ! qui te dit qu’il n’en fera pas un second ?

 

La belle Marton tressaillit et leva sur Vanda un œil hagard.

 

– Que voulez-vous dire ? fit-elle.

 

– Dieu, qui a sauvé l’enfant, ne peut-il pas ressusciter Antoinette ?

 

– Est-ce possible, mon Dieu ? fit Marton en jetant un cri de joie et d’angoisse suprême.

 

– Tout est possible à Dieu, répondit Vanda avec un tel accent de conviction que la belle Marton se remit à genoux et murmura :

 

– Ô mon Dieu ! si vous faisiez cela, qui donc oserait méconnaître votre puissance ?

 

– Espère, dit Vanda, qui ne voulut pas s’expliquer davantage. Mais elle avait mis l’espérance au cœur de Marton, et quand les premières lueurs de l’aube passèrent au travers des fenêtres grillées de Saint-Lazare, Marton ne pleurait plus. Les funérailles devaient avoir lieu, le matin, un peu avant midi, ou à l’issue d’une messe qui serait célébrée pour le repos de l’âme de la morte. Sœur Marie entra dans la pistole et annonça à Vanda et à Marton que la mère d’Antoinette était venue réclamer son corps, annonçant l’intention que la dépouille mortelle de sa fille ne reposât point dans la fosse commune.

 

– Quelle mère ? s’écria Marton indignée.

 

Mais Vanda mit un doigt sur sa bouche, et Marton se tut. Vanda avait reconnu la main de Rocambole dans cette circonstance. Un peu avant la levée du corps, cette femme, qui disait être la mère d’Antoinette et qui s’était présentée à Saint-Lazare en pleurant, fut introduite dans la pistole. Elle reconnut Antoinette pour sa fille et signa le procès-verbal de décès qu’on lui présenta. La belle Marton n’osa rien dire, tenue en respect par le regard froid de Vanda. Puis on apporta la bière, et Antoinette y fut placée dans son costume de détenue.

 

– Ah ! Madame… Madame… murmura Marton éplorée, vous voyez bien que Dieu ne fait pas de miracle…

 

– Espère encore… dit Vanda.

 

La bière fut portée à la chapelle. Les détenues avaient obtenu la permission d’assister à la messe. Vanda, quoique malade encore, se leva et voulut descendre à l’église. Tant qu’elle dura, on entendit sangloter la belle Marton. Un moment, Vanda, qui était agenouillée à son côté, se pencha vers elle et lui dit :

 

– Tu n’espères donc plus ?

 

Et Marton tressaillit encore et, une fois de plus, elle regarda Vanda, obéissant à un espoir insensé.

 

– Mais Dieu peut donc ressusciter les morts ? fit-elle.

 

– Peut-être…

 

C’est par une petite porte qui est au fond de la chapelle que sortent les morts. Après l’absoute, cette porte s’ouvre et laisse voir deux sentinelles, puis, derrière les sentinelles, le directeur de la prison, le médecin et les parents de la morte, si elle en a. Les employés des pompes funèbres, qu’on n’a pas vus jusque-là, entrent alors et s’emparent du cercueil. Vivante, la détenue est entrée par le greffe ; morte, elle sort par le chemin de ronde.

 

En face de cette porte de la chapelle est un corridor qui y conduit ; dans le chemin de ronde est un petit bâtiment sans caractère et sans majesté, qu’on dirait destiné à servir de magasin ou de débarras. C’est la Morgue. Quelquefois, si la messe a lieu de très bonne heure, on y transporte la morte jusqu’au moment de l’enterrement. Mais on avait dispensé Antoinette de cette lugubre station. Quand on vint prendre la bière sur le catafalque, Marton jeta un cri.

 

– Madame ! Madame !… balbutia-t-elle en se serrant contre Vanda, vous voyez bien qu’on l’emporte !…

 

– Silence ! répondit Vanda. Regarde plutôt…

 

Et elle lui montra un des deux croque-morts qui s’étaient saisis du cercueil. Marton, stupéfaite, reconnut Rigolo… Rigolo dont Antoinette avait sauvé l’enfant ! Et Rigolo ne pleurait pas, et Rigolo semblait emporter la bière d’une morte inconnue.

 

– Tu vois bien qu’il espère encore, lui ! dit Vanda. Et Marton courba la tête et cessa de pleurer.

 

Au-dehors, dans le couloir qui mène au chemin de ronde, on entendait les sanglots bruyants de la prétendue mère d’Antoinette. Cette femme, qui s’était avancée vers la porte de la chapelle, s’appuyait sur le bras d’un homme frémissant et pâle. Marton l’aperçut et murmura :

 

– Timoléon !

 

Vanda mit encore une fois son doigt sur ses lèvres.

 

– Tais-toi ! dit-elle.

 

Et la porte du couloir se ferma sur la bière et son modeste cortège. Antoinette était hors de Saint-Lazare !

 

 

À sept heures du soir, Vanda et l’inconsolable Marton étaient seules dans cette pistole où la veille encore reposait le corps d’Antoinette…

 

– Ah ! madame, disait cette dernière, il n’y a plus d’espoir, allez ! Elle est bien morte, et Dieu ne la ressuscitera pas.

 

– Qui sait ?

 

– Elle est sous terre à présent, murmura la belle Marton, et la terre ne se soulèvera point…

 

– Tu n’espères donc plus la revoir ?

 

– Hélas ! non… dit la pauvre fille qui s’était reprise à pleurer.

 

– Tu as donc moins de foi en Dieu que moi ? Vois, je suis calme, pourtant… et j’étais venue pour la sauver…

 

Ces mots ramenèrent Marton au sentiment des choses de ce monde.

 

– Mais, madame, dit-elle, vous voilà prisonnière…

 

– Pour deux heures encore, dit Vanda.

 

La belle Marton tressaillit :

 

– On va donc venir vous délivrer ?

 

– Non, je me délivrerai moi-même.

 

– Vous ?

 

– Moi, dit Vanda avec calme. Puis, regardant la belle Marton :

 

– Si on te rendait la liberté, dit-elle, renoncerais-tu à ta vie de débauche et de vol ?

 

– Oh ! dit Marton, si Antoinette avait vécu, j’aurais voulu la servir à genoux, et Dieu m’aurait peut-être pardonné.

 

– Et si elle ressuscitait ?

 

– Madame ! murmura Marton éperdue, ne dites plus cela, vous me rendriez folle.

 

– Soit ; mais veux-tu sortir d’ici ?

 

– Avec vous ?

 

– Avec moi.

 

– Si je le veux, dit Marton ; mais quand, mais comment ?

 

– Réponds, le veux-tu ?

 

– Oui, certes, je le veux.

 

– Écoute-moi, alors, et dis-moi si tu connais le chemin de ronde ?

 

– Oh ! dit Marton, si on pouvait arriver jusqu’au chemin de ronde, ce ne serait pas bien malin de s’évader.

 

– Nous y arriverons… Mais silence !

 

On entendait dans le corridor un pas lourd et inégal, comme celui d’une personne qui aurait une jambe de bois. Vanda colla sa bouche à l’oreille de Marton.

 

– La sœur infirmière, dit-elle, vient m’apporter une potion calmante. Quoi que tu voies, quoi que je fasse, ne dis rien.

 

En effet, une seconde après, une clé tourna dans la serrure de la pistole. Vanda s’était blottie dans son lit toute vêtue. L’infirmière entra, un bol d’une main, une lampe de l’autre. Elle posa la lampe sur la table et s’approcha de Vanda :

 

– Comment êtes-vous ce soir ? lui dit-elle.

 

– Assez mal, répondit Vanda d’une voix faible. Je crois que j’ai la langue enflée.

 

– Voyons ! dit l’infirmière sans défiance.

 

Elle déposa le bol et reprit la lampe ; puis elle se pencha sur Vanda pour examiner sa langue.

 

Mais d’un souffle puissant, Vanda éteignit la lampe et, en même temps, l’infirmière se sentit serrée à la gorge comme dans un étau.

 

– Si vous criez, je vous étrangle ! dit Vanda qui avait un poignet de fer.

 

XLV

L’infirmière était une vieille religieuse qu’on appelait sœur Léocadie. Elle avait plus de soixante ans, et n’avait plus cette énergie que la jeunesse prête au sentiment du devoir. Grande, maigre, d’une blancheur presque diaphane : elle avait le visage uni et sans rides, et sans ses cheveux blancs et sa taille voûtée, on aurait pu la croire jeune. Sœur Léocadie, qui était à Saint-Lazare avant que les religieuses y fussent un moment remplacées par des dames laïques, y était revenue lorsque ces dernières furent dépossédées de leurs fonctions. Elle jouissait dans la prison d’une foule de libertés et d’immunités que n’avaient jamais demandées les autres religieuses, qui sortent rarement et ne franchissent jamais la porte du greffe.

 

Ainsi, elle avait, comme on dit, la clé maîtresse, c’est-à-dire celle qui ouvre non seulement les différentes portes de communication dans l’intérieur de la prison, mais encore celle qui permet d’arriver au greffe où commence le service des employés mâles. Sœur Léocadie ne relevait de personne, elle allait tout droit au directeur pour la moindre réclamation, sans jamais vouloir obéir à ce qu’on appelle la loi de la filière.

 

La démarche de sœur Léocadie était d’autant plus singulière et facile à reconnaître, qu’elle avait un pied-bot. Ce pied, armé d’une énorme chaussure, retentissait dans les corridors comme la hallebarde du suisse dans une église et rendait Léocadie reconnaissable à tout le monde. En outre elle possédait une voix chevrotante, aigre et grondeuse qui faisait sourire les bonnes sœurs. Elle était toujours de mauvaise humeur, et les employés du greffe souriaient pareillement quand ils la voyaient arriver au bureau comme une tempête, et dire en passant :

 

– Je vais chez le directeur et nous allons bien voir !…

 

Le portier du greffe se hâtait de lui ouvrir la porte intérieure, de peur d’avoir maille à partir avec elle. Or, depuis trois jours qu’elle était à la pistole, Vanda s’était livrée à une étude consciencieuse des intonations de voix de la sœur Léocadie. Marton avait vu la lampe s’éteindre ; puis elle avait entendu le bruit d’une courte lutte terminée par ces mots :

 

– Si vous criez, je vous étrangle !

 

Puis, plus rien… Vanda avait bâillonné avec son mouchoir la sœur Léocadie, à demi morte de peur.

 

– À l’œuvre ! à l’œuvre ! dit-elle tout bas, s’adressant à Marton.

 

Il était nuit, mais un rayon de lumière glissait au travers de la porte entrouverte.

 

Grâce à cette clarté, la belle Marton vit la Russe sauter hors du lit, garrotter la religieuse avec son fichu, la coucher dans son lit et amonceler sur elle les draps et les couvertures. Vanda dit à Marton :

 

– Mets-toi derrière la porte, et aussitôt que la sœur que je vais appeler sera entrée, ferme-la.

 

Le corridor Saint-Vincent-de-Paul était plongé dans une demi-obscurité, surtout auprès de la pistole de Vanda, qui se trouvait assez loin de l’unique réverbère. Marton, stupéfaite, vit la Russe se tenir sur le pas de la porte et appeler d’une voix qui était à s’y méprendre celle de sœur Léocadie :

 

– Sœur Ursule ?… sœur Ursule ?

 

La vraie sœur Léocadie se débattait sous les couvertures du lit de Vanda, et était si bien bâillonnée qu’il lui eût été impossible de faire entendre même un gémissement. Sœur Ursule était une jeune religieuse, toute nouvelle à Saint-Lazare, et à qui avait été dévolue la fonction de gardeuse de nuit. Vanda l’avait aperçue à l’extrémité du corridor faisant sa tournée d’inspection, une lanterne à la main. Sœur Ursule, croyant reconnaître la voix de sœur Léocadie, s’approcha sans défiance.

 

– Par ici ! par ici ! pistole n° 7, dit Vanda qui se retira à l’intérieur de la chambre. J’ai éteint ma lampe et nous sommes dans l’obscurité.

 

Sœur Ursule entra… Aussitôt la belle Marton, qui avait deviné le plan de Vanda, ferma vivement la porte. En même temps, Vanda sauta à la gorge de la jeune religieuse, la renversa sous elle et lui dit :

 

– Ma petite, je ne vous ferai du mal que si vous vous débattez…

 

Et, comme sœur Léocadie, elle la mit dans l’impossibilité de crier en se servant du fichu de Marton et le lui fourrant dans la bouche en guise de poire d’angoisse. En un tour de main, aidée par la belle Marton, Vanda eut garrotté la jeune sœur avec un drap de lit qu’elle fendit en deux coups de ciseaux. Puis les deux sœurs furent déshabillées, et sœur Léocadie débarrassée de ce soulier qui chaussait son pied-bot. Cette dernière était si épouvantée qu’elle se laissa faire et n’opposa d’autre résistance que de lever les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin. La jeune sœur, qui considérait sœur Léocadie comme sa supérieure, imita cette résignation. Ce fut l’affaire d’un quart d’heure. La belle Marton revêtit la robe et la coiffe de sœur Ursule ; Vanda s’embéguina dans les habits de sœur Léocadie et chaussa son pied gauche du fameux soulier. Puis, quand ce fut fait, elle s’arma de la lanterne de sœur Ursule, du trousseau de clés qu’elle avait pris à la ceinture de sœur Léocadie, et dit à Marton :

 

– Allons ! viens… Nous n’avons pas de temps à perdre.

 

Neuf heures sonnaient. La fausse sœur Léocadie, qui avait jeté sœur Ursule sur le lit de Marton, ferma alors la porte de la pistole, puis une religieuse, qui se trouvait à l’autre bout du corridor, l’entendit qui disait à Marton d’une voix qui était bien celle de la vraie sœur Léocadie :

 

– Ah ! ma petite… j’en ai vu bien d’autres !…

 

Puis on entendit retentir dans les corridors le fameux pied-bot.

 

Et les quelques religieuses, éparses encore çà et là, se gardaient bien d’aborder la quinteuse sœur Léocadie, toujours prête à chercher querelle à quelqu’une de ses compagnes. Les fausses religieuses parcoururent ainsi le long chemin qui sépare le corridor Saint-Vincent-de-Paul du greffe. Le pied-bot annonçait sœur Léocadie ; la clé maîtresse ouvrait les portes, et Vanda grondait chaque fois qu’elle rencontrait quelque religieuse, de façon à la tenir à distance. Elle s’était si bien embéguinée dans les coiffes de la vraie sœur Léocadie, qu’on voyait à peine le bout de son nez.

 

D’ailleurs, elle gesticulait avec une telle animation, que la lanterne allait et venait, et laissait toujours sa tête dans une pénombre. Elle descendit l’escalier qui conduisait au greffe, toujours grondant, toujours faisant sonner son pied-bot.

 

Le brigadier, qui lisait son journal assis auprès du poêle, cria au portier-consigne :

 

– Gare ! voici sœur Léocadie qui va se plaindre au directeur pour la sixième fois d’aujourd’hui.

 

Vanda pénétra dans le greffe comme un ouragan, et, de la voix la plus hargneuse et la plus courroucée qu’eût jamais eue sœur Léocadie, elle dit à la belle Marton :

 

– Venez, ma petite, venez ! nous allons en référer au directeur ; nous verrons bien si la justice n’est pas faite pour nous.

 

Le brigadier, qui craignait une querelle pour lui-même, ne leva point le bout du nez de dessus son journal. Le portier-consigne se hâta d’ouvrir la porte et s’effaça respectueusement derrière. Puis, cette porte refermée, tous deux entendirent le pied-bot qui faisait vacarme dans l’escalier du directeur. Cependant Vanda, comme on le pense bien, n’alla point sonner à la porte du redoutable fonctionnaire. Au premier étage, elle se débarrassa du soulier et dit à Marton :

 

– Vite ! redescendons… et ne faisons pas de bruit.

 

À côté de la porte du greffe, à droite, dans le corridor qui est comme la portion libre de la prison, est une autre porte, presque toujours ouverte, et qui l’était du reste ce soir-là. Cette porte donne sur le chemin de ronde de la prison. C’est sur ce chemin que s’ouvrent les cuisines, la boulangerie et la buanderie de la prison. Un factionnaire s’y promène. Au bout, à droite, est une porte cochère qui donne sur le boulevard de Magenta. Cette porte est celle où passent les mortes. Il pleuvait à verse. Le factionnaire était dans sa guérite ; la nuit était sombre. Vanda s’arrêta sur le seuil de la porte.

 

– Mais, madame, dit la belle Marton, il faudra nous cacher quelque part ou attendre que la voiture du boulanger ou du boucher entrent demain, au petit jour. Comme ça, on peut essayer de filer.

 

– Je n’ai pas le temps d’attendre à demain, répondit Vanda.

 

Et elle se glissa, sous la pluie, jusqu’au mur du chemin de ronde, tout auprès de la porte. En cet endroit, quand on lève la tête, on voit une haute maison à locataires, dont la façade est sur le boulevard Magenta, et dont les toits dominent les murs de Saint-Lazare. Vanda tâtonna un moment le long du mur avec sa main, puis tout à coup elle rencontra une petite corde qui paraissait pendre du haut du ciel. Marton l’avait suivie, et ses yeux, habitués depuis un moment à l’obscurité, remarquèrent cette corde.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.

 

Vanda ne répondit point à Marton, mais elle secoua la corde comme elle eût fait d’un gland de sonnette. Puis elle leva la tête et fixa son regard sur le toit de la maison.

 

Deux minutes s’écoulèrent. La pluie tombait par torrents, et le factionnaire, encapuchonné dans son caban de drap gris, n’avait garde de quitter sa guérite.

 

Tout à coup, auprès de la cordelette si mince qu’on eût dit une ficelle, pendit une corde grosse comme un câble de navire, terminée par une sorte de boule ronde, véritable écheveau que les doigts de Vanda se mirent à débrouiller lestement. La boule de fil devint un vaste filet, et ce filet s’étala sur le sol devant la belle Marton étonnée.

 

– Tu vois bien, dit Vanda en riant, que nous n’avons pas besoin d’attendre la voiture du boulanger.

 

Puis elle prit Marton dans ses bras et se posa avec elle sur le filet étendu. Après quoi elle tira la cordelette une seconde fois. Alors la grosse corde remonta peu à peu, le filet s’arrondit comme un sac autour des deux femmes, les couvrant jusque sous l’aisselle. Puis le filet quitta le sol et les deux prisonnières prirent dans les airs le chemin de la liberté.

 

XLVI

Il est temps de revoir un des principaux personnages de notre histoire que nous avons perdu de vue depuis longtemps – Agénor.

 

Le jeune baron de Morlux, que nous avons laissé à la gare de l’Ouest, se mettant en route pour Rennes, où sa grand-mère, lui disait-on, l’attendait avec impatience, s’était bien en effet pris de querelle avec un officier durant le trajet et était descendu à Angers pour se battre avec lui. Agénor était brave ; en outre, il se trouvait dans une disposition d’esprit assez fâcheuse, et sa colère de quitter ainsi Paris à l’improviste et sans revoir Antoinette avait besoin de tomber sur quelqu’un.

 

Le train était arrivé à Angers avant le jour. Agénor s’en était allé tout droit à l’hôtel, avait demandé le livre des étrangers et l’avait consulté. Au nombre des étrangers arrivés la veille se trouvait une personne ainsi désignée :

 

LE MARQUIS EUGÈNE DE BARENTIN

 

sous-préfet de ***.

 

Barentin est un nom de Bretagne assez connu. Agénor apprit du garçon d’hôtel que le marquis était un jeune homme récemment nommé sous-préfet et qui se rendait à son poste.

 

À six heures du matin, il lui fit passer sa carte. Le jeune sous-préfet, qui rêvait d’une préfecture, s’éveilla d’un air assez maussade et écarquilla ses yeux ensommeillés pour déchiffrer la carte du baron. Mais, entre gentilshommes on se doit des égards, et puis Morlux était également un nom de Bretagne, et le sous-préfet fit prier Agénor de passer dans sa chambre.

 

– Monsieur, lui dit celui-ci, je m’arrête à Angers, où je ne connais âme qui vive, à la seule fin de me battre avec un officier de la garnison, à qui j’ai donné rendez-vous derrière le château à sept heures précises. Je vous crois breton ?

 

– Bretonnant, monsieur, dit le sous-préfet qui, devinant l’objet de sa visite, sauta à bas de son lit.

 

– Je ne connais donc personne ici, reprit Agénor ; mais je suis breton comme vous…

 

– Je le sais, monsieur.

 

– Et je viens vous prier de me servir de témoin.

 

– Un tel service ne se refuse jamais entre gentilshommes, répondit courtoisement le sous-préfet.

 

Il s’habilla à la hâte et dit à Agénor :

 

– Mais un seul témoin ne suffirait pas, et comme vous, monsieur, je ne connais personne à Angers. Cependant, il y avait hier à table d’hôte un jeune homme de bonnes manières, avec qui j’ai échangé quelques mots, et qui m’a paru représenter, en province, quelque importante maison de commerce parisienne. Voulez-vous que je frappe chez lui ? Il est justement mon voisin.

 

Le jeune homme éveillé, comme l’avait été le sous-préfet, accepta le rôle qu’on lui proposait. Trois quarts d’heure après, Agénor arrivait au rendez-vous avec ses deux témoins. Cinq minutes plus tard, il avait le fer à la main, blessait coup sur coup son adversaire rendu furieux et tombait enfin d’un bon coup d’épée dans les côtes. On le transporta évanoui à l’hôtel ; il eut le délire pendant quarante huit heures. Le troisième jour, il revint à lui et songea à Antoinette ; et, comme le chirurgien du régiment qui l’avait soigné prétendait qu’il serait sur pied dans quatre ou cinq jours, il écrivit à son ami M. Oscar de Marigny, le chargeant de voir Antoinette et de lui remettre une lettre de huit pages, qu’il passa la journée à écrire. Quant à continuer son voyage vers Rennes, il n’y pensa plus un seul instant, et oublia même d’avertir sa grand-mère de sa mésaventure.

 

Un moment, cependant, il avait songé à écrire soit à son père, soit à son oncle. Mais Agénor était un homme de réflexion, et pendant de longues heures qu’il passa cloué sur son lit, il fit le raisonnement suivant, qui n’était pas dépourvu de logique : Ou son père et son oncle lui avaient dit vrai, et sa grand-mère désirait le voir, et alors il devait bien se garder de les avertir de ce qui lui était arrivé, car ils ne manqueraient pas de lui répondre qu’aussitôt rétabli il devait continuer son voyage – ou bien ne l’avaient-ils éloigné de Paris qu’avec l’arrière-pensée de rompre un mariage qui ne leur plaisait que médiocrement, et alors il devait revenir à Paris au plus vite et sans crier gare. Cette dernière proposition prit même dans son esprit une véritable consistance et corrobora sa résolution.

 

Deux jours s’écoulèrent encore pendant lesquels il fallut toute l’autorité du chirurgien pour l’empêcher de quitter Angers, au risque de rouvrir sa blessure. Enfin, le matin du cinquième jour, un homme tomba comme une bombe dans sa chambre d’auberge. Cet homme, c’était Milon. Milon était allé jusqu’à Rennes ; mais le hasard avait voulu que deux officiers montassent dans l’omnibus qui partait de la gare et se rendait à la ville. Les deux officiers s’étaient assis près du colosse, sur la banquette extérieure de l’omnibus. Ils causaient du duel qui avait eu lieu à Angers ; Milon dressa l’oreille en entendant prononcer le nom de Morlux, et, après avoir fait deux questions, il avait tout appris.

 

Milon retourna à la gare, prit le train d’Angers, et quelques heures après il était auprès d’Agénor. Agénor avait bien aperçu le colosse une fois, mais ses traits n’étaient point restés dans sa mémoire.

 

– Monsieur le baron, lui dit-il, savez-vous qui je suis ?

 

– J’attends que vous me l’appreniez, répondit Agénor un peu étonné.

 

– On m’appelle Milon.

 

– Milon !… Vous êtes Milon ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Le Milon de ma chère Antoinette ?

 

– Ah ! je vois que vous l’aimez ! s’écria Milon, à qui l’exclamation d’Agénor alla jusqu’au fond de l’âme.

 

– Et c’est elle qui vous envoie ? s’écria le jeune homme.

 

– Non, mais je viens pour elle…

 

– Pour elle ?

 

Et Agénor regarda Milon. Le colosse lui prit la main.

 

– Est-ce bien vrai que vous l’aimez ? fit-il.

 

– Oh ! dit Agénor, pouvez-vous me le demander ?

 

– Et si elle courait un danger…

 

À ce mot, Agénor bondit hors de son lit, l’œil en feu :

 

– Que dites-vous ! exclama-t-il, Antoinette court un danger ?…

 

– Un danger de mort, dit tristement Milon.

 

Agénor était si faible encore qu’il faillit se trouver mal.

 

– Et je ne suis pas là pour la sauver ! dit-il. Ah ! partons… partons sur-le-champ !… dussé-je mourir après !…

 

Tout blessé, tout mourant qu’il était, Agénor voulut partir le soir même. Milon lui avait dit :

 

– Il m’est impossible de m’expliquer : je l’ai juré. Mais vous seul peut-être pouvez sauver Antoinette…

 

À la gare, Milon expédia la dépêche suivante, sous un nom convenu d’avance :

 

« Au major Avatar, villa Saïd, Paris.

 

« Nous prenons train n° 16. À Chartres, à 11 heures ; à Paris à minuit 30. Répondre à Chartres où il faut aller.

 

« DURAND. »

 

En route, Milon garda un silence obstiné sur le sort d’Antoinette. Il se borna à dire à Agénor, qui le suppliait de parler :

 

– Vous savez qu’Antoinette est d’une grande famille ?

 

– Oui.

 

– Qu’on lui a volé sa fortune ?

 

– Oui ; mais je la lui ferai rendre, dit Agénor avec enthousiasme.

 

– Eh bien ! ce sont les spoliateurs qui la poursuivent de leur haine et veulent attenter à son honneur d’abord, et à sa vie ensuite.

 

– Mais expliquez-vous donc, de grâce ! murmura Agénor d’une voix fiévreuse.

 

– Le maître vous dira tout, répondit Milon.

 

– Qu’est-ce que le maître ! fit Agénor anxieux.

 

– Un homme qui peut ce qu’il veut, répondit Milon. Un homme qui m’a tiré du bagne et qui a pris Antoinette sous sa protection. Ah ! dit encore le colosse, à vous deux vous la sauverez !… ou je ne croirai plus à la bonté de Dieu !

 

À Chartres, où le train s’arrêtait dix minutes, Milon courut au télégraphe et y trouva la réponse suivante :

 

« À M. Durand, voyageant par le train 16.

 

« J’attends à la gare.

 

« AVATAR. »

 

Agénor, à mesure qu’on approchait de Paris, entrait dans un état de surexcitation qui faisait horriblement souffrir Milon. Certes, si huit jours auparavant, le jeune roué s’était livré à une foule de calculs, et, en songeant à épouser Antoinette, avait arrêté son esprit sur la possibilité d’épouser en même temps une fortune considérable, ces préoccupations égoïstes et mesquines n’existaient plus maintenant.

 

Agénor aimait Antoinette ardemment, saintement, et il eût donné pour elle la dernière goutte de son sang.

 

Rocambole attendait à la gare. Il était vêtu sévèrement et tout dans sa mise annonçait le parfait gentleman. Agénor tressaillit en le reconnaissant, car il l’avait vu au club des Asperges, le soir de sa réception.

 

– C’est le maître, dit Milon au jeune homme, de plus en plus étonné.

 

– Monsieur, lui dit Rocambole en laissant peser sur lui ce regard calme et froid dont le rayonnement avait quelque chose de mystérieusement fascinateur, ne vous occupez ni de ce que je suis ni de ce que j’ai pu être. Je n’ai pas le temps de vous raconter ma biographie, et je ne dois m’occuper que d’Antoinette.

 

Il fit monter le jeune homme dans une voiture et s’assit auprès de lui en disant à Milon :

 

– Nous allons chez toi.

 

Milon indiqua au cocher cet appartement qu’il avait loué au Gros-Caillou et dans lequel il n’avait encore passé qu’une nuit.

 

Une heure après, le major ouvrait la cassette qui avait été si longtemps enfouie, et tendait à Agénor stupéfait le manuscrit de la baronne Miller.

 

– Lisez ! lui dit-il.

 

Agénor, que le geste, le regard et l’accent de Rocambole dominaient de plus en plus, prit le manuscrit, le lut et jeta un cri terrible dès les premières lignes.

 

– Lisez ! répéta Rocambole.

 

Agénor poursuivit sa lecture, jeta un nouveau cri et murmura :

 

– Mon père !… Ô mon père !…

 

XLVII

Le baron Philippe de Morlux n’avait jamais beaucoup vécu avec son fils, dont il s’était séparé complètement pour retourner à ses plaisirs, aussitôt que le jeune homme avait atteint sa majorité. Cependant, Agénor aimait son père. Il l’aimait tendrement, avec ce respect que les gens de race ont coutume de se transmettre pour les ascendants.

 

La lecture du manuscrit tracé par la baronne Miller fut pour lui un coup de foudre. Ainsi, Antoinette était sa cousine, et la fortune d’Antoinette, c’étaient son père et son oncle qui l’avaient volée ! Et le vol n’était pas leur unique crime, car la baronne Miller était morte empoisonnée, ainsi que l’attestait une lettre signée du docteur Vincent – lettre que Rocambole mit sous les yeux d’Agénor.

 

Un moment foudroyé, le jeune homme se leva tout à coup, l’œil fiévreux, le geste rapide et sec, la parole brève :

 

– Monsieur, dit-il à Rocambole, je ne sais et ne veux savoir qui vous êtes ; il me suffit que de tels secrets soient en vos mains, pour que ce soit à vous que je fasse part de ma résolution. La race de Morlux, honorable entre toutes, jadis, ne se déshonore pas pendant deux générations consécutives. J’épouserai Antoinette, et je lui rendrai sa fortune tout entière.

 

– Monsieur, répondit Rocambole avec calme, je croyais que Milon vous avait dit qu’Antoinette avait disparu.

 

– Disparue ! exclama Agénor, qui chancela à ce nouveau coup.

 

– Mais, dit Rocambole, nous avons retrouvé sa trace, et vous allez pouvoir, grâce à des documents authentiques, la suivre jour par jour et heure par heure.

 

– Disparue ! disparue ! balbutiait Agénor, qui sentait sa raison lui échapper.

 

Rocambole étala alors sur la table une espèce de dossier dont toutes les pièces étaient numérotées. La première était cette fausse lettre du baron Philippe de Morlux invitant Antoinette à venir le voir.

 

– Ce n’est pas là l’écriture de mon père ! s’écria Agénor.

 

– Non, sans doute, mais je vous ferai remarquer que, à peu près à l’heure où on enlevait Antoinette, votre oncle Karle vous mettait en chemin de fer.

 

– Oh ! lui ! s’écria Agénor, il est capable de tout !

 

– Attendez… dit Rocambole.

 

Et il plaça sous les yeux du jeune homme la seconde pièce : c’était le procès-verbal d’arrestation d’Antoinette que Timoléon s’était procuré non sans peine.

 

Mais Timoléon voulait trouver sa fille et il eût, au besoin, volé les archives de la police.

 

– Arrêtée !… arrêtée… exclama Agénor, qui couvrit son front de ses deux mains.

 

– Avec des voleurs et des femmes de mauvaise vie, dit Rocambole. Et il tendit au jeune homme une troisième pièce qui était la confession pleine et entière de Timoléon. Les coups de foudre se succédaient pour Agénor ; mais il semblait que son énergie vaincue retrouvât une vigueur et une vie nouvelles, à mesure que s’accumulaient pour lui les preuves de l’infamie de son père et surtout de son oncle.

 

– Ah ! dit-il enfin, je n’attendrai pas une heure, pas une minute !

 

Il voulut s’élancer vers la porte.

 

Rocambole le retint :

 

– Où allez-vous, monsieur ? dit-il, toujours impassible.

 

– Je vais à Saint-Lazare ! s’écria Agénor, à qui ce mot terrible sembla déchirer la gorge.

 

– À Saint-Lazare ?

 

– Oui, et il faudra bien que les portes s’ouvrent devant moi, que le directeur m’écoute, que l’aumônier se lève, descende à la chapelle, et célèbre à l’instant une messe nuptiale… ; il faut que la réparation soit égale à l’insulte, il faut… que le monde entier sache que le baron de Morlux est allé épouser sa femme à Saint-Lazare !…

 

Un sourire glacial vint aux lèvres de Rocambole.

 

– Monsieur le baron, dit-il, ces choses-là ne se font et ne se disent que dans les romans. La vie réelle est plus positive. Si une pareille chose était possible, vous creuseriez un abîme entre cette jeune fille et vous. Le monde ne vous permettrait pas d’épouser Antoinette quand vous auriez envoyé votre père à l’échafaud !

 

Ce mot arracha à Agénor un de ces frissonnements terribles, un de ces cris d’angoisse que nulle parole humaine ne saurait retracer.

 

– L’échafaud ! balbutia-t-il.

 

Et il lui sembla, en effet, que les bras rouges de la guillotine se dressaient devant lui, qu’un homme en montait les degrés, et que cet homme… c’était son père !… Il prit sa tête à deux mains, pirouetta un moment comme si le feu céleste l’eût frappé. Puis, apercevant sur la cheminée les pistolets de Rocambole, il se précipita dessus.

 

– Que faites-vous ? fit celui-ci en les lui arrachant.

 

– Laissez-moi me tuer ! murmura le pauvre jeune homme.

 

– Et Antoinette ? fit Rocambole.

 

Agénor jeta un nouveau cri :

 

– Mais que faire alors, dit-il, que faire, mon Dieu ?

 

– Il faut d’abord avoir le courage de tout lire et de tout apprendre, répondit sévèrement Rocambole.

 

Et il lui tendit le billet que le vicomte Karle de Morlux avait écrit au crayon, et remis dans le fiacre à Timoléon. Ce billet, d’un laconisme épouvantable, disait :

 

« Il faut qu’Antoinette soit morte demain soir ! »

 

– Morte ! morte ! s’écria Agénor en délire.

 

– Je ne sais si le poison est parvenu à destination, dit Rocambole, mais venez avec moi…

 

– Où me conduisez-vous ? demanda le jeune homme, que la folie commençait à étreindre.

 

– Voir Antoinette, répondit Rocambole.

 

– Ah ! vous voyez bien !… s’écria Agénor, que nous allons à Saint-Lazare.

 

– Non, dit Rocambole, ce n’est plus à Saint-Lazare qu’elle est.

 

– Où est-elle donc, mon Dieu ?

 

– Venez !… vous le saurez !…

 

Et il l’emmena, le tenant par un bras, tandis que Milon le prenait par l’autre ; car Agénor, brisé par tant d’émotions, ne pouvait plus se soutenir. Rocambole avait repris ses pistolets sur la cheminée et les avait passés à sa ceinture.

 

Milon et lui portèrent Agénor dans le fiacre qui était resté à la porte, et Rocambole dit au cocher :

 

– À Montmartre, rue du Chemin-des-Dames.

 

– Maître… maître…, murmura Milon bouleversé, qu’avez-vous donc fait d’Antoinette ?…

 

– Tais-toi !… et souviens-toi !… dit Rocambole. La voiture partit.

 

Elle monta lentement par ces chemins déserts à une heure du matin, qui, du quartier des Champs-Élysées, conduisent aux Batignolles, en traversant des terrains vagues et des rues en construction. Sur le boulevard extérieur, le cocher, auprès duquel Timoléon était monté pour lui indiquer la route à suivre, prit la Grande-Rue, puis entra dans le Chemin-des-Dames.

 

Agénor, accablé sous le poids des révélations qui venaient de lui être faites, n’avait pas prononcé un mot durant le trajet. Mais quand il se vit dans ce chemin désert et plongé dans les ténèbres, lorsqu’à ce mur blanc qui le bordait d’un côté il reconnut le cimetière Montmartre, il s’écria d’une voix brisée :

 

– Oh ! mais, c’est au cimetière que vous me conduisez… Rocambole ne répondit pas.

 

– Antoinette est morte ! dit-il encore.

 

Même silence. La voiture s’arrêta. Elle était à la porte de cette maison où, l’avant-veille, la police était venue pour arrêter Rocambole. Un homme vint ouvrir. C’était Rigolo le croque-mort. Rocambole avait pris Agénor dans ses bras et l’avait sorti de la voiture. Agénor se fût affaissé sur le sol si Milon ne fût venu en aide à son maître en prenant le jeune homme sous ses aisselles. Et il le porta dans le logement de Rigolo.

 

Il y avait là trois femmes vêtues de noir, dont l’une, la fille Marton, pleurait à chaudes larmes. Les deux autres, on le devine, étaient Marceline, la femme du croque-mort, et Vanda. Agénor regardait tous ces inconnus avec une sorte de stupeur et n’osait comprendre.

 

Cependant, il fit un pas en arrière en voyant l’habit de Rigolo, l’habit de drap noir mat des pompes funèbres, avec le chapeau garni d’un crêpe. Les trois femmes se trouvaient dans la première pièce. La porte de la seconde était fermée.

 

– Antoinette ? où est Antoinette ? s’écria Agénor.

 

– Elle est près d’ici, répéta Rocambole.

 

– Ah ! vous n’osez me dire la vérité ! s’écria le jeune homme, Antoinette est morte !…

 

Rocambole alla vers une table sur laquelle était un papier.

 

– Tenez, dit-il, lisez !…

 

Et il mit sous les yeux d’Agénor éperdu le procès-verbal de décès de la fille A… dressé à Saint-Lazare et signé par quatre témoins. Dans le procès-verbal, il était dit : que la fille A…, décédée, était bien la fille de la Marlotte, marchande à la toilette du quartier des Halles !… Agénor se laissa tomber foudroyé sur son siège. Pendant quelques minutes, il demeura la tête dans ses mains, anéanti, les yeux enflammés et vides de larmes. Puis tout à coup, il se releva :

 

– Antoinette est morte, dit-il, je n’ai plus rien à faire en ce monde. Laissez-moi me tuer.

 

Et d’un geste suppliant, il demandait à Rocambole les pistolets que celui-ci avait passés à sa ceinture. Mais Rocambole lui dit :

 

– La fille Antoinette, comme dit l’acte de décès, est morte, en effet, monsieur, et son corps a été transporté au cimetière Montmartre, dont nous ne sommes séparés que par le mur qui borde cette rue. Mais elle n’est point inhumée encore, on lui élève un monument, et en attendant son corps a été déposé dans un caveau provisoire ; ne voulez-vous pas voir une dernière fois celle que vous avez aimée ?

 

Agénor jeta un cri insensé :

 

– La voir ! dit-il, la voir !… Antoinette !… Je pourrai donc me tuer sur ton cercueil !

 

– Venez, dit Rocambole, qui le prit par la main et fit signe à Rigolo le croque-mort…

XLVIII

Rocambole entraîna Agénor hors de la maison. Le jeune homme était soutenu par une sorte d’énergie fiévreuse. Rocambole l’avait pris sous le bras, et Milon marchait à côté de lui tout frissonnant.

 

Au bout du Chemin-des-Dames, à droite, le mur du cimetière avait une crevasse ou plutôt une brèche d’environ deux mètres de largeur. Le terrain du cimetière est un argileux dans lequel l’eau séjourne quelquefois en abondance durant l’hiver. Il en résulte de graves dégâts pour les murs, qui sont parfois complètement déchaussés. Alors on jette par terre la portion de mur avariée pour la reconstruire à neuf. Rigolo marchait en avant, et ce fut par cette brèche qu’il fit entrer Rocambole, Agénor et Milon.

 

La nuit était noire, quelques gouttes de pluie tombaient encore. Les voyageurs nocturnes qui s’engageaient ainsi dans le champ des morts marchaient sur un sol glissant et détrempé, guidés par les pierres blanches se détachant sur l’horizon, funèbres étoiles de ce ciel de la mort. Parfois, et bien qu’ils fussent guidés par Rigolo, Rocambole et Agénor se heurtaient au grillage d’une tombe ou à une croix noire dressée sur une fosse encore veuve de pierre ou de gazon. Agénor marchait comme un homme que la mort a déjà pris par la main. De grosses larmes silencieuses coulaient sur ses membres.

 

– Oh ! disait-il, s’arrêtant parfois, tant il était faible, mon Dieu ! donnez-moi la force d’arriver jusqu’à sa tombe, de la voir une dernière fois… Je suis dans le champ du repos… c’est ici que je veux rester…

 

– Venez, répéta Rocambole.

 

Les quatre hommes avançaient toujours, et ils venaient de passer sous une voûte qui sépare l’ancien cimetière du nouveau. En ce moment, un long aboiement se fit entendre, et un énorme chien, dont les yeux flamboyaient comme des tisons, arriva en bondissant sur les visiteurs furtifs. Mais Rigolo se borna à siffler, accompagnant son coup de sifflet de ces mots : « Paix, Phanor ! » Le chien se tut. Il appartenait au gardien du cimetière ; et de même que le chien d’officier caresse tous les soldats du régiment, celui-là connaissait tous les croque-morts et les flattait de ses cris et du balancement de sa queue.

 

– Paix ! répéta Rigolo.

 

Le chien étouffa ses grognements d’amitié, comme tout à l’heure ses hurlements de gardien fidèle, et il se contenta de lécher les mains de Rigolo. À mesure qu’on avançait, Agénor sentait une sorte d’énergie fiévreuse succéder à sa prostration, et en même temps sa tête s’égarait quelque peu.

 

– Vous me prêterez vos pistolets, n’est-ce pas ? disait-il à Rocambole, je me tuerai ici… je suis tout porté au cimetière…

 

– Vous devenez fou, lui dit Rocambole ; c’est la douleur qui vous égare…

 

– Je ne dis pas, fit-il avec un accent hébété.

 

Rocambole poursuivit :

 

– Pour vous et pour elle, il vaut mieux qu’elle soit morte.

 

Agénor s’arrêta brusquement, cherchant à travers les ténèbres à voir les traits de Rocambole et paraissant lui demander l’explication de ces paroles. Rocambole continua :

 

– Sans doute, il vaut mieux pour elle qu’elle soit morte, car le crime de votre père et de votre oncle l’aurait poursuivie sans cesse.

 

– Mon père !… balbutia Agénor. Ah ! c’est juste, poursuivit-il d’un accent qui touchait à la folie, c’est mon père qui a été son bourreau.

 

– Non, dit Rocambole, votre père est un homme faible, qui n’a jamais été criminel que parce qu’il a été entraîné par votre oncle.

 

– Mon oncle ? Ah ! vous avez raison, dit Agénor, c’est un misérable !

 

– Or, poursuivit Rocambole, si Antoinette avait vécu, Milon et moi, nous aurions voulu non seulement la défendre, mais lui rendre sa fortune… mais frapper ses persécuteurs…

 

– Je la vengerai ! dit Agénor avec un cri de rage.

 

– Sur votre père ? Agénor recula.

 

– Non, dit-il, puisque vous convenez vous-même que mon père est un homme faible et plus malheureux que coupable.

 

– Sur votre oncle, alors !…

 

– Oui, dit Agénor, il n’y a aucune loi morale qui défende à un neveu de se battre avec son oncle, et je tuerai mon oncle, à l’épée… au pistolet… je ne sais pas !… mais je le tuerai !…

 

– Vous dites cela, reprit Rocambole, qui marchait toujours et sur le bras duquel Agénor avait cessé de s’appuyer, car il avait, en prononçant le mot de vengeance, retrouvé toute sa vigueur – vous dites cela parce que Antoinette est morte ; mais si elle vivait, s’il vous fallait aller dire à votre père : La femme que j’aime et que je voulais épouser, vous l’avez persécutée, dépouillée…

 

– Taisez-vous ! murmura Agénor, qui se reprit à trembler. Peu après, Rigolo s’arrêta et dit :

 

– C’est ici.

 

On était arrivé au bord d’une immense fosse, de plusieurs mètres de profondeur, et qui ressemblait à un abîme. Jusque-là, le croque-mort et ceux qui le suivaient avaient marché dans l’obscurité. Mais alors, Rigolo tira de sa poche un briquet et une mèche soufrée. La mèche allumée répandit autour d’eux une lueur bleuâtre et presque livide, mais qui permit à Rocambole et à Agénor de voir une échelle qui descendait dans la fosse commune.

 

– Suivez-moi ! dit Rigolo.

 

Et il s’engagea le premier sur l’échelle. Agénor avait été si bien repris par son tremblement nerveux et cette extrême faiblesse qui s’était emparée de lui une heure auparavant, que Rocambole dit à Milon :

 

– Porte-le !

 

Milon, les cheveux hérissés, murmurait d’une voix brisée :

 

– Mais c’est donc bien vrai qu’elle est morte !…

 

Rocambole le regarda sévèrement :

 

– Mais porte donc monsieur, dit-il.

 

Le colosse prit dans ses bras Agénor et le souleva comme il eût fait d’un enfant. Puis il s’engagea sur l’échelle, dont Rocambole descendait les derniers degrés. En bas de l’échelle, il y avait une excavation protégée par une voûte en maçonnerie.

 

– Par ici, dit Rigolo, qui élevait sa mèche au-dessus de sa tête pour éclairer ses compagnons.

 

Rocambole le suivait. Agénor, que Milon portait toujours, se trouva alors dans une espèce de corridor souterrain dans lequel il y avait, à droite et à gauche, des cercueils superposés. Ce souterrain était un de ces caveaux provisoires où l’on dépose les morts qu’attend une sépulture particulière. Milon tremblait aussi fort qu’Agénor, dont les dents claquaient sous le poids d’une terreur vertigineuse. Enfin, Rigolo s’arrêta devant une bière en simple bois blanc.

 

– C’est là !… dit-il.

 

Agénor s’échappa des bras de Milon, se précipita sur le cercueil, qu’il couvrit de son corps, et s’écria d’une voix brisée par les sanglots :

 

– Antoinette !… chère Antoinette !… toi qui étais déjà ma femme devant Dieu…

 

Et il versait de grosses larmes, se tordait les mains, et, tout à coup, relevant la tête :

 

– Oh ! tuez-moi, monsieur ! tuez-moi, par pitié ! disait-il à Rocambole. Mais Rocambole fit un signe à Milon, plus pâle qu’un fantôme et sur le visage décomposé duquel la flamme de la mèche soufrée jetait ses tons livides. Et Milon arracha Agénor de dessus le cercueil. Alors, sur un nouveau signe du maître, Rigolo se baissa, dévissa le couvercle de la bière, qui ne tenait que légèrement, et Agénor, que Milon maintenait avec peine, jeta un nouveau et suprême cri… C’était bien le cercueil d’Antoinette. La jeune fille était étendue les mains croisées sur sa poitrine, encore revêtue de l’affreux costume de Saint-Lazare.

 

– Mais elle a l’air de dormir ! s’écria Agénor en se précipitant de nouveau sur le cercueil, et cette fois en approchant ses lèvres du front glacé de la morte.

 

Puis on l’entendit répéter avec des sanglots :

 

– Antoinette… ma bien-aimée… Non, il n’est pas possible que Dieu t’ait rappelée à lui… Antoinette, ma vie… mon amour… ne m’entends-tu pas ?… et ne vas-tu pas sortir de ce sommeil léthargique qui t’étreint ?…

 

Et il la couvrait de baisers pieux, puis se relevait et regardait les trois témoins de son désespoir, mornes et silencieux tous trois, et puis encore il s’agenouillait de nouveau et promenait ses lèvres fiévreuses sur ce front qui avait la froideur du marbre, répétant :

 

– Antoinette !… Antoinette !… Non, il est impossible que Dieu l’ait permis… Non, Antoinette, tu n’es pas morte !…

 

Mais alors, Rocambole le prit par le bras et le força de se relever ; puis, appuyant sur lui ce regard devant lequel tout tremblait et se courbait frissonnant, ce regard calme et terrible à la fois qui justifiait si bien ce nom de maître, qu’on lui donnait :

 

– Et si elle n’était pas morte, en effet ? dit-il.

 

XLIX

Agénor jeta un cri. Puis il demeura comme pétrifié, sans voix, sans haleine, regardant Rocambole d’un œil stupide. Milon, lui aussi, avait poussé un cri, mais c’était un cri de soulagement. Car le colosse, même en voyant la jeune fille étendue dans son cercueil, n’avait pu croire tout à fait que le maître, celui qui pouvait tout, l’eût laissée mourir.

 

– Oui, répéta Rocambole, si elle n’était pas morte, que feriez-vous ?

 

– Oh ! ma raison s’égare !… balbutia Agénor, qui s’était repris à trembler.

 

– Si ce sommeil, qui a les apparences de la mort, poursuivit Rocambole, n’était, en effet, qu’un sommeil léthargique, je vous le demande, que feriez-vous ?

 

– Oh ! répondit Agénor, d’une voix égarée, vous me le demandez !… Si Antoinette n’était pas morte… mais elle serait ma femme !…

 

– Et sa fortune ?

 

– Il faudrait bien qu’on la lui rendît !… s’écria-t-il.

 

– Et sa mère assassinée… la vengeriez-vous ?…

 

Il jeta un cri encore, et un nom passa sur ses lèvres comme s’il les eût brûlées.

 

– Mon père !…

 

– Antoinette pardonnerait peut-être à votre père…

 

Ces mots produisirent sur Agénor une sensation électrique qui lui parcourut tout le corps :

 

– Oh ! dit-il, je tuerai mon oncle.

 

– Non, dit Rocambole, ce n’est pas vous qui le frapperez…

 

– Et qui donc ? demanda le jeune homme tout frémissant.

 

– Moi, dit Rocambole, avec son calme terrible.

 

– Mais Antoinette est morte !… dit Agénor, qui s’agenouilla de nouveau devant le cercueil et éclata en sanglots.

 

– Oui, répondit Rocambole, la fille A…, comme disent les journaux, la prisonnière de Saint-Lazare, qui avait pour mère la Marlotte, est morte, et les livres mortuaires de la prison en font foi ; mais Antoinette Miller, votre cousine, votre femme…

 

Il s’arrêta. Agénor joignit les mains.

 

– Achevez… achevez !… supplia-t-il.

 

– Celle-là, dit Rocambole, elle peut sortir de son cercueil, elle peut rouvrir les yeux, elle peut vivre et placer sa main dans la vôtre, si je le veux…

 

Milon avait au front la sueur de l’angoisse, et on eût entendu les battements du cœur de Rigolo.

 

– Si vous le voulez ? s’écria Agénor.

 

– Si je le veux ! dit Rocambole.

 

– Oh ! je le savais bien ! exclama Milon, que le maître se jouait de la mort et qu’elle lui obéirait !

 

– Et pourquoi ne le voudriez-vous pas ? demanda Agénor frémissant.

 

– Je ne le voudrai pas si vous me résistez…

 

– Moi ?

 

– Si vous ne me jurez pas, sur l’honneur, ici même, devant ce corps inanimé, de m’obéir aveuglément, quoi que je veuille et quoi que je fasse…

 

– Je vous obéirai… je serai votre esclave… je vous le jure !… répondit Agénor d’une voix haletante… mais rendez-moi Antoinette…

 

Et il n’osait plus se pencher sur le cercueil.

 

– Oh ! pas ici, dit Rocambole… On ne réveille pas les vivants au milieu des morts !

 

Alors, il se pencha à son tour sur la bière, prit la morte dans ses bras et la souleva.

 

Puis il la tendit silencieusement à Milon. Milon eut alors ce rugissement joyeux de la lionne emportant son lionceau pour le soustraire à tout danger… Et il la pressa sur son cœur, riant et pleurant, puis il s’élança hors du caveau et prit la fuite. Mais Rocambole et Rigolo le suivaient, soutenant toujours Agénor. Quand ils furent hors du caveau provisoire, Rigolo éteignit sa torche, et le voyage à travers l’obscurité et la boue gluante du cimetière recommença.

 

 

– Ô l’enfant de ma maîtresse bien-aimée ! disait le bon Milon en courant et serrant sur sa poitrine le corps de sa chère Antoinette : ô toi, que j’aime comme ma fille… tu vas donc rouvrir les yeux ?… tu vas donc revenir à la vie ?… car le maître l’a dit… et le maître ne ment jamais !…

 

Et Milon courait, emportant son fardeau comme un avare son trésor, et il arriva à la brèche du cimetière bien avant Rocambole et les autres. La porte de la maison était restée ouverte, et un filet de lumière, qui partait du logement de Rigolo et de Marceline, guidait maintenant Milon. Il entra comme une bombe, comme le tonnerre, riant et pleurant de plus belle. Et il déposa sur le lit de Marceline la jeune fille, toujours immobile et froide, aux yeux de Vanda et de Marton.

 

– Vous voyez bien qu’elle est morte, dit alors la belle Marton, qui pleurait toujours.

 

– Non, répondit Vanda ; et comme elle est déjà sortie de sa tombe, elle va sortir de ce sommeil de mort qui l’oppresse.

 

Rocambole entra, suivi d’Agénor et de Rigolo.

 

Le maître s’approcha du lit, contempla silencieusement une minute la pauvre fille qui, en effet, paraissait dormir, et tressaillit profondément :

 

– Qu’elle est belle ! dit-il.

 

C’était la première fois que Rocambole voyait Antoinette, et cependant, on savait quels efforts il avait fait pour la sauver. Agénor s’était agenouillé devant le lit, et il tenait dans ses mains la main glacée d’Antoinette.

 

– Écoutez-moi, dit alors Rocambole. Il m’eût été possible de faire sortir Antoinette vivante de Saint-Lazare, mais je ne l’ai pas voulu ; il ne faut pas que celle qui doit être un jour votre femme puisse être jamais soupçonnée d’avoir été en contact avec des femmes perdues ; il ne faut pas non plus que ce misérable que vous reniez désormais pour votre oncle, cet infâme vicomte Karle, à qui sans déshonorer le nom qu’il porte, car ce nom c’est le vôtre, je réserve un châtiment terrible, sorte un moment de la sécurité où l’a plongé le décès de la femme enfermée à Saint-Lazare. Comprenez-vous ?

 

– Oui, dit Agénor, mais elle est toujours là !… froide, inanimée… morte, peut-être.

 

– Je vais lui rendre la vie, dit Rocambole.

 

Alors, un silence se fit, pendant lequel on eût entendu les pulsations de tous les cœurs.

 

La belle Marton avait cessé de pleurer, et ses yeux, maintenant, rayonnaient d’espoir. Rocambole regarda encore Agénor.

 

– Écoutez-moi bien, dit-il, je ne suis ni médecin, ni savant, ni charlatan, ni sorcier. L’état où se trouve cette jeune fille est un état de catalepsie complète. J’ai eu autrefois des relations avec un médecin nègre qui avait fait une étude approfondie des poisons, et je tiens de lui une substance qui amène cette catalepsie dont je vous parle et dont vous voyez un exemple. Cette substance se nomme le curare. C’est le poison dans lequel les Indiens trempent leurs flèches. Ses effets sont foudroyants ; il fait passer l’homme le plus robuste à un état de paralysie qui ressemble tellement à la mort, que nul ne peut affirmer que la personne foudroyée ne soit pas véritablement trépassée.

 

– Après ? après ? fit Agénor avec angoisse.

 

– Antoinette, poursuivit Rocambole avec calme, a pris une pilule de curare, de la grosseur d’une tête d’épingle, et soudain le cœur a cessé de battre, le sang de circuler et son corps est devenu froid comme il l’est encore…

 

– Maître, maître, murmura Milon, rendez-lui donc bien vite la vie, car, ne le voyez-vous pas ? M. Agénor et moi nous nous sentons mourir…

 

– Attends encore…

 

Et Rocambole continua :

 

– Il faut un temps assez long pour que le curare qui, en dix secondes, a amené la mort apparente, produise la mort réelle ; et, dans l’intervalle, il suffit de l’emploi d’un autre poison pour le paralyser complètement.

 

En même temps, Rocambole tira de sa poche un petit flacon d’un demi-pouce de longueur, soigneusement fermé, et avec le flacon une lancette. Le flacon contenait une petite liqueur blanchâtre. Puis il dit encore :

 

– Je vais tremper ma lancette dans ce flacon, puis je piquerai le bras de cette jeune fille et, sur-le-champ, ce corps inanimé tressaillira, le cœur battra, le sang reprendra son éternel voyage du cœur aux extrémités et des extrémités au cœur. Puis, avant une heure, Antoinette ouvrira les yeux…

 

– Faites vite, maître !… s’écria Milon avec anxiété.

 

Et comme le lit ne touchait point au mur, Vanda et la belle Marton, qui suspendait son haleine, passèrent dans la ruelle pour mieux voir le miracle de la résurrection. Rocambole se pencha sur la jeune fille, retroussa la large manche de la robe prisonnière et mit à nu un bras blanc comme l’albâtre avec de belles veines bleues. Puis, débouchant lestement le flacon, il y trempa sa lancette, et approcha le petit instrument de l’une de ces belles veines où le sang paraissait figé. En ce moment, Milon, le colosse, fut pris d’une telle faiblesse qu’à son tour il fut obligé de s’appuyer sur Agénor. Agénor vivait un siècle en une seconde. L’acier mordit la chair, la lancette piqua la veine. Puis Rocambole recula et attendit.

 

Mais la morte ne bougea pas, et Rocambole, au bout d’une minute qui fut une éternité, pâlit tout à coup et devint livide. Rocambole eut ce terrible frémissement de narines qui d’ordinaire trahissait ses plus violentes émotions.

 

– Ah ! elle est morte ! s’écria Agénor avec une explosion de douleur.

 

– Mon Dieu ! murmura Rocambole frémissant, aurais-je trop attendu ?

 

Et il recula encore, ses cheveux hérissés, son œil désespéré fixé sur Antoinette endormie du sommeil suprême…

 

L

L’éternité passa dans les trois minutes qui suivirent.

 

Rigolo soutenait Agénor dans ses bras. Milon s’était laissé tomber à genoux ; un flot de larmes un moment contenues jaillissait maintenant des deux yeux de Marton, qui répétait d’une voix déchirante :

 

– Morte ! morte !…

 

Vanda regardait le maître et, pour la première fois, elle doutait de lui. Rocambole avait un frémissement par tout le corps, et ses narines dilatées aspiraient l’air bruyamment.

 

– Morte ! bien morte ! répétait Milon, le visage baigné de grosses larmes, qui coulaient lentement et une à une.

 

– Ah ! ma bien-aimée !… s’écria Agénor, qui, pris d’un accès de douleur folle, se dégagea des mains de Rigolo et voulut se précipiter sur le corps d’Antoinette.

 

Mais Rocambole le repoussa. Puis, trempant de nouveau sa lancette dans le flacon, il retroussa la manche du bras droit, comme il avait mis à nu le bras gauche, et il piqua une autre veine. Il y eut encore un moment d’espoir…

 

Milon se dressa lentement ; Agénor joignit les mains ; Marton suspendit ses cris et ses larmes… Quant à Vanda, elle regarda le maître. C’était sur son visage désormais qu’il fallait chercher si Antoinette était bien réellement morte.

 

Une minute s’écoula encore… Antoinette conservait la raideur et l’impassibilité de la mort. Rocambole se tourna vers Agénor, prit les pistolets qu’il avait à sa ceinture et les lui tendit :

 

– Monsieur, dit-il, je vous demande deux minutes encore. Si dans deux minutes il ne s’est produit aucun tressaillement dans le corps de votre fiancée, c’est qu’elle sera véritablement morte. Alors, monsieur, je vous le demande en grâce, avant de vous tuer vous-même, tuez-moi !…

 

Agénor prit les pistolets et ne répondit pas, et Milon, l’esclave fanatique du maître, Milon ne les lui arracha point. Rocambole tira sa montre – un chronomètre qui marquait les secondes. Puis il découvrit la poitrine de la morte, et, l’œil fixé sur cette aiguille, qui en ce moment mesurait sa destinée, il posa la main sur le cœur. L’aiguille marchait, et l’on entendait le tic-tac du chronomètre, tant les personnes qui se trouvaient là faisaient silence.

 

Vanda regardait toujours le maître ; le maître, agité d’un frémissement convulsif ; le maître, dont la vie tout entière semblait s’être réfugiée dans le regard. Et l’aiguille marchait toujours, et Antoinette conservait l’immobilité de la mort. Mais comme la cent vingtième seconde allait suivre les autres, Rocambole retira brusquement sa main et il appuya sa tête sur la poitrine de la jeune fille, l’oreille reposant sur le cœur. Puis, soudain, cette tête se releva et le visage livide subit une transformation complète :

 

– … Elle vit ! dit-il.

 

Et son œil brilla d’une telle joie qu’un cri de délivrance se dégagea de toutes ces poitrines oppressées.

 

– Elle vit, répéta Rocambole avec l’accent de la conviction : j’entends les battements de son cœur.

 

Ce fut alors une scène impossible à rendre. Rocambole attira Agénor et lui fit placer son oreille sur la poitrine d’Antoinette. Et Agénor s’écria :

 

– … Et moi aussi, j’entends battre le cœur ! Puis ce fut le tour de Vanda, puis celui de Milon… Et la belle Marton se mit à genoux et murmura :

 

– Mon Dieu ! nous avons pourtant douté de votre bonté.

 

Le cœur d’Antoinette battait distinctement, en même temps qu’une sorte de chaleur montait des profondeurs du corps à la surface et remplaçait ce froid glacial qui avait fait croire à la mort.

 

– Ô ma bien-aimée ! s’écria Agénor, qui, se précipitant de nouveau sur Antoinette endormie, voulut la prendre dans ses bras.

 

Mais Rocambole l’arrêta encore.

 

– Arrière tous ! dit-il.

 

Et comme on s’éloignait du lit, repris par l’angoisse, il rassura tout le monde d’un mot :

 

– Elle vit, dit-il, et je réponds d’elle… Mais ne croyez pas que la catalepsie cesse tout de suite. Le curare avait agi si promptement sur cette organisation délicate, qu’une heure de plus, il était trop tard, et les effets du contrepoison seront longs à se produire.

 

– Mais quand rouvrira-t-elle les yeux ? demanda Agénor d’une voix étranglée.

 

– Dans une heure.

 

Les lèvres d’Antoinette s’entrouvrirent légèrement alors. Rocambole se pencha et recueillit un souffle si faible qu’on eût dit un dernier soupir.

 

– De la chaleur ! de la chaleur ! dit-il.

 

Et il jeta sur elle sa pelisse doublée de fourrure, qu’il avait un instant déposée sur une chaise. La jeune fille fut confiée aux soins des trois femmes et Rocambole fit un signe à ses compagnons, qui le suivirent dans la rue.

 

– On va la déshabiller, dit-il. La chaleur du lit lui est nécessaire.

 

Comme ils se groupaient sur le seuil extérieur de la porte, Rocambole murmura :

 

– Il a été un moment où j’ai cru que j’allais mourir !

 

– Maître, maître, murmura Milon, qui pleurait à chaudes larmes, vous êtes grand comme le monde.

 

– Mais qui êtes-vous donc, vous qui jouez avec le tombeau ? s’écria Agénor en lui prenant les mains.

 

– Un homme qui se repent du mal qu’il a fait autrefois, répondit Simplement Rocambole.

 

Des pas, en cet instant, se firent entendre à l’extrémité de la rue, et une forme humaine se détacha en silhouette noire sur la nuit pluvieuse.

 

Cet homme marchait à pas précipités et quand il fut tout près de la maison, voyant un homme à la porte, il s’arrêta.

 

– Timoléon ? fit Rocambole.

 

L’homme se remit en marche et accourut.

 

– Timoléon ! exclama Agénor, l’instrument de mon misérable oncle !…

 

– Un instrument que j’ai brisé, répondit Rocambole.

 

– Maître, reprit Timoléon d’une voix anxieuse, j’ai tenu mes promesses ; allez-vous tenir les vôtres ?

 

– Oui, répondit Rocambole.

 

– Ma fille ! où est ma fille ?… demanda Timoléon avec angoisse.

 

– Trouve-toi à six heures du matin au chemin de fer du Nord. Tu rencontreras dans la gare Jean le Boucher.

 

– Et il me dira où elle est ?

 

– Il l’aura à son bras et te remettra ton billet pour Londres. Car tu pars…

 

– Vous me chassez de Paris ?

 

– Non, dit Rocambole, mais je te donne le conseil de filer… La police te cherche.

 

– La police !… elle me cherche, moi !…

 

– Et si tu restes, tu seras arrêté avant demain soir.

 

– Mais de quoi m’accuse-t-on ? balbutia Timoléon.

 

– D’un vol de cent mille francs commis chez M. le vicomte Karle de Morlux, vol que tu as vainement essayé d’imputer aux anciens Valets de cœur !

 

Là, Rocambole qui venait de subir des tortures sans nom, Rocambole dont le cœur battait encore à rompre sa poitrine, eut un accès d’hilarité subite :

 

– Nous étions plus forts que cela, mon bon, lui dit-il ; mais crois-moi, ne perds pas de temps, car la police a une preuve irrécusable de ta culpabilité.

 

– Une preuve ?

 

– Oui, dit Rocambole, le portefeuille volé chez M. de Morlux et qu’on a retrouvé chez toi… Il fallait bien que tu fusses puni…

 

Timoléon jeta un cri de rage et prit la fuite. En ce moment, la belle Marton s’élança au-dehors et s’écria :

 

– Venez… venez vite !… elle revient…

 

Agénor entra le premier et se précipita vers le lit. Antoinette s’agitait convulsivement et remuait les bras et les lèvres. Sur un signe de Rocambole, Vanda la mit sur son séant. Et de nouveau le lit fut entouré avec une fiévreuse anxiété.

 

Tout à coup les lèvres d’Antoinette laissèrent passer quelques sons confus et inarticulés ; puis les sons furent plus distincts et devinrent des paroles.

 

– Suis-je donc dans le paradis ? murmura-t-elle.

 

– Ah ! s’écria Milon, c’est la voix de sa mère !

 

Agénor s’était agenouillé au pied du lit et couvrait de baisers une des mains d’Antoinette.

 

– Où suis-je ? répéta-t-elle.

 

Mais ses yeux étaient fermés encore, et vainement elle passait dessus la main qu’Agénor laissait libre. Elle dit encore :

 

– Oui, je suis bien morte, je crois… mais, comme j’étais innocente, il est impossible que je ne sois pas dans le paradis.

 

– Antoinette !… chère Antoinette… murmura Agénor.

 

Soudain, les paupières de la jeune fille s’ouvrirent, et elle attacha sur Agénor son œil clair et limpide.

 

– Vous ! murmura-t-elle avec extase.

 

– Le paradis est descendu sur la terre, dit Agénor.

 

– Le paradis, c’est l’amour… murmura Rocambole.

 

Et l’on vit alors s’éloigner d’Antoinette la ressuscitée, qui ne voyait et n’entendait que son cher Agénor, et se réfugier dans le coin le plus obscur de la chambre, pâles et sombres comme les anges déchus précipités du ciel ! dans l’abîme : La belle Marton. Rocambole le forçat. Ces deux maudits à qui Dieu fermait le temple de l’amour avec une porte d’airain.

 

L’AUBERGE MAUDITE

I

Il y avait trois jours que M. le baron Philippe de Morlux n’avait pas vu son frère Karle. Il y en avait cinq qu’il n’avait eu de nouvelles de son fils Agénor. Le baron était en proie à une vive inquiétude. Cependant, comme toutes les natures faibles qui redoutent le danger et n’osent aller à sa rencontre, il hésitait à envoyer chez le vicomte. Il hésitait plus encore à répondre à sa belle-mère qui n’avait pas vu Agénor, bien que celui-ci fût parti pour Rennes.

 

Enfin, le matin du quatrième jour, comme M. de Morlux, qui ne pouvait encore quitter son lit, demandait ses journaux, le valet de chambre les lui apporta en disant :

 

– Si Monsieur le baron veut lire le journal du soir, il y trouvera une chose intéressante, et dont tout le monde parle depuis hier soir dans Paris.

 

– Qu’est-ce que c’est ? demanda le baron avec indifférence.

 

– C’est une révolte à Saint-Lazare, Monsieur.

 

M. de Morlux tressaillit à ce nom, puis il congédia le valet et, quand ce dernier fut parti, il s’empara du journal et le parcourut avidement. Son frère Karle l’avait trop bien tenu au courant, pour qu’il ne reconnût pas aussitôt dans la fille A…, cette malheureuse enfant de sa race, arrêtée avec des voleuses et jetée en prison. Et le journal disait que la fille A… était morte ! Morte, Antoinette ! c’est-à-dire morte assassinée… et assassinée par les empoisonneurs de sa mère. M. de Morlux avait été toute sa vie, par faiblesse et par égoïsme, l’instrument de cet homme implacable qu’on appelait le vicomte Karle. Toute sa vie il avait subi la volonté et le joug de fer de son frère. Quelquefois, cependant, il avait essayé de se révolter ; quelquefois un sentiment honnête était descendu dans son cœur torturé. Mais un éclat de rire de Karle avait étouffé ce sentiment.

 

En cet instant, cependant, une figure que vainement, depuis quelques jours, il essayait d’oublier, et qui était présente à sa pensée sans cesse et jusque dans ses rêves, une figure désespérée, bouleversée par un long remords, sembla se dresser devant lui et lui crier encore :

 

– Repentez-vous ! repentez-vous !

 

Cette figure, c’était celle du docteur Vincent, l’instrument de son premier crime. Et M. de Morlux songea à cette pauvre enfant que son fils aimait, et dont il lui avait dit la jeunesse laborieuse et pauvre, la beauté, la vertu… Et il la vit couchée pâle et froide dans sa bière, victime des sanglantes appréhensions de son frère Karle. Et soudain encore, le baron, songeant à son fils, se dit avec effroi :

 

– Agénor est capable d’en mourir !…

 

Mais comme il s’abandonnait à ces vagues terreurs que donne le remords, la porte s’ouvrit et livra passage au vicomte Karle. L’aîné des Morlux était calme, souriant, et sa démarche était celle d’un jeune homme.

 

– Bonjour ; comment vas-tu ? dit-il d’un ton dégagé. Puis, le voyant pâle et défait :

 

– Mais, qu’as-tu donc ? fit-il.

 

Le baron lui tendit le journal et son doigt lui montra l’entrefilet qui portait pour titre : Un drame à Saint-Lazare.

 

– Ma parole d’honneur ! dit le vicomte, souriant de plus belle, il n’y a jamais moyen de donner la primeur d’une nouvelle. De quoi diable se mêlent les journaux ?

 

– Tu le savais donc déjà ?

 

M. Karle de Morlux regarda son frère d’un air qui semblait dire :

 

– Mais ce garçon-là est idiot !

 

Puis il se plongea dans un fauteuil, auprès du lit du baron, tira son étui à cigares et se mit à fumer tranquillement.

 

– Tu es calme, toi, fit le baron.

 

– Je ne l’étais pas hier, répondit Karle.

 

– Ah !

 

– J’ai même passé une journée que j’appellerai volontiers terrible.

 

– Tu savais donc ce qui était arrivé ?

 

– C’est-à-dire que je l’attendais… mais les combinaisons les plus savantes avortent quelquefois, et il n’est instrument si bien trempé qui ne puisse vous casser dans la main.

 

– Je ne comprends pas, balbutia le baron.

 

– Tu sais pourtant que j’employais un certain Timoléon.

 

– Oui.

 

– Il a failli nous trahir.

 

– Pour de l’argent ?

 

– Non, par peur. Figure-toi que cet imbécile s’est imaginé que nous avions des adversaires sérieux, des gens qui avaient juré de sauver Antoinette, un certain Rocambole, forçat évadé… As-tu jamais entendu parle du club des Valets de cœur, toi ?

 

– Jamais ! dit le baron.

 

– L’imagination de ce bonhomme est allée grand train. Il voyait Rocambole partout ; il est vrai qu’il y a un point de départ à tout cela.

 

– Ah !

 

– N’es-tu pas soigné par un mulâtre que j’ai vu ici ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ! avant-hier soir, ce mulâtre a passé pour Rocambole.

 

Et M. Karle de Morlux raconta complaisamment à son frère, avec beaucoup de tranquillité de cœur, les événements de l’avant-veille et la tentative d’arrestation qui avait eu lieu au Chemin-des-Dames. Le baron écoutait son frère avec un redoublement d’inquiétude.

 

– Et qui te dit, fit-il enfin, que tout cela n’est point vrai ?

 

– La logique des faits.

 

– Explique-toi…

 

– Ou Rocambole existe, ou il n’existe pas. Et tu vas voir la conclusion que je tire de cette vérité, à la façon de M. de la Palisse.

 

– Voyons ? fit le baron, que le calme de son frère Karle rassurait peu à peu.

 

Karle continua :

 

– Si Rocambole existe, il est moins fort que le disait Timoléon ; ou bien il ne s’est jamais mêlé de nos affaires. Que voulions-nous ? faire disparaître Antoinette, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ! elle est morte… le but est atteint et Rocambole est battu.

 

– Mais es-tu bien sûr qu’elle soit morte ?

 

Karle de Morlux se mit à rire.

 

– Tu crois donc, dit-il, que l’administration d’une prison s’amuse à publier des nouvelles fausses ?

 

– C’est juste. Et qui donc l’a empoisonnée ?

 

– C’est Timoléon qui s’en est chargé, moyennant cinquante mille francs que tu lui compteras, à lui ou à celui qui viendra de sa part, car moi je quitte Paris dans une heure.

 

– Tu pars ? exclama le baron. Et où vas-tu ?

 

– En Russie.

 

M. de Morlux s’aperçut alors que son frère était en costume de voyage.

 

– J’ai ma voiture en bas, dit le vicomte, et je vais prendre le train de Cologne qui part à midi précis.

 

– Mais que vas-tu donc faire en Russie ?

 

En vérité ! mon cher, répondit Karle avec flegme, tu n’as pas une once de mémoire. Antoinette a une sœur.

 

– Ah ! c’est vrai…

 

– Qui est institutrice en Russie.

 

– Agénor me l’a dit.

 

– À propos d’Agénor, dit le vicomte, je vais te donner de ses nouvelles.

 

– Tu sais où il est ?

 

– Parbleu ! il est à Angers, dans un hôtel, au lit, d’un coup d’épée que lui a donné un officier. Oh ! ajouta le vicomte en voyant pâlir son frère, rassure-toi, il n’en mourra pas. Mais il nous laissera tranquilles au moins trois semaines, et il oubliera sa chère Antoinette.

 

– Mais mon frère, murmura le baron de Morlux, n’est-ce pas assez d’un nouveau crime !… et n’as-tu donc jamais redouté le châtiment ?

 

– Le châtiment est pour les imbéciles qui se laissent prendre, dit le vicomte.

 

– Frère… frère… j’ai peur…

 

– Peur de quoi ?

 

– De Dieu ! fit le baron en levant la main.

 

Karle haussa les épaules et répondit :

 

– Et moi, j’ai peur de la guillotine, entends-tu ? Et je prends mes précautions.

 

– Mais est-ce cette malheureuse enfant morte empoisonnée qui t’eût envoyé à l’échafaud ?

 

– Peut-être… ne savait-elle pas déjà le nom de sa mère ? est-ce qu’une révélation n’en amène pas une autre ?

 

M. le baron de Morlux courba la tête. Karle poursuivit :

 

– Celle qui est en Russie ne sait rien encore…

 

– Ah !

 

Du moins, c’est ce que paraît indiquer une lettre que j’ai fait voler chez Antoinette.

 

– Et la vieille institutrice ; où est-elle ?

 

– Toujours à Auteuil. Elle est un peu folle… elle mourra au premier jour.

 

– Mais puisque l’autre ne sait rien, dit encore le baron.

 

– Elle saura peut-être un jour.

 

– Qui sait ? elle ne reviendra sans doute jamais en France.

 

– C’est ce qui te trompe.

 

– Ah !

 

– Je te dirai même qu’elle est en route.

 

– Alors pourquoi pars-tu ?

 

– Je vais à sa rencontre, dit Karle de Morlux, avec un sinistre sourire.

 

– Ah ! dit le baron, nous entasserons donc crimes sur crimes pour conserver cette fortune que nous avons volée ?

 

– Tu es un niais ! dit le vicomte.

 

Et il se leva en ajoutant :

 

– D’ailleurs, de quoi te mêles-tu ? ne me suis-je pas chargé tout seul de toute la besogne ?

 

Et il fit ses adieux à son frère.

 

 

Une heure après, M. Karle de Morlux montait en wagon, et murmurait :

 

– À Madeleine, maintenant !

 

II

Maintenant rétrogradons d’une quinzaine de jours, et franchissons un espace considérable. Quittons la France pour la Russie – Paris pour Moscou.

 

La plaine est neigeuse ; les traîneaux sillonnent les vastes champs de l’Empire russe ; la bise est glacée. Une téléga de poste, attelée de trois chevaux garnis de clochettes, glisse et bondit sur le sol couvert de neige, et se dirige vers Moscou, passant au travers des forêts de sapins à demi ensevelis, changeant de chevaux à chaque relais solitaire et continuant sa course avec une rapidité vertigineuse. Le ciel est sombre, couvert de lourds nuages gris aux flancs chargés de neige. De la neige au ciel, de la neige sur la terre, sur les toits des maisons, sur la coupole dorée des églises, partout !

 

Dans sa téléga, un homme enveloppé de fourrures fume silencieusement, tandis que son moujik excite son attelage de la voix et du fouet. Un homme qui touche à la soixantaine, dont les cheveux sont blancs, tandis que sa moustache et ses épais sourcils sont encore noirs, paraît vivement préoccupé. C’est le comte Potenieff, boyard de la Russie méridionale. Le comte était encore dans ses terres, bien que depuis plus d’un mois la comtesse sa femme, Mlle Olga, sa fille, accompagnées de Mlle Madeleine, jeune Française, eussent regagné Moscou, où d’ordinaire, la famille Potenieff passe l’hiver, lorsqu’il reçut la lettre suivante :

 

« Mon ami,

 

« Notre fils Yvan sort de chez moi ; il avait une prolongation de congé, et, tandis que vous le supposiez rentré à Saint-Pétersbourg, il était encore à Moscou. Nous avons eu tort de ne pas surveiller cette tête folle plus attentivement. Yvan vient de me déclarer qu’il aimait Madeleine et voulait l’épouser.

 

« C’est un coup de foudre… Je ne sais que faire… Venez. »

 

Cette courte missive a bouleversé le comte de Potenieff. Le comte est ambitieux ; de plus, il n’est plus très riche. Il comptait marier son fils à une riche héritière de Saint-Pétersbourg, la comtesse Vasilika. Cet amour insensé d’Yvan ruine ses espérances.

 

Et c’est pour cela que le comte accourt à Moscou, semant de l’or pour aller plus vite, et ne s’arrêtant de loin en loin que pour prendre quelque nourriture. La téléga court depuis huit jours sans s’arrêter.

 

Enfin, vers le soir, comme un pâle rayon du soleil d’hiver glisse entre deux nuages, les coupoles orientales du Kremlin apparaissent dans la brume du couchant. Mais Moscou est loin encore et les chevaux sont épuisés. Heureusement, un dernier relais de poste s’offre à la vue du voyageur. C’est une baraque isolée au milieu de la plaine neigeuse, du toit de laquelle s’échappe un mince filet de fumée. Le moujik s’est mis à siffler d’une façon particulière, puis il a fait claquer son fouet, puis encore il a fait entendre un cri guttural qui est un véritable signal. Et à tous ces bruits, on s’est ému dans le relais de poste, la porte s’est ouverte vivement, et le maître est sorti pour recevoir le voyageur.

 

– Des chevaux ! des chevaux ! demande le comte.

 

Le maître de poste s’incline, donne des ordres, et moins d’un quart d’heure après, un moujik sort de l’écurie avec des chevaux tout harnachés.

 

– Je paie bien, dit le comte, mais je veux aller vite. Le moujik s’incline et dit en français :

 

– J’irai aussi vite que Votre Excellence le voudra.

 

Mais à cette réponse très simple, le comte tressaille et regarde le moujik. C’est un jeune homme de petite taille, au visage allongé, aux yeux enfoncés sous l’orbite ; à la physionomie cauteleuse et fausse dans son jeu et dans son ensemble.

 

– Qui es-tu ? demanda le comte.

 

– Je me nomme Pierre, dit le moujik.

 

– Tu es russe ?

 

– Oui, Excellence.

 

– Comment se fait-il que tu parles français ?

 

– J’ai été cocher chez le prince Dolgorowki, répond le moujik et il m’a emmené en France.

 

– Étrange ! étrange ! murmure le comte. Il m’a semblé entendre la voix d’Yvan lui-même, la voix de mon fils.

 

– Pourquoi t’es-tu fait moujik ? demanda-t-il encore.

 

– Il faut vivre, répond Pierre.

 

– Es-tu content de ton sort ?

 

– Non, Excellence. Je voudrais redevenir cocher de quelque seigneur… mais c’est difficile, sinon impossible.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que j’ai commis un crime dans ma jeunesse, et que j’ai été envoyé aux mines de Sibérie.

 

– Un crime politique ?

 

– Non, un assassinat.

 

Le comte tressaille de nouveau, examine attentivement cet homme, et est contraint de s’avouer qu’il a la figure d’un bandit. Tout en répondant aux questions du boyard, le moujik a attelé ses chevaux.

 

– En route ! en route ! dit le prince, tandis que les chevaux fatigués et le moujik de la poste précédente regagnent l’écurie.

 

La téléga reprend sa course avec son attelage frais ; le comte est toujours pensif. De temps en temps il interroge le moujik. Et le moujik répond de sa voix pleine et sonore qui a attiré l’attention du comte, tant elle ressemble à la voix de son fils Yvan.

 

– Que gagnes-tu à ton métier ? lui demanda-t-il.

 

– Quelques kopecks à peine par jour, Excellence ; je meurs de faim.

 

– Veux-tu entrer à mon service ?

 

Les yeux du moujik s’allumèrent, et à son tour, il regarda le comte avec une scrupuleuse attention. Pourquoi le comte lui a-t-il fait une semblable question ? La téléga court toujours vers Moscou. La nuit vient, la plaine est déserte, mais à l’horizon les lumières de la grande ville s’allument une à une.

 

Voici les fortifications, voilà le slobour, c’est-à-dire le faubourg. Le moujik excite les chevaux, le fouet claque, les clochettes sonnent. Le slobour est traversé comme un rêve ; la téléga entre dans l’enceinte de la ville et gagne l’aristocratique quartier de Beloïgorod.

 

C’est là qu’est le vieil hôtel du comte Potenieff. Le comte met pied à terre à la poste, glisse trois pièces d’or dans les mains du moujik ébloui, et lui dit :

 

– Si tu veux entrer à mon service, retiens bien ce que je vais te dire, mon garçon.

 

– Parlez, Excellence.

 

– À partir de ce moment, tu es muet. Le moujik fait un geste d’étonnement.

 

– Si tu acceptes ce rôle, ta fortune est faite, continua le comte Potenieff sans vouloir s’expliquer davantage.

 

Et il se rend en toute hâte auprès de la comtesse qui accourt à sa rencontre. Les deux époux se sont enfermés dans la chambre de la comtesse, et cette dernière raconte à son mari les phases de cette passion ardente que Madeleine, la pauvre orpheline française, la pauvre fille sans nom et sans fortune, a inspirée à leur fils Yvan.

 

– Ainsi, il veut l’épouser ? dit enfin le comte.

 

– Il en a la volonté formelle, répondit la comtesse ; et rien, je vous le jure, ne le fera changer de résolution.

 

– Et Madeleine, l’aime-t-elle ?

 

– À en mourir.

 

– C’est sans doute cette intrigante qui a déployé tout l’arsenal de sa coquetterie pour tourner la tête d’Yvan ?

 

– Oh ! non, dit la comtesse ; Madeleine s’est longtemps défendue.

 

– Il faut la congédier, reprit brusquement le comte Potenieff.

 

– Yvan est capable de courir après elle… et elle d’en mourir, fit tristement la comtesse.

 

Le comte ouvrit la croisée qui donnait sur la cour et se pencha au-dehors. Le moujik Pierre dételait ses chevaux et venait de remiser la téléga sous un hangar. Le comte lui fit un signe et lui cria ensuite :

 

– Monte !

 

– Quel est cet homme et que faites-vous ? demanda la comtesse.

 

– Vous allez voir…

 

Le moujik monta. Le comte lui dit :

 

– Tu peux parler devant madame.

 

– Qu’ordonne Votre Excellence ? répondit le moujik.

 

La comtesse jeta un cri.

 

– Ah ! dit-elle, cette voix…

 

– Vous la reconnaissez ?

 

– Oui, c’est celle d’Yvan.

 

Le comte fit un signe affirmatif, puis il congédia de nouveau le moujik, en lui disant :

 

– Maintenant, souviens-toi que tu redeviens muet.

 

– Mais que voulez-vous donc faire de cet homme ? demanda la comtesse.

 

– Je vous le dirai tout à l’heure. À présent, écoutez-moi… Vous savez l’état de notre fortune.

 

– Hélas ! dit la comtesse.

 

– L’émancipation des serfs nous a aux trois quarts ruiné, et il faut relever notre maison. Pour cela, il est absolument nécessaire que notre fils Yvan épouse la comtesse Vasilika.

 

– Oui, mais il ne le voudra pas…

 

– Il le voudra, si on lui enlève Madeleine.

 

– Est-ce possible ?

 

– Tout est possible, répondit froidement le comte. Seulement, il faut que vous entriez dans mes vues.

 

– J’ai coutume de vous obéir, répondit la comtesse.

 

– Un mot encore… Si Madeleine croyait qu’Yvan ne l’aime pas, consentirait-elle à retourner en France ?

 

– Oui, répondit la comtesse… si toutefois elle ne mourait pas de chagrin.

 

– Ceci est son affaire et non la nôtre, répliqua sèchement le comte.

 

« Et maintenant, ajouta-t-il avec un sourire qui donna le frisson à la comtesse : À l’œuvre !

 

III

Or, la scène que nous venons d’esquisser à grands traits avait eu lieu, on le devine, la veille même du jour où Madeleine devait écrire à sa sœur Antoinette et lui raconter ce grand déchirement de son âme.

 

Lorsque le comte Potenieff était revenu à Moscou, Madeleine était encore en proie à mille rêves de bonheur et d’avenir. Yvan l’aimait. Il le lui avait dit à genoux ; il lui avait juré qu’il n’épouserait pas la comtesse Vasilika, et qu’il n’aurait d’autre femme qu’elle. Et Yvan lui avait dit vrai : Yvan l’aimait ardemment, et, quand il paraissait certain du consentement de sa famille, il ne croyait pas mentir, car jusque-là, sa famille avait fait de lui son idole. Or, en apprenant l’arrivée de son père, Yvan qui passait une grande partie de ses journées hors de l’hôtel, en compagnie de quelques officiers, ses camarades du corps des cadets, s’empressa d’accourir.

 

Le comte le reçut affectueusement. Yvan fit à son père une déclaration identique à celle qu’il avait faite à sa mère. Le comte Potenieff l’écouta sans colère, et se contenta de lui dire avec tristesse :

 

– Tu nous ruines, en refusant la main de la comtesse Vasilika.

 

Mais Yvan aimait ; il fut passionné, insinuant, persuasif, et son père parut s’adoucir.

 

– Eh bien ! lui dit-il enfin, si tu veux que je ne m’oppose pas à ce mariage, il faut que tu me fasses un sacrifice.

 

– Lequel ? mon père, demanda Yvan avec empressement.

 

– Il faut que tu me donnes le temps de la réflexion jusqu’à demain.

 

– Et demain ?… fit Yvan, anxieux.

 

– D’ici là, j’aurai causé avec Madeleine, et je verrai si elle t’aime réellement.

 

– Oh ! mon père… pouvez-vous en douter ?

 

– La condition que je t’impose n’est pas trop dure, ce me semble ?

 

– Je l’accepte, mon père.

 

– Et d’ici à demain tu ne diras rien à Madeleine.

 

– Je tâcherai, mon père, reprit naïvement Yvan.

 

– S’il en est ainsi, si tu te défies de toi-même à ce point, j’ai un excellent moyen de te venir en aide.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Où est Madeleine ?

 

– Elle est dans l’appartement de ma sœur.

 

– C’est bien. Tu vas monter en droski. Oh ! rassure-toi… je ne te renvoie pas à Pétersbourg, mais à deux lieues de Moscou, à la résidence du prince K…, mon vieil ami. Tu pars sur-le-champ, et tu lui vas annoncer mon retour.

 

– Mais… mon père…

 

– Le prince te gardera à dîner. Tu ne reviendras certainement que bien avant dans la nuit ; Madeleine aura quitté le salon depuis longtemps. De cette façon, tu ne la verras que demain matin, et il t’aura été impossible de manquer à la parole que je te demande.

 

– Soit, répondit Yvan, qui tenait à ménager son père.

 

Or, le comte Potenieff ayant toujours eu la réputation d’un caractère fantasque, ce caprice n’étonna pas beaucoup son fils, et ce dernier partit sans mot dire un quart d’heure après.

 

Une heure plus tard, Yvan arrivait chez le prince K…, qui habitait une magnifique résidence aux environs de l’ancienne capitale de toutes les Russies – Moscou la sainte et la vénérée –, Moscou, la ville du vieux parti russe. Le prince K… était un vieux général dont le gouvernement du nouveau czar avait laissé reposer l’épée. Partisan fanatique des vieilles idées et des vieilles mœurs moscovites, le prince K… était un des chefs de ce parti rétrograde qui, dans ces dernières années, avait adopté le grand-duc Constantin pour drapeau, avait combattu de tout son pouvoir les réformes civilisatrices de l’empereur Alexandre II et était entaché d’opposition systématique.

 

Le palais du prince K… était un véritable rendez-vous de tous les mécontents. On s’y réunissait chaque soir ; on y parlait politique, on louait le grand-duc, on blâmait l’empereur et on censurait avec amertume, enfin, tous les actes du gouvernement.

 

Yvan ne songea pas une minute à tout cela en se rendant chez le prince K… Yvan était amoureux et ne songeait qu’à Madeleine, et s’il allait chez le prince, c’était uniquement pour plaire à son père et obtenir son consentement au mariage qu’il projetait. Cependant Yvan était au service et, qui plus est, était officier dans la garde. Aussi lui fit-on bon accueil chez le prince K…, où il y avait une nombreuse réunion.

 

Le dîner se prolongea. On y tint des propos violents et Yvan, surexcité par la boisson, se laissa aller lui-même à se plaindre du peu d’avancement qu’on avait dans l’armée et d’une foule d’autres choses. Puis, à deux heures du matin, il remonta dans son droski, et reprit la route de Moscou, oubliant le czar pour ne plus penser qu’à Madeleine. Mais, aux portes de la ville sainte, comme il se nommait à l’officier de garde, un autre personnage d’uniforme différent sortit du poste et vint à lui :

 

– Vous êtes bien le fils du comte Potenieff ? lui demanda-t-il.

 

– Oui, répondit Yvan.

 

– Lieutenant dans la garde du czar ?

 

– Précisément, dit le jeune homme étonné.

 

– Vous revenez de chez le prince K… ?

 

– Oui. Eh bien ?

 

– Je suis officier de la haute police et j’ai ordre de vous arrêter.

 

Yvan se débattit, jura que l’ordre ne pouvait le concerner, mais l’officier de police le lui mit sous les yeux. L’ordre était signé du chef de la police à Moscou. Yvan, qui était un peu gai, se dégrisa tout à fait et prétendit que, si on voulait le conduire chez son père, ce dernier avait assez de crédit pour le tirer de ce mauvais pas. Mais l’officier fut inexorable ; il se réfugia derrière les ordres qu’il avait reçus, et fit descendre Yvan de son droski, ne voulant point lui permettre d’écrire à son père, et le força à monter dans une voiture qui sert au transport des prisonniers. Puis il y prit place auprès de lui, et la voiture sortit de Moscou et prit le chemin de Pétersbourg. Yvan n’avait pu écrire ni à son père ni à sa chère Madeleine.

 

 

L’ordre d’arrestation, on le devine, n’avait été délivré qu’à la prière du comte Potenieff lui-même. Le comte se résignait à une séparation momentanée de son fils, plutôt que de le voir épouser une femme qu’il considérait comme une aventurière.

 

Maintenant, on devine ce qui se passa le lendemain. La comtesse, après avoir annoncé à Madeleine que son fils Yvan était un égoïste corrompu et qui s’était joué d’elle, la conduisit à la porte de l’appartement que le jeune officier occupait ordinairement à l’hôtel. La porte n’avait ni fente, ni trou de serrure par où l’on pût voir à l’intérieur ; mais elle était assez mince pour qu’on entendît distinctement au travers. Et Madeleine entendit… Elle entendit un cliquetis d’éperons sonnant sur le plancher, de fourreaux de sabres se heurtant. La compagnie habituelle d’Yvan semblait être réunie chez lui.

 

C’étaient, Madeleine le crut du moins, les officiers qu’il fréquentait d’ordinaire. On parlait, on riait bruyamment. Alors, Madeleine, plus morte que vive et prêtant l’oreille, entendit une voix qui disait :

 

– Oui, mes amis, mon père et ma mère sont bien durs avec moi, je vous jure.

 

Madeleine crut reconnaître la voix d’Yvan, et écouta plus attentivement encore. La voix continua :

 

– Ils viennent interrompre un joli roman d’amour que je menais à bonne fin.

 

– Ah ! oui, dit une autre voix, la jolie Française.

 

– Hélas !

 

– Ne voulais-tu pas l’épouser ?

 

– Heu ! heu ! j’y ai pensé un instant, mais me voici raisonnable… Je pars demain matin, et je suis tout à la blonde comtesse Vasilika.

 

Ce fut à ces derniers mots que Madeleine, éperdue, tomba dans les bras de la comtesse Potenieff, qui l’emporta évanouie dans sa chambre, ainsi qu’elle l’écrivait le lendemain à sa sœur Antoinette. Or, la voix que Madeleine avait prise pour celle d’Yvan était celle du moujik Pierre, les prétendus officiers étaient les gens du comte, et la malheureuse jeune fille avait été la victime d’une de ces comédies infâmes qui déshonorent une famille quand elle a l’audace de les imaginer.

 

Mais le comte était intraitable, il fallait que Madeleine partît, dût-elle en mourir. Il fallait que son fils Yvan épousât la comtesse Vasilika, dût-il l’avoir en horreur. Enfin, il ne lui suffisait pas que Madeleine quittât Moscou et la Russie ; il fallait encore que Yvan ne pût jamais retrouver ses traces.

 

Le surlendemain, encore brisée par la fièvre, presque mourante, Madeleine fut jetée dans une téléga de poste, à côté d’une vieille dame qui ne paraissait occupée que d’un affreux petit chien qu’elle avait sur ses genoux. À côté du cocher, sur le siège, se trouvait le moujik Pierre, transformé en valet de pied. Le moujik avait levé sur l’adorable visage de Madeleine un de ces regards d’odieuse convoitise qui disait toute la bassesse de son âme et toute la férocité de ses instincts. Le comte Potenieff avait deviné cet homme. Il le prit à part et lui dit :

 

– Tu la trouves donc belle ?

 

Le moujik eut un rire atroce. Le comte partagea cet horrible rire et lui dit :

 

– Je ne suis ni son père ni son tuteur, mais je lui ai fait une dot. Elle emporte vingt mille francs…

 

Il y eut entre ces deux hommes un regard échangé qui fut un poème d’infamie, et la téléga partit au galop.

 

IV

La téléga de poste roule depuis huit jours. En Russie, la voiture fermée est inconnue. Tout véhicule est découvert. Et malgré le froid, malgré le vent qui fouette le visage, souvent chargé de cette poussière humide qu’il arrache à la neige, le voyageur continue sa route, les pieds et le corps enveloppés de chaudes fourrures. Madeleine et la vieille dame qui l’accompagne ne se sont arrêtées que pour prendre un peu de repos et de nourriture. Elles ont continué, changeant de moujik et de chevaux à chaque poste, ce voyage à travers les neiges et une nature si triste, que l’homme qui la contemple songe involontairement à la mort. La vieille dame est occupée de son chien ; elle ne pense qu’à lui et ne s’occupe que de lui. Ce chien – un roquet affreux –, engourdi par le froid, repose sur ses genoux, couvert d’un triple édredon de fourrures. Madeleine voyage comme un corps sans âme ; mais la vieille dame n’y prend garde : elle est tout à son chien que le froid pourrait tuer.

 

Quelquefois Madeleine ne peut retenir ses larmes, qui descendent lentement et silencieusement le long de ses joues pâlies. Mais la vieille dame ne les voit pas. Quelquefois aussi, le chien pousse un cri plaintif ; et la vieille dame répond par un cri d’angoisse. « Il a froid ! » murmure-t-elle éperdue. Madeleine ne répond pas. Madeleine songe à son cher Yvan qu’elle ne reverra jamais !

 

Et la téléga glisse toujours sur la neige, emportée par ses trois chevaux garnis de clochettes. Aux plaines désertes succèdent les forêts de pins rabougris ; aux forêts de pins, les solitudes marécageuses. Nulle part un accident de terrain, une colline, une butte. Aussi loin que l’œil peut s’étendre, la plaine infinie, la plaine blanche, mouchetée çà et là par un noir bouquet de sapins. La téléga court toujours.

 

Madeleine est loin de Moscou ; voici venir bientôt les frontières de Pologne ; mais après la Pologne, l’Allemagne ; puis après l’Allemagne, la France ! la France où Madeleine a vécu sa première enfance et sa jeunesse, la France où sont Antoinette et maman Raynaud !… ces deux êtres qui ont tous les droits au cœur et à l’affection de Madeleine. Mais Madeleine songe à peine à elles… Madeleine tourne parfois les yeux en arrière, à mesure que fuit à l’horizon cette terre froide et brumeuse de Moscovie où elle laisse son cher Yvan…

 

Les moujiks ont succédé aux moujiks, comme les chevaux aux chevaux, et les vastes plaines aux plaines infinies. La vieille dame n’a cessé de trembler pour son petit chien ; Madeleine a à peine prononcé quelques mots, et toujours un même personnage est penché sur le siège de la téléga depuis qu’on a quitté Moscou. C’est Pierre, l’ancien moujik, Pierre, dont la voix ressemble si parfaitement à la voix d’Yvan, que le comte Potenieff, en le donnant à Madeleine comme valet de chambre, lui a affirmé qu’il était muet. En effet, depuis huit jours, Pierre le moujik ne parle que par signes à chaque relais de poste. Mais il regarde Madeleine… Il la regarde avec une froide convoitise et comme un démon qui sait contempler un ange ! Car Madeleine est belle comme sa sœur Antoinette, quoique d’une beauté différente.

 

Antoinette est de taille moyenne, un peu rondelette, un peu forte, rieuse à ses heures. Madeleine est grande, un peu pâle, elle a des cheveux d’un blond cuivré et les yeux bleus, un sourire mélancolique. On dirait une vierge pressentant les douleurs de la maternité.

 

Le moujik Pierre, homme inculte, homme féroce, a fait son profit des atroces paroles échappées au comte Potenieff. Pierre aime l’argent, Pierre a des passions brutales. Madeleine, lui a-t-on dit, emporte vingt mille roubles. Et Madeleine est belle. Pierre veut la femme… Pierre veut l’argent ! Et qui donc l’empêcherait de s’emparer de tout cela ? Est-ce cette vieille femme qui ne pense qu’à son chien ? Non. Mais c’est le moujik qui conduit l’attelage. Le moujik qui peut être un honnête garçon, et qui ne voudra pas s’affilier aux infâmes projets de Pierre. Aussi, depuis huit jours, Pierre cherche-t-il un complice et ne le trouve-t-il pas.

 

La téléga glisse toujours sur la neige durcie. Enfin, comme le soleil décline à l’horizon, le traîneau s’arrête pour la centième fois peut-être depuis Moscou, devant une maison isolée, au milieu d’une forêt de bouleaux et de pins. C’est un relais de poste. Pendant qu’on change les chevaux, Madeleine, engourdie par le froid, entre un moment dans la maison. La vieille dame la suit. Le chien est exposé devant le poêle rougi. Il grogne de satisfaction. La vieille dame est satisfaite et ne demande pas autre chose. Durant ce temps, Pierre le valet de chambre et le nouveau moujik échangent quelques mots. Ce dernier est une espèce de bête brute, aux cheveux jaunes, aux lèvres épaisses, au rire idiot.

 

– Veux-tu nous conduire vite ?… demanda Pierre.

 

– Trinkgeld ? répondit le moujik en allemand.

 

Trinkgeld veut dire « pourboire ».

 

Et ce mot dans la bouche du moujik signifie : « J’irai aussi vite qu’on voudra, si on me paie bien. »

 

– Tu es donc allemand ? demanda Pierre.

 

– Oui, répond le moujik.

 

Pierre parle l’allemand aussi couramment que le russe ; il sait même quelques mots de français. Mais Madeleine ressort de la maison de poste, et Pierre se tait. Pierre est muet, comme a dit le comte Potenieff. Les chevaux sont attelés, les deux femmes montent en voiture. La vieille dame emmitoufle le roquet, Madeleine songe à reposer, et le moujik siffle bruyamment en faisant claquer son fouet.

 

La téléga repart. Le soleil est couché, la nuit approche. Madeleine écrasée de douleur, engourdie par le froid, a fini par fermer les yeux. Pierre se retourne et la voit dormant. Alors il pousse le coude du moujik, et lui dit tout bas :

 

– Trouverons-nous un village avant la nuit ?

 

– Non, dit le moujik.

 

– Une auberge ?

 

– Oui.

 

– Est-elle isolée ?

 

– Il faut faire deux lieues en avant ou en arrière pour trouver une autre habitation.

 

– Et comment est-elle, cette habitation ?

 

L’Allemand a un large et béat sourire ; puis il répond :

 

– Si on a soif, il ne faut pas y descendre.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que la bière y est mauvaise. Si on a faim, non plus.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce qu’on y trouve rarement à manger.

 

– Alors, il y a peu de voyageurs ?

 

– Il n’y en a jamais.

 

– Et par qui l’auberge est-elle tenue ?

 

– Par une vieille femme appelée Yvanowitchka.

 

– Elle est seule ?

 

– Non, elle a une jeune fille avec elle. Mais elles ne font pas de bonnes affaires. L’auberge a une mauvaise réputation.

 

– À propos de quoi ?

 

– Il paraît qu’il s’y est commis un crime jadis.

 

– Ah ! dit Pierre en tressaillant…

 

– Un homme a tué une femme… Et Yvanowitchka a laissé faire. Aussi, ajoute l’Allemand, personne ne s’y arrête.

 

– Et comment s’appelle cette auberge ? demande encore Pierre, le nouveau valet de chambre.

 

– La maison du Sava.

 

À ce nom, l’ancien moujik retient à peine un nouveau tressaillement. C’est que Sava, en russe, est le nom d’un oiseau nocturne qu’on appelle grand duc en France, et dont le cri sinistre est réputé de mauvais augure. Le Russe qui voyage de nuit, traverse une forêt, entend le cri glapissant du sava, rebrousse chemin aussitôt, ni plus ni moins que si un hibou avait traversé la route. Une maison qui ose prendre un sava pour enseigne est une maison maudite. L’Allemand poursuit :

 

– Voyagez-vous la nuit ?

 

– Non, dit Pierre, nous nous arrêtons chaque soir.

 

– Eh bien ! vous ferez bien de pousser jusqu’à Peterhoff, c’est le relais, du reste ; et il y a un village et une bonne auberge où l’on est si bien que l’on se croirait à Moscou.

 

– Non, dit Pierre, je n’irai pas jusqu’à Peterhoff.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que ma maîtresse est fatiguée, dit le valet d’un ton ironique. Je veux m’arrêter à l’auberge du Sava.

 

L’Allemand regarde Pierre avec une sorte de stupeur.

 

– Je te paierai ta course entière, dit Pierre.

 

– Comme si j’étais allé jusqu’à Peterhoff ?

 

– Oui.

 

L’Allemand continue à éclairer sa face rubiconde avec son vrai sourire et murmure :

 

– Tu es un prince pour la générosité, mon petit père. La téléga court toujours.

 

– Allons, dit le moujik après un moment de réflexion, je ne suis pas superstitieux, moi, et je n’ai pas peur qu’il m’arrive du malheur à l’auberge de Sava.

 

– Ni moi non plus.

 

– Par conséquent, j’y souperai et j’y coucherai.

 

– Non, dit Pierre, ni l’un ni l’autre.

 

– Et pourquoi donc ? Je m’en retournerai tranquillement demain matin au point du jour avec mes chevaux.

 

– Si tu veux gagner dix roubles, dit Pierre, tu partiras sur-le-champ.

 

– Dix roubles !

 

– Oui.

 

L’Allemand accepte. La téléga continue à dévorer l’espace, et les clochettes tintent bruyamment. Elle traverse une plaine encore, puis une forêt de pins, puis une plaine encore, puis une forêt, et s’arrête… Alors Madeleine sort de son engourdissement, et, ouvrant les yeux, elle voit devant elle une maison d’apparence sinistre, au milieu d’un paysage plus sinistre encore. C’est l’auberge du Sava, la maison qui porte malheur !

 

V

L’auberge du Sava était située au milieu d’une allée neigeuse fermée de tous côtés par des forêts impénétrables de sapins. C’était une maison à deux étages, construite en bois, peinte en rouge, avec son enseigne se détachant en noir sur un fond blanc. Cette enseigne, comme on le devine, représentait un grand duc, c’est-à-dire cet oiseau sinistre dont chaque cri annonce un malheur, auquel les Russes ont donné le nom de Sava. C’était l’heure crépusculaire qui, dans les régions australes, n’a que la durée d’un éclair. Les étoiles ne brillaient point encore au ciel, et cependant il ne faisait plus jour. Mais la clarté indécise que le ciel laissait arriver à la terre, comme une lueur suprême, permit à Madeleine de sortir de sa torpeur, de voir et d’examiner ce site sauvage et cette maison, qui ressemblait à un sépulcre. Pourtant, à travers le papier huilé qui tenait lieu de vitres, on voyait le rouge éclat d’un feu de sapins, et les strophes avinées d’une chanson cosaque arrivèrent aux oreilles de la jeune fille.

 

Elle eut un geste d’effroi et un signe à Pierre, le faux muet, qui remplissait auprès d’elle, depuis le départ, les fonctions de valet de chambre. Pierre s’approcha. Le comte Potenieff l’avait donné pour muet à la jeune fille, mais il ne lui avait pas dit qu’il fût sourd.

 

– Pourquoi restons-nous ici ? demanda-t-elle.

 

Car Pierre aidait le moujik à dételer les chevaux, et l’exiguïté de la construction attestait que l’auberge n’était pas un relais de poste. Pierre fit un signe qu’il fallait rester.

 

– Non, non ! dit Madeleine, dont l’effroi augmentait, je veux continuer notre route.

 

Alors Pierre appela le moujik. Le moujik ôta son bonnet de fourrure, prit un air idiot et respectueux, et dit :

 

– Pour aller au prochain relais, il faut traverser le grand bois.

 

– Eh bien, qu’importe ? fit Madeleine.

 

– Des bois remplis de loups.

 

Madeleine eut un geste d’impatience.

 

– Et les chevaux ont peur des loups la nuit, continua le moujik ; et les chevaux ont raison, car les loups leur sautent à la gorge et ils les étranglent, et, lorsqu’ils les ont étranglés, ils étranglent et mangent les gens, hommes ou femmes, qui sont dans le traîneau.

 

– Vous ne voulez donc pas continuer ?

 

Et Madeleine regarda le moujik avec anxiété.

 

– Non, dit-il.

 

Elle regarda ensuite Pierre. Mais Pierre secoua pareillement la tête. Alors Madeleine se tourna avec un redoublement d’angoisse vers la vieille dame. Mais la vieille dame répondit, en caressant l’horrible roquet :

 

– Ce pauvre toutou a si froid, que nous ferons tout aussi bien de rester ici.

 

Alors Madeleine retomba dans son atonie et sa torpeur, et se réfugia tout entière dans le souvenir de son bien-aimé Yvan. Au bruit de la téléga, la porte de l’auberge s’était ouverte en livrant passage à une vieille femme. Madeleine la regarda, et elle eut plus peur encore. C’était quelque chose de hideux et d’étrange que cette vieille qui ressemblait à une des sorcières de Macbeth. Elle avait une chevelure blanche, taillée en brosse et veuve de toute coiffure, les traits anguleux et décharnés, un nez d’oiseau de proie, de petits yeux gris et ronds comme ceux du volatile nocturne qui servait d’enseigne à son auberge, des lèvres minces et plissées qui en s’ouvrant laissaient voir une bouche veuve de ses dents à l’exception de deux incisives jaunes comme de l’ambre et qui ressemblaient aux dents d’un Carnivore. Cette femme regarda la téléga, Madeleine, la vieille dame, le chien, puis le valet Pierre et le moujik d’origine allemande, tout cela avec une curiosité inquiète.

 

– Que voulez-vous ? dit-elle enfin en langue russe corrompue telle qu’on la parle aux frontières méridionales de l’empire moscovite.

 

– Les voyageurs, répondit le moujik avec son rire idiot, trouvent qu’il fait froid en route.

 

– Ah ! ricana la vieille, la bise est glacée en effet.

 

– Et puis ils ont faim, dit encore le moujik.

 

– Il n’y a rien à manger chez moi, répliqua la vieille, aussi vrai que je m’appelle Yvanowitchka la sorcière.

 

Le moujik élargit son rire idiot ; puis il continua :

 

– Tu trouveras bien du lard rance et des pommes de terre quelque part, et de la bière aigre au besoin.

 

La vieille se mit à ricaner de plus en plus.

 

– Il faut avoir bien froid pour ne pas pousser jusque Peterhoff, dit-elle.

 

Le moujik ne répondit pas.

 

– Bien froid et bien faim pour s’arrêter à la porte du Sava : l’auberge qui porte malheur, continua-t-elle avec un redoublement d’ironie.

 

– Cela ne me regarde pas, dit le moujik.

 

En même temps, il avait dégarni l’un des ses trois chevaux et jeté son harnais sur l’un des deux autres, de façon à pouvoir facilement enfourcher le premier. La vieille dit encore :

 

– Je n’ai pas d’écurie pour loger les chevaux.

 

– Peu importe, dit le moujik, je m’en retourne au relais de poste.

 

– Et ces voyageurs coucheront ici ?

 

– Oui.

 

– Comment s’en iront-ils donc demain ; si tu emmènes les chevaux ? Cette fois, le moujik montra Pierre, jusque-là immobile et silencieux.

 

– Celui-là est le véritable maître. « C’est lui qui veut ; obéis !

 

La vieille regarda Pierre. Pierre lui jeta alors un de ces regards étranges qui dominent certaines créatures viciées. La vieille comprit que cet homme méditait quelque infâme action, et qu’il avait choisi sa maison à elle pour l’accomplir. Elle se mit donc à rire de plus belle, montrant ses deux dents jaunes et déchaussées.

 

– En ce cas, dit-elle, que les voyageurs soient les bienvenus sous le toit du Sava.

 

Madeleine, toujours inquiète et agitée de vagues pressentiments, avait assisté à cette conversation du moujik et de l’hôtesse sans la comprendre. Si on songe qu’en Russie, la noblesse ne parle la langue nationale que très rarement, et lorsqu’elle a affaire à des gens de qualité inférieure, on ne s’étonnera pas que Madeleine, bien qu’elle fût institutrice de Mlle Olga Potenieff depuis plus de deux ans, n’eût jamais eu l’occasion d’apprendre le russe.

 

– Pierre, dit-elle encore, et cette fois d’une voix suppliante, n’y a-t-il donc pas moyen de continuer notre chemin ?

 

Le faux muet se contenta de hocher la tête. Déjà la vieille dame avait pris son roquet dans ses bras et entrait dans l’auberge. Déjà le moujik, à qui Pierre mit de l’argent dans la main, avait sauté sur son troisième cheval, fait entendre le cri guttural familier aux postillons russes et, tournant le dos à l’auberge du Sava, s’éloignait au grand trot.

 

Et Madeleine était toujours là, à la porte, les pieds dans la neige, le visage fouetté par la bise, et elle n’osait pas entrer dans cette maison d’où sortait une chanson avinée dont elle ne comprenait pas, il est vrai, les paroles, mais qui devait être quelque horrible refrain de caserne… Pierre la prit alors par le bras et la poussa doucement. Elle ne résista plus et entra. Mais, sur le seuil, elle s’arrêta encore. L’aspect de l’unique salle qui composait ou plutôt simplifiait toute l’auberge, avait quelque chose de sinistre et de repoussant comme le visage de l’horrible vieille qui venait de se montrer. Le foyer était établi sur trois pierres, avec un trou de la toiture pour laisser passer la fumée. Une table unique entourée de grossiers escabeaux, était chargée de pots et de cruches vides. Autour de cette table on voyait trois hommes abrutis par l’ivresse, trois cosaques du régiment irrégulier qui tenait garnison à Peterhoff. Ces hommes buvaient et chantaient : ils tournèrent vers les nouveaux venus le regard sans rayonnement et sans chaleur de ceux que l’eau-de-vie de grain et la bière fermentée deux fois – boisson chérie du peuple russe – ont jetés dans une espèce de monde imaginaire. Sur le feu, une marmite chantait, pleine d’un brouet noir indescriptible. Dans un coin on voyait un lit – grabat misérable que Yvanowitchka, l’affreuse hôtesse, cédait au voyageur que le hasard lui envoyait. Madeleine, tout émue, courut à la vieille dame et lui dit :

 

– Madame… madame… nous n’allons pas rester ici au moins ?…

 

Mais la vieille dame, peu soucieuse des cosaques, qui buvaient et chantaient toujours, s’était accroupie devant le feu et exposait à la flamme le chien qui, en effet, paraissait à demi mort de froid. Elle regarda Madeleine.

 

– Pourquoi pas ? dit-elle. Ne voyez-vous pas que le froid tue ce pauvre chéri ?

 

Madeleine tourna son œil suppliant vers Pierre, le valet de chambre. Mais Pierre feignit de ne pas comprendre. Pierre avait échangé par signes une conversation avec la vieille Yvanowitchka. Et Yvanowitchka avait compris sans doute ce que voulait Pierre, car elle s’était adressée aux cosaques :

 

– Hé, vous autres, dit-elle, avez-vous assez bu, enfin ?

 

– À boire, répéta l’un d’eux, à boire encore ! L’autre chantait à tue-tête.

 

– Non, reprit la vieille, il faut payer et vous en aller, j’ai besoin de mon auberge.

 

– Pour quoi faire ? dit le troisième.

 

– Pour loger les voyageurs qui viennent d’arriver.

 

– À boire !

 

– À boire ! à boire ! répétèrent-ils tous trois.

 

– Payez-moi d’abord. Il me faut six kopecks.

 

Les cosaques se mirent à rire, et celui qui chantait répondit :

 

– Aussi vrai que nous aurons le knout demain, il ne nous reste pas un kopeck.

 

– Alors, fit la vieille, allez-vous-en !

 

Et elle eut un tel accent d’autorité, elle regarda ces trois hommes avec des yeux si flamboyants, qu’ils se levèrent et deux d’entre eux gagnèrent la porte. Mais le troisième, après avoir fait trois pas, tomba sur les genoux, puis s’allongea sur le sol et balbutia :

 

– Je n’irai pas plus loin !

 

– Il est ivre mort, murmura la vieille Yvanowitchka en regardant Pierre. Il ne te gênera pas, mon petit père…

 

Pierre eut un sourire que Madeleine surprit, et soudain les dents de la jeune fille s’entrechoquèrent d’effroi.

 

VI

Pour la première fois depuis huit jours peut-être, Madeleine semblait revenir tout à fait au sentiment de la vie réelle et à l’instinct du danger. Depuis huit jours, corps privé de son âme, elle avait voyagé machinalement, endormie en un léthargique sommeil de toute son intelligence. La vieille dame, le chien, le moujik, et Pierre le valet de chambre à la livrée du comte Potenieff, tout cela lui avait paru comme autant d’ombres projetées sur le mur désolé de sa vie. Yvan seul était vivant dans son cœur, dans sa pensée, devant ses yeux même, car il lui semblait qu’il était là, auprès d’elle agenouillé et lui disant :

 

– Tu as fait un horrible rêve, ô ma Madeleine adorée ! Je t’aime toujours et n’aimerai jamais que toi.

 

Mais voici que tout à coup Madeleine se sentait arrachée à sa torture morale. La téléga s’arrêtait dans un lieu sinistre ; une volonté dominait tout à coup la volonté de Madeleine, et cette volonté c’était celle d’un valet. Quel était cet homme ? Depuis deux années qu’elle vivait dans Potenieff, Madeleine ne l’avait jamais vu ; elle n’avait jamais entendu dire que le comte eût un serviteur muet ; et voici qu’on lui donnait un homme pour l’accompagner, et voici que cet homme, tout à coup, devenait le maître de la situation, et c’était à lui qu’on obéissait. Alors Madeleine se souvint que durant le trajet, cet homme qui ne parlait pas, mais dont le regard avait une singulière éloquence, s’était pris à fixer les yeux sur elle, et que chaque fois elle avait éprouvé un singulier malaise. Que voulait cet homme ? Un moment, Madeleine avait compté sur l’appui de cette vieille idiote, dont le cœur, l’esprit et l’intelligence étaient tout entiers absorbés par un horrible carlin. Mais elle avait bien vite compris que cette femme ne lui serait d’aucun secours. Elle était seule, par le fait ! seule dans cette maison hideuse, rendez-vous des cosaques échappés à leur régiment, en face d’une hôtesse dont le sinistre visage ne lui présageait rien de bon… exposée aux brutalités d’un laquais qui semblait maintenant vouloir être le maître. Et Madeleine, à huit cents lieues de son pays, se retrouva soudain française. C’est-à-dire que la jeune fille se souvint que les filles du pays de France ont parfois l’énergie d’un homme, et qu’elles font face au danger avec la bravoure du soldat.

 

La vieille hôtesse, Yvanowitchka la sorcière, comme elle s’intitulait elle-même, lui adressa la parole en russe et lui dit :

 

– Que veux-tu manger, belle fille ?

 

Madeleine fit signe qu’elle ne comprenait pas. Petrowna eut alors recours à un geste expressif et porta la main à sa bouche. Madeleine comprit et répondit négativement.

 

– As-tu soif ? continua Yvanowitchka en accompagnant ses paroles d’une nouvelle pantomime.

 

– Non, dit encore Madeleine d’un signe de tête.

 

Pierre avait pris le cosaque par les pieds et l’avait traîné dans un coin. Le cosaque n’avait pas fait un mouvement, et les ronflements sonores, qui s’échappaient maintenant de sa poitrine, disaient éloquemment qu’il était ivre mort. Quant aux deux autres, ils s’étaient éloignés, décrivant de nombreux zigzags sur la neige, et leur chanson s’était éteinte dans la direction de Peterhoff.

 

– Ils ne reviendront pas, avait murmuré la vieille en regardant Pierre. « Quand à celui-là…

 

Et elle montrait le cosaque endormi.

 

– Quant à celui-là, reprit-elle, tu peux ne pas t’occuper de lui, il ne s’éveillera pas.

 

Ayant essuyé deux refus de la part de Madeleine, Yvanowitchka ne se découragea pas. Elle lui montra son grabat et sembla lui dire :

 

– Veux-tu dormir ?

 

Mais Madeleine prit l’unique escabeau qui eût un dossier et s’assit dessus, auprès du foyer, laissant ainsi comprendre à la vieille hôtesse qu’elle attendrait le jour devant le feu, enveloppée dans sa pelisse.

 

– Comme tu voudras, fit la vieille.

 

Et, dès lors, elle ne parut plus s’occuper de Madeleine. La vieille institutrice, toujours affairée auprès de son chien, le caressait, lui parlait, faisant les demandes et les réponses. Ce fut à elle que Yvanowitchka s’adressa. La dame savait quelques mots de russe ; mais jusque-là, elle n’avait pas prêté un seul instant l’oreille à ce qui se disait autour d’elle.

 

– Petite mère, lui dit Petrowna, veux-tu souper ?

 

– Je le veux bien, répondit la dame.

 

– J’ai du lard et des pommes de terre à t’offrir. En veux-tu ?

 

– Oui, dit encore la vieille dame.

 

Yvanowitchka débarrassa la table des pots et des cruches vidés par les cosaques. Puis elle étendit une serviette de grosse toile dessus, et sur la serviette elle étala des assiettes, une fourchette et un couteau. Après quoi elle descendit la marmite, qui continuait à bouillir, et elle en retira un morceau de lard. La vieille dame caressait toujours son chien, et Madeleine, stupéfiée par cette indifférence, la regardait faire. Après avoir servi le lard, Yvanowitchka souleva une espèce de trappe qui recouvrait un trou noir. C’était le cellier de la misérable auberge du Sava. On y descendait par une échelle. Yvanowitchka disparut dans ce trou béant, mais reparut bientôt tenant à la main une cruche de grès qu’elle posa sur la table.

 

– Voilà de la bonne bière, dit-elle.

 

En même temps, elle eut encore un regard étrange à l’adresse de Pierre. Et Madeleine surprit ce regard, comme elle avait déjà surpris le premier. Mais la vieille dame, maintenant rassurée sur son chien, s’était mise à table et mangeait avec avidité, ne s’interrompant que pour donner au roquet un morceau de lard, que celui-ci dévorait. Pierre, assis dans un coin, mangeait sur ses genoux. La vieille dame prit la cruche et se versa à boire. Mais, comme elle portait le gobelet à ses lèvres, Madeleine s’approcha vivement, lui arrêta le bras et lui dit :

 

– Au nom du ciel, madame, ne buvez pas !…

 

– Et pourquoi donc ? fit-elle étonnée.

 

– Je ne sais pas… mais… ne buvez pas…

 

– Je vous crois un peu folle, dit la vieille dame avec un sourire indifférent.

 

– Non, dit Madeleine, je ne suis pas folle… mais j’ai peur…

 

– Peur de quoi ?

 

– Je ne sais.

 

– C’est votre amour pour le bel Yvan qui vous trouble l’esprit, dit sèchement la dame au chien.

 

À ce sarcasme, Madeleine pâlit et ne dit plus un mot. Elle alla se rasseoir au coin du feu. La vieille dame but, trouva sa bière excellente et continua fort tranquillement son repas. Madeleine, les yeux à demi fermés, adressait au ciel une fervente prière et suppliait Dieu de la protéger contre le danger mystérieux dont elle avait le pressentiment. Quand Yvanowitchka vit que la vieille dame avait achevé son repas, elle lui dit encore :

 

– Maintenant, voulez-vous dormir ?

 

– Je ne demande pas mieux, répondit-elle, mais où ?

 

– Sur ce lit.

 

Et Yvanowitchka désignait l’unique grabat qui fût dans l’auberge.

 

– Quant à toi, mon père, ajouta-t-elle, en s’adressant à Pierre, qui paraissait être rentré dans son rôle servile, si tu veux dormir, suis le conseil que je te donne. En sortant par cette porte et en contournant la maison tu trouveras une étable dans laquelle est une vache avec son veau. L’étable est chaude et pleine de bonne litière.

 

– C’est bien, dit Pierre d’un signe de tête.

 

Et il sortit aussitôt. Alors Yvanowitchka fit mine de fermer la porte au verrou et Madeleine se rassura un peu. La vieille dame s’était jetée toute vêtue sur le grabat, et après avoir placé son chien auprès d’elle, elle se couvrit avec sa pelisse et dit à Madeleine :

 

– Bonne nuit, mon enfant.

 

L’auberge du Sava avait un étage au-dessus de son rez-de-chaussée, ou plutôt une sorte de grenier dans lequel on montait par une échelle. C’était là que se réfugiait Petrowna quand, d’aventure, elle cédait son lit. La vieille dame ne tarda pas à s’endormir. Yvanowitchka marcha bien quelque temps au-dessus de sa tête, mais Madeleine finit par ne plus l’entendre. Alors la jeune fille, entendant la respiration égale de la vieille dame, persuadée que Yvanowitchka dormait tranquillement, alla voir si la porte était réellement fermée. Le verrou était poussé. Madeleine, un peu rassurée, vint se rasseoir devant le feu, dans lequel elle poussa une brassée de bois mort. Alors elle retomba dans sa prostration et sa pensée, son cœur, tout son être, retournèrent à Yvan.

 

À Yvan, qu’elle avait cependant entendu disant à ses amis les officiers :

 

– Tant pis pour Madeleine, j’épouserai la belle comtesse Vasilika.

 

Mais Madeleine, tout en fuyant Yvan pour jamais, cherchait à le défendre contre elle-même. Yvan était-il bien maître de sa raison, quand il avait prononcé ces horribles paroles ? Yvan n’était-il pas ivre ?… Car les Russes du meilleur monde, à de certaines heures, oublient les lois de la tempérance, et Madeleine s’en souvenait. Yvan était souvent rentré dans la maison, à des heures avancées de la nuit, un peu ému.

 

– Non, se disait Madeleine, attachant ses yeux pleins de larmes sur les flammes bleues qui couraient le long des bûches de sapins entassées dans l’âtre, non, je n’aurais pas dû partir sans le voir… Non, il est impossible qu’Yvan ait cessé de m’aimer… Oh ! j’ai été faible… j’ai été lâche…

 

Et comme elle murmurait ces paroles, un bruit se fit au-dehors. Un bruit de pas sur la neige durcie qui craquait sous les pieds, et les pas s’arrêtèrent à la porte. Madeleine eut un battement de cœur. On frappa. Madeleine sentit tout son sang abandonner ses veines.

 

Alors, tremblante, éperdue, elle se leva et demanda d’une voix mal assurée :

 

– Qui est là ?

 

– Madeleine, c’est moi, répondit-on.

 

Madeleine jeta un cri – un cri de joie suprême, d’ivresse infinie.

 

– Yvan ! dit-elle, c’est Yvan !

 

Et à demi folle, elle alla ouvrir la porte.

 

VII

La porte ouverte, Madeleine se trouva face à face avec Pierre le moujik. D’abord, elle s’imagina que celui dont elle avait cru entendre la voix, c’est-à-dire son époux bien-aimé, était derrière cet homme, muet pour elle jusque-là. Et comme elle demeurait sur le seuil, Pierre la poussa à l’intérieur de l’auberge.

 

– Yvan, où es-tu ? fit-elle.

 

Mais alors Pierre se mit à rire.

 

– Je ne suis pourtant point la victime d’une hallucination, murmura-t-elle avec angoisse en plongeant vainement son regard au-dehors. J’ai bien entendu la voix d’Yvan.

 

– Pardonnez, mademoiselle, répondit Pierre, qui, pour la première fois à ses yeux, ouvrait la bouche, M. Yvan est à Pétersbourg ; c’est un peu loin d’ici…

 

Madeleine jeta un cri :

 

– Oh ! cette voix ! dit-elle.

 

Puis, épouvantée, elle se réfugia dans le fond de la salle, attachant sur cet homme un œil perdu, et semblant se demander si elle n’était pas en proie à quelque horrible rêve.

 

Mais Pierre ferma la porte et continua d’un ton railleur :

 

– Vous m’avez donc cru muet ?

 

Elle jeta un nouveau cri et promena autour d’elle cet œil égaré d’une gazelle tombée dans une fosse creusée par le chasseur, cherchant une issue pour fuir. Mais la salle n’avait qu’une porte et Pierre, après l’avoir fermée, s’était placé devant. L’épouvante de Madeleine fit place soudain à cette énergie désespérée que développent chez les femmes les situations critiques et terribles. Elle se redressa et, à son tour, elle tint un moment ce misérable cloué sous son regard.

 

– Mais qui donc êtes-vous, fit-elle, vous qui avez la voix d’Yvan ?

 

– Je suis, balbutia-t-il, un serviteur du comte Potenieff, comme vous avez pu le voir.

 

– Son fils ! peut-être…, dit-elle, ne pouvant s’expliquer cette ressemblance de voix que par une filiation mystérieuse.

 

– Je le voudrais, répondit Pierre, mais ce n’est pas… Je suis né en Allemagne, et quand le comte m’a pris à son service, j’étais moujik.

 

Cet aveu rendit à Madeleine son anxiété, un moment ébranlée par ce doute étrange.

 

– Que voulez-vous ? dit-elle.

 

Et son accent glacé et dédaigneux acheva de déconcerter l’ancien moujik.

 

– Je venais voir… si… vous n’aviez besoin de rien, répondit-il en hésitant.

 

– Et vous vous êtes permis de m’appeler Madeleine ? Madeleine, tout court ?

 

Il courba la tête :

 

– Vous ne vouliez pas ouvrir, dit-il.

 

Alors elle fut superbe de froide colère et de mépris et, lui indiquant la porte du doigt :

 

– Sortez ! dit-elle.

 

Pierre avait été dominé un instant par les airs hautains et la dignité révoltée de la jeune fille. Un instant, cet homme que tourmentaient de féroces instincts, avait courbé la tête sous le regard étincelant de Madeleine ; et lorsqu’elle lui montra la porte, il fit quelques pas en arrière. Mais, s’arrêtant tout à coup et retrouvant son audace, il dit :

 

– J’aurais pourtant une curieuse révélation à faire à mademoiselle. Il avait repris le ton humble et servile des serfs russes. Madeleine s’y trompa.

 

– Que voulez-vous me dire ? fit-elle.

 

– Je voulais parler à mademoiselle de M. Yvan. Ce nom fit tout oublier à Madeleine :

 

– Yvan ! dit-elle, vous avez quelque chose à me dire de la part d’Yvan.

 

– Relativement à lui, du moins.

 

– Parlez…, dit-elle.

 

Et sa voix était redevenue tremblante, et elle levait à son tour sur cet homme un œil inquiet et suppliant. Pierre comprit qu’il avait reconquis du terrain par ce seul nom d’Yvan, et il retrouva soudain toute son audace :

 

– Oui, mademoiselle, dit-il, c’est à une ressemblance de voix avec M. Yvan que je dois d’être entré au service du comte Potenieff.

 

Elle se méprit encore, et crut que ce misérable avait eu une pensée sublime.

 

– Et c’est pour cela, dit-elle, que vous n’osiez parler devant moi ?

 

– Non, c’est parce que M. le comte me l’avait défendu.

 

– Ah !

 

– Il avait trop peur que mademoiselle devinât.

 

À ces derniers mots un voile se déchira dans le souvenir troublé de Madeleine.

 

– Deviner ! dit-elle, deviner quoi ? Parlez !… je le veux !…

 

– Mais dame ! mademoiselle, la chose est bien simple, c’est ma voix et non celle de M. Yvan que vous avez entendue à travers la porte.

 

Madeleine jeta un cri.

 

– Vous ! dit-elle… C’est vous !… Il fit un signe affirmatif.

 

– Ainsi donc, c’est vous qui parliez de la comtesse Vasilika ?

 

– Oui.

 

– Mais Yvan… où était-il ? demanda Madeleine dont la voix tremblait d’émotion.

 

– Monsieur le comte l’avait fait arrêter par la police.

 

– Parlez… achevez… mais parlez vite.

 

Et son émotion était si grande que Pierre le moujik la crut en son pouvoir.

 

– Oui, reprit-il, M. le comte a obtenu, la veille au soir, un ordre d’arrestation ; il ne voulait pas que M. Yvan pût s’opposer à notre départ.

 

Et le moujik osa rire. Madeleine s’écria :

 

– Mais alors, Yvan m’aime toujours !

 

Et elle eut un accès de joie délirante, et l’horrible lieu où elle se trouvait lui parut soudain un palais, et dans cet être ignoble qui avait compté la foudroyer par cette odieuse révélation, elle crut voir tout à coup un auxiliaire. Et retrouvant cet accent d’autorité qu’elle avait tout à l’heure :

 

– Pierre, dit-elle, il faut trouver des chevaux, il faut atteler la téléga.

 

– Pour quoi faire, mademoiselle ?

 

– Mais pour partir, dit-elle. Tu ne comprends donc pas, esclave, continua-t-elle, écrasant de nouveau le moujik d’un regard, que ce n’est plus en France que je vais ? que c’est à Pétersbourg ?… qu’il faut que je revoie Yvan… que…

 

– Mais, mademoiselle, interrompit le moujik qui luttait évidemment en lui-même contre le respect que lui inspirait la jeune fille, les chevaux sont retournés au relais…

 

– Mais ils doivent revenir !… Eh bien ! Je n’ai pas le temps de les attendre… tu vas aller au relais à pied.

 

– Mademoiselle plaisante ?

 

Et Pierre, redevenu audacieux, eut un rire insolent. Elle se trompa encore ; elle crut que cet homme voulait abuser de sa situation et faire payer cher ses indispensables services.

 

– Est-ce de l’argent que tu veux ? dit-elle. Tiens !…

 

Madeleine s’était mise en route avec un costume demi-oriental que les dames russes adoptent volontiers en voyage. Elle avait un pantalon flottant, sur lequel retombait une tunique polonaise à brandebourgs. Lorsqu’elle remontait en téléga, elle s’enveloppait d’une ample pelisse de martre zibeline. Mais cette pelisse, elle l’avait jetée sur une chaise, en s’installant au coin du feu, et Pierre pouvait voir un petit sac de cuir qu’elle portait en bandoulière sur l’épaule gauche ; elle ouvrit le sac, et prit le portefeuille que lui avait, au départ, remis le comte Potenieff, en tira un billet de banque qu’elle jeta au moujik.

 

– Prends et obéis ! dit-elle.

 

Mais Pierre ne ramassa point le billet et, continuant à rire, il dit :

 

– Mademoiselle est trop bonne, en vérité, mais ce n’est pas son argent que je veux.

 

Il y avait si loin de ce serf à la belle et fière jeune fille qui se savait aimée par Yvan Potenieff, qu’elle ne comprit pas encore.

 

– Que veux-tu donc ? dit-elle.

 

Mais Pierre était maintenant tout à fait maître de lui et il dit avec flegme :

 

– Savez-vous comment se nomme cette auberge ?

 

– Que m’importe !

 

– C’est l’auberge du Sava, l’oiseau qui porte malheur. Elle haussa les épaules.

 

– Après ? dit-elle.

 

– Nous sommes loin de toute habitation, reprit-il. Aucun voyageur ne passera avant le jour, et nous ne sommes pas encore au milieu de la nuit.

 

– Que m’importe ! dit-elle, ne comprenant toujours pas.

 

– La vieille dame dort profondément. Elle a bu de la bière deux fois fermentée, comme cette brute que vous voyez là. (Et il poussa du pied le cosaque, dont les lèvres s’entrouvrirent pour laisser passer un grognement, mais qui ne s’éveilla pas.) Quand on a bu de la bière fermentée deux fois, on dort bien, allez ! et le canon du Kremlin aurait de la peine à vous éveiller.

 

– Nous partirons sans elle, dit Madeleine, qui s’obstinait à ne pas comprendre.

 

– Mais, je ne veux pas partir, moi.

 

Pierre fit un pas vers Madeleine. Son œil était étincelant de cette fièvre ignoble et brutale qui s’empare des gens sans éducation à de certaines heures. Madeleine, à son tour, recula jusqu’à la table encore chargée des débris du repas de la vieille dame.

 

– Ah ! dit-elle, tu ne veux pas partir ?

 

– Non.

 

– Pourquoi ?

 

– Ne le devinez-vous donc pas ? Et il fit un pas encore.

 

– Non, dit Madeleine, je ne devine pas…

 

– Eh bien ! fit-il, je vais vous le dire… je ne veux pas partir, parce que depuis huit jours, mon sang brûle mes veines, parce que mon cœur brise ma poitrine… parce que ma raison s’égare…

 

Il fit un dernier pas :

 

– Parce que nous sommes seuls ici… que vous êtes en mon pouvoir… et que… je vous aime…

 

Madeleine jeta un cri terrible, et d’un bond, se réfugia derrière la table.

 

VIII

Cette table, rempart d’une minute, fut comme la ligne de démarcation tracée entre deux armées ennemies avant la bataille. Madeleine et le moujik s’observèrent alors pendant dix secondes, comme doivent se regarder le bourreau et la victime au moment suprême… Le bourreau résolu à tuer… La victime songeant à se défendre… Pierre avait les yeux injectés, la face violette, les lèvres agitées par un tremblement convulsif. Il était horrible à voir. Madeleine, la frêle et blonde jeune fille, était devenue d’une pâleur mortelle. Mais ses yeux presque noirs, tant ils étaient d’un bleu foncé, étincelaient d’indignation, et sa fierté révoltée lui donna, en ce moment, le courage d’un homme.

 

– Ah ! misérable esclave ! dit-elle.

 

– Je vous aime !… répéta le moujik, qui voulut s’élancer par-dessus la table.

 

Mais Madeleine fit un bond en arrière. Elle avait aperçu accroché au mur le sabre du cosaque, espèce de poignard de deux pieds de long sans fourreau, et que les soldats russes portent suspendu à l’arçon de la selle tandis qu’ils manient leur longue lance. Ce fut pour Madeleine l’histoire d’un éclair. Elle s’empara de ce sabre.

 

– Si tu fais encore un pas, dit-elle, je te tue !

 

Pierre était sans armes, il était lâche… il eut peur ! Madeleine était effrayante de calme et de résolution. En même temps que Pierre s’arrêtait indécis et n’osait enjamber la table, Madeleine cria :

 

– À moi ! À moi !

 

Mais la vieille dame ne sortit pas de son sommeil ; le cosaque se contenta de grogner, étendu qu’il était sur le sol ; et Pierre, dominant un premier mouvement de terreur, s’élança tout à coup sur la jeune fille. Elle leva le bras et frappa. Pierre rugit de douleur, son sang coula ; mais il avança encore. Madeleine frappa une seconde fois. Pierre évita le coup, se jeta à plat ventre, bondit comme un tigre, saisit la jeune fille par le milieu du corps et la couvrit de son sang. Désormais, il lui était impossible de se servir de la pointe du sabre, mais elle frappa encore du plat et du tranchant sur la tête et les épaules du moujik.

 

– Je t’aime ! répétait le misérable que son sang aveuglait.

 

Et il essayait de la renverser. Mais Madeleine luttait et continua à crier :

 

– À moi ! à moi !…

 

Ce fut un véritable combat corps à corps qui dura deux minutes. Enfin, Madeleine sentit ses forces la trahir, ses tempes battre, son sang se figer, ses muscles et ses nerfs se détendre, et une dernière fois, d’une voix mourante, elle répéta :

 

– À moi ! à moi !

 

Puis elle cessa de frapper et le sabre échappa à sa main. Mais en ce moment, Pierre jeta un cri… Un cri de douleur suprême… un cri d’agonie… Et ses bras, qui enlaçaient la taille de la jeune fille, se distendirent, et il tomba comme une masse sur le sol baigné de son sang. Alors Madeleine, à demi morte déjà et prête à s’évanouir, vit un autre homme debout devant elle. Cet homme, c’était le cosaque ivre. Le cosaque, qui s’était éveillé, s’était dressé sur ses pieds, et, ramassant son sabre, l’avait enfoncé entre les deux épaules du moujik. En agissant ainsi, le cosaque avait obéi, moins peut-être à une idée généreuse et au désir de sauver la jeune fille, qu’à cet instinct sauvage des gens de sa race que la vue du sang développe subitement. Il avait tué pour tuer. Cependant il était ivre encore et ne tenait pas sur ses jambes. Il regardait tour à tour le moujik qui se roulait sur le sol dans une mare de sang, et Madeleine immobile et semblant se demander si l’horrible rêve qu’elle croyait faire n’allait pas finir… Enfin il eut un rire bruyant, idiot, et murmura quelques paroles inintelligibles. Puis, comme ses jambes refusaient de le soutenir, il se laissa tomber sur la chaise qui était demeurée au coin du feu.

 

Madeleine paraissait anéantie. Elle aussi regardait tour à tour le moujik moribond qui blasphémait en se roulant dans la mare de sang, et le cosaque, son libérateur, qui attachait sur elle un regard aviné. Mais le regard de cet homme fut bientôt distrait par un objet qui lui parut plus digne de son attention. Cet objet, c’était la cruche de bière qu’Yvanowitchka avait apportée pour le souper de la vieille dame. La cruche était encore à demi pleine. Le cosaque se leva en titubant, s’en empara, la porta à ses lèvres et but à longs traits. Madeleine était tombée à genoux, remerciait Dieu en murmurant le nom d’Yvan. Mais elle n’avait échappé à un danger que pour en courir un second non moins terrible. L’ivresse développe chez le cosaque deux instincts : la débauche et le vol. Quand celui-ci eut bu, il regarda de nouveau Madeleine. Et Madeleine eut peur de nouveau et elle se réfugia contre le lit sur lequel la vieille dame dormait toujours couchée sur son petit chien qu’elle avait étouffé pendant son sommeil ; le cosaque fit un pas vers elle en murmurant des paroles que Madeleine ne comprenait pas, mais qui certainement traduisaient chez cet homme, à demi sauvage, une féroce admiration.

 

Madeleine, une fois encore, appela au secours. Yvanowitchka, couchée dans son grenier, n’avait garde de bouger. Le cosaque, chancelant de plus belle, marcha vers la jeune fille et voulut la prendre par la taille. Alors Madeleine jeta un cri, se dégagea et le repoussa si brusquement qu’il tomba sur les genoux. Le danger avait rendu à Madeleine toute sa présence d’esprit. Elle profita du temps que le cosaque mit à se relever pour s’élancer vers la porte, l’ouvrir et se précipiter au-dehors. Le ciel était noir, la plaine blanche, l’horizon désert. Madeleine se prit à fuir avec l’énergie du désespoir. Le cosaque s’était relevé et courait après elle en poussant des cris de fureur. Mais l’instinct du péril donnait à Madeleine une légèreté de biche traquée par les chiens. Elle courait, courait toujours tout droit devant elle, ses pieds enfonçant dans la neige, et toujours entendant les cris et les pas du cosaque qui essayait de la rejoindre. Deux fois elle se laissa tomber, deux fois elle se releva. Le froid de la nuit avait un moment rendu ses forces au cosaque. Il ne chancelait plus, il courait même assez vite. Mais Madeleine conservait son avance. Si le cosaque la rejoignait, c’était la mort. Et Madeleine courait toujours, à travers cette plaine blanche, et n’apercevait déjà plus le filet de fumée qui s’échappait du toit de l’auberge du Sava. Le cosaque blasphémait et continuait sa poursuite. Une troisième fois, rencontrant un tronc d’arbre coupé à fleur de terre, elle fit un faux pas et roula sur la neige. Le cosaque gagna du terrain. Madeleine se releva épuisée, mais elle fit un effort suprême et courut encore. Le cosaque gagnait toujours un peu de distance, et enfin il vint un moment où il atteignit la jeune fille et la saisit par les basques de sa polonaise. Alors une lutte corps à corps recommença, lutte dans laquelle Madeleine eût inévitablement succombé, si la bière fermentée deux fois ne fût venue à son secours. Le cosaque se laissa tomber, et Madeleine put se dégager encore. Cette fois l’ivresse, un moment dominée, reprit sa toute-puissance, et le cosaque, étreint par elle, ne se releva plus. Mais Madeleine fuyait toujours. Elle n’entendait plus retentir derrière elle les pas inégaux du cosaque, mais elle marchait, folle de terreur, le corps grelottant, la tête en feu… Elle marchait, marchait toujours, ne sachant où elle allait, mais s’éloignant de cette maison maudite qu’on appelait l’auberge du Sava. Une fois elle s’arrêta épuisée… Mais s’arrêter, c’était la mort, car le froid des nuits russes tue ceux qu’il a engourdis. Le sentiment de la conservation l’emporta. Elle avait entendu dire au moujik qu’au-delà de la plaine, au-delà des grands bois, il y avait un village nommé Peterhoff. Ce souvenir lui revint ; et Madeleine continua sa route.

 

Elle marcha ainsi, à travers la nuit, tombant à chaque minute, se relevant et invoquant Dieu. La plaine paraissait s’allonger et l’horizon s’éloigner. Les grands bois avaient l’air de fuir devant elle. Tout à coup elle s’arrêta. Était-ce une vision du délire, était-ce une de ces illusions que donne la fièvre ? Il lui semblait que là-bas, tout là-bas dans le lointain, au bord de la forêt, une lumière se mouvait. Il lui avait semblé qu’un léger bruit traversant l’espace était venu mourir à ses oreilles. Cette lumière, n’était-ce pas le fanal d’une téléga ? Ce bruit, le carillon des clochettes que les chevaux russes secouent en dévorant l’espace ? Madeleine fit quelques pas encore, le cou tendu, l’oreille interrogeant le souffle du vent, l’œil désespérément fixé sur l’horizon… puis encore quelques pas… Puis ses forces la trahirent, elle tomba sans connaissance, et ferma les yeux en murmurant le nom de sa chère Antoinette et le nom de son Yvan bien-aimé.

 

IX

Madeleine semble maintenant dormir du sommeil de la mort. Étendue sur la neige, raidie par le froid, elle a la fièvre brûlante qui précède la dernière heure. Ses yeux se sont fermés ; ses lèvres crispées ne laissent plus échapper ni un cri ni une plainte… Et cependant elle est en proie à un délire intérieur, et elle rêve… Comme ces malheureux qui manquent de pain et à qui le sommeil apporte des rêves remplis d’opulence, la malheureuse enfant, dont le cœur est brisé, fait un rêve de bonheur. Le drame d’il y a huit jours, cet horrible drame qui a son départ de Moscou pour dénouement, n’existe pas pour elle. Non, à l’heure où elle songe, Madeleine est heureuse. Elle est heureuse et fière de l’amour d’Yvan. Le rêve a déployé pour elle ses féeries et son décor le plus gracieux. Madeleine est dans ce château de la Russie méridionale où elle a connu Yvan. Le ciel est bleu, la steppe est en fleurs, l’alouette chante au-dessus des blés mûrs, qui tombent sous la faucille du moissonneur. La varanda, ou salon d’été du château, est ouverte sur les jardins aux bosquets de lauriers-roses. Au-delà des jardins, perdue dans la brume, une chaîne de collines bleue ; au bout des collines, la mer, unie et calme comme un lac. Madeleine est assise sous les touffes de chèvrefeuilles qui grimpent autour des colonnes de marbre et sur les murs de la varanda. Mlle Olga Potenieff est près d’elle et lui donne le nom de sœur. Toutes deux, l’œil fixé sur la steppe, suivent du regard un droski attelé à la russe et dont les trois chevaux sont rapides comme le vent du sud. Un homme conduit le droski avec une légèreté de main, une audace et une adresse merveilleuses. C’est Yvan. Et Mlle Olga dit à Madeleine :

 

– Chère belle, comme vous paraissez impatiente de revoir votre cher mari…

 

Son mari ! Yvan a donc épousé Madeleine ?

 

Et les deux femmes continuent à suivre du regard le droski qui vole à travers la steppe. Mais à mesure qu’il approche, le ciel se couvre, et de bleu qu’il était devient noir ; le soleil a disparu, la nuit vient… Elle vient opaque et mystérieuse et Madeleine regarde Olga en frissonnant. La steppe en fleurs se change tout à coup en une plaine de neige, et sur cette plaine le droski continue sa course furieuse. Madeleine pousse un cri, car il lui semble que son cher Yvan n’est plus maître de ses chevaux et qu’il court à une mort certaine. Maintenant, il est tout à fait nuit. Le droski est éclairé par un fanal rouge qui projette au loin sa lumière sur la neige. Mais les chevaux dévorent en vain l’espace ; le droski est loin encore. Soudain, Madeleine jette un nouveau cri. Olga a disparu, et avec elle les murs de la varanda et le palais. Madeleine se retrouve au milieu de cette plaine de neige, à l’horizon de laquelle glisse toujours le droski avec son bruyant attelage et son rouge fanal. Mais le droski est loin encore, et un homme s’est dressé tout auprès de Madeleine. Cet homme, c’est Pierre le moujik. Madeleine se débat dans son affreux sommeil contre le misérable qui ose lui parler d’amour. Alors l’horrible scène de l’auberge du Sava se reproduit fidèlement dans son rêve. Le cosaque a étendu sanglant sur le sol Pierre le moujik. Mais le danger est toujours le même ; et c’est à présent que la jeune fille épouvantée secoue enfin son léthargique sommeil, rouvre les yeux et revient au sentiment de la réalité.

 

Le château, la varanda, Olga qui l’appelait ma « sœur » tout cela n’était qu’un rêve. Le réveil, c’est la plaine déserte, la plaine neigeuse au milieu de laquelle elle est tombée épuisée. Madeleine se dresse sur ses genoux et regarde… Au loin, elle aperçoit toujours cette clarté mobile, ce point lumineux qu’elle a pris pour le fanal d’un traîneau. Elle entend même vaguement des clochettes que les chevaux sonnent en courant. Et Madeleine, pleine de courage, se relève pour aller au-devant de cette téléga de poste qui, peut-être, est le salut pour elle. Mais tout à coup, elle s’arrête interdite, anxieuse… Le point lumineux qui s’agitait à l’horizon semble s’être doublé. Plus près, beaucoup plus près, Madeleine aperçoit quelque chose qui brille et ressemble à un charbon ardent tombé sur le sol. Puis une autre clarté s’allume à sa gauche et encore une autre à sa droite. La lumière qui brille au lointain est claire, celles-là sont mornes et sombres ; mais mobiles comme la première, elles se rapprochent peu à peu. On dirait des étoiles détachées de la voûte du ciel et se jouant sur la neige. Madeleine s’est arrêtée, prise à la gorge par l’angoisse d’une singulière épouvante. Les charbons ardents se multiplient et se rapprochent, formant autour de la jeune fille comme un cercle de feu. Il y en a dix, vingt, trente et de tous les points de l’horizon il en accourt de nouveaux. Est-ce encore une hallucination ? Madeleine, en proie à la fièvre, a-t-elle été replongée dans le monde fantastique des songes ? Non, car là-bas, à l’horizon, le fanal de la téléga grandit, et maintenant le son des clochettes de l’attelage arrive distinct à son oreille. Et Madeleine a bien les yeux ouverts !… Et les tempes baignées d’une sueur glacée, les cheveux hérissés, la jeune fille essaie en vain de compter ces rouges étoiles qui, deux par deux, viennent sur elle et l’entourent. Non, ce n’est pas une hallucination… ce n’est pas un rêve… Et Madeleine qui, tout à l’heure, se remettait en marche et allait à la rencontre de la diligence, Madeleine recule à présent, pas à pas, lentement, et faisant appel à tout son courage… à tous ses souvenirs… à tous les récits qu’elle a souvent entendus depuis qu’elle est en Russie. Car ce cercle de feu, qui va toujours se rétrécissant autour d’elle, Madeleine l’a reconnu, elle ne peut s’y tromper. C’est une de ces terribles bandes de loups qui désolent les campagnes russes et que la neige fait sortir affamés du fond des bois. Les terribles carnassiers ont flairé une proie, et ils sont accourus de tous les points de l’horizon. Madeleine les voit maintenant par corps, comme disent les chasseurs ; le point lumineux part d’une masse noirâtre qui s’agite sur la neige. Et la téléga est loin encore, malgré le son des clochettes qui devient de plus en plus distinct. Et les loups rétrécissent toujours le cercle… Et cependant aucun d’eux n’ose encore bondir sur la jeune fille. Madeleine a entendu dire que certains paysans russes ont été dévorés pour avoir pris la fuite ; que d’autres ayant fait un faux pas ont été mis en pièces ; mais que celui qui recule lentement, opposant à l’œil sanglant des redoutables carnassiers le rayonnement fascinateur de l’œil humain a pu leur échapper. Et Madeleine qui, sous sa frêle enveloppe, cache un cœur d’acier, Madeleine se met à reculer lentement, peu à peu… regardant toujours les loups qui la suivent dans l’ombre. Madeleine sait que si elle fait un faux pas, elle est perdue… Aussi marche-t-elle avec précaution, n’osant cependant détourner la tête pour choisir son chemin, car si elle cesse de fasciner les loups, les loups se jetteront sur elle. Tout à coup elle heurte quelque chose de flasque et d’inerte qui gît sur le sol, et elle ne peut réprimer un cri. À ce cri les loups s’arrêtent, un grognement se fait entendre… Et l’objet qu’elle a heurté s’agite sur le sol. Madeleine se détourne et continue à marcher. Elle a compris, elle a deviné, plutôt qu’elle n’a vu. Ce qu’elle a heurté, c’est le cosaque. Le cosaque qui la poursuivait tout à l’heure, et que l’ivresse cloue maintenant sur le sol. Tiré par ce choc de son sommeil, le malheureux veut se lever… Il se dresse sur ses genoux, pousse un horrible blasphème et retombe. Mais aussitôt un hurlement épouvantable se fait entendre et la bande de loups tout entière se jette sur le cosaque, oubliant un moment Madeleine. Madeleine, saisie d’horreur, s’est arrêtée à dix pas, et entend les cris d’agonie du malheureux dont les os craquent un à un sous la dent des loups. Et Madeleine se dit qu’après le cosaque, son tour viendra. Et, cette fois, l’épouvante a paralysé ses mouvements, et elle n’a plus la force de reculer !

 

X

Peterhoff est un bourg de deux cents maisons, le plus près de la frontière polonaise. Il n’a qu’une seule rue. La dernière maison du côté de la Pologne est le poste de police. La première, en entrant par la route de Moscou, est un relais de poste. Cette nuit-là, à peu près à l’heure où Madeleine était en butte aux obsessions de Pierre le moujik, une téléga relayait à Peterhoff. Tandis qu’on changeait les chevaux, deux voyageurs étaient restés dans la maison du relais et se chauffaient auprès du poêle. L’un était un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, mais à la tournure encore jeune et dont le regard accusait un reste de virilité énergique. Les membres du club des Asperges, à Paris, eussent reconnu en lui M. le vicomte Karle de Morlux. L’autre était un petit homme sec, maigre, aux traits anguleux, au regard indécis et fuyant. Son costume était celui que portent les bourgeois polonais, c’est-à-dire la redingote à brandebourgs, le bonnet fourré d’astrakan et les demi-bottes, également garnies de fourrures. Cet homme, ancien valet de chambre de M. de Morlux, était établi depuis quinze ans à Varsovie comme marchand de pelleteries. C’était lui qui, jadis, avait eu pour mission de suivre en Allemagne la malheureuse baronne Miller, et d’organiser contre elle ces tentatives de mort auxquelles elle n’avait échappé que par miracle. Bien qu’il n’eût pas réussi, le vicomte tenait son homme pour habile, intelligent et capable de tout. Aussi l’avait-il largement payé. Hermann s’était retiré d’abord en Allemagne, puis à Varsovie, et là, grâce aux libéralités de son maître et complice, il avait entrepris un commerce qui prospérait, lorsque, un matin, M. de Morlux, descendant d’une chaise de poste, était entré chez lui. Hermann avait eu peine à reconnaître son ancien maître, tant il était vieilli.

 

– J’ai besoin de toi, lui avait dit le vicomte.

 

Hermann était marié, il avait des enfants, il était, dit-on, un bon bourgeois ; il avait enfin une foule de raisons pour ne se plus mêler des affaires de M. Morlux. Mais le vicomte était un de ces hommes qui ne marchandent pas et paient largement.

 

– J’ai besoin de toi pour huit jours, avait-il dit, et il y a cinquante mille francs au bout.

 

– Où allons-nous ?

 

– À Moscou.

 

– Que faudra-t-il faire pendant ce voyage ?

 

– Tout, peut-être…

 

Hermann avait compris, mais l’appât des cinquante mille francs l’avait décidé, et il était parti. Et au moment où nous le trouvons assis auprès du poêle rouge du relais de poste de Peterhoff, il y avait quarante-huit heures qu’il avait quitté Varsovie. Aux questions que lui avait faites M. de Morlux sur la famille Potenieff, Hermann avait répondu :

 

– Le comte Potenieff a un château, tout près de Peterhoff, dans lequel il ne met jamais les pieds, préférant passer l’été dans ses terres de la Russie méridionale.

 

La lettre de Madeleine à Antoinette, lettre dans laquelle elle annonçait à sa sœur son retour en France et l’itinéraire qu’elle allait suivre, lettre qui, comme on le sait, était tombée entre les mains de M. de Morlux, indiquait ce château comme une de ses stations, et cet intendant comme la personne qui devait la conduire de Pologne en Allemagne. M. de Morlux avait donc calculé que Madeleine était arrivée au château ou devait y arriver bientôt. Donc, tandis qu’on relayait, Hermann complétait ses renseignements.

 

– Deux routes, disait-il, mènent au château qui est situé au milieu des bois. L’une est impraticable en hiver ; l’autre est une vaste plaine couverte de neige que nous trouverons en sortant de la forêt qui s’étend jusqu’aux portes de Peterhoff.

 

Le maître de poste, qui parlait assez bien l’allemand, langue dans laquelle causaient M. de Morlux et son ancien valet de chambre, s’approcha alors et leur dit :

 

– Excellences, ce n’est pas mon intérêt de vous refuser des chevaux, et cependant je dois vous donner un bon conseil.

 

– Quel est-il ? dit M. de Morlux.

 

– Vous feriez bien d’attendre le jour ici.

 

– Non, non, dit M. de Morlux, nous sommes pressés, mon brave homme.

 

– L’hiver est encore plus rude cette année que de coutume, poursuivit le maître de poste, et les loups sont d’une hardiesse excessive.

 

– Nous avons une demi-douzaine de fusils à deux coups, dit le vicomte.

 

– Oui ; mais si un des chevaux de votre attelage venait à s’abattre, vous seriez perdus, reprit le maître de poste.

 

– En avant, répondit le vicomte, nous sommes pressés, très pressés.

 

Le maître de poste n’insista pas pour retenir les deux voyageurs. Cinq minutes après, le traîneau était attelé de nouveau, et M. de Morlux et Hermann prenaient place à l’intérieur, tandis qu’un moujik, sur un siège plus élevé, faisait entendre ce cri guttural auquel obéissent si bien les chevaux russes. La téléga partit.

 

– Ce maître de poste est un imbécile, car, à moins que les loups de Russie ne soient d’une race particulière, on sait bien que la lumière leur fait grand-peur.

 

Hermann secoua la tête et ne répondit pas. Bientôt les dernières maisons de Peterhoff eurent disparu dans l’éloignement et l’obscurité, et le traîneau entra dans le bois. La rouge lueur du fanal faisait envoler des centaines d’oiseaux de nuit, qui poussaient des cris sinistres. Le moujik excitait ses chevaux, et à un moment, s’étant retourné sur son siège, il dit aux voyageurs :

 

– Les loups ont faim !

 

M. de Morlux était brave. Il se contenta de répondre au moujik en visitant les batteries des fusils. Mais le moujik lui dit :

 

– Il ne faut pas tirer, ça vaux mieux.

 

– Mais où diable voit-il des loups ? murmura le vicomte s’adressant à Hermann.

 

En effet, M. de Morlux avait beau promener son regard tout autour du cercle de lumière projeté par son fanal, il n’apercevait rien.

 

– Attendez ! attendez ! murmura Hermann.

 

La téléga volait toujours rapide sur la neige durcie. Bientôt elle eut franchi la forêt et entra dans une plaine de neige, à l’autre extrémité de laquelle était l’auberge du Sava.

 

– Nous voilà hors du bois, dit M. de Morlux, et pas de loups, ce me semble.

 

– Attendez, répéta Hermann soucieux.

 

La téléga continua sa route. Tout à coup le véhicule éprouva une forte secousse et comme un mouvement de recul. Un des chevaux s’était cabré violemment, et les deux autres, se jetant de côté, témoignaient une vive frayeur.

 

– Les loups ! les loups ! cria le moujik.

 

M. de Morlux regarda et vit alors des ombres noires qui galopaient aux deux côtés du traîneau. Il saisit vivement un des fusils. Mais Hermann l’arrêta.

 

– Ne tirez pas, dit-il, ne tirez pas.

 

Le moujik enleva ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet et la téléga repartit. Pendant une heure, les chevaux frémissants, secouant leur crinière emmêlée, jetant par les naseaux une vapeur que la lueur du fanal faisait ressembler à des flammes qui galopaient aux deux côtés du traîneau.

 

– Ne tirez pas ! disait toujours Hermann.

 

– Ne tirez pas ! répétait le moujik.

 

Les loups se tenaient à distance, hors de la portée du cercle de lumière qu’ils paraissaient redouter beaucoup. Et M. de Morlux, malgré l’envie qu’il en avait, ne touchait pas aux fusils. Mais il vint un moment où les loups devinrent plus hardis et se rapprochèrent. L’un deux osa entrer dans le cercle, et se trouva en pleine lumière. C’était un magnifique animal au poil long et soyeux, et dont la queue en panache balayait fièrement la neige. M. de Morlux se prit à le considérer avec une sorte d’admiration. Puis les instincts du chasseur l’emportèrent, et il s’écria :

 

– Tant pis pour lui !

 

En même temps et avant qu’Hermann eût pu l’en empêcher, il épaula et fit feu. Le loup tomba en hurlant, et se roula dans la neige. Les chevaux hennirent et précipitèrent leur course. Le moujik blasphéma et Hermann dit à M. de Morlux :

 

– Maintenant il va falloir continuer jusqu’à ce que nous trouvions une maison ou un village.

 

Et il montrait les loups qui s’étaient jetés sur le loup blessé et le déchiraient tout vivant encore.

 

XI

Tandis que la téléga du vicomte de Morlux dévorait l’espace, escortée par la bande de loups qui, de temps en temps, s’arrêtait pour dévorer celui qui tombait frappé d’une balle, car Hermann et son ancien maître, une fois la partie commencée, s’étaient mis à faire feu presque sans relâche, Madeleine saisie d’épouvante assistait à la mort du cosaque. La lutte n’avait pas été longue en réalité, mais en apparence elle avait duré un siècle. Le cosaque s’était débattu : il avait essayé de repousser les horribles carnassiers ; il en avait même saisi un à la gorge, et, dans un effort désespéré, il l’avait étranglé. Mais ce n’était qu’un ennemi de moins ; et il y en avait plus de trente. Madeleine l’entendit hurler comme une bête fauve ; mais ses hurlements confus s’éteignirent par degrés ; puis elle ne vit plus qu’une masse informe et sanglante qui pantelait sous la dent des loups. Les os craquèrent et l’horrible festin commença. Madeleine regardait toujours, clouée au sol par l’épouvante.

 

Tout à coup, le silence de la nuit, qui n’avait été troublé jusqu’ici que par les cris d’agonie du cosaque et par le bruit lointain des clochettes, qui déjà avait frappé l’oreille de Madeleine, fut brusquement interrompu par un bruit formidable. C’était une série de détonations qui se succédaient avec rapidité, une véritable fusillade. Le fanal rouge de la téléga était maintenant tout proche de Madeleine et, de minute en minute, il disparaissait un moment dans un nuage de fumée. Les loups continuaient paisiblement à dévorer le cosaque et ne s’inquiétaient pas des coups de fusil. Mais qu’était-ce qu’une semblable proie pour tant de gueules affamées ? Madeleine se retrouva bientôt entourée par ceux qui ne trouvaient pas de place au festin. Cependant elle était debout, et la fièvre, l’épouvante donnaient à ses regards une telle animation que les plus hardis, ceux qui s’étaient le plus approchés, n’osaient se jeter sur elle. La téléga arrivait rapidement avec son escorte terrible, qui semait, en courant, la plaine de cadavres. Madeleine jeta un cri. Un cri si perçant, si aigu qu’il fut entendu de la téléga. Cependant elle passa auprès d’elle comme la foudre, tandis qu’une triple décharge répandait la mort au milieu des loups. Une fois encore Madeleine fut oubliée.

 

– À moi ! au secours ! cria Madeleine…

 

Soudain la téléga s’arrêta, fit volte-face, et la jeune fille vit revenir sur elle les trois chevaux épouvantés qui semblaient vomir des flammes par leurs naseaux. Puis un homme se baissa sans quitter le traîneau, étendit les bras, et, semblable à ces écuyers qui, sans abandonner la selle, ramassent un drapeau dans le cirque, il enlaça Madeleine en passant, et la jeta à demi morte dans la téléga, qui reprit sa course fantastique… Madeleine était sauvée ! Mais c’étaient trop d’émotions pour cette frêle organisation et la nature était vaincue enfin. Madeleine poussa un long soupir, ferma les yeux et s’évanouit dans les bras de M. de Morlux. Les loups s’étaient remis en route aux deux côtés du traîneau. Hermann et son maître continuaient à faire feu, sans avoir le temps de donner des soins à la jeune fille évanouie. Il faut dire, à la louange du vicomte, qu’il avait obéi à un sentiment d’humanité en forçant le moujik terrorisé à revenir sur ses pas pour sauver cette femme inconnue. Et comme les loups devenaient de plus en plus hardis et féroces, et que plusieurs même avaient essayé de mordre les jambes des chevaux, le vicomte et son ancien domestique avaient fort à faire et ni l’un ni l’autre n’avaient même songé à regarder Madeleine. D’ailleurs le fanal projetait sa lueur en avant et laissait la téléga dans l’ombre. M. de Morlux aurait été bien embarrassé de dire si la femme qu’il venait de sauver était jeune ou vieille. Hermann connaissait bien le pays ; il savait que sur la route, au bout de la plaine, on trouverait l’auberge du Sava.

 

– Encore un quart d’heure, dit-il au vicomte, et nous sommes sauvés.

 

Les loups tombaient un à un et étaient dévorés par les survivants ; puis l’escorte reprenait sa route et les féroces animaux semblaient se multiplier. Enfin Hermann s’écria :

 

– Voilà l’auberge ! voilà !

 

En effet, le toit du Sava apparaissait dans l’éloignement. Mais les loups suivaient toujours.

 

– Comment nous débarrasser de ces démons à quatre pattes ? murmurait M. de Morlux, qui voyait diminuer ses cartouches et ses provisions de poudre.

 

Mais Hermann eut une inspiration. Il prit le fanal de la téléga et le jeta au milieu des loups. Les loups ont toujours eu peur du feu. Ils prirent la fuite un moment ; la téléga redoubla de vitesse, et, quelques minutes après, les trois chevaux épuisés s’arrêtaient à la porte du Sava.

 

L’auberge était remplie de cris déchirants et de lamentations, et il nous faut, pour en expliquer la cause, dire ce qui s’était passé après la fuite de Madeleine, que le cosaque poursuivait. Yvanowitchka, la vieille sorcière, s’était tenue tranquille dans son grenier, tandis que Pierre le moujik s’occupait de mettre en œuvre ses infâmes projets. En dehors de l’intérêt qu’elle trouvait à servir le misérable, la vieille sorcière avait un penchant si prononcé pour le mal, que ce fut avec une sorte de volupté qu’elle se coucha à plat ventre pour rapprocher son œil d’une fente du plancher et voir ce qui allait se passer. Ce fut avec une joie sauvage qu’elle assista à la lutte que le moujik engagea avec Madeleine. Un moment, quand la jeune fille eut saisi le sabre du cosaque pour se défendre, Yvanowitchka fut tentée de descendre et de venir au secours du moujik. La beauté de Madeleine lui avait fait prendre en haine la jeune fille. Mais elle était lâche et elle n’osa intervenir. Puis, quand le cosaque se fut levé, précisément au moment où Madeleine allait succomber, et que, ramassant le sabre échappé à la main de la jeune fille, il l’avait enfoncé entre les deux épaules du moujik, Yvanowitchka, voyant tomber ce dernier, eut un moment de frayeur qui fut bientôt dominé par la réflexion. Le cosaque n’allait-il pas faire la besogne de Pierre ? L’affreuse vieille l’espéra un moment, et ce fut avec une sorte de désappointement qu’elle vit Madeleine s’élancer au-dehors, pour échapper au cosaque. Alors, Yvanowitchka descendit. Pierre le moujik n’était pas mort, mais il paraissait à l’agonie. La vieille le souleva, l’examina, scruta son œil vitré, et se dit :

 

– Il n’en a pas pour une heure.

 

En même temps, elle aperçut auprès du moujik, sur le sol, le sac de cuir que Madeleine portait en bandoulière et qui s’était détaché pendant la lutte… ce sac qui renfermait de l’or, et la vieille se dit encore :

 

– Si la jeune fille ne revient pas, si les loups la mangent, je serai riche.

 

Elle ne pensait déjà plus à la vieille dame. Celle-ci, cependant, s’était éveillée au milieu de tout ce vacarme, mais elle s’était prudemment tenue blottie sous les couvertures, passant sa vieille main ridée sur le dos de son chien immobile comme elle, et qu’elle supposait partager son effroi. Enfin, quand Madeleine et le cosaque furent dehors, quand la vieille dame n’entendit plus de bruit, elle se hasarda à ouvrir les yeux, puis à faire un mouvement. Yvanowitchka, qui déjà fouillait dans le sac, le laissa tomber. Alors la vieille dame s’écria de sa voix chevrotante :

 

– Oh ! mais tout cela est affreux…

 

Elle voulut prendre son chien et le sortir de là ; mais le chien était immobile.

 

– Tom ! appela-t-elle ; Tom !

 

Tom ne répondit pas. Elle bondit hors du lit, avec la légèreté d’un enfant, prit le chien inerte, le regarda, vit ses yeux fermés, sa langue qui pendait, baveuse, et poussa un cri d’épouvante et d’angoisse. Le chien était mort. Alors elle ne songea plus à personne, ni à Madeleine exposée aux brutalités du cosaque, ni à Pierre qui râlait, ni à la vieille qui s’était hâtée de cacher le sac de cuir. Elle se prit à gémir, à sangloter, à appeler l’affreux roquet des plus doux noms, et ce fut pendant qu’elle remplissait l’auberge de ses cris de douleur, que la téléga s’arrêta à la porte et que M. de Morlux se précipita dans l’auberge, portant Madeleine évanouie.

 

Décidément, l’auberge du Sava était bien nommée. C’était bien la maison qui porte malheur, car Madeleine n’avait échappé au moujik, au cosaque et à la dent des loups que pour tomber aux mains de M. de Morlux, son plus cruel ennemi.

 

XII

Laissons un moment Madeleine aux mains de M. de Morlux, l’homme qui a juré sa perte, et transportons-nous à quelques lieues de l’auberge du Sava le lendemain de cette nuit terrible dont nous avons raconté les émouvantes péripéties. Studianka est un village fameux dans l’histoire. C’est là que Napoléon a bivouaqué pendant la nuit qui a précédé le passage de la Bérésina. C’est à Studianka que le général Éblé et ses héroïques pontonniers jetèrent ce pont de bateaux gigantesque sur lequel s’engagea l’armée française. Aujourd’hui que de longues années de paix ont passé, Studianka est une petite ville, une bourgade si l’on veut, qui possède un gouverneur militaire et une garnison, car les maisons baignent leurs pieds dans le fleuve, et en font une véritable position stratégique. Studianka n’a qu’une rue. Au milieu de cette rue est une place, et sur la place un monument carré d’un aspect imposant : c’est à la fois la forteresse, le logis du gouverneur, la caserne et la prison. Le jour du marché, les paysans des environs se réunissent sur cette place et y traitent de leurs affaires. C’est là aussi que s’arrêtent les voyageurs ; sur une face de la forteresse, il y a une auberge, et cette auberge est en même temps le relais de la poste aux chevaux.

 

Or ce jour-là était un jeudi, et le jeudi est jour de marché. Il était dix heures du matin. Le ciel était pur, et le soleil arrachait des myriades d’étincelles à la neige cristallisée qui couvrait les toits des maisons et le sol des rues. La place était encombrée d’une foule compacte qui se pressait devant la forteresse. Il y avait du monde aux fenêtres, du monde sur le seuil de l’auberge et notamment en cet endroit, deux personnages qui paraissaient étrangers et qui questionnaient les personnes dont ils étaient entourés, car ce mouvement populaire leur paraissait inusité. C’étaient un homme et une femme. La femme parlait correctement le russe, mais l’homme n’en balbutiait que quelques mots, et cela avec un accent allemand des plus prononcés. Ils étaient arrivés la veille au soir et s’étaient arrêtés à Studianka. C’étaient, on n’en pouvait douter, le mari et la femme, et l’hôtelier de Studianka, curieux comme tous les gens de son métier, avait bientôt su que c’étaient de riches commerçants de la Pologne prussienne qui se rendaient à la grande foire de Moscou. Le mari était un homme de trente-six à trente-huit ans, la femme paraissait avoir la trentaine. Elle était blonde et fort belle, sous son pittoresque costume national. Et comme l’hôtelier s’étonnait de la pureté avec laquelle elle parlait la langue russe, elle s’était mise à rire, en disant :

 

– Mais je suis russe, moi ; je suis née aux environs de Vilna, et je me suis mariée en Allemagne.

 

Donc, les deux étrangers s’étonnaient de ce mouvement inaccoutumé qui avait lieu dans l’unique rue et sur la place de Studianka. Les paysans parlaient haut, les bourgeois, à califourchon sur l’entablement de leurs fenêtres, semblaient explorer l’horizon avec une visible impatience ; et, à un certain moment, la porte de la prison s’étant ouverte, il y eut un hourra de satisfaction parmi la foule. Mais cette satisfaction fut de courte durée, car la porte livra passage seulement à une demi-douzaine de soldats, qui repoussèrent le peuple jusqu’au milieu de la place et rentrèrent ensuite fort tranquillement.

 

– Mais que va-t-il donc se passer ? demanda la jeune femme à l’hôtelier.

 

Celui-ci était un petit homme entre deux âges, fort amateur du beau sexe et qui ne laissait jamais échapper une occasion de se montrer aimable.

 

– Belle dame, répondit-il, c’est qu’on s’attend à une exécution ce matin.

 

La jeune femme eut un geste d’horreur.

 

– Eh ! rassurez-vous, reprit le galant chevalier, ce n’est pas d’une exécution capitale qu’il s’agit ; on va simplement appliquer soixante coups de knout à un paysan.

 

– Et qu’a-t-il donc fait, ce malheureux, pour mériter un tel châtiment ?

 

– Je ne sais pas, dit l’hôtelier avec indifférence, et peut-être bien ne le sait-il pas lui-même.

 

Et comme cette réponse paraissait étonner singulièrement la jeune femme, l’hôtelier reprit complaisamment :

 

– Je vois que, bien que vous soyez russe, vous n’êtes pas très au courant de nos coutumes.

 

– J’ai quitté mon pays très jeune, dit-elle.

 

– Vous savez pourtant que le paysan est serf[8] ?

 

– Sans doute.

 

– Le seigneur russe peut, à son gré, vendre ses serfs, les punir de peines corporelles, c’est-à-dire d’un certain nombre de coups de fouet ; mais, passé quarante coups, il est obligé de livrer le coupable à la police, qui se charge de la besogne.

 

Le négociant allemand s’était approché de sa femme et écoutait ce que disait l’hôtelier avec une grande attention.

 

– Mais les seigneurs russes sont donc bien barbares ? demanda naïvement la jeune femme.

 

– Eux ! non, au contraire. Quand les paysans sont assez heureux pour que leur propriétaire vive sur ses terres, ils sont bien traités et n’ont besoin de rien. Le grand seigneur russe est humain ; mais, malheureusement, il vit rarement chez lui, préfère voyager ou habiter Moscou, Pétersbourg, Paris, et il laisse la gestion de ses biens à un intendant.

 

« L’intendant, qui souvent a été serf lui-même, est un homme cruel, âpre à l’argent, et qui accable les paysans de corvées où de redevances. Or, celui qui a requis la police, pour faire donner à un de ses paysans soixante coups de knout, est un des plus méchants du district.

 

– Ah ! fit la jeune femme. Et de qui est-il l’intendant ?

 

– Du comte Potenieff, un seigneur qui habite Moscou et n’est pas venu dans ses terres depuis dix ou quinze ans.

 

– Et l’intendant, comment l’appelle-t-on ?

 

– C’est un Tatar, qui a été jadis valet de chambre et qu’on appelle Nicolas Arsoff.

 

Tandis que l’hôtelier parlait, le tumulte grandissait sur la place et des gens placés aux fenêtres voisines s’écrièrent :

 

– Les voilà ! les voilà !

 

– C’est le malheureux condamné, sans doute, dit l’hôtelier.

 

On entendit les clochettes d’un traîneau dans le lointain, et mêlés au bruit des clochettes, les claquements du fouet du moujik.

 

– Si vous voulez monter à l’étage supérieur, continua l’officieux hôtelier, et vous mettre sur le balcon, vous verrez mieux.

 

La jeune femme regarda son mari. Celui-ci fit un signe d’assentiment, et l’hôtelier les conduisit au premier étage, où il y avait, en effet, un petit balcon donnant sur la place. La jeune femme et le négociant se penchèrent alors et aperçurent dans le lointain un traîneau qui arrivait à toute vitesse. Le traîneau renfermait à la fois le juge et le condamné. Le juge, c’était l’intendant qui avait, sans plus donner d’explications, requis l’office du bourreau en envoyant, la veille au soir, un homme à cheval prévenir les officiers de police. Il était nonchalamment étendu dans le fond du traîneau, couvert de fourrures et de pelisses, et il fumait avec la tranquillité d’un grand seigneur. Le paysan qui allait être fouetté était placé devant lui, les mains liées et les pieds entravés. Quand le traîneau passa sous le balcon, la jeune femme se pencha plus encore pour mieux voir. L’intendant était un homme de quarante-cinq ans, au front déprimé, aux lèvres minces, au visage respirant la bassesse et la cruauté. Le paysan, au contraire, était un beau jeune homme de haute taille, aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Il était un peu pâle, mais un fin sourire, le sourire des martyrs, glissait sur ses lèvres. Le traîneau vint s’arrêter devant la prison. Alors deux officiers de police s’approchèrent et intimèrent au malheureux serf l’ordre de descendre, ce que celui-ci fit sur-le-champ mais non sans difficulté, car il était gêné par ses entraves. Devant la porte de la prison était un poteau. Les gens de police dépouillèrent le paysan de ses habits, malgré le froid, et le lièrent à ce poteau. Quelques soldats avaient formé la haie à l’entour et maintenaient les curieux à distance.

 

– Mais, où est le bourreau ? demanda la jeune femme à l’hôtelier…

 

– Il est encore dans la prison.

 

– Comment cela ?

 

L’hôtelier sourit.

 

– Madame, dit-il, dans notre pays, le bourreau n’est point un fonctionnaire payé par le gouvernement, comme partout ailleurs.

 

– Ah !

 

– C’est un criminel, un homme condamné aux travaux des mines, et qui préfère le rôle de bourreau dans son pays, à celui de travailleur en Sibérie. Le jour où il a une exécution à faire, deux hommes de police le font sortir, et, pendant une heure, il respire à pleins poumons l’air de la liberté.

 

– Et il rentre ensuite en prison ?

 

– Oui.

 

– Mais qui le paie ?

 

– Généralement, c’est l’intendant qui a requis son office. Quelquefois, si le condamné a des parents riches, ils corrompent le bourreau pour qu’il ne renouvelle pas tous les trois coups la mèche de cuir bouilli de son rouet.

 

L’hôtelier fut interrompu dans son intéressante narration par un nouveau tumulte. La jeune femme regardait avidement la porte de la prison qui venait de s’ouvrir. Et sur le seuil de cette porte, entre deux soldats, apparaissait le bourreau, son terrible fouet à la main.

 

XIII

Ce criminel à qui était dévolu l’office de bourreau avait un type étrange. C’était un homme de quarante ans, sec, maigre, aux traits anguleux, mais dont la charpente osseuse annonçait la constitution vigoureuse et presque herculéenne. Non point que la force soit nécessaire pour appliquer le knout. Il est des bourreaux qui frappent à tour de bras ; ils sont moins à craindre que d’autres. Donner le knout est une véritable affaire d’adresse. Le knout est un fouet : semblable à celui des postillons qui conduisent à l’allemande. Le manche est très court ; la lanière est très longue et se termine par une mèche de cuir bouilli qui, séché ensuite dans le four, devient dur et tranchant comme la lame d’un rasoir. Cette mèche se ramollit bien vite, et le bourreau la change tous les trois ou quatre coups. Le bourreau habile trace du premier coup une croix sur le dos du patient. Il a la permission de frapper sur les reins, sur le côté droit, sur les épaules, mais non sur le côté gauche. Un coup frappé à la hauteur du cœur pourrait amener la mort.

 

Celui que la femme blonde contemplait en ce moment était donc un homme d’environ quarante ans. À le voir sur le seuil de la prison, immobile, les narines dilatées, aspirant l’air à pleins poumons, promenant comme émerveillé un regard d’envie sur la foule, on devinait bien vite que le supplice lui était indifférent, que ce qui excitait en lui cette joie sauvage qui brillait dans ses yeux, c’était cette heure de soleil et de liberté dont il allait jouir. Il n’avait pas même regardé le patient. Ce dernier promenait sur la foule un regard investigateur. On eût dit qu’il cherchait un visage ami au milieu de toutes ces figures avides d’émotions qui venaient se repaître de son supplice. Tout à coup son visage pâle se colora légèrement, ses yeux brûlèrent. Une femme fendait la foule, et, comme elle murmurait à chacun une parole caressante et pleine de prière, on s’écartait pour la laisser passer. Elle arriva ainsi jusqu’aux soldats qui faisaient la haie autour du poteau. Les soldats la repoussèrent d’abord ; mais elle les supplia tant et tant qu’ils la laissèrent parvenir jusqu’au condamné. C’était une belle jeune fille de vingt ans tout au plus, aux yeux noirs, à la chevelure épaisse et bouclée, d’un châtain clair. Elle se dressa sur la pointe des pieds, et de ses lèvres effleura le front du condamné.

 

– Je t’aime, dit-elle, et n’aurai d’autre époux que toi.

 

Le visage du malheureux parut alors transfiguré et il regarda d’un air de défi non le bourreau, mais Nicolas Arsoff, l’intendant cruel qui était entré dans le cercle formé par les soldats.

 

– Pourquoi laissez-vous approcher cette femme ? dit l’intendant d’un ton brutal.

 

Puis il alla au bourreau et lui mit une pièce de deux roubles dans la main. Le bourreau salua, et son fouet à la main, fit deux pas vers le condamné. Mais en route il rencontra la jeune fille qui, elle aussi, et sans que l’intendant eût le temps de s’en apercevoir, lui glissa quelque chose dans la main. Puis elle s’éloigna adressant un dernier regard au condamné, regard de consolation et d’amour s’il en fut ! – et elle se perdit dans la foule. L’intendant dit quelques mots à l’un des officiers de police et s’éloigna. L’officier fit un signe. Alors le bourreau s’approcha tout à fait du condamné et lui dit tout bas :

 

– Crie bien haut ! mais je ne frapperai pas très fort.

 

La terrible lanière fendit l’air…

 

En ce moment la foule fit silence et on eût entendu le vol d’un ramier passant au-dessus d’elle. La lanière siffla, se tordit en l’air, décrivit un cercle et retomba sur les épaules du condamné où elle décrivit un sillon bleuâtre. Le jeune homme poussa un cri. Puis la lanière se leva de nouveau pour retomber et un second cri, puis un troisième se firent entendre. Le supplice commençait.

 

Au sixième coup, le sang jaillit des épaules déchiquetées du malheureux ; mais il ne cria plus, et le bourreau ne s’arrêta point pour renouveler la mèche de son fouet. Cependant, il avait encore cinquante-quatre coups à donner. L’intendant avait gagné l’auberge, marchant la tête haute, en homme qui sent son importance et se sait redouté. Il était monté au balcon et s’y était accoudé pour mieux voir le supplice de sa victime. Et ce spectacle avait pour lui un tel attrait, qu’il ne fit pas même attention à la jeune femme et à son mari, qui s’étaient comme lui accoudés au balcon.

 

Dans la foire, on racontait tout bas l’histoire du condamné. C’était un des paysans du comte Potenieff. Il s’appelait Alexis. La jeune fille que nous avons vue fendre la foule pour arriver jusqu’à lui était sa fiancée. Tous deux devaient se marier, lorsque la barbarie de l’intendant était survenue. Quel était son crime ? L’intendant qui avait droit de haute et basse justice sur les serfs du comte, son maître, l’intendant s’était épris d’amour pour la jeune fille qui avait nom Catherine, et il avait osé le lui dire. Catherine l’avait repoussé avec indignation. Alors l’intendant avait fait le serment de se venger. Et sous le prétexte le plus futile, il avait battu, de sa propre main, Alexis, le fiancé de Catherine. Alexis avait osé menacer l’intendant de se plaindre au comte Potenieff. L’intendant l’avait condamné à soixante coups de knout pour rébellion. Donc, Nicolas Arsoff assistait à l’exécution en véritable amateur, continuant à fumer avec calme.

 

Tout à coup, il se retourna et vit la femme du négociant allemand. Celle-ci attachait sur lui un regard étrange, et l’intendant tressaillit sous le poids de ce regard, et un trouble subit se répandit dans tout son être. Cependant l’exécution continuait. Le bourreau avait tenu parole à Catherine ; il n’avait pas renouvelé la mèche de son fouet. Il frappait même avec une certaine modération. Mais le knout n’en poursuivait pas moins son œuvre meurtrière, et les épaules du malheureux Alexis étaient devenues une véritable plaie béante, au moment où le soixantième coup les atteignit. Le pauvre paysan avait étouffé ses cris le plus possible, mais souvent la douleur venait triompher de la force morale. Quand le bourreau cessa de frapper, Alexis s’évanouit. On s’empressa de le délier et de le débarrasser de ses entraves, et il tomba mourant dans les bras de Catherine. La foule les entourait, muette. Aucun murmure ne s’élevait contre le véritable bourreau, c’est-à-dire contre cet intendant, cause de la peine, qui avait ordonné le supplice. Mais l’intendant ne songeait déjà plus à sa victime et se souciait peu de l’opinion de la foule. L’intendant regardait la jeune femme, et son trouble augmentait. Enfin il s’approcha de l’hôtelier, et lui dit tout bas :

 

– Qu’est-ce que ces étrangers ?

 

– Des Allemands.

 

– Où vont-ils ?

 

– À la foire de Moscou.

 

Nicolas Arsoff, depuis vingt ans qu’il vivait au milieu d’une population courbée sous sa volonté sans appel, abrutie par le knout, était tellement habitué à ce que rien ne lui résistât, qu’il dit fort simplement à l’hôtelier les paroles suivantes :

 

– Fais-moi préparer à déjeuner, et dis à ces étrangers que je leur fais l’honneur de les inviter à ma table.

 

L’hôtelier s’inclina, mais il était quelque peu embarrassé en s’approchant de la jeune femme, et il tourna et retourna plusieurs fois son bonnet dans ses mains avant d’oser lui transmettre les paroles de l’intendant. Enfin, l’audacieuse invitation de Nicolas Arsoff sortit de ses lèvres. Mais il était fort peu rassuré et s’attendait à un refus ; car, après tout, ces étrangers n’étaient ni les sujets du czar ni les vassaux du comte Potenieff, et par conséquent, ils n’avaient rien à craindre de Nicolas Arsoff. Aussi fut-il véritablement stupéfait lorsqu’elle lui répondit :

 

– C’est un grand honneur que nous fait Nicolas Arsoff. Dites-lui que nous sommes heureux et fiers d’accepter.

 

L’hôtelier rapporta la réponse à Nicolas Arsoff. L’intendant était radieux. Alors la jeune femme s’approcha de lui à son tour et lui dit en langue russe :

 

– Excellence, nous acceptons mon mari et moi d’autant plus volontiers votre invitation que votre protection ne nous sera pas inutile.

 

– Ah ! fit Nicolas se rengorgeant.

 

– Nous nous rendons à Moscou pour des achats importants et nous sommes porteurs d’une somme considérable.

 

– Vraiment ? fit Nicolas, dont l’instinct de rapine s’éveilla.

 

– On nous a dit que les routes n’étaient pas sûres.

 

– C’est vrai.

 

– Et peut-être que vous pourrez nous faire accompagner. Il est bien entendu, ajouta la jeune femme, que mon mari reconnaîtrait largement un pareil service.

 

– Pauvres gens ! murmura l’hôtelier qui avait entendu ces dernières paroles ; les grandes routes sont plus sûres pour vous que la maison de ce bandit !

 

XIV

Plus de six heures après, l’intendant Nicolas Arsoff et ses convives étaient encore à table. La jeune femme riait, coquetait et se prêtait d’assez bonne grâce aux galanteries du Tatar. L’Allemand fumait, enveloppé dans un nuage de fumée, et ne paraissait pas se soucier beaucoup de sa femme. Quant à Nicolas Arsoff, il était ivre et son ivresse était communicative.

 

– Belle dame, disait-il à la jolie Allemande, la foire de Moscou n’ouvre pas encore, et vous avez bien le temps d’arriver dans la grande ville. Vous ne me refuserez pas de venir passer une huitaine de jours dans mon château ?

 

Il disait « mon château », comme si le comte Potenieff n’eût pas existé. La jeune femme répondait :

 

– Si mon mari le veut, je ne demande pas mieux.

 

L’Allemand tournait la tête, regardait Arsoff d’un air abruti et répondait :

 

– Ya, mein herr.

 

Nicolas Arsoff était de plus en plus ivre. Néanmoins il frappa bruyamment du poing sur la table, et l’hôtelier s’empressa d’accourir.

 

– Holà, dit-il, qu’on prépare les chevaux ! qu’on porte dans la téléga les bagages de ces voyageurs ! Nous allons partir.

 

Puis il demanda encore à boire, et l’Allemand s’empressa de lui verser un grand verre de kirsch. Arsoff l’avala d’un trait, se leva en chancelant, voulut prendre la taille de la jeune femme, fit un faux pas et roula sous la table. Alors l’Allemand et sa compagne échangèrent un regard et un sourire. Bientôt après, en proie à l’ivresse la plus absorbante, Nicolas Arsoff ronflait comme l’orgue d’une cathédrale. L’Allemand le poussa du pied sous la table, et, cette fois, murmura en excellent français :

 

– Tu peux dormir tout à ton aise, triple brute !

 

L’intendant, quand il était arrivé à Studianka, portait en bandoulière un sac de cuir qui paraissait contenir son argent et ses papiers. En se mettant à table, il avait ouvert le sac et parcouru négligemment une lettre revêtue de plusieurs timbres et qui paraissait venir de Moscou. Quand l’Allemand l’entendit ronfler, il dit à sa compagne :

 

– Vite, voyons la lettre !

 

La jeune femme s’empara du sac qui était accroché à une chaise, l’ouvrit et en tira la lettre en question. L’Allemand la prit, courut à la signature et dit :

 

– C’est bien du comte Potenieff.

 

Et il lut. Le comte mandait ceci à son intendant :

 

« Nicolas Arsoff,

 

« Tu recevras d’ici à peu de jours une jeune fille française, l’institutrice de ma fille Olga, que je renvoie en France. Mme Poupatine, une vieille gouvernante, l’accompagne jusqu’au château. Tu renverras Mme Poupatine à Moscou, avec le traîneau qui les aura amenées toutes deux, et tu conduiras la jeune fille en Allemagne, où tu tâcheras de la confier à quelque famille qui aille en France. Que Dieu te garde !

 

« POTENIEFF. »

 

L’Allemand passa la lettre à la jeune femme, qui dit :

 

– C’est bien cela, nous avions calculé juste.

 

– Oui, mais le vicomte est pareillement en route pour le château du comte Potenieff, dit l’Allemand, et il doit être arrivé. Fouille dans le sac.

 

Parmi d’autres papiers, la jeune femme démêla une lettre revêtue de timbres polonais. Elle la prit, et, comme cette lettre était écrite en russe, elle en fit la traduction :

 

« Cher seigneur Nicolas Arsoff,

 

« Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mais vous ne pouvez m’avoir complètement oublié.

 

« C’est votre vieil ami Hermann, de Varsovie, qui vous écrit pour vous annoncer qu’à quarante-huit heures de distance il suit la présente lettre, et qu’il arrivera chez vous en compagnie d’un gentilhomme français, le vicomte de Morlux.

 

« Le vicomte se rend en Russie pour des affaires de famille et d’intérêt. Il sait votre hospitalité magnifique, et désire faire votre connaissance.

 

« Je dois vous dire que le vicomte est un gentilhomme vraiment fort riche et des plus généreux. Vous n’aurez pas à vous repentir de l’avoir reçu.

 

« HERMANN. »

 

– Quelle date porte la lettre Hermann ? demanda l’Allemand.

 

– La date du 24.

 

– C’est aujourd’hui le 30, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Et le timbre du dernier bureau de poste, quel est-il ?

 

– Celui de Studianka.

 

– À quelle date ?

 

– À la date du 29.

 

L’Allemand respira.

 

– Le vicomte n’est donc pas arrivé encore ? dit-il.

 

Et en ce moment l’hôtelier rentra dans la salle, et voyant Nicolas Arsoff étendu sous la table il se mit à rire.

 

– Ne vous étonnez pas de cela, dit-il. Jamais le seigneur Arsoff n’est venu à Studianka sans s’y mettre en pareil état. Nous y sommes habitués, ses gens et moi.

 

– Ah ! fit l’Allemand.

 

– Quand les chevaux sont prêts, poursuivit l’hôtelier, on le porte dans la téléga, et, bien qu’il soit ivre mort, on se met en route.

 

– Eh bien ! demanda la jeune femme, les chevaux sont-ils prêts ?

 

– Oui, madame.

 

– Appelez les gens, alors, et faites-le placer dans le traîneau. Nous l’envelopperons de sa pelisse. Est-ce loin, le château où nous allons ?

 

Malgré la terreur que Nicolas Arsoff inspirait, l’hôtelier eut le courage de son opinion.

 

– Comment ! dit-il, vous l’accompagnez ?

 

– Sans doute, puisqu’il nous a invités à l’aller visiter.

 

– Mais, madame…, balbutia l’hôtelier, ne lui avez-vous pas dit… que… vous aviez… des valeurs considérables sur vous ?

 

– Oui.

 

L’hôtelier se gratta l’oreille, tourna et retourna son bonnet dans ses mains, et dit après un moment d’hésitation :

 

– À votre place, je n’irais pas chez cet homme.

 

Mais alors l’Allemand, toujours enveloppé dans les nuages de sa pipe eut un de ces sourires qui dénotent la sécurité la plus complète.

 

– Nous ne craignons absolument rien, dit-il.

 

L’hôtelier n’hésita plus. Nicolas Arsoff, ivre mort, fut transporté dans la téléga et couché en travers sur la banquette du fond. Le moujik qui conduisait l’attelage ne parut nullement étonné de voir son maître en cet état. En outre, comme le bruit s’était répandu dans l’auberge que le farouche intendant trouvait la jeune étrangère de son goût et lui avait proposé de l’emmener dans les terres du comte Potenieff, le moujik ne témoigna aucune surprise de voir cette dernière, et celui qu’on supposait être son mari, monter dans le traîneau. Cependant l’hôtelier crut devoir donner à l’Allemand un dernier conseil :

 

– Prenez garde… et Dieu vous garde ! dit-il.

 

Pour toute réponse, l’Allemand entrouvrit un moment sa pelisse, et l’hôtelier put voir les crosses luisantes de deux pistolets et le manche d’un poignard. Le moujik siffla, et la téléga partit avec la rapidité de l’éclair, son cheval de brancards trottant, les deux autres chevaux de palonnier galopant, selon la mode russe. L’Allemand s’était assis sur le siège à côté du moujik.

 

– Où est le prochain relais de poste ? lui demanda-t-il après une heure de marche.

 

– À Peterhoff, répondit le moujik, qui indiqua le village allongé sur la rive droite de la Bérésina. Quand nous serons à Peterhoff, nous prendrons à droite, traverserons un marais gelé et entrerons dans les bois. C’est là que commencent les terres du comte Potenieff.

 

Comme l’avait dit le moujik, on changea de chevaux à Peterhoff. Là, l’attention de l’Allemand et de sa compagne fut attirée par les traces toutes fraîches d’un traîneau. Il entra dans la maison du relais et questionna le maître de poste. Celui-ci lui répondit :

 

– C’est un Français qui a passé ici hier soir. Le froid était vif, et je l’ai engagé à coucher à Peterhoff ; mais il a voulu continuer sa route.

 

– Mais, dit l’Allemand, le sillon du traîneau ne date pas d’hier soir, mais bien de ce matin.

 

– Attendez… je vais vous expliquer… Ce gentilhomme est donc parti ; en route, de l’autre côté du bois, il a été attaqué par les loups.

 

– Ah ! fit l’Allemand, qui paraissait s’intéresser beaucoup au récit du maître de poste.

 

– Il est allé, poursuivit ce dernier, jusqu’à l’auberge du Sava, et il y a passé la nuit.

 

« Ce matin, il est repassé par ici, parce que, a-t-il dit, il ne voulait pas s’exposer de nouveau, en se rendant chez le comte Potenieff par la voie la plus courte, à être attaqué de nouveau par les loups.

 

– Ils sont donc bien féroces ? demanda l’Allemand avec flegme.

 

– Ils ont mangé un cosaque la nuit dernière, et ils allaient dévorer la jeune fille, une Française…

 

L’Allemand tressaillit à ces mots.

 

– Quand le gentilhomme est arrivé à son secours, ajouta l’hôtelier ; et, il l’a sauvée… mais elle est comme folle !… elle a passé par ici avec le Français…

 

– Ah ! dit l’Allemand, qui ne put réprimer une légère émotion. L’hôtelier, trouvant un auditeur complaisant, raconta alors dans tous ses détails, l’histoire de Madeleine, qu’il tenait de M. de Morlux, lequel avait repassé par Peterhoff il y avait une heure et se rendait, emmenant la jeune fille, au château du comte Potenieff. L’Allemand remonta alors dans la téléga. Nicolas Arsoff ronflait de plus belle sous un monceau de pelisses et de couvertures. L’Allemand échangea quelques mots en français avec sa compagne ; puis, reprenant sa place à côté du moujik, il se mit à caresser nonchalamment le pommeau d’un de ses pistolets, et lui dit :

 

– Le traîneau qui nous précède a une heure d’avance, mais il faut absolument le rejoindre.

 

– C’est difficile, répondit le moujik.

 

– Dix roubles pour toi si tu le rejoins.

 

– Et si je ne le puis…

 

– Alors, dit l’Allemand sans se départir de son flegme, je te casserai la tête.

 

Et il arma son pistolet… et le moujik épouvanté cingla ses trois chevaux d’un vigoureux coup de fouet.

 

XV

– En vérité, maître, vous avez eu la main aussi malheureuse que le cœur bien placé, disait, le matin de ce jour-là, l’ancien valet de chambre Hermann à M. le vicomte Karle de Morlux…

 

Ils étaient en traîneau et retournaient sur Peterhoff. Mais ils emmenaient Madeleine. Madeleine, l’œil brillant de folie, s’était assise à l’arrière de la téléga, promenant autour d’elle un regard égaré, on devinait qu’elle n’avait plus conscience de ce qui s’était passé. Le vicomte et son ancien serviteur parlèrent allemand.

 

– Ah ! tu trouves que j’ai eu la main malheureuse ? fit M. de Morlux en ricanant.

 

– Dame ! vous alliez en Russie, pourquoi ?…

 

– Pour me défaire de la petite, pardine !

 

– Eh bien ! les loups se fussent chargés de la besogne sans vous.

 

– C’est assez vrai, ce que tu dis là ; mais aurais-je jamais eu la preuve de sa mort ?

 

– C’est juste.

 

– Tandis que maintenant que je l’ai sous la main, je verrai.

 

Ces quelques mots échangés entre le maître et le serviteur prouvent surabondamment ce qui s’était passé à l’auberge du Sava. Madeleine revenue à elle avait remercié son sauveur avec d’autant plus d’effusion que M. de Morlux lui avait adressé la parole en français. Ensuite le gentilhomme avait les cheveux blancs et savait imprimer à sa physionomie un air vénérable. Madeleine avait vu en lui un protecteur. Le moujik Pierre n’était point mort encore. La vieille hôtesse du Sava le soignait avec une sollicitude maternelle, tant les mauvais instincts sont sympathiques aux mauvais instincts. Elle avait versé dans sa blessure un baume mystérieux dont elle disait merveille, et, penchée sur le grabat du grenier dans lequel on avait transporté le blessé, elle lui disait :

 

– Vas, tu guériras ! et quand tu seras guéri, nous verrons…

 

La dame au chien continuait à se lamenter sur le corps du roquet et ne s’inquiétait pas plus de Madeleine que si la jeune fille n’eût pas existé. Cette dernière avait raconté son histoire à M. de Morlux impassible. M. de Morlux lui avait répondu :

 

– Je me rends précisément au château du comte Potenieff, et je vous y conduirai, si vous le voulez.

 

Madeleine avait accepté. Elle était donc montée dans la téléga du vicomte, sans que la vieille dame songeât à la retenir. Elle avait hâte de fuir cette horrible auberge du Sava. Où allait-elle ? peu lui importait ! Les cheveux blancs de M. de Morlux lui inspiraient une confiance aveugle. Mais la raison de Madeleine avait été si fortement ébranlée depuis quelques heures, que le calme qu’elle venait de retrouver devait être de courte durée. Une fois en route, elle fut frappée d’une sorte de prostration morale et physique, qui amena dans son esprit un trouble et un dérangement graduels. Elle parla d’Yvan, puis du moujik, puis des loups… La téléga repassa à l’endroit même où les féroces carnassiers avaient dévoré le cosaque. Le bonnet du malheureux était tout ce qui restait de lui. Madeleine aperçut cette dépouille, et la folie la reprit.

 

Ce fut alors que M. de Morlux et Hermann se mirent à causer en langue allemande. Mais ils auraient pu s’exprimer en français devant Madeleine ; elle ne les eût ni entendus ni compris.

 

– Enfin, disait Hermann, l’essentiel est que nous la tenions : Nicolas Arsoff nous aidera bien à la faire disparaître.

 

M. de Morlux regardait Madeleine :

 

– Elle est belle ! bien belle…, murmura-t-il enfin.

 

– Ma foi ! monsieur le vicomte, dit Hermann avec un mauvais sourire, je n’ai pas de conseil à vous donner, mais…

 

– Parle donc, fit le vicomte.

 

– Qu’est-ce que vous voulez ? conserver la fortune de la baronne Miller ?

 

– Naturellement.

 

– Deux personnes seules pouvaient vous la disputer : les filles de la baronne.

 

– Elles seules, dit M. de Morlux.

 

– L’une est morte…

 

– Oh ! bien morte, répondit M. de Morlux.

 

– Reste celle-ci…

 

Et Hermann regardait Madeleine qui avait toujours les yeux fixés sur cette plaine de neige que le traîneau traversait.

 

– Eh bien ? fit M. de Morlux.

 

– Pourquoi ne l’épousez-vous pas ? ajouta Hermann.

 

Le vicomte tressaillit.

 

– Et qui te dit que je n’y avais point déjà songé ? répondit M. de Morlux tout rêveur.

 

À partir de ce moment, le vicomte ne desserra plus les dents jusqu’à Peterhoff où il changea de chevaux, raconta la scène des loups et le danger auquel il avait soustrait la jeune fille, puis se remit en route pour le château du comte Potenieff.

 

 

C’était donc une heure après environ que l’Allemand, sa femme et l’intendant Nicolas Arsoff, ce dernier ivre mort, étaient arrivés au relais de poste de Peterhoff. Le moujik, stimulé par la promesse de dix roubles et plus encore peut-être par la menace de se voir brûler la cervelle, s’était mis à fouetter ses chevaux. Le traîneau ne courait plus, il volait… L’Allemand sauta du siège dans l’intérieur de la téléga et dit à la jeune femme :

 

– Il faut pourtant secouer cet ivrogne !

 

Et il prit Nicolas Arsoff par le bras et lui cria :

 

– Hé ! Excellence !

 

L’ivrogne ouvrit un œil, le referma et fit entendre une sorte de grognement.

 

– Aux grands maux, les grands remèdes, dit alors l’Allemand.

 

Il ouvrit son sac de voyage et en retira un petit flacon qu’il déboucha et passa sous les narines du dormeur. Soudain Nicolas Arsoff s’éveilla et bondit sur ses pieds ; puis, se frottant les yeux, il regarda ses deux compagnons de voyage. La jeune femme lui sourit. L’Allemand reprit sa figure honnête et niaise. Le flacon que venait de respirer Nicolas Arsoff contenait de l’ammoniaque, et son effet avait été instantané. Nicolas n’était plus ivre.

 

– Vous le voyez, Excellence, dit la jeune femme, nous avons tenu votre invitation pour sérieuse.

 

L’intendant leva sur elle un regard ardent de convoitise.

 

– Vous êtes adorable, dit-il.

 

Et il eut l’audace de lui prendre la main et de vouloir y mettre un baiser. Mais en ce moment quelque chose de froid s’appuya sur sa tempe. On eût dit un anneau fait avec de la glace. C’était le pistolet de l’Allemand. Nicolas était lâche comme tous ceux qui sont cruels. Il jeta un cri d’épouvante.

 

– Mon bonhomme, lui dit alors l’Allemand, aussi vrai que je suis ici, si vous vous permettez avec mademoiselle la moindre familiarité, je vous casse la tête.

 

Il y avait vingt ans que Nicolas Arsoff jouait le rôle de tyran dans ce pays-là ; vingt ans qu’il n’avait vu autour de lui que des esclaves tremblants. Et voici qu’un homme se dressait, et que l’œil de cet homme le forçait à courber le front. Aussi ne put-il se défendre de cette question naïve :

 

– Qui donc êtes-vous ?

 

– Je suis ton maître, dit l’Allemand.

 

– Mon maître ?… Vous ?

 

– Oui, un homme à qui tu obéiras…

 

Le costume que portait l’Allemand était cependant celui d’un bourgeois, et l’Allemand avait remis le pistolet à sa ceinture. Nicolas essaya de payer d’audace :

 

– Je n’ai pourtant pas d’ordre à recevoir de vous, dit-il.

 

– Mais tu en as à recevoir de moi, dit tout à coup la jeune femme. Nicolas tourna les yeux vers elle ; elle lui parut transfigurée. Ce n’était plus cette physionomie douce et mélancolique qui avait éveillé en lui une âpre convoitise. C’était un visage hautain, dédaigneux, dominateur ; et comme un lointain souvenir passa alors dans le cerveau de l’intendant.

 

– Je suis donc bien changée, ou ta mémoire est bien courte, esclave, dit-elle, que tu ne me reconnais pas !

 

– Vous… mais… madame, balbutia Nicolas Arsoff.

 

– Tu n’as pourtant pas toujours été au service du comte Potenieff ? poursuivit-elle.

 

– C’est vrai.

 

– Et tu as eu un autre maître…

 

– Oui, dit-il encore, le baron Sherkoff.

 

Et comme il prononçait ce nom, il se souvint et s’écria :

 

– Vous, dit-il, vous, madame la baronne Sherkoff ?

 

– Oui, esclave !

 

Il se mit à genoux et balbutia des mots d’excuse. Mais elle reprit :

 

– Écoute-moi bien, esclave, et apprête-toi à m’obéir.

 

– Je vous obéirai, balbutia-t-il.

 

– Un homme, un Français est en route pour ton château.

 

– Vous savez cela ? fit-il étonné.

 

– C’est le vicomte de Morlux, et il est accompagné d’un homme que tu connais.

 

– Oui, Hermann… de Varsovie.

 

– Tu attends aussi, poursuivit la jeune femme, une demoiselle française ?

 

– Certainement ; l’institutrice de Mlle Olga Potenieff.

 

– Eh bien ! tous deux sont en route et nous précèdent. Sais-tu ce que veut le gentilhomme ?

 

– Non.

 

– Il veut la mort ou le déshonneur de la pauvre jeune fille, et il a compté sur ton infamie.

 

Nicolas courba la tête.

 

– Eh bien, moi, je ne le veux pas, dit-elle, aussi vrai que je me suis appelée la baronne Sherkoff.

 

– Aussi vrai, ajouta l’Allemand, que je m’appelle Rocambole !…

 

XVI

Le château du comte Potenieff était une résidence au milieu des bois et des marais qui couvrent cette partie de l’empire moscovite qu’on appelle la Russie noire. Cette résidence, car ce n’était pas un château dans l’acception occidentale du mot, était un vaste bâtiment carré à deux étages, défendu au nord et à l’est par un étang bordé d’ajoncs, au sud par une forêt impénétrable. On n’y arrivait facilement que par une chaussée construite au milieu de l’étang, très profond en de certains endroits, et glacé huit mois de l’année, mais non point d’une façon assez complète pour qu’on osât s’y aventurer en traîneau. Le comte Potenieff, nous l’avons dit, préférait ses terres de la Russie méridionale et ne venait jamais à Lifrou, c’était le nom de ce domaine. Aussi la maison se ressentait-elle de cet abandon du maître.

 

Nicolas Arsoff, homme paresseux, ivrogne et débauché, prisait peu le confortable intérieur ; il vivait beaucoup au-dehors, toujours en route pour quelque ville voisine ou quelqu’un des villages qui dépendaient, terres et serfs, du domaine de Lifrou. Les paysans qui lui étaient soumis étaient les plus malheureux de tous, à vingt lieues à la ronde, et Nicolas, presque toujours ivre, ne recouvrait son sang-froid et sa raison que lorsqu’il fallait faire payer les taxes et les redevances, ou fournir des soldats au gouvernement. Alors, comme le choix des hommes dépendait de lui, malheur à celui dont il convoitait la fiancée ; malheur à cet autre qui avait reçu le knout en murmurant !…

 

Donc, le château de Lifrou était peu en état de recevoir de nobles hôtes. M. de Morlux y était arrivé en même temps que les deux Allemands amenés par Nicolas Arsoff. C’est-à-dire que le moujik de ce dernier avait fait merveille et atteint le traîneau du vicomte au moment où il s’engageait sur la chaussée de l’étang. M. de Morlux avait à peine regardé Rocambole et Vanda. Rocambole avait si merveilleusement l’art des déguisements, il se faisait si bien une tête, comme on dit au théâtre, et changeait si aisément de costume, de manières et l’accent que rien en lui ne rappela au vicomte le major Avatar. Quant à Vanda, M. de Morlux la voyait pour la première fois. Or, quarante-huit heures après leur arrivée à Lifrou, voici quelle était la situation respective de ces divers personnages. Rocambole, qui se faisait appeler Samuel Beeckmann et se disait toujours négociant allemand, avait repris cette honnête et niaise figure qui avait séduit l’hôtelier de Studianka. Il s’était donné comme grand chasseur, et Nicolas Arsoff lui avait donné pour guide un paysan qui le conduisait dans les forêts environnantes, d’où il revenait chaque soir avec une carnassière pleine. Nicolas Arsoff paraissait faire à la prétendue Allemande une cour fort assidue.

 

Madeleine commençait à se remettre des terribles secousses morales qu’elle avait éprouvées. Folle un moment, elle était bientôt revenue à la raison, grâce aux soins empressés dont elle avait été l’objet de la part de Vanda. Celle-ci s’était établie sa garde-malade, car elle tenait le lit depuis son arrivée à Lifrou. Elle veillait à ce que toute boisson, tout aliment destinés à la jeune fille lui passassent par les mains. C’était l’ordre exprès de Rocambole. Cependant, comme on va le voir, cette précaution parut bien inutile à Vanda.

 

Le lendemain de ce jour où les deux traîneaux avaient lutté de vitesse sur la route de Peterhoff à Lifrou, l’honnête négociant sortit de sa chambre son fusil sur l’épaule, et pénétra dans celle où Vanda était auprès de Madeleine. Sur le seuil, il trouva Nicolas Arsoff. Comme il était de bonne heure, l’intendant était à jeun et avait l’esprit libre.

 

– Esclave, lui dit Rocambole, fais bien attention à mes ordres.

 

– Oui, maître, balbutia l’intendant.

 

– Tu vas entrer avec moi dans la chambre de la jeune fille.

 

– Elle va mieux, dit Nicolas, elle a dormi cette nuit, elle ne parle plus de loups.

 

– C’est bien. Tu entreras donc avec moi et tu resteras auprès d’elle tout le temps que Mme la baronne, avec qui j’ai à causer, sera absente.

 

L’intendant s’inclina.

 

– Tu veilleras, ajouta Rocambole, à ce que le Français n’entre pas.

 

– Oui, dit Nicolas.

 

Madeleine, en voyant entrer Rocambole, lui sourit et lui dit :

 

– Ah ! monsieur, madame est bien bonne pour moi.

 

– Comment vous trouvez-vous, mademoiselle ?

 

– Mieux, beaucoup mieux, répondit-elle tristement.

 

Rocambole fit un signe à Vanda, qui sortit. Tous deux quittèrent l’habitation et s’engagèrent sur la chaussée de l’étang.

 

– Les murs peuvent avoir des oreilles, dit Rocambole, et il faut jouer serré.

 

Vanda eut un sourire.

 

– Mon ami, dit-elle, je crois que M. de Morlux n’est pas aussi à craindre que vous le pensez.

 

– Plaît-il ? fit Rocambole.

 

– Il aime Madeleine.

 

Rocambole fit un pas en arrière.

 

– Oh ! si cela était !… fit-il.

 

– Eh bien !

 

– L’heure du châtiment de cet homme serait proche.

 

– Je ne comprends pas, dit Vanda. En quoi cet amour serait-il un châtiment ?

 

– Femme, dit Rocambole, tu as bien souffert, cependant, et tu devrais deviner que si l’amour s’empare du cœur de ce misérable, il y fera de tels ravages que nous n’aurons pas besoin de le frapper nous-mêmes.

 

– Vous avez peut-être raison, dit Vanda pensive.

 

– Mais quoi donc te fait croire ce que tu viens de me dire ? reprit Rocambole.

 

– Une conversation que j’ai surprise.

 

– Entre qui ?

 

– Entre Morlux et cet Hermann, qui est son âme damnée.

 

– Quand ?

 

– Hier soir, auprès du poêle – il était tard. Nicolas Arsoff ronflait ivre mort, appuyé sur la table, ses bras lui servant d’oreiller. Je m’étais retirée avec vous, et j’étais montée dans la chambre de Madeleine. La jeune fille dormait. Je descendis pour lui préparer la potion que, deux nuits de suite, je lui ai déjà fait prendre, après son premier sommeil.

 

« Un bruit de voix m’attira vers la grande salle du rez-de-chaussée où nous avions soupe. Le poêle était rouge, mais la salle était plongée dans une demi-obscurité. Hermann et M. de Morlux causaient. Mes pas étaient si légers qu’ils ne m’entendirent pas entrer et je me tins à une certaine distance sans éveiller leur attention.

 

« – Monsieur, disait Hermann, il faut pourtant vous décider à prendre un parti.

 

« M. de Morlux, dont le visage était éclairé par les reflets du poêle, leva sur son valet de chambre un regard presque hébété.

 

« – Ah ! dit-il, c’est juste.

 

« – Je vous ai donné un mauvais conseil, monsieur, je le vois, reprit Hermann.

 

« – Que veux-tu dire ?

 

« – Vous trouviez Madeleine belle…

 

« – Oh ! bien belle !… fit le vicomte avec extase.

 

« – Et je vous ai dit : Au lieu de la tuer, mieux vaut l’épouser. De cette façon vous ne rendrez pas la fortune.

 

« – Oui, dit-il, c’est juste ce que tu dis là, mais…

 

« Et il soupira profondément et retomba dans une sorte de rêverie que Hermann respecta un moment. Je m’étais blottie dans l’angle le plus obscur de la salle et je suspendais mon haleine. Tout à coup le vicomte quitta son siège et se mit à se promener à grands pas autour du poêle.

 

« – Oui, oui, dit-il avec ironie, ce serait charmant en vérité… une femme jeune et belle… on en parlerait quelque peu à Paris… et on envierait mon bonheur ; mais ce bonheur ne durerait pas… Est-ce qu’une femme de vingt ans peut aimer un homme de cinquante… surtout quand il a de la neige sur la tête ?… Allons donc.

 

« – Vous seriez donc jaloux ? fit Hermann.

 

« – Comme un tigre. Et puis…

 

« Il s’arrêta indécis.

 

« – « Et puis ? fit encore le valet.

 

« – Est-ce qu’elle n’aime pas ce Russe, cet Yvan dont elle prononce le nom dans ses rêves délirants ?

 

« – Bah ! un homme en fait oublier un autre.

 

« – Non, non, dit M. de Morlux, ce serait folie… Et puis, qui sait ? un jour ou l’autre, elle apprendrait que sa sœur Antoinette…

 

« Il eut un éclat de rire sardonique et ajouta :

 

« – Non, dit-il, ce n’est pas pour cela que je suis venu en Russie.

 

« – Alors, monsieur, reprit Hermann, il faut vous décider, Nicolas fera ce que nous voudrons…

 

« Mais, en ce moment, M. de Morlux se laissa retomber sur son siège avec accablement :

 

« – Je ne me reconnais plus, balbutia-t-il. Le cœur me manque comme à une femme.

 

– Est-ce là tout ce que tu as entendu ? demanda Rocambole.

 

– Oui, je suis sortie doucement et je suis remontée auprès de Madeleine.

 

Rocambole était devenu pensif et murmurait :

 

– Non, ce n’est pas ici que je veux châtier cet homme. C’est à Paris. Ici, il faut nous borner à protéger Madeleine.

 

Et Rocambole s’éloigna, enjoignant à Vanda de retourner sur-le-champ auprès de la jeune fille.

 

XVII

Vanda, la veille au soir, avait quitté trop tôt cet angle obscur de la grande salle, où elle avait surpris la conversation de M. de Morlux et d’Hermann. Elle avait cru tout savoir, et en remontant auprès de Madeleine, elle ne se doutait pas de ce qui allait arriver.

 

– Dites donc, maître, fit Hermann, que pensez-vous de ces deux Allemands qui sont ici ?

 

– Je pense, répondit le vicomte, que le mari est un niais et la femme une coquette que l’amour de cette brute qui dort flatte énormément.

 

– Je ne suis pas de votre avis, moi.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Et je crois que ces gens-là ne sont pas venus ici par hasard.

 

– Nicolas dit le contraire, pourtant. Il les a rencontrés à Studianka.

 

– Mais le moujik qui conduisait le traîneau de Nicolas, dans lequel se trouvaient ces deux étrangers, soutient une tout autre opinion.

 

– Et que prétend-il ?

 

– D’abord qu’au relais de poste de Peterhoff l’Allemand s’est enquis avec vivacité de notre passage et a manifesté une assez grande émotion lorsqu’il a appris que nous avions une femme avec nous.

 

– Vraiment ! fit M. de Morlux, qui fronça imperceptiblement le sourcil.

 

– Il paraît, continua Hermann, que lorsque le traîneau a quitté Peterhoff, l’intendant était ivre et dormait, absolument comme en ce moment-ci.

 

– Eh bien ?

 

– L’Allemand est monté sur le siège à côté du moujik, et lui a dit : « Il faut rejoindre le traîneau dont voici les traces. » C’était du nôtre qu’il parlait.

 

– Bon ! après ?

 

– « Si tu les rejoins tu auras dix roubles », a-t-il ajouté. « Sinon je te brûle la cervelle. » Et il lui appliqua un pistolet sur le front.

 

– Quel intérêt cet homme pouvait-il donc avoir à nous rejoindre ? murmura M. de Morlux pensif.

 

– Attendez, reprit Hermann, ce n’est pas tout encore. Comme l’intendant dormait toujours, ils l’ont réveillé en lui passant un flacon sous le nez. L’autre s’est dressé sur ses pieds, tout à fait dégrisé. Le moujik n’a pas bien compris ce qui s’était passé alors. Seulement il a revu les pistolets dont l’Allemand l’avait menacé lui-même, puis il s’est aperçu que le maître Nicolas Arsoff était devenu tout tremblant et se courbait sous le regard de ces deux étrangers.

 

– Et comment as-tu su tout cela ? demanda M. de Morlux.

 

– D’une manière bien simple, répondit Hermann. Le moujik avait acheté de l’eau-de-vie de pomme de terre, et comme il a l’ivresse communicative et que je l’ai surpris buvant, il m’a dit :

 

« – C’est le seigneur allemand qui paie tout cela.

 

« L’Allemand lui avait, en effet, donné les dix roubles promis. Je l’ai questionné, il m’a répondu.

 

Hermann fut interrompu par une espèce de grognement qui n’avait rien d’humain en apparence. Cependant ce grognement partait d’une poitrine d’homme, comme purent s’en apercevoir M. de Morlux et son ancien valet de chambre. C’était Nicolas Arsoff qui passait du sommeil bestial à un autre sommeil, celui du rêve.

 

– Chut ! fit M. de Morlux, écoutons…

 

Nicolas balbutiait des mots sans suite et s’agitait dans son grand fauteuil de cuir. Un nom vint à ses lèvres.

 

– Vanda !

 

Puis de ce corps abruti, de cette bouche hébétée, de cette poitrine rendue sourde par l’usage immodéré des boissons fermentées, s’échappèrent successivement des expressions de colère et de supplication. Nicolas parlait en russe, et M. de Morlux ne comprenait pas cette langue.

 

– Que dit-il ? demanda le vicomte en se penchant vers Hermann.

 

Hermann traduisit :

 

– C’est vrai, disait Nicolas, vous êtes la femme de mon ancien maître, et je suis son esclave…

 

– Oh ! oh ! interrompit M. de Morlux, serait-ce de l’Allemand qu’il voudrait parler ?

 

L’ivrogne continua son étrange monologue :

 

– Esclave !… pour elle, je suis un esclave !… mais le baron est mort, il est mort ruiné… et je suis riche, moi… riche de tout ce que j’ai volé au comte Potenieff. Et puis on m’a affranchi… et je ne suis plus un serf… et si elle voulait m’aimer…

 

Le poêle rouge projetait ses reflets sur le visage tourmenté de l’intendant. M. de Morlux le vit grimacer un horrible sourire. Puis il continua, rêvant toujours :

 

– Et si je tuais cet homme qui l’accompagne !… cet homme qui me parle en maître… sous l’œil de qui je me sens frissonner… Comment s’appelle-t-il, cet homme ?… Ah ! ah ! ah !

 

Nicolas se tut et entra dans son sommeil léthargique.

 

– Il est évident, dit M. de Morlux, que c’est de l’étrangère qu’il veut parler…

 

– Et, dit Hermann, il y a du vrai dans cela.

 

– Comment ?

 

– Je sais plus de choses encore que le moujik ne m’en a dit.

 

– Que sais-tu ?

 

– Quand nous sommes en présence, Nicolas fait à cette femme une cour qui n’est rien moins que respectueuse.

 

– Eh bien ?

 

– Mais quand il est seul avec elle, il lui parle avec une soumission et une servilité sans pareilles.

 

– Es-tu sûr de cela ?

 

– Je les ai surpris hier, après le déjeuner, et je vous assure que Nicolas avait bien l’attitude d’un esclave devant cette femme.

 

– Mais… cet homme… qui l’accompagne… et passe ses journées à courir les bois… quel est-il ?

 

– Monsieur le vicomte, dit Hermann, vous m’avez prouvé, en vous souvenant de moi, que vous faisiez quelque cas de ma perspicacité et de mes talents.

 

– Sans doute, dit le vicomte.

 

– J’ai voulu justifier votre opinion. J’ai observé, sans vous faire part de mes observations tout d’abord.

 

– Eh bien, qu’en résulte-t-il ?

 

– Que ces gens-là, l’homme à la figure niaise, la femme qui, vis-à-vis de nous, a les manières d’une petite bourgeoise allemande, sont ici dans un but opposé au nôtre.

 

– En vérité !

 

– Vous venez pour y perdre Madeleine.

 

À ce nom, M. de Morlux tressaillit.

 

– Ils viennent pour la protéger, acheva Hermann ; qui sait si ce ne sont pas des amis de M. Yvan Potenieff, dont elle a été si brusquement séparée ?

 

M. de Morlux ne répondit pas. Il se souvenait qu’on avait pareillement voulu sauver Antoinette. Hermann reprit :

 

– Ensuite, vous croyez peut-être que les cheveux et la barbe de l’Allemand sont d’un blond naturel ?

 

– Mais, sans doute.

 

– Vous vous trompez encore, mon maître ; les cheveux et la barbe sont postiches.

 

– En es-tu sûr ? s’écria M. de Morlux.

 

Et involontairement il songea à cet homme, dont Timoléon avait eu si grand-peur et qu’il croyait voir à la fois dans le médecin mulâtre et le major russe Avatar. L’ivrogne se trémoussa de nouveau dans son fauteuil.

 

– Écoutons encore, murmura Hermann.

 

En effet, Nicolas Arsoff entrouvrit les lèvres et murmura :

 

– Je ne suis plus, après tout, l’esclave du baron Sherkoff… ou le vôtre… et vous êtes ici en mon pouvoir… car je suis puissant aujourd’hui, aussi puissant qu’un vrai boyard… Aucune femme ne me résiste… Je fais donner le fouet à quiconque discute mes volontés… Je suis Nicolas Arsoff le terrible, comme on m’appelle… Et s’il me plaisait de faire lier cet homme et de l’envoyer en Sibérie, je le pourrais… Cet homme qu’elle aime… cet homme qui m’appelle esclave… Oh ! si je n’avais pas peur !…

 

Le visage de Nicolas Arsoff exprimait en effet une terreur superstitieuse.

 

Il se tut un moment, étreint par le sommeil de plomb qui l’accablait ; mais le rêve reprit son empire.

 

– Il me fait trembler rien qu’en me regardant, cet homme, continua Nicolas Arsoff. Il m’appelle esclave et je souris. S’il avait un fouet, je tendrais l’épaule… C’est pour lui obéir que je trompe les deux Français.

 

– Voilà un renseignement précieux à recueillir, murmura M. de Morlux.

 

– Voyez-vous ? fit Hermann ; m’étais-je trompé ?

 

Le dormeur continua :

 

– Mais comment se nomme-t-il donc, cet homme que la baronne Sherkoff appelle maître ?

 

– Autre renseignement, se dit le vicomte.

 

Et il se pencha sur Nicolas Arsoff pour mieux saisir au passage les paroles qui s’échappaient de ses lèvres.

 

– Un drôle de nom pourtant, murmura le dormeur… un nom comme je n’en ai jamais entendu… Ah ! Ah !

 

Il fit un soubresaut dans son fauteuil et dit encore :

 

– Je me souviens !

 

Hermann regarda son ancien maître. M. de Morlux était pâle et ses cheveux blancs semblaient se hérisser.

 

– Oui, oui, dit Nicolas, je me souviens… C’est bien cela !… Il s’appelle Rocambole !

 

Soudain, M. de Morlux fit un pas en arrière, étouffant un cri d’étonnement et presque de terreur.

 

– Rocambole ! répéta-t-il, Rocambole ! Mais c’est donc un démon, cet homme ?…

 

Et, comme Timoléon, quinze jours auparavant, M. de Morlux eut peur.

 

XVIII

En Russie, le service de la poste aux chevaux est mieux organisé que celui de la poste aux lettres. Les neiges, qui n’interrompent que rarement le premier, sont quelquefois un sérieux obstacle au second. Le château de Lifrou n’avait pas de service postal régulier avec Studianka. Seulement, quand une lettre arrivait dans le bureau de cette petite ville ou dans celui de Peterhoff, à l’adresse de maître Nicolas Arsoff ou de quelqu’un de ses paysans, le directeur envoyait un moujik dans un traîneau, et le moujik apportait le message. Or, en quittant Paris, M. de Morlux avait recommandé à ses gens de lui expédier ses lettres à Varsovie, poste restante. Arrivé à Varsovie, il avait, sur le conseil de son valet de chambre Hermann, recommandé qu’on lui adressât tout ce qui arrivait pour lui au château de Lifrou, district de Studianka, en Russie.

 

Après sa conversation avec Hermann et les révélations que l’ivrogne Arsoff avaient faites dans son sommeil, on le devine, le vicomte avait passé une assez mauvaise nuit. Il était sous le même toit que Rocambole, et Rocambole n’était pas homme à être venu si loin pour faire un simple voyage d’agrément. Jusqu’au jour, M. de Morlux avait médité, la main sur ses pistolets, qu’il avait glissés sous son traversin. Mais le jour était venu avec un gai rayon de soleil, et M. de Morlux, le visage collé aux vitres de sa fenêtre, avait attendu avec impatience le moment où il apercevrait son ennemi. L’Allemand, c’est-à-dire Rocambole, était resté, comme nous l’avons déjà dit, chez Madeleine, auprès de laquelle Vanda avait passé la nuit. Puis il était sorti avec Vanda et l’avait emmenée sur la chaussée de l’étang pour causer plus librement en plein air. M. de Morlux l’avait donc vu partir, son fusil sur l’épaule, et il s’était dit :

 

– Je vais avoir quelques heures devant moi pour réfléchir.

 

Or, tandis que Rocambole et Vanda s’éloignaient, un traîneau entra bruyamment dans la cour de Lifrou. C’était la poste, c’est-à-dire un moujik, qui arrivait porteur de deux lettres. L’une était réexpédiée du bureau de Varsovie au château de Lifrou, à l’adresse de M. le vicomte Karle de Morlux. L’autre était pour Nicolas Arsoff. Un valet se chargea d’apporter la sienne à M. de Morlux. Ce dernier, avant de briser le cachet, se prit à examiner les différents timbres qui couvraient l’enveloppe. La lettre paraissait partir de Liverpool, avoir été expédiée à Paris d’abord, puis en Allemagne. Elle avait une dizaine de jours de date. M. de Morlux reconnut l’écriture de la suscription. C’était celle de Timoléon.

 

– Ah ! pensa-t-il, le drôle réclame sans doute ses cinquante mille francs.

 

Et il ouvrit la lettre sans trop de précipitation, croyant en deviner le contenu. La lettre commençait ainsi :

 

« Monsieur le vicomte,

 

« Il est probable que nous ne nous reverrons jamais, car je m’embarque dans une heure pour l’Amérique.

 

« Un de nos anciens agents, honnête, par extraordinaire, s’est présenté chez vous, a été renvoyé chez le baron votre frère, a touché les cinquante mille francs convenus entre nous, et me les a expédiés.

 

« Cette somme, et quelques économies que j’emporte, va me permettre de vivre dans le Nouveau Monde, à l’abri des persécutions de Rocambole.

 

« Car nous avons été battus, monsieur le vicomte, n’en doutez pas.

 

À ces derniers mots, M. de Morlux laissa échapper une exclamation de surprise. Puis il continua à lire :

 

« Je ne suis pas sûr de ce que j’avance, mais la conviction remplace la preuve, et je suis convaincu.

 

« J’ai assisté à l’enterrement d’Antoinette, je l’ai vue inanimée et froide dans sa bière, mais je crois cependant qu’elle n’est pas morte.

 

L’émotion qu’éprouva alors M. de Morlux fut si forte que la lettre lui échappa des mains. Cependant, il se remit et poursuivit sa lecture :

 

« Durant les deux jours qui ont suivi le drame de Saint-Lazare, j’ai été l’esclave de Rocambole. La vie de ma fille en dépendait. J’ai dû faire réclamer, par son ordre, le corps d’Antoinette et acheter un terrain pour elle. Ce n’est que dans la nuit qui a suivi les funérailles que ma fille m’a été rendue.

 

« Mais je ne pouvais vous prévenir avant d’avoir quitté la France, comme vous allez voir. Ce gueux de Rocambole, pour se débarrasser à tout jamais de moi, a provoqué une descente de police dans mon domicile de la rue des Prêtres, et on y a trouvé votre portefeuille vide. C’est donc moi qui suis le voleur. Je vais donc me mettre à l’abri à l’étranger. Mais, avant de partir, je me venge de Rocambole en vous mettant sur vos gardes.

 

« Antoinette, plongée en léthargie, a été ensevelie toute vivante. Elle a dû être déterrée quelques heures plus tard ; j’en suis certain. Quant à votre neveu Agénor, il est à Paris, en relations avec Rocambole. Enfin, le jour où nous avons fait cerner la maison du Chemin-des-Dames, nous avons été joués comme des enfants. Rocambole s’est échappé par un tunnel creusé sous la chaussée de la rue et aboutissant au cimetière Montmartre.

 

« Un dernier mot, monsieur le vicomte. Rocambole a pour complice et pour compagne une aventurière du nom de Vanda, autrefois baronne de Sherkoff. Cette femme, excessivement dangereuse, née à Vilna, a été longtemps l’objet des recherches de la police russe, qui la soupçonne d’avoir entretenu des relations avec l’insurrection polonaise. Peut-être pourrez-vous vous en débarrasser en vous adressant à l’ambassade moscovite. Tous les renseignements que je vous donne là, et dont vous ferez certainement votre profit, valent bien, j’ose le croire, les cinquante mille francs que j’ai touchés, et que je n’ai pas gagnés, puisque Antoinette n’est pas morte. Sur ce, monsieur le vicomte, j’ai l’honneur de me dire votre très obéissant

 

« TIMOLÉON. »

 

M. de Morlux demeura un moment comme foudroyé par cette lettre. Mais c’était un homme de haute et sauvage énergie que le vicomte Karle, et il redressa bientôt la tête.

 

– Eh bien, murmura-t-il, à nous deux, Rocambole.

 

 

La lettre reçue par Nicolas Arsoff était de nature bien différente. C’était le gouverneur militaire de Studianka qui écrivait au digne intendant et disait :

 

« Nicolas Arsoff,

 

« Il vous est enjoint d’envoyer, sous trois jours, le contingent d’hommes fournis annuellement par les propriétaires à l’armée. Votre contingent, à vous, est de trois hommes.

 

« Vous aurez soin que ces trois hommes arrivent à Studianka sous bonne escorte. Je vous salue.

 

« P…

 

« Gouverneur militaire. »

 

Nicolas Arsoff était parfaitement dégrisé quand il avait reçu cette lettre. On la lui avait apportée dans la chambre de Madeleine. Mais, comme un quart d’heure après, Vanda revint, l’intendant recouvra sa liberté, sortit et descendit se chauffer au poêle de la grande salle. M. de Morlux, redevenu calme, impassible, s’y trouvait et fumait un cigare.

 

– Vous avez l’air soucieux, mon maître, dit-il à Nicolas.

 

– Il y a de quoi, répondit Nicolas avec humeur.

 

– Que vous arrive-t-il donc ?

 

– C’est le gouvernement qui me demande trois soldats.

 

– Ah !

 

– Je compte bien me débarrasser en sa faveur de ce drôle nommé Alexis que j’ai fait fouetter, il y a deux jours. Ensuite, je trouverai peut-être quelque ivrogne qui, tout compte fait, est une charge pour nous et qu’il vaut mieux donner au czar. Mais il me faut un troisième soldat…

 

M. de Morlux tressaillit.

 

– Voulez-vous un bon conseil ? dit-il.

 

– Oui, fit Nicolas.

 

– Aimez-vous toujours cette jeune Allemande ?

 

Nicolas pâlit :

 

– Pourquoi me demandez-vous cela ? fit-il avec une émotion subite.

 

– Parce que, dit froidement M. de Morlux, ce serait une belle occasion de vous débarrasser de son mari.

 

– Oh ! fit Nicolas, dont la figure bestiale prit une soudaine expression de férocité.

 

Et tous deux se regardèrent alors comme deux démons prêts à signer un pacte infâme et terrible.

 

XIX

Il y eut, après ces paroles de M. de Morlux, un moment de silence entre Nicolas Arsoff et lui. L’intendant dit enfin :

 

– Mon cher monsieur, vous voulez me tenter ?…

 

Il n’était point dépourvu d’une certaine astuce, et il se défiait.

 

– Je ne cherche à tenter que ceux qui sont susceptibles de céder à la tentation, répondit froidement M. de Morlux. Tu rêves un peu haut, mon maître, ajouta-t-il d’un ton moqueur.

 

– Que voulez-vous dire ? fit Nicolas.

 

– Je veux dire que, lorsque tu dors, ton cœur monte facilement jusqu’à tes lèvres et qu’il t’échappe bien des révélations dans ton sommeil.

 

Nicolas devint inquiet.

 

– J’ai donc rêvé devant vous ? dit-il.

 

– Oui.

 

– Et j’ai dit ?… fit-il avec anxiété.

 

– Que tu aimais la femme blonde.

 

Nicolas eut un gros rire.

 

– Ce n’est pas un mystère, murmura-t-il.

 

– Pardon, c’en est un ; car tu l’aimes et la crains, car tu lui obéis comme un esclave…

 

– Vous savez cela ?

 

– Tu la crains, poursuivit M. de Morlux, parce que c’est la femme de ton ancien maître, qu’elle appartient à l’aristocratie russe… et que tu redoutes sa colère…

 

– Taisez-vous ! taisez-vous ! murmura Nicolas avec terreur.

 

– Tu la crains encore, parce que tu redoutes l’homme qui l’accompagne.

 

– C’est vrai, fit naïvement l’intendant ; il me fait peur…

 

– Raison de plus pour le faire enrôler dans l’armée du czar.

 

Mais le calme de M. de Morlux ne rassurait point l’intendant Nicolas Arsoff.

 

– Les commissaires envoyés par le gouvernement, dit-il, ne s’y tromperont pas…

 

– Tu crois ?

 

– Et jamais, continua l’intendant, ils ne voudront prendre pour un paysan de mon domaine cet étranger qui leur dira son nom…

 

– Tu te trompes.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que, au lieu de dire son nom, cet homme a intérêt à le cacher.

 

– Ah !

 

– Et il préférera encore être enrôlé comme soldat que laisser constater son identité.

 

– Est-ce bien vrai, cela ? fit Nicolas Arsoff avec une certaine défiance.

 

– C’est vrai.

 

M. de Morlux s’avançait beaucoup peut-être en parlant ainsi, car il était évident que Rocambole ne s’était pas mis en route sans papiers bien en règle, sous un nom quelconque.

 

Mais l’essentiel pour lui était d’entraîner Nicolas et de lui faire partager ses vues. Aussi, lui dit-il encore :

 

– Il te paraît étonnant que cet homme, qui accompagne une femme de la haute aristocratie russe, ait quelque chose à craindre ?

 

– Dame ! fit naïvement Nicolas Arsoff.

 

– Tiens ! lis… c’est une lettre de France que j’ai reçue ce matin.

 

En Russie, le noble d’une certaine éducation ne parle que le français. Par suite, son intendant doit savoir lire et écrire cette langue. Sous ce rapport, Nicolas ne laissait rien à désirer. M. de Morlux suivait, sous ses yeux, le passage de la lettre de Timoléon relatif à Vanda. Timoléon, on s’en souvient, prétendait dans cette lettre que Vanda était accusée de relations avec l’insurrection polonaise. Or, Nicolas Arsoff savait ce que pouvait peser, à un moment donné, une pareille accusation.

 

– S’il en est ainsi, dit-il avec un éclair de joie féroce dans ses petits yeux méchants, elle est à moi !…

 

– Si tu te débarrasses de l’autre, ricana M. de Morlux.

 

– Puisque vous dites qu’il aimera mieux se laisser massacrer que de dire qui il est.

 

– Sans doute, mais…

 

L’attitude de M. de Morlux indiquait une certaine hésitation.

 

– Eh bien ? dit l’intendant.

 

– Tu aimes Vanda, reprit le vicomte.

 

La physionomie bête et stupide de Nicolas exprima une convoitise ardente et bestiale.

 

– Oh ! fit-il.

 

– Eh bien ! moi, j’aime la jeune fille malade.

 

– À votre aise, dit Nicolas avec un rire ignoble.

 

– Si tu me sers je te servirai, poursuivit M. de Morlux.

 

– C’est dit, répliqua l’intendant.

 

– Ensuite, reprit M. de Morlux, il ne faut pas t’imaginer que tu t’empareras sans danger d’un gaillard comme cet homme.

 

La terreur que Rocambole avait su inspirer à Nicolas reprit ce dernier :

 

– J’ai des pistolets, dit-il.

 

– Et il se défendra comme un lion, ajouta M. de Morlux. Sans compter que s’il soupçonnait une seconde le projet que nous avons, il le déjouerait avec autant de facilité qu’un enfant détruit un château de cartes en soufflant dessus.

 

Nicolas devint pensif.

 

– Je sais bien un moyen, dit-il, de le paralyser complètement, au moins pendant quelques heures.

 

– Quel moyen ? demanda M. de Morlux avec curiosité.

 

– Écoutez, dit Nicolas. Quand nous voulons nous rendre maîtres d’un paysan révolté, et que nous prévoyons une vigoureuse résistance de sa part, nous mettons tout en œuvre pour glisser dans sa maison une personne qui le trahisse.

 

– Je ne comprends pas bien, fit M. de Morlux.

 

– Cette personne, poursuivit Nicolas, mêle alors aux aliments de cet homme une drogue que certainement vous connaissez, et qu’on appelle de l’opium.

 

M. de Morlux sourit.

 

– Avec un homme comme Rocambole, dit-il, j’ai peur que ce ne soit un jeu d’enfant.

 

– L’opium maîtrise tout le monde, répondit Nicolas ; il jette l’homme dans une sorte de stupeur et d’abrutissement qui, selon la dose absorbée, dure plusieurs jours.

 

– Oui, oui, dit M. de Morlux, je sais cela. Mais le difficile est de lui faire avaler de l’opium. Il n’est pas homme à boire et à manger sans se défier.

 

– Pour boire et manger, vous avez raison, dit Nicolas : mais fumer… M. de Morlux tressaillit.

 

– Vous savez que chaque soir, après dîner, il ouvre son sac de voyage et en tire une demi-douzaine de cigares.

 

– Oui. Et il les fume ?

 

– Pas tous, quelquefois… Voyez !

 

Il y avait sur une table, dans la grande salle du poêle, une coupe en jade blanc que Nicolas désigna. Dans cette coupe étaient encore deux de ces cigares sans pareils, quoi qu’on en dise, que la régie française vend sous le nom de londrès, et qui sont à tous les autres produits de La Havane ce qu’est le vin de Bordeaux à tous les vins d’Espagne ou de Sicile.

 

– Attendez-moi, dit Nicolas, vous allez voir.

 

L’intendant sortit de la salle et monta dans ce qu’il appelait son cabinet. Une vaste pièce encombrée de sacs de grains, de fusils, de poires à poudre, d’instruments de pêche et de jardinage, et de quelques meubles boiteux parmi lesquels figurait une sorte de bahut dans lequel l’intendant serrait ses papiers et son argent. Il ouvrit un des tiroirs de ce meuble et y prit un morceau d’opium de la grosseur d’une tête d’épingle, qu’il se mit à pétrir dans ses doigts et allonger comme une aiguille. Puis il rejoignit M. de Morlux. Celui-ci ferma la porte alors et se tint tout auprès, de façon à pouvoir prévenir l’intendant en temps utile, si Vanda venait à descendre.

 

– Voyez-vous, dit Nicolas, en prenant un des cigares dans la coupe de jade, si j’introduisais cela dans le bout de cigare qui doit brûler, à la troisième bouffée on s’en apercevrait incontestablement.

 

En même temps, il prit une épingle et souleva délicatement une des feuilles du cigare.

 

– C’est par le bout opposé qu’il faut introduire le narcotique, reprit-il ; de telle façon que la fumée s’en imprègne en passant, mais que cependant il ne brûle point.

 

« L’ivresse qui se communique ainsi est dix fois plus terrible que celle qu’on obtiendrait en fumant tranquillement un morceau d’opium dans une pipe.

 

– Ah ! fit M. de Morlux étonné.

 

– C’est l’histoire d’un verre d’absinthe, qui, étendu d’eau, grise bien davantage, ajouta Nicolas Arsoff.

 

Cette observation arracha un sourire à M. de Morlux.

 

– Voilà un ivrogne, pensa-t-il, qui est cependant d’une certaine force sur la théorie des boissons.

 

Nicolas Arsoff avait si bien allongé le morceau d’opium, qu’il n’avait plus que l’épaisseur d’un fil ; et il le glissa sous la première feuille du cigare avec une si merveilleuse adresse que l’œil le plus exercé, examinant ensuite le cigare, n’aurait pu constater aucune altération dans sa forme et dans sa pureté.

 

– S’il fume celui-là, dit alors l’intendant, nous pourrons sans danger l’envoyer au gouverneur militaire de Studianka.

 

XX

Nous avons laissé Rocambole causant avec Vanda sur la chaussée de l’étang et lui disant ces derniers mots :

 

– Non, il ne faut pas que cet homme soit puni ici. C’est à Paris que je lui réserve le juste châtiment de ses crimes.

 

Vanda s’en allait à petits pas vers le château, tandis que Rocambole s’éloignait. Tout à coup, celui-ci s’arrêta et se retourna. Vanda s’était arrêtée aussi. Ils n’étaient guère qu’à cent pas l’un de l’autre, et Rocambole lui fit un signe. Vanda comprit qu’il avait encore quelque chose à lui dire. Elle revint donc sur ses pas. Rocambole s’assit sur un tronc d’arbre, posa son fusil auprès de lui et dit à la jeune femme :

 

– Cela t’étonne, n’est-ce pas, dit-il, que lorsqu’il me serait si facile de me débarrasser de M. de Morlux d’un coup de carabine ou d’un coup de poignard, je ne le fasse point ?

 

– En effet.

 

– Si je le tuais, pourtant, qui nous rendrait la fortune de Madeleine et d’Antoinette ?

 

– C’est juste ; mais alors, dit Vanda, que sommes-nous venus faire ici ?

 

– Nous sommes venus sauver Madeleine.

 

La belle Russe regarda Rocambole d’un air interrogateur.

 

– Mon ami, dit-elle, il est une chose que je ne comprends pas très bien.

 

– Parle.

 

– Comment arracherons-nous Madeleine à cet homme sans le frapper ?

 

– Écoute… Penses-tu que la jeune fille puisse supporter un nouveau voyage dès demain ?

 

– Elle est bien faible, répondit Vanda, mais il y a en elle une telle énergie que j’ose croire qu’elle nous suivrait si elle pensait être exposée à de nouveaux dangers.

 

– Jusqu’à ce jour, reprit Rocambole, elle ne sait pas qui nous sommes ?

 

– Non, elle croit que le hasard seul nous a amenés ici.

 

– Eh bien ! il est temps de parler.

 

– Mais nous croira-t-elle ?

 

– Oui, en lui parlant de Milon et en lui montrant la lettre d’Antoinette, sa sœur.

 

– Quand ?

 

– Aujourd’hui même, car il faut lui annoncer que nous partons dans la nuit.

 

– C’est bien, dit Vanda ; mais j’ai encore une objection à faire.

 

– Laquelle ?

 

– Chaque soir, cette brute de Nicolas Arsoff est ivre.

 

– Je le sais.

 

– Et une fois ivre, c’est un être dont il ne faut rien espérer. Or, M. de Morlux ne doit dormir que d’un œil…

 

– Toutes mes précautions sont prises.

 

– Ah !

 

– Crois-tu donc, fit Rocambole, avec un sourire, que je m’en vais le matin, depuis deux jours, pour ne rentrer que le soir à la seule fin de tuer des martres zibelines et de me faire une pelisse de renard bleu ?

 

– Je ne le pense pas, murmura Vanda avec un sourire.

 

– Tu te souviens du paysan fouetté à Studianka ?

 

– Oui. Est-ce que tu l’as revu ?

 

– J’avais besoin d’un homme qui exécrât Nicolas Arsoff et n’eût pas de plus ardent désir que celui de fuir les domaines du comte Potenieff ; je l’ai trouvé en lui.

 

– Quel rôle jouera-t-il donc ?

 

– Avec l’or que je lui ai donné, il s’est procuré un traîneau et des chevaux. Cette nuit, un peu après que tout le monde sera couché au château, il se trouvera avec sa femme, car il a épousé Catherine hier devant le pope du village, il se trouvera, dis-je, au bout de cette clairière et nous attendra.

 

– Mais comment sortirons-nous du château ? Car, ajouta Vanda, tu le sais, on lâche chaque soir, dans la cour, deux grands molosses qui feraient, si l’on tentait de sortir, un bruit d’enfer.

 

– J’ai prévu cela. Aussi, n’est-ce point par la cour que nous sortirons.

 

– Par où donc ?

 

– Par la fenêtre de Madeleine, qui donne sur la façade opposée à la cour, et par conséquent aux croisées de M. de Morlux.

 

– Maître, dit Vanda avec admiration, tu prévois tout.

 

– Allons, ajouta Rocambole, rentre au château et fais-toi reconnaître de Madeleine et soyons prêts à partir cette nuit.

 

Et il quitta Vanda, son fusil sur l’épaule et sifflotant un air de chasse. Au-delà de l’étang se trouvait une bande de forêt de quelques centaines de mètres de profondeur. Au-delà de la forêt, une plaine au milieu de laquelle se dressait un des villages faisant partie du domaine du comte Potenieff. Ce fut vers cette misérable agglomération de cahutes que se dirigea Rocambole. La maison d’Alexis était la première du village. Le paysan et sa jeune femme étaient sur le seuil de leur porte. À la vue de Rocambole, leur visage, mélancolique, exprima la joie la plus complète. On devinait que cet homme étrange avait déjà exercé sur eux ce mystérieux pouvoir de fascination dont il était doué. Il leur avait donné de l’or, à eux misérables ; il leur avait parlé de liberté, à eux qui étaient esclaves ! Enfin, il leur avait promis de les protéger contre Nicolas Arsoff, dont ils redoutaient la vengeance ; et il avait tenu parole sur ce dernier point, car depuis trois jours, le farouche intendant paraissait les avoir oubliés, et ils avaient pu se marier la veille sans rencontrer d’obstacles.

 

– Ah ! lui dit Catherine, la belle et hardie paysanne qui avait osé braver l’amour du tyran, nous avons passé une horrible nuit, seigneur.

 

– Et pourquoi, mes enfants ? demanda Rocambole en entrant dans la hutte, et après avoir posé son fusil dans un coin, en venant s’asseoir auprès du poêle.

 

– Moi, dit Alexis, je n’avais pas peur, car j’étais résolu à tuer le misérable, s’il s’était présenté.

 

– Vous avez eu tort, Catherine, dit Rocambole, de douter de moi. L’heure de la liberté approche.

 

– Je suis prêt à partir, dit Alexis.

 

– Tu as le traîneau ?

 

– Et les chevaux, Excellence. Quand partons-nous ?

 

– Cette nuit.

 

– Et vous nous emmènerez en France ? demanda Catherine avec joie.

 

– Oui, mon enfant.

 

Catherine et Alexis se mirent à genoux devant Rocambole et lui baisèrent les mains. Puis il leur donna ses dernières instructions. Tous deux devaient être avec le traîneau derrière le château à minuit. Contre l’usage russe, les chevaux n’auraient pas de clochettes. Enfin, Rocambole glissa dans sa carnassière une longue corde à nœuds, d’une extrême solidité, qui devait permettre aux trois fugitifs de descendre par la fenêtre de Madeleine. Puis il sortit.

 

– Il fera une belle nuit pour notre voyage, dit Alexis en le reconduisant vers la porte de la chaumière.

 

Et il montrait le ciel du doigt. Quelques nuages blancs montaient à l’horizon et obscurcissaient les rayons du soleil.

 

– Tenez, ajouta le paysan, la nuit sera noire ; ce soir, il n’y aura ni lune ni étoiles ; et il ne fait pas assez froid pour que les loups nous tracassent.

 

Rocambole s’en alla, chassa comme de coutume et rentra à Lifrou un peu avant la nuit. M. de Morlux, Hermann et Nicolas Arsoff se chauffaient auprès du poêle. Le faux Allemand avait repris sa physionomie insignifiante et candide qui avait si bien abusé le vicomte. Il échangea quelques mots avec ces trois personnes, parla de la foire de Moscou, qui approchait, et de son projet de quitter le château sous deux jours ; puis il se mit à table, comme de coutume, avec l’intendant et Vanda, qui avait un moment quitté la jeune malade. Le vicomte Karle de Morlux se montra d’une gaieté toute française. Nicolas Arsoff but comme à l’ordinaire ; et Rocambole ne put soupçonner que sa boisson était abondamment coupée d’eau. Enfin, le souper terminé, M. de Morlux tira un cigare de son étui et l’offrit au faux Allemand. Mais celui-ci refusa :

 

– Excusez-moi, reprit-il, je préfère les cigares de France que j’ai apportés avec moi.

 

Et il s’approcha de la coupe de jade vert. En ce moment, Vanda se glissa auprès de lui.

 

– Eh bien ? demanda Rocambole.

 

– Elle sait tout.

 

– Elle partira ?

 

– Quand nous voudrons.

 

– C’est bien.

 

– Est-ce toujours pour cette nuit ?

 

– Oui.

 

– Mais comment descendrons-nous par la fenêtre ?

 

– Au moyen d’une corde à nœuds, qui est dans ma carnassière. Remonte de bonne heure, moi je reste ici le dernier. J’attends que Morlux soit couché et que l’intendant soit ivre.

 

En même temps, Rocambole mit la main dans la coupe, y prit un de ses cigares, le porta à ses lèvres et l’alluma avec le papier enflammé que lui tendit Nicolas Arsoff.

 

XXI

Quelques heures auparavant, Vanda, obéissant aux ordres de Rocambole, était restée dans la chambre de Madeleine. La jeune fille était plus calme ; ses crises nerveuses avaient disparu, et les folles terreurs auxquelles elle avait été en proie s’étaient peu à peu dissipées. Mais restait la douleur profonde ; cette douleur qui veillait muette sur son âme blessée. Madeleine aimait Yvan, et elle en était séparée pour toujours…

 

Pour elle, jusqu’à cette heure, Vanda n’était autre chose qu’une amie de hasard, une étrangère qui, émue de compassion, s’était intéressée à elle et lui avait prodigué ses soins. Jusque-là, Madeleine ne lui avait parlé ni de sa sœur, ni de sa triste situation, et Vanda s’était tenue sur la réserve. Aussi, la jeune fille fut-elle stupéfaite lorsque Vanda, revenant s’asseoir à son chevet, après avoir poussé le verrou de la porte, lui dit :

 

– Mademoiselle, savez-vous que j’ai fait six cents lieues tout exprès pour vous ?

 

– Pourquoi ? exclama la jeune fille.

 

– Oui, répéta Vanda, pour vous sauver…

 

– Me sauver ?

 

– D’un danger plus terrible que tous ceux que vous avez courus jusqu’à présent.

 

Madeleine regardait Vanda avec un étonnement qui allait grandissant.

 

– Mais qui donc êtes-vous ? lui dit-elle enfin.

 

– Je suis une amie de votre sœur Antoinette, répondit Vanda. Madeleine jeta un cri.

 

– Antoinette ! dit-elle, vous connaissez Antoinette ?

 

– C’est elle qui m’envoie.

 

Et Vanda entrouvrit son corsage et tira de son sein une lettre qu’elle tendit à Madeleine. Celle-ci examina le pli d’un œil avide. La suscription portait :

 

« Pour ma sœur.

 

C’était bien l’écriture d’Antoinette. Madeleine l’ouvrit précipitamment et lut :

 

« Ma bonne Madeleine,

 

« Cette lettre va à ta rencontre. Où te trouvera-t-elle ? Je ne sais. Mais écoute bien mes paroles. Ceux qui te la remettront sont nos meilleurs amis, et tu peux faire aveuglément tout ce qu’ils te demanderont.

 

« Écoute encore : j’ai retrouvé Milon. Tu sais ? notre bon vieux Milon.

 

« Je sais le nom de notre mère. Notre mère a laissé une grande fortune. Cette fortune nous a été volée, et les voleurs ont essayé de m’empoisonner, et ils veulent t’assassiner.

 

« Un homme, le vicomte de Morlux, a quitté Paris il y a quelques heures. Cet homme, c’est le meurtrier de notre mère ; c’est celui qui a voulu m’empoisonner ; c’est celui qui veut te tuer… »

 

La lettre échappa aux mains de Madeleine.

 

– Mon Dieu ! fais-je un rêve ?

 

– Non, vous ne rêvez pas, dit Vanda. C’est bien la réalité. Cet homme qui vous a sauvée des loups a juré votre mort.

 

– Ciel ! exclama la jeune fille, dont le regard redevint tout à coup égaré.

 

– Mais nous sommes arrivés à temps pour vous sauver, nous, dit Vanda.

 

Madeleine la regarda encore.

 

– Que peut une femme contre un homme ? dit-elle.

 

– Vous oubliez celui qui est avec moi.

 

Et elle prononça ce mot avec un certain orgueil. Mais, outre que Madeleine n’avait jamais entendu parler de Rocambole et ignorait la mystérieuse puissance de cet homme, le faux Allemand s’était fait une figure si niaise, il avait si bien, pour tromper la défiance de M. de Morlux, pris l’attitude d’un homme sans initiative et sans énergie, que Madeleine ne put s’empêcher de regarder Vanda, d’un air de doute :

 

– Ah ! oui, dit-elle, votre mari…

 

Vanda se prit à sourire.

 

– Vous ne le connaissez pas, dit-elle ; vous ne pouvez le connaître…

 

– Ah !

 

– Mais vous le verrez bientôt à l’œuvre. Êtes-vous assez forte pour partir cette nuit ?

 

– Oh ! sur-le-champ, si vous voulez, murmura Madeleine, qui songeait à sa mère empoisonnée. Mais ce monstre nous laissera-t-il partir ?

 

– Toutes nos précautions sont prises, dit Vanda. Il a tout prévu, lui. Et elle prononça ce dernier mot avec un accent qui disait toute sa foi dans le génie de Rocambole. Et comme Madeleine ne paraissait point partager cette conviction :

 

– Cet homme en qui vous ne croyez pas, dit-elle, a sauvé votre sœur du déshonneur et de la mort ; il a fait sortir Milon du bagne ; il a arrêté dans sa course vertigineuse le couteau de la guillotine qui allait détacher une tête.

 

Et Vanda fit à Madeleine un tel portrait de Rocambole, que Madeleine eut foi à son tour.

 

– Ainsi donc, dit-elle, nous partirons ?

 

– Cette nuit.

 

– Et où m’emmènerez-vous ?

 

– En France.

 

Madeleine soupira, et le nom d’Yvan glissa sur ses lèvres.

 

– Je sais votre histoire, dit Vanda. Vous aimez Yvan Potenieff ?

 

– Je l’aime à en mourir… et certainement j’en mourrai, répondit-elle avec son sourire navré.

 

– Non, dit Vanda, vous n’en mourrez pas : car vous épouserez Yvan.

 

Madeleine se dressa vivement sur son lit.

 

– Que dites-vous ? dit-elle.

 

– Vous épouserez Yvan, répéta Vanda avec cet accent de conviction profonde qui avait déjà frappé Madeleine, parce qu’il le veut.

 

– Mais le père d’Yvan m’a chassée !

 

– Oui, dit Vanda, mais il a chassé la pauvre fille sans nom, sans fortune. Vous avez un nom maintenant.

 

– C’est de l’or que veut le père d’Yvan.

 

– Votre sœur ne vous dit-elle pas que votre mère a laissé une grande fortune ?

 

– Mais cette fortune a été volée ?

 

– Oui, par M. de Morlux ; mais il faudra bien qu’il vous la rende. Et comme Vanda parlait ainsi, la sœur d’Antoinette l’écoutait avec une sorte d’extase, et elle lui parlait d’Yvan et lui racontait l’horrible comédie inventée par le comte Potenieff, et que Pierre le moujik lui avait révélée. Ainsi, elle était toujours aimée ; et Yvan résisterait, elle l’espérait du moins, aux obsessions de sa famille qui voulait lui faire épouser la riche héritière. Et elle aurait le temps, elle Madeleine, de dire à Yvan : « Je suis riche, moi aussi ! »

 

La journée s’écoula au milieu de ces confidences. Le soir vint, et lorsque la cloche du souper se fit entendre, Vanda quitta Madeleine et descendit dans la grande salle où nous l’avons vue retrouver Rocambole, M. de Morlux et l’intendant Nicolas Arsoff. On se souvient des quelques mots échangés entre elle et Rocambole, au moment où celui-ci allumait un cigare.

 

Vanda rejoignit Madeleine. Mais, auparavant, elle s’arrêta dans l’immense vestibule où Rocambole avait accroché sa carnassière après un bois de cerf ; et elle s’empara de l’échelle de corde. Les prédictions du paysan Alexis s’étaient réalisées. La nuit était noire. Vanda, après s’être enfermée avec Madeleine, avait fait lever celle-ci et l’avait habillée elle-même. Puis toutes deux, le visage collé aux vitres de la fenêtre, elles avaient interrogé du regard cette vaste plaine de neige au milieu de laquelle devait bientôt apparaître le traîneau libérateur. La soirée s’écoula. Une grande horloge qui était au rez-de-chaussée du château sonna minuit. C’était l’heure indiquée par Rocambole. Tout à coup, Madeleine poussa vivement le bras de Vanda :

 

– Voyez, dit-elle.

 

Et elle lui montrait un point lumineux qui venait de surgir dans le lointain. C’était le fanal du traîneau conduit sans doute par Alexis et sa jeune femme Catherine. Le point lumineux dévorait l’espace ; il approchait, et il vint bientôt s’arrêter derrière un bouquet d’arbres, à cent mètres des murs du château. Rocambole ne remontait pas. Vanda et Madeleine attendirent anxieuses, comme attendait le traîneau. Une heure s’écoula. Le château était devenu silencieux ; et les pas des valets et des paysans qui composaient le nombreux domestique de Nicolas Arsoff s’étaient éteints. Rocambole était toujours dans la grande salle du poêle. Vanda entrouvrit la porte de la chambre. Le corridor était plongé dans l’obscurité. Elle prêta l’oreille… et n’entendit aucun bruit. Alors, inquiète, elle se décida à descendre. Le poêle ne projetait plus qu’une lueur incertaine autour de lui. Cependant, Vanda, qui s’était arrêtée sur le seuil de la grande salle, aperçut auprès du poêle un fauteuil. Et, dans ce fauteuil, Rocambole endormi !… Et l’heure de la fuite était venue, et Rocambole dormait. Vanda eut un froid au cœur et pressentit une terrible catastrophe.

 

XXII

Vanda s’approcha du fauteuil et appela tout bas Rocambole. Mais Rocambole n’ouvrit pas les yeux. Alors elle le secoua fortement et cette fois, il s’éveilla. Mais il ne quitta point son fauteuil et se borna à murmurer :

 

– Est-ce qu’on ne va pas me laisser dormir ?

 

– Mon ami, dit Vanda, tu rêves encore, éveille-toi…

 

– Va-t’en au diable, répondit-il.

 

Cependant il se leva, puis fit deux ou trois pas en chancelant.

 

– Bon, dit-il, Galilée avait raison. Ce n’est pas le soleil, c’est la terre qui tourne. Je la sens tourner sous mes pieds…

 

Et il se mit à rire d’un rire hébété, idiot.

 

– Miséricorde ! murmura Vanda, il est ivre !

 

Rocambole vint se rasseoir ou plutôt se laisser tomber dans le fauteuil. Puis, regardant toujours Vanda de cet œil d’où toute intelligence paraissait désormais bannie :

 

– Qui es-tu donc, toi ? fit-il, tu es belle, ce me semble… oh ! bien belle… mais je ne t’ai jamais vue…

 

Vanda jeta un cri.

 

– Ah ! dit-elle, le malheureux ne me reconnaît pas ! Rocambole riait d’un rire stupide.

 

– Idiots ! idiots, tous ces gens là ! disait-il. Ne prétendent-ils pas que je suis Rocambole… Ah ! ah ! ah ! si vous voulez voir Rocambole, allez au bagne de Toulon… Il y est… c’est le forçat Cent dix-sept.

 

Vanda le saisit par le bras.

 

– Mais malheureux ! s’écria-t-elle, tais-toi !… veux-tu nous perdre ? Rocambole continuait à rire. Elle voulu l’entraîner hors de la salle ; mais il la repoussa en disant :

 

– C’est toi qui as dit que j’étais Rocambole, misérable femme, va-t’en ! va-t’en !

 

Et, sous l’empire de cette folie momentanée, il passa subitement de la gaieté à la colère et voulut frapper Vanda.

 

– Mon ami, disait celle-ci d’une voix suppliante, je t’en prie… reviens à toi…

 

Mais Rocambole continuait :

 

– Je vais vous dire mon histoire, moi, messeigneurs, si vous vouiez la savoir… Je suis le major Avatar… J’ai passé à l’armée française, en Crimée, tandis que mon régiment demeurait fidèle à l’empereur et se faisait hacher sur les remparts de Sébastopol…

 

– Ciel ! murmura Vanda hors d’elle-même, comment faire taire ce fou ?…

 

Ce mot l’exaspéra. Il se leva de nouveau, trébuchant toujours, et se jeta sur elle. Puis il voulut la prendre à la gorge. Mais, soudain, ses bras tendus retombèrent et il recula en disant :

 

– Allons donc ! il ferait beau voir le major Avatar tuer une femme. Et il retomba dans le fauteuil, pleurant comme un enfant.

 

– Mon Dieu ! murmurait Vanda, et le traîneau qui nous attend… et Madeleine qui est prête !…

 

Les exclamations de colère de Rocambole avaient fait quelque bruit, et Vanda, consternée, entendait des pas dans l’escalier. M. de Morlux, en costume de nuit, entra le premier, un flambeau à la main.

 

– Qu’est-ce que tout ce vacarme ? fit-il d’un air qu’il essaya de rendre étonné, mais qui ne trompa point Vanda.

 

Derrière le vicomte Karle apparurent successivement plusieurs serviteurs et l’ancien valet de chambre Hermann. À la vue de tout ce monde, Rocambole essuya ses larmes et se leva pour la troisième fois. Un moment, Vanda espéra que cette ivresse mystérieuse qui l’étreignait allait se dissiper. Mais Rocambole se mit en fureur, et montrant sa compagne à M. de Morlux :

 

– Tenez, dit-il, vous voyez cette femme ?

 

– Mon ami… au nom du ciel !… murmurait Vanda.

 

– C’est elle qui m’a entraîné à ma perte, continua Rocambole ; aussi vrai que je me nomme le major Avatar. C’est par amour pour elle que j’ai passé à l’ennemi… aussi vrai que je suis indigne de porter désormais un uniforme et des épaulettes !

 

Et le malheureux dont l’hallucination prenait des proportions étranges, se dépouilla de sa polonaise et la jeta loin de lui. Puis il arracha la fausse barbe qu’il portait et qui était si merveilleusement appliquée, qu’il avait fallu l’œil investigateur d’Hermann pour voir qu’elle était postiche. M. de Morlux fronça le sourcil et Vanda pâlit. Rocambole se débarrassa de tous ses vêtements l’un après l’autre, jurant et vociférant.

 

Les spectateurs de cette scène étaient muets. Vanda était au supplice. Puis, à l’accès de fureur succéda brusquement une sorte d’atonie, et le malheureux se coucha sur la table, tout de son long, en disant :

 

– On peut me fusiller… je suis prêt… je sens que j’ai mérité la mort.

 

– Il est fou ! dit M. de Morlux.

 

– Non, dit Vanda, qui terrassa le vicomte d’un regard, il est ivre !…

 

En ce moment, un nouveau personnage apparut, et, à sa vue, Vanda fit un pas en arrière. C’était Nicolas Arsoff. Contre son habitude, et pour la première fois peut-être depuis vingt ans, Nicolas n’était pas ivre à pareille heure. Il avait l’œil calme et le visage tranquille. Derrière lui, se tenaient une demi-douzaine de gens portant des uniformes. C’étaient des soldats envoyés par le gouverneur militaire de Studianka pour faire payer le contingent d’hommes. Il ne parut faire aucune attention à Vanda, pâle et frémissante ; et se tournant vers le sous-officier qui commandait les soldats :

 

– Tenez, dit-il, voilà l’homme dont je vous ai parlé.

 

Et il désignait Rocambole. La fausse barbe était à terre. Nicolas Arsoff continua, tandis que Vanda paraissait frappée de stupeur :

 

– Cet homme est un serf né sur nos terres. Il s’appelle Grégoire Noloff, et il s’est échappé tout jeune pour aller vivre en Allemagne et faire tort à son seigneur de sa personne et de son travail, car il n’a jamais payé l’obrok[9].

 

– N’écoutez pas cet homme ! s’écria Vanda. Il ment !…

 

Rocambole, dans un état complet de prostration, regardait les soldats, l’intendant et tous les gens qui l’entouraient, avec ce rire stupide qu’ont les fous.

 

– Oui, misérable, répéta Vanda, qui marcha menaçante vers l’intendant, tu mens !

 

Nicolas haussa les épaules ; et s’adressant toujours au sous-officier :

 

– N’écoutez pas cette femme, c’est la complice de ce misérable.

 

Rocambole semblait paralysé, et un sourire idiot glissait maintenant sur ses lèvres.

 

– Il espère se sauver en jouant la folie, continua l’intendant.

 

Rocambole s’avança et dit aux soldats :

 

– Je comprends… vous venez me chercher… pour me fusiller… j’ai mérité mon sort… j’ai passé à l’ennemi… marchons, je suis prêt !…

 

Et, à demi nu, il vint se placer au milieu d’eux.

 

– Mais, s’écria Vanda éperdue, ne voyez-vous pas qu’il est fou, ce malheureux ?

 

– Qui donc a dit que je suis fou ? répondit Rocambole. Ah ! c’est cette femme… C’est elle qui m’a perdu !… ne l’écoutez pas !…

 

Vanda eut un accès de fureur superbe. Elle leva la main sur Arsoff.

 

– Esclave ! fit-elle, si tu ne déclares à l’instant la vérité, je te foule aux pieds comme un chien.

 

L’intendant pâlit et recula. Vanda était effrayante, et sous sa frêle enveloppe, elle avait, comme on s’en souvient, une telle vigueur musculaire, dans son regard un tel éclair que l’intendant se sentit dominé de nouveau.

 

– À genoux… esclave ! à genoux ! répéta-t-elle, et confesse la vérité. As-tu déjà oublié qui je suis ?

 

L’accent d’autorité avec lequel elle parlait avait ému tout le monde et les soldats eux-mêmes. Rocambole seul, en proie à la terrible ivresse de l’opium, continuait à rire et ne comprenait pas. Il y eut un moment où, terrible comme une lionne déchaînée, Vanda tint tous ces hommes terrassés sous son œil de feu. Mais M. de Morlux fut le premier à rompre la fascination. Et s’adressant au sous-officier :

 

– Monsieur, dit-il, vous êtes soldat et vous devez faire votre devoir. Savez-vous quelle est cette femme qui parle si haut ?

 

– Je suis la baronne Sherkoff, dit Vanda avec hauteur.

 

– C’est bien cela, répondit M. de Morlux. La baronne Sherkoff est l’espionne de l’insurrection polonaise, et la police russe la recherche activement.

 

Vanda jeta un cri d’indignation et d’épouvante et attacha sur Rocambole un regard désespéré. Mais Rocambole riait comme un idiot : et, brisée, éperdue, Vanda s’affaissa sur elle-même en se tordant les mains.

 

XXIII

Le soldat russe est un esclave de la discipline. On commande et il obéit ; il est flegmatique comme un Allemand, et ne recule jamais d’une semelle. Le sous-officier, à qui M. de Morlux venait de dénoncer Vanda comme recherchée par la police russe, lui répondit avec calme :

 

– Il est possible que ce que vous dites soit vrai ; mais je n’ai pas été envoyé pour cela. Mes chefs m’ont dit de venir ici chercher trois hommes pour le contingent, et non point pour arrêter madame.

 

Mais M. de Morlux ne se tint pas pour battu.

 

– Prenez garde ! dit-il, vous jouez gros jeu en parlant ainsi.

 

Son accent était tellement froid, tellement calme dans sa menace qu’il émut le sous-officier. M. de Morlux continua, voyant son hésitation :

 

– Je puis vous affirmer qu’il y a une prime de mille roubles pour celui qui arrêtera la baronne Sherkoff.

 

Ce fut le mot magique.

 

– Alors, dit le sous-officier, madame va nous suivre à Studianka.

 

Mais cette combinaison nouvelle ne faisait pas l’affaire de l’intendant Nicolas Arsoff.

 

– Non pas, non pas, dit-il, cela ne peut se passer ainsi.

 

Et il regardait tour à tour M. de Morlux, impassible, le sous-officier qui paraissait hésitant, et Vanda qui venait de se relever. Cette dernière s’était réfugiée dans un angle de la salle comme une bête fauve s’accule dans le fond de sa tanière. Quant à Rocambole, il était toujours dans le même état de stupeur et d’imbécillité.

 

– Non, répéta Nicolas Arsoff, cela ne peut se passer ainsi. Si madame est signalée à la police et que la police donne une prime de mille roubles, cette prime m’appartient au moins par moitié.

 

– C’est juste, dit le sous-officier, nous partagerons.

 

– Par conséquent, reprit Nicolas, jusqu’à ce que la prime ait été payée, madame doit rester ici.

 

– C’est juste encore, répéta le militaire.

 

– J’en réponds, ajouta Nicolas.

 

Vanda regardait Rocambole et voyait la partie perdue. Celui-ci disait :

 

– Eh bien ! partons… j’ai hâte d’en finir… puisqu’on doit me fusiller… qu’on se dépêche !…

 

Et il riait et pleurait en même temps. Une dernière fois, Vanda s’approcha de lui. Elle n’avait plus rien à cacher, pas même le vrai nom de Rocambole, et ce nom, elle le lui donna, espérant ainsi le faire revenir à lui. Mais il répondit avec colère :

 

– Puisque je vous dis que je ne suis pas Rocambole ! Je suis le major Avatar !…

 

Et il se plaça de nouveau entre les soldats et dit :

 

– Marchons !

 

Vanda avait un moment perdu la tête ; mais c’était une femme d’énergie, et bientôt elle retrouva dans cette situation désespérée une lueur de présence d’esprit. Au lieu de songer à se faire arrêter, à la seule fin de suivre Rocambole, car elle sentait bien que cette étrange ivresse à laquelle il était en proie finirait par se dissiper, elle songea à Madeleine. À Madeleine, qu’il ne fallait pas laisser au pouvoir de M. de Morlux, et qu’elle devait encore chercher à protéger, elle toute seule, contre tant d’ennemis. Elle avait une si grande foi dans la force et l’intelligence du maître, qu’elle ne doutait pas un seul instant que, revenu à lui, il ne parvînt à s’échapper des mains des soldats.

 

Le visage de M. de Morlux exprimait une satisfaction féroce. Vanda échangea avec lui un regard de feu, puis elle cessa de le voir et ne s’occupa plus que de Rocambole.

 

– Avec tout cela, dit le sous-officier dont le peu d’intelligence était mis à la torture par toutes ces explications ; avec tout cela, je n’ai qu’un homme sur trois ; où sont les deux autres ?

 

– Le second est enfermé dans la chambre du four, répondit Nicolas, qui faisait allusion à un moujik qu’il avait fait venir dans la journée et retenu pour le livrer à l’autorité militaire. Quant au troisième, on est allé le chercher au village.

 

Mais l’intendant n’eut pas le temps d’achever et de dire le nom de cette troisième victime de sa férocité.

 

Deux hommes, deux valets de l’intendant, entrèrent dans la salle, traînant un troisième personnage qu’ils avaient garrotté. C’était Alexis, le mari de Catherine.

 

– Nous n’avons pas eu besoin d’aller jusqu’au village, dit l’un d’eux. Nous avons trouvé le drôle dans un traîneau, à cent pas du château. Et il était temps, car lui et sa femme prenaient la fuite.

 

Vanda regarda Alexis d’un œil suppliant en lui montrant Rocambole. Puis elle lui dit en langue russe :

 

– Veille au maître !

 

Alexis regardait Rocambole avec une profonde stupeur, car Rocambole paraissait complètement fou.

 

– Allons-nous-en ! dit alors le sous-officier. Seulement, prends bien garde, Nicolas Arsoff, de laisser échapper cette dame. Non seulement tu perdrais ta part des mille roubles, mais le gouvernement militaire pourrait t’incriminer.

 

– Sois tranquille, répondit l’intendant.

 

– Je réponds de cette femme, ajouta M. de Morlux.

 

Vanda se taisait. Elle sentait bien qu’elle avait désormais besoin de tout son calme et de tout son courage. La folie de Rocambole continuait.

 

– Marche ! répétait-il.

 

Et les soldats l’emmenèrent et Vanda le vit s’éloigner et ne jeta pas un cri. Elle était désormais seule, pour protéger Madeleine contre M. de Morlux, seule pour se défendre contre les brutalités de Nicolas Arsoff. Quelques minutes après, le traîneau, acheté par Alexis pour le compte de Rocambole, servait à transporter ce dernier et ses deux compagnons d’infortune à Studianka.

 

 

Et Vanda était toujours en présence de M. de Morlux, qui riait et lui disait :

 

– Je crois, ma belle dame, que cette fois vous êtes complètement battue, n’est-ce pas ?

 

Vanda ne répondit pas. M. de Morlux fit un pas vers elle et ajouta :

 

– Voulez-vous transiger ?

 

Elle leva sur lui un regard de mépris.

 

– Que voulez-vous ? dit-elle.

 

– Je vous offre votre liberté.

 

– À quelle condition ?

 

– À la condition que vous ne vous mêliez plus de mes affaires.

 

Elle l’écrasa de son regard hautain ; puis, reculant pas à pas, elle sortit de la salle lentement et comme si elle eût voulu protéger sa retraite. Puis, une fois dans le corridor, elle s’élança en courant dans l’escalier et monta rapidement à la chambre de Madeleine. En route, elle s’était emparée du fusil de chasse dont s’était servi Rocambole et qui se trouvait accroché auprès de la carnassière. Mais M. de Morlux ne s’était point donné la peine de la poursuivre. Nicolas avait accompagné le sous-officier, et n’avait voulu quitter les soldats que lorsqu’il avait vu les trois prisonniers entassés dans le traîneau et le traîneau sortir de la cour.

 

Vanda entra donc comme une tempête dans la chambre de Madeleine. Madeleine, à demi morte de frayeur, avait entendu tout le vacarme qui s’était fait dans le château, et elle avait deviné que quelque nouveau malheur fondait sur elle. Aussi, en voyant entrer Vanda, jeta-t-elle un cri :

 

– Sauvez-moi !

 

– Sauvons-nous plutôt, répondit Vanda, car nous sommes perdues toutes deux.

 

Elle tenait le fusil à la main et ajouta :

 

– J’ai bien la mort de deux hommes là avant qu’on arrive jusqu’à vous… mais après…

 

Elle ferma la porte au verrou et entassa derrière tout ce qu’elle put trouver de meubles transportables ; puis elle dit encore :

 

– M. de Morlux veut s’emparer de vous, morte ou vivante.

 

– Tuez-moi ! dit Madeleine.

 

– Non, je veux vous sauver. Ce misérable intendant s’est épris pour moi d’une passion féroce et bestiale.

 

– Mon Dieu !

 

– Et nous sommes en leur pouvoir… Il faut fuir…

 

– Mais lui… mais cet homme qui devait nous sauver…

 

– Perdu !… idiot !… ivre fou !… répondit Vanda.

 

Tout en répondant vivement à ces questions de la jeune fille, Vanda avait ouvert la fenêtre, attaché la corde à nœuds à l’entablement. Et regardant Madeleine :

 

– Je ne sais pas où nous irons… Peut-être ne fuyons-nous d’ici que pour devenir la proie des loups ou mourir de froid et de faim… Mais cela vaut mieux encore que de tomber au pouvoir de ces bandits !

 

Elle passa le fusil en bandoulière ; puis, enlaçant Madeleine dans ses bras :

 

– Ne craignez rien, dit-elle, je suis forte !…

 

Elle monta résolument sur l’entablement de la croisée, et, tandis qu’elle saisissait la corde à nœuds d’une main, elle passa son autre bras autour de la taille de Madeleine, répétant :

 

– Fuyons !…

 

XXIV

La nuit était noire. On n’entendait maintenant d’autre bruit que les gémissements du vent sous lequel les arbres se courbaient en craquant. Cependant, avant de descendre, Vanda hésita un moment. Il lui avait semble qu’au bas de la fenêtre, sur la neige, il y avait un point noir. Mais comme cet objet était immobile, elle le prit pour un de ces arbres nains dont abonde la végétation russe.

 

– À la garde de Dieu ! murmura-t-elle.

 

Et elle commença à descendre. Madeleine se tenait cramponnée à elle et avait passé ses deux bras autour de son cou. Vanda descendit lentement, ne lâchant un des nœuds que lorsque ses genoux en tenaient un autre étroitement embrassé. Mais tout à coup elle s’arrêta. Elle s’arrêta la sueur au front, l’angoisse à la gorge.

 

– Madame… madame…, murmura Madeleine, qu’y a-t-il ?

 

– Silence ! répondit Vanda.

 

Comme elle était déjà à moitié de la corde à nœuds, elle avait vu ce point noir, qui tout d’abord avait frappé son attention, s’agiter et prendre forme humaine. Puis à quelques pas de distance, une autre forme noire qui se rapprochait de la première. Et Vanda comprit que la retraite lui était coupée. Alors, avec son indomptable énergie, la Russe, cessant de descendre, se mit à remonter.

 

Le poids de Madeleine était lourd, surtout quand la descente se changeait en ascension ; mais Vanda avait des muscles d’acier. Elle eut la force de remonter. Et pendant cette périlleuse ascension, elle disait à Madeleine :

 

– Ne vous étonnez pas… ne criez pas… nous allions tomber en leur pouvoir.

 

Vanda devinait que M. de Morlux avait éventé son projet de fuite et placé des sentinelles sous sa croisée. Elles atteignirent l’entablement de la croisée ; Madeleine s’y cramponna, cessant d’étreindre Vanda, et elle remonta dans sa chambre. Quant à Vanda, elle s’était assise, à bout de forces, sur l’entablement, l’œil fixé sur les deux points noirs qui avaient repris leur immobilité. Une fois là, elle se prit à réfléchir. Elle avait toujours en bandoulière le fusil de Rocambole ; un fusil à deux coups chargé de deux balles.

 

– Madame, lui dit Madeleine tout bas, pourquoi sommes-nous remontées… Ne voulez-vous donc plus fuir ?

 

– Regardez… ne voyez-vous pas deux hommes là-bas ?

 

– Oui, fit Madeleine frissonnante.

 

– Peut-être est-il l’un des deux ? reprit Vanda. Et elle porta la crosse du fusil à son épaule.

 

– Que faites-vous ? dit vivement Madeleine.

 

– Je tâche de vous débarrasser de votre ennemi, répondit froidement Vanda.

 

Madeleine sentit les pulsations de son cœur s’arrêter. Elle entendit un bruit sec… Le bruit des chiens de fusil que Vanda armait successivement. Puis un éclair, puis une détonation, et, en même temps qu’elle, un cri de douleur. En même temps, le point noir qui avait été atteint se roula sur la neige… et l’autre prit la fuite. Un blasphème monta jusqu’à Vanda. Un blasphème en langue russe…

 

– Je me suis trompée, pensa-t-elle. Morlux aurait crié en français.

 

Et elle suivit, l’œil sur le point de mire, l’autre forme noire, qui s’éloignait en courant. Le coup partit. La forme noire tomba, se releva, tomba encore et se releva de plus belle.

 

– Trop loin ! murmura Vanda.

 

Puis elle sauta dans la chambre et vint à Madeleine :

 

– Mon enfant, lui dit-elle, ces hommes qui étaient en bas nous sont une preuve que notre projet de fuite était connu.

 

Il s’agit maintenant de nous défendre ici et de soutenir un siège jusqu’au jour.

 

Qui sait ? peut-être son ivresse – elle faisait allusion à Rocambole – s’est-elle dissipée, peut-être vient-il à notre secours…

 

Des pas retentissaient maintenant dans les corridors, en même temps que les cris d’agonie de l’homme blessé, sous la fenêtre.

 

– Mais comment résisterons-nous ? demanda Madeleine.

 

– Comme nous pourrons.

 

Et elle se replaça devant la porte.

 

– Nous n’avons plus d’armes, dit Madeleine.

 

En effet, Vanda ne s’était point emparée de la carnassière en prenant le fusil, et elle n’avait par conséquent pas de quoi le recharger. Mais elle ouvrit son corsage et en retira un poignard.

 

– Voilà ! dit-elle. On n’arrivera jusqu’à vous que lorsque ce poignard sera brisé et moi morte.

 

On frappait à la porte :

 

– Ouvrez ! criait une voix au-dehors.

 

Vanda reconnut la voix de M. de Morlux.

 

Une autre voix vociférait :

 

– Ah ! on me tue mes paysans ! Nous allons bien voir.

 

C’était la voix de Nicolas Arsoff. Comme la porte résistait, on se mit à la battre en brèche. Le verrou fut arraché de sa gâche, la porte céda ; mais derrière la porte, on s’en souvient, Vanda avait entassé des meubles. La porte était bien entrouverte, mais pas assez pour livrer passage au corps d’un homme. La chambre était plongée dans l’obscurité. Le corridor, au contraire, était éclairé, car Nicolas Arsoff tenait une lampe à la main. Auprès de M. de Morlux étaient trois ou quatre valets, esclaves dociles de l’intendant. Nicolas Arsoff se tenait prudemment à distance ; il préférait que M. de Morlux entrât le premier. Vanda s’était placée devant Madeleine, son poignard à la main, et derrière la porte qui allait finir par s’ouvrir toute grande. Tandis que M. de Morlux et ses gens, qui se trouvaient dans le corridor, ne pouvaient voir ce qui se passait dans la chambre, Vanda, au contraire, grâce à la lanterne que tenait l’intendant, apercevait fort distinctement M. de Morlux. Et Vanda était prête à fondre sur lui. Enfin un dernier effort des deux valets fut couronné de succès.

 

La pyramide de meubles entassée derrière la porte se renversa et la porte s’ouvrit toute grande. M. de Morlux entra. Soudain Vanda se ramassa sur elle-même comme un tigre, bondit et tomba comme la foudre sur M. de Morlux, le frappant de son poignard. Mais, au même instant aussi, Vanda fut saisie par-derrière par deux bras robustes, qui l’enlacèrent, l’étreignirent et la renversèrent sur le sol. Ce n’était pas M. de Morlux, c’était Hermann. Hermann qui s’était servi de la corde à nœuds, que Vanda avait eu l’imprudence de ne point retirer et qui, tandis qu’on faisait le siège de la chambre par la porte, était entré par la fenêtre.

 

– Ce n’est pas une femme, c’est un démon ! hurlait M. de Morlux, ivre de fureur.

 

Le poignard de Vanda l’avait atteint coup sur coup au bras et à l’épaule, et son sang coulait. Mais Vanda était maintenant réduite à l’impuissance, et Hermann la tenait immobile sous son genou. Alors Nicolas Arsoff se risqua à entrer. Un de ses valets s’était emparé de Madeleine, ivre de terreur, et M. de Morlux aidait Hermann à garrotter Vanda avec la corde à nœuds. Ce qui se passa alors fut horrible. Vanda se débattait avec fureur, et M. de Morlux l’arrosait de son sang. Nicolas, sa lanterne à la main, éclairait l’opération. Madeleine essayait de s’arracher des bras des deux moujiks et poussait des cris affreux. Enfin les misérables l’emportèrent. Vanda fut réduite à l’impuissance et repoussée dans un coin de la chambre comme une chose inerte. M. de Morlux regarda Nicolas Arsoff.

 

– J’espère, dit-il, que lorsque je serai parti, tu me vengeras ?

 

Et il prit Madeleine dans ses bras et l’emporta sur ses épaules, laissant l’intendant s’approcher de Vanda avec une joie féroce. Madeleine avait jeté un cri suprême et fermé les yeux. Il y avait dans la cour du château une téléga toute prête. M. de Morlux y jeta Madeleine évanouie, la couvrit d’une fourrure, s’assit à côté d’elle, tandis qu’Hermann montait à côté du moujik. Celui-ci siffla, fit claquer son fouet, les chevaux prirent le galop et la téléga sortit du château. Madeleine était désormais au pouvoir de M. de Morlux. Quant à Vanda, les pieds et les mains liés, couchée sur le dos, elle avait entendu les clochettes de la téléga qui s’éloignait, emportant Madeleine, et elle voyait s’approcher d’elle, l’écume de la rage à la bouche, cette bête fauve qui répondait au nom de Nicolas Arsoff. Et pendant ce temps-là, les soldats emmenaient Rocambole frappé de folie.

 

Tout était perdu !…

 

XXV

Suivons maintenant M. de Morlux. C’était trop d’émotion et de terreur pour Madeleine. La jeune fille avait fermé les yeux et s’était évanouie. Le froid de la nuit, au lieu de la ranimer, acheva de l’engourdir. La téléga glissait sur la neige avec la rapidité d’une mouette effleurant les vagues de la mer. Les chevaux, ferrés à glace, secouaient leurs clochettes, et le moujik à qui M. de Morlux avait promis une forte récompense si on arrivait à Studianka avant le jour, ne cessait de les exciter de la voix et du fouet.

 

Au bout d’une heure de cette course insensée, Hermann, qui, on se le rappelle, s’était assis à côté du moujik, se retourna. M. de Morlux avait attiré sur ses genoux la tête pâle de Madeleine, qui paraissait en proie déjà au sommeil de la mort. Le fanal de la téléga était à double face, et il éclairait à la fois l’intérieur du traîneau et la route que l’on parcourait. Hermann vit M. de Morlux contempler avec un sombre enthousiasme cette femme dont il avait juré la perte et pour laquelle cependant il s’était épris d’une passion féroce. Et un sourire vint aux lèvres du valet, et il dit à son maître d’un ton moqueur :

 

– Vous l’aimez donc bien ?

 

M. de Morlux ne répondit pas.

 

– À présent, continua Hermann, elle est à vous, à vous tout entière… Ne vous gênez pas, mon maître.

 

M. de Morlux regarda Hermann à son tour :

 

– J’y songe encore, dit-il.

 

– À quoi ?

 

– À l’épouser.

 

– Vous avez tort, mon maître.

 

– Pourquoi ?

 

– Pour deux raisons.

 

– Ah ! fit M. de Morlux d’une voix étranglée. Quelles sont-elles, tes deux raisons ?

 

– La première, c’est qu’Antoinette n’est pas morte.

 

M. de Morlux fit un brusque mouvement qui déplaça la tête de Madeleine, et la jeune fille évanouie glissa de nouveau au fond du traîneau.

 

– Et la seconde ? demanda-t-il.

 

– Elle aime Yvan Potenieff.

 

– Que m’importe ! s’écria-t-il brusquement.

 

– Voulez-vous une troisième raison ?

 

– Parle.

 

– Eh bien ! puisque Madeleine voulait fuir avec cette endiablée femme blonde, c’est que cette dernière lui avait dit qui vous êtes, c’est-à-dire le meurtrier de sa mère, l’assassin maladroit de sa sœur !…

 

M. de Morlux ne put retenir un cri sourd.

 

– Et elle vous méprise et vous hait, continua froidement Hermann, et quand elle rouvrira les yeux, elle jettera un cri d’horreur en vous voyant.

 

– Oh ! l’enfer ! murmura M. de Morlux avec rage.

 

– Maître, reprit Hermann avec un calme glacé, voulez-vous un bon conseil ?

 

– J’écoute.

 

– Nous ne sommes pas à plus de soixante lieues de la frontière prussienne.

 

– Eh bien ?

 

– En deux jours de marche et en semant l’or, nous l’aurons atteinte et l’autorité russe n’aura plus de pouvoir sur nous.

 

– Après ? fit M. de Morlux.

 

– Évitons Studianka, dirigeons-nous sur la Prusse et gagnons Berlin. Là, nous ne sommes plus qu’à trois jours de Paris.

 

– Je ne comprends pas, dit M. de Morlux.

 

– Écoutez encore, poursuivit Hermann, et tâchez de résumer vos souvenirs.

 

– Voyons ?

 

– Qu’êtes-vous venu faire en Russie ? Vous débarrasser de cette jeune fille, comme vous aviez cru vous débarrasser de sa sœur, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ! le moment est venu.

 

– Mais comment ? Par quel crime ?… demanda M. de Morlux, qui eut un subit tremblement dans la voix.

 

– Je vous le dirai tout à l’heure, continua Hermann. Vous vous êtes défait de cet homme, qui, paraît-il, a été assez ingénieux pour vous tenir en échec et vous battre à Paris – Rocambole !

 

– Oh ! dit M. de Morlux, j’espère ne jamais plus le trouver sur mon chemin.

 

– Peut-être…

 

– Le gouvernement russe ne rend pas ses soldats, dit M. de Morlux, et il ne s’inquiète pas de leur provenance.

 

– Soit, dit Hermann, admettons-le un moment. Rocambole, revenu de cette folie opiacée, qui ne durera après tout que quelques heures, aura beau protester et se débattre, on lui rira au nez.

 

– Bien certainement.

 

– Il comparaîtra vainement devant l’autorité supérieure, invoquant sa qualité d’étranger. Le témoignage de l’intendant Arsoff suffira.

 

– D’autant plus facilement, poursuivit M. de Morlux, que Rocambole a trop d’intérêt à cacher son passé pour oser s’adresser au consulat français.

 

– C’est fort bien, dit Hermann ; mais un homme qui s’est évadé du bagne désertera, l’envoyât-on au Caucase, aussi facilement que vous buvez un verre d’eau, et dans trois semaines ou dans trois mois, vous le reverrez à Paris, et tant pis pour vous si vous n’avez pas fait votre besogne.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Si vous n’avez pas renvoyé au cimetière Mlle Antoinette que Rocambole en avait fait sortir.

 

– Et Madeleine ? demanda M. de Morlux avec émotion, que veux-tu donc en faire ?

 

– Tout à l’heure, je vous le dirai, répondit Hermann qui interrogeait maintenant l’horizon du regard.

 

Le terrible froid du Nord, un peu radouci dans la soirée, avait repris toute son intensité. Dans le lointain, la plaine blanche était bornée par une ligne sombre. C’étaient les grands bois que M. de Morlux avait traversés quatre jours auparavant.

 

– Mais parle donc ! répéta celui-ci s’adressant encore à Hermann.

 

– Attendez ! répondit Hermann.

 

La téléga continuait à voler sur la neige, et la ligne noire grandissait.

 

– Tout à l’heure, reprit Hermann, vous allez voir s’allumer les étoiles.

 

– Mais, dit M. de Morlux, qui leva les yeux vers le ciel maintenant dépouillé de tout nuage, il y a longtemps qu’elles brillent.

 

– Ce n’est pas de celles-là que je veux parler.

 

– Desquelles donc ?

 

– De ces étoiles mobiles qui nous entouraient l’autre nuit d’un cercle de feu.

 

– Des loups ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ! fit M. de Morlux, qui tressaillit de nouveau et sentit une sueur froide mouiller ses tempes.

 

– Attendez… attendez…, railla Hermann.

 

Tout à coup les chevaux pointèrent les oreilles, et celui du milieu, le cheval de brancard, comme on dit, se cabra.

 

– Les loups ! cria le moujik.

 

Et il fit siffler son fouet. Les chevaux repartirent en donnant des marques d’épouvante et les naseaux ouverts. Une bouffée de vent leur avait apporté l’odeur de leurs terribles ennemis.

 

– Mais parle donc ! dit M. de Morlux avec une sorte d’angoisse.

 

– Tout à l’heure, dit Hermann.

 

Et il regarda Madeleine. Madeleine gisait, toujours inanimée, au fond du traîneau, et M. de Morlux n’osait plus fixer les yeux sur sa belle tête décolorée. Tout à coup encore les étoiles, comme disait Hermann, s’enflammèrent dans la nuit, et des masses noires bondirent silencieuses aux deux côtés du traîneau : c’étaient les loups !

 

– Maître, dit alors Hermann, quand on a fait une faute, il faut la réparer à tout prix…

 

– Que veux-tu dire ? fit le vicomte frissonnant.

 

– Vous avez, il y a quelques jours, arraché Madeleine aux loups… il faut la leur rendre.

 

– Tais-toi, malheureux ! tais-toi ! murmura M. de Morlux.

 

– Dans une heure, il n’en restera pas trace, poursuivit Hermann, qui sauta à l’intérieur du traîneau pour saisir Madeleine à bras-le-corps.

 

– Arrête, misérable ! fit M. de Morlux.

 

– Voulez-vous donc toujours l’épouser ? ricana Hermann. Elle vous hait… et vous méprise !…

 

– Oh !

 

– Allons, mon maître, dit le misérable, une lueur de raison…

 

Et il souleva Madeleine.

 

– Non, non, dit M. de Morlux d’une voix étranglée, cette mort serait horrible… je préfère la tuer avant.

 

Et il posa le canon de l’un de ses pistolets sur la tempe de Madeleine endormie…

 

XXVI

Déjà le doigt de M. de Morlux s’appuyait sur la détente. Le coup allait partir et la balle brisant la tempe eût fait un cadavre de cette belle jeune fille qui avait à peine vingt ans. Un miracle seul pouvait sauver Madeleine, et ce miracle, Dieu le fit… Madeleine rouvrit les yeux. Et M. de Morlux épouvanté laissa tomber l’arme meurtrière au fond du traîneau. Ses cheveux venaient de se hérisser et un tremblement convulsif parcourait tout son corps. Il est des gens qui reviennent à eux après un évanouissement plus ou moins long, avec le cerveau troublé, l’esprit chargé de vapeurs et qui ont peine à se souvenir… Il en est d’autres qui lient instantanément le moment où ils ont fermé les yeux à celui où ils les rouvrent et dont la mémoire revient nette et précise avec une foudroyante rapidité. Madeleine était de ceux-là. Elle vit M. de Morlux et elle le reconnut. Elle se sentit emportée par la téléga, et elle comprit qu’on l’enlevait… Et joignant les mains, elle s’écria :

 

– Monsieur, n’aurez-vous pas pitié de moi ?

 

Cette voix suppliante acheva de bouleverser M. de Morlux, qui se prit à balbutier. Hermann, sur le siège du moujik, murmurait avec colère :

 

– Voilà mon maître qui va faire des bêtises.

 

Madeleine continua avec une admirable présence d’esprit et une voix si caressante, que M. de Morlux en fut tout bouleversé.

 

– Je sais qui vous êtes, monsieur. Vous êtes le frère de notre mère… et vous voulez ma mort et celle de ma sœur…

 

M. de Morlux, sombre et farouche, ne répondit pas.

 

– Vous voulez notre mort, continua Madeleine, parce que vous avez peur d’être obligé de nous rendre notre fortune…

 

– Taisez-vous ! fit-il brusquement. Mais elle poursuivit :

 

– Eh bien ! je vous jure que si vous avez pitié de moi et de nous, que si vous renoncez à vos infâmes projets, nous n’invoquerons jamais, ni ma sœur, ni moi, le souvenir de notre mère et le nom qu’elle nous a laissé. Nous continuerons à être de pauvres filles vivant de leur travail, obscurément, honnêtement…

 

M. de Morlux interrompit brusquement Madeleine :

 

– Voulez-vous m’épouser ? dit-il.

 

Elle poussa un cri d’horreur et le regarda avec épouvante.

 

Mais lui, entraîné par cette passion fatale qui bouillonnait dans ses veines et, en dépit du froid glacial de la nuit, rendait sa tête brûlante, il poursuivit avec un accent sauvage :

 

– Vous serez ma femme !… je le veux !…

 

– Jamais ! dit-elle en se réfugiant sur l’autre banquette de la téléga, jamais !

 

– Par ainsi, continua-t-il avec égarement, je vous rendrai cette fortune qui…

 

Mais elle l’interrompit :

 

– Oh ! dit-elle, mais vous êtes tout couvert du sang de ma mère !…

 

Il eut un rire féroce et étouffa une exclamation de rage.

 

– Tuez-moi plutôt ! ajouta-t-elle.

 

– Allons ! mon maître, cria Hermann, une minute de courage… Ne voyez-vous pas que les loups ont faim !

 

En effet, les terribles animaux continuaient à bondir aux deux côtés de la téléga. M. de Morlux avait ressaisi ses pistolets. Mais le cœur lui manqua. Et il voulut enlacer Madeleine dans ses bras ; mais elle le repoussa avec indignation.

 

– Mais tue-moi donc, assassin ! dit-elle.

 

– Eh bien ! soit, dit-il.

 

Et se jetant sur elle, il voulut la prendre à la gorge et l’étrangler. Mais Hermann, se retournant de nouveau :

 

– Il est trop tard ou trop tôt maintenant, dit-il, voici le relais de poste !

 

En effet, une maison isolée se dressait au milieu de la plaine neigeuse, et un filet de fumée montait au-dessus du toit. Les loups, qui ont toujours une extrême prudence, cessèrent d’accompagner la téléga et se tinrent à une distance respectueuse. Madeleine avait fait le sacrifice de sa vie et gardait maintenant un morne silence. Le moujik, du plus loin qu’il avait aperçu le relais, s’était mis à siffler. Le bruit des clochettes avait fait le reste : le maître de poste était prévenu, et, quand la téléga de M. de Morlux arriva, il y avait trois chevaux frais à la porte et un autre moujik ; les postillons, en Russie, changeant comme les chevaux, à chaque poste. Hermann se pencha vers son maître et lui dit à l’oreille :

 

– Il faut pourtant vous décider, monsieur, que voulez-vous faire ?

 

– Je veux qu’elle soit ma femme ou ma maîtresse ! répondit M. de Morlux d’une voix impérative.

 

Hermann haussa les épaules et se tut. Les chevaux frais furent attelés ; le nouveau moujik monta sur le siège. Madeleine, agenouillée dans le traîneau, semblait recommander son âme à Dieu, et murmurait tout bas les noms de sa sœur et de son Yvan bien-aimé. Sombre et farouche, M. de Morlux tenait toujours ses pistolets à la main, se demandant s’il n’en finirait pas de suite. Mais la beauté de Madeleine, égide puissante, jetait un tel trouble dans son âme avilie qu’il hésitait toujours. La téléga avait reprit la course. Hermann regardait le nouveau moujik. Mais il était difficile de voir quel était cet homme au juste, car son corps disparaissait sous une immense pelisse, et son visage était couvert d’un bonnet d’astrakan qui lui descendait sur les yeux. Cependant Hermann voulut engager la conversation.

 

– N’as-tu pas vu passer des soldats conduisant en traîneau des paysans qui ont la coloda[10] aux pieds ?

 

Le moujik ne répondit pas. Hermann lui parla français, allemand, russe. Le moujik siffla ses chevaux, fit claquer son fouet et ne parut faire aucune attention à Hermann. Celui-ci se retourna de nouveau. M. de Morlux, livide de rage, contemplait Madeleine agenouillée, et tourmentait la crosse de ses pistolets. À cent mètres de la maison de poste, les loups avaient rejoint la téléga, et les chevaux frissonnants, épouvantés de ce terrible voisinage, précipitaient leur course avec une rapidité vertigineuse. Hermann dit encore à son maître :

 

– Voyons, monsieur, il faut en finir…

 

– Je l’aime ! répéta M. de Morlux avec un accent égaré.

 

Les loups, avec leurs yeux sanglants, décrivaient un cercle de feu autour de la téléga. Hermann et M. de Morlux parlaient allemand. Madeleine devinait qu’il était question d’elle entre le maître et le valet, mais elle ne comprenait pas ce qu’ils disaient.

 

– Maître, murmurait Hermann, méfions-nous du moujik. Pas de bruit, pas de coups de pistolet ; mais prenez-la à bras-le-corps et jetez-la hors du traîneau… les loups feront le reste.

 

– Tais-toi ! ne me tente pas ! disait M. de Morlux.

 

– Voulez-vous donc arriver à Peterhoff ou à Studianka ? Là, elle se réclamera du premier soldat qu’elle trouvera…

 

– Oh ! fit M. de Morlux avec rage, il faut qu’elle soit à moi…

 

– Maître, maître, les loups ont faim ! ricana Hermann.

 

M. de Morlux eut le vertige et ses yeux s’injectèrent. Il se précipita sur Madeleine, et la saisit par le milieu du corps… Madeleine jeta un cri et se cramponna à la banquette du traîneau.

 

– Les loups ont faim ! répéta Hermann.

 

Mais soudain, au cri de Madeleine, un autre cri répondit : un cri terrible, un cri d’agonie… C’était le moujik qui, saisissant Hermann à la gorge, l’avait précipité du siège sur la neige. Et M. de Morlux, abandonnant Madeleine qui se débattait avec l’énergie du désespoir, vit un groupe informe qui se roulait sur la neige, les loups et leur victime Hermann qui criait comme avait crié le cosaque, et dont les loups se disputaient le corps lambeau par lambeau, en poussant de féroces hurlements.

 

XXVII

Nous avons laissé Rocambole en proie à l’ivresse étrange que procure l’opium, et jeté, les mains liées derrière le dos, sur le traîneau qui emportait les soldats et les prisonniers. Nous nous servons de ce mot de prisonnier parce que tout paysan russe livré par son seigneur au service militaire, n’obéissant jamais de bonne grâce, est presque toujours emmené de force et garrotté. Le froid éteignit chez Rocambole cette surexcitation nerveuse qui s’était traduite, comme on l’a vu, par des paroles incohérentes.

 

Les soldats chantaient, Alexis pleurait, car on l’avait séparé de sa jeune femme au moment même où il touchait à la liberté, et le troisième paysan livré par Nicolas Arsoff était absorbé par cette ivresse bestiale que procure au serf russe l’eau-de-vie de grain. Les hallucinations du haschis[11] se calment presque instantanément, surtout chez les natures nerveuses. Le froid qui saisit Rocambole opéra sur lui une révolution après l’avoir un moment plongé dans une espèce de sommeil. Il s’était endormi ivre et fou ; il rouvrit les yeux comme il avait l’habitude de les rouvrir, c’est-à-dire avec le calme de son esprit et le merveilleux sang-froid qui, jusque-là, ne l’avait jamais abandonné. Il eut bien un moment d’indécision et d’étonnement ; rattachant son réveil à ses derniers souvenirs, il se rappela s’être assis dans un fauteuil de cuir, auprès du poêle, dans la grande salle du château. Maintenant la téléga de poste l’entraînait en pleine nuit, et dans cette téléga il y avait dix ou douze hommes qui parlaient, riaient, chantaient ou pleuraient. Quels étaient ces hommes ? Comment se trouvait-il parmi eux ? Malgré sa perspicacité ordinaire, il était impossible à Rocambole de le deviner. Où allaient-ils ? Pourquoi lui avait-on attaché les mains ? Mystère encore ! La téléga était un traîneau grossier, construit différemment de ceux qui sont employés par les voyageurs de distinction. Il était muni d’une caisse reposant sur l’essieu de derrière, assez semblable à nos charrettes françaises. C’était dans cette partie du véhicule que les trois prisonniers, solidement liés, avaient été entassés, tandis que le sous-officier et les soldats, assis sur le devant, entouraient le moujik conducteur. Dans cette téléga, le fanal n’était pas à deux faces ; par conséquent Rocambole et ses deux compagnons d’infortune étaient plongés dans l’obscurité et ne pouvaient se voir.

 

Alexis continuait à pleurer. S’il eût parlé, certainement Rocambole l’eût reconnu à sa voix. Rocambole, dans le cours de son orageuse existence, s’était trouvé dans bien d’autres situations ; et quand un homme a, comme lui, passé six années au bagne, il a acquis un merveilleux instinct de prudence qui ne se dément jamais. La première chose que fait un homme ordinaire devenu prisonnier pendant le sommeil de l’ivresse, c’est, en revenant à lui, de crier et de se débattre. Mais Rocambole n’était pas un homme ordinaire. Rien en lui ne trahit ce retour instantané à la raison. Seulement, son œil de lynx perça les ténèbres et sa haute intelligence se livra à un travail de reconstruction des faits qui avaient dû se passer.

 

De temps en temps, pendant la course rapide du traîneau, un soldat allumait sa pipe, se servant pour cela d’un bout de corde goudronnée qu’il mettait en contact avec le fanal. Cette opération jetait pendant dix secondes de rapides reflets sur les visages et les uniformes, et Rocambole put se convaincre sur-le-champ qu’il était au pouvoir des soldats. Mais qu’avait-il fait pour cela ? Peu à peu ses souvenirs revinrent en foule. Au moment où sa raison l’avait abandonné, il venait de préparer sa fuite et celle de Vanda et de Madeleine, et il n’attendait plus que le moment où Nicolas Arsoff et M. de Morlux remonteraient chez eux. Que s’était-il passé depuis ? Tout ce que Rocambole put se rappeler, c’est qu’il lui avait semblé que la fumée de son cigare le poussait au sommeil. Un moment il avait voulu le jeter. Avec un pareil jalon, Rocambole devait se reconnaître bien vite. Le cigare – il n’en douta plus dès lors – renfermait un narcotique, et, tandis qu’il s’apprêtait à battre M. de Morlux, c’était M. de Morlux qui l’avait battu.

 

Ce qui s’était passé ensuite lui importait peu désormais. Tout ce qu’il devinait, tout ce dont il avait maintenant la conviction, c’est que Madeleine et Vanda étaient sans doute au pouvoir de M. de Morlux. Et Rocambole sentit son cœur battre à outrance et ses cheveux se hérisser. Cependant la promesse de partager la prime de mille roubles pour la capture de la femme accusée d’espionnage avait mis le sous-officier en belle humeur, et cette belle humeur s’était augmentée sensiblement au départ du château, car M. de Morlux lui avait mis un billet de vingt roubles dans la main.

 

Il y avait une heure que la téléga courait. Le sous-officier dit au moujik :

 

– Tes chevaux sont bons, camarade. Ils ne regarderont pas à faire un petit détour, n’est-ce pas ?

 

Rocambole entendit ces paroles.

 

– Où voulez-vous donc aller ? demanda le moujik.

 

– Nous pourrions faire un crochet vers le nord-ouest. Le moujik se mit à rire :

 

– J’entends, dit-il, vous voulez aller boire un coup à l’auberge du Sava ?

 

– Justement.

 

– Aurai-je ma part ?

 

– Sans doute.

 

– En route donc ! dit le moujik qui venait d’atteindre un de ces poteaux indicateurs qui, dans les vastes plaines neigeuses de Russie, sont les seuls indices du chemin à suivre.

 

Et la téléga remonta vers le nord-ouest. Rocambole savait assez de russe pour ne pas perdre un mot de cette conversation. En outre, on avait assez parlé depuis quatre jours de l’auberge du Sava pour qu’il sût qu’elle n’était qu’à quelques verstes du château du comte Potenieff. Et Rocambole, toujours muet, immobile, l’oreille tendue, écouta encore la conversation du sous-officier et des soldats. Tout en écoutant il se disait :

 

– Pour peu que ces hommes s’arrêtent et boivent, je trouverai bien un moyen de leur échapper.

 

Alexis pleurait et se lamentait. Rocambole, qui avait les mains et les pieds liés et ne pouvait par conséquent se lever ou se traîner, exécuta alors sur lui-même un singulier mouvement de rotation et se mit à rouler comme un bâton qu’on pousserait du pied sur une pente. Cette manœuvre lui permit de se trouver tout auprès d’Alexis, qu’il ne pouvait distinguer, mais qu’il avait fini par reconnaître, car le paysan, dans ses lamentations, avait plusieurs fois laissé échapper le nom de Catherine, Et il l’appela tout bas par son nom. Alexis tressaille et cesse de pleurer. Rocambole se hissa jusqu’à son oreille, y colla ses lèvres et dit :

 

– C’est moi… le maître… j’ai toute ma raison…

 

– Vrai ? dit le paysan.

 

– Oui, mais parle… que s’est-il passé ?

 

– Vous avez été fou.

 

– Ah !

 

– Fou et furieux. Vous ne reconnaissiez plus personne.

 

Alors Alexis raconta ce qu’il savait, c’est-à-dire qu’il s’était trouvé au rendez-vous donné par Rocambole, mais qu’il avait attendu vainement pendant plus d’une heure ; qu’au bout de ce temps, il avait été entouré subitement par les gens de Nicolas Arsoff et traîné par eux au château, où il avait trouvé Rocambole en ce singulier état de surexcitation et de folie. Alexis ne négligea aucun détail. Il parla de l’audace de Nicolas Arsoff livrant Rocambole comme un paysan qui s’était soustrait à l’obrock, il raconta le désespoir de Vanda et la joie de ce Français qui paraissait être l’ami de l’intendant. Enfin il répéta à Rocambole les dernières paroles de Vanda :

 

– Veille sur ton maître !

 

Et Rocambole, qui croyait en Vanda comme en lui-même, se dit :

 

– Si je puis échapper à ces hommes d’ici à quelques heures, peut-être rien n’est-il encore désespéré.

 

La téléga courait vers l’auberge du Sava avec une rapidité que le gosier altéré du moujik semblait précipiter. Enfin, la maison maudite apparut dans le lointain. Elle était silencieuse et morne, et aucun filet de fumée ne sortait du toit ; aucun jet de lumière ne passait au travers de la porte ou des volets.

 

– Hé ! la sorcière ! cria le moujik en arrêtant son attelage fumant devant le seuil.

 

Il fit claquer son fouet et appela.

 

Le sous-officier sauta à terre, et avec la crosse de son fusil ébranla la porte.

 

Après tout ce bruit, la fenêtre du grenier où couchait Yvanowitchka s’ouvrit et la vieille cria :

 

– Que me veut-on ?

 

– Nous voulons boire.

 

– Passez votre chemin, je n’ai plus de bière.

 

– Tu auras de l’eau-de-vie ?

 

– Je n’en ai plus.

 

– Même pour deux roubles ?

 

– Vrai ? paierez-vous ? dit la vieille hôtesse qui se méfiait des soldats.

 

– Oui, et d’avance.

 

Elle se décida à venir ouvrir.

 

Les soldats sautèrent en bas de la téléga, et l’un d’eux dit au sous-officier :

 

– Ces pauvres gens doivent être morts de froid ; il faudrait les faire mettre près du poêle, tandis que nous boirons.

 

– Bah ! dit le sous-officier, ils sont tranquilles : autant les laisser dans le traîneau.

 

Rocambole avait de nouveau collé ses lèvres à l’oreille d’Alexis.

 

– Avec quoi as-tu les mains liées ? dit-il.

 

– Avec des cordes.

 

– Tâche de te coucher sur le ventre et d’approcher tes poignets de mes dents, dit Rocambole.

 

XXVIII

Les soldats et le moujik étaient entrés dans l’auberge et avaient rallumé le poêle, dans lequel il n’y avait plus que des cendres chaudes. Puis ils avaient allumé les torches de résine qui, chez le paysan russe, remplacent ordinairement la chandelle. Alors ils avaient pu voir un homme couché sur le poêle, au-dessus duquel était un lit – le lit que la vieille hôtesse cédait ordinairement au voyageur qui s’aventurait chez elle. Pierre avait survécu à sa blessure. Yvanowska, attirée vers lui par cette mystérieuse sympathie du crime que le crime attire, l’avait soigné comme son enfant, et était parvenue à le sauver. Pierre était malade encore, mais il était probable que dans quelques jours il serait sur pied. Quand les soldats furent entrés, la vieille leur dit :

 

– Je ne voulais pas ouvrir d’abord, parce que je craignais que vous ne fussiez des cosaques du régiment de Peterhoff.

 

– Non, dit le sous-officier, qui se nommait Gogloff ; nous appartenons au corps d’infanterie de la garnison de Studianka.

 

– De quel pays venez-vous donc ?

 

– Nous sommes allés sur les domaines de Potenieff chercher trois hommes pour le contingent.

 

À ce nom de Potenieff, Pierre le moujik, qui sommeillait en proie à la fièvre, se redressa et ouvrit les yeux :

 

– Qui parle de Potenieff ? fit-il. C’est moi… N’ai-je pas la voix d’Yvan ?… Si ma voix est celle d’Yvan, Yvan et moi c’est la même chose…

 

– Ne faites pas attention, dit la vieille, c’est un pauvre garçon qui a la fièvre.

 

– Que lui est-il arrivé ? demanda Gogloff.

 

– Il s’est battu avec un cosaque.

 

– Pour un pot de bière ?

 

– Non, pour une femme.

 

– Et c’est le cosaque qui a enlevé la femme ?

 

– Non, ni l’un ni l’autre…

 

– Madeleine ! hurlait Pierre le moujik, qui écumait sous ses couvertures de peaux de loup, je t’aime… et il faudra bien…

 

Gogloff tourna le dos au poêle et par conséquent à Pierre le moujik, dont il n’entendit pas les dernières paroles. Puis, la vieille alla chercher de la bière et de l’eau-de-vie, et s’empara avidement d’un papier graisseux représentant un rouble, que le sous-officier jeta sur la table. Après la bière vint l’eau-de-vie, puis on retourna à la bière. À un certain moment, un des soldats sortit pour voir si les trois prisonniers se tenaient tranquilles. Celui qui était ivre dormait réellement, les deux autres, c’est-à-dire Alexis et Rocambole, feignaient de dormir. Le soldat rejoignit ses compagnons, qui, tout en buvant, avaient entonné un refrain de caserne.

 

Alors Rocambole reprit sa besogne. La corde qui entourait les mains du paysan russe était épaisse et toute neuve. Mais Rocambole avait de bonnes dents, et il la scia tant et si bien, avec une patience inouïe, qu’elle finit par se briser. Alors les mains d’Alexis furent libres.

 

Pour avoir plus chaud, les soldats avaient fermé la porte, se souciant fort peu de leurs prisonniers. D’ailleurs l’isolement de l’auberge du Sava, le froid glacial de la nuit et le voisinage des loups étaient tout autant de garanties de sécurité pour eux. Quel homme aurait essayé de fuir, alors même qu’il n’eût pas été solidement garrotté ?

 

– Vite ! dit Rocambole, si tu veux revoir Catherine, nous n’avons pas un moment à perdre. Tes mains sont libres, délivre-moi à ton tour.

 

Alexis ne se le fit pas répéter : il se meurtrit les mains et fit saigner ses ongles ; mais il délivra la corde qui détenait captifs les bras de Rocambole. Le reste fut un jeu pour ce dernier. Il se débarrassa de la coloda qui lui meurtrissait les jambes avec autant de dextérité qu’en pouvait mettre à cette besogne un homme qui avait brisé sa chaîne de forçat comme un fétu de paille. Puis quand il fut tout à fait libre, il rendit le même service à Alexis. Celui-ci avait bien compris que Rocambole n’était plus fou, et de nouveau il avait en lui une foi aveugle. Il crut que Rocambole et lui allaient sauter en bas de la téléga et prendre la fuite à travers champs. Mais Rocambole lui dit :

 

– Ne bouge pas !

 

Puis il sauta sur le siège du traîneau, prit les rênes qui se trouvaient entortillées après le fouet et siffla en homme qui a l’habitude de conduire un attelage.

 

– Que faites-vous, maître ? demanda Alexis stupéfait.

 

– Tu le vois, répondit Rocambole.

 

Et les chevaux partirent en secouant leurs clochettes. Au bruit, les soldats, à moitié ivres déjà, s’élancèrent au-dehors. Mais ils demeurèrent pétrifiés à la vue du traîneau qui fuyait.

 

– Je n’aime pas à aller à pied, dit Rocambole en riant.

 

Et il cingla les chevaux de vigoureux coup de fouet. Cependant Rocambole ne riait que du bout des dents. Rocambole était tourmenté, et l’angoisse l’avait saisi à la gorge. Il songeait à Vanda ; il songeait plus encore peut-être à Madeleine. Pourquoi ? Il n’aurait pu le dire lui-même.

 

– Où allons-nous, maître ? demanda Alexis.

 

– Au château, pardieu !

 

– Mais vous voulez donc retomber au pouvoir de Nicolas ?

 

– Non, c’est lui qui tombera en mon pouvoir.

 

– Dieu vous entende, maître !

 

– Et les deux femmes que nous avons laissées… et Catherine ?…

 

– C’est juste, dit le serf.

 

On se souvient que Rocambole, dans son accès de folie, s’était dépouillé de ses vêtements. Mais, au moment de le faire monter dans le traîneau, un des soldats avait eu pitié de lui et lui avait replacé sa polonaise sur les épaules, se doutant peu que cet acte d’humanité allait servir le fugitif. En effet, dans l’une des poches de la polonaise était le portefeuille du faux Allemand. En Russie, le numéraire est si rare qu’on paie à peu près partout et toujours en papier. Le portefeuille de Rocambole était gonflé de petits billets de huit, dix et vingt roubles. Aussi, quand Alexis lui dit :

 

– Maître, les chevaux sont las, ils ne nous ramèneront jamais à Lifrou.

 

Rocambole, caressant de la main le cuir grenu de son portefeuille, répondit :

 

– Nous en trouverons de frais à la poste de Peterhoff.

 

Peterhoff n’était pas à plus de huit verstes de distance. C’était un trajet d’une heure. À la lisière du bois, on devait retrouver le poteau qui indiquait la bifurcation entre les deux routes : celle qui venait de Peterhoff et conduisait à l’auberge du Sava et celle qui se dirigeait vers le château du comte Potenieff. Rocambole possédait à un haut degré ce qu’on appelle la mémoire locale. D’ailleurs, en enfant du pays qu’il était, Alexis ne se fût pas trompé de chemin. Tout en stimulant l’ardeur des chevaux, de la voix et du geste, Rocambole réfléchissait. Depuis un mois qu’il se mesurait avec M. de Morlux, il avait pu juger qu’il avait dans cet homme un adversaire digne de lui. Et Rocambole, en se disant cela, ressemblait au joueur d’échecs consommé qui calcule approximativement la marche du jeu d’un adversaire habile. Or, Rocambole se disait :

 

– De deux choses l’une, ou M. de Morlux est aux prises avec Vanda, et je la connais, ma tigresse, elle se fera tuer pour défendre Madeleine, et alors Madeleine n’est pas encore au pouvoir de son ennemi. Ou Vanda a succombé, et M. de Morlux prendra la fuite en emmenant Madeleine. Dans le premier cas j’aurai le temps d’arriver. Dans le second, je rencontrerai M. de Morlux sur le chemin de Peterhoff.

 

Le raisonnement était logique, comme on va le voir.

 

Au bout d’une heure, les bois étaient traversés et le traîneau s’arrêtait devant la maison de poste qui précède le relais de Peterhoff. Le maître de poste accourut. Rocambole lui jeta une poignée de billets :

 

– Des chevaux ! dit-il, il me faut des chevaux.

 

– Impossible ! répondit le maître de poste.

 

– Pourquoi ?

 

– Ceux que j’ai à l’écurie sont retenus.

 

– Pour qui ?

 

– Pour un étranger qui va passer.

 

– Quand ?

 

– D’un moment à l’autre.

 

– D’où vient-il ?

 

– De chez le comte Potenieff.

 

Rocambole tressaillit.

 

– Et comment sais-tu cela ? demanda-t-il.

 

Le maître de poste indiqua du doigt un homme chaussé de grandes bottes fourrées, enveloppé d’une peau de loup, qui s’était endormi sur le poêle.

 

– C’est le courrier de Nicolas Arsoff, dit-il. Voici une heure qu’il est arrivé pour retenir les chevaux.

 

– Eh bien ! dit Rocambole, je vais ranger mon traîneau sous le hangar, tu mettras mes chevaux à l’écurie, et quand ils seront reposés, je repartirai.

 

Le maître de poste ne vit aucun inconvénient à l’exécution de ce programme. Le traîneau fut rangé sous le hangar, et on y laissa dedans le paysan ivre qui dormait toujours. Puis on mit les chevaux à l’écurie. L’écurie était un autre hangar un peu mieux clos que le premier, mais malpropre, et dans lequel les chevaux étaient en liberté.

 

– Voulez-vous dormir sur le poêle ? demanda le maître de poste.

 

– Non, dit Rocambole, nous resterons auprès de nos chevaux, mon compagnon et moi.

 

Et il désignait Alexis. Celui-ci, qui avait vu tout à l’heure Rocambole impatient de retourner à Lifrou, ne comprenait plus maintenant le flegme britannique qui s’était emparé de lui. Le maître de poste leur donna une lanterne et leur dit :

 

– Puisque vous voulez rester auprès de vos chevaux, faites un trou dans la paille, vous y dormirez bien.

 

Puis il leur souhaita le bonsoir, rentra dans la maison de poste et en ferma la porte. Alors Rocambole pénétra dans l’écurie.

 

– Maintenant, dit-il, nous sommes chez nous.

 

– Maître, demanda Alexis, que voulez-vous donc faire ? Rocambole lui montra le postillon qui devait partir avec les chevaux retenus et qui, couché sur une botte de foin, dormait d’un lourd sommeil :

 

– Tu vas le savoir, dit-il.

 

XXIX

Le moujik dormait, comme dorment les gens de sa profession. Vous souvient-il du bon temps des diligences qui entraient dans les villes de province, le soir, au bruit joyeux du cornet à piston ? Et ce gros conducteur au visage réjoui et rubicond qui, au troisième relais, était devenu votre meilleur ami et dont vous étanchiez la soif à chaque poste, quand vous aviez l’honneur de voyager avec lui, c’est-à-dire d’avoir une place de banquette ? Quand la nuit venait, le conducteur tirait sa casquette sur ses yeux, s’enfonçait dans un coin de la banquette et ronflait deux minutes après. Le canon du Palais-Royal ne l’eût point éveillé. Mais tout à coup la diligence arrivait au relais.

 

Soudain le conducteur s’arrêtait, dégringolait du haut de l’impériale, aidait à atteler les chevaux, remontait et se rendormait jusqu’au relais suivant, tout cela avec la régularité inflexible d’un chronomètre. Eh bien ! le postillon russe est comme le conducteur français, seulement, ce n’est pas l’heure qui l’éveille, c’est le cri particulier, sorte de roucoulement, que pousse le moujik en arrivant au relais de poste. Ce cri, pour le dormeur, domine tous les cris et tous les bruits, on eût tiré auprès de lui un coup de pistolet qu’il n’eût pas ouvert les yeux. Mais le cri retentit, le postillon est sur pied. Les chevaux sont garnis, il est botté : il est couvert de sa pelisse en fourrure commune.

 

Soudain il se dresse sur ses deux pieds, abandonne la botte de foin qui lui sert de lit, et cinq minutes après ses chevaux sont hors de l’écurie, et il est prêt à partir. Mais tant que le cri guttural n’est point venu frapper son oreille, le postillon dort. Rocambole regardait celui-là. Il s’approcha de lui et le secoua. Le moujik se contenta de grogner sans ouvrir les yeux et se retourna sur sa botte de foin. Rocambole se pencha alors sur lui et lui siffla dans l’oreille ce cri guttural dont nous parlions tout à l’heure.

 

Soudain le moujik se dressa sur ses pieds, ouvrit les yeux et voulut se précipiter vers la porte. Mais Rocambole le prit à la gorge, et cela avec une telle vigueur que le moujik en tira la langue d’un demi-pied.

 

– Si tu dis un mot, je te tue ! dit Rocambole en langue russe.

 

Et il le renversa sous lui. Le moujik stupéfait roulait des yeux hors de leur orbite, considérant ces deux inconnus qui paraissaient vouloir lui faire un mauvais parti. Rocambole ajouta :

 

– Nous ne voulons ni te faire du mal, ni te voler, au contraire, je te donnerai dix roubles, si tu veux m’obéir.

 

Le rouble est, pour le paysan russe, un mot magique. La physionomie épouvantée du moujik se rasséréna tout à coup.

 

– Que faut-il faire pour cela ? dit-il.

 

– Il faut m’obéir.

 

Le moujik, que Rocambole avait cessé de serrer à la gorge, se releva et continua à regarder les deux inconnus avec étonnement. Il crut pourtant un moment que c’étaient là les deux voyageurs qu’il attendait, et il leur dit :

 

– Nos chevaux sont garnis, je suis prêt.

 

– Non, dit Rocambole, ce n’est pas ce que nous voulons.

 

– Que voulez-vous donc de moi ?

 

– Trois choses. Tes bottes, d’abord. L’étonnement du moujik redoubla.

 

– Ton fouet et ta polonaise, ensuite.

 

– Vous voulez conduire mes chevaux ?

 

– Oui.

 

– Et… moi… que ferai-je ?

 

– Tu te recoucheras et tu dormiras jusqu’au jour.

 

– Mais… Excellence…, balbutia le moujik, qui voyait bien qu’il avait affaire dans Rocambole à un homme d’un rang plus élevé que celui de la classe des serfs, je perdrai ma place.

 

– Je t’indemniserai…

 

Et Rocambole tira son portefeuille et montra des roubles. Le moujik s’inclina.

 

– Qu’il soit fait ainsi que vous le désirez, Excellence, dit-il avec soumission.

 

Et il ôta de bonne grâce ses bottes fourrées, son vitchoura de fourrure commune et son bonnet d’astrakan. Rocambole chaussa les bottes, endossa la pelisse et enfonça le bonnet sur ses yeux.

 

– Tiens, fit naïvement Alexis, qui ne comprenait pas ce que voulait faire le maître, mais qui avait trop de respect pour oser le lui demander de nouveau, on dirait un vrai moujik.

 

Comme il faisait cette réflexion, le bruit lointain des clochettes, les claquements du fouet, le cri guttural du postillon annoncèrent l’approche du traîneau attendu.

 

Rocambole sortit les chevaux de l’écurie et dit à Alexis :

 

– Tu peux m’attendre ici… Je ne sais pas quand je reviendrai ; mais ce sera bientôt, sois tranquille !…

 

 

Maintenant, on sait ce qui était arrivé. Le nouveau moujik, qui avait succédé au moujik parti de Lifrou, et auprès duquel Hermann, sans défiance, s’était assis, c’était Rocambole. Rocambole n’avait cessé de veiller sur Madeleine, tout en conduisant son attelage. Et ce n’avait été qu’au moment où, sur les conseils du valet de chambre, M. de Morlux perdu, saisi de vertige, s’apprêtait à jeter la jeune fille hors du traîneau, que le faux moujik comprit que le moment était venu d’en finir.

 

– Certes, murmura-t-il, jamais la peine du talion n’aura été mieux appliquée.

 

Et il avait pris Hermann par le milieu du corps et l’avait jeté aux loups. En même temps, rapide comme l’éclair, laissant les chevaux livrés à eux-mêmes et se contentant d’accrocher les guides à un anneau fixé dans le siège, il sauta dans l’intérieur du traîneau. La panthère qui bondit du haut d’un rocher sur sa proie n’est pas plus foudroyante. M. de Morlux épouvanté sentit les mains de fer de Rocambole s’arrondir comme un étau autour de son cou. En même temps, celui-ci dit à Madeleine :

 

– Ne craignez rien. Vous êtes sauvée !…

 

Un siècle passa pour M. de Morlux dans cette minute, un siècle d’épouvante et d’agonie. Le faux moujik avait jeté son bonnet, et sa tête toute nue apparaissait au vicomte.

 

– Me reconnais-tu ? disait-il.

 

– Rocambole ! murmura M. de Morlux avec terreur.

 

Rocambole lui arracha ses pistolets, et le vicomte ne songea pas même à se défendre. Madeleine, folle de terreur tout à l’heure, croyait maintenant voir le ciel s’entrouvrir. Elle aussi, elle avait reconnu Rocambole, c’est-à-dire son sauveur, comme il avait été le sauveur d’Antoinette. Dans l’éloignement, on entendait toujours les cris désespérés d’Hermann. Mais ces cris allaient s’affaiblissant peu à peu et on devinait que le malheureux était à l’agonie.

 

– Vicomte Karle de Morlux, dit alors Rocambole, vous avez commis bien des crimes ; mais Dieu peut vous pardonner, si vous vous repentez, et je vous engage à le faire, car vous allez mourir.

 

Le vicomte eut peur ; il joignit les mains.

 

– Grâce !

 

Et ses yeux suppliants invoquèrent Madeleine.

 

– Grâce ! murmura la jeune fille en regardant Rocambole. Celui-ci avait à la main les pistolets arrachés à M. de Morlux.

 

– Grâce ! répéta-t-elle, croyant que Rocambole allait faire feu.

 

– Mademoiselle, dit Rocambole, croyez-vous donc avoir le droit de faire grâce à l’assassin de votre mère ?

 

Madeleine étouffa un cri et se tut. M. de Morlux était livide.

 

– Voulez-vous me faire grâce ? dit-il, je vous rendrai tout !

 

– Non, dit Rocambole, je veux que ton châtiment soit terrible, misérable !

 

Il regarda derrière le traîneau et vit cette gerbe d’étoiles sombres qui se rapprochait de nouveau. C’étaient les loups qui avaient dévoré Hermann qui revenaient à la charge. En même temps, il saisit M. de Morlux comme il avait saisi Hermann, par le milieu du corps, l’éleva au-dessus de sa tête et l’y tint suspendu un moment. Madeleine jeta un cri suprême et ferma les yeux, dominée qu’elle était par l’épouvante. Rocambole avait précipité M. de Morlux hors du traîneau. En même temps et comme le vicomte se relevait tout meurtri de sa chute, il lui cria :

 

– Je veux que tu aies le moyen de te défendre !

 

Et il lui jeta ses pistolets. Les chevaux, livrés à eux-mêmes, avaient continué leur course furieuse. Rocambole ne voulut pas se retourner ; il ne voulut pas voir M. de Morlux périr comme Hermann sous la dent des loups. Et, sautant de nouveau sur le siège, il reprit les guides et le fouet.

 

– À Lifrou ! maintenant, à Lifrou ! dit-il.

 

Et le traîneau, habilement dirigé, tourna sur lui-même. Madeleine, à demi morte de frayeur, entendit un nom qui sortait de la bouche de Rocambole, et elle s’écria :

 

– Oui ! à Lifrou ! et ne perdez pas une minute, monsieur.

 

– Vanda ? qu’est devenue Vanda ? demanda Rocambole avec angoisse.

 

– Quand ces deux misérables m’ont emportée, répondit Madeleine, ils l’avaient renversée et garrottée…

 

– Et Arsoff ?

 

– Allons à Lifrou ! répéta Madeleine. Allons vite.

 

Rocambole comprit.

 

Son fouet siffla avec furie, ses chevaux dévorèrent l’espace… Peu après, Madeleine et lui entendirent un coup de feu dans l’éloignement, puis un second…

 

C’était M. de Morlux qui tirait sur les loups.

 

– Voici la justice de Dieu qui commence ! murmura Rocambole.

 

Et il continua à fouetter ses chevaux.

 

XXX

Qu’était devenue Vanda ? Nous avons laissé la courageuse femme garrottée, réduite à l’impuissance et rejetée dans un coin de la chambre de Madeleine comme une chose inerte, au moment ou M. de Morlux et son âme damnée, Hermann, emportaient la jeune fille évanouie. Vanda était désormais au pouvoir de Nicolas Arsoff. Ce dernier, bête stupide et féroce, s’était jeté sur sa victime, l’écume à la bouche, l’œil brillant. Mais cet œil rencontra le regard de Vanda. Vanda garrottée, Vanda réduite à l’impuissance, était demeurée forte par le regard. À moitié de sa course de bête fauve, Arsoff s’arrêta. Le regard de Vanda le brûlait. Cependant il fit un effort sur lui-même et se remit en marche. Mais alors, elle joignit la voix au regard :

 

– Esclave, dit-elle, tu n’as pas même le courage de ton infamie. Tu veux être aimé d’une femme noble et tu as si peur que le ciel ne tombe sur la tête et ne t’écrase que tu laisses cette femme enchaînée. Tu es un homme, pourtant ! et je ne suis qu’une femme… Lâche ! Lâche ! dit-elle.

 

Ces paroles produisirent l’effet que Vanda en attendait. Arsoff s’arrêta, plus indécis que jamais.

 

– Que crains-tu ? poursuivit Vanda. Le seul homme qui pouvait me défendre n’est plus ici. Tu es le maître de ce château, et chacun s’y courbe sous ta volonté. As-tu peur que j’essaie de fuir ? ferme cette porte. Tu sais bien que si j’appelais à mon aide, ce serait peine perdue… Tous ces hommes qui te redoutent riraient de mon effroi, en bons courtisans qu’ils sont.

 

– Ah ! tu railles ! murmura Arsoff, dont les yeux s’injectaient comme ceux d’un taureau qu’on lâche dans l’arène.

 

– Non, répondit Vanda : je ne songe pas à moi. C’est à toi que je pense, à toi qui es un niais… et qui vas mettre le feu à ta maison.

 

Il ne comprit pas, mais il n’avança point. Vanda poursuivit de cette voix railleuse, au timbre métallique, qui avait si souvent déjà produit sur l’intendant une vive inquiétude :

 

– Délie-moi seulement les jambes, que je puisse me tenir debout. N’as-tu pas honte, esclave, de vouloir être aimé par une créature réduite à l’état où je suis ?

 

Le poignard de Vanda gisait encore sur le sol. L’intendant s’en empara.

 

– Après cela, dit-il, je veux bien faire ce que tu me demandes, car si tu tentes de m’échapper, je te tuerai.

 

Et il coupa les liens qui attachaient les jambes de la jeune femme. Vanda se redressa, et, comme ses bras étaient toujours liés derrière le dos, elle s’appuya contre le mur, tenant toujours fixés sur Nicolas Arsoff ses deux yeux étincelants qui étaient désormais sa seule arme. Celui-ci la contemplait avec une joie sombre mêlée cependant d’une vague épouvante.

 

– Esclave, reprit-elle, tu m’aimes donc bien ?

 

Et sa voix, hautaine et dédaigneuse jusque-là, eut une inflexion caressante qui remua tout à coup la bête fauve dans tout son être.

 

– Oh ! si je vous aime ? fit-il d’une voix sourde.

 

– Et si je t’aimais une heure… me tuerais-tu ?…

 

Il fit un pas en arrière et la regarda avec une sorte d’égarement…

 

– Oui, répéta-t-elle, si, moi, la femme de race, la veuve de ton ancien maître… j’oubliais une heure que tu es un vil esclave.

 

– Oh ! taisez-vous ! dit-il, taisez-vous !…

 

– Je veux que tu m’écoutes, au contraire, dit-elle avec un accent d’autorité qui reprenait sur Arsoff tout son empire. Je veux te dire mon histoire…

 

– Votre… histoire ?…

 

Et il continuait à la regarder avec stupeur ; et lui, qui tenait un poignard, se reprenait à trembler devant cette femme qui avait les mains liées !…

 

Elle se tenait debout contre le mur, la tête haute, dans l’attitude du dompteur qui fascine du regard une bête féroce.

 

– Crois-tu donc, esclave, reprit-elle, que si j’étais encore la baronne Sherkoff, la grande dame russe, tu m’aurais vu venir ici, à la suite d’un étranger à qui j’obéissais comme tu m’obéissais jadis ?

 

– Qu’êtes-vous donc devenue ? demanda-t-il.

 

Vanda eut un de ces sourires à ébranler l’austérité d’un anachorète.

 

– Tu veux savoir qui je suis devenue, fit-elle ; tu veux le savoir ?

 

– Oui… je le veux…, balbutia-t-il, en proie à un vertige étrange.

 

– Avant de le dire, reprit-elle, je veux savoir ce que tu es toi-même. Ton maître, le comte Potenieff, est pauvre, n’est-ce pas ?

 

Il eut un rire cynique.

 

– Je ne sais pas, dit-il.

 

– À seigneur pauvre, intendant riche ! continua-t-elle. Parle, es-tu riche ?

 

– Peut-être…

 

– Si tu veux combler l’abîme qui existe entre la femme libre et l’esclave, il faut que tu jettes dessus un pont…

 

– Un pont d’or ? fit-il.

 

– Oui…

 

Et dans ce mot qu’accompagna un autre sourire, il y eut un poème. Nicolas, ébloui, baissa la tête et sentit ses genoux fléchir.

 

– Mais délie-moi donc les mains ! dit-elle.

 

Elle n’ordonnait plus, elle priait ; et sa prière avait de mystérieuses et caressantes promesses. Avec le poignard, la bête fauve domptée coupa la corde qui attachait les bras de Vanda. Chose horrible ! ces bras rendus à la liberté s’appuyèrent avec une mollesse perfide sur les deux épaules de Nicolas Arsoff.

 

– Imbécile ! dit-elle en riant, est-il besoin de cordes et de poignard pour être aimé ?…

 

Nicolas chancela de nouveau et tout son sang afflua vers son cœur.

 

– À genoux, esclave ! répéta-t-elle.

 

Mais ce n’était plus de sa voix impérieuse et hautaine qu’elle prononçait ces paroles ; c’était avec une raillerie charmante. Ce n’était plus une reine offensée foulant un audacieux aux pieds : c’était la fille d’Ève enchaînant à son char cet ours du Nord qui aurait pu l’étouffer d’une seule étreinte. Et Nicolas Arsoff se mit à genoux et il osa effleurer de ses lèvres la main de Vanda. La lanterne que l’intendant avait apportée éclairait seule cette scène. Vanda laissa un moment la bête fauve à ses pieds ; puis, la relevant d’un geste :

 

– Debout ! dit-elle et causons.

 

Il la regarda avec une admiration mélangée de respect.

 

– Tu es donc riche ? fit-elle.

 

– Très riche, répondit-il avec orgueil.

 

– Je veux te rendre pauvre, moi…

 

Il eut un gros rire.

 

– C’est difficile, dit-il.

 

– Alors, fit-elle en l’enveloppant des magnétiques effluves de son regard, tue-moi… cela vaut mieux…

 

Et elle lui souriait à anéantir le peu de raison qui lui restait.

 

– Où est ton or ? reprit-elle.

 

– Il est caché… oh ! bien caché…

 

– Je veux savoir où…

 

Mais l’avarice et la cupidité de l’intendant reprirent le dessus.

 

– Non… c’est impossible, dit-il… Je vous donnerai ce que vous voudrez… mais…

 

– Mais, dit-elle en l’interrompant d’un geste hautain, je veux que tu sois toujours esclave… et, puisque tu as un château et une armée de laquais, il faut que tu m’obéisses ici.

 

Le regard et le sourire de Vanda enivraient Nicolas Arsoff mieux que n’aurait pu le faire cette abominable eau-de-vie dont il usait chaque soir avec si peu de modération. La bête fauve était dominée et écrasée, réduite à l’impuissance.

 

– Je veux une fête à l’heure même ! ordonna Vanda : je veux souper, cette nuit, à l’éclat des lustres ; je veux boire de ton meilleur vin, esclave, et je veux que tu forces tous les gens qui t’obéissent à se prosterner à mes pieds. Je suis la reine de cette maison désormais ! Et, de nouveau, elle appuya un de ses bras nus sur le cou du taureau de l’intendant. Cette fois la folie gagna Nicolas Arsoff. Sa voix de stentor retentit à travers les corridors du château et ses ordres se succédèrent, comme ceux d’un général au moment d’une bataille.

 

Il était alors deux heures du matin. À trois heures, la volonté capricieuse de Vanda, naguère garrottée et sous une menace de mort, à présent, maîtresse absolue, cette volonté, disons-nous, avait improvisé une fête nocturne ; et elle était à table, en tête à tête avec l’intendant, tandis que deux jeunes couples de paysans, nouvellement mariés, dansaient au son du théorbe, l’instrument favori du peuple russe. Et les serviteurs du farouche intendant se disaient :

 

– Maintenant qu’il est amoureux, peut-être sera-t-il moins méchant. Deux heures plus tard, l’intendant était ivre. Alors Vanda renvoya les paysans, le joueur de théorbe et les valets :

 

– Maintenant, dit-elle à l’intendant, où est ton or ? Mais il se défendit encore :

 

– Oh ! non, dit-il, non…

 

Il avait laissé sur la table ce poignard qu’avait rougi le sang de M. de Morlux. Vanda allongea la main et s’en empara.

 

– Où est ton or ? répéta-t-elle.

 

Il crut qu’elle voulait le tuer, et il se dégrisa un moment. Puis, se levant en trébuchant, il tourna la table pour aller vers elle.

 

Mais elle recula, le poignard levé et répétant :

 

– Où est ton or ?

 

XXXI

Un souvenir traversa l’esprit de Nicolas Arsoff comme il s’avançait vers Vanda avec l’intention de la désarmer. Il se rappela que trois heures auparavant elle s’était jetée sur M. de Morlux avec la souplesse et la foudroyante rapidité d’une tigresse, et que M. de Morlux n’avait dû son salut qu’à un hasard. Or Nicolas Arsoff avait bu et, quand il avait bu, le digne intendant n’était pas solide sur ses jambes… Il s’arrêta donc en chemin et se remit à rire de ce gros rire hébété qu’il avait dans l’ivresse.

 

– Je crois, balbutia-t-il, que vous vous moquez de moi.

 

– Non, répondit-elle, seulement, je veux savoir où est le trésor.

 

– Pour le prendre ?

 

– Peut-être…

 

– Non, non, répéta-t-il ; je vous donnerai ce que vous voudrez, mais…

 

– Mais je veux savoir où tu enfermes ton trésor…

 

Et elle se mit à lui sourire comme elle souriait quand elle voulait séduire. Nicolas fit un pas encore. Mais le poignard tiré le fit hésiter à aller plus loin.

 

– Oh ! je vous aime, balbutia-t-il, je vous aime…

 

– Alors, dit-elle en lui souriant toujours, pourquoi ne veux-tu pas me montrer ton or ?

 

– Mais je vous en donnerai…

 

– Je veux me faire ma part moi-même.

 

– Ah ! fit-il avec étonnement, vous ne prendrez donc pas tout ?

 

– Non.

 

Sa voix était nette et son expression de franchise si grande que l’ivrogne en fut frappé. Vanda poursuivit :

 

– Je veux savoir où tu mets ton or, pour voir si tu es un homme ingénieux.

 

Son gros rire reparut.

 

– Il est bien caché, dit-il.

 

– Ah !

 

– Et on chercherait partout, même dans la lune, avant de savoir où il est, fit-il avec un sentiment d’orgueil.

 

En parlant ainsi, Nicolas Arsoff ignorait une chose, c’est que, quatre jours auparavant, tandis que le faux Allemand et sa compagne le ramenaient ivre mort de Studianka, il avait beaucoup jasé dans son sommeil, à ce point que Rocambole avait dit à Vanda :

 

– C’est vraiment dommage que je ne sois plus le Rocambole d’autrefois. Voilà une bien belle occasion de s’approprier le bien d’autrui.

 

Donc, Vanda savait parfaitement ce qu’elle demandait avec tant d’insistance. Cependant Nicolas Arsoff hésitant encore :

 

– Mais, lui dit-elle, s’armant de son plus beau rire tentateur, si tu as tant d’or que cela, comment veux-tu que je l’emporte ?

 

– J’en ai de quoi remplir une téléga ! répondit-il.

 

– Montre-le-moi !

 

Et dans ces trois mots, elle sut mettre cet indicible accent de cupidité qui n’appartient qu’aux femmes vénales. L’ivrogne avait été longtemps partagé entre deux sentiments tout à fait opposés, la vanité et la prudence. La vanité le poussait à montrer la cachette pour faire admirer à Vanda les ressources de son imagination. La prudence lui commandait de garder son secret pour lui seul. La vanité l’emporta.

 

– Eh bien ! fit-il, je vais vous le dire…

 

– Ah ! enfin…

 

– Mais vous m’aimerez, n’est-ce pas ?

 

Et il fit encore un pas vers elle.

 

– Oui, quand j’aurai vu ton or. Où est-il ?

 

– Il n’est pas dans le château.

 

– Vraiment ? où est-il donc ?

 

– Dans le jardin.

 

– Enterré ?

 

– Non… mieux que cela.

 

– Allons ! fit-elle en appuyant sa main gauche sur l’épaule de l’intendant, qui frissonna à ce contact.

 

– Mais c’est en plein air, dit-il encore.

 

– Qu’importe !

 

– Et il gèle si fort…

 

– Je m’envelopperai dans une bonne pelisse.

 

Sur ces mots, Vanda frappa le timbre d’argent qui se trouvait sur la table, et deux valets entrèrent.

 

– Canailles ! leur dit Nicolas Arsoff, donnez-moi mes fourrures les plus chaudes et jetez sur les épaules de madame, qui est maintenant votre reine et maîtresse, cette pelisse de renard bleu que le marchand de Peterhoff m’a engagée pour vingt mille roubles.

 

On s’empressa d’obéir à Nicolas Arsoff. Enveloppée dans la riche fourrure qu’on venait de lui apporter, Vanda s’appuya au bras de l’intendant avec un perfide abandon.

 

– Je crois que je deviens fou ! murmura celui-ci, qui se sentait transporté dans le monde des rêves.

 

– Allons voir ton or, répéta Vanda.

 

Nicolas, toujours trébuchant, s’aventura dans les corridors du château. Vanda le soutenait. Il arriva ainsi à une porte qui donnait sur le jardin et dont il avait la clé parmi le trousseau qui pendait toujours à sa ceinture. La nuit était glaciale, le ciel d’une pureté étincelante. La neige qui couvrait la terre avait acquis sous les pieds la dureté du diamant. Le froid dégrisa un peu Nicolas Arsoff. Une fois encore, il hésita à livrer son secret. Mais Vanda s’appuyait sur lui avec une telle nonchalance que son hésitation subit le dernier assaut et fut vaincue. Alors la prudence fit place à la vanité, et il tint à justifier le mot ingénieux tombé des lèvres de Vanda.

 

– Maîtresse, disait-il en marchant, crois-tu donc qu’un esclave n’a pas l’esprit d’un homme libre ? Ni le comte Potenieff, mon maître, ni le czar n’auraient eu l’idée que j’ai eue.

 

– En vérité ! fit Vanda d’un ton railleur.

 

Il étendit la main vers un monument de forme bizarre, à coupole dorée, qui se trouvait au bout du jardin.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.

 

– Ce sont les bains du château ; il y a là une étuve pour l’hiver et un bassin de marbre pour l’été.

 

– Et c’est là qu’est ton argent ?

 

– Peut-être…

 

Il faisait un clair de lune admirable, et la réverbération de la neige achevait de compléter l’illusion. On se serait cru en plein jour. À mesure qu’ils approchaient, Vanda feignait une curiosité plus vive. Ils arrivèrent enfin à l’endroit désigné par Nicolas Arsoff. Alors Vanda vit tout auprès du monument à coupole dorée un bassin profond de quinze pieds. On eût dit une aiguière au-dessous d’un pot à eau.

 

– C’est là ! dit Arsoff.

 

Vanda se plaça sur le bord et ne vit rien. Le bassin était complètement vide.

 

– Esclave, dit-elle, te moques-tu de moi ?

 

– Non, maîtresse, dit Arsoff. Laissez-moi vous expliquer…

 

– Parle.

 

– Ne voyez-vous pas, au milieu, un point noir ?

 

– Oui.

 

– C’est un anneau. En le soulevant, on amène une dalle.

 

– Bon !

 

– Et cette dalle recouvre une sorte de caveau de huit pieds de profondeur et de six de large.

 

– Et… c’est là…

 

– C’est là que j’ai entassé de l’or et des billets à tourner la tête au comte Potenieff !

 

– Et à moi, dit Vanda, qui jeta à l’intendant une œillade assassine.

 

Nicolas eut le vertige et voulut embrasser Vanda ; mais elle le repoussa doucement, en disant :

 

– Non, je veux savoir…

 

En même temps elle lui montrait en souriant la lame de son poignard, pour lequel Nicolas avait le plus grand respect.

 

– Mais, reprit-elle, je ne trouve pas cela très ingénieux, moi !

 

– Et pourquoi donc ?

 

– J’aimerais mieux un bon coffre bien solide dans un caveau aux murs épais fermés par une porte de fer.

 

– La nature me donne mieux que cela ! dit Nicolas Arsoff. Regardez… Ce bassin est profond…

 

– Oui.

 

– Il est en marbre et ses parois n’offrent aucune aspérité.

 

– C’est vrai.

 

– Si un homme, un voleur, par exemple, y descendait, il n’en pourrait sortir qu’à l’aide d’une échelle.

 

– Ce qui n’est pas difficile à se procurer, dit Vanda.

 

– Attendez, reprit l’intendant ; mais le bassin n’est jamais vide… si ce n’est trois jours par an, et pendant ces trois jours je fais bonne garde.

 

– Explique-toi.

 

– Hier les paysans ont payé l’obrock et leurs autres redevances. Demain, si la nuit est sombre, j’apporterai tout ce qu’ils m’ont donné, et je le réunirai à ce qu’il y a déjà là-bas.

 

– Et puis ?

 

– Et puis, voyez-vous ce robinet ?

 

– Oui.

 

– C’est celui de la chaudière de l’étuve qui est pleine d’eau tiède. J’ouvrirai ce robinet…

 

– Et tu rempliras le bassin ?

 

– Oui. Et une heure après, le froid aura fait son office, et il y aura par-dessus mon trésor vingt pieds de glace qui vaudront mieux que toutes les portes de fer du monde.

 

Vanda eut un sourire, que Nicolas Arsoff prit pour de l’admiration.

 

– Tu es un homme de génie, dit-elle, mais tu dois te souvenir de tes promesses ?

 

– Sans doute, balbutia-t-il.

 

– Tu m’as promis de l’or !…

 

– Oui.

 

– Il me le faut avant qu’il te prenne fantaisie d’inonder ton bassin.

 

– Tout ? demanda-t-il avec une crainte naïve, mais de plus en plus fasciné.

 

– Non, dit-elle, je m’en rapporte à ta générosité. Mais, comment descendras-tu ? Tu n’as pas d’échelle…

 

– Oh ! attendez, fit-il.

 

Et il déroula une corde qu’il avait autour des reins, comme la plupart des serfs russes, et il en fixa une extrémité au robinet de l’étuve. Alors les yeux de Vanda brillèrent d’une flamme étrange.

 

XXXII

L’intendant se dépouilla alors de sa pelisse qui aurait pu le gêner dans ses mouvements, et saisissant la corde d’une main, il se laissa glisser au fond du bassin. Mais à peine s’était-il baissé pour passer sa main dans cet anneau de fer qui devait lui permettre de soulever la dalle sous laquelle se trouvait son trésor, qu’un jet d’eau lui tomba sur la tête. Il se releva vivement et fut comme aveuglé. Vanda avait ouvert le robinet de l’étuve et l’eau coulait de l’épaisseur d’une cuisse d’homme. Cette eau était presque tiède. Arsoff ne comprit pas tout d’abord ; il crut que c’était en tirant sur la corde qui lui avait servi à descendre dans le bassin, qu’il avait lui-même ouvert le robinet. Aussi cria-t-il à Vanda, qui se trouvait debout et immobile sur le bord :

 

– Fermez le robinet !

 

Mais Vanda ne bougea point. L’eau tombait sur la tête de l’intendant, qui se réfugia à l’autre extrémité du bassin.

 

– Fermez ! fermez ! répéta-t-il.

 

– Imbécile ! répondit Vanda, qui eut alors un rire strident.

 

Arsoff s’élança vers le bout de la corde qui pendait et voulut s’en servir pour remonter. Vanda ne parut point s’y opposer. Il se cramponna à la corde et commença à monter, malgré la trombe d’eau qui lui tombait sur la tête et l’aveuglait, car la corde, étant fixée au robinet, le plaçait par conséquent sous le jet. Vanda, immobile et calme, riait toujours. Arsoff, complètement dégrisé, avait retrouvé sa force et son énergie, et il s’élevait peu à peu, serrant la corde avec ses mains et ses genoux. Il n’était plus qu’à quelques pieds du bord, et déjà une de ses mains, abandonnant la corde, allait s’accrocher à la tablette de marbre, lorsqu’il retomba lourdement au fond du bassin. Vanda, avec son poignard, dont elle ne s’était point séparée, avait coupé la corde. L’intendant jeta un cri de rage, auquel répondit un nouvel éclat de rire de Vanda.

 

– Esclave, dit-elle, tu ne feras plus fouetter personne ; tu ne voleras plus ton maître le comte Potenieff ; tu n’oseras plus parler d’amour à une femme libre comme moi !… Si tu sais une prière, dis-la ; si tu crois en Dieu, demande-lui pardon, car tu vas mourir, et le lieu où tu es est ton tombeau…

 

– À moi ! au secours ! hurlait Nicolas Arsoff bondissant dans sa fosse de marbre comme une bête fauve prise au piège.

 

– On ne t’entendra pas ! répondit Vanda ; et si tes gens t’entendaient, s’ils osaient approcher, je n’aurais qu’un signe à leur faire pour les éloigner. Ne leur as-tu pas dit que j’étais reine et maîtresse désormais ?…

 

L’eau montait toujours et le bassin s’emplissait.

 

– Ah ! misérable femme ! cria-t-il éperdu, tu veux donc me noyer ? Elle lui répondit par ce rire étincelant et moqueur qui était son arrêt de mort.

 

– Non, dit-elle ; l’asphyxie serait trop douce pour toi !… tu ne serais pas assez châtié !…

 

Et, enveloppée dans sa pelisse pour résister de son mieux à ce froid terrible de la nuit moscovite, qui endort avant de tuer, elle attendit, les yeux fixés sur l’intendant, autour duquel l’eau montait peu à peu. La première qui avait coulé était presque tiède ; celle qui lui succéda était froide, puis elle devint glacée. Nicolas Arsoff jetait des cris terribles ; il priait et suppliait après avoir blasphémé ; puis, après avoir supplié, il blasphémait de nouveau. Le bassin s’emplissait lentement. D’abord Arsoff avait eu de l’eau jusqu’à la cheville ; puis jusqu’au ventre, puis elle couvrit la ceinture.

 

– Femme ! cria Arsoff, ferme le robinet, et tout ce que je possède de trésors est à toi !

 

– Esclave, répondit-elle, si du vivant du baron Sherkoff tu avais osé lever les yeux sur moi, je t’aurais fait mourir sous le fouet.

 

– Grâce ! madame ! grâce ! maîtresse !… disait-il en joignant les mains. Fermez le robinet !… au nom de Dieu, au nom des saints…

 

Et sa voix tremblait et ses dents s’entrechoquaient avec furie, car l’eau était de plus en plus froide… Et l’eau montait toujours. Enfin, elle arriva jusqu’aux épaules du malheureux et lui entoura le cou comme un cercle d’acier.

 

– Qu’il soit donc fait ainsi que tu le désires ! dit alors Vanda avec un éclat de voix railleuse.

 

Et elle ferma le robinet. L’eau cessa de couler, mais la tête seule du malheureux était dehors. Un moment il se crut sauvé ; un moment, il crut qu’elle avait eu pitié.

 

– La corde ! lui cria-t-il, jetez-moi une corde… Appelez au secours… on viendra…

 

Il se souvenait que la corde était retombée avec lui au fond du bassin, et il l’apercevait flottant à la surface, tout près de lui. Vanda riait et ne bougeait pas.

 

– Ah ! s’écriait l’intendant, cette eau me glace !… à moi !… au secours !… Faites-moi retirer de là, madame…

 

– Tu es fou ! répondit-elle.

 

Et elle se mit à faire le tour du bassin pour se réchauffer un peu par la marche.

 

Nicolas Arsoff commençait à comprendre le terrible genre de mort que la vindicative Vanda lui réservait.

 

– Il est quatre heures du matin, lui cria-t-elle encore, c’est le moment de la nuit où il gèle le plus fort.

 

Et, en effet, Nicolas Arsoff sentit que l’eau s’épaississait autour de lui… Et sa gorge, saisie par le froid, ne livra plus passage qu’à des sons inarticulés. Puis ces sons allèrent s’affaiblissant. Vanda continuait à se promener autour du bassin, faisant bonne garde, comme le dragon à l’entour de la caverne où gît un trésor. Elle grelottait dans sa pelisse de renard bleu, la fourrure la plus chaude que l’on trouve en Russie, cependant ; mais la haine lui donnait la force et le courage de lutter contre le froid. Arsoff ne criait plus. Il roulait un œil stupide autour de lui, et Vanda comprit bientôt qu’une agonie terrible commençait pour lui. Et sa montre à la main, comptant les minutes qui s’écoulaient, elle continua sa promenade, hautaine et farouche comme la divinité de la vengeance !

 

 

Et tandis que Vanda infligeait à Nicolas Arsoff ce terrible supplice, une téléga courait à toute vitesse vers le château de Lifrou. La nuit s’était écoulée, le jour était venu et le soleil étincelait à la cime des arbres couverts de neige. Rocambole fouettait ses chevaux avec rage, avec furie, et répétait sans cesse ce nom :

 

– Vanda ! Vanda !…

 

Madeleine, épuisée, vaincue par les émotions et le froid de cette nuit horrible, s’était endormie de nouveau dans le fond du traîneau de poste. Alexis, le paysan russe, que Rocambole avait repris avec lui en repassant devant le relais, avait amoncelé sur elle tout ce qu’il y avait de couvertures et de fourrures dans le véhicule. Enfin la téléga s’avança sur la chaussée de l’étang et quelques minutes après, les chevaux s’arrêtèrent devant la cour du château. Rocambole s’élança de son siège en criant :

 

– Vanda ? où est Vanda ?

 

Un moujik, qui parlait français, le regarda d’un air idiot et lui répondit :

 

– C’est la maîtresse à présent !…

 

Et Rocambole vit accourir à lui les gens du château. Les uns riaient, les autres étaient ivres… Mais tous paraissaient en proie à une joie extravagante. Et, comme Rocambole continuait à demander où était Vanda, ils le conduisirent dans le jardin, d’où elle n’avait pas bougé de la nuit. Et Rocambole vit la jeune femme debout au bord du bassin, assistant aux derniers moments de son esclave, qui avait osé lui parler d’amour. Le bassin, maintenant, était complètement gelé, et, du milieu d’un bloc de glace, sortait la tête livide de M. Nicolas Arsoff. L’intendant respirait encore ; mais la glace commençait à se resserrer, lui formant autour du corps une carapace qui allait finir par l’étouffer… Et les gens du château avaient surpris Vanda assistant à l’accomplissement de sa vengeance ; et, au lieu de délivrer leur maître, ils avaient applaudi à son châtiment. Vanda n’avait rien vu, rien entendu… Elle attachait maintenant un regard fixe et béant sur cette tête violacée que les ombres de la mort commençaient à estomper, dont les yeux étaient sans rayons, et dont les lèvres remuaient sans livrer passage à aucun son. Et ce ne fut que lorsque ses yeux se fermèrent, lorsque ses lèvres devinrent immobiles et rigides, lorsque, enfin, Nicolas Arsoff fut mort, qu’elle se retourna… Alors elle vit Rocambole, grave et silencieux, auprès d’elle. Et elle jeta un cri.

 

– Et Madeleine ? demanda-t-elle.

 

– Sauvée, répondit Rocambole.

 

– Ah ! je le savais bien ! murmura-t-elle en se laissant tomber dans ses bras.

 

– En France, répondit Rocambole, en France, maintenant !…

 

XXXIII

Avant de suivre Rocambole et Vanda, qui ramenaient Madeleine en France, il nous faut revenir à un personnage de cette histoire que nous avons quelque peu perdu de vue. Nous voulons parler d’Yvan Potenieff, que nous avons laissé revenant de chez le prince X… et arrêté aux portes de Moscou par ordre du chef de la police. En Russie, on ne discute pas. Depuis le plus humble des serfs jusqu’au plus grand seigneur, chacun obéit. Yvan, qui ne pouvait soupçonner son père d’avoir provoqué son arrestation, après avoir vainement demandé qu’il lui fût permis de le faire prévenir, se résigna à monter dans le traîneau qui devait le conduire à Saint-Pétersbourg.

 

La route lui parut longue ; elle dura plusieurs jours qui lui semblèrent des siècles. Chaque verste nouvelle qu’il franchissait ne le séparait-elle pas de sa chère Madeleine ?… Au fond, Yvan n’était pas très inquiet sur son propre sort. Il avait beaucoup d’amis dans le corps des cadets, et l’on y connaissait ses opinions. Yvan était sincèrement attaché à l’empereur, qui représentait les idées nouvelles, et il n’était nullement enthousiaste du vieux parti russe. Seulement, dans un pays où la police tient le rôle principal, il était tout naturel que les autorités de Moscou se fussent effarouchées de voir un officier de la garde assister aux réunions du prince X…, qui faisait ouvertement de l’opposition. Yvan comprenait tout cela si parfaitement qu’il se disait en route :

 

« Je n’aurai qu’à écrire à l’empereur pour obtenir ma grâce et une prolongation de congé. Je repartirai alors sur-le-champ pour Moscou, et il faudra bien que mon honoré père, qui est cause de toute ma mésaventure, répare ses torts en me donnant tout de suite ma chère Madeleine. »

 

Et, à partir du moment où il eut fait cette réflexion, Yvan devint plus calme et considéra son arrestation comme un événement sans importance. L’officier de police qui l’accompagnait lui avait permis, dès le lendemain du premier jour de voyage, d’écrire à son père. Il avait usé de cette permission, dans une maison de poste, tandis qu’on relayait, et il avait glissé dans sa lettre une lettre pour Madeleine.

 

« Toutes affaires cessantes, mon cher père [disait-il en terminant sa lettre], venez à Pétersbourg. Si l’empereur devait être abusé par quelque rapport de police, vous seriez là pour me défendre. »

 

Enfin, le matin du cinquième jour, l’officier prisonnier fit son entrée dans la capitale de toutes les Russies et fut conduit dans ce qu’on appelle l’île de Saint-Pétersbourg, à la forteresse hexagone qui sert de prison militaire. Le gouverneur parcourut rapidement le rapport que lui remit l’officier de police qui avait opéré l’arrestation d’Yvan et l’avait accompagné. Puis il dit à Yvan :

 

– Vous êtes mon hôte jusqu’à nouvel ordre ; mais je me plais à croire que votre situation n’a rien de grave.

 

Les Potenieff, s’ils ne sont plus riches, jouissent néanmoins d’une grande considération, due à leur ancienneté de race et aux services militaires qu’ils ont toujours rendus de père en fils. Yvan fut logé dans une chambre à part et on lui donna un soldat pour le servir. Le soir, le gouverneur de la prison l’invita à dîner. Ces égards lui semblèrent de bon augure. Il demanda la permission d’écrire à l’empereur, et cette permission lui fut accordée.

 

Le lendemain, il attendit toute la journée sa mise en liberté ; mais aucun ordre ne fut transmis au gouverneur de la prison. Deux jours s’écoulèrent, et Yvan ne vit rien venir. Il était convaincu pourtant que l’empereur n’avait rien à refuser au comte Potenieff, et il calculait que son père avait dû faire diligence et accourir en toute hâte à Saint-Pétersbourg. Yvan se trompait. Les jours succédaient aux jours et Yvan était toujours prisonnier. Seulement, comme on lui avait permis d’écrire, il s’en servait à cœur joie et rédigeait un véritable journal à l’adresse de sa chère Madeleine. Après les jours vinrent les semaines. Le gouverneur se montrait toujours charmant pour Yvan Potenieff, mais il ne parlait pas de le remettre en liberté. C’était un vieil officier, ce gouverneur, qui avait quelque répugnance à exercer ce métier de geôlier, et qui parfois en témoignait hautement sa mauvaise humeur. Un jour que, pour la centième fois peut-être, Yvan se plaignait avec amertume de la rigueur avec laquelle on le traitait et du peu d’égards qu’on avait sans doute pour son père le comte Potenieff, le gouverneur haussa les épaules :

 

– Vous croyez donc, fit-il, que votre père s’occupe de vous ?

 

– Dame ! répondit Yvan, peut-il en être autrement ?

 

– Peut-être.

 

– Que voulez-vous dire, monsieur ? fit Yvan avec étonnement.

 

– Mon jeune ami, dit le gouverneur, vous plaît-il de causer dix minutes avec moi ?

 

– Parlez, monsieur.

 

– Pourquoi vous a-t-on arrêté ?

 

– Parce que je revenais de chez le prince K…, où l’on s’occupe de politique.

 

– Et pourquoi étiez-vous allé chez le prince K… ?

 

– C’est un vieil ami de ma famille. Mon père m’avait chargé de lui porter ses compliments.

 

Un sourire vint aux lèvres du gouverneur.

 

– Écoutez donc, reprit-il. Croyez-vous que si la police de Moscou vous avait jugé dangereux et qu’elle eût admis que vous partagiez toutes les idées émises chez le prince K… elle se serait donné la peine de vous envoyer à Pétersbourg ?

 

– Qu’aurait-elle donc fait de moi ?

 

– On vous eût mis au cachot, à Moscou même.

 

– Bon !

 

– Et la première chaîne allant en Sibérie vous eût pris au passage.

 

Yvan ne put se défendre d’un léger frisson.

 

– Au lieu de cela, poursuivit le gouverneur, on vous a amené ici, où vous êtes fort bien traité.

 

– J’en conviens.

 

– Où rien ne vous manque.

 

– Sauf la permission d’aller me promener sur la perspective Newski, fit Yvan en riant.

 

– Si vous voulez me donner votre parole que vous rentrerez tous les soirs, vous pourrez sortir tous les jours, dit le gouverneur.

 

– Il se pourrait ! exclama Yvan stupéfait.

 

– Oui, mais à trois conditions, cependant.

 

– Voyons !

 

– La première est que vous ne chercherez pas à pénétrer au palais et ne demanderez aucune audience, soit au directeur général de la police, soit à tout autre fonctionnaire.

 

– Je vous le promets, répondit Yvan.

 

– La seconde, c’est que vous n’écrirez pas à l’empereur ; car, dit le gouverneur en riant, il faut bien que je vous dise la vérité : j’avais ordre d’intercepter votre lettre, et l’empereur ne l’a point reçue par conséquent.

 

– Mais, monsieur, s’écria Yvan, s’il en est ainsi…

 

– Choisissez, fit froidement le gouverneur : ou rester dans votre chambre, ou avoir la permission d’aller vous promener chaque jour.

 

– Soit, murmura Yvan, je n’écrirai pas.

 

– Il y a une troisième condition, dit le gouverneur.

 

– J’écoute.

 

– Si vous rencontrez des gens de votre connaissance, vous ne leur direz pas que vous êtes prisonnier.

 

– Monsieur, s’écria Yvan, tout ceci ressemble singulièrement à une énigme.

 

– Dont vous devriez déjà avoir trouvé le mot, dit le gouverneur.

 

– Je ne comprends pas…

 

– Cherchez ; le mot est un nom de femme…

 

Et le gouverneur tourna sur ses talons et laissa Yvan en proie à un redoublement de surprise. Une heure après, le soldat qu’on lui avait donné comme valet de chambre lui apporta, de la part du gouverneur, un portefeuille auquel était joint un billet. Le portefeuille contenait une certaine somme. Le billet indiquait que cet argent provenait d’une lettre de crédit expédiée par le comte Potenieff.

 

– Mon père est à Pétersbourg ! s’écria Yvan.

 

Et il s’habilla à la hâte. Il était alors midi, le soleil brillait, le temps était superbe et la perspective devait être encombrée d’équipages. Le gouverneur ne s’était point moqué d’Yvan. À tous les guichets, on le salua et le laissa passer. Une fois hors de la prison, il se jeta dans un droski et dit au stanwitsch, c’est-à-dire au cocher :

 

– Mène-moi au pont des Chanteurs.

 

C’était auprès de ce pont, dans la maison Kalouginne, que le comte Potenieff avait coutume de descendre quand il venait à Pétersbourg. Yvan ne devinait pas encore, en dépit des demi-révélations du gouverneur, que c’était son père qui l’avait fait arrêter. Au pont des Chanteurs, le jeune officier apprit qu’on n’avait pas entendu parler du comte Potenieff. Alors les paroles du gouverneur lui revinrent en mémoire :

 

« Le mot de l’énigme est un nom de femme. »

 

Et ce nom jaillit tout à coup des lèvres d’Yvan :

 

– Vasilika !

 

Yvan n’accusait pas encore son père, mais il accusait cette belle comtesse Vasilika, qui s’était éprise de lui et qui le voulait épouser. C’était elle, bien certainement, qui avait provoqué son arrestation pour l’arracher à Madeleine. Et Yvan fut pris d’une colère folle contre cette femme, et il cria au stanwitsch :

 

– Conduis-moi à Vybourg !

 

Vybourg est le quartier bâti sur la rive droite de la Nève. C’était là que logeait la belle comtesse Vasilika Wasserenoff, la riche héritière que le vieux Potenieff convoitait pour son fils. Moins d’une heure après, le droski s’arrêtait devant le portique de marbre rouge de l’hôtel Wasserenoff, et Yvan en descendait pâle de colère et de rage.

 

– À nous deux, comtesse Vasilika, murmurait-il.

 

XXXIV

La comtesse Vasilika Wasserenoff était veuve. C’était une femme de vingt-six ans, fort belle, blanche comme un lis et blonde comme un épi mûr. Elle était grande, et son œil noir plein de feu, son nez hardi, sa lèvre dédaigneuse annonçaient un caractère fortement trempé, uni à une vigoureuse constitution physique. La comtesse Vasilika possédait une immense fortune ; elle était maîtresse absolue de sa main, et si elle avait songé à épouser Potenieff, c’est que celui-ci, l’hiver précédent, avant qu’il ne vît Madeleine, avait fait à la belle veuve une cour assidue. Et puis les Potenieff et les Wasserenoff étaient cousins, et, en acceptant la main d’Yvan, la comtesse savait qu’elle relevait une maison tombée. Pendant les cinq mois qu’il avait passés loin de Pétersbourg, Yvan avait écrit plusieurs lettres à la comtesse. Les premières étaient brûlantes, les dernières un peu tièdes. Mais Vasilika se croyait aimée, et elle avait répondu naguère au comte Potenieff qu’elle était prête à épouser Yvan. Ce dernier entra donc comme un fou chez la comtesse. L’intendant de cette dernière vint à sa rencontre et lui dit :

 

– Madame est un peu souffrante, et monsieur vient la voir de bien bonne heure.

 

– Je veux la voir sur-le-champ, dit Yvan en bousculant l’intendant.

 

Et il passa sur une demi-douzaine de laquais en grande livrée. La comtesse était nonchalamment étendue sur un sofa recouvert d’une peau de tigre, au fond d’une serre chaude remplie de lauriers-roses et de camélias. Tandis que la neige couvrait les terrasses de son palais de marbre, la comtesse semblait vivre au milieu des fleurs et de la végétation de l’Orient. À la vue d’Yvan, elle se souleva avec nonchalance et lui tendit la main.

 

– Ah ! c’est vous ? dit-elle.

 

Et elle le voulut attirer auprès d’elle sur le sofa. Mais Yvan était fort pâle, et son visage trahissait une violente irritation.

 

– D’où venez-vous ? de Moscou ? dit la comtesse. Quand êtes-vous arrivé ?

 

Cette question permit à Yvan, qui demeura debout, d’exhaler toute sa colère.

 

– Vous le savez aussi bien que moi, comtesse, dit-il.

 

Elle le regarda avec un étonnement qui aurait dû le convaincre. Mais il était si fort aveuglé par la fureur qu’il continua sur un ton d’emportement et de menace :

 

– Je suis prisonnier depuis dix jours, grâce à vous et sur votre ordre.

 

– Prisonnier ! fit-elle au comble de l’étonnement.

 

– J’ai été arrêté à Moscou il y a quinze jours.

 

– Mais pourquoi ?

 

Il eut un rire plein de dédain et de raillerie.

 

– Vous le demandez ? fit-il.

 

– Mais, sans doute…

 

Il frappa du pied avec colère.

 

– Les femmes, s’écria-t-il, sont perfides et fausses !

 

Ces mots comblèrent la mesure. La comtesse Vasilika se leva comme une reine offensée et lui montra la porte :

 

– Sortez ! dit-elle.

 

Yvan comprit qu’il était allé trop loin et il balbutia quelques excuses ; mais la comtesse répéta son geste et lui tourna le dos. Alors la colère d’Yvan reprit le dessus et il osa demeurer dans le boudoir.

 

– Je ne sortirai pas, dit-il, que je ne me sois expliqué avec vous, comtesse.

 

Elle leva sur lui un regard glacé.

 

– De quelle explication s’agit-il ? dit-elle.

 

– Je veux savoir pourquoi vous m’avez fait arrêter ?

 

– Moi ?

 

– Oui, vous ; car c’est par votre ordre…

 

Il était si bouleversé en parlant ainsi que la comtesse eut l’esprit traversé par un soupçon. Elle se demanda si Yvan n’était pas devenu fou.

 

– Voyons ! reprit-elle avec douceur, ce n’est pas à moi, mais à vous qu’il faut demander des explications. Vous avez été arrêté, dites-vous ?

 

– Oui.

 

– À Moscou, il y a quinze jours ?

 

– C’est bien cela.

 

– Sous quel prétexte ?

 

– Ah ! fit Yvan avec amertume, le mot prétexte est juste. Sous prétexte de politique.

 

– Mais, mon cher cousin, dit la comtesse, je n’ai rien de commun avec le ministre de la Police.

 

– Mais vous avez des relations avec mon père ?

 

– Sans doute… puisque… autrefois… il avait été question d’un mariage entre nous…

 

Yvan perdit toute mesure.

 

– Eh bien ! dit-il, ma cousine, c’est précisément parce que je ne veux plus de ce mariage…

 

Mais la comtesse Vasilika n’était pas femme à supporter une pareille injure. Elle courut à un cordon de sonnette et le secoua violemment. Son intendant et deux moujiks parurent.

 

– Reconduisez M. Potenieff, leur dit-elle.

 

Puis elle recula jusqu’au mur, poussa une porte et disparut, laissant Yvan pétrifié. La colère du jeune officier tomba alors comme par enchantement. Il prit son chapeau et sa pelisse des mains de l’intendant et sortit brusquement. Son droski l’attendait.

 

– À la citadelle ! dit-il au cocher.

 

En route, Yvan se demanda si réellement la comtesse n’avait pas dit vrai. Son attitude calme, puis son étonnement et enfin son indignation n’étaient-ils pas autant de preuves de son innocence ? Il rentra à la prison et fit demander une audience au gouverneur. Mais le gouverneur était sorti. Alors Yvan prit une plume et écrivit à la comtesse Vasilika :

 

« Madame,

 

« Pardonnez-moi ; vous avez raison, je crois que je suis un peu fou. Mais je vais tâcher de m’expliquer en quelques mots. J’ai recherché l’honneur de votre alliance ; j’ai cru être entraîné par mon cœur : ma tête seule était en cause.

 

« Je suis en proie à une passion vraie, profonde, éternelle. J’ai cru que vous aviez voulu vous venger. Encore une fois, pardonnez-moi. »

 

Et Yvan prenait pour confident la comtesse Vasilika et lui racontait tout son amour pour Madeleine, la suppliant d’obtenir sa mise en liberté.

 

Puis, cette lettre écrite, il la fit sur-le-champ porter à son adresse.

 

Moins d’une heure après, la comtesse avait répondu ; et sa réponse était conçue en ces termes :

 

« Mon cher cousin,

 

« J’aurais persisté à vous croire fou, si des lettres que je reçois de Moscou ne me confirmaient la vérité de vos paroles.

 

« Ainsi, je tiens pour très véridique l’histoire de Mlle Madeleine, et je crois à toutes les perfections dont vous la dotez. Hâtez-vous donc, mon cher cousin, de rejoindre un pareil trésor. Et pour cela, suivez mon conseil ; ce n’est pas à Moscou qu’il faut aller. Madeleine n’y est plus.

 

« Votre aimable père, qui tenait tant à restaurer ses domaines avec la dot que je vous eusse apportée, a cru indispensable de la renvoyer en France. C’est donc en France que vous devez aller.

 

« Vous savez, mon cher cousin, que je suis bonne parente, et que je me suis toujours empressée de me rendre utile à ma famille. Comme je suppose que mon cousin le comte Potenieff n’est pas d’humeur à vous ouvrir un crédit sur quelque banquier d’Allemagne, je me permets de joindre à ma lettre, à titre de prêt : d’abord un bon de vingt mille roubles sur la banque de Saint-Pétersbourg, ensuite une lettre de crédit sur M. de Rothschild, banquier à Paris, et je forme des vœux pour votre bonheur et celui de Mlle Madeleine.

 

« Votre affectionnée cousine,

 

« VASILIKA WASSERENOFF.

 

« P.-S. Ah ! j’oubliais que vous êtes prisonnier sur parole. J’écris à un de mes frères, qui est aide de camp de l’empereur.

 

« J’ai tout lieu de croire que votre mise en liberté aura lieu immédiatement. »

 

Yvan, fou de joie, aurait voulu se jeter aux genoux de la comtesse Vasilika et lui baiser les mains. Mais la lettre avait un deuxième post-scriptum :

 

« À propos, je quitte Pétersbourg tout à l’heure. Je vais faire un petit voyage dans mes terres. »

 

– Cette femme est un ange ! murmura Yvan.

 

Le soir, à huit heures, le gouverneur le fit appeler :

 

– Monsieur, lui dit-il, j’ai l’ordre de vous mettre en liberté, mais à la condition que vous quitterez Pétersbourg cette nuit même. Le ministre de la Police m’a, en outre, fait remettre un passeport pour vous. Vous pouvez voyager pendant deux ans.

 

– Bonne Vasilika ! murmura Yvan transporté.

 

Quelques minutes après, il quittait la forteresse. Un droski de voyage était devant la porte. Un homme enveloppé de fourrures, qui se tenait auprès, salua Yvan et vint à lui.

 

– Monsieur, lui dit-il en français, je suis le valet de chambre de la comtesse Vasilika. J’ai voyagé, je parle toutes les langues européennes, et la comtesse a pensé que je pourrais être utile à monsieur, s’il veut bien me prendre à son service et accepter le traîneau que voilà, et qui est un petit souvenir qu’elle prie monsieur d’accepter.

 

– Si je l’accepte ! s’écria Yvan, et toi avec !…

 

Le valet eut un sourire mystérieux et Yvan monta dans le droski, ne se doutant pas que la vengeance de l’implacable Vasilika Wasserenoff allait voyager avec lui.

 

XXXV

Yvan a voyagé nuit et jour, n’ayant d’autre compagnon de voyage que le valet de chambre de la comtesse Vasilika. Cet homme, Italien d’origine, ne s’est pas vanté. Il parle à peu près couramment toutes les langues européennes. Il a voyagé partout ; il sait par avance qu’en tel pays on trouve des moyens de transport difficiles ou des hôtelleries commodes et des hôtes empressés. Yvan veut voyager vite. Yvan est pressé. Il a accepté sans trop de façon le portefeuille et la lettre de crédit de l’opulente comtesse Vasilika et il sème les roubles sur son chemin, tant il a hâte d’arriver. D’ailleurs, le passeport dont il est muni ne le rassure qu’à moitié. Si le comte Potenieff est instruit de sa fuite, il obtiendra peut-être l’autorisation de le faire arrêter aux frontières. Yvan est du reste un assez joyeux compagnon, il boit bien, mange avec appétit et fume de très bons cigares qu’il a trouvés dans le droski. C’est une attention de la comtesse Vasilika. Le valet de chambre, qui se nomme Beruto, est un beau parleur ; il sait mille anecdotes, il raconte au jeune officier une foule d’histoires qui abrègent singulièrement les ennuis du chemin. Car les routes sont à peu près les mêmes partout, en Russie. De grandes plaines neigeuses ; des forêts de pins et de bouleaux ; un village de loin en loin ; une maison de poste isolée. Tout cela finit et recommence, puis cesse avec une désespérante monotonie.

 

Au bout de huit jours Yvan est arrivé précisément au milieu de cette province où son père a de vastes domaines, hélas ! grevés de nombreuses hypothèques. La route de Pétersbourg est celle de Moscou à Varsovie, et Yvan Potenieff fait un léger détour à la seule fin d’aller rançonner un peu l’intendant Nicolas Arsoff au château de Lifrou. Si le paysan russe tremble devant l’intendant, celui-ci tremble plus encore devant son seigneur. Or Yvan, sur les conseils de Beruto, qui est un homme ingénieux, s’est dit :

 

– Ce gueux de Nicolas Arsoff doit avoir de l’argent plein ses coffres. Je vais le rançonner en passant ; c’est l’affaire d’une heure.

 

Et c’est pour cela que le traîneau d’Yvan s’est arrêté au relais de poste de Peterhoff pour y prendre des chevaux frais. Là, il abandonnera un moment la grand-route de Varsovie et fera une pointe vers Lifrou. Pendant qu’on dételle, Yvan entre dans la maison de poste et s’assied auprès du poêle. Ordinairement la maison de poste est déserte. À part le maître et sa famille, et le voyageur qui reste un moment, en attendant que les chevaux soient prêts, il n’y a personne.

 

Et cependant, ce jour-là elle est pleine de monde.

 

Il y a des bourgeois de Peterhoff avec leur polonaise à brandebourgs et leur bonnet pointu fourré d’astrakan, des soldats appartenant au régiment de cosaques irréguliers, et des moujiks, et un postillon autour de qui l’on fait cercle, et qui pérore avec une grande vivacité. Cet homme parle, et son auditoire se suspend à ses lèvres. Cependant le peuple russe, comme toutes les nations asservies, a un fonds de scepticisme et d’indifférence qui l’empêche d’être curieux. Il n’a pas les ardeurs méridionales, il ne se passionne pas, il est à peu près indifférent à l’enthousiasme. Le récit du stanwitsch, c’est-à-dire du postillon, est donc bien émouvant ? Yvan s’est approché, et il écoute comme tout le monde. Le stanwitsch n’est pas un homme de la poste impériale. Il ne porte pas la veste à retroussis jaunes sur un fond vert. C’est un postillon particulier, qui porte la livrée d’un grand seigneur terrien du voisinage, le prince Maropoulof. Le prince Maropoulof est un des plus riches propriétaires de la province. Auprès de la sienne, les fortunes environnantes ne sont plus que des pauvretés. Il a cent mille paysans ; il possède des mines d’argent au pied des monts Ourals ; il lève, au besoin, tout un régiment à ses frais.

 

Le prince Maropoulof est un homme d’à peine trente ans, chasseur passionné. Il accompagnait jadis l’empereur Alexandre quand celui-ci n’était que czarewitz, à la chasse à l’ours. Mais dans cette partie de la Russie qu’il habite, il n’y a pas d’ours. Seulement, comme on a pu le voir, les loups y abondent, et c’est un plaisir sans égal pour le prince de quitter, au coucher du soleil, quand la nuit s’annonce glacée, son château des bords de la Bérésina et de remonter vers le nord, c’est-à-dire dans la direction de Moscou, avec six ou huit amis venus de Pétersbourg, dans un traîneau attelé de sauvages et vaillants chevaux de l’Ukraine. Le postillon lance ses chevaux à toute vitesse en poussant des cris. Un valet du prince qui se tient à l’arrière du traîneau tire les oreilles à un chevreau qui brame… Le traîneau vole sur la neige comme une mouette sur l’Océan. Aux cris du chevreau les loups accourent. Alors le prince et ses compagnons font feu sans relâche, et l’on court ainsi jusqu’au jour, laissant derrière le traîneau de nombreux cadavres. Au jour, quand le soleil vient resplendir sur la neige, les loups survivants ont regagné les profondeurs des forêts. Alors, le bouillant attelage tourne bride, et le traîneau recueille un à un les cadavres échappés à la voracité de la bande, et dont la fourrure, dépouille opime, jonchera bientôt les vastes salles du château, où le prince Maropoulof passe une grande partie de la saison d’hiver. Or, c’est une chasse semblable que raconte le postillon du prince, debout sur le poêle, au milieu de la maison de poste.

 

Mais les exploits cynégétiques du prince sont tellement connus dans la contrée qu’un récit de ce genre n’intéresserait pas à un si haut degré, s’il ne s’y mêlait un fait extraordinaire. Laissons parler le stanwitsch :

 

– C’était avant-hier soir, dit-il, le prince ordonna d’atteler le traîneau de chasse. Il avait chez lui quatre amis de Pétersbourg, sous-officiers aux gardes. À cinq heures, un peu avant le coucher du soleil, le prince et ces messieurs étaient en voiture. On avait placé dans le traîneau deux chevreaux et une douzaine de fusils. Deux moujiks avaient pour mission, l’un de faire crier les chevreaux, l’autre de recharger les armes, qui toutes, du reste, se chargent par la culasse. On partit. Les chevaux pleins d’ardeur dévoraient l’espace. Le poids des guides me brisait les bras. À la nuit close, nous entrâmes dans une forêt de sapins. Les chevaux hennirent ; les loups accoururent. Le prince et ses compagnons firent feu. Les loups tués servirent de pâture aux autres, et le traîneau poursuivit sa course. Pendant une heure, ce fut un véritable carnage. Les loups augmentaient, comme s’ils fussent sortis de dessous terre. À la forêt succéda une vaste plaine. Mais les loups suivirent le traîneau. La nuit était claire, la lune brillait au ciel. Le prince et ses compagnons tiraient toujours, et nos chevaux, ivres de peur, précipitaient leur course avec une furie sans égale. Tout à coup dans le lointain, nous vîmes briller un éclair ; puis une détonation se fit entendre.

 

« – Oh ! oh ! dit le prince, qui donc se permet de chasser le même jour que moi ?

 

« Et par ordre, je fouettai mes chevaux qui déjà allaient plus vite que le vent. Au premier éclair, un autre succéda ; puis une seconde détonation à la première. Nous avions fait un rude chemin en quelques minutes, et nous nous trouvions maintenant tout près de l’endroit où les deux éclairs avaient brillé. Le prince jeta un cri :

 

« – Fouette ! fouette ! dit-il ; un homme en péril !…

 

« En effet, au milieu de la neige, au clair de lune, on voyait une trentaine de loups qui dévoraient les cadavres de deux de leurs compagnons, et, à dix pas de distance, un homme immobile, les pistolets déchargés à la main. Comme le traîneau arrivait sur eux, les loups achevaient leur proie. Deux d’entre eux, les plus hardis, abandonnèrent les débris du festin et se ruèrent sur l’homme. Nous n’étions plus qu’à cent mètres ! Nous entendîmes des cris, puis un hurlement de douleur et l’un des loups tomba et se roula sur la neige. L’homme lui avait sans doute fracassé le crâne d’un coup de crosse de pistolet. Mais l’autre lui sauta à la gorge. Ce fut alors que le prince Maropoulof épaula. Une balle siffla et frappa le groupe du loup et de l’homme. Tous deux tombèrent. L’homme se releva seul. La balle n’avait frappé que le loup. Mais les autres loups arrivèrent à leur tour, et l’homme fut entouré, bousculé et roulé de nouveau sur le sol. Heureusement, le prince me fit passer ventre à terre sur ce groupe informe. Vingt coups de fusil se succédèrent ; un nuage de fumée enveloppa le traîneau, les loups et l’homme. Puis le nuage se dissipa.

 

« L’homme était debout, une fois encore… Sanglant, mutilé, fou de rage et de douleur, il est vrai, mais il était debout !… Et le prince lui jeta une corde à laquelle il se cramponna et on le hissa dans le traîneau qui continua sa course. Seulement l’homme était fou, ajouta le postillon.

 

– Et quel était cet homme ? demanda alors Yvan, qui avait écouté attentivement le récit du postillon.

 

– Je ne sais pas, dit celui-ci : tout ce que je sais, c’est qu’il parle français.

 

– Eh bien ! moi, je sais qui c’est, dit le maître de poste qui s’approcha en ce moment.

 

XXXVI

Yvan regarda le maître de poste avec curiosité.

 

– Oui, reprit celui-ci, je sais quel est cet homme, c’est un Français, un noble, qui voyageait avec un Allemand. Ils ont passé ici, il y a six jours, allant au château de Lifrou.

 

– Lifrou ! exclama Yvan.

 

– Oui, le château du comte Potenieff. Le connaissez-vous, Excellence ?

 

– C’est moi, dit simplement Yvan ; ou plutôt, c’est mon père.

 

Le maître de poste entraîna le jeune homme dans un coin de la salle. Comme on écoutait toujours le stanwitsch, personne ne fit attention à cette manœuvre.

 

– Comment ! monsieur, dit-il, vous êtes le fils du comte Potenieff ?

 

– Sans doute.

 

– Et vous vous rendez à Lifrou ?

 

– Naturellement.

 

– Alors, vous savez sans doute la nouvelle…

 

– Quelle nouvelle ? demanda Yvan étonné.

 

– Ce qui s’est passé à Lifrou.

 

– Mais quoi donc ?

 

– Votre intendant est mort.

 

– Nicolas Arsoff ?

 

– Oui.

 

– Ah ! fit Yvan avec cette indifférence de l’homme libre qui fait peu de cas de l’esclave. Et de quoi est-il mort ?

 

– Il a été gelé dans la glace, par la femme blonde.

 

– Qu’est-ce que vous chantez là ? demanda Yvan à qui ce genre de mort paraissait peu compréhensible, et de quelle femme parlez-vous ?

 

– Oh ! je ne parle pas de la jolie demoiselle qu’avait enlevée le Français… mais de l’autre…

 

Yvan stupéfait regardait le maître de poste.

 

– Monsieur, reprit celui-ci, je vais vous dire ce que je sais, et ce qui est le bruit du pays depuis hier matin.

 

– Voyons ? fit Yvan, à qui la pensée que l’une de ces femmes blondes, dont on venait de lui parler, pouvait être sa chère Madeleine ne vint même pas.

 

– Je commence par le commencement, reprit le maître de poste. Il y a six jours, à la nuit tombante, le Français dont je vous parlais a passé ici, m’a demandé des chevaux. Malgré le froid, il a voulu partir.

 

« En route, il a été assailli par les loups et a tiré sur eux comme fait le prince Maropoulof, puis, de l’autre côté du bois, il a sauvé une jeune fille qui allait être dévorée, une jeune fille belle comme les anges, une Française aussi, paraît-il…

 

– Blonde ! Française ! exclama Yvan.

 

– Oui, monsieur.

 

– Sais-tu son nom ?

 

– Je crois bien que le Français l’appelait Madeleine.

 

Yvan jeta un cri.

 

– Elle venait de Moscou, continua le maître de poste, et s’était arrêtée à l’auberge du Sava. Là, il paraît que le valet de chambre qui l’accompagnait a voulu la voler d’abord, et ensuite se montra avec elle d’une brutalité révoltante.

 

À ces derniers mots, Yvan devint pâle comme un mort.

 

– Après ? après ? fit-il d’une voix brève et sifflante.

 

– Alors, la jeune fille s’était enfuie… et, fort heureusement pour elle, comme elle tombait épuisée, au milieu de la nuit, dans une grande plaine couverte de neige, le Français était arrivé pour la sauver.

 

« Ils repassèrent ici le lendemain tous les trois, c’est-à-dire le Français, l’Allemand et la jeune fille, et ils allèrent au château de Lifrou.

 

Ces derniers mots enlevaient à Yvan son dernier doute. La jeune fille dont il était question était bien Madeleine, que son père, le comte Potenieff, avait adressée sans doute à Nicolas Arsoff pour qu’il la fît conduire en Allemagne.

 

– Après, après ? fit-il, avec une anxiété croissante.

 

Le maître de poste continua :

 

– Une heure après que le Français eut passé ici et nous eut raconté comment il avait sauvé cette jeune fille, votre intendant, Nicolas Arsoff, passa à son tour.

 

« Il venait de Studianka où il était allé faire fouetter un paysan, et il ramenait avec lui un homme et une femme, un Allemand, qui, disait-il, allait à la foire de Moscou.

 

– Après ? répéta Yvan.

 

– La femme de l’Allemand, qui était blonde, lui plaisait beaucoup, paraît-il, car maître Nicolas Arsoff la dévorait des yeux.

 

« Ma foi ! ajouta le maître de poste, je ne sais pas trop ce qui s’est passé à Lifrou depuis cinq jours ; mais l’Allemand, la femme blonde et la demoiselle ont passé ici hier matin, se dirigeant vers la frontière prussienne et une heure après leur départ, un paysan de Lifrou est entré ici et a raconté que la femme blonde avait précipité votre intendant dans un bassin où il est mort gelé. Les gens de justice sont partis à cette nouvelle, et Lifrou doit être envahi par eux.

 

– Mais elle, la jeune fille ? demanda Yvan, se souciant fort peu de Nicolas Arsoff et de sa fin tragique.

 

– Je vous l’ai dit, elle a passé hier matin, avec l’Allemand et sa femme. Elle n’avait plus peur… elle souriait même…

 

– Ah ! fit Yvan soulagé.

 

– Ma foi, monsieur, dit le maître de poste, puisque vous allez à Lifrou, et vous avez raison, car tout doit y être bouleversé, vous ferez bien de vous détourner d’une verste ou de deux.

 

– Pourquoi ?

 

– Et d’aller jusqu’à l’auberge du Sava ; là, vous saurez la vérité plus au juste, d’autant mieux que le moujik s’y trouve encore.

 

– Quel moujik ? demanda Yvan.

 

– Celui qui voulait abuser de la jeune fille.

 

– Le misérable ! murmura Yvan dont les yeux étincelaient. En ce moment, l’Italien Beruto entra dans la maison de poste :

 

– Les chevaux sont prêts, dit-il.

 

Mais Yvan hésitait…

 

Maintenant, il n’en doutait plus, la jeune fille qui avait passé la veille au matin se dirigeant vers la Prusse, et par conséquent vers la France, était bien Madeleine, Madeleine après qui il courait… Que lui importait tout le reste, c’est-à-dire la mort de Nicolas Arsoff, et ce qui avait dû s’ensuivre ? C’était l’affaire de son père, le comte Potenieff, et non la sienne. Mais il est un sentiment qui germe vigoureusement dans un cœur russe, la vengeance ! Or, Yvan se sentit frémir par tout le corps à la pensée qu’il y avait eu un homme assez hardi pour oser lever un regard coupable sur Madeleine. Quel était cet homme que l’on qualifiait tour à tour de valet de chambre et de moujik ? Un autre soupçon traversa l’esprit d’Yvan.

 

– Qui sait ? se dit-il, mon père est peut-être complice de toutes ces infamies ?

 

Et il fut pris alors d’un ardent désir de voir l’infâme qui avait violenté Madeleine et de le faire périr sous le bâton.

 

– Et tu dis que cet homme est à l’auberge du Sava ? dit-il au maître de poste.

 

– Oui, monsieur.

 

Yvan n’en voulait pas savoir davantage. Il se jeta dans le traîneau et commanda au postillon de marcher un train d’enfer. Deux heures après, la téléga d’Yvan s’arrêtait à la porte du Sava. Animée et pleine de bruit l’avant-veille, l’auberge maudite était redevenue morne et solitaire. Cependant il s’y trouvait trois personnes encore : la vieille dame, qui continuait toujours à pleurer son chien, et ne savait plus comment continuer son chemin, soit pour aller à Lifrou, soit pour revenir à Moscou ; Pierre le moujik, que les soins de la vieille hôtesse avaient ramené à la vie, et qui, ce jour-là, s’était levé et assis sur le poêle, comme un véritable convalescent. Enfin Yvanowitchka, la vieille sorcière, l’hôtesse de l’auberge qui porte malheur. Yvan entra comme un ouragan. Il vit un homme aux traits pâlis, à l’air souffrant, qui le regarda avec étonnement. Alors même que cet homme eût été vêtu comme un paysan russe ordinaire, Yvan l’aurait reconnu. Mais il ne pouvait douter une minute que ce ne fût l’homme qu’il cherchait, car la veste du valet de chambre était verte et jaune, et à la livrée de Potenieff, par conséquent. Yvan lui sauta à la gorge.

 

– Misérable ! dit-il, qu’as-tu fait de Madeleine ?

 

Pierre pâlit.

 

– Je vais te tuer ! reprit Yvan ; mais auparavant, il faut que tu saches qui je suis. Je m’appelle Yvan Potenieff !

 

Pierre n’avait jamais vu l’homme dont il avait la voix. Il jeta un cri et tomba à genoux. Puis, joignant les mains :

 

– Ne me tuez pas, dit-il, je n’ai fait qu’obéir à votre père.

 

Ces mots produisirent sur Yvan une réaction violente ; sa colère tomba. Il regarda cet homme, qui se soutenait à peine tant il était faible encore.

 

– Parle, dit-il, je veux savoir…

 

Beruto était entré dans l’auberge, et s’était arrêté stupéfait à deux pas du poêle en entendant Pierre le moujik parler. Yvan seul ne s’était pas aperçu de cette étrange ressemblance de voix.

 

XXXVII

Il est nécessaire, avant d’aller plus loin, de donner quelques éclaircissements sur cet étrange récit fait par un stanwitsch du prince Maropoulof dans le relais de poste de Peterhoff. Il est parfaitement vrai que le grand seigneur russe, chasseur de loups passionné, fût parti, l’avant-veille au soir, de son château dans un traîneau de chasse, et en compagnie de quatre de ses amis. Il était vrai encore que, quelques heures plus tard, il eût sauvé la vie à un homme qui allait périr sous la dent des loups ; et, en ceci, la version du stanwitsch était d’une scrupuleuse exactitude. Le sauvetage du Français au moyen d’une corde qu’on lui avait jetée était vrai encore. Mais là où sans doute l’imagination du postillon avait pris part au récit, c’était lorsqu’il avait prétendu que l’homme ainsi miraculeusement sauvé était devenu fou.

 

Cet homme, on l’a deviné, n’était autre que M. de Morlux. En lui jetant ses pistolets, Rocambole avait voulu lui laisser un moyen, non de se sauver, mais de reculer l’heure d’une mort épouvantable. Il n’avait pas voulu que cet homme, traduit aux grandes assises de la Providence, le fût sans avoir un moyen de défense, et, en s’éloignant, Rocambole s’était dit :

 

– Si cet homme venait à survivre, c’est que la main vengeresse de Dieu trouverait le châtiment trop doux et le réserverait à celui que je lui ai préparé en France pour le cas où il reviendrait jamais.

 

M. de Morlux avait donc été hissé dans le traîneau qui avait continué sa course folle. Les dangers d’une pareille chasse sont incalculables. Tant que le traîneau marche, les loups n’osent pas attaquer les chevaux, et ils dévorent impitoyablement tous ceux de leurs compagnons qui tombent sous le feu des chasseurs. Mais l’odeur du carnage attire de nouvelles recrues ; la bande, au lieu de diminuer, s’augmente de minute en minute… Et malheur alors si un cheval venait à s’abattre : les autres seraient pris à la gorge et le traîneau envahi. Si nombreux que fussent les chasseurs, ils seraient anéantis en moins d’une heure. La vie des chasseurs dépend donc tout entière de la solidité des chevaux et de l’habileté du postillon qui devine les fondrières cachées sous la neige, et les évite adroitement. Or donc, on avait sauvé M. de Morlux ; mais on n’avait guère eu le temps de s’occuper de lui. Il fallait faire feu sans relâche. D’ailleurs, M. de Morlux justifiait un peu par son attitude et son air hébété l’opinion que devait émettre plus tard le stanwitsch, c’est-à-dire qu’il était fou. Ses vêtements déchirés, ensanglantés, car il avait été mordu au bras et à la main, et son sang coulait ; son visage, tout à tour pâle comme le marbre ou d’un rouge violacé, ses yeux égarés, tout, jusqu’à ses cheveux blancs taillés en brosse, contribuait à lui donner un aspect étrange. Un des amis du prince fit le premier sérieusement attention à lui. Cependant, l’ami du prince lui cria en russe :

 

– Qui es-tu ?

 

M. de Morlux répondit :

 

– Français !

 

Puis il s’affaissa épuisé, anéanti, brisé de fatigue et d’émotion, dans le fond du traîneau. La fusillade continuait. Mais déjà la lune avait disparu et les étoiles pâlissaient au ciel. Une bande blanchâtre avait remplacé cette ligne sombre qui formait l’horizon. C’était le jour qui venait. On avait fait beaucoup de chemin, depuis la veille au soir, et les rives de la Bérésina et le château du prince Maropoulof étaient loin. Avec le premier rayon de soleil, comme on sortait d’une forêt, les loups disparurent. En même temps, on arrivait à un relais de poste. Les chevaux étaient harassés. On les laissa au relais avec le postillon, qui eut ordre de s’en retourner tranquillement le lendemain. Puis le prince dit à ses compagnons :

 

– Nous ne sommes plus qu’à six verstes du château de mon ami le comte Kourof, le meilleur vivant de toute la contrée. Si vous voulez, nous irons lui demander à déjeuner.

 

– Bravo ! adopté ! répondit-on.

 

Mais celui qui avait déjà adressé la parole à M. de Morlux dit alors :

 

– Il me semble, messieurs, que nous devrions bien nous occuper un peu de ce pauvre diable que nous avons empêché d’être croqué.

 

– Il dort, répondit le prince.

 

En effet, couché au fond du traîneau, M. de Morlux était aussi immobile que si la mort l’eût frappé. Le soleil l’éclairait tout entier, et le prince ne put s’empêcher de dire :

 

– Voilà une drôle de physionomie. Qui cela peut-il être ?

 

– Un Français, dit celui qui lui avait adressé la parole.

 

– Et un homme de distinction, dit un autre. Les loups ont fait des loques de ses vêtements, mais on voit ce qu’ils étaient auparavant.

 

– Tiens ! dit un troisième, il a encore son sac de voyage en bandoulière. En effet, M. de Morlux avait eu l’étrange bonheur de conserver sa sacoche, et, par conséquent, son portefeuille gonflé de roubles. En outre, il avait au doigt un fort beau solitaire que le prince remarqua.

 

– Nous avons trouvé un gentilhomme, ou tout au moins un gentleman, dit le prince Maropoulof, ceci est incontestable.

 

– Mais comment se trouvait-il là ? fit un autre.

 

– Voilà un mystère qu’il nous expliquera à son réveil, si toutefois il n’a pas perdu la raison.

 

– Moi, reprit un des chasseurs, je me figure qu’il sera tombé de traîneau en dormant.

 

– C’est la seule chose admissible, répondit le prince.

 

M. de Morlux fit un léger mouvement, mais il ne rouvrit pas les yeux. On avait jeté sur lui plusieurs pelisses pour le garantir du froid le plus possible.

 

– Il l’a échappé belle ! ajouta l’un des chasseurs.

 

Puis on ne s’occupa plus de lui, et les cinq jeunes gens se prirent à causer de Pétersbourg et des plaisirs de l’hiver.

 

Cependant, M. de Morlux ne dormait plus ; il n’avait même jamais dormi. Son égarement, sa folie, à la suite des émotions terribles et de l’épouvante suprême qu’il avait éprouvées, avait été de courte durée. Cet homme, qui était admirablement trempé, avait une énergie sans égale et une logique inflexible. Il avait vu la mort de face, et la mort n’avait pas voulu de lui. Il était sauvé ! Dès lors sa raison revenait, son esprit retrouvait son calme et sa lucidité, et, s’il fermait les yeux et feignait de dormir, c’était pour réfléchir tout à son aise et analyser les événements avec une rigoureuse attention.

 

Le premier nom qui fût sorti de ses lèvres, si ses lèvres eussent remué, eût été infailliblement celui de Rocambole. Mais l’image de son terrible ennemi, de cet homme dont il avait d’abord nié l’existence, en se moquant des terreurs de Timoléon, s’était représentée à lui telle qu’il l’avait vue pour la dernière fois, M. de Morlux n’avait pas besoin de faire de grands efforts d’imagination pour deviner ce qui s’était passé et allait se passer encore. Libre, maître de Madeleine, Rocambole avait dû retourner à Lifrou, sauver Vanda s’il en était temps encore ; et il était bien certain qu’à cette heure, tandis que lui, M. de Morlux, s’en allait vers le nord, couché dans le traîneau du prince Maropoulof, son libérateur, Madeleine était en route pour la France. Madeleine lui échappait. Mais le vicomte Karle de Morlux avait bientôt pris son parti des situations extrêmes qui, pour lui, n’étaient jamais désespérées.

 

– Au milieu de mon désastre, pensait-il, il me reste un avantage. Rocambole me croit mort. Il ne s’agit plus, pour moi, que de retourner en France et de recommencer la lutte.

 

Tandis qu’il réfléchissait ainsi, le prince Maropoulof et ses compagnons causaient.

 

– Messieurs, disait le prince, le comte Kourof est un des hommes les plus amusants que je connaisse. Il a beaucoup voyagé ; il a longtemps habité Paris. Il s’entoure volontiers d’artistes et d’écrivains, et sa conversation est des plus attachantes ; et avec cela, une humeur charmante, un véritable caractère français…

 

– Pardon, mon cher prince, dit un des chasseurs, y a-t-il longtemps que vous n’avez vu le comte ?

 

– Un peu plus de six mois.

 

– Eh bien, vous le trouverez changé.

 

– Bah ! qu’a-t-il donc ?

 

– Il est triste et d’humeur maussade ; il voit maintenant la vie tout en noir.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce qu’il est amoureux.

 

– De qui ?

 

– D’une femme qui ne veut pas de lui, la comtesse Vasilika.

 

– La belle Mme Wasserenoff ?

 

– Justement.

 

– Ah ! oui, dit le prince, elle doit épouser le pauvre Yvan Potenieff. N’est-ce pas son cousin ?

 

– Oui.

 

– Pauvre Yvan ! répéta le prince, il aura du mal à dompter cette cavale du désert, qu’on nomme la comtesse Vasilika.

 

– Il n’a pas le poignet assez solide pour cela, dit un autre.

 

Au nom d’Yvan, M. de Morlux avait tressailli et dressé l’oreille.

 

Il se prit à écouter attentivement.

 

XXXVIII

Le prince Maropoulof continua :

 

– Vraiment ! ce pauvre Kourof est en cet état ?

 

– Hélas ! oui.

 

– Mais alors nous avons eu grand tort de prendre le chemin qui mène chez lui.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Mais parce qu’il doit être d’une misanthropie sans égale.

 

– Raison de plus pour qu’il nous accueille à bras ouverts. La solitude doit lui peser singulièrement.

 

M. de Morlux fit alors un mouvement.

 

– Ah ! dit le prince, voici notre homme qui s’éveille.

 

En effet, M. de Morlux ouvrit les yeux.

 

Puis il feignit de porter autour de lui un regard étonné, et il murmura :

 

– Où suis-je ?

 

– Monsieur, lui répondit le prince, vous êtes en lieu sûr, et hors de la dent des loups.

 

À ces mots, M. de Morlux se dressa vivement et se trouva debout. Il sut jouer la pâleur, l’effroi, l’émotion.

 

– Ah ! dit-il, je crois me souvenir…

 

– Vous l’avez échappé belle, dit le prince.

 

Et il salua M. de Morlux comme s’il l’eût rencontré dans un salon de Paris ou de Pétersbourg. Celui-ci rendit le salut et dit :

 

– Messieurs, avant de vous remercier, car je vous dois la vie, permettez-moi de vous dire qui je suis. Je m’appelle le vicomte Karle de Morlux, gentilhomme français.

 

Le prince et ses amis s’inclinèrent et répondirent en déclinant à leur tour leurs noms et leurs titres. La présentation avait lieu dans toutes les règles.

 

– Souffrez-vous beaucoup, monsieur le vicomte ? demanda le prince, faisant allusion aux morsures que M. de Morlux avaient reçues au bras et à la main.

 

Le vicomte secoua négativement la tête.

 

– Ce sont, dit-il, de véritables égratignures ; mais j’aurais été certainement étranglé et mis en pièces sans l’épaisseur de mes vêtements et de ma cravate.

 

– Mais, monsieur, dit alors le prince, y aurait-il la moindre indiscrétion à vous demander comment vous vous trouviez là seul et à pareille heure ?

 

Tandis qu’il feignait de dormir, M. de Morlux avait préparé sa réponse.

 

– Messieurs, dit-il, je revenais de Moscou, où j’ai réglé diverses affaires d’intérêt. J’étais en téléga avec mon valet de chambre. Je me suis endormi. Tout à coup, j’ai été réveillé par des cris et un mouvement de vitesse extrême imprimé au traîneau. J’ai cru que nous courions à quelque précipice et que les chevaux s’étaient emportés. J’ai vivement sauté hors du traîneau, sans que mon valet de chambre, assis à côté du postillon, s’en aperçût. Les cris de ce dernier et l’épouvante des chevaux provenaient d’une bande de loups au milieu de laquelle je suis tombé, pendant que le traîneau continuait sa course.

 

Cette explication était si vraisemblable que personne ne songea à la révoquer en doute. Au bout d’une heure, M. de Morlux avait si bien déployé toutes les ressources de son esprit et mis en lumière son éducation parfaite, que le prince Maropoulof lui disait :

 

– Mon cher vicomte, avant de reprendre la route de Varsovie et de retourner en France, vous me permettrez bien de vous emmener passer huit jours dans mon château, n’est-ce pas ?

 

M. de Morlux s’inclina.

 

– En attendant, dit le prince, nous allons demander à déjeuner au comte Kourof, mon ami, dont vous devez apercevoir l’habitation là-bas dans le lointain, au milieu d’un bouquet d’arbres.

 

Le prince étendit la main vers le nord-ouest, et M. de Morlux aperçut en effet une vaste construction aux murailles toutes blanches. Une heure après, le traîneau du prince entrait bruyamment dans la cour du château du comte Kourof. Ce dernier accourait à la rencontre de ses hôtes. Celui des amis du prince qui avait affirmé que le comte était réduit au plus violent désespoir eut un geste d’étonnement en le voyant. Le comte était un beau jeune homme, au visage souriant, au regard plein de feu, et rien en lui n’annonçait la moindre tristesse. Il s’empressa de recevoir le prince et ses amis, et peu d’instants après les chasseurs et le châtelain étaient réunis autour de la table du déjeuner.

 

– Comte, dit alors le prince Maropoulof, permets-moi de te faire mes compliments.

 

– À propos de quoi ?

 

– Je vois que tu es guéri et je t’en félicite.

 

– Guéri ? fit le comte avec étonnement.

 

– Oui, de ce mal d’amour qui te rongeait…

 

– Ah ! vous savez cela ? fit le comte en riant.

 

– Certainement.

 

– Eh bien ! si je ne suis pas complètement guéri, je suis du moins en voie de guérison.

 

– Tu n’aimes plus la comtesse Vasilika ?

 

– Au contraire, je l’adore…

 

– Mais… alors…

 

– Et il est probable que je l’épouserai dans deux mois…

 

– Et Yvan ?

 

– Ce pauvre Yvan Potenieff ? fit le comte en riant.

 

– Eh bien ?

 

M. de Morlux, à qui on avait donné des habits et que le comte Kourof avait placé à sa droite, redevint attentif. Le comte poursuivit :

 

– Mes bons amis, celui qui se vante de connaître la femme n’est qu’un sot.

 

– C’est mon avis, dit le prince en riant.

 

– L’été dernier, la comtesse Vasilika m’a réduit au désespoir. Elle haussait les épaules en m’entendant soupirer ; elle me riait au nez, si une larme de rage brillait dans mes yeux.

 

« – Si je me tuais, lui dis-je un jour, que feriez-vous ?

 

« – Mais rien, me répondit-elle, avec un calme féroce. N’allez-vous pas vouloir que j’en prenne une migraine ?

 

« J’étais parti de Pétersbourg, la mort au cœur, et j’étais venu m’enterrer ici, songeant à me tuer parfois. Il y a deux jours, une lettre m’arriva…

 

– Une lettre de la comtesse ?

 

– Oui, le soleil après la tempête.

 

En parlant ainsi, le comte Kourof, qui étouffait dans son bonheur comme une plante agreste dans une serre, ouvrit sa redingote et prit sur son cœur une lettre qu’il avait couverte de baisers pendant deux jours et dont les caractères étaient à demi effacés :

 

– Je vais vous la lire, dit-il.

 

Tout le monde devint attentif, et M. de Morlux plus que les autres. La lettre de la comtesse Vasilika était ainsi conçue :

 

« Mon cher comte.

 

« Vous m’avez peut-être mal jugée ; dans ce cas-là, tant pis pour vous. Si vous espérez encore, tant mieux pour vous et tant mieux pour moi, car je vous aime et vous accorderai ma main au printemps, si vous êtes de ce monde et ne vous êtes pas déjà tué de désespoir.

 

« Laissez-moi vous dire, mon ami, que je n’ai jamais aimé Yvan Potenieff ; mais que j’avais promis solennellement à un mourant de devenir sa femme. Dans cet aveu, vous trouverez le secret de mes rigueurs.

 

« Je suis aujourd’hui délivrée de ma promesse. Yvan Potenieff est fou. La folie du pauvre garçon consiste à parler d’une jeune fille française appelée Madeleine et qu’il veut absolument épouser.

 

« Or, mon ami, la vérité vraie, c’est que cette jeune fille n’a jamais existé que dans son imagination malade ; Yvan part pour Paris où il va chercher cet être aussi impalpable qu’invisible. Mon valet de chambre l’accompagnera et veillera sur lui.

 

« Je l’ai promis à ce pauvre père Potenieff, qui est au désespoir.

 

« Yvan n’est pas un fou. C’est un monomane. À part cette Madeleine, qui n’a jamais existé, et la persuasion où il est qu’on l’a retenu prisonnier à Pétersbourg, dans la citadelle, à la seule fin de le forcer à m’épouser, il est, pour tout le reste, fort calme et fort raisonnable.

 

« Si vous m’aimez toujours, cher comte, venez donc passer un mois d’hiver à Paris. Je pars ce soir, par la voie de mer. Vous me trouverez installée rue de la Pépinière, chez le comte et le comtesse Artoff.

 

« À vous mille fois.

 

« Vasilika WASSERENOFF. »

 

– Eh bien ! messieurs, dit le comte, qu’en pensez-vous ?

 

– Je pense, dit le prince Maropoulof, que si Yvan Potenieff n’était pas devenu fou, tu n’aurais jamais reçu cette lettre, mon bon ami.

 

– C’est fort possible, dit le comte avec un sourire mélancolique.

 

– Et tu vas à Paris ?

 

– Je pars après-demain.

 

– Mais comment ce pauvre Yvan a-t-il pu devenir fou ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– Moi, je crois le savoir, dit un des amis du prince.

 

– Ah !

 

– Yvan buvait beaucoup d’absinthe.

 

– Vraiment !

 

– Ensuite, il était amoureux fou de la comtesse, et comme elle n’est pas précisément tendre, tout en lui promettant de l’épouser, elle devait le malmener très souvent.

 

– C’est ce qui t’arrivera, mon ami.

 

– Oh ! moi, dit le comte Kourof, j’aime assez le rôle d’esclave vis-à-vis d’une femme. Il est bien plus facile d’obéir que de commander.

 

Tandis que ces messieurs causaient, M. de Morlux se disait :

 

– À quelque chose malheur est bon ! Si Rocambole ne m’avait pas jeté en bas du traîneau, je ne saurais pas qu’Yvan Potenieff court après Madeleine, et que la belle comtesse Vasilika a un intérêt quelconque à le faire passer pour fou. Voilà un auxiliaire que l’enfer m’envoie !

 

Et l’espoir revint au cœur de M. de Morlux.

 

XXXIX

Nous avons laissé Yvan à l’auberge du Sava, disant à Pierre le moujik :

 

– Fais-moi ta confession, car tu vas mourir !

 

Pierre était lâche. Il lui avait suffi de regarder Yvan pour deviner le sort qui l’attendait. En effet, Yvan était pâle et tout son corps était agité de ce frémissement nerveux que les gens du Nord ont désigné sous le nom pittoresque de colère blanche.

 

– Je veux tout savoir, répéta Yvan en fixant sur le moujik un regard étincelant comme une lame d’épée au soleil.

 

Et il prit un pistolet à sa ceinture et le posa sur la table.

 

– Maître ! répéta le moujik tout tremblant, c’est votre père qui a tout fait.

 

– Mon père !…

 

– Oui.

 

– Esclave, dit Yvan, explique-toi, je le veux !

 

Malgré ces paroles impérieuses, sa voix s’était radoucie, et le moujik espéra un moment qu’il aurait la vie sauve s’il avouait tout. Le valet de chambre Beruto était entré dans la salle d’auberge, et il assistait, impassible et muet, à cette étrange scène. Alors le moujik raconta tout. Il ne passa sous silence aucun détail, même le plus insignifiant. Il narra comment, quinze jours auparavant, le comte Potenieff, se dirigeant sur Moscou en toute hâte, avait été frappé du son de sa voix. Et en effet, bien qu’il soit fort difficile à soi-même d’être juge en pareille matière, Yvan s’avoua que le moujik avait un organe identique au sien. L’arrivée à Moscou, l’ordre qu’il avait reçu, lui Pierre, de jouer le rôle de muet, tout, jusqu’à l’infâme comédie à laquelle il s’était prêté de bonne grâce, il n’oublia rien. Yvan, pâle et l’œil en feu, écoutait. Il avait croisé ses bras sur sa poitrine, et l’on eût dit un juge suprême prêt à rendre une sentence de mort. Quand il en fut à raconter le départ de Moscou et le voyage, le moujik s’exprima ainsi :

 

– Le comte votre père ne voulait pas que vous revissiez jamais Mlle Madeleine, et si, contre son attente, vous deviez la revoir, il voulait qu’elle fût tombée si bas que désormais il vous fût impossible d’en faire votre femme.

 

– Après ? dit froidement Yvan.

 

– Alors, comme je la trouvais belle…

 

– Misérable ! hurla Yvan.

 

– Votre Excellence, dit humblement le moujik, ne m’a-t-elle pas ordonné de parler ?…

 

– C’est juste, continue.

 

Et Yvan attendit.

 

– Votre père, continua le moujik, me dit, au moment où nous partions : « Elle a vingt mille francs dans son sac de voyage… c’est une jolie dot. »

 

– Après ? après ? répéta Yvan.

 

– Dame ! reprit le moujik, je ne vaux pas mieux qu’un autre homme, moi, et quand nous sommes arrivés ici…

 

– Eh bien ?

 

– Le postillon qui nous a conduits s’est laissé corrompre et il s’en est allé… la femme qui tient l’auberge a promis de faire ce que je voudrais…

 

Yvan interrompit brusquement Pierre le moujik :

 

– Et cette vieille sorcière ? dit-il.

 

Il montrait du doigt la vieille dame qui continuait à se lamenter sur la mort de son affreux chien.

 

– Elle, dit le moujik avec dédain, elle ne s’occupait que de son chien.

 

– Ah !

 

– J’ai fait ce que j’ai voulu, j’ai tenté du moins, poursuivit Pierre, qui essaya et parvint, pour un moment, à détourner la colère d’Yvan et à la faire tomber sur la vieille dame de compagnie.

 

– Mais, dit Yvan, Madeleine s’est débattue ?

 

– Oh ! oui.

 

– Elle a crié ?

 

– Je crois bien et elle s’est défendue vaillamment, allez ! Voyez en quel état je suis…

 

Et Pierre montrait les blessures que Madeleine lui avait faites avec le sabre du cosaque.

 

– Et cette femme ?…

 

– Cette femme était couchée là, et elle n’a pas bougé.

 

La colère d’Yvan éclata comme une tempête. Il saisit la vieille dame par le bras et la jeta rudement à genoux.

 

– Est-ce vrai, cela ? dit-il, est-ce vrai ce que dit cet homme ?

 

Elle répondit par une espèce de gémissement et leva sur Yvan un œil égaré.

 

– Femme, dit le jeune homme, vous êtes plus coupable que cet homme, vous ! et il est juste que vous soyez punie la première.

 

Il tira sa montre qui marquait quatre heures de l’après-midi. Il n’y avait plus qu’une heure de jour. Le traîneau était resté attelé à la porte de l’auberge et le postillon était sur son siège.

 

– Beruto ! appela Yvan.

 

Le valet de chambre s’approcha. Yvan prit le bras de la vieille dame, qui jeta un cri, et l’enleva comme une plume. Puis il la porta dans le traîneau où il la jeta toute pantelante.

 

– Beruto ! continua Yvan, écoute bien mes ordres, et, si tu veux rester à mon service, exécute-les. On avait confié Madeleine à cette femme, et cette femme a abandonné Madeleine ; il faut qu’elle soit châtiée. Tu vas monter dans le traîneau, le postillon continuera sa route vers Moscou. Lorsque vous serez dans la forêt, à la nuit, tu feras arrêter et tu déposeras cette femme à terre. Elle y mourra de froid et de faim, à moins que les loups n’en fassent leur pâture.

 

La vieille dame jetait des cris horribles.

 

– Obéis-moi, Beruto, ordonna Yvan.

 

Et le traîneau partit. Alors le fils du comte Potenieff rentra dans l’auberge et s’assit tranquillement auprès du poêle. Pierre le moujik, épouvanté, n’osait prononcer une parole ni faire un mouvement. Un moment il se crut sauvé, car Yvan ne paraissait plus songer à lui. Le jeune officier avait allumé sa large pipe et il fumait tranquillement. Une heure s’écoula ; le jour baissait de plus en plus, et le soleil s’était couché derrière les sapins qui formaient l’horizon. Yvan fumait toujours, et Pierre le moujik ne bougeait. Tout à coup, on entendit dans l’éloignement le bruit des clochettes de la téléga. C’était Beruto qui revenait. Yvan se mit sur le seuil de la porte et attendit. Beruto avait sans doute exécuté les ordres de son nouveau maître, car la vieille dame n’était plus dans le traîneau. Alors Yvan regarda le moujik. Et son regard fut si terrible, que le misérable comprit que son heure était venue.

 

– Fais ta prière, lui dit Yvan.

 

– Mais… seigneur…

 

– Fait ta prière ! répéta Yvan.

 

Il prit les pistolets qui étaient sur la table et les arma. Pierre se mit à genoux.

 

– Grâce ! maître, grâce, balbutia-t-il.

 

– Non ! pas de grâce pour toi ! répéta Yvan. Et, tirant sa montre de nouveau :

 

– Je te donne dix minutes pour faire ta prière.

 

Le moujik avait joint les mains et regardait avec une épouvante vertigineuse Yvan qui examinait froidement les amorces de ses pistolets. Mais, en ce moment, un nouveau bruit de clochettes se fit entendre. Pierre eut un de ces espoirs suprêmes comme en ont les condamnés qui marchent à l’échafaud. Ce bruit, c’était celui d’un traîneau. D’un traîneau qui avançait rapidement et qui, peut-être, s’arrêterait à la porte du Sava. À ce bruit, Yvan fronça le sourcil et sortit de nouveau sur le pas de la porte, mais sans abandonner ses pistolets, et répétant :

 

– Fais ta prière ! tu n’as plus que sept minutes.

 

Le moujik eut l’air de prier : mais le cou tendu, il écoutait le bruit des clochettes qui devenait de plus en plus distinct. C’était en effet un traîneau plein de monde qui arrivait à toute vitesse : le traîneau du prince Maropoulof. Le prince reconnut Yvan :

 

– Potenieff ! s’écria-t-il.

 

Et il sauta en bas du traîneau.

 

– Ah ! c’est vous, prince, dit Yvan. Passez votre chemin, je vous prie.

 

– Comme vous êtes pâle ! dit le prince ; et pourquoi ce front sinistre ? Pourquoi ces armes que vous avez à la main ?

 

Et il entra dans l’auberge, suivi de deux de ses amis qui étaient comme lui sortis du traîneau. Yvan montra le moujik.

 

– Vous voyez cet homme ? dit-il.

 

– Oui.

 

– Il va mourir.

 

– Pourquoi ?

 

– Pour expier un grand crime.

 

– Et ce crime, demanda le prince, quel est-il ?

 

Yvan répondit d’une voix de tonnerre :

 

– Il a outragé une jeune fille que j’aime et qu’on appelle Madeleine.

 

À ce nom, le prince Maropoulof et ses amis échangèrent un sourire d’incrédulité et de compassion. Un sourire qui signifiait : « Le comte Kourof disait vrai, ce pauvre Yvan est bien réellement fou ! »

 

XL

Le prince Maropoulof, au comte Kourof,

 

à Paris

 

Mon cher ami,

 

Comme je ne doute pas que tu ne te rendes à Paris par les voies rapides, et que, il y a trois jours, en te quittant avec mes amis et le gentilhomme français dont nous avons fait tort à messieurs les loups, nous t’avons laissé fermant tes malles, tu penses bien que je me dispense d’adresser ma lettre ailleurs.

 

Elle arrivera encore à Paris après toi, car il faut bien te l’avouer, la cavale du désert, chantée par le poète arabe, l’éclair qui brille dans la nuit, le vent qui passe dans les nuées grises sont moins légers en leur course que l’homme qui galope après la femme aimée.

 

J’espère que voilà un pathos qui justifie suffisamment notre amour de la langue française, à nous autres barbares.

 

Maintenant, sais-tu pourquoi je t’écris ? Ce n’est pas pour te remercier de ton hospitalité tout à fait écossaise, mais pour te donner des nouvelles de ton malheureux rival.

 

Je parle de ce pauvre Yvan. Je vois d’ici ton geste d’étonnement, à ce nom, car tu ne peux vraiment pas supposer que j’aie vu Yvan Potenieff. Cela est vrai cependant. Écoute. Nous sommes partis de chez toi, il y a trois jours, à onze heures du matin, après nous être reposés la veille de nos fatigues cynégétiques. Cinq heures après nous n’étions plus qu’à quatre lieues de Peterhoff. Comme nous filions avec cette rapidité que tu connais et qui est ma seule manière de voyager dans notre belle et froide Russie, nous apercevons un traîneau devant nous. Au bout d’un quart d’heure nous l’avons rejoint. Le traîneau est vide, mais il y a à côté du stanwitsch un homme que Koloukine, notre ami, reconnaît.

 

– Tiens ! dit-il, c’est le valet de chambre de la comtesse Vasilika. C’est Beruto !

 

En entendant prononcer son nom, Beruto se retourne et reconnaît Koloukine, qu’il salue respectueusement.

 

– Où vas-tu ? d’où viens-tu ?

 

Telles sont les questions qu’on adresse à l’Italien.

 

– Messieurs, nous répond-il au moment où mon traîneau et le sien sont rangés sur la même ligne, vous voyez un homme bien malheureux.

 

– Que t’arrive-t-il donc ? demanda Koloukine, la comtesse t’a-t-elle renvoyé ?

 

– Non ; mais elle m’a cédé à un maître qui fait mon désespoir.

 

– Bah !

 

– Je suis maintenant au service d’un fou.

 

À ces derniers mots, nous nous rappelons le passage de la lettre de la comtesse que tu nous as lue, et dans lequel elle t’apprend qu’elle a chargé son valet de chambre d’accompagner ce pauvre Yvan.

 

– Oui, messieurs, reprend Beruto, j’ai affaire à un fou, comme vous allez voir.

 

Alors il nous raconte exactement ce que t’a écrit la comtesse. Yvan Potenieff est amoureux d’une femme qui n’existe pas, qui n’a jamais existé, et qu’il a baptisée, lui, du nom de Madeleine. Depuis huit jours qu’ils sont partis de Pétersbourg, nous dit Beruto, Yvan demande des nouvelles de Madeleine. Dans chaque femme qu’il rencontre il croit voir Madeleine. Madeleine partout et toujours ! Jusque-là, le mal n’est pas grand, mais voici ce que nous raconte Beruto.

 

– Il y a deux heures, nous nous sommes arrêtés à trois verstes d’ici, dans une auberge isolée qui s’appelle l’auberge du Sava. Mon nouveau maître avait froid et il avait soif. Il entre. Auprès du poêle se trouvent une vieille dame et un moujik. M. Potenieff les regarde et s’écrie :

 

« – Voilà ceux qui ont trahi Madeleine !

 

« La vieille dame et le moujik se regardent avec étonnement. Mais la colère d’Yvan augmente. Il prend la vieille dame à bras-le-corps et la porte dans le traîneau en m’ordonnant de l’aller exposer au milieu des bois, afin qu’elle serve de souper aux loups.

 

– Et tu as obéi ?

 

– Dame ! à peu près, répond Beruto en riant ; c’est-à-dire que j’ai conduit la vieille dame jusqu’à un village qui est là sur la gauche, de l’autre côté de ce petit bois, et je lui ai donné dix roubles pour la dédommager.

 

– Mais ce n’est pas tout, messieurs, ajouta le pauvre diable.

 

– Qu’est-ce encore ?

 

– Je crains bien que, pendant que je feignais d’exécuter les ordres de ce maniaque, il n’ait tué le malheureux moujik.

 

Alors, mon cher ami, mes compagnons et moi nous nous sommes consultés. Quand il s’agit de la vie d’un homme, fût-ce celle d’un moujik, la chose vaut la peine de réfléchir. Il a été convenu que Beruto repartirait le premier et arriverait à l’auberge du Sava quelques minutes avant nous ; que si le moujik vivait encore, il tâcherait de faire patienter Yvan sous divers prétextes, jusqu’à ce que nous arrivassions à notre tour.

 

Et il a été fait ainsi. Beruto s’est remis en route, et nous l’avons suivi à quelques minutes de distance. Il était temps ! Quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé Yvan l’œil en feu, pâle, les cheveux en désordre, un pistolet de chaque main. Devant lui, le pauvre diable de moujik, accusé d’avoir outragé Madeleine, était à genoux et finissait sa prière. Yvan allait le tuer… Tu comprends, mon cher comte, que nous avons désarmé ce fou. Il s’est emporté d’abord en nous disant qu’il avait le droit de punir un homme qui lui appartenait. Heureusement Koloukine, qui est un garçon de ressources, a eu l’idée la plus ingénieuse de la terre, comme tu vas voir. Yvan nous avait raconté – ce qui est, comme tu le vois, le fond de sa folie – comme quoi son père s’opposait à son mariage avec Madeleine et comment il avait chargé la vieille dame et le moujik de le débarrasser de la jeune fille. Tout cela avait une apparence de vraisemblance telle que si Beruto ne nous avait pas regardés en souriant, nous eussions cru Yvan sur parole.

 

Or voici le dialogue qui s’est établi entre Koloukine et Yvan. Je le transcris fidèlement.

 

– Ainsi, mon cher Yvan, c’est ton père qui ne veut pas que tu épouses Madeleine ?

 

– C’est lui.

 

– C’est lui aussi qui a donné l’ordre à cet homme de faire ce qu’il a fait ?

 

– Oui.

 

– Tout cela est parfaitement clair.

 

– N’est-ce pas, reprend Yvan, que cet homme est coupable ?

 

– Sans doute.

 

– Et il a mérité la mort ?

 

– Deux fois plutôt qu’une.

 

Mais comme Yvan reprenait ses pistolets, Koloukine lui arrêta le bras.

 

– Seulement, dit-il, écoute-moi bien.

 

– Parle…

 

– Si tu tues cet homme, tu te prives d’un témoin.

 

– Ah !

 

– Sans doute. Tu veux retrouver Madeleine ?

 

– Oui.

 

– Tu veux l’épouser ?

 

– Certainement.

 

– Or, pour cela, il te faut le consentement de ton père.

 

– Ou de l’empereur, s’écria Yvan, invoquant le vieil usage russe qui veut qu’en certains cas, l’autorité du czar soit substituée à celle du père de famille.

 

– Raison de plus pour ne pas tuer cet homme.

 

– Mais pourquoi ?

 

– Parce que lorsque tu auras retrouvé Madeleine, tu retourneras à Pétersbourg et tu la présenteras au czar, en lui racontant l’odieuse conduite de ton père, appuyée par la déclaration du moujik.

 

Ce raisonnement produisit sur notre fou un revirement.

 

– Tu as parfaitement raison, dit-il.

 

 

C’est comme cela que Koloukine a sauvé la vie au malheureux moujik, qui était à demi mort de peur déjà, et qui, depuis lors, n’a pas encore retrouvé l’usage de la parole. Maintenant tu devines le reste : nous avons ramené Yvan chez moi. J’ai pu le garder deux jours, mais le troisième, il voulut partir. Heureusement, je lui ai donné un compagnon de route qui aidera Beruto à veiller sur lui. Ce compagnon, tu le devines, n’est autre que notre gentilhomme français, ce vieillard encore vert qui répond au nom de Morlux.

 

Par une de ces bizarreries que la folie seule peut expliquer, Yvan l’a pris en grande amitié, et il a en lui une confiance extrême. De plus, il a pardonné au moujik son crime imaginaire et il l’a attaché à sa personne. Or donc, ce matin, M. de Morlux, Beruto et le moujik sont partis pour Varsovie, escortant ce pauvre Yvan, qui n’est fou que lorsqu’il parle de Madeleine. M. de Morlux connaît à Paris un médecin aliéniste qui fait des cures merveilleuses. Il espère faire guérir Yvan.

 

J’ai pensé, mon cher comte, que tous ces détails t’amuseraient, ainsi que la blonde Vasilika, dont tu vas être l’heureux esclave – une femme comme elle n’a pas de mari – et je te les envoie en te serrant cordialement les mains.

 

Prince MAROPOULOF.

 

C’était de la meilleure foi du monde que le jeune prince russe avait écrit cette lettre. Comme on le voit, M. de Morlux triomphait une fois encore !

 

XLI

Ainsi que le prince Maropoulof l’a écrit à son ami le comte Kourof, M. de Morlux voyage en compagnie d’Yvan. Le jeune officier, qui ne peut se douter qu’on le veuille faire passer pour fou, continue à entretenir le vicomte de son amour pour Madeleine. Leur traîneau court sans relâche. Il a traversé la Bérésina, il a franchi la frontière de la Russie proprement dite. Maintenant, le voici en Pologne, et le matin du troisième jour, il entre à Varsovie. M. de Morlux, qui ne peut restituer Hermann à sa femme et à ses enfants, et n’a cependant nulle envie d’aller leur conter que Rocambole l’a jeté aux loups comme un quartier de porc ou de chevreau, M. de Morlux se dispenserait bien, au besoin, de s’arrêter à Varsovie. Cependant, il espère trouver des lettres de France à la poste, et il y court, laissant Yvan dans un hôtel.

 

En effet, deux lettres attendent M. de Morlux dans les bureaux. L’une est de son frère. L’autre lui arrache un tressaillement, car il a reconnu l’écriture de Timoléon. Or, Timoléon lui a écrit qu’il s’embarquait pour l’Amérique, et pourtant cette lettre est timbrée de Paris.

 

Néanmoins, M. de Morlux domine sa curiosité, et il ouvre tout d’abord la lettre de son frère. Cette lettre est ainsi conçue :

 

« Mon cher Karle,

 

« Je vous écris à Varsovie, et cependant quelque chose me dit que vous êtes à Paris. Me trompé-je ? je n’en sais rien ; mais l’épouvante s’est emparée de moi de nouveau.

 

« Karle, mon frère, à mesure que les jours s’écoulent, le remords pénètre plus avant dans mon cœur ; s’il en est temps encore, arrêtons-nous.

 

– Mais qu’a-t-il donc encore, cet imbécile ? murmura le vicomte Karle, interrompant sa lecture. Avec les années, Philippe est devenu un véritable trembleur…

 

Et il continua :

 

« Vous n’êtes pas père, Karle, et il y a des douleurs infinies que vous ne pouvez pas comprendre. Karle, je souffre mille morts, car je sais que mon fils est à Paris et qu’il me fuit. C’est justice ! N’avons-nous pas détruit son bonheur ? Il aimait Antoinette Miller, la fille de notre malheureuse sœur. Et vous avez tué Antoinette ! Du moins vous me l’avez dit…

 

« Et cependant un doute étrange m’étreint ; un doute qui achève de m’épouvanter. Antoinette est-elle bien morte ? Les gens qui vous ont vendu si cher un repos que je ne partage pas, moi, ne vous ont-ils pas trompés ? Écoutez. Voici un mois que vous êtes parti. Il y a donc plus d’un mois qu’Antoinette est morte. Or, après votre départ, je me suis attendu, jour et nuit, à toute heure, à voir arriver Agénor, à le voir entrer chez moi comme une tempête et à voir éclater son désespoir. Il était à Angers, me disiez-vous, blessé d’un coup d’épée qui le retiendrait forcément loin de Paris pendant quelques jours. Il n’en était rien. Agénor est revenu à Paris le jour même de votre départ. Ce n’est point de ma part une supposition, c’est une certitude, comme vous allez voir. Je boite encore, mais je puis sortir et monter en voiture. Tous les jours, vers midi, je me fais conduire au soleil, soit aux Champs-Élysées, soit sur les boulevards. Il y a huit jours, ma calèche a été prise dans un embarras de voitures. L’écheveau était embrouillé ; il nous, a fallu un bon quart d’heure pour nous dégager.

 

« Tout à coup mon regard a rencontré un autre regard qui partait du fond d’un fiacre. J’ai reçu au cœur comme une décharge électrique.

 

« C’était Agénor. J’ai appelé, j’ai crié… Mais les voitures se sont croisées de nouveau, et il m’a été impossible, malgré les ordres donnés à mes gens, de retrouver le fiacre dans lequel était mon fils.

 

« Alors j’ai cru qu’il arrivait et que je le verrais le soir même. Je suis rentré en toute hâte ; mais Agénor n’est point venu, ni ce jour-là, ni les jours suivants… Et cependant il est à Paris !

 

« À notre dernière entrevue, il a été pourtant rempli de tendresse pour moi… Et il me sait malade… Et il ne vient pas ! Je ne l’ai entrevu que l’espace d’une minute, et cependant il m’a semblé qu’il n’avait pas le visage consterné d’un homme qui a perdu pour toujours la femme qu’il aime. Quel est ce mystère ? J’ai vainement essayé de l’approfondir et n’ai rien pu apprendre, si ce n’est qu’Agénor est à Paris depuis un mois. Son valet de chambre demeure rue de Surène et le voit presque tous les jours. Agénor vient en fiacre chercher ses lettres, puis il s’en retourne ; personne ne sait où il va. Pourquoi n’est-il point venu ? Ce silence, ce soin qu’il met à se cacher achèvent de jeter le trouble et l’épouvante dans mon cœur.

 

« Frère, ma lettre vous rejoint en Russie. Si vous n’avez pas encore mis à exécution vos infâmes projets, arrêtez-vous… repentons-nous… peut-être en est-il temps encore ? Mais il me semble que la main de Dieu pèse déjà sur nous, et que quelque épouvantable châtiment nous est réservé. Mes nuits sont peuplées de fantômes. Je crois revoir notre sœur. Je crois toujours entendre les paroles du Dr Vincent et voir son front dévasté. Écoutez, mon frère, peut-être pourrons-nous réparer encore une partie du mal que nous avons fait. Si vous épousiez cette jeune fille dont vous avez juré la perte ?… »

 

À ces dernières lignes de la lettre de M. Philippe de Morlux, Karle tressaillit et pâlit. Puis il froissa la lettre avec colère.

 

– J’y ai pensé avant toi, murmura-t-il. Malheureusement ce prince Yvan…

 

Et M. de Morlux songe avec rage à ce naïf Yvan Potenieff, qui l’a pris en grande amitié et le fait confident de son amour pour Madeleine.

 

– Ce Philippe est idiot, murmura enfin M. de Morlux, et je vois bien qu’on ne peut plus compter sur lui. Voilà ce que l’amour paternel fait d’un homme qui jadis ne reculait devant rien.

 

Et, tout en haussant les épaules, le vicomte ouvrit la seconde lettre :

 

TIMOLÉON

 

À Monsieur le vicomte Karle de Morlux.

 

Poste restante.

 

Varsovie. Pologne.

 

« Monsieur,

 

« Tandis que vous partiez pour la Pologne, qui est la grand-route de Russie ; tandis que vous alliez à la recherche de Mlle Madeleine Miller, votre serviteur allait s’embarquer pour l’Amérique.

 

« J’emportais mes économies et vos cinquante mille francs. J’emmenais avec moi ma fille, mon seul, mon unique, mon véritable trésor. Si je n’avais pas eu une fille, ce gredin de Rocambole ne nous aurait pas joués par-dessous la jambe. Heureusement, j’avais laissé à Paris des agents qui avaient pour mission de le surveiller. Si je vous disais que vos intérêts seuls me guidaient vous ne me croiriez pas. Aussi me bornerai-je à vous dire que l’instinct de la vengeance m’a poussé.

 

« Le matin du jour où j’allais m’embarquer, j’ai reçu de Paris le télégramme suivant : « Rocambole a quitté Paris et la France ; il court, sur les traces de M. de Morlux. »

 

« J’ai cédé à la tentation. Au lieu de m’embarquer, j’ai mis ma fille en lieu sûr et je suis parti. C’est-à-dire que j’ai passé le détroit et que vingt-quatre heures après j’étais à Paris. Rocambole n’est pas un mince adversaire. Il est fort possible que vous ne lisiez jamais ma lettre et que notre terrible ennemi se défasse de vous à l’étranger. Mais il est possible aussi que vous parveniez à lui échapper. Et alors, écoutez : votre neveu, M. Agénor de Morlux, et Mlle Antoinette Miller vivaient fort heureux et attendaient le retour de Rocambole et l’arrivée de Mlle Madeleine pour s’épouser. J’ai jeté quelque amertume dans la coupe de miel où ils trempaient leurs lèvres, et Antoinette est à nous une fois encore. Je ne veux pas vous en dire davantage ni vous laisser la joie de la surprise. Quoi qu’il en soit, si vous revenez à Paris, veuillez vous faire conduire sans retard rue de Londres, n° 2, où on vous en dira plus long. Vous demanderez à voir M. Guépin, homme d’affaires.

 

« Je suis avec respect, monsieur le vicomte,

 

« Votre tout dévoué,

 

« Timoléon. »

 

Après la lecture de cette lettre, M. de Morlux demeura un moment comme abasourdi.

 

– J’ai peur de rêver, murmura-t-il enfin. Puis il la relut une seconde fois :

 

– Non, non, dit-il, c’est bien vrai… Timoléon n’est pas homme à être revenu à Paris pour rien, et s’il me l’écrit, c’est qu’Antoinette est de nouveau en notre pouvoir !

 

« À Paris, donc ! à Paris sur-le-champ !

 

Une heure après, M. de Morlux avait quitté Varsovie. Yvan l’accompagnait toujours.

 

LA MAISON DE FOUS

I

Il est nécessaire, pour comprendre les événements qui vont suivre, de savoir dans quelles conditions Rocambole et Vanda, allant au secours de Madeleine, avaient quitté Paris. M. de Morlux était parti ; son frère, déjà bourrelé par le remords – Rocambole le savait –, n’agissait qu’avec répugnance et sous l’influence fatale qu’il exerçait sur lui. Timoléon, sous le coup d’un mandat d’amener, avait dû quitter Paris et la France.

 

Antoinette ne courait donc aucun danger sérieux. Cependant Rocambole n’avait pas cru pouvoir quitter Paris sans prendre les précautions les plus minutieuses. Quand la jeune fille fut revenue à elle et sortie de son long et léthargique sommeil, Rocambole envoya chercher une voiture par Milon. Cette voiture, du reste, arrêtée d’avance, attendait depuis longtemps dans l’avenue de Saint-Ouen. On y transporta Antoinette, trop faible encore pour pouvoir marcher. C’était un fiacre à quatre places. En se serrant, on y pouvait tenir six. Vanda et la belle Marton s’assirent auprès de la jeune fille. Milon monta à côté du cocher. Rocambole et Agénor se placèrent sur la banquette du devant, au rebours, comme on dit. Et le fiacre partit. Où allait-il ? C’était Milon qui guidait le cocher par ses indications. Le fiacre prit le boulevard extérieur, gagna la barrière de l’Étoile et descendit à Auteuil par l’avenue de Saint-Cloud. Agénor et Antoinette se tenaient les mains et ne se préoccupaient pas de la route qu’on leur faisait suivre. N’étaient-ils pas réunis ? Enfin, le fiacre s’arrêta. Agénor mit alors sa tête à la portière et vit une petite maison isolée au milieu d’un grand jardin, dans une rue déserte ou à peu près. Les premières lueurs de l’aube glissaient dans le ciel, et Rocambole, tirant sa montre, dit en souriant :

 

– Nous avons l’air de gens qui reviennent de soirée.

 

– Est-ce ici que nous demeurons ? demanda Agénor.

 

– Oui.

 

Le jeune homme prit Antoinette dans ses bras, sauta lestement à terre et traversa le jardin, précédé par Rocambole. La maison n’était, à vrai dire, qu’un petit pavillon d’un seul étage, élevé au-dessus d’un rez-de-chaussée. Rocambole en avait les clés. Cependant un petit filet de fumée montait au-dessus du toit, et la tiède atmosphère du vestibule apprit à Agénor que la maison était habitée. En effet, une porte s’ouvrit aussitôt après la porte d’entrée, et, dans un rayon de lumière, Antoinette aperçut la bonne mère Philippe qui jeta un cri en la voyant. Antoinette glissa des bras d’Agénor et eut la force de se tenir debout et de marcher. Au bout du vestibule, il y avait un petit salon, et, dans ce salon, Mme Raynaud.

 

– Maman ! s’écria Antoinette, qui s’arracha aux naïfs embrassements de la mère Philippe, pour sauter au cou de la vieille institutrice.

 

La bonne dame serra Antoinette sur son cœur et éclata en sanglots.

 

– Ah ! murmura-t-elle, je croyais que je mourrais sans te revoir. Si tu savais ce que j’ai souffert…

 

– Madame, reprit Rocambole qui s’était arrêté respectueusement sur le seuil, hier encore vous étiez prisonnière et séparée de votre fille adoptive, aujourd’hui vous voilà réunies, et, je l’espère bien, rien ne vous séparera désormais.

 

Comment Mme Raynaud était-elle là ? C’est ce qu’elle expliqua en quelques mots à Antoinette. Elle était demeurée pendant huit jours prisonnière, sous la garde du jardinier de M. de Morlux.

 

À toutes ses questions, cet homme opposait un silence absolu.

 

Où était-elle ? chez qui ? Pourquoi ne la réunissait-on pas à sa chère Antoinette ?

 

Elle n’avait rien pu savoir. Les croisées de la chambre où on l’avait conduite étaient cadenassées, la porte fermée au verrou. Mais cette nuit-là même, à neuf heures du soir environ, tandis qu’elle se lamentait, en proie à la plus vive inquiétude sur le sort d’Antoinette, et cherchant vainement la cause de sa propre captivité, la fenêtre avait été brisée ; deux hommes étaient entrés dans la chambre et lui avaient dit, en la prenant dans leurs bras :

 

– Ne criez pas, nous venons vous sauver !

 

À demi morte de frayeur, Mme Raynaud avait été enlevée par ces deux inconnus, jetée dans un fiacre et emmenée dans cette maison où l’attendait la mère Philippe, qui l’avait rassurée sur-le-champ. Or, tandis qu’Antoinette s’abandonnait à de tendres embrassements avec Mme Raynaud, Rocambole avait pris à part Agénor de Morlux.

 

– Monsieur, lui dit-il alors, vous savez nos conventions ?

 

– Oui, monsieur, répondit Agénor en baissant la tête.

 

– Je ne vous ai rendu Antoinette qu’à la condition que vous m’obéiriez.

 

– Je suis prêt, dit simplement Agénor.

 

– Écoutez-moi bien, continua Rocambole, vous savez que mademoiselle a une sœur ?

 

Agénor fit un signe de tête affirmatif.

 

– Madeleine, continua Rocambole, court les mêmes dangers qu’a courus Antoinette.

 

Agénor tressaillit.

 

– Vous pensez bien, reprit le maître avec ironie, que votre oncle qui croit Antoinette morte ne s’en tiendra pas là. C’est à Madeleine, à présent.

 

– Mais je la défendrai, moi ! s’écria le jeune homme.

 

– Ce n’est pas vous, c’est moi.

 

– Pourquoi ?

 

– Vous devez m’obéir, répéta Rocambole.

 

– C’est vrai.

 

– Je vous ai promis de respecter votre nom ; je vous ai promis de pardonner à votre père, ou plutôt de faire que les deux pauvres jeunes filles lui pardonnent par amour pour vous. Mais vous m’avez, en échange, abandonné le vicomte Karle de Morlux.

 

Agénor courba la tête et se tut.

 

– Or, continua Rocambole, savez-vous où il est, votre oncle ?

 

– Non.

 

– Il est sur la grande route de Russie.

 

– Dites-vous vrai ?

 

– Il quitte Paris, persuadé qu’Antoinette est morte ; il va au-devant de Madeleine… Vous comprenez pourquoi ?

 

Et Rocambole eut un sourire sinistre. Puis il poursuivit en posant sa main sur le bras d’Agénor :

 

– Vous aimez Antoinette et Antoinette vous aime. Mais vous êtes réunis en vain : tant que votre oncle sera de ce monde ou n’aura pas été mis dans l’impossibilité absolue de nuire, votre bonheur ressemblera à un de ces châteaux de cartes que renverse le souffle d’un enfant.

 

Agénor regardait Rocambole et la parole grave et pour ainsi dire prophétique de celui-ci pénétrait lentement dans son cœur.

 

– Votre oncle, reprit Rocambole, est donc parti. Mais il a des agents dévoués, des misérables comme lui qui vont s’attacher à vos pas et chercheront à pénétrer le mystère de votre existence. Malheur à vous, malheur à nous tous, si Antoinette n’est pas morte pour le monde entier. Je vous ai amenés ici l’un et l’autre, parce que votre oncle s’étant servi de la maison d’Auteuil pour tendre un piège à Mme Raynaud, Auteuil est le dernier endroit du monde où il songerait à vous chercher. Cependant, il ne faut pas, tant que je serai absent…

 

– Comment interrompit Agénor, vous aussi vous partez ?

 

– Oui. Je vais en Russie. Comprenez-vous ?

 

– Défendre Madeleine, murmura Agénor.

 

– Tant que je serai absent, poursuivit Rocambole, Antoinette ne doit pas sortir.

 

– Je vous le promets.

 

– Vous ne devez pas voir votre père.

 

– Je ne le verrai pas, dit Agénor, que le nom seul de son père épouvantait maintenant.

 

« Et… Madeleine ?… ajouta-t-il en tremblant.

 

– J’espère bien la sauver, répondit Rocambole avec cet accent de conviction profonde qu’il savait faire passer de son cœur et de son esprit dans l’esprit et le cœur des autres.

 

Deux heures plus tard, Rocambole et Vanda montaient en chemin de fer. Ils allaient suivre M. Karle de Morlux à vingt-quatre heures de distance. Milon les avait accompagnés jusqu’à la gare.

 

– Souviens-toi de mes ordres, lui dit le maître.

 

– Je n’oublie rien, répondit Milon.

 

– Veille jour et nuit, comme un chien fidèle, comme un dragon.

 

– Je veillerai.

 

Et Rocambole était parti, emportant cette promesse.

 

Maintenant, on sait ce qui s’était passé en Russie, et comment Rocambole et Vanda avaient sauvé Madeleine. Or, un mois, jour pour jour après leur départ, Rocambole et Vanda revenaient à Paris où ils ramenaient la sœur d’Antoinette. À Cologne, où le train s’arrête quelques minutes, Rocambole expédia une dépêche à Milon :

 

« Nous arrivons à quatre heures du matin, demain. Sois à la gare du Nord. »

 

Or, à quatre heures du matin, les gens qui viennent attendre les voyageurs sont rares. En descendant de wagon, Rocambole chercha Milon des yeux, sous la gare d’abord, puis dans les salles d’attente, puis au-dehors… Milon n’y était pas. Et de vagues et sinistres pressentiments assaillirent alors Rocambole.

 

II

Donc, Rocambole et Vanda arrivaient à Paris, ramenant Madeleine, et croyant trouver Milon à la gare. Mais Milon n’y était pas. L’inquiétude de Rocambole, quelque soin qu’il prît pour la dissimuler, n’échappa point à Vanda. Cependant, Milon pouvait être en retard, et pour tromper son angoisse, Rocambole mit une certaine lenteur à réclamer ses bagages, espérant ainsi donner à son vieux compagnon le temps d’arriver. Mais Milon ne vint pas, et le train était cependant arrivé depuis trois quarts d’heure. Alors Rocambole, qui ne voulait pas effrayer Madeleine, dit tout bas à Vanda :

 

– Il est arrivé un malheur.

 

Vanda tressaillit.

 

– Milon est mort ou il est prisonnier. C’est impossible autrement. Madeleine songeait à sa chère Antoinette qu’elle allait revoir, et ne devina point entre ses deux compagnons de voyage un échange de paroles sinistres.

 

– Écoute, dit Rocambole, il ne faut pas s’exposer à aller à Auteuil avec cette jeune fille.

 

– Mais… où la conduire ?

 

– Villa Saïd, chez nous, c’est-à-dire chez le major Avatar. C’est un lieu d’asile impénétrable, et la police ne viendra pas nous y chercher.

 

– Mais, dit Vanda, nous lui avons promis de la conduire, aussitôt arrivée, auprès d’Antoinette ; et elle y compte…

 

– Je n’avais pas prévu cette absence incompréhensible de Milon. Au reste, il n’y a pas trois quarts d’heure de voiture, aller et retour, de la villa Saïd à Auteuil.

 

Et Rocambole, s’adressant à Madeleine, lui dit :

 

– Mademoiselle, je dois vous avouer maintenant que lorsque nous avons quitté Paris, madame et moi, pour aller à votre recherche, nous avons laissé votre sœur dans une anxiété mortelle. Elle avait été très malade ; elle doit être souffrante encore, et, par conséquent, je crains pour elle l’émotion violente qu’elle éprouverait en vous revoyant, si elle n’y était préparée.

 

– Eh bien ? dit Madeleine inquiète.

 

– Je vais vous conduire chez moi et vous laisserai en compagnie de madame, poursuivit-il en montrant Vanda… Puis, je me hâterai de courir à Auteuil, et je préviendrai votre sœur de votre retour.

 

– Comme tout cela sera long ! murmura Madeleine.

 

– Moins que vous le croyez, dit Rocambole. Je vous la ramènerai au besoin.

 

Les bagages des trois voyageurs avaient été chargés sur un de ces petits omnibus attelés de deux poneys bas-bretons qui font un service d’enfer dans les rues de Paris. Rocambole qui, en quittant la Pologne et en entrant en Prusse où il avait pris les chemins de fer, était redevenu le major Avatar, personnage russe d’importance, y fit monter les deux femmes et prit place auprès d’elles… Trois quarts d’heure après, l’omnibus rentrait dans la villa Saïd. C’était là, comme on s’en souvient, qu’à son arrivée à Paris le major Avatar et celle qui passait pour sa femme étaient descendus dans un petit hôtel confortablement meublé. En leur absence, ils avaient laissé une femme de chambre et un domestique. Ce dernier n’était autre que Noël, dit Cocorico. Noël accourut ouvrir. Rocambole le regarda et s’aperçut qu’il était fort pâle.

 

– Qu’as-tu donc ? lui dit-il.

 

– Je ne sais pas ce que Milon est devenu, répondit Noël.

 

Rocambole s’attendait sans doute à cette nouvelle, car il poussa brusquement Noël dans un petit salon, à droite du vestibule, s’y enferma avec lui et dit :

 

– Parle ! que sais-tu ?

 

– Rien… Il y a huit jours que Milon n’est venu…

 

Or, il est nécessaire d’expliquer que Rocambole, qui avait installé à la maison d’Auteuil pour garder Antoinette, le fidèle Milon, avait jugé inutile d’indiquer à Noël, au Bonnet vert et à Jean le Boucher l’endroit où se trouvait cette maison. Seulement, Milon avait ordre de venir tous les jours à la villa Saïd voir si le maître ne lui avait pas écrit. Pour Noël, comme pour Milon, comme pour les autres, les volontés de Rocambole étaient indiscutables.

 

Le maître n’avait pas voulu qu’un autre que Milon connût la retraite de Mlle Antoinette Miller. Cela suffisait. Milon n’aurait pas dit, la tête sur le billot, où était la maison. Noël aurait coupé sa langue avec ses dents et l’aurait avalée plutôt que de le demander. Or, Rocambole, pendant son voyage, avait écrit trois fois à Milon, une première fois de Berlin, une seconde fois de Vilna, une troisième de Varsovie. La dernière de ses lettres était antérieure à sa première rencontre avec Madeleine. Depuis, les événements qui s’étaient succédé avec une rapidité fiévreuse ne lui avaient pas permis d’écrire. La dernière fois que Milon était venu, il avait dit à Noël :

 

– Je suis bien inquiet, j’ai grand-peur que le maître n’ait pas retrouvé ma chère Madeleine. Je reviendrai demain, et tous les jours, jusqu’à ce que nous ayons une lettre.

 

Mais le lendemain il n’était pas revenu, et, depuis huit jours, Noël l’attendait vainement. Il avait cependant été partout où Milon pouvait aller, chez le Boucher, chez Rigolo, et à la gargote où le Bonnet vert prenait ses repas. Nulle part on n’avait vu Milon. Noël, qui avait jadis fait partie du club des Valets de cœur, était cependant homme à trouver, comme on dit, une aiguille dans une botte de foin. C’est-à-dire que s’il avait voulu chercher dans Paris et aux environs la maison où Rocambole avait caché Antoinette, et que, par conséquent, Milon habitait, il l’aurait trouvée en moins de trois jours. Mais Rocambole ne l’avait pas autorisé à cette recherche, et Noël n’avait pas bougé. Le maître avait écouté sans mot dire tous les renseignements que lui avait donnés Noël, lequel lui avait représenté le télégramme envoyé de Cologne et que, par conséquent, Milon n’avait point reçu. Tandis que Noël parlait, on déchargeait les malles, et Vanda, qui partageait l’inquiétude de Rocambole et voulait à tout prix la dissimuler à Madeleine, conduisait celle-ci au premier étage de la maison et l’installait dans sa propre chambre. Rocambole disait à Noël :

 

– Peut-être Milon est-il malade…

 

– Peut-être est-il mort, répondit Noël.

 

– Mais de quoi ?

 

– Vous savez, il avait un cou de taureau et le visage très rouge. Un coup de sang est si vite venu…

 

Rocambole fronça le sourcil.

 

– Je crains un malheur plus grand encore, dit-il.

 

– Quoi donc ? fit Noël en tressaillant.

 

Mais Rocambole ne s’expliqua pas. Il était alors six heures du matin et le jour commençait à poindre. Rocambole quitta Noël, monta auprès de Madeleine et lui dit :

 

– Je vais voir votre sœur.

 

– Et vous la ramènerez ? s’écria la jeune fille avec joie.

 

– À moins qu’elle ne soit trop souffrante encore, et dans ce cas je viendrai vous chercher.

 

Rocambole monta dans le petit omnibus qui était demeuré à la porte, et dit au cocher :

 

– Conduisez-moi à Auteuil et marchez rondement, je suis pressé. En même temps, pour stimuler son zèle, il lui mit vingt francs dans la main. L’omnibus passa devant la grille du bois de Boulogne en traversant l’avenue de l’Impératrice, et s’engagea dans le chemin de ronde des fortifications. Vingt minutes après, il arrivait à Auteuil, rue de la Fontaine, et s’arrêtait à la grille de ce pavillon où Rocambole avait laissé Antoinette et Agénor. Rocambole descendit de voiture et sonna. Le jardinier, qui n’était autre que le père Philippe, accourut. Rocambole respira en voyant le père Philippe.

 

– Milon, où est Milon ? demanda-t-il.

 

Au bruit de la sonnette, une fenêtre s’était ouverte au premier étage du pavillon, encadrant une tête d’homme. C’était Agénor.

 

– J’ai eu une fausse alerte, se dit Rocambole. Tout va bien. Et il répéta la question.

 

– Où est Milon ?

 

– Mais, monsieur, répondit le père Philippe avec émotion, vous le savez mieux que nous.

 

Rocambole pâlit.

 

– Voici huit jours qu’il est parti… pour vous rejoindre…

 

– Moi !…

 

– Avec Mlle Antoinette.

 

Rocambole fit un pas en arrière. En ce moment, Agénor accourut.

 

– Ah ! dit-il avec émotion, vous me la ramenez.

 

– Mais qui donc ?…

 

– Mais… elle… Antoinette !…

 

– Vous êtes fou !

 

Et Rocambole devint livide. Puis il saisit vivement le bras du jeune homme et lui dit :

 

– Mais parlez, parlez donc !… Que s’est-il passé ?

 

Agénor, frappé de stupeur, le regardait et ne comprenait pas.

 

– Parlez ! répéta Rocambole d’une voix rauque, où est Milon ?

 

– Parti.

 

– Antoinette ?

 

– Partie avec lui.

 

– Mais quand ? mais pour où ?

 

– Pour Cologne, où vous leur donniez rendez-vous, et où, disiez-vous dans votre dépêche, vous étiez retenu par l’indisposition de Madeleine, dit le père Philippe.

 

Agénor avait ouvert son paletot et tiré de sa poche un télégramme portant ces mots :

 

« Cologne, midi et demi.

 

« Milon partira avec Antoinette, ce soir, train de dix heures.

 

« Retenus à Cologne, Madeleine malade.

 

« Autrement, tout sauvé.

 

« Major AVATAR. »

 

La dépêche était vieille de huit jours. Rocambole poussa un cri et tournoya sur lui-même comme un arbre déraciné par le feu céleste.

 

– Je n’ai pas écrit ce télégramme ! dit-il.

 

III

Il y eut entre ces trois hommes un moment de stupeur, de folie et de vertige. Rocambole lui-même, l’homme fort par excellence, et qui opposait d’ordinaire un front calme à l’orage, Rocambole se fit mentalement les deux raisonnements suivants : évidemment, d’abord, Antoinette était tombée une seconde fois au pouvoir de ses ennemis. Mais ces ennemis, quels étaient-ils ? Était-ce le père d’Agénor ou M. Karle de Morlux ? Était-ce Timoléon ? M. Karle de Morlux était mort, c’était chose à peu près certaine pour Rocambole. Le baron Philippe de Morlux, homme sans initiative, et qui n’avait jamais agi que sous l’influence diabolique de son frère, était-il bien homme à faire disparaître Antoinette ? Restait Timoléon… Mais Timoléon n’avait pu revenir en France sans courir le risque d’être arrêté. Et puis, Timoléon était-il homme à se mesurer de nouveau avec Rocambole ? Ce dernier, en se posant ces diverses questions en présence du père Philippe consterné et d’Agénor qui se demandait s’il n’était pas le jouet d’un rêve – ce dernier, disons-nous, examinait le télégramme. Les timbres étaient authentiques. La dépêche avait bien été expédiée de Cologne. Agénor et le père Philippe regardaient Rocambole, muet et sombre, comme l’accusé regarde le juge qui va prononcer une sentence. Mais Rocambole se taisait. Enfin Agénor eut une explosion de douleur !

 

– Ah ! dit-il, Antoinette est morte !

 

– Je ne sais pas…, dit Rocambole.

 

Et comme un frisson parcourait tout le corps d’Agénor et que ses genoux pliaient, Rocambole se redressa tout à coup :

 

– La bataille est engagée de nouveau, dit-il ; et il faut vaincre ! c’est-à-dire qu’il faut retrouver Antoinette et Milon.

 

Agénor eut alors en lui une foi profonde et vivace.

 

– Oh ! s’écria-t-il, vous les retrouverez, j’en suis sûr !

 

Rocambole avait reçu le coup de foudre, et il n’était pas tombé. Dès lors, il retrouvait sa froide énergie, son intelligence merveilleuse et le calme qui ne l’abandonnait jamais complètement.

 

– Monsieur, dit-il à Agénor, je veux savoir exactement, minutieusement, tout ce qui s’est passé.

 

En présence de ce sang-froid, Agénor retrouva le sien.

 

– Il y a aujourd’hui huit jours, dit-il, nous étions à table, et sept heures venaient de sonner. Nous entendons la cloche de la grille, le père Philippe court ouvrir, et, un peu étonnés, nous voyons entrer et traverser le jardin, un employé du télégraphe. La dépêche était pour M. Bordoni, comme on appelle Milon maintenant. Il la lut et la passa à Antoinette. Antoinette se leva tout émue et dit :

 

« – Partons !

 

« Je voulais partir aussi, je ne voulais pas abandonner ma chère Antoinette, mais Milon me dit :

 

« – Vous avez promis d’obéir au maître. Si le maître voulait que vous fussiez du voyage, il l’aurait écrit.

 

« J’ai insisté ; mais Milon n’a pas voulu.

 

« Alors Antoinette, toute bouleversée de savoir sa sœur malade, m’a promis de m’écrire de Cologne, dans trois jours.

 

– Et elle ne vous a pas écrit ?

 

– Mais si, répondit Agénor.

 

Et il tendit une lettre à Rocambole.

 

L’adresse, le corps de la lettre, tout cela paraissait être l’écriture d’Antoinette. Agénor s’y était trompé. Mais Rocambole ne s’y trompa point, lui.

 

– Tonnerre ! exclama-t-il, je sais d’où part le coup maintenant.

 

– Mais cette lettre n’est donc pas d’Antoinette ? s’écria Agénor de Morlux.

 

– Non.

 

Et Agénor relisait ce message, qui n’avait que quelques lignes et était ainsi conçu :

 

« Mon bien-aimé,

 

« Nous sommes arrivés à Cologne ce matin, Milon et moi. Quelques minutes après, j’étais dans les bras de ma chère Madeleine. La pauvre enfant a tant souffert que sa santé est sensiblement altérée. Le maître a dû s’arrêter à Cologne pour lui laisser prendre quelques jours de repos. Cependant ma vue lui a fait un bien infini, et j’espère que dans trois ou quatre jours nous pourrons nous mettre en route pour Paris. »

 

Suivait une demi-page de tendresse et d’effusion à l’adresse d’Agénor. Rocambole reprit cette lettre et l’examina de nouveau attentivement.

 

– Monsieur, dit-il enfin, je vous répète que cette lettre n’est pas d’Antoinette Miller ; c’est l’œuvre d’un habile faussaire, et ce faussaire, je le connais.

 

Un nom étrangla Agénor en traversant sa gorge et vint mourir sur ses lèvres :

 

– Mon oncle…

 

– Non, dit Rocambole.

 

– Qui donc ?

 

– Un misérable que j’ai épargné et qui se venge. Timoléon ! Mais rien n’est perdu… pas même Antoinette…

 

Et serrant le bras du jeune homme :

 

– Écoutez-moi bien, dit-il.

 

– Parlez…

 

– Vous allez monter en voiture.

 

– Bien.

 

– Vous allez courir chez votre père.

 

– Après ? fit Agénor en pâlissant.

 

– Et vous lui direz simplement ces mots : Mon père, si d’ici à demain, je n’ai pas retrouvé Antoinette, je me brûlerai la cervelle.

 

– J’y vais, dit Agénor.

 

– Attendez encore, reprit Rocambole, et écoutez-moi. Antoinette n’a dû être l’objet d’aucune violence, j’en suis sûr.

 

– Ah ! fit Agénor, dont la voix tremblait, qui vous le prouve, mon Dieu ?

 

– Elle est prisonnière quelque part… Voilà tout… Et je vais vous dire ce qui me le fait supposer.

 

– J’écoute, murmura Agénor anxieux.

 

– Timoléon, que je croyais avoir chassé de Paris à tout jamais, y est revenu en mon absence, et il a mis cette absence à profit. Il vous a tendu un piège grossier, à vous et à Milon, et vous y êtes tombés. Milon est en son pouvoir, Antoinette aussi.

 

– Mais, interrompit Agénor, qui vous a dit que Milon n’a pas été arrêté ?

 

– Par qui ?

 

– Par la police, comme forçat évadé.

 

– Pour cela, dit Rocambole, il faudrait que Timoléon l’eût dénoncé, et Timoléon est lui-même l’objet des recherches de la justice. Mais, ajouta Rocambole, voici ce qui a dû arriver. Mais, d’abord, une explication encore.

 

– Que voulez-vous savoir ? demanda Agénor.

 

– Avez-vous accompagné Antoinette en chemin de fer ?

 

– Non, dit Agénor, Milon ne l’a pas voulu.

 

– C’est bien. Voici donc, reprit Rocambole, ce qui a dû arriver. Milon et Antoinette sont prisonniers de Timoléon et de sa bande.

 

– Mais où ?

 

– Dans un coin quelconque de Paris. Seulement, rassurez-vous ; je retourne Paris comme un gant, et il n’a pas de secrets ni de mystères pour moi quand je le veux bien.

 

– Mais quel intérêt a-t-il, cet homme, à les garder prisonniers ?

 

– Il attend le retour de votre oncle.

 

– Ah !

 

– Et alors il lui vendra Antoinette, morte ou vive, selon son désir, au poids de l’or.

 

– Je comprends, fit Agénor frissonnant.

 

– Seulement, dit Rocambole, rassurez-vous ; votre oncle n’est pas encore de retour. Quant à votre père, il est possible que Timoléon l’ait averti de la capture et alors…

 

– Alors…, s’écria Agénor, il faudra bien que mon père me le rende !

 

– Allez ! dit Rocambole.

 

Il donna une poignée de main au jeune homme et remonta dans son petit omnibus.

 

– Villa Saïd ! cria-t-il au cocher.

 

L’omnibus partit au grand trot de ses deux poneys et traversa le bois de Boulogne avec la rapidité du mailcoach. Pendant le trajet, Rocambole murmurait avec un accent de sombre ironie qui dénotait chez lui une violente colère :

 

– Tu as mal fait de revenir à Paris, maître Timoléon, et de te mêler de nouveau de mes affaires. Cette fois, je ne te ferai pas grâce !

 

Le véhicule qui portait Rocambole entra, au bout de vingt minutes dans la villa Saïd. Rocambole était si préoccupé qu’il ne fit aucune attention à un fiacre qui franchit la grille avant lui. Mais au moment où l’omnibus s’arrêtait devant la porte du petit hôtel, le fiacre s’arrêta aussi. Trois hommes en descendirent. Rocambole les vit et se sentit pâlir. On n’a pas vécu vingt ans de l’étrange vie qu’il avait menée pour ne pas reconnaître sous leurs habits bourgeois un officier de paix et deux agents de police. L’officier de paix s’approcha de lui :

 

– Monsieur le major Avatar ? dit-il.

 

– C’est moi, répondit Rocambole un peu ému.

 

L’officier fit un signe et les deux agents se placèrent auprès de Rocambole.

 

– Monsieur, reprit l’officier de paix, je suis porteur d’un mandat d’arrestation décerné contre vous.

 

Rocambole sourit et répondit avec calme :

 

– Je sais ce que c’est. Le mandat a été décerné à la requête de l’ambassadeur russe. Je suis accusé de me mêler un peu trop de politique et comme j’arrive de Varsovie ce matin…

 

– Vous vous trompez, monsieur, dit l’officier de paix.

 

– De quoi peut-on m’accuser alors ? demanda Rocambole que son calme n’abandonna pas.

 

– D’être un forçat évadé du bagne de Toulon, où il était inscrit sous le numéro Cent dix-sept, répondit l’officier de paix, et de vous appeler, non pas le major Avatar, mais Rocambole.

 

IV

Rocambole ne sourcilla pas.

 

– Monsieur, dit-il à l’officier de paix, on ne discute pas avec un homme porteur d’un mandat de dépôt. Je vous prouverais, clair comme le jour, que vous vous trompez que vous n’en seriez pas moins obligé de me conduire à la Conciergerie. Par conséquent, je ne perdrai pas un temps utile à des inutilités. Seulement, j’ai une grâce à vous demander, et vous ne me la refuserez pas.

 

– C’est selon, dit l’officier de paix, un peu déconcerté par le calme de Rocambole.

 

– Soyez tranquille, lui répondit celui-ci, ce que je vais vous demander est fort simple. Je ne veux ni rentrer chez moi, ni prendre mes papiers, ni tenter aucune espèce d’évasion. Je veux vous prier seulement de me laisser embrasser ma femme, là, sur le seuil de ma porte.

 

Et avant que l’un des deux agents, qui s’étaient placés à ses côtés, eût pu l’en empêcher, Rocambole tira deux fois la sonnette de la porte du petit hôtel. Les deux coups de sonnette avaient sans doute une signification, car ce ne fut pas la porte, mais une fenêtre du premier étage qui s’ouvrit. À cette fenêtre se montra Vanda. Vanda devina tout d’un coup d’œil.

 

– Viens m’embrasser, lui cria Rocambole.

 

Et en même temps il ajouta en russe :

 

– Nous sommes joués. Je vais aller en prison. Antoinette disparue. Toi seule peux tout sauver. Rapporte-moi pilule brune.

 

En France, un agent de police qui saurait le russe serait considéré comme un être merveilleux. Ni l’officier de paix, ni ses deux hommes ne comprirent donc un mot de cette phrase rapide que venait de débiter Rocambole. D’un autre côté, le major Avatar était si calme, si tranquille, et son attitude respirait une dignité si parfaite, que l’officier de paix hésita à l’emmener avant que Vanda fût descendue. Celle-ci accourut et se jeta dans ses bras.

 

– Mon enfant, dit alors le major Avatar, la persécution s’acharne après moi. On m’accuse à présent d’être un forçat évadé.

 

– Il faut s’attendre à tout, dit Vanda en souriant.

 

Et elle l’embrassa de nouveau.

 

– Monsieur, dit alors l’officier de paix, hâtons-nous.

 

Vanda le salua, donna une poignée de main au major et s’éloigna, mais non sans avoir échangé un éloquent coup d’œil avec lui. Les agents firent monter Rocambole dans le fiacre. Il n’opposa aucune résistance.

 

– À la Conciergerie ! dit l’officier de paix.

 

À cette heure matinale, la villa Saïd est à peu près déserte. Il n’y eut guère qu’un cocher qui lavait sa voiture dans une cour voisine et le portier de la villa qui eurent connaissance de l’arrestation. En passant devant la loge de ce dernier, Rocambole dit tout haut :

 

– L’empereur de Russie est bien bon de me faire un pareil honneur.

 

Le portier entendit et dut faire cette réflexion qu’on arrêtait le major pour affaire de politique. C’était tout ce que voulait Rocambole. Mais l’officier de paix, après que le fiacre eut franchi la grille, crut devoir protester.

 

– Vous êtes tout à fait dans l’erreur, dit-il.

 

– Mais non pas, monsieur, répondit Rocambole.

 

Le fiacre montait au petit trot l’avenue de l’Impératrice.

 

– Je vous assure, reprit l’officier de paix, que vous êtes désigné comme un forçat évadé.

 

– Oui, vous m’avez déjà dit cela. Le forçat qu’à vos yeux je représente a même un singulier nom. Comment avez-vous dit ?

 

– Rocambole.

 

– Le nom est joli, fit-il avec indifférence, mais, monsieur, continua le major Avatar avec calme, il faut bien vous dire que la police française ne peut pas ouvertement prêter main-forte à la police russe, et que, pour arrêter un sujet du czar, il faut un prétexte.

 

– Monsieur, dit l’officier de paix avec indignation, je dois vous imposer silence. Ce que vous dites là est une absurde calomnie, la police française ne se mêle point des affaires du czar.

 

– Alors, pourquoi m’arrête-t-on ?

 

– C’est que vous expliquera le juge d’instruction devant lequel je vais vous conduire.

 

– Vous verrez si je me trompe, ajouta Rocambole, toujours parfaitement calme.

 

Et, à partir de ce moment, il ne souffla plus un mot et se laissa même mettre la ficelle de bonne grâce. On appelle ainsi un fil de laiton qui prend la main droite et dont le gendarme ou l’agent de police qui conduit le prisonnier tient un des bouts. Si celui-ci essayait de se dégager, il aurait littéralement la main coupée. La ficelle est une menotte polie, et on l’applique généralement aux accusés qui ont une mise à peu près décente et que le cynisme du crime n’a point encore raidis contre la honte. Mais si les lèvres de Rocambole ne remuaient plus, son esprit dévorant d’activité allait son train. Rocambole envisageait sa situation nouvelle sous toutes ses faces. Être arrêté n’était rien. Un homme qui était sorti du bagne de Toulon, avec quatre forçats pour escorte, pouvait bien ne pas se préoccuper outre mesure des murs et des cachots de la Conciergerie. Rocambole ne pensait donc pas à lui… Mais à Milon. À Milon et à ces deux pauvres jeunes filles qui, une fois encore, allaient se trouver sans protection. Vanda était une femme intelligente, audacieuse, pleine d’énergie, Rocambole le savait. Mais Vanda pourrait-elle soutenir la lutte toute seule ? Noël lui obéissait, et l’ancien forgeron, libre du bagne, était-ce assez de Noël ? Oui, si M. de Morlux avait péri en Russie et si l’on n’avait plus à lutter contre Timoléon. Non, si par miracle M. de Morlux avait échappé à une mort presque certaine et s’il revenait en France. Et Rocambole se disait encore :

 

– On s’évade du bagne, on s’évade d’une maison centrale, mais on ne s’évade pas de la Conciergerie, où l’on ne fait que passer et où l’on n’a pas le temps de préparer une fuite. Or c’est aujourd’hui samedi, peut-être ne m’interrogera-t-on pas ce matin ? Peut-être le juge d’instruction ne me fera-t-il comparaître devant lui qu’après-demain lundi. C’est bien du temps de perdu. Et pendant ce temps-là, les autres ont besoin de moi.

 

Et sous son air calme, Rocambole était au supplice. Le fiacre mit une heure à faire le trajet de la villa Saïd à la Conciergerie. Au moment où il s’engouffrait sous la voûte sombre de l’ancien palais de Saint Louis, un homme était tranquillement assis sur le parapet du quai, comme un badaud parisien qui regarde des imbéciles péchant à la ligne ; mais cet homme détourna vivement la tête et plongea dans le fiacre un regard ardent. Un regard que croisa le regard de Rocambole. Et Rocambole tressaillit. Il venait de reconnaître Timoléon. Alors Rocambole comprit ce qui avait dû se passer. Il n’est pas rare qu’un homme que la police recherche demande un sauf-conduit en promettant de faire des révélations importantes. Timoléon avait dû écrire ceci au chef de la Sûreté :

 

« Si on veut me laisser en liberté, je livrerai Rocambole. »

 

– Le drôle est plus fort que je ne pensais, murmura Rocambole.

 

Et il enveloppa Timoléon d’un de ces regards de haine qui promettent une vengeance terrible. Arrivé au greffe, Rocambole dit :

 

– Je me nomme le major Avatar, et n’ai rien de commun avec l’homme dont il est question dans le mandat de dépôt ; j’espère que je vais être interrogé sur-le-champ, et qu’il me sera permis de me faire réclamer par mes amis.

 

– Je ne le crois pas, répondit le greffier.

 

– Par exemple !

 

– Et voici pourquoi, reprit le fonctionnaire. Vous ne serez pas interrogé aujourd’hui.

 

– Ah !

 

– On doit vous confronter avec un homme qui vous a connu au bagne de Toulon.

 

Rocambole se prit à sourire avec dédain.

 

– Après ? fit-il.

 

– Un homme qui a même été votre compagnon de chaîne.

 

Cette fois, Rocambole eut besoin de toute sa froide énergie pour ne pas laisser échapper un geste d’étonnement et pour ne point pâlir. Ce compagnon de chaîne, n’était-ce pas Milon ?

 

– Mais, dit-il, pourquoi ne me confronte-t-on pas tout de suite avec lui ?

 

– C’est impossible.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que cet homme a été arrêté à la gare de Valenciennes au moment où il s’apprêtait à passer la frontière, et qu’on le dirige sur Paris de brigade en brigade.

 

– Et il n’est pas encore arrivé ?

 

– Non.

 

– Et, fit Rocambole avec calme, quand arrivera-t-il ?

 

– Dans deux ou trois jours.

 

– C’est bien, répondit-il.

 

Et il se laissa conduire dans le cachot des prisonniers qu’on met au secret. Alors, quand il fut seul, son calme tomba, et il prit sa tête à deux mains et murmura avec désespoir :

 

– Milon est un imbécile… s’il est arrêté, tout est perdu !

 

V

Rocambole avait deviné juste en se disant que Timoléon avait dû racheter sa liberté, provisoirement du moins, en offrant de le livrer, lui Rocambole. Voici ce qui s’était passé. Timoléon était un bandit sans foi ni loi. Semblable au chien qui mord la main qui le flatte, il n’avait su aucun gré à Rocambole de lui avoir rendu sa fille. Sa haine pour l’ancien chef des Valets de cœur s’était décuplée, au contraire, au souvenir des angoisses qu’il avait endurées pendant trois jours. La peur, qui l’avait maîtrisé d’abord, avait puissamment réagi sur lui, et s’était changée en fureur. Il avait été joué par Rocambole, joué et roulé comme un enfant. Les gens qui, après avoir été voleurs, se sont faits agents de la police, ont un orgueil semblable à celui d’un grand général. Ils ne pardonnent pas un échec. Et Timoléon, au moment de s’embarquer et de quitter l’Europe, avait eu comme un regret poignant de partir sans être vengé. Tandis qu’il faisait à Liverpool ses derniers préparatifs, un homme à lui présentait à Paris la traite de cinquante mille francs souscrite par M. de Morlux, apprenait que le vicomte Karle avait pris la route d’Allemagne, que Rocambole courait après lui. Deux heures plus tard, Timoléon recevait un télégramme ainsi conçu :

 

« Morlux parti. Argent touché. Rocambole quitté Paris. »

 

Cette dernière nouvelle opéra une révolution complète dans les idées et les résolutions de Timoléon. Pendant son séjour à Liverpool, il avait fait connaissance avec une famille irlandaise aux mœurs patriarcales, pauvre comme tous ceux qui sont nés dans la verte Érin, et ne dédaignant pas, au besoin, de faire un petit bénéfice. Timoléon confia sa fille à ces braves gens en leur payant d’avance une pension assez large ; mais, au lieu de s’embarquer, il prit le chemin de fer et revint à Douvres. Là, il engagea, par le télégraphe, une correspondance avec le chef de la Sûreté, à Paris. Le résultat de cette correspondance fut que Timoléon reçut l’autorisation de venir à Paris sans y être arrêté, à la condition qu’il livrerait Rocambole dans le délai d’un mois. Quarante-huit heures plus tard, l’ancien agent de police descendait rue de Londres, chez M. et Mlle Guépin. Qu’étaient-ce que ces gens-là ? M. Guépin était un homme d’environ soixante ans, aux moustaches taillées en brosse à dents, aux cheveux droits et courts, toujours boutonné jusqu’au menton et portant à sa boutonnière un ruban de fantaisie que l’homme le plus versé dans les chancelleries de l’Europe aurait eu toutes les peines du monde à classifier. M. Guépin jouait le rôle de colonel dans les tables d’hôte de Montmartre et des Batignolles, où il conduisait chaque soir Mlle Guépin, sa fille. Celle-ci était une belle brune piquante, aux allures masculines, au ton hardi et délibéré. De quoi vivaient-ils ? C’était un mystère, bien que le colonel, c’était ainsi qu’on le nommait, prétendît avoir une retraite de deux mille francs. Seulement, on ne l’avait jamais rencontré allant émarger un trimestre. Mlle Guépin donnait des leçons de piano, recevait chez elle beaucoup de messieurs, et dans la rue de Londres on prétendait qu’il se faisait chez elle des baccaras monstrueux. Ce fut donc chez ce couple bizarre que Timoléon descendit. En voyage il s’était un peu métamorphosé, s’était fait des favoris roux, des cheveux roux, un teint d’Anglais et un accent tout à fait britannique. M. et Mlle Guépin ne le reconnurent pas facilement. Cependant ils le reconnurent.

 

– Vous allez me garder chez vous, leur dit Timoléon ; il y a une jolie petite affaire à manigancer.

 

Le colonel et sa fille n’avaient jamais refusé une jolie affaire. Dès le soir, Timoléon se mit en campagne. Il avait tout un plan dans la tête. Pour retrouver la trace de Rocambole, il fallait retrouver celle des gens qu’il avait servis, c’est-à-dire celle d’Agénor de Morlux et de sa chère Antoinette. Car, bien qu’il n’en eût pas la preuve matérielle, Timoléon était certain qu’Antoinette avait été sauvée. Il l’écrivit à M. Karle de Morlux. Le lendemain, vêtu en facteur des Messageries, il se présenta rue de Surène, au domicile de M. Agénor. Il avait sous le bras un gros sac d’argent et un registre. Cette ruse grossière, inventée par les gardes du commerce, n’a jamais manqué son effet. Le concierge, à qui Agénor avait donné une consigne sévère et qui répondait invariablement à tout visiteur que M. le baron était à Rennes, chez sa grand-mère, s’empressa de dire au prétendu facteur :

 

– M. le baron sort d’ici ; il est à la campagne ; et peut-être que pour prendre ses lettres il reviendra demain matin entre huit et neuf heures.

 

Timoléon attendit au lendemain, vit arriver Agénor en fiacre et demeura assis sur un crochet de commissionnaire, au coin de la rue, tant qu’Agénor fut dans la maison. Puis quand le jeune homme remonta en voiture, leste comme un chat, Timoléon se cramponna derrière le fiacre, ainsi qu’eût pu le faire un gamin et se laissa traîner. Une heure plus tard, il savait de visu qu’Antoinette n’était pas morte et qu’elle habitait Auteuil sous la protection et la vigilance de Milon. Alors il imagina ce télégramme auquel Antoinette et son vieux serviteur devaient se laisser prendre. Un de ses agents partit pour Cologne, et télégraphia sa dépêche qui parvint au pavillon d’Auteuil à huit heures du soir. Timoléon, vêtu en cocher, était, peu après, à la grille du pavillon avec un fiacre à quatre places, garni d’une galerie pour les bagages. Milon n’était pas perspicace, et il était facile, pour peu qu’on fit sa figure, de ne pas être reconnu de lui. Il ne soupçonna point, en montant dans le fiacre, qu’il avait affaire à l’ennemi mortel de celui qu’il appelait le maître, à Timoléon que, cependant, il avait vu plusieurs fois. Le fiacre partit et prit la route du chemin de fer du Nord. Antoinette avait fait à la hâte une charmante toilette de voyage. Milon était vêtu comme un bon bourgeois, ou plutôt d’une manière d’intendant. Il appelait Antoinette mademoiselle, et lui témoignait un respect empressé qui désignait suffisamment le vieux serviteur. Timoléon entra dans la cour de la gare, et tandis que les facteurs déchargeaient la caisse d’Antoinette et la valise de Milon, il échangea un rapide coup d’œil avec un homme et une femme qui descendaient d’une voiture de place. C’étaient le colonel Guépin et sa fille. Le colonel fumait un cigare, mais il l’avait laissé éteindre. Il alla droit à Milon, qui fumait pareillement, et il lui demanda du feu.

 

– Partez-vous pour Cologne ? lui dit-il.

 

– Oui, répondit Milon.

 

– Avec cette demoiselle ?

 

Et il montrait Antoinette.

 

– Oui, dit encore Milon, qui se laissa prendre à l’air militaire du colonel.

 

Celui-ci donnait toujours le bras à sa fille.

 

Il alla prendre les billets, en même temps que Milon et dit encore :

 

– Tâchons d’avoir un compartiment réservé ; si nous prenions un coupé ?

 

– Comme vous voudrez, répondit Milon, qui pensait que le voyage paraîtrait plus agréable à sa chère petite Antoinette.

 

Le colonel retint un coupé. Il avait le bras long, ce diable d’homme. Il avait fait la connaissance d’un sous-chef de gare à la table d’hôte de Mme Paquita, sur le boulevard des Batignolles. Aussi fit-il demander ce fonctionnaire, qui s’empressa d’accourir, salua avec un tendre sourire accompagné d’un tendre soupir la belle Mlle Guépin, et se fit un véritable plaisir de conduire les deux hommes, le colonel et Milon, sur la gare, avant l’ouverture des portes de la salle d’attente. Quelques minutes après le train partait, emportant dans le même coupé Milon et le colonel, Mlle Guépin, qui répondait au nom romain de Cornélie, et Antoinette, qui pensait à la fois à Agénor qu’elle quittait, à Madeleine qu’elle allait revoir.

 

 

Pendant ce temps, Timoléon courait à la préfecture de police.

 

– Ah ! vous voilà, lui dit le chef de la Sûreté. Eh bien ?

 

– Je ne tiens pas encore Rocambole, mais je tiens un de ses complices.

 

– Lequel ?

 

– Son compagnon de chaîne au bagne de Toulon.

 

– Milon ?

 

– Justement.

 

– Où est-il ?

 

– Dans le train express qui vient de partir pour Cologne.

 

Et sur les indications minutieuses de Timoléon le télégramme suivant fut expédié au commissaire de police de la gare de Valenciennes :

 

« Arrêtez un homme – suivait le signalement exact –, voyageant en coupé, en compagnie d’une jeune fille, d’un ancien colonel et d’une autre jeune personne. Cet homme a un passeport au nom de Baldoni. C’est un forçat évadé appelé Milon. Écrouez-le à Valenciennes et attendez de nouveaux ordres. »

VI

Antoinette était peu communicative, comme la plupart des gens qui ont souffert, et elle se liait difficilement. Néanmoins la perspective de douze heures de wagon adoucit les humeurs les moins sociables, et l’on cause volontiers pour peu qu’on en ait le prétexte et l’occasion. C’est ce qui arriva à Antoinette. Mademoiselle Guépin était peut-être un peu masculine, un peu hardie pour une personne de son sexe ; mais elle causait bien et avec aisance. Elle savait un peu de tout, et elle avait ce vernis que donne la fréquentation des hommes riches. Ces soirées de jeu qu’elle donnait chez elle n’avaient pas été inutiles à son éducation. À Creil, première station de l’express allemand, on échangea quelques mots pendant les cinq minutes d’arrêt. Milon causait familièrement déjà avec le colonel. Celui-ci avait deux vêtements, un pardessus orné de ce ruban énigmatique qui eût fait le désespoir des chancelleries, et une redingote dont la boutonnière était ornée d’une rosette multicolore, mais dans laquelle le rouge dominait. Au reste, un domestique en livrée, fourni sans doute par Timoléon pour la circonstance, avait, à la gare de Paris, en lui remettant son châle de voyage et son sac de nuit, appelé l’habitué de la table d’hôte de Mlle Paquita, monsieur le colonel. Il n’en fallait pas tant pour éblouir Milon. Antoinette elle-même se laissa prendre à la rosette.

 

Et puis à eux quatre ils occupaient le coupé. À minuit on était à Valenciennes. Le train s’arrêta dix minutes.

 

– Demain matin nous serons à Cologne, dit le colonel.

 

Antoinette eut un battement de cœur ; elle songea à Madeleine. La portière s’ouvrit, un employé se présenta :

 

– Y a-t-il parmi ces messieurs, dit-il, un voyageur du nom de Baldoni ?

 

– C’est moi, dit naïvement Milon.

 

– Veuillez descendre…

 

– Pourquoi donc ? demanda Milon étonné.

 

– Veuillez entrer chez le chef de gare, dit l’employé qui montrait sur le quai une porte ouverte.

 

Milon descendit sans défiance et dit :

 

– C’est peut-être à cause des bagages.

 

Mais Antoinette eut un pressentiment funeste.

 

– Je vais avec toi, dit-elle.

 

Et elle descendit à son tour. Le colonel et sa fille échangèrent un coup d’œil. Puis, le premier dit à Antoinette qui s’élançait, légère, hors du wagon :

 

– Nous vous accompagnons, mademoiselle.

 

Milon avait une si grande foi dans Rocambole, il se croyait si bien libéré du bagne depuis que le maître avait voulu qu’il en sortît, qu’il n’eut pas même un soupçon. Il s’imagina même un moment qu’on allait lui communiquer une dépêche de Rocambole, lui écrivant à Valenciennes de ne pas aller plus loin et de rebrousser chemin sur Paris. Dans le bureau du chef de gare, il vit deux gendarmes et un homme vêtu de noir qui était ceint d’une écharpe tricolore. Alors seulement il eut peur et se retourna vers Antoinette. Mais Antoinette le suivait, et le sourire de la jeune fille était pour lui comme un rayonnement protecteur. L’employé qui l’avait fait descendre du wagon le poussa dans le bureau du chef de gare. En même temps, un des gendarmes fit un pas vers la porte, comme s’il eût voulu fermer la retraite à Milon dans le cas où celui-ci aurait voulu fuir. Le commissaire de police se leva et regarda Milon. Cette fois, Milon pâlit.

 

– Comment vous appelez-vous ? demanda le magistrat.

 

– Joseph Baldoni, répondit Milon avec hésitation.

 

– Votre profession ?

 

– Valet de chambre au service de mademoiselle, dit-il humblement.

 

Antoinette, toute pâle, était entrée dans le bureau du chef de gare. M. et Mlle Guépin l’avaient suivie. Les gendarmes les avaient laissés passer tous trois ; mais après qu’ils eurent franchi le seuil du bureau, ils fermèrent la porte. Antoinette était trop bouleversée pour prendre garde à cette manœuvre inquiétante. Elle ne regardait, elle ne voyait que Milon qui était devenu tout pâle, en écoutant les questions du commissaire de police. Celui-ci reprit :

 

– Êtes-vous bien sûr de vous nommer Joseph Baldoni ?

 

– Sans doute, balbutia Milon.

 

– Ne seriez-vous pas, au contraire, un certain François Milon ?

 

Milon tressaillit et devina pourquoi on l’interrogeait.

 

– Je n’ai jamais porté ce nom-là, balbutia-t-il.

 

– Je le souhaite pour vous, dit le commissaire.

 

Antoinette, blanche comme une statue, et dont le cœur avait cessé de battre, eut alors un moment d’espoir. Mais cet espoir s’évanouit lorsque le magistrat eut ajouté :

 

– Je désire, monsieur, que l’autorité se soit trompée et que vous n’ayez rien de commun avec un nommé François Milon, condamné à dix ans de travaux forcés, évadé depuis huit mois du bagne de Toulon.

 

– Ce n’est pas moi, balbutia Milon.

 

– C’est ce que vous prouverez à Paris.

 

Antoinette frissonna.

 

– En attendant, je vous arrête, acheva le commissaire de police.

 

Antoinette jeta un cri et chancela. Mlle Guépin s’empressa de la soutenir dans ses bras.

 

– Mon enfant !… ma fille !… ma maîtresse adorée !… murmura Milon anéanti, en voyant la jeune fille près de s’évanouir.

 

Le commissaire de police, s’adressant alors à Antoinette, lui dit :

 

– Quant à vous, mademoiselle, je n’ai aucun ordre vous concernant, et vous êtes libre de continuer votre voyage.

 

Puis il fit signe aux gendarmes qui s’emparèrent de Milon. Milon ressemblait à un chêne déraciné par la foudre. Il y eut un moment déchirant entre Antoinette et lui. La jeune fille se jeta à son cou au moment où les gendarmes l’emmenaient. Elle le tint longtemps embrassé, l’appelant son ami et son père. Milon pleurait à chaudes larmes. Mais ni Antoinette ni lui ne protestaient plus. Antoinette ne savait pas mentir ; et si on lui avait dit : « Jurez-nous que cet homme n’est pas François Milon », elle eût baissé la tête et n’eût pas répondu. Pendant cette scène déchirante des adieux, car le commissaire de police avait annoncé que Milon allait être conduit à la prison de Valenciennes, on entendit un coup de sifflet. C’était le train qui partait, laissant Antoinette et M. et Mlle Guépin qui s’empressaient autour de la jeune fille et lui témoignaient toute leur sympathie.

 

– Mille tonnerres ! exclama le colonel d’un ton bourru en s’adressant au commissaire, tandis qu’on emmenait Milon, êtes-vous bien sûr, monsieur, de ne vous être pas trompé ?

 

– Je n’ai fait qu’exécuter les ordres qui m’ont été transmis par le télégraphe, répondit le magistrat.

 

M. Guépin se tourna vers Antoinette :

 

– Mademoiselle, dit-il, je ne suis pas autrement pressé de continuer mon voyage, et ni ma fille ni moi ne vous abandonnerons ainsi toute seule. Je suis le colonel Guépin, j’ai le bras long, très long même, ajouta-t-il avec emphase. Retournons à Paris, je vous promets de faire rechercher le brave homme en quelques heures.

 

Antoinette regarda cet homme qui lui parlait avec tant d’assurance, et elle le crut sur parole.

 

– Vous feriez cela ! exclama-t-elle.

 

– Sans doute.

 

– Oh ! vous êtes ma Providence, dit-elle.

 

Le colonel et sa fille avaient entraîné Antoinette hors du bureau, sous la gare. Antoinette pleurait et s’appuyait, brisée de douleur, sur le bras de Mlle Guépin.

 

– Le train de Cologne à Paris va passer, dit le colonel. Nous serons à Paris à quatre heures du matin, et je vous assure qu’avant midi j’aurai obtenu la mise en liberté de ce pauvre homme.

 

Comme le prétendu colonel parlait ainsi, on entendit dans le lointain le sifflet du train de Cologne.

 

– Je vais prendre les billets, dit-il.

 

Antoinette songeait à sa sœur, malade à Cologne, à Milon, qui allait coucher en prison ; à Agénor qui était loin de se douter des angoisses qu’elle éprouvait. Agénor ! Si Agénor n’eût été à Paris, peut-être eût-elle hésité à revenir sur ses pas, en dépit des belles promesses du colonel Guépin. Mais Agénor ne se joindrait-il pas à ce dernier pour sauver Milon ? Et Antoinette n’hésita pas. Et elle monta dans le train qui partait pour Paris en compagnie de cette fille d’aventures et de ce colonel de table d’hôte qui étaient les véritables provocateurs de l’arrestation du malheureux Milon.

 

VII

– Ah ! mademoiselle, que vous êtes bonne pour moi, murmurait Antoinette, quatre heures après, en serrant avec effusion les mains de Mlle Guépin.

 

Elle avait les yeux pleins de larmes ; mais son cœur débordait d’espoir. Le colonel parlait avec un rare aplomb de ses hautes influences. Les ministères s’ouvraient devant lui ; les ministres l’appelaient « cher ami ». Mlle Guépin avait émis sur-le-champ cette opinion :

 

– Papa, tu feras bien, en arrivant, de courir chez le garde des Sceaux. Comment Antoinette se serait-elle refusée de croire au pouvoir de gens si connus ? Et puis, il y avait pour elle un fait matériel qui lui enlevait toute défiance et tout soupçon. Cet excellent colonel, parti de Paris pour Cologne, ne revenait-il pas à Paris tout exprès pour elle ? Antoinette avait été expansive. Elle avait raconté l’histoire de Milon, avoué qu’il était bien réellement forçat évadé, mais forçat innocent, condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Et elle avait parlé de son enfance à elle, Antoinette, et de l’affection qu’elle avait gardée à son vieux serviteur. Cet excellent colonel, qui ne doutait de rien, avait dit alors :

 

– Raison de plus, s’il en est ainsi, pour obtenir sa liberté immédiate. Seulement, jusqu’à ce que son jugement ait été révisé, ce qui ne peut manquer, je vous le promets, mademoiselle, peut-être lui sera-t-il interdit de quitter Paris…

 

Comment, avec de telles paroles, ne pas gagner la confiance absolue de la naïve Antoinette ? Le colonel avait fait plus encore. À la gare de Creil, il s’était chargé d’une dépêche à expédier à Cologne. Antoinette écrivait à sa sœur :

 

« Retard de vingt-quatre heures. Bien portante. J’arriverai demain. »

 

La dépêche était adressée à M. le major Avatar, à Cologne, hôtel de Dresde. Aussi on comprend maintenant l’effusion d’Antoinette, comme le train entrait dans la gare de Paris. Le colonel lui dit alors :

 

– Nous habitons tout près d’ici, ma fille et moi. Voulez-vous nous permettre de vous conduire chez nous ?

 

Antoinette songea bien un moment à refuser et à courir à Auteuil où Agénor était resté sans doute ; mais le colonel insista, en disant qu’il n’allait que prendre le temps de changer d’habits et qu’il s’en irait toute de suite au ministère. Elle monta dans la voiture de place que le colonel fit avancer. Elle entendit le colonel, qui était monté à côté du cocher, lui dire :

 

– Rue de Bellefond, numéro 21.

 

De quoi aurait-elle eu peur ? D’ailleurs, elle songeait au pauvre Milon, qui, à cette heure, était en prison, et versait sans doute de grosses larmes. Dix minutes après, la voiture de place s’arrêtait devant le numéro 21. La rue de Bellefond est une rue solitaire entre deux rues bruyantes et passantes : la rue de Rochechouart et celle du Faubourg-Poissonnière. Derrière ses maisons d’apparence chétive et vieillotte s’étendent de vastes jardins, dans lesquels on trouve encore de grands arbres. Le numéro 21 était une de ces maisons-là. On entrait par une porte bâtarde ouvrant sur un vestibule au bout duquel était une petite cour pavée. Au-delà de la cour, une claire-voie ; au-delà de la claire-voie, un jardin. Au fond du jardin, à demi caché par une touffe d’arbres, un pavillon. Antoinette put voir tout cela vaguement, car il n’était pas jour encore. Le colonel avait sonné, la porte s’était ouverte et le concierge n’avait rien demandé. Mlle Guépin avait poussé la claire-voie, puis elle avait pris Antoinette par la main.

 

– Nous habitons le pavillon qui est au fond du jardin.

 

Elle avait une clé et la mit dans la serrure, tandis que le colonel demeurait en arrière pour payer le cocher. Antoinette se trouva alors au seuil d’un vestibule d’où s’échappait une odeur de moisi. Le pavillon n’avait pas l’air d’être habité ordinairement. Cependant, au bruit que la porte avait fait en s’ouvrant, un autre bruit avait répondu. Un bruit de pas à l’étage supérieur.

 

– C’est ma femme de chambre qui se lève, dit Mlle Guépin. En effet, Antoinette entendit une voix qui disait :

 

– Qui donc est là ?

 

– Moi, répondit la belle brune.

 

Les pas s’arrêtèrent et ne descendirent point l’escalier. Mlle Guépin poussa une porte au fond du vestibule et dit à Antoinette :

 

– Tenez, mademoiselle, entrez là, c’est la chambre de feu ma mère. Je vais vous faire allumer du feu.

 

En même temps elle s’était procuré de la lumière en allumant un bougeoir qui se trouvait sur une table dans le vestibule. Elle posa ce bougeoir sur la cheminée et Antoinette sans défiance entra derrière elle. La pièce où elle pénétrait était une petite chambre dont les murs étaient recouverts d’étoffe perse à ramages sombres, le mobilier assez chétif et le sol carrelé de ce gros carreau rouge destiné à recevoir l’encaustique. Antoinette éprouva un sentiment de malaise indéfinissable et subit en entrant dans cette chambre. Mais Mlle Guépin se hâta de lui dire :

 

– Depuis la mort de ma mère, on entre rarement ici.

 

Il y avait du feu tout prêt dans la cheminée. Mlle Guépin mit une allumette dessous, et comme il commençait à flamber, elle dit à Antoinette :

 

– Vous devriez prendre quelques minutes de repos. Mon père va se mettre en campagne tout de suite.

 

« Il est cinq heures ; avant huit heures, il aura déjà du nouveau à nous apprendre. Vous devez être brisée, essayez de dormir une heure ou deux, ajouta-t-elle.

 

Et avant qu’Antoinette eût répondu, elle se retira.

 

Alors, le sentiment pénible qui s’était emparé d’Antoinette en entrant dans cette chambre, la reprit. Pourquoi ? Il lui eût été impossible de le dire. La chambre n’avait qu’une croisée dont les grands rideaux étaient rigoureusement tirés. Antoinette étouffait : elle avait besoin d’air. Elle tira les rideaux pour ouvrir la fenêtre et laisser arriver l’air du jardin jusqu’à elle. Mais, ô surprise ! la fenêtre n’existait plus ; on l’avait murée. Les rideaux ne recouvraient plus que l’embrasure. Antoinette recula stupéfaite ; puis, éprouvant un redoublement d’anxiété, elle courut à la porte et voulut l’ouvrir. La porte était fermée.

 

– Mademoiselle ! mademoiselle ! appela-t-elle.

 

Mlle Guépin ne répondit pas. Alors la peur s’empara d’Antoinette d’autant plus facilement qu’elle s’aperçut que la perse des murs recouvrait un épais capiton de laine destiné à étouffer tous les bruits et à ne rien laisser parvenir au-dehors.

 

Et la peur d’Antoinette était si grande qu’elle se mit à crier :

 

– À moi ! au secours !

 

D’abord, on ne répondit pas. Sa voix ne rencontrait pas d’écho dans une chambre sans croisée, et dont les murs et le plafond étaient couverts d’un épais matelas. Cependant elle répéta :

 

– À moi ! au secours !

 

Et elle eut un moment de honte, car une clé tourna dans la serrure. Elle crut que c’était Mlle Guépin qui allait entrer et se montrer tout étonnée de son épouvante. Mais soudain elle recula, l’œil hagard, saisie à la gorge par une indescriptible horreur. Une femme était sur le seuil, un flambeau de cuivre à la main, qui la regardait et disait en ricanant :

 

– Puisque tu es sainte, voilà une belle occasion de faire un miracle, hein ?

 

Dans cette femme, Antoinette, éperdue, avait reconnu Madeleine la Chivotte, sa persécutrice à Saint-Lazare, celle qui avait tenté de l’empoisonner… Madeleine riait de son mauvais rire et disait :

 

– Tu peux crier, ma bichette, les murs sont ici comme dans La Tour de Nesle qu’on jouait à la Porte-Saint-Martin[12].

 

Et elle déclama :

 

– Ces murs étouffent les cris, éteignent les sanglots…

 

– Absorbent l’agôoonie !… dit une autre voix derrière l’affreuse Chivotte.

 

Et Antoinette tomba à genoux et murmura :

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !

 

La voix qui venait de terminer la phrase de la Chivotte était une voix d’homme. Et cet homme, qui apparut à son tour sur le seuil, c’était Polyte ! Polyte le voleur, Polyte, l’être ignoble et dégradé qui avait osé parler d’amour à Antoinette et la faire passer pour sa maîtresse…

 

– Cette fois, murmura la Chivotte, si tu nous échappes, ma petite, tu auras de la chance.

 

Le faux colonel et sa fille avaient disparu.

 

VIII

Laissons Antoinette au fond du jardin de la rue de Bellefond, dans le pavillon où elle est gardée par ces êtres indignes, la Chivotte et Polyte, et revenons à Vanda. Vanda était bien la femme que Rocambole avait devinée. Énergique, patiente, intelligente. Un corps de séraphin, une âme d’acier. Quand elle s’était mise à la croisée et avait vu Rocambole avec l’officier de paix et les deux agents, elle avait tout deviné, tout compris avant qu’il parlât. Alors elle était descendue, disant à Madeleine :

 

– Attendez-moi, je reviens !

 

Dans la pièce voisine, qui était le cabinet de Rocambole, était une boîte qui renfermait une demi-douzaine de pilules, brunes, grosses comme la tête d’une épingle et dures comme le diamant. Quel était leur pouvoir ? Vanda ne le savait pas au juste ; mais un jour Rocambole lui avait dit :

 

– Si jamais je suis arrêté, tâche, par tous les moyens possibles, de me faire parvenir une de ces pilules. Le reste me regarde !

 

– Est-ce du poison ? avait-elle demandé.

 

– Oui et non. Mais on pourrait l’avaler sans danger. Il faut près de six heures pour qu’il se dissolve.

 

C’est pourquoi Vanda avait pris une de ces petites boules et l’avait placée dans le coin de sa bouche. Puis tandis qu’elle embrassait Rocambole, la pilule avait fait son chemin. Vanda n’avait témoigné ni faiblesse, ni désespoir.

 

Elle avait embrassé Rocambole presque en riant, en femme qui croit que la politique est le seul mobile de cette arrestation sans gravité. Puis, tandis que les agents emmenaient Rocambole, Vanda, rentrant dans le petit hôtel, s’était dit :

 

– Rocambole arrêté, Antoinette disparue avec Milon, moi seule pour tout sauver !

 

Telles étaient les paroles du maître !

 

Avant d’ouvrir la porte de cette chambre dans laquelle l’attendait Madeleine, Vanda avait déjà organisé tout un plan de conduite.

 

– Mon enfant, dit-elle à la jeune fille en fermant la porte et venant s’asseoir auprès d’elle, écoutez-moi…

 

– Comme vous êtes pâle ! murmura Madeleine émue.

 

Vanda poursuivit :

 

– Vous avez échappé à la brutalité de Pierre le moujik, à la dent meurtrière des loups, aux infâmes desseins de M. de Morlux…

 

– Eh bien ? fit Madeleine anxieuse.

 

– Tout cela n’est rien encore.

 

Madeleine se leva. Elle était devenue pâle comme Vanda ; mais elle se tint droite, néanmoins, et son œil bleu eut des flammes.

 

– Voilà comme je vous aime ! dit Vanda. Vous êtes une vraie femme forte.

 

– Qu’est-ce encore ? demanda Madeleine dont la voix se raffermit.

 

– C’est un coup de foudre, répondit froidement Vanda.

 

– Antoinette ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Milon ?…

 

– Je ne sais pas non plus.

 

– Lui

 

Et Madeleine prononça ce mot avec un accent qui disait toute la foi qu’elle avait dans cet homme étrange qu’on appelait Rocambole.

 

– Arrêté ! prisonnier ! répondit Vanda.

 

Madeleine jeta un cri. Mais Vanda lui prit la main.

 

– Je suis là, moi, dit-elle.

 

– Ma sœur ! où est-elle ? répéta Madeleine.

 

– Je la sauverai ! répondit la Russe.

 

En ce moment, Noël entra. L’ancien valet de cœur était tout bouleversé.

 

– Ils ont arrêté le maître, ils l’ont emmené, dit-il.

 

Vanda l’écrasa d’un regard hautain.

 

– Et tu as peur ? dit-elle, peur pour toi ?

 

Mais Noël était un chien fidèle.

 

– Ah ! maîtresse, dit-il, pouvez-vous parler ainsi ?

 

– C’est moi qui commande maintenant, dit-elle.

 

– J’obéirai.

 

Et Noël s’inclina. Vanda lui montra Madeleine.

 

– Emmène-la.

 

– Rue Serpente ?

 

– Oui.

 

– Pourquoi ne resterais-je pas auprès de vous, madame ? demanda Madeleine.

 

– Pourquoi ? je vais vous le dire, mon enfant. Au moment où la bataille semblait gagnée, nous l’avons perdue.

 

– Ah !

 

– Le monsieur de Morlux, de Russie, celui qui voulait votre mort et qui, je l’espère, est mort lui-même, n’était pas le seul à avoir juré votre perte et celle de votre sœur. Il a laissé à Paris des auxiliaires ; et ces auxiliaires ont profité de notre absence.

 

– Que dites-vous ?

 

– Antoinette et Milon ont disparu. Rocambole est arrêté. Comprenez-vous ?

 

– Mon Dieu !

 

– Ce n’est pas lui qui m’inquiète, reprit Vanda. Les murs des prisons tombent sous son souffle, comme s’évanouit une bulle de savon sous les lèvres enflées d’un enfant ; mais c’est Milon, c’est elle…

 

– Oh ! vous la sauverez, n’est-ce pas ? fit Madeleine.

 

– Je la retrouverai, voulez-vous dire. Mais pour cela, il faut que vous vous laissiez guider…

 

– Je suis prête à vous obéir, dit Madeleine avec soumission.

 

– Écoutez-moi bien, poursuivit Vanda. Si l’on est venu arrêter le maître à la porte de cette maison, c’est que nos ennemis connaissaient cette retraite. Vous n’y êtes donc plus-en sûreté. Suivez Noël, ayez foi en lui comme en moi, comme au maître.

 

– Mais vous, madame ?

 

– Moi, dit Vanda avec un fier sourire, je vais lui prouver que je suis digne de lui.

 

Et elle ajouta, s’adressant à Noël :

 

– Tu me réponds de Madeleine sur ta vie.

 

– Oui, maîtresse.

 

– Il faut que je te revoie avant ce soir ; où te retrouverai-je ?

 

– Rue Serpente, si vous voulez…

 

– Non, je pourrais être suivie.

 

– Où donc, alors ?

 

Vanda parut réfléchir :

 

– À huit heures, ce soir, dit-elle enfin, derrière le théâtre Ventadour, rue Monsigny.

 

– J’y serai, répondit Noël.

 

Sur l’ordre de Vanda, Madeleine jeta un manteau sur ses épaules, laissa ses bagages villa Saïd et prit le bras de la femme russe. Noël les suivit et tous trois sortirent du petit hôtel… L’arrestation de Rocambole avait fait quelque bruit. Le concierge de l’avenue, qui avait une grande considération pour les Russes en général et en particulier, salua Vanda avec respect.

 

– Allez me chercher une voiture, lui dit-elle. Je vais à l’ambassade russe.

 

– Oh ! dit le concierge avec un sourire intelligent, je pense bien que ça ne peut pas être grave : on ne va pas à la guillotine pour politique.

 

Vanda monta en voiture avec Noël et Madeleine. Mais près de l’Arc de triomphe elle les quitta. Et tandis que Noël ramenait la jeune fille dans Paris, Vanda monta dans l’omnibus qui traverse les Champs-Élysées et s’en va à Auteuil par l’avenue de Saint-Cloud. Vanda savait aussi bien que Rocambole – ce que n’avait jamais su Noël – où l’on avait laissé Antoinette et Agénor. Rocambole n’avait pu lui donner aucun détail ; tout ce qu’elle savait, c’est qu’Antoinette avait disparu. Néanmoins, Vanda courait à Auteuil. Elle y courait, parce qu’elle pensait bien qu’elle trouverait soit Agénor, soit Mme Raynaud, soit la belle Marton. Quand elle arriva, la grille était grande ouverte, et le père Philippe accourut.

 

– Ah ! madame ! dit-il, vous savez… le malheur…

 

– Je sais tout.

 

– Ah !

 

– Où est M. Agénor de Morlux ?

 

– Il est parti.

 

– Quand ?

 

– Il y a une heure. Il est monté dans une voiture et il est allé à Paris.

 

Vanda n’en entendit pas davantage ; elle passa outre et se dirigea vers le pavillon. Sur le seuil, la mère Philippe pleurait silencieusement et la belle Marton se tordait les mains. Vanda posa la main sur l’épaule de cette dernière :

 

– Pourquoi te désoles-tu ? fit-elle.

 

Marton leva la tête.

 

– Ah ! dit-elle, vous venez trop tard.

 

– Non, dit Vanda. N’as-tu donc plus confiance en moi ?

 

Ces mots mirent du baume au cœur de Marton.

 

– Je sais bien que vous pouvez beaucoup, vous, dit-elle.

 

– Oui, répondit Vanda, quand on m’aide…

 

Marton, se releva l’œil en feu…

 

– Parlez, ordonnez, je suis prête ! dit-elle.

 

– Il faut, dit froidement Vanda, qu’à nous deux nous retrouvions Antoinette et que nous la sauvions. Viens !…

 

Et sans entrer dans le pavillon, Vanda emmena la belle Marton avec elle.

 

IX

Transportons-nous maintenant rue de la Pépinière, à l’hôtel de Morlux, deux jours après les événements que nous venons de raconter. Il est sept heures du matin. Une voiture vient d’entrer dans la cour, suivie d’un fourgon de chemin de fer portant des bagages. Dans le fourgon, deux domestiques en livrée. Dans la voiture, deux hommes en costume de voyage. Les domestiques ne sont autres que Pierre le moujik et l’Italien Beruto, le valet de chambre de la comtesse Vasilika. Les deux voyageurs qui descendent de voiture sont, on le devine, M. le vicomte Karle de Morlux et son compagnon inséparable, Yvan Potenieff. Pendant la route – une route de huit jours –, le gentilhomme français et l’officier russe se sont liés intimement. Yvan a une confiance illimitée en M. de Morlux.

 

En revanche, M. de Morlux a promis à Yvan qu’on retrouverait Madeleine.

 

– Mon cher Yvan, dit le vicomte en prenant le jeune Russe par la main, venez avec moi. Cette maison est à vous.

 

Et il conduisit Yvan au premier étage de l’hôtel et l’installa dans un somptueux appartement. Beruto était plein de soins touchants pour son nouveau maître. Tandis qu’on déchargeait les bagages il disait aux gens de l’hôtel :

 

– Mon pauvre maître est bien malade… mon pauvre maître est fou… il est amoureux d’une femme qui n’existe pas !…

 

Et les gens de l’hôtel regardaient Yvan avec compassion. Pierre le moujik ne peut plus jouer son rôle de muet, car Yvan sait fort bien qu’il a une langue ; mais il s’est fait un accent guttural qui ne ressemble plus du tout à la voix d’Yvan. D’ailleurs, Pierre ne parle que le russe[13] ! Or, tandis qu’Yvan s’installe dans son appartement, M. de Morlux, enfermé dans sa chambre, brise d’une main fiévreuse le cachet de plusieurs lettres.

 

L’une est de Timoléon :

 

« Monsieur le vicomte,

 

« J’ai passé hier à votre hôtel. Le suisse m’a dit avoir reçu de vous une dépêche datée de Berlin. Donc, vous revenez. Ne perdez pas de temps, à votre retour. Mlle Guépin vous attend rue de Londres.

 

« Votre serviteur.

 

« TIMOLÉON.

 

« P.-S. Je tiens Antoinette. Je m’en déferai au plus juste prix. »

 

– C’est Madeleine qu’il faudrait tenir, murmure M. de Morlux en passant une main fiévreuse sur son front. Et il ouvre une seconde lettre. Celle-là est ainsi conçue :

 

« Monsieur le vicomte,

 

« Je réponds à Paris, où vous devez arriver demain matin, à votre lettre datée de Berlin. Vous me demandez si la folie se guérit. La folie, oui ; la monomanie, non. Si le jeune officier russe dont vous me parlez déraisonnait complètement, s’il avait complètement perdu l’esprit, avec des douches nombreuses, vieux système, et un traitement dont je suis l’inventeur, nous en viendrions certainement à bout. Mais, s’il est simplement monomane, et si sa monomanie consiste à parler sans cesse d’une femme qui n’a jamais existé que dans son imagination, je ne puis vous répondre de rien, quelque intérêt que vous portiez à votre cher malade et à sa famille qui vous l’a confié à votre départ de Russie. Néanmoins, je ne puis rien affirmer, rien préciser, avant d’avoir vu le sujet. Je serai donc chez vous dès demain matin à huit heures, et, si besoin est, j’emmènerai ce jeune homme, sous un prétexte quelconque, dans ma maison de santé où tous les soins possibles lui seront donnés.

 

« O. LAMBERT,

 

« Médecin-aliéniste,

 

« à Passy, Grande-Rue, 39. »

 

M. de Morlux, après avoir lu cette lettre, consulte sa montre. Il est près de huit heures.

 

– J’aurais pourtant bien voulu, murmure M. de Morlux, courir, auparavant chez Mlle Guépin. N’importe ! attendons le docteur.

 

La cloche de la porte d’entrée se fait entendre… Puis, après elle, le coup de sonnette du suisse qui avertit le valet de chambre de l’arrivée d’un visiteur. M. de Morlux se met à la fenêtre de son cabinet qui donne sur la cour. C’est le médecin aliéniste qui arrive. Le docteur est un homme entre deux âges, abritant de petits yeux gris derrière des lunettes bleues, et portant avec emphase la cravate blanche et l’habit noir des gens de sa profession. M. de Morlux va à sa rencontre.

 

– Mon cher docteur, lui dit-il en lui serrant la main, je ne vois qu’un moyen de vous permettre d’étudier à l’aise votre futur pensionnaire.

 

– Lequel ? lui demanda M. Lambert.

 

– Nous arrivons de voyage, lui et moi ; nous avons passé la nuit en chemin de fer. Nous mourons de faim. Malgré l’heure matinale, nous allons déjeuner. Vous l’entendrez causer.

 

– Parfait, dit le docteur.

 

– Ah ! je dois vous dire, ajouta M. de Morlux, que la famille Potenieff est immensément riche et qu’elle ne reculera devant aucun sacrifice pour obtenir la guérison de son cher Yvan.

 

– On fera tout ce qu’il est humainement possible de faire, répondit le docteur, alléché par la perspective d’une pension royalement payée et d’honoraires fabuleux.

 

 

Deux heures plus tard, M. de Morlux, Yvan son hôte, et le docteur, qui a été présenté au jeune Russe comme le notaire de la maison, sont à la fin d’un plantureux déjeuner. Les liqueurs de Mme Amphoux ont aidé le café à précipiter la digestion. Les cigares de La Havane les plus purs remplissent la salle à manger d’une fumée bleue. C’est l’heure des confidences. Yvan parle de Madeleine. De quoi parlerait-il, en vérité ? Yvan, qui compte sur les largesses de sa chère cousine la comtesse Vasilika, ne parle de rien moins que d’acheter un palais pour y loger Madeleine. Ici le docteur prend au sérieux son rôle de notaire improvisé :

 

– Je possède une maison charmante à Passy, dit-il. Je voudrais la vendre. Vous plairait-il de la voir ?

 

Et il fait de sa maison un récit tel que Yvan, enthousiasmé, s’écrie :

 

– Si elle est telle que vous le dites, je l’achète.

 

– Allons la voir, répond le docteur.

 

M. de Morlux avait déjà donné ses ordres. Sa Victoria à deux chevaux est attelée dans la cour.

 

– Allez, dit-il à Yvan et revenez pour dîner.

 

Yvan et le faux notaire montent en voiture. Beruto, le serviteur fidèle, monte auprès du cocher, les deux battants de la porte cochère s’ouvrent et les deux trotteurs, à qui on a rendu la main, s’élancent dans la rue. La Victoria gagne le boulevard Malesherbes, elle descend vers la Madeleine, longe la rue Royale, traverse la place de la Concorde et gagne les Champs-Élysées. C’est l’heure du Bois. Paris est ensoleillé comme Naples ou Portici. Les cavaliers se croisent, les voitures découvertes se suivent à la file. C’est le vendredi saint, c’est Longchamp ! La mode vient aux Champs-Élysées et descendra jusqu’au lac pour montrer ses toilettes de printemps. Le gandinisme et la bicherie se sont donné rendez-vous. Au faubourg Saint-Honoré, qui a ouvert ses portes à ses calèches élégantes, se mêle l’austère faubourg Saint-Germain avec ses carrosses surannés et ses vieux trotteurs mecklembourgeois. Le tout-Paris des romans est là. Yvan étourdi, grisé de lumière et de grand air, regarde et s’étonne… Qu’est-ce que la perspective Newski, auprès de tout cela ? Pétersbourg, la ville aux coupoles d’or, est une vassale auprès de Paris. Mais tout à coup Yvan jette un cri… Un cri de joie, un cri de folle ivresse…

 

– Madeleine ! dit-il, c’est Madeleine !…

 

Et il se dresse dans la Victoria, et tout son corps se penche en avant, tandis que ses bras se tendent… Une Victoria à caisse bleue, à train jonquille, vient de passer, rapide comme l’éclair, auprès de celle où Yvan et le docteur étaient assis. Dans cette Victoria, qu’emportent deux admirables trotteurs irlandais, une femme, au sourire rêveur, aux cheveux blonds, vêtue d’une robe bleue, rendait, à droite et à gauche, les saluts qu’on lui adressait. Et Yvan, saisi de vertige, répéta :

 

– Madeleine ! c’est Madeleine !

 

Beruto, le valet fidèle, fronce alors le sourcil. L’échafaudage habile de la vengeance de Vasilika va-t-il donc s’écrouler tout à coup ?

 

X

L’Italien Beruto, le fidèle valet de chambre de la comtesse Vasilika, eut une nouvelle et véritable angoisse. Beruto n’avait jamais vu Madeleine, mais aussi bien que M. de Morlux, Beruto savait qu’elle existait. Or, tout à coup Yvan s’écria :

 

– Voilà Madeleine !

 

Ce fut l’affaire d’une minute, mais dans cette minute il y eut tout un drame. Voici comment. La Victoria dans laquelle était la jeune blonde était menée en demi-daumont par un jockey à veste rayée noir et blanc. Le jockey, voyant que le Russe étendait les bras et paraissait connaître sa maîtresse, arrêta brusquement son porteur et son cheval de main.

 

– Que faites-vous donc ? s’écria le docteur, sortant de son flegme de faux notaire.

 

Mais déjà Yvan avait sauté à terre et s’élançait vers la Victoria :

 

– Madeleine ! chère Madeleine !

 

La femme blonde, étonnée, fit un haut-le-corps et se recula. Yvan monta hardiment dans la Victoria. Mais le docteur avait suivi Yvan et le prenait par le bras.

 

– Vous êtes fou ! dit-il.

 

La jeune femme, effrayée, s’était pelotonnée au fond de sa voiture.

 

– Comment ! s’écria Yvan, vous ne me reconnaissez donc pas, chère Madeleine ?

 

Elle répondit :

 

– Je crois que cet homme est fou !

 

À cette voix, Yvan pâlit et se laissa entraîner par le docteur hors de la Victoria. Cette femme, ce n’était pas Madeleine !… Mais elle lui ressemblait… Elle lui ressemblait comme une sœur jumelle à une sœur jumelle, comme la goutte d’eau à une autre goutte d’eau. C’était étrange ! c’était surprenant ! L’étonnante légende des Ménechmes, cette légende dont la tradition, le théâtre et le roman ont abusé, n’était donc pas une fable ? Et Yvan demeurait là, pâle, l’œil hagard, la bouche béante au milieu des voitures qui manquaient de l’écraser. La jeune femme salua le docteur qu’elle reconnut, lui sourit et fit un signe à son jockey. Un médecin aussi célèbre que l’aliéniste Lambert ne pouvait être inconnu à personne. Une demi-douzaine de jeunes gens, qui s’étaient arrêtés, les uns à cheval, les autres en tilbury ou en panier-chaise autour de la Victoria, sourirent comme avait souri la jeune femme, son premier mouvement d’effroi passé. Celle-ci cria au docteur, en dépassant la voiture dans laquelle il venait de faire remonter Yvan :

 

– Elle est mauvaise, mon bon ! On ne se promène pas avec ses clients, un jour de Longchamp, en pleins Champs-Élysées.

 

Ce fut un éclat de rire général. Yvan n’y comprit rien. Pour lui, étranger à l’argot parisien, le mot clients s’appliquait bien davantage à un notaire qu’à un médecin. Deux jeunes gens à cheval murmurèrent en passant :

 

– Ce docteur n’en fait jamais d’autres ! au lieu de tenir ses fous enfermés, il les promène.

 

Yvan aurait pu les entendre ; mais il ne les entendit pas, absorbé qu’il était dans une stupéfiante rêverie :

 

– Étrange ressemblance ! disait-il.

 

Le cocher, sur un signe du docteur, avait rendu la main à ses chevaux, et la voiture continuait à monter les Champs-Élysées. Beruto se remettait peu à peu de son émotion. Quant au docteur, il se pencha vers l’ancien valet de chambre de la comtesse Vasilika et lui dit :

 

– Est-ce que cela lui arrive souvent ?

 

Beruto cligna de l’œil d’une façon qui voulait dire : « Il prend toutes les femmes pour Madeleine. »

 

– Ah ! bon, fit le docteur.

 

Puis il prit le bras d’Yvan et le serra un peu :

 

– Comment ! dit-il, cette demoiselle Madeleine que vous cherchez, ressemble à Clorinde ?

 

– Clorinde ? murmura Yvan d’un air hébété, qu’est-ce que Clorinde ?

 

– Eh bien, c’est la femme que vous venez de prendre pour Madeleine.

 

– Ah !… et qu’est-ce que Clorinde ?

 

– Une déesse du demi-monde.

 

– Ah ! fit-il encore.

 

Puis il baissa la tête et ajouta :

 

– Excepté sa voix, qui n’est pas la même, c’est Madeleine trait pour trait.

 

Le docteur reprit :

 

– Du reste, vous pourrez lui rendre une visite quand bon vous semblera.

 

– Vraiment ? fit-il d’un air distrait.

 

Et il retomba dans son mutisme. La foule des voitures allait en s’épaississant à mesure qu’on approchait de la barrière de l’Étoile. Elles étaient rangées sur sept files, trois qui montaient, quatre qui descendaient. La file dans laquelle la voiture du Dr d’Yvan se trouvait était maintenant au pas. La file descendante continuait à trotter. Tout à coup Yvan jeta un autre cri :

 

– Madeleine ! c’est elle, cette fois !

 

Un fiacre de la file descendante venait de passer auprès de la Victoria de M. de Morlux. Dans ce fiacre était une jeune fille. Et cette jeune fille, cette fois Yvan ne se trompait pas, c’était Madeleine. Madeleine, arrivée le matin à Paris, Madeleine que Vanda venait de confier à Noël et que celui-ci conduisait rue Serpente. Et Madeleine avait vu Yvan, comme Yvan avait aperçu Madeleine. Seulement elle n’avait pas crié tant son émotion avait été forte. Mais elle avait serré le bras de Noël et elle était devenue si pâle que celui-ci avait cru qu’elle allait mourir. Le fiacre, entraîné par le mouvement de la file, avait continué à descendre l’avenue. La Victoria montait toujours au pas. Ni le docteur, ni Beruto n’avaient rien vu. Yvan seul avait aperçu la jeune fille et répétait :

 

– C’est elle ! c’est bien elle !

 

Et, de nouveau, il voulut s’élancer hors de la Victoria. Mais le docteur avait un poignet de fer et il le retint.

 

– C’est inutile, dit-il, vous ne la rattraperiez pas. Nous sommes obligés de suivre la file.

 

– Mais je veux la retrouver, cependant ! dit Yvan hors de lui.

 

– Rien ne sera plus facile tout à l’heure.

 

– Comment ? demanda-t-il vivement.

 

Le docteur avait échangé avec Beruto un nouveau regard. Cette fois, si le médecin aliéniste avait encore eu le moindre doute, ce doute se serait évanoui. Yvan, en deux minutes, avait cru deux fois voir Madeleine. Pour le docteur, Yvan était fou à lier.

 

– Oui, disait Yvan, comment la retrouver ?

 

– Rien n’est plus facile.

 

– Mais…

 

– J’ai pris le numéro du fiacre.

 

Et le docteur dit au hasard :

 

– C’est le numéro deux mille neuf cent dix-sept.

 

– Eh bien ?

 

– En revenant de visiter ma maison, nous irons à l’administration des voitures.

 

– Oh ! parfait, dit Yvan qui crut comprendre.

 

Et il devint tout joyeux. Le cocher de M. de Morlux coupa habilement la file, laissa l’avenue et entra dans la rue de Chaillot. Vingt minutes après, le docteur et Yvan s’arrêtaient à la petite porte de la maison de santé, laquelle porte ouvrait sur une ruelle et se trouvait au bout du passage. En entrant par là, le docteur évitait de montrer tout d’abord à Yvan l’enseigne de sa maison. Yvan, tout absorbé qu’il était, suivit le docteur, qui lui fit traverser le jardin, poussa une porte au rez-de-chaussée et l’introduisit dans un petit salon, où il le pria d’attendre un moment.

 

– Je suis à vous dans deux minutes, lui dit-il.

 

– Faites, répondit Yvan, qui songeait toujours à sa chère Madeleine. Beruto était demeuré dans le vestibule. Le docteur appela deux infirmiers. Ceux-ci accoururent :

 

– Vous allez me prendre ce gaillard que je viens de faire entrer là, dit-il en désignant la porte du petit salon, et vous allez lui donner une douche.

 

Les infirmiers entrèrent et le docteur s’éloigna. Yvan, fort étonné de leur costume, leur dit :

 

– Que me voulez-vous ?

 

Ils se regardèrent en souriant. Puis l’un d’eux lui dit :

 

– Venez prendre une douche, monsieur.

 

Yvan jeta un cri et comprit enfin le costume qu’il avait sous les yeux. Il était dans une maison de fous… Les infirmiers se jetèrent sur lui et le terrassèrent.

 

Beruto, dans le vestibule, riait d’un rire de démon.

XI

M. de Morlux avait hâte que le Dr Lambert fût parti, emmenant avec lui son futur pensionnaire Yvan. Le vicomte avait bien autre chose à faire, vraiment ! À peine la Victoria emportant le docteur et le jeune Russe eut-elle franchi le seuil de la cour, que M. de Morlux prit son chapeau, traversa le jardin et sortit de son hôtel par la petite porte qui donnait sur le boulevard Haussmann. Là, il se jeta dans une voiture de place et dit au cocher :

 

– Rue de Londres, et très vite !

 

M. de Morlux était pressé de revoir Timoléon, ou plutôt d’avoir de ses nouvelles ; car celui-ci, dans sa lettre disait :

 

« Vous demanderez à voir Mlle Guépin. »

 

M. de Morlux mit dix minutes à faire le trajet du boulevard Haussmann à la rue de Londres. Le vicomte était attendu, car lorsqu’il eut demandé au concierge Mlle Guépin, on lui répondit qu’elle était chez elle et venait de rentrer. Ce fut elle-même qui vint ouvrir. M. de Morlux se trouva en présence d’une belle femme, à l’air effronté, et sur-le-champ il comprit qu’il avait affaire à des gens résolus.

 

– Mademoiselle, lui dit-il, je m’appelle le vicomte Karle de Morlux. Elle s’inclina et répondit :

 

– Je sais pourquoi vous venez.

 

Et elle ouvrit la porte d’un petit salon meublé comme une chambre d’hôtel garni, dans lequel elle fit entrer le vicomte. Celui-ci s’assit sur l’éternel canapé de velours jaune d’Utrecht, et attendit que Mlle Guépin parlât.

 

Mais celle-ci se borna à consulter du regard la pendule à colonnes qui se trouvait sur le marbre de la cheminée, et à dire :

 

– Timoléon sera ici dans cinq minutes, monsieur. Mon père est allé le relever de sa faction.

 

– Vous pensez bien, monsieur, reprit-elle, que si l’oiseau est en cage, la cage n’est pas ici.

 

Elle eut un sourire cynique en prononçant ces mots, puis elle se mit à fredonner, allant et venant par la chambre, comme si M. de Morlux n’eût pas été là. Cinq minutes après, en effet, retentit un coup de sonnette. M. de Morlux entendit, aussitôt que la porte fut ouverte, résonner la voix bien connue de Timoléon. Néanmoins, il eut un geste d’étonnement en voyant entrer un homme qu’il crut voir pour la première fois, un gros bonhomme rougeaud, aux favoris d’un blond ardent, chauve, les yeux abrités par des lunettes bleues, le corps emprisonné dans ce fourreau gris que les Anglais appellent un twine[14], et portant à la main un de ces chapeaux fabuleux de fabrique insulaire, qui justifient si bien le nom de tuyaux de poêle.

 

– Aoh ! fit ce bizarre personnage, vous ne me reconnaissez pas, my dear !

 

– Il faut bien que je vous reconnaisse, puisque vous avez conservé votre voix, répondit M. de Morlux.

 

– Je n’ai conservé que cela, en effet, dit Timoléon.

 

En même temps, il prit le menton de Mlle Guépin, qui ne se montra nullement offensée.

 

– Petite, lui dit-il, tu n’as pas quelque leçon de piano à donner dans le quartier ?

 

– Compris, répondit-elle.

 

Elle se leva prit son châle et son chapeau, et se retira, laissant Timoléon et M. de Morlux maîtres du logis. Alors Timoléon dit au vicomte :

 

– J’ai Antoinette sous la main.

 

– Vous me l’avez écrit…

 

– Et, cette fois, elle ne m’échappera pas.

 

– Rocambole est bien fort, murmura M. de Morlux.

 

– Ah ! vous y croyez enfin ?

 

– Si j’y crois ! dit le vicomte, qui songea en frissonnant aux événements de Russie.

 

– Je gage que vous vous êtes rencontrés là-bas ?

 

– Oui, fit M. de Morlux d’un signe.

 

Un sourire vint aux lèvres de Timoléon.

 

– Je viens de vous faire cette question-là pour la forme, dit-il, car je sais à peu près tout. Vous êtes allé vous débarrasser de Madeleine, et Madeleine a été sauvée.

 

– Oh ! je la trouverai ! fit M. de Morlux avec un accent de rage.

 

– Moi aussi, dit Timoléon.

 

– Cependant Rocambole doit veiller sur elle comme un dragon.

 

Timoléon se prit à rire :

 

– Écoutez, monsieur le vicomte, dit-il, vous me raconterez vos aventures ensuite. Voici les miennes : j’ai laissé ma fille en Angleterre, ma fille était mon point vulnérable et nous n’eussions pas été battus une première fois, si elle n’eût été au pouvoir de Rocambole. Je suis donc revenu à Paris et je suis allé, devinez où ?

 

– Je ne sais…, dit M. de Morlux.

 

– Je suis allé me livrer à la police. J’étais accusé de vol commis chez vous, il y avait eu escalade, effraction, du moins ils le croient là-bas. C’était un cas de galère. Cependant on m’a laissé libre. Savez-vous pourquoi ?

 

– Vous avez démontré votre innocence ?

 

– Je n’ai pas même pris la peine de me disculper. Non, j’ai demandé ma liberté en échange de la liberté de Rocambole, que j’ai promis de livrer.

 

M. de Morlux hocha la tête :

 

– On ne livre pas Rocambole, dit-il.

 

– Vous croyez ?

 

– On ne prend pas Rocambole, fit encore M. de Morlux avec l’accent de la conviction.

 

– C’est ce qui vous trompe.

 

Et comme le vicomte faisait un dernier geste d’incrédulité, Timoléon ajouta avec calme :

 

– Cependant Rocambole est depuis une heure au secret, à la Conciergerie.

 

Ce fut un coup de tonnerre. M. de Morlux se leva comme s’il eût été remis sur ses jambes par une décharge électrique, et il regarda Timoléon d’un air qui voulait dire : « Ne vous moquez-vous pas de moi ? »

 

– Mais non, dit Timoléon, répondant au regard. Je dis la vérité vraie. Rocambole est arrêté.

 

– Il s’évadera.

 

– Non, dit Timoléon. Les précautions sont trop bien prises.

 

– On le renverra au bagne et il s’évadera du bagne.

 

– Vous vous trompez encore, monsieur le vicomte.

 

– En quoi ?

 

– Au bagne, la complicité de Rocambole dans le meurtre du garde-chiourme qui avait tué le chien sera démontrée.

 

– Eh bien ?

 

– Et Rocambole sera guillotiné.

 

Un frisson parcourut tout le corps de M. de Morlux.

 

– Mais, reprit Timoléon, maintenant que nous savons que Rocambole n’est plus à craindre, causons…

 

– Soit, dit M. de Morlux, qui avait peine à se remettre de l’émotion que lui avait fait éprouver la nouvelle de l’arrestation de Rocambole.

 

– Il a ramené Madeleine, reprit Timoléon.

 

– Où est-elle ? s’écria le vicomte au fond duquel se ralluma comme un volcan cet amour bestial que lui avait inspiré la jeune fille.

 

– Nous l’aurons sous la main quand je voudrai.

 

– Tout de suite, alors !

 

– Oh ! non pas, dit Timoléon ; il faut causer d’abord.

 

– Causer de quoi ?

 

– Il faut nous entendre, je veux dire.

 

– Je comprends, vous voulez fixer un nouveau prix à vos services ?

 

– Naturellement.

 

– Parlez, j’attends…

 

– Voyez-vous, reprit Timoléon, il n’est rien de tel que de voyager pour s’agrandir les idées et l’appétit. Quand on a vu l’Angleterre, on s’aperçoit que la vie française est mesquine au possible.

 

– Après ?

 

– Ici, quinze à vingt mille livres sont une fortune ; là-bas, c’est la misère, et je veux vivre là-bas ; ce pays me plaît.

 

M. de Morlux fronça le sourcil.

 

– Quelles sont donc vos prétentions ? dit-il.

 

– Je voudrais vous vendre ces trois personnes qui ont depuis quelque temps troublé quelque peu votre sommeil.

 

– Ah !

 

– Rocambole d’abord. À combien estimez-vous Rocambole ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Antoinette ensuite, et puis Madeleine. Rocambole, nous n’avons plus à nous en occuper. Les deux autres, c’est différent. On en fera ce que vous désirerez.

 

Et Timoléon eut un de ces sourires énigmatiques qui donnent la chair de poule.

 

– Après ? fit M. de Morlux.

 

– Que penseriez-vous d’un joli million ? dit froidement Timoléon.

 

M. de Morlux fit un haut-le-corps.

 

– Monsieur, dit Timoléon en se levant, je m’attendais à vous voir stupéfait, mais il faut vous attendre aussi à ce que je ne rabattrai rien de mes prétentions.

 

– Vous êtes fou !

 

– C’est à prendre ou à laisser.

 

– Vous êtes fou ! répéta M. de Morlux en frappant du pied.

 

– Je ne dis pas non. Seulement, je sais quelqu’un qui me donnera le million que je veux.

 

– Qui donc ?

 

– M. Agénor de Morlux, votre neveu, à qui je reconduirai Antoinette.

 

Le vicomte attacha un étrange regard sur Timoléon, et il y eut entre ces deux bandits une éloquente minute de silence. C’était le sort des deux orphelines qui était en jeu.

 

XII

Que devenait Antoinette ? Nous avons vu la jeune fille conduite dans le pavillon isolé au fond d’un jardin de la rue Bellefond, enfermée par Mlle Guépin, esclave docile des volontés de Timoléon ; puis s’effrayant en reconnaissant que la fenêtre était murée, les murs capitonnés, et appelant au secours. Nous avons vu enfin l’horrible Chivotte et le hideux Polyte faire irruption dans la chambre. Antoinette se crut perdue. Cette femme qu’elle avait devant elle avait voulu l’empoisonner à Saint-Lazare. Cet homme avait osé lui parler un langage ignoble. Aussi, à leur vue, Antoinette tomba-t-elle à genoux, murmurant :

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi.

 

Les deux infâmes créatures répondirent par un ricanement.

 

– Hé ! hé ! ma petite, disait la Chivotte, nous allons régler nos comptes de Saint-Lazare.

 

– Tu ne refuseras plus d’aimer ton Polyte, cette fois ? hurla le misérable avec l’accent d’une joie sauvage.

 

– Tu feras ce que bon te semblera de mademoiselle, dit alors la Chivotte, mais quand je lui aurai flanqué une tripotée.

 

Et elle s’avança sur elle les poings fermés.

 

– Ah ! dit-elle encore, tu es la sainte, toi, tu fais des miracles, tu sors de prison dans une bière et tu ressuscites.

 

« Et pendant ce temps, mon amour, on s’ameute contre Madeleine la Chivotte, sous prétexte qu’elle ne croit pas à tes miracles, et on manque de l’assommer dans une cour de Saint-Lazare… Je te vas mettre en miettes, cette fois !

 

Et elle leva les deux mains à la fois sur Antoinette. Antoinette, toujours à genoux, ne chercha point à parer le coup. Elle attendit, victime résignée, qu’il plût à ce monstre femelle de frapper. Mais comme les deux poings de la Chivotte allaient retomber sur la tête de la jeune fille, Polyte prit l’horrible créature à bras-le-corps et la jeta à l’autre bout de la chambre.

 

– Touche pas à mademoiselle, dit-il, où je te casse les reins. J’aime mademoiselle, et j’en veux faire mon épouse.

 

La Chivotte tomba, se releva et se rua de nouveau sur Antoinette. Mais Polyte arriva encore à temps pour la défendre. Ce fut alors une lutte sauvage entre ces deux êtres abrutis et dégradés. Le même degré d’infamie rapproche les sexes ; la femme tombée dans le ruisseau, celle qui a passé la moitié de sa vie en prison, devient forte comme un homme, brutale comme lui. La Chivotte était de taille à résister à Polyte. Antoinette faisait des vœux ardents pour la Chivotte. Elle préférait être rouée de coups, sinon assassinée par celle-ci, que tomber au pouvoir de Polyte. La lutte fut opiniâtre, sauvage. Ils poussèrent des cris de bête fauve ; ils épuisèrent le vocabulaire honteux de l’argot des bagnes. Mais la porte était fermée, la fenêtre murée, les murs capitonnés, et il était difficile que leurs hurlements fussent entendus du dehors. Cependant, tout à coup, la porte s’ouvrit avec fracas.

 

Les bêtes féroces qui cherchent à s’entre-dévorer dans la cage d’une ménagerie ne rentrent pas plus subitement dans l’ordre et l’obéissance en voyant apparaître le dompteur, sa terrible cravache à la main. Un homme venait de s’arrêter sur le seuil, et à la vue de cet homme, honteux et confus tous deux, la Chivotte et Polyte se séparèrent et reculèrent chacun de deux ou trois pas… Antoinette n’avait jamais vu Timoléon ; elle le prit pour un libérateur. Et, se précipitant sur lui les mains tendues et suppliantes :

 

– Sauvez-moi ! monsieur, au nom du ciel ! lui dit-elle.

 

Mais Timoléon, au lieu de lui répondre, regarda sévèrement les deux misérables et leur dit :

 

– Allez-vous m’expliquer, tas de canailles, ce qui vous arrive ?

 

La Chivotte répondit la première :

 

– Faut pas m’en vouloir, maître ; mais quand j’ai vu cette chipie qui m’avait fait tant de mal à Saint-Lazare, j’ai perdu la tête et j’ai voulu l’aplatir comme une galette.

 

Timoléon regarda Polyte.

 

– Et toi ? dit-il.

 

– Moi, répondit Polyte, j’ai pas voulu.

 

– Ah !

 

– Et puis, je suis tombé amoureux de la demoiselle… et dame !

 

– Je vous défends, entendez-vous bien ? de faire du mal à cette jeune fille, dit Timoléon. Vous êtes ici pour la garder, pour l’empêcher de s’évader…

 

Antoinette comprit alors que Timoléon, au lieu d’être un libérateur, n’était qu’un geôlier. Timoléon fit un signe impérieux.

 

– Sortez ! dit-il, et souvenez-vous que, si vous transgressez mes ordres, je vous renvoie en prison, d’où vous n’êtes sortis qu’à ma prière et parce que j’avais besoin de vous.

 

Tous deux sortirent la tête basse. Alors Timoléon ferma la porte et s’approcha d’Antoinette.

 

– Mademoiselle, dit-il, vous ne me connaissez pas ?

 

– Je vous vois pour la première fois, dit-elle toute tremblante ; mais, qui que vous soyez, monsieur, au nom du ciel ! expliquez-moi ce qui se passe et quel horrible mystère m’enveloppe.

 

– C’est bien simple, répondit Timoléon. Vous savez assez de votre histoire pour qu’on ne vous cache pas la vérité. C’est moi qui ai fait arrêter Milon.

 

– Ah ! fit-elle en regardant cet homme avec épouvante.

 

– Le colonel est mon esclave, sa fille une aventurière, et tout ce qu’ils ont fait était un coup monté d’avance.

 

– Mais que vous ai-je donc fait, monsieur ? s’écria Antoinette, dont l’indignation domina l’épouvante.

 

Le regard étincelant qu’elle attacha sur Timoléon mit celui-ci mal à l’aise.

 

– Vous ne m’avez rien fait à moi, dit-il, mais il y a des gens que vous gênez et qui paieront un bon prix pour votre pension ici.

 

Et il sortit, laissant Antoinette atterrée. Car Antoinette, après ces paroles, ne pouvait plus avoir de doutes ; elle était retombée au pouvoir de ceux qui l’avaient une première fois fait enfermer à Saint-Lazare. Plusieurs heures s’écoulèrent. En s’en allant, Timoléon avait fermé la porte, et Antoinette avait entendu le bruit des verrous qu’on tirait et de pênes qui couraient dans leurs serrures. Puis plus rien… Antoinette se remit à genoux et pria. La prière donne de l’espoir. Dieu envoie sa confiance à ceux qui l’invoquent. Et Antoinette espéra. Elle espéra qu’Agénor et Rocambole, qui certainement la cherchaient, finiraient par la retrouver et la sauveraient encore. La chambre où elle était n’avait aucune ouverture extérieure ; elle était toujours éclairée par le flambeau que, plusieurs heures auparavant, Mlle Guépin avait placé sur la cheminée. Mais la bougie était aux trois quarts consumée, et Antoinette voyait avec terreur arriver le moment où elle s’éteindrait et la laisserait ainsi plongée dans les ténèbres. Mais comme la bougie atteignait la bobèche, la porte s’ouvrit de nouveau. Antoinette sentit son effroi changer de nature. La porte venait de livrer passage à Polyte et à la Chivotte ; mais ces deux misérables n’étaient plus les mêmes ; ils n’avaient plus ni geste de menace, ni paroles insolentes, ni regards chargés de haine. Ils roulaient, en baissant les yeux, une petite table chargée d’un modeste repas.

 

– Voilà votre déjeuner, dit la Chivotte.

 

Et tous deux se retirèrent sans ajouter un mot.

 

 

Sept jours s’écoulèrent ainsi. Sept longues et mortelles journées, pendant lesquelles Antoinette passa successivement par toutes les angoisses du désespoir et tous les frissonnements de l’espérance. Timoléon n’avait pas reparu. Tantôt Polyte, tantôt la Chivotte lui apportaient à manger et renouvelaient la bougie de la cheminée. Ni l’un ni l’autre ne lui adressait la parole, et Antoinette se gardait même de lever les yeux sur eux. La Chivotte arrêtait parfois à la dérobée sur elle un œil chargé de haine. Polyte ne pouvait se défendre d’un regard d’ardente convoitise. Mais c’était tout. Antoinette pleurait quelquefois et priait toujours. Mais la douleur avait souvent raison de sa prière, et alors, songeant à son cher Agénor, à Madeleine, à Milon, à tous ceux qu’elle aimait, et que, peut-être, elle ne reverrait plus, sentant la folie la gagner dans cette tombe où elle était ensevelie toute vivante, elle se tordait les mains de désespoir et s’écriait :

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! vais-je donc mourir ?

 

Une nuit – elle calculait que ce devait être la nuit, car il était toujours nuit pour elle dans ce sépulcre –, il lui sembla entendre un bruit singulier, étrange… Il lui sembla que derrière ces murs voûtés et sans échos, quelque chose grattait sans relâche, et elle prêta l’oreille, et son cœur se prit à battre violemment, et elle espéra la délivrance…

 

XIII

La veille du jour où, pour la première fois, Antoinette prêtait l’oreille à ce bruit singulier et plein d’espérance pour elle, comme tout ce qui est anormal et insolite dans la vie des prisonniers, une scène bizarre se passait au premier étage du pavillon. Ce pavillon, demeure isolée, avait eu des destinées diverses depuis quinze ou vingt ans. D’abord la maison, de laquelle dépendait le jardin au bout duquel il était situé, avait été un hôtel avant d’être une maison à locataires. À cette époque, le pavillon était une sorte d’habitation réservée au jardinier. Puis, l’hôtel devenu maison, un peintre s’en était épris et y avait installé ses pénates. Après le peintre, était venue une famille polonaise, réfugiée en France à la suite des événements politiques de 1832. Cette famille se composait du père, de la mère et d’une jeune fille de dix-neuf ou vingt ans, atteinte d’une maladie épouvantable, en dépit de sa rare beauté. Ce mal, inconnu à la science, consistait en des convulsions affreuses pendant lesquelles la pauvre enfant poussait de véritables hurlements de bête féroce. C’était pour étouffer les clameurs, pour empêcher ces cris déchirants de parvenir au-dehors que la chambre d’en bas avait été capitonnée et qu’on en avait condamné la fenêtre. Les gens de police savent tout, Timoléon avait connaissance depuis longtemps de ce pavillon et de cette pièce qui serviraient merveilleusement ses plans de séquestration. Aussi avait-il loué le pavillon et acheté la discrétion et la fidélité des concierges, gens de pire espèce, qui eussent vendu leur âme pour dix écus. Comme Antoinette s’y était laissé conduire, huit jours auparavant, sans défiance, nul, dans la maison voisine, ne soupçonna la vérité. Or, à cette époque-là même, la rue de Bellefond et ses jardins apparurent, un matin, suspendus à mi-côte, ainsi qu’une ville mauresque ou méridionale. On venait de percer la rue La Fayette et de démolir le commencement de la rue Montholon. La butte, presque alors couverte de vieilles maisons, avait disparu, et la rue de Bellefond semblait être exhaussée dans les airs. Le pavillon dont nous parlons apparaissait d’en bas comme une tour avancée au bord des remparts d’une forteresse, tandis que de l’autre côté, il était au niveau du jardin. Cette description topographique un peu longue était nécessaire pour expliquer les événements qui vont suivre. Or donc, la veille vers onze heures et demie du matin, Timoléon, qui n’avait point quitté son costume d’Anglais, entra dans le pavillon, son cache-nez sur le visage et le collet de son habit relevé. Il monta tout droit au premier étage, et entra dans une pièce où se trouvaient la Chivotte et Polyte. Ainsi qu’il le leur avait dit le premier jour de la captivité d’Antoinette, Timoléon avait obtenu la mise en liberté provisoire de ces deux misérables, bien qu’ils fussent sous l’inculpation de vol. Il avait donné pour raison, au chef de la Sûreté, que si on voulait qu’il livrât Rocambole, il fallait qu’on lui en fournît les moyens. La police est obligée parfois d’avoir de ces tolérances ; mais tout en remettant les individus provisoirement en liberté, elle les surveille et sait bien qu’elle pourra les reprendre quand bon lui semblera. La vérité était que Timoléon avait besoin de Polyte et de la Chivotte, non pour arrêter Rocambole, mais pour garder Antoinette. Quand il entra, tous deux étaient assis mornes et sombres comme des chiens de garde qui rongent leur chaîne inutilement et ne peuvent se ruer sur les passants pour les déchirer.

 

– Hé ! hé ! mes agneaux, dit Timoléon en entrant, nous commençons à la trouver mauvaise, n’est-ce pas ?

 

– Certainement, car vous ne tenez pas ce que vous avez promis.

 

– Ça viendra… ça viendra…

 

– Est-ce pour ce soir ? demanda la Chivotte avec une joie cruelle, car moi, voyez-vous, si je ne haïssais pas la petite à la mort, je serais restée en prison. Je suis brouillée avec le beau Joseph, et Paris m’insupporte.

 

– Est-ce pour ce soir ? demanda le beau Polyte, dont les yeux s’enflammèrent d’une terrible convoitise.

 

– Non, mais pour demain au plus tard, à moins que ça ne soit jamais. Tous deux bondirent à ces derniers mots.

 

– Écoutez-moi donc, mes enfants, écoutez-moi, reprit Timoléon d’un ton paternel. La situation, que je vais vous expliquer, est simple comme bonjour, Antoinette vaut un million.

 

– Un million ! exclama Polyte.

 

– Un million ! répéta la Chivotte d’un air hébété.

 

– Oui, mes enfants.

 

– Je savais bien qu’elle valait cher, mais…

 

– Le bourgeois qui doit donner le million est arrivé ce matin.

 

– Vous l’avez vu ?

 

– Oui. Il se fait tirer l’oreille ; il trouve que c’est trop cher, et il demande jusqu’à demain pour réfléchir. Mais il y viendra… Vous verrez… et alors, dame on fera ce que vous voulez, mes agneaux.

 

Polyte ne dit rien, mais un frémissement de bête fauve parcourut tout son corps. La Chivotte dit :

 

– Je l’assommerai net en trois coups de sabot. Timoléon ne sourcilla pas. Polyte se leva et dit :

 

– Bonsoir, patron.

 

– Où vas-tu ?

 

– Prendre l’air. J’ai la tête en feu et le sang qui me brûle. Je tuerais pour trente sous en ce moment, moi qui n’ai jamais donné un pauvre coup de couteau !

 

Et l’homme aux instincts féroces s’en alla. Il traversa le jardin d’un pas inégal. Quand il fut dans la rue, il s’arrêta un moment ; tout tournait autour de lui. Puis il se mit à courir, descendit au faubourg Poissonnière, et fut au boulevard en dix minutes. Mais il ne s’arrêta pas au boulevard, il monta la rue Poissonnière, puis il descendit la rue du Petit-Carreau, puis la rue Montorgueil et tourna brusquement dans celle qui porte aujourd’hui le nom de Marie-Stuart. Dans cette rue, avant qu’il allât en prison, Polyte habitait au sixième étage d’une maison assez mal famée, rendez-vous ordinaire de voleurs et de mauvais sujets, un cabinet garni de six francs par mois. L’habitude peut-être, l’égarement de sa raison à coup sûr le conduisirent rue Marie-Stuart. À la porte de la maison il y avait un établissement de liquoriste. Polyte y entra et se fit servir de l’absinthe. Il en but un carafon. L’ivresse distendit ses nerfs ; et il monta en chancelant ses six étages. Il n’avait pas remarqué, tant il avait la tête perdue, que deux femmes abritées sous l’auvent d’une porte ne l’avaient pas perdu de vue un seul instant. Tandis qu’il sortait de chez le liquoriste et s’engouffrait dans l’allée noire de la maison, l’une de ces femmes disait à l’autre :

 

– Polyte était en prison ; il devait en avoir au moins pour trois ans. S’il était évadé, il ne reviendrait pas en plein jour dans son ancien quartier.

 

– C’est juste.

 

– Donc, on l’a remis en liberté… et si on l’y a mis c’est que Timoléon l’a demandé.

 

– Ceci est assez vraisemblable.

 

– Or, c’est, à n’en pas douter, Timoléon qui a enlevé Mlle Antoinette.

 

– Sans doute.

 

– Alors Polyte sait où elle est.

 

– Tu es une fille intelligente, dit l’autre femme.

 

– Et si Polyte le sait, nous le saurons, ajouta la première.

 

– Eh bien ! montons…

 

Les deux femmes s’engouffrèrent à leur tour dans l’allée noire. Elles entendaient le pas lourd et inégal de Polyte, stupéfié par l’absinthe. L’ivrogne montait et grommelait entre ses dents :

 

– J’aime Antoinette… et je ne me paie pas des belles promesses du patron… il me la faut !

 

– L’infâme ! murmura l’une des deux femmes.

 

Et elles montèrent sans bruit. Polyte arriva enfin à la porte de la mansarde. La porte en était fermée et on lui en avait sans doute pris la clé en prison. Puis on avait oublié de la lui rendre quand il était sorti. Mais il était homme de ressource. Il tira son couteau de sa poche et essaya de faire sauter la serrure. La serrure résista, il fit une fausse pesée et le couteau se cassa. Polyte le lança avec colère dans l’escalier. Puis, d’un coup d’épaule, il jeta la porte par terre et entra. Mais en ce moment, les deux femmes arrivaient sur le palier et entrèrent avec lui. Polyte recula d’un pas en reconnaissant la belle Marton. Quant à l’autre, il la voyait pour la première fois ; mais il comprit que ce n’était pas la pareille de Marton, car celle-ci lui dit :

 

– Madame, il ne faut pas qu’une femme comme vous touche à ce misérable. Je m’en chargerai bien toute seule.

 

– Si tu n’es pas la plus forte, je te viendrai en aide, répondit Vanda, car c’était elle.

 

Et Vanda se plaça sur le seuil pour couper toute retraite à Polyte. Polyte avait eu tort de casser son couteau et d’en jeter les deux tronçons.

 

XIV

Polyte était ivre ; mais il se dégrisa un moment à la vue de ces deux femmes qui arrivaient ainsi chez lui à l’improviste et dont l’attitude n’avait rien de fort rassurant.

 

– Qu’est-ce que tu veux, toi ? fit-il en regardant la belle Marton.

 

– Je veux te parler, répondit-elle.

 

Vanda, silencieuse, se tenait toujours sur le seuil. La maison dans laquelle Polyte se trouvait, comme plusieurs de ce quartier, n’avait pas de concierge. On y pénétrait comme on voulait, dans le jour par la porte ouverte, le soir en poussant un petit loquet connu de tous les locataires. Comme elle était fort mal habitée, les voisins ne se préoccupaient jamais de ce qui se passait chez le voisin. On y eût assassiné en plein jour que les cris de la victime n’eussent ému personne. Marton savait tout cela. Elle regarda de nouveau Polyte et lui dit :

 

– Madame et moi nous voulons jaser un brin avec toi.

 

– Je ne connais pas madame.

 

– Ça ne fait rien, nous ferons connaissance.

 

– Ah ! ah ! fit-il avec un gros rire. Marton poursuivit :

 

– Tu as donc cassé ton couteau ?

 

– Après cette chienne de porte que je ne pouvais pas ouvrir…

 

Et Polyte, qui d’abord avait eu peur, se rassura quelque peu en voyant que Marton parlait avec calme.

 

– Tu as cassé ton couteau et tu as bu un quart de litre d’absinthe, continua Marton.

 

– Eh bien ! qu’est-ce que ça te fait ? Es-tu ma femme ? et te dois-je compte de mes actions ?

 

– C’est dans ton intérêt que je te dis ça.

 

– Ah ! voyez-vous ? ricana Polyte.

 

– Oui, reprit Marton qui fit un pas vers Polyte, c’est bon pour se défendre, un couteau.

 

– Quelquefois, murmura-t-il avec un rire stupide.

 

– Et l’absinthe vous éteint un homme si bien qu’il n’a plus la force de se tenir sur ses jambes.

 

– Tu crois ça ?

 

– J’en suis certaine.

 

– Ah çà ! mais dis donc, pourquoi me dis-tu tout cela, toi ? demanda Polyte.

 

Et comme la belle Marton avait fait un pas en avant, il fit un pas en arrière. Elle avança encore, et, comme la mansarde était étroite, il se trouva tout à coup adossé au mur.

 

– Mais qu’est-ce que tu veux donc, toi ? répéta-t-il d’une voix brutale.

 

– Je veux jaser d’abord.

 

– De quoi ?

 

– Je veux savoir pourquoi tu n’es plus en prison.

 

– J’ai filé, dit Polyte.

 

– Tu mens !

 

Il la regarda d’un air hébété.

 

– Comment que tu sais ça ? fit-il.

 

– C’est Timoléon qui t’a fait sortir.

 

Polyte ne nia pas.

 

– C’est une preuve, dit-il, qu’il est bien avec la rousse.

 

La belle Marton lui posa une main sur l’épaule :

 

– Comment va Mlle Antoinette ? dit-elle.

 

À ce nom, Polyte tressaillit et pâlit ; puis ses yeux s’injectèrent et son visage se contracta affreusement.

 

– Qu’est-ce que ça te fait ? dit-il.

 

– Je veux savoir.

 

– Elle va bien, et je l’aime ! murmura-t-il avec un accent féroce.

 

Mais il n’eut pas le temps d’en dire davantage. Rapide et foudroyante comme l’éclair, la belle Marton s’était jetée sur lui, l’avait renversé et foulé aux pieds… Ce fut l’histoire de dix secondes. Marton lui appuya un genou sur la poitrine et lui maintint les deux bras étendus sur le carreau.

 

– Oui, répéta-t-elle, tu as eu tort encore de boire, car, tu le vois, une femme vient à bout de toi.

 

Polyte essaya de se débattre, mais le genou de la belle Marton pesait sur lui, lourd comme une enclume. Il cria au secours.

 

– Tu peux crier, dit la belle Marton, on ne se dérangera pas pour si peu.

 

– Mais que veux-tu de moi, canaille ? hurlait Polyte.

 

– Je veux jaser…, répéta la belle Marton.

 

En même temps elle jeta un éloquent regard sur Vanda. Vanda, toujours immobile, toujours calme, comprit ce regard. Elle ouvrit le gros châle anglais qui dissimulait sa taille svelte et tira de son corsage le mignon stylet à manche de nacre avec lequel elle avait, en Russie, frappé M. de Morlux. Puis elle fit un pas en avant, et le poignard passa de sa main dans la main de la belle Marton. Polyte vit briller la lame, et, de pâle qu’il était, il devint livide. Puis, comme il était lâche, il cessa de se débattre sous la pression victorieuse de Marton.

 

– Maintenant, lui dit celle-ci, tu me connais, tu sais que je tiens toujours ce que je promets. Si tu ne me dis pas où est Mlle Antoinette…

 

Ce nom fit rugir Polyte.

 

– Je l’aime ! répéta-t-il.

 

– Soit ; mais dis-moi où elle est ?…

 

Et le poignard levé s’abaissa.

 

– Non… non… je ne veux pas…, fit-il d’une voix étranglée… La pointe du stylet toucha sa gorge. Polyte jeta un cri.

 

– Ne flânons pas ! reprit la belle Marton. Parle vite ou j’enfonce.

 

Et la pointe du stylet se rougit d’une goutte de sang. L’épouvante de la mort fut plus forte chez Polyte que la sauvage passion qui l’agitait tout à l’heure.

 

– Grâce ! dit-il… Je veux bien…

 

– Parleras-tu ?

 

– Oui.

 

Le poignard s’éloigna de sa gorge.

 

– Où est-elle ? demanda Marton.

 

– Aux mains de Timoléon.

 

– Je le sais… mais où ?

 

– Rue de Bellefond.

 

– Quel numéro ?

 

– Vingt et un, répondit Polyte.

 

Marton et Vanda respirèrent ; cependant Vanda ne reprit point son poignard, et le genou de Marton continua à peser sur la poitrine de Polyte.

 

– Ça ne nous suffit pas, dit Marton.

 

Polyte suivait toujours le poignard d’un regard effaré.

 

– Est-ce Timoléon qui la garde ? demanda encore Marton.

 

– Oui, avec Madeleine…

 

– La Chivotte ? exclama Marton avec un accent de haine. Je m’en doutais…

 

– Laisse-moi, maintenant que tu sais la chose, dit Polyte, que le genou de Marton étouffait.

 

– Oh ! pas encore…, répondit-elle. Tu vas nous dire ce qui est arrivé.

 

– Je ne sais pas, moi, dit-il naïvement. Timoléon nous a fait venir la Chivotte et moi, et il nous a confié la petite.

 

– Et la Chivotte l’a maltraitée…

 

– Oh ! non… j’étais là…

 

En ce moment, Vanda intervint. Elle jeta son châle sur le grabat de Polyte, et déroula une écharpe de soie qu’elle avait autour de la taille. Cette écharpe était longue de plus de deux mètres.

 

– Il faut nous assurer de cet homme, dit-elle.

 

Et tandis que Marton, le poignard toujours levé, continuait à le tenir immobile sous son genou, Vanda, avec une dextérité de jongleur indien, lui lia les mains et les pieds avec son écharpe, dont la solidité était à toute épreuve. Puis elle le bâillonna avec son mouchoir. Polyte n’avait pas osé se débattre ; il connaissait Marton et savait bien qu’elle était femme à le tuer s’il résistait.

 

– À présent, dit Vanda, tu vas rester ici avec lui.

 

– Moi, madame ? dit Marton.

 

– Oui, je serai de retour dans une heure ; je vais voir si cet homme ne nous a pas trompées.

 

Et Vanda laissa Marton debout auprès de Polyte étendu sur le sol. Marton n’avait pas rendu le poignard.

 

 

Vingt minutes après, une femme habillée en grisette, portant un petit bonnet à rubans, et ayant au bras un grand panier de blanchisseuse plein de linge, montait la rue de Bellefond, le nez au vent, comme une fillette qui cherche aventure. Comme elle arrivait près du numéro 21, elle vit un homme en sortir. Cet homme ne fit pas attention à elle, mais elle le reconnut. C’était Timoléon. Timoléon s’en allait d’un pas raide et empesé qu’il s’était donné en se faisant une tournure d’Anglais. La fausse blanchisseuse ralentit le pas, puis entra dans la maison voisine et attendit, au milieu de l’allée, que Timoléon eût tourné le coin de la rue Rochechouart. Alors elle revint vers le numéro 21 sur la porte duquel il y avait plusieurs écriteaux de location. Un entre autres portait ces mots :

 

Cabinet à louer.

 

Son panier au bras, la fausse blanchisseuse entra chez la concierge et demanda d’un ton dégagé :

 

– Combien le cabinet ?

 

– Quatre-vingts francs, ma petite.

 

– C’est trop cher, bonsoir !…

 

Mais de la loge du concierge, la fausse blanchisseuse avait eu le temps de voir la cour, le jardin et d’entrevoir, au fond, le pavillon. Et en s’en allant, elle s’était dit :

 

– Ce doit être là-bas…

 

Vanda était sur les traces d’Antoinette désormais, et Vanda allait vite en besogne.

 

XV

La fausse blanchisseuse, c’est-à-dire Vanda, avait refermé la porte de la loge avec un petit air impertinent.

 

– Insolente, va, murmura la concierge.

 

Vanda était déjà au milieu de l’allée, elle revint sur ses pas.

 

– Hé ! dites donc, maman comme il faut, lui fit-elle, est-ce qu’il est à feu, votre cabinet ?

 

– Oui, il y a un fourneau.

 

– Voyons-le, alors ?…

 

Et elle posa son panier dans un coin de la loge.

 

– Je ne peux pas sortir, dit la concierge. Mon mari vient de partir en course chez le propriétaire. Mais si vous voulez monter, c’est au bout de l’escalier… la porte au fond du corridor. La clé est dessus.

 

– Alors on pourrait emménager tout de suite ?

 

– Pardienne, si vous avez de quoi garnir…

 

Vanda s’élança dans l’escalier. Un escalier en coquille, aux marches usées avec une rampe en corde, mais fort clair, et prenant jour sur la rue à chaque repos. Vanda put donc, en montant, étudier la topographie de la maison. Évidemment ce n’était pas dans le corps de logis principal que Timoléon tenait Antoinette enfermée. La maison était habitée par du petit monde, et sur chaque porte il y avait un nom. Ici c’était Bruno, tailleur ; à côté, Mlle Octavie, brunisseuse ; un peu plus haut, Germain Leroux, fabricant de parapluies. Au quatrième étage, Vanda se croisa avec un jeune homme, qui la regarda et murmura en passant :

 

– Jolie blonde, ma foi !

 

Elle se tourna et lui dit :

 

– Vous trouvez, voisin ?

 

– Tiens ! fit le jeune homme enhardi, vous demeurez donc dans la maison ?

 

– J’y demeurerai peut-être si le logis me convient.

 

Et elle continua à monter, fredonnant un couplet de vaudeville. Le jeune homme, qui n’était autre qu’un peintre en bâtiment, encouragé par la désinvolture assez libre de Vanda, au lieu de descendre, se mit à la suivre. En arrivant en haut de l’escalier, Vanda se retourna et le vit derrière elle.

 

– Tiens, vous avez de l’aplomb, vous, dit-elle.

 

– C’est mon métier qui le veut.

 

– Que faites-vous donc ?

 

– Je suis peintre, ma jolie demoiselle.

 

– Peintre d’histoire ? fit-elle en riant.

 

– Non, de façade.

 

– Je comprends que vous ayez besoin d’équilibre.

 

Et Vanda entra dans le corridor.

 

– Tiens, fit le peintre la suivant toujours, c’est le cabinet que vous allez voir ?

 

– Justement.

 

Et elle tourna la clé qui était sur la porte.

 

– Et vous, dit le peintre, qu’est-ce que vous faites, la belle enfant ?

 

– Je suis blanchisseuse.

 

– Comme ça tombe à pic ! dit-il ; je suis fâché avec la mienne. Je vais vous donner mon linge. En attendant, voici les arrhes du marché.

 

Et il prit Vanda par la taille et lui mit un baiser sur le cou. Vanda se dégagea en riant et dit :

 

– Voyons si la vue est belle…

 

En parlant ainsi, elle était entrée dans le cabinet, véritable mansarde avec une croisée en tabatière.

 

– Ça n’est pas grand, ricana le peintre.

 

– Mais la vue est bien, dit Vanda.

 

Et elle s’était dressée sur la pointe des pieds et regardait en dehors, par la croisée dont elle avait soulevé le châssis.

 

– Vous trouvez ? fit le peintre, qui se pencha câlinement sur elle pour voir à son tour.

 

Vanda ne se montrait pas farouche. Elle tenait même à apprivoiser complètement sa nouvelle connaissance. La mansarde donnait sur le jardin. De la fenêtre, on découvrait la moitié de Paris, et, tout auprès, la nouvelle rue La Fayette. Vanda embrassa tout d’un coup d’œil, et vit que le pavillon était comme suspendu au-dessus des terrains en construction. Le peintre avait arrondi ses mains autour de la taille de la jeune femme.

 

– Tiens, dit-elle tout à coup, elle est gentille, la maisonnette !

 

– Où ça ? fit le peintre.

 

– Là-bas, au bout du jardin… C’est un vrai nid d’amoureux.

 

– Vous trouvez ?

 

– Louez-moi ça, dit Vanda en riant, et je vous épouse.

 

– Vous avez de jolies quenottes, mam’zelle, répondit-il en riant, mais on n’a pas de biscuit à mettre dessous.

 

– Je parie bien, continua Vanda, qu’il y a là-bas deux amoureux mignons et gentils comme des amours.

 

Le peintre se prit à rire :

 

– Vous vous trompez, dit-il ; c’est un vieil Anglais qui loge là.

 

– Seul ?

 

– Je ne sais pas. Il y a une femme laide qui a l’air d’une bonne. Elle est grêlée comme une écumoire.

 

– Bah !

 

– Et puis il vient tous les jours un espèce de voyou qui a toujours un canon de trop dans les jambes. Tout ça, c’est des amis du portier.

 

– Vraiment ? dit Vanda qui ne se récria point à un troisième baiser.

 

– Le portier, la portière, l’Anglais… tout ça ne vaut pas cher, ajouta le jeune homme… Le portier a fait deux ans à Poissy pour vol…

 

– Excusez ! dit Vanda. C’est égal, la vue me plaît. Je vais louer.

 

– Vrai ?

 

– Mais sans doute…

 

– Quel bonheur ! dit le peintre, nous serons voisins…

 

– Où demeurez-vous ?

 

– Au-dessous la porte à gauche. Si vous voulez même, nous nous mettrons en ménage.

 

Et il eut soif d’un quatrième baiser. Mais, cette fois, Vanda lui glissa des doigts.

 

– En voilà assez pour aujourd’hui, dit-elle.

 

Et elle s’élança, légère et moqueuse, hors de la mansarde, et descendit l’escalier comme une flèche, sans pitié pour le jeune homme, qui essaya de la poursuivre. Elle entra dans la loge, prit son panier et se sauva en criant :

 

– C’est trop petit. Bonsoir, voisin.

 

Le peintre n’était pas encore au bout de l’escalier que Vanda était dans la rue. Au lieu de continuer son chemin vers la rue Rochechouart, elle redescendit dans le faubourg Poissonnière. Vanda savait tout ce qu’elle voulait savoir, grâce à la complaisance qu’elle avait mise à se laisser courtiser par le jeune peintre. L’Anglais habitait le pavillon. Or, l’Anglais, c’était Timoléon. Dans la femme grêlée, elle avait reconnu la Chivotte, et dans l’homme toujours ivre, Polyte. Enfin, du moment où le portier avait été prisonnier à Poissy, il était tout simple d’admettre qu’il avait favorisé la séquestration. Il est vrai que le peintre n’avait soufflé mot d’Antoinette. Mais c’était tout simple. On avait dû amener la jeune fille de nuit, et personne ne l’avait vue entrer. Or, du moment où le portier était ou devait être le complice de Timoléon, ce n’était pas du côté de la maison qu’il fallait agir pour délivrer Antoinette, mais bien du côté du jardin. Vanda alla se promener dans la rue La Fayette, marchant sur la pointe du pied pour ne pas se crotter dans le gâchis des démolitions ; elle vint jusque sous les murs du jardin. En examinant tout avec attention, elle remarqua une espèce de grille dans la cour, juste au-dessous du pavillon. Cette grille paraissait être celle d’un soupirail. Il y avait donc probablement une cave sous le pavillon. Au-dessous du mur, à présent suspendu entre ciel et terre, était une palissade en vieilles planches. On avait écrit dessus à la craie :

 

Terrain à vendre.

 

Vanda s’approcha le plus près possible, et put se convaincre qu’il serait facile de passer au travers des planches disjointes. Le soupirail était assez grand pour laisser passer le corps d’un homme : malheureusement il était grillé. Après avoir examiné tout cela dans les plus minutieux détails, Vanda monta dans une voiture de place et retourna rue Marie-Stuart. Marton s’y trouvait toujours gardant Polyte. La besogne était aisée. Polyte, vaincu par l’ivresse, s’était endormi.

 

– Il est inutile de le réveiller, dit Vanda.

 

– Pourquoi ?

 

– Il n’y a rien à faire avant ce soir.

 

– Mais c’était bien vrai… Elle est où il a dit ? demanda la belle Marton avec anxiété.

 

– Oui, rassure-toi.

 

– Mon Dieu, s’ils allaient la tuer, fit Marton avec effroi, je crains tout de la Chivotte.

 

– Moi aussi, dit Vanda, mais nous ne lui laisserons pas le temps d’agir.

 

Et après avoir enjoint à Marton de veiller sur Polyte et de le tuer plutôt que de le laisser sortir, car si pareille chose arrivait, il irait donner l’alarme à Timoléon, Vanda s’en alla.

 

– Rue Serpente, dit-elle au cocher de fiacre.

 

Vanda allait rejoindre Noël. Elle trouva celui-ci attendant sur le seuil de la porte.

 

– J’ai besoin de toi, lui dit Vanda qui, avant d’entrer, regarda si elle n’avait pas été suivie.

 

Heureusement la rue Serpente est déserte à midi comme à minuit.

 

XVI

Noël avait conduit Madeleine rue Serpente, comme nous l’avons dit. La mère de Cocorico avait installé la jeune fille dans un petit logement qu’elle louait ordinairement tout meublé à des étudiants. Vanda y monta. La jeune fille lui sauta au cou en s’écriant :

 

– Ah ! madame, Yvan est à Paris. Je l’ai vu… j’en suis certaine…

 

Elle lui raconta sa rencontre aux Champs-Élysées avec la Victoria qui montait l’avenue au pas ; son émotion, qui ne lui avait pas permis de jeter un cri… Et tout cela avec des larmes et des transports que Vanda calma d’un mot :

 

– Il faut songer à votre sœur, dit-elle.

 

Madeleine pâlit :

 

– Oh ! pardonnez-moi, madame, murmura-t-elle, j’ai été folle et méchante… Un moment j’ai perdu la tête.

 

– Non, mon enfant, répondit Vanda, vous avez obéi à la voix de votre cœur. Yvan est à Paris, dites-vous ? c’est qu’il est venu vous y chercher, et quand deux personnes se cherchent, elles se trouvent bien vite. Mais auparavant, il faut retrouver Antoinette.

 

– Ah ! ma pauvre sœur, fit Madeleine avec angoisse.

 

– Je suis sur ses traces.

 

– Vrai ? fit-elle avec un cri de joie.

 

– Je ne puis vous en dire davantage, mais espérez…

 

– Oh ! j’ai foi en vous comme en lui, murmura Madeleine.

 

– Lui, dit Vanda, il saura bien se tirer d’affaire tout seul, vous verrez… Puis elle prit la main de Madeleine, et ajouta :

 

– Mais vous serez bien obéissante à mes volontés ? dit-elle.

 

– Oh ! madame, pouvez-vous en douter ?

 

– Vous ne sortirez pas d’ici ?

 

– Je vous le promets.

 

– Songez, ma chère enfant, dit encore Vanda, que vous courez les mêmes dangers que votre sœur et que, en mon absence, la moindre imprudence peut vous perdre.

 

– Je vous jure que je ne sortirai pas, dit Madeleine, mais nous retrouverons Yvan, n’est-ce pas ?

 

– Aussitôt après la délivrance d’Antoinette.

 

Et Vanda quitta Madeleine et redescendit dans la loge où Noël l’attendait.

 

– J’ai besoin de toi, lui répéta-t-elle.

 

– Quand ?

 

– Ce soir à onze heures et demie.

 

– En quel endroit ?

 

– À l’angle du Faubourg-Montmartre et de la rue La Fayette prolongée.

 

– J’y serai, répondit Noël, qui maintenant obéissait à Vanda comme il avait obéi à Rocambole.

 

– Tu te déguiseras en maçon.

 

– Fort bien.

 

– Et tu porteras sur ta tête une auge dans laquelle tu mettras un marteau, une pioche et une lime.

 

Noël fit un signe d’assentiment.

 

– Ensuite, ajouta Vanda, tu viendrais armé d’un bon poignard que cela n’en serait que mieux.

 

Noël se prit à sourire et répondit :

 

– J’en ai toujours un sur moi.

 

Vanda s’en alla. Noël ne quitta pas la rue Serpente jusqu’au soir. Puis, un peu avant onze heures, il partait, une blouse couverte de plâtre sur le dos, les pieds nus dans ses souliers et coiffé d’une mauvaise casquette. Par le temps de constructions et de démolitions qui règne, le costume de maçon est certainement celui qui attire le moins l’attention. Il traversa le Palais-Royal, passa devant les boutiques étincelantes de lumières, frotta son plâtre à quelques habits noirs, répondit brusquement aux passants qui se fâchaient, et quelques minutes après il était au rendez-vous. Vanda s’y trouvait déjà. Seulement elle avait repris un de ces costumes masculins qui, à Toulon, avaient ébahi le naïf Milon. Couverte d’une blouse, coiffée comme Noël d’une casquette déformée, elle tenait dans ses poches ses mains dont la finesse et la blancheur auraient pu la trahir. Elle prit sans affectation le bras de Noël et l’entraîna. On eût dit un vrai maçon et son manœuvre. Dans les moments pressés, on travaille, la nuit, dans le bâtiment. Les architectes trouvent que le temps a une valeur trop grande pour qu’il soit permis de sacrifier douze heures sur vingt-quatre. La rue La Fayette, où toutes les maisons étaient en construction, était donc, à onze heures du soir, animée comme en plein jour. Seulement toute la lumière était projetée sur le côté droit. Le côté gauche, où devait être plus tard le square Montholon, était dans l’obscurité la plus profonde. Seul le côté droit flamboyait comme un incendie en quatre ou cinq endroits. Le foyer le plus étincelant se trouvait dans une vaste maison dont on achevait la toiture. En bas les ouvriers avaient allumé un grand feu. Les passants s’arrêtaient, et, à la clarté de ce feu, contemplaient ébahis une machine à vapeur qui montait des pierres de plusieurs milliers de kilogrammes. Or, cette maison sur laquelle se concentrait l’attention générale était précisément située en face de ce vaste terrain à vendre qui s’étendait sous les jardins suspendus de la rue de Bellefond. La lumière ayant toujours l’ombre épaisse pour repoussoir, il s’ensuivait que le terrain à vendre était plongé dans une obscurité qu’un ciel opaque et sans étoile rendait plus épaisse encore. Noël, son auge sur la tête, et Vanda passèrent au milieu des travailleurs, simplement et comme s’ils eussent fait partie de l’équipe de nuit. Puis ils gagnèrent le côté gauche de la rue et atteignirent la palissade, dont Noël, qui était robuste, arracha une planche. Vanda se glissa la première par cette ouverture dans le terrain. Noël déchargea son auge et la passa de travers. Puis il suivit à son tour le même chemin. Personne n’avait fait attention à eux, bien qu’ils eussent commis le délit d’effraction. Tous les regards étaient concentrés sur le treuil que faisait mouvoir la machine à vapeur et qui montait lentement dans les airs.

 

– Voilà une nuit faite exprès pour nous, murmura Vanda.

 

Noël ne savait où Vanda le conduisait ; mais il l’eût suivie jusqu’au bout du monde. Vanda se dirigea vers le mur, et vint se placer verticalement au-dessous du pavillon, c’est-à-dire de ce soupirail de cave qu’elle avait remarqué. Il était bien à une dizaine de pieds du sol. Sur l’ordre de Vanda, Noël s’appuya contre le mur et prit un solide point d’appui sur ses deux pieds. Il avait posé son auge à terre. Vanda y prit dedans la lime et le marteau ; puis, leste comme un chat, elle sauta sur les épaules de Noël, se dressa comme eût pu le faire un clown, et atteignit avec ses mains les barreaux du soupirail. Avant de les attaquer, Vanda chercha à pénétrer du regard le trou noir qu’ils défendaient. Mais l’obscurité était profonde. Elle prit son marteau, le fit passer au travers des barreaux et le lâcha. Puis elle prêta l’oreille. Elle entendit un bruit mat aussitôt après. Le marteau était tombé sur une surface humide et sourde, qui annonçait évidemment le sol d’une cave. Ce trou n’était donc pas l’orifice d’un abîme. Alors Vanda s’arma de la lime et se mit à entamer l’un des barreaux. Les barreaux étaient épais, mais la lime était bonne. Noël, immobile, supportait sur ses deux épaules les pieds de Vanda. La lime faisait sa besogne sans bruit. Au bout d’une demi-heure, un des barreaux, celui du milieu, fut scié par le bas. Vanda donna un coup sec et le fit dévier. Le mur était vieux ; le ciment qui maintenait les barreaux dans la pierre était parti. Vanda tira à elle et le barreau coupé se détacha. Alors il y eut entre les deux autres barreaux une ouverture trop petite pour laisser passer un homme de la taille de Noël ; mais Vanda, qui était mince, jugea qu’elle passerait, elle. Et se cramponnant aux deux barreaux, elle lâcha les épaules de Noël et se hissa sur l’étroit entablement du soupirail à la force de ses poignets. Puis elle pénétra la tête dans le trou noir. Elle n’entendit aucun bruit. Elle aspira l’air qui en sortait. Cet air était humide et avait une odeur de moisi.

 

– Si c’est la cave du pavillon, pensa Vanda, on n’y vient pas souvent, et les futailles doivent y être vides.

 

Puis elle se retourna et dit tout bas à Noël qui se dressa sur la pointe des pieds pour mieux entendre :

 

– Attends-moi ici.

 

– Oui, madame.

 

Vanda se tordit et s’allongea alors avec la souplesse d’un reptile, et passa, en se meurtrissant un peu, à travers les deux barreaux.

 

– Allons chercher mon marteau, murmura-t-elle, et à la grâce de Dieu ! En même temps, elle s’élança en avant, les jambes pliées, de façon à retomber sur ses pieds, ne sachant pas si elle n’allait pas faire quelque effroyable chute dans les ténèbres. Elle tomba d’une dizaine de pieds de haut. Mais elle tomba sur ses pieds, et ses pieds rencontrèrent un sol mou et pour ainsi dire élastique. Elle était sur du sable. Dans la poche de son pantalon se trouvaient une boîte d’allumettes et un rat-de-cave. Vanda, remise de la secousse qu’elle avait éprouvée en tombant, chercha la boîte d’allumettes et se procura de la lumière. Son marteau était à ses pieds. Alors, l’ayant ramassé, elle regarda autour d’elle pour se rendre compte du lieu où elle était.

 

XVII

Vanda reconnut alors qu’elle se trouvait dans une sorte de caveau de sept ou huit pieds de large. À première vue, on n’y voyait d’autre issue que le soupirail par lequel elle venait d’entrer. Cependant, à force de regarder, elle aperçut dans un coin une portion de mur qui paraissait plus noire. Vanda reconnut que ce n’était plus le mur, mais bien une porte, et que cette porte, qui paraissait être en chêne d’une forte épaisseur, était garnie de grands verrous et d’une grosse serrure. Vanda avait bien une lime. Mais combien de temps lui faudrait-il pour entamer les gonds et les scier ! D’un autre côté, si elle voulait appeler Noël, il fallait qu’elle fît sauter un second barreau du soupirail afin qu’il pût entrer. Elle y songea un moment ; mais deux difficultés matérielles l’arrêtèrent, dont la première lui parut tout à fait insurmontable. Le soupirail était à huit ou dix pieds au-dessus de sa tête. Il n’y avait dans le caveau ni une futaille, ni une planche, ni rien qui pût l’aider à y atteindre. La seconde difficulté, en admettant que cette première eût pu être vaincue, était presque aussi grande. Comment, du dehors, Noël atteindrait-il lui aussi le soupirail ? Quand elle eut pesé tout cela, Vanda résolut d’attaquer la porte. Elle avait un marteau, elle avait une lime. Avec le marteau, elle pouvait essayer de briser la serrure. Avec la lime, elle pouvait couper les gonds. Mais la besogne du marteau est bruyante ; celle de la lime est sourde. Les geôliers d’Antoinette entendraient les coups de marteau ; ils n’entendraient peut-être pas les grincements de la lime. Vanda se mit bravement à l’ouvrage.

 

Son rat-de-cave était assez long pour durer environ deux heures. Cependant, quand la lime eut tracé une rainure dans l’un des gonds, et qu’elle s’y trouva pour ainsi dire emboîtée, Vanda souffla le rat-de-cave et se mit à travailler dans les ténèbres, par prudence d’abord, par économie ensuite ; car il pouvait se faire que cette porte ne fût pas la seule dont elle eût à franchir le seuil avant d’arriver jusqu’à Antoinette. Il lui fallut plus de deux heures pour scier le premier gond. Quand celui-ci fut détaché, elle ralluma le rat-de-cave et introduisit le manche de son marteau entre la porte et la pierre, puis elle donna une secousse. La porte céda, s’inclina un peu en arrière, et par ce mouvement fit sortir de la gâche le pêne de la serrure qui n’était fermé qu’à un tour. Le pêne dégagé, plus n’était besoin de scier l’autre gond, la porte tourna et s’ouvrit. Alors Vanda se trouva au seuil d’un escalier, un véritable escalier de cave, étroit, humide, tournant et fait de marches usées et glissantes. Elle avait remis son marteau et sa lime dans la poche de son pantalon d’où elle avait tiré un revolver, objet plus utile, comme on le pense, pour cette expédition de découverte qu’elle entreprenait. Le rat-de-cave à la main gauche, le revolver au poing droit, elle monta. L’escalier avait un repos. Vanda vit une sorte d’encadrement et reconnut une porte murée, mais murée grossièrement avec une simple bâtisse de planches de sapin sur lesquelles on avait passé un lit de chaux et de plâtre. L’humidité avait fait tomber le plâtre. Les planches étaient disjointes çà et là. À un endroit on y pouvait passer le doigt. Vanda y colla son œil d’abord et ne vit rien. Elle avait espéré qu’un rayon de lumière filtrerait au travers. Elle passa ensuite son doigt. Le doigt rencontra quelque chose de mou comme une draperie clouée sur un mur. Elle ne poussa pas plus loin ses investigations de ce côté. L’escalier montait encore. Vanda le suivit et atteignit la dernière marche. Là, non plus une porte murée, mais une trappe. La trappe était fermée. Cependant la Russe allait peut-être essayer de la soulever avec ses épaules lorsqu’elle entendit du bruit. Ce bruit était un pas d’homme, un pas qui allait et venait au-dessus de la tête de Vanda. Une seconde fois elle éteignit son rat-de-cave, et, plongée dans une obscurité profonde, elle écouta. Or, le pas que Vanda avait entendu était celui de Timoléon. Timoléon venait de rentrer. Il était deux heures du matin. La Chivotte attendait patiemment et ne s’était point couchée. Elle regarda son maître d’un œil interrogateur. Timoléon paraissait radieux.

 

– Maître, dit-elle, vous avez l’air content ?

 

– Mais oui, fit Timoléon.

 

– Vous donnera-t-on l’argent ?

 

– On me l’a donné.

 

Les yeux de la Chivotte étincelèrent d’une joie féroce.

 

– Alors, dit-elle, la petite est à moi ?

 

– À toi et à Polyte.

 

– Ah ! mais non, dit la Chivotte ; à moi seule !

 

– Pourquoi ?

 

– Polyte l’aime…

 

– Eh bien !

 

– Il ne voudra pas que je l’assomme.

 

– Tu as peut-être raison, murmura Timoléon.

 

– Polyte gâterait tout.

 

– C’est possible.

 

– Et puisque vous avez l’argent…

 

Timoléon frappa d’un air satisfait sur la poche de côté de son paletot.

 

– Là, dit-il.

 

C’était le prix de la vie d’Antoinette, que M. de Morlux s’était décidé à lui payer. La Chivotte s’élança vers la porte.

 

– Prends garde ! dit Timoléon en l’arrêtant.

 

– À quoi ?

 

– Si tu fais du bruit, on finira par t’entendre, malgré le capiton.

 

– Je l’étranglerai… ça ira plus vite. Puis, quand elle sera morte, ajouta le monstre, je la piétinerai pour achever de me venger.

 

– Et qu’en feras-tu après ?

 

– Dame !… ça vous regarde… et non pas moi…

 

– Heureusement qu’il y a une cave ici, murmura Timoléon.

 

Puis, le misérable donna une tape amicale sur la joue de l’horrible Chivotte, et lui dit :

 

– Allons ! va… mignonne… et fais ça gentiment… sans tapage.

 

La Chivotte s’élança dans l’escalier, ses sabots à la main. Elle arriva à la porte de cette chambre dans laquelle Antoinette était prisonnière depuis sept jours. La jeune fille avait été réveillée au milieu de la nuit par un bruit singulier. Bruit singulier… Quelque chose qui grattait une porte ou un mur. Était-ce un rat perçant le plafond ? Était-ce un compagnon de captivité qui cherchait la liberté ? Était-ce un libérateur ? Antoinette se posa successivement ces trois questions et eut de violents battements de cœur. Au bout de deux heures, le bruit cessa. Alors Antoinette sentit s’évanouir l’espoir qu’elle avait eu un moment. Pendant sa captivité à Saint-Lazare, alors que Vanda et elle couchaient dans la même pistole, la Russe lui avait souvent raconté la surprenante évasion méditée et accomplie par Rocambole au bagne de Toulon. Quand elle avait entendu ce bruit qu’elle ne pouvait définir, Antoinette s’était dit :

 

– Peut-être Rocambole est-il de retour à Paris ? Peut-être vient-il me délivrer ?

 

Mais lorsque le bruit eut cessé, la jeune fille retomba dans son morne désespoir. Tout à coup un autre bruit se fit. Cette fois, c’était celui de la porte qui s’ouvrit et livra passage à un flot de clarté. La Chivotte entrait. Elle avait son caban d’une main, un flambeau de l’autre. Elle posa le flambeau sur la cheminée, ferma la porte, puis marcha vers le lit. Antoinette fut effrayée de l’expression de férocité répandue sur tout le visage de l’horrible Chivotte. Elle se leva en jetant un cri et se réfugia demi-nue dans la ruelle.

 

– Ah ! ma petite, ricana la Chivotte, cette fois nous allons régler nos comptes, et le maître ni Polyte ne te défendront… C’est ta vie qu’il me faut !

 

Elle franchit le lit d’un bond et saisit Antoinette à la gorge.

 

– Le maître le veut ! dit-elle.

 

Et ses doigts noueux s’arrondirent comme un étau autour du cou blanc d’Antoinette. Antoinette jeta un nouveau cri.

 

– Tu peux crier, dit la Chivotte, tu ne crieras pas longtemps.

 

Et elle serra plus fort… Antoinette se débattit, s’arracha un moment à cette horrible étreinte, appela au secours… Mais les doigts de la Chivotte la reprirent et s’enfoncèrent dans la chair comme les griffes d’une bête féroce. Tout à coup, et comme Antoinette ne pouvait plus se débattre ni crier, il se fit un grand bruit… Le mur s’effondra et s’entrouvrit… C’était Vanda qui, d’un vigoureux coup d’épaule, avait jeté bas le bâti en planches qui en tombant arracha le capiton qui le couvrait. Et au seuil de cette brèche Vanda apparut comme un ange libérateur. En même temps un éclair se fit, suivi d’une détonation… Et la Chivotte, frappée d’une balle en pleine poitrine, tomba et se tordit en blasphémant sur le parquet !

 

XVIII

Pendant que Vanda délivrait Antoinette, que devenait Rocambole ? Rocambole était au secret. Conduit à la Conciergerie d’abord, il n’y était demeuré que deux heures. On l’avait, le jour même, transféré à Mazas[15]. Cela tenait à ce que, ainsi que le lui avait annoncé le chef du greffe, il ne serait interrogé que le surlendemain, c’est-à-dire le mardi. Rocambole avait donc passé quarante-huit heures dans une cellule de Mazas. Le système cellulaire est peut-être le plus terrible de tous les systèmes pénitenciers. Toujours seul, le prisonnier a bientôt perdu sa force morale et son énergie physique. Lorsqu’il arrive à l’instruction, il est à moitié vaincu par avance. Mais Rocambole était de trempe à supporter les plus grandes épreuves. L’homme qui était demeuré dix ans au bagne sans laisser échapper son secret, sans vouloir s’évader, alors que son évasion était facile et habilement préparée par ceux qui, comme Noël, lui étaient dévoués jusqu’à la mort, un tel homme, disons-nous, pouvait-il se laisser abattre par quarante-huit heures de secret ? Pourtant, celui qui eût pénétré à l’improviste dans sa cellule, eût été frappé de sa pâleur et de son abattement. La nuit du dimanche au lundi avait été mauvaise ; Rocambole n’avait pas dormi. Un de ces orages qui annoncent le retour du printemps, et qui éclatent avec une violence inouïe, avait inondé Paris, de minuit à six heures du matin. Les éclairs multipliés, le bruit du tonnerre, étaient parvenus jusqu’au prisonnier. Il avait eu mal aux nerfs ; il avait même pleuré… Cependant Rocambole ne craignait ni le bagne ni l’échafaud. Que lui importait une dernière expiation, à lui que le repentir avait touché ? Pourquoi donc pleurait-il ? pourquoi s’était-il agenouillé pendant ce terrible orage, demandant à Dieu d’apaiser l’orage bien autrement violent qui grondait au fond de son cœur ? Et à la fin de sa prière, Rocambole avait murmuré :

 

– Mon Dieu ! je ne me suis soustrait au long châtiment que les hommes m’infligeaient que parce que j’entrevoyais la possibilité de réparer en partie mes crimes par un peu de bien. Faites-moi la grâce de mener mon œuvre à bout, de sauver les deux orphelines, de voir une dernière fois la femme que j’aimais comme une sœur, et je retournerai au bagne et j’y attendrai l’heure de votre justice suprême. Mais d’ici là, permettez-moi de mentir une dernière fois à la justice humaine et de lui échapper, si faire se peut, car les deux jeunes filles ont encore besoin de moi.

 

À huit heures du matin, Rocambole n’avait pas encore fermé l’œil, lorsqu’on lui apporta la ration des prisonniers. L’administration pénitentiaire française a cela d’admirable qu’elle sait concilier les devoirs les plus rigoureux avec une certaine tolérance et de certains égards pour quiconque n’est encore que prévenu. Le directeur de Mazas, frappé de la bonne mine et des hautes façons de Rocambole, persistant à se dire victime d’une erreur et à prétendre qu’il était bien le major russe Avatar, avait donné des ordres pour qu’il fût traité fort convenablement. Il avait fait venir sa nourriture de la pistole, on avait mis quelques livres à sa disposition. Parmi ces livres il en était un, une histoire de Louis le Grand, publiée en Hollande en 1723, et qui portait l’estampille de la bibliothèque de l’Arsenal. Comment ce volume était-il entré à Mazas ? D’une façon bien simple et que nous allons dire.

 

Mazas a souvent été habité par des journalistes et des gens de lettres. La politique et les délits de presse ont souvent envoyé de tels hôtes à la prison cellulaire[16]. L’un d’eux, M. X…, condamné à quatre mois d’emprisonnement, fut arrêté au moment où il travaillait à un ouvrage d’histoire important. Il demanda et obtint la permission de faire prendre aux diverses bibliothèques les ouvrages dont il avait besoin pour ses travaux. Récemment libéré, M. X…, en partant, avait renvoyé les livres au directeur. Le directeur n’avait pas encore restitué les volumes en question au bibliothécaire de l’Arsenal, et c’était ainsi que le premier volume de l’Histoire de Louis XIV avait été prêté à Rocambole. On lui avait également permis d’écrire. Rocambole avait passé sa journée du dimanche à écrire des lettres en langue russe et à feuilleter l’Histoire de Louis XIV. Ces lettres adressées à des personnages de Saint-Pétersbourg et de Moscou n’avaient d’autre but que de laisser croire que dans ces deux villes tout le monde connaissait le major Avatar ; tout en lisant il avait tracé en marge d’une page quelques mots d’une écriture menue et serrée, qu’on n’aurait pu lire couramment qu’à la loupe. Puis il avait détrempé dans de l’eau un peu de mie de pain et en avait fait de la colle. Avec cette colle, il avait réuni les deux feuillets. Qu’est-ce que Rocambole avait écrit ? Une seule personne aurait pu le lire. Cette personne c’était Vanda. Mais comment ce livre parviendrait-il jamais à Vanda ?

 

Voilà ce que se fût vainement demandé tout autre que Rocambole… Mais Rocambole s’était dit :

 

– Depuis que je suis arrêté, Vanda doit certainement avoir placé en sentinelle quelque part dans les couloirs du Palais de justice, soit Noël, soit la belle Marton.

 

« Entre la voiture cellulaire et le cabinet du juge d’instruction, il y a un bout de chemin à faire à pied en passant au milieu de la foule qui encombre le palais. Il y a donc gros à parier que je verrai quelqu’un des trois, le reste est facile.

 

En effet, le dimanche soir quand on lui avait apporté son souper, le major Avatar avait rendu les livres en disant :

 

– Monsieur le directeur serait vraiment bien bon de me procurer le second.

 

Le guichetier emporta le volume et revint peu après.

 

– Monsieur le directeur, répondit-il, vous prie d’attendre à demain, le second volume est à la bibliothèque. On rendra le premier volume et on fera demander le second.

 

Rocambole fit un signe de tête approbateur. C’était tout ce qu’il voulait. Ce qui ne l’avait pas empêché de passer une mauvaise nuit et de pleurer, lui, l’homme fort par excellence. Rocambole avait au fond du cœur une blessure inguérissable, une plaie mystérieuse que le grand air de la liberté serait impuissante à cicatriser. À huit heures, donc le lundi, le guichetier vint lui annoncer qu’on allait le conduire à l’instruction. Rocambole s’habilla. Il fit sa toilette avec un soin minutieux, une toilette du matin, la toilette d’un gentleman qui sort de bonne heure. Sur sa demande, on était allé à son petit hôtel, et on lui avait rapporté des vêtements. Par la même occasion, on avait saisi tous ses papiers. Rocambole monta dans la voiture cellulaire avec un garde municipal. Ce dernier n’était pas habitué à voir des prisonniers ayant aussi grand air que Rocambole. Il ne put se défendre de certaines marques de respect à son endroit. D’ailleurs, Rocambole avait su se donner une tournure véritablement militaire, et il persistait à se dire le major Avatar. Le trajet de Mazas au Palais de justice est assez long. Il n’est pas défendu aux prisonniers de causer avec les municipaux. Ceux-ci ne détestent pas un bout de conversation. Rocambole parla de la Crimée. Le municipal avait fait le siège de Sébastopol. Le faux major Avatar donna sur Sébastopol des détails d’une rigoureuse exactitude. Le municipal en fut frappé. Le major lui dit :

 

– Le gouvernement russe me persécute parce que j’ai des opinions libérales.

 

Le municipal lâcha quelques phrases sympathiques à la malheureuse Pologne. Ce municipal, dont la moustache était grisonnante, prenait du tabac. À chaque instant il ouvrait une tabatière en écorce avec un cordon de peau au couvercle. Rocambole lui demanda une prise. Le municipal fut flatté et offrit sa tabatière avec empressement. Quand on arriva dans la cour de la Sainte-Chapelle, le municipal aurait juré qu’il avait vu Rocambole sous les murs de Sébastopol.

 

– Vous n’attendrez pas longtemps aujourd’hui, dit-il en aidant Rocambole à descendre.

 

– On attend donc quelquefois ? demanda ce dernier avec une naïveté parfaite.

 

– Il y a des jours… Tenez, avant-hier, nous sommes restés, un petit jeune homme et moi, dans l’antichambre du juge d’instruction, plus de deux heures.

 

– Est-ce vous qui êtes de service tous les jours ?

 

– Non, mon commandant, dit le municipal ; un jour non, l’autre seulement.

 

– Ce qui fait que si je reviens après-demain, ce sera avec vous ?

 

– Oui, mon commandant.

 

Le municipal y tenait. Plus que jamais, il prenait Rocambole pour un véritable officier russe. Ce qui ne l’empêcha pas de lui mettre la ficelle. Comme ils traversaient la cour de la Sainte-Chapelle et se dirigeaient vers l’escalier du parquet, un petit jeune homme blond, mince, vêtu d’une blouse bleue et coiffé d’une casquette à visière de cuir, descendait le même escalier. Rocambole tressaillit et reconnut Vanda. Vanda fit un faux pas et roula trois ou quatre marches, de façon à venir se heurter à Rocambole.

 

– Imbécile ! murmura le faux major.

 

– Regarde donc où tu marches, morveux, dit le municipal.

 

Rocambole ajouta en russe :

 

– Histoire de Louis XIV, premier volume, bibliothèque de l’Arsenal.

 

Puis il continua son chemin et dit en riant :

 

– La langue maternelle vous revient toujours quand on est en colère.

 

Vanda avait disparu.

 

XIX

Le municipal avait eu raison. Le rôle de l’instruction n’était pas chargé ce jour-là, ou plutôt, il n’y avait que Rocambole à interroger. Si Timoléon avait dit vrai, si le major n’était autre que cet audacieux bandit appelé Rocambole, qui s’était évadé de Toulon avec un sang-froid et une habileté extraordinaires, un tel inculpé méritait bien de n’être pas interrogé à la hâte. Rocambole fut donc conduit sur-le-champ dans le cabinet du juge d’instruction. Il se trouva alors en présence d’un homme jeune encore, bien qu’un peu chauve, au regard clair, au front intelligent, sévère d’aspect sans dureté, et qui lui dit avec une courtoisie parfaite :

 

– Je vais vous interroger, monsieur.

 

Rocambole s’inclina. Il avait aperçu sur le bureau du juge d’instruction une liasse de papiers. Ces papiers étaient les siens. C’étaient pour la plupart des lettres venant de Russie, à l’adresse du major Avatar. Il y avait, en outre, les états de service de l’officier russe et un brevet de major signé Nicolas.

 

– Monsieur, lui dit le juge d’instruction, d’après les papiers saisis chez vous, d’après les documents recueillis, d’après le témoignage d’un homme des plus honorables, le marquis de B…, qui vous a présenté dans le monde parisien, vous êtes bien réellement le major Avatar.

 

Rocambole ne sourcilla pas. Aucun muscle de son visage ne tressaillit, aucun geste de joie ne lui échappa. Rocambole connaissait les juges d’instruction de longue main, et il savait fort bien qu’ils commencent par tendre un piège à l’homme qu’ils interrogent.

 

– Monsieur le juge d’instruction, répondit-il, rien n’est moins facile à prouver que la vérité ; et si vous étiez bien convaincu de mon identité, vous eussiez rendu déjà une ordonnance de non-lieu.

 

– En effet, dit le juge, si tout paraît démontrer que vous êtes le major Avatar, il s’élève pourtant une charge contre vous.

 

– Laquelle ?

 

– On vous accuse d’être le nommé Joseph Fipart, dit Rocambole.

 

– Est-ce tout ?

 

Et Rocambole ne se départit point de son calme. Le juge compulsa un dossier.

 

– Si cela était, vous auriez été condamné aux travaux forcés à perpétuité par les tribunaux espagnols, et jeté au bagne de Cadix, d’où vous vous seriez évadé.

 

– Après ? dit Rocambole avec calme.

 

– Revenu en France, vous auriez été condamné à vingt ans de travaux forcés…

 

– Par quelle cour ? demanda le faux major.

 

– Par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône.

 

– Monsieur, dit Rocambole, je m’étais promis d’abord de ne pas répondre ; mais j’ai réfléchi, et je m’expliquerai.

 

– Je vous écoute, dit le juge.

 

– Si j’ai été réellement condamné, si, comme vous paraissez le croire, je suis un forçat évadé, rien n’est plus facile que de me confronter avec les personnes qui forcément doivent m’avoir connu.

 

Le juge ne répondit pas, mais il sonna et un huissier entra. Le juge lui fit un signe. Rocambole baissait la tête. Une porte s’ouvrit dans le fond du cabinet ; Rocambole ne leva pas les yeux. Cependant un homme était entré. Cet homme avait les menottes. C’était Milon. Le juge regarda ce dernier. Évidemment, si les rapports de Timoléon étaient vrais, Milon, à qui on avait tenu secrète l’arrestation de Rocambole, Milon, qu’une étroite amitié unissait à celui-ci, ne pourrait se défendre d’une certaine émotion. Mais Milon ne sourcilla pas. Il regarda le major Avatar avec une curiosité naïve.

 

– Monsieur le major Avatar ? dit le juge.

 

Rocambole leva la tête et aperçut Milon. Il eut le même regard indifférent.

 

– Connaissez-vous cet homme ? demanda le juge.

 

– Non, dit Rocambole.

 

Le juge s’adressa à Milon.

 

– Et vous ? dit-il.

 

Milon, la brute bienfaisante, Milon l’honnête homme idiot, fut sublime alors :

 

– Pardonnez-moi, monsieur, dit-il, mais je n’ai pas de mémoire. J’ai tort de vous dire que je ne connais pas monsieur.

 

– Ah ! fit le juge qui laissa de plus belle peser son regard investigateur sur Rocambole, où l’avez-vous vu ?

 

– Au bagne de Toulon.

 

Le major Avatar n’eut pas même un tressaillement.

 

– C’était à la fin de la guerre de Crimée. On avait fait la paix. Un jour, des officiers russes vinrent visiter le Mourillon… j’y étais… et je me souviens très bien y avoir vu monsieur…

 

Rocambole, impassible, répondit :

 

– C’est fort possible. J’ai visité le bagne à cette époque.

 

– Retirez-vous, dit le juge à Milon.

 

Et il sonna de nouveau. L’huissier vint chercher Milon. Celui-ci sortit sans regarder Rocambole. Le juge eut beau faire, il lui fut impossible de surprendre entre ces deux hommes le moindre signe d’intelligence.

 

– Monsieur, dit-il à Rocambole, je vous avoue que ma conviction est ébranlée.

 

Rocambole eut un sourire.

 

– Je le regrette, monsieur, dit-il.

 

Ces mots arrachèrent au magistrat un geste de surprise.

 

– Monsieur, reprit Rocambole, on ne meurt pas au bagne ; je vois même qu’on s’en évade, témoin cet homme avec qui vous venez de me confronter. Si la justice française pouvait être convaincue que le major Avatar n’est qu’un misérable forçat du nom de Rocambole, elle rendrait un grand service au major Avatar.

 

– Je ne comprends pas, dit le juge.

 

Rocambole continua :

 

– Pour qu’un homme de ma qualité ait été arrêté comme un forçat évadé, il faut bien que ses ennemis soient puissants.

 

– Monsieur, dit sévèrement le magistrat, la justice n’est l’ennemie de personne.

 

– Veuillez me pardonner, reprit Rocambole. Je me suis mal exprimé. Je vais traduire plus nettement ma pensée. Je suis une victime de la politique absolutiste de la Russie. Ce que la Russie veut, ce n’est pas m’envoyer au bagne sous le nom de Rocambole : ce qu’elle veut, c’est que je me réclame de l’ambassade moscovite.

 

– Dans quel but ? demanda le juge.

 

– L’ambassade me fera alors ses conditions.

 

– Comment ?

 

– Elle me couvrira de sa protection, garantira mon identité, et, en échange, elle me donnera une mission à Pétersbourg.

 

– Après ? fit le juge.

 

– À Pétersbourg, je serai arrêté et envoyé en Sibérie. On peut revenir de Toulon et de Cayenne, on ne revient jamais de Sibérie.

 

Rocambole avait dit tout cela avec un calme parfait. Le juge d’instruction fronçait imperceptiblement les sourcils. Jamais il n’avait eu affaire à si forte partie.

 

– Monsieur, lui dit-il, j’avais compté pour reconnaître Rocambole sur son ancien compagnon de chaîne : l’épreuve a été presque décisive en faveur du major Avatar. Cependant, avant de rendre une ordonnance de non-lieu et la levée d’écrou, il faut que j’interroge votre femme. Entrez-là.

 

Il appela l’huissier, et celui-ci fit passer Rocambole dans une petite pièce sans autre issue que le cabinet même de l’instruction. Rocambole se dit :

 

– C’est un piège qu’on me tend. Vanda n’est pas arrêtée, puisque je viens de la rencontrer.

 

Et il se laissa enfermer de bonne grâce. Le juge sonna de nouveau et dit :

 

– Qu’on amène l’homme qui a été arrêté cette nuit à la Villette.

 

Cet homme fut introduit.

 

Il marchait comme un homme ivre, il était pâle comme un condamné qui va à l’échafaud. Deux grosses larmes roulaient sur ses joues. C’était Jean le Boucher. Un agent de Timoléon l’avait grisé la veille au soir, dans un cabaret de la Villette, puis il l’avait fait arrêter. Jean n’avait pas nié son identité. Le vin a ses franchises fatales.

 

– Vous vous nommez Jean ? dit le juge.

 

– Oui monsieur.

 

– Vous vous êtes évadé du bagne ?

 

– Oui monsieur.

 

– Vous y remplissiez les fonctions de bourreau ?

 

Jean se jeta à genoux.

 

– Monsieur, dit-il, par pitié… au nom du bon Dieu… faites-moi condamner à mort si vous voulez… mais ne me forcez pas à reprendre mes anciennes fonctions…

 

Jean eut un accès de désespoir et se tordit les mains en restant à genoux. Le juge fit un signe. Alors l’huissier ouvrit la porte de la petite chambre où Rocambole était comme en cellule, et l’en fit sortir. Jean aperçut Rocambole et jeta un cri.

 

– Le maître ! dit-il.

 

Puis il se traîna vers lui, ajoutant d’une voix entrecoupée de sanglots :

 

– N’est-ce pas maître ? vous qui pouvez tout, que vous me sauverez une fois encore ?

 

– Imbécile ! répondit Rocambole, tu viens de nous livrer !… Et il dit en souriant au juge :

 

– Monsieur, je ne nie plus, je suis bien réellement Rocambole !

 

XX

Les derniers mots de Rocambole avaient amené sur les lèvres du juge d’instruction un sourire de satisfaction. Jean le Boucher, ivre encore une minute auparavant, était tombé à genoux, complètement dégrisé. Il venait de trahir l’homme à qui il devait la liberté.

 

Aussi son désespoir fut immense. Mais le juge n’était pas d’humeur à entendre les lamentations. Il donna l’ordre qu’on l’emmenât. Puis, quand il fut seul avec Rocambole, il lui dit :

 

– Voulez-vous signer l’aveu que vous venez de me faire ? Un sourire vint aux lèvres de Rocambole.

 

– Monsieur, répondit-il, vous pensez bien, n’est-ce pas, que le témoignage de ce pauvre diable, tout en m’accablant, ne m’aurait cependant fait perdre la tête à ce point, si je n’avais de puissants motifs pour ne pas cacher plus longtemps mon identité.

 

– Quels sont ces motifs ? demanda froidement le juge.

 

– Monsieur, reprit Rocambole, je fais partie d’une vaste association. Tous ceux qui la composent m’obéissent. Je puis tenir la police en échec. Si je ne le fais pas, c’est que je veux vendre fort cher ma non-intervention.

 

– Je ne vous comprends pas, dit le juge d’un ton sec.

 

Rocambole continua, souriant toujours.

 

– À première vue, que suis-je à vos yeux ?

 

« Un criminel de la pire espèce, un forçat évadé que vous allez faire réintégrer au bagne, à moins qu’il n’ait commis de nouveaux crimes et qu’il ne soit nécessaire de le renvoyer devant une cour d’assises.

 

– Après ? dit le juge.

 

– En y regardant de plus près, poursuivit Rocambole, je suis autre chose que tout cela.

 

– Je vous écoute.

 

– Je suis un homme que le repentir a touché, qui voulait mourir au bagne et qui n’en est sorti que pour expier ses crimes.

 

– Singulière expiation ! fit le juge.

 

Rocambole leva sur lui ce regard qui possédait un don de fascination inouïe.

 

– Que voulez-vous, monsieur, dit-il, j’ai mis dans ma tête que vous m’écouteriez jusqu’au bout.

 

– Parlez, fit le juge.

 

– Cela se faisait autrefois, reprit Rocambole ; cela ne se fait plus aujourd’hui. M. de Sartine, lieutenant de police sous Louis XV, faisait venir un grand criminel et lui disait : Veux-tu servir la police ?

 

– Vous avez raison, interrompit dédaigneusement le juge d’instruction, cela ne se fait pas aujourd’hui. La police ne se compose que d’honnêtes gens.

 

– Attendez, monsieur, attendez…, poursuivit Rocambole. Si je venais vous dire : À l’exemple de Vidocq, immortalisé par Balzac sous le nom de Vautrin, je viens vous demander le poste de chef de la Sûreté, vous me ririez au nez, et vous auriez raison. Le chef de la Sûreté est, de nos jours, un magistrat respecté et dont une vie de probité rigoureuse a anobli les fonctions : mais ce n’est pas ce que je veux.

 

– Que voulez-vous donc ? demanda le juge d’instruction qui, depuis un moment, en regardant cet homme élégant et calme, se posait la question de savoir si c’était bien réellement Rocambole.

 

– Ce que je veux, le voici, répondit-il. Il y a à Paris deux jeunes filles persécutées dont on a assassiné la mère et volé la fortune. Je veux leur rendre la fortune volée et venger leur mère. Après, je rentrerai au bagne.

 

Le juge sourit.

 

– Monsieur, dit-il, vous pouvez me faire des révélations. La justice est assez puissante pour punir de grands coupables, rendre une fortune volée et prendre deux orphelins sous sa protection.

 

– Elle ne le pourrait pas dans cette circonstance, répliqua simplement Rocambole.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que l’une des deux jeunes filles aime le neveu de l’assassin. En faisant justice complète, elle ruinerait toutes les espérances de la jeune fille.

 

– Monsieur, dit le juge, personne en France n’a le droit de se substituer à l’action souveraine des pouvoirs établis.

 

Et il sonna. Le garde municipal entra.

 

– Emmenez cet homme, dit le juge.

 

– Un mot encore, monsieur ? demanda Rocambole.

 

– Voyons.

 

– Si je vous demandais huit jours de liberté, m’engageant à rentrer ensuite en prison et à subir mon sort de condamné, me refuseriez-vous ?

 

– Oui.

 

– Vous trouverez tout naturel alors que je refuse de signer mes déclarations ?

 

– Comme vous voudrez, répondit le magistrat.

 

Rocambole s’en alla.

 

– Maintenant, murmura-t-il, en regagnant, sous la conduite du garde municipal, la voiture cellulaire, j’ai mis ma conscience en repos. On a besoin de moi, je n’ai pas le temps de pourrir à Mazas, et encore moins de retourner au bagne… Tant pis ! je m’évaderai !

 

Le garde municipal persistait à appeler Rocambole « mon commandant ».

 

– Eh bien ! dit-il, est-ce fini ?

 

– Pas encore, répondit Rocambole.

 

– On ne veut donc pas vous lâcher ?

 

– On me lâchera mercredi, pour sûr.

 

– Ah ! fit le garde municipal, nous ferons encore un bout de chemin ensemble.

 

– Est-ce que vous serez de service ?

 

– Oui.

 

– Alors, tant mieux !

 

Et Rocambole prit un air dégagé et insouciant, ajoutant comme se parlant à lui-même :

 

– La Russie ne me pardonne pas mes idées libérales.

 

Le municipal opina d’un signe de tête et sortit sa tabatière.

 

– Donnez-moi une prise de tabac, lui dit Rocambole.

 

Le municipal tendit sa boîte et dit, pendant que Rocambole y plongeait les doigts :

 

– Ça n’a pas été long aujourd’hui ; mais mercredi ce sera une autre affaire.

 

– Pourquoi ?

 

– Le mercredi est un jour où l’instruction a un rôle très chargé.

 

– On attendra si besoin est, dit Rocambole.

 

La voiture cellulaire roulait pendant ce temps-là vers Mazas, et bientôt Rocambole fut réintégré dans sa cellule. Peu après, le guichetier arriva. Il apportait au prisonnier le second volume de l’histoire de Louis XIV.

 

– Ma foi ! monsieur, lui dit-il, il faut que vous ayez plu au directeur.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Je vas vous dire. Tandis que vous alliez à l’instruction, il m’a envoyé rapporter à la bibliothèque le livre que vous aviez lu. J’ai demandé le second volume, comme il m’avait recommandé.

 

– Eh bien ?

 

– On m’a dit, il est en lecture, vous l’aurez demain. Et on m’a montré un jeune homme blond qui le lisait.

 

À ces mots Rocambole tressaillit. Le guichetier continua :

 

– Je suis venu rendre réponse au directeur. Il m’a dit :

 

« – Il faut y retourner et attendre que ce livre soit disponible. Le major Avatar est un homme pour lequel je veux avoir des égards.

 

– Et vous y êtes retourné ? demanda Rocambole.

 

– Certainement. Le petit blond avait fini. On lui avait même donné le premier volume.

 

Rocambole se prit à sourire :

 

– Vous remercierez pour moi le directeur, dit-il.

 

Et il s’empara du volume. Quand le guichetier fut parti, Rocambole s’empressa d’ouvrir le volume. Le volume avait deux pages collées. Il les humecta avec ses lèvres, souffla dessus et les pages se séparèrent. En marge, on avait écrit au crayon dans une langue inconnue de tous, excepté peut-être de Vanda et de Rocambole. C’était la réponse à ce que Rocambole avait écrit. Il avait dit, lui :

 

« Retrouver Antoinette à tout prix. Aller à l’Arsenal demander le premier volume des Méditations de Lamartine et me tenir au courant. Je ferai demander ce volume. »

 

Vanda avait répondu – car Vanda n’était autre que le petit blond dont avait parlé le guichetier :

 

« Le hasard est pour nous. Je garde le second volume pour répondre. Peut-être va-t-on venir le chercher, Méditations inutiles. Antoinette sauvée. La Chivotte morte. Timoléon en fuite. Agénor parti chez son père, pas encore revenu. »

 

Rocambole, après avoir lu, se dit en respirant à son aise :

 

– J’ai le temps de préparer mon évasion.

 

Puis, le soir, il demanda à écrire au juge d’instruction, et voici ce qu’il écrivit :

 

« Monsieur,

 

« Je renonce à me substituer à l’action de la justice, et je consens à retourner au bagne ; mais vous ne refuserez pas d’entendre les révélations importantes que j’ai à vous faire.

 

« ROCAMBOLE. »

 

En écrivant cette lettre à huit heures du soir, Rocambole avait fait cette réflexion qu’elle arriverait trop tard au parquet pour qu’on le fît revenir à l’instruction avant le surlendemain.

 

Or, c’était le surlendemain qu’il avait choisi pour le jour de son évasion.

 

XXI

Rocambole avait calculé juste. On le laissa toute la journée du lendemain dans sa cellule sans qu’il eût de nouvelles du juge d’instruction. Pendant la nuit, cette tristesse mortelle qui l’avait gagné depuis son entrée en prison augmenta et le tint les yeux ouverts. À quoi songeait-il ? À son évasion ? Non. Rocambole avait arrêté son plan. Une seule chose pouvait le faire avorter, et depuis quelque temps le hasard le servait trop fidèlement pour qu’il eût cette crainte. Rocambole avait un autre souci, une autre douleur, pour dire le mot. Il se tourna et se retourna sur son lit sans pouvoir dormir. Un nom, que les murs de sa cellule convertis en échos n’auraient pu répéter, tant il le prononça à voix basse, erra souvent sur ses lèvres. Quand le jour vint – ce jour blafard et sinistre auquel sont éternellement condamnés les prisonniers –, Rocambole avait la fièvre : un rire dédaigneux et sarcastique agitait convulsivement ses lèvres et il posait une main fiévreuse sur son front sillonné de rides imperceptibles. Cet homme revenu au bien, ce bandit converti, eut même un rire féroce, à un certain moment, et, se parlant à lui-même :

 

– Je ne sais pas, murmura-t-il, si je n’étais pas plus heureux quand j’étais criminel. Après la justice des hommes, est-ce donc celle de Dieu qui commence pour moi ?

 

Et, nous le répétons, Rocambole accablé, Rocambole, en proie à une torture mystérieuse, ne se préoccupait guère de son évasion. À huit heures, on vint le chercher. Et ce qu’il avait prévu arrivait : le juge d’instruction, friand de révélations, se hâtait de le faire venir. La voiture cellulaire était dans la cour. Le bon garde municipal, l’homme à la tabatière, salua Rocambole, l’appelant « mon commandant » de plus belle. Pour tous les employés de Mazas, car l’instruction garde scrupuleusement ses secrets, Rocambole était le major Avatar, un homme qui avait trempé dans quelque conspiration politique. Le bon municipal se serait jeté dans le feu pour lui ; il aurait tout fait – sauf une chose pourtant, le laisser évader. Le soldat est incorruptible et Rocambole le savait si bien qu’il n’avait pas même eu la pensée de le sonder adroitement. Pendant le trajet, Rocambole parla de Sébastopol et du fameux général Totdleben. Le municipal, ravi, l’écoutait. On arriva. Un homme se promenait dans la cour de la Sainte-Chapelle, regardant tout d’un air étonné et curieux, au moment où Rocambole sortit de la voiture cellulaire. Cet homme avait une belle barbe blonde, un teint mat, de grands favoris et des yeux bleus. Son col raide et haut, sa cravate longue attachée par une épingle en diamants, son habit bleu, son gilet blanc, son pantalon gris clair, une lorgnette de course qu’il portait en bandoulière, enfin un guide Joanne sortant à demi de sa poche disaient suffisamment que c’était un de ces Anglais voyageurs qui promènent leur curiosité ennuyée d’un bout du monde à l’autre. Il s’extasiait sur les rosaces et les clochetons de la Sainte-Chapelle, et marchait à reculons, de telle façon qu’il vint se heurter au municipal. Celui-ci avait pris Rocambole par le bras et se dirigeait avec lui vers l’escalier du parquet.

 

– Aoh ! fit l’Anglais, exquiousez-moa.

 

Puis, avisant Rocambole, il laissa échapper un geste de surprise.

 

– Major Avatar ! dit-il.

 

– Moi-même, mylord.

 

– Vos ici !… Oh ! très cher ami !… fit l’Anglais.

 

Et sans prendre garde au municipal il se jeta dans les bras de Rocambole. Celui-ci avait reconnu son fidèle Noël, qui lui dit en feignant de l’embrasser :

 

– Je suis déjà venu hier.

 

– Va me chercher une voiture et attends-moi dans la cour de la préfecture de police, lui dit rapidement Rocambole.

 

Tout cela fut si rapide, si prompt, si imprévu, que le garde municipal n’eut pas le temps de s’interposer.

 

– Au revoir, mylord, dit Rocambole.

 

En même temps, il eut pour le municipal un regard suppliant. Ce regard voulait dire : « Au nom du ciel, faites que cet homme qui est un grand personnage et à l’estime duquel je tiens ne s’aperçoive pas que je suis prisonnier. »

 

Le municipal comprit.

 

– Au revoir ! dit Rocambole.

 

Et il salua l’Anglais qui ne paraissait pas l’avoir vu sortir de la voiture cellulaire.

 

 

Il est une heure pour le prévenu où la justice humaine semble se départir un moment de sa rigoureuse surveillance. C’est l’heure où il va à l’instruction. Entre les murs épais de la prison et les barreaux de fer de la voiture cellulaire et le cabinet du juge d’instruction, il y a tout un petit voyage à faire dans les corridors sombres du Palais de justice, sous l’unique surveillance d’un gardien municipal. Les évasions au Palais de justice sont rares, mais elles ne sont pas sans exemple. Il y a eu des condamnés d’une force herculéenne qui ont brisé leurs menottes, il en est qui ont donné un coup de couteau au soldat qui les conduisait. Mais le prévenu qui ne connaît pas ce labyrinthe qu’on appelle le Palais de justice essaierait en vain de se sauver. Au bout de cent pas, il serait repris. Le cabinet du juge d’instruction n’a rien qui rappelle les vieilles coutumes judiciaires et les sombres décors d’autrefois. C’est une pièce meublée avec un goût sévère, ressemblant à tous les cabinets du monde. Le juge est assis à une table ; le greffier à une autre. Avant le cabinet se trouve une antichambre dans laquelle le prévenu attend son tour, sous la garde du municipal. Quelquefois il y a dix personnes dans cette pièce. Dix personnes qui, à tour de rôle, seront interrogées. Quand Rocambole arriva, il vit deux hommes en blouse et une femme gardés par deux municipaux.

 

– Nous en avons pour une heure, lui dit celui qui le conduisait.

 

Et il tira sa tabatière. Rocambole allongea la main qui lui restait libre, car l’autre était entravée par la ficelle, et le municipal lui offrit une prise avec empressement. Rocambole l’aspira lentement et se prit à rêver. Un homme sortit du cabinet du juge d’instruction et l’un des municipaux se leva et lui remit les menottes.

 

– À vous autres, dit-il, en désignant les deux hommes et la femme, sans doute inculpés dans la même affaire.

 

Le municipal qui avait amené les deux hommes et la femme à l’instruction les fit entrer, referma la porte et vint se rasseoir auprès de celui qui était chargé de Rocambole. Mais son visage se rasséréna, lorsque le premier eut dit à l’autre :

 

– Ils en ont au moins pour une heure. Donne-moi une prise, camarade. Le municipal tendit sa tabatière. Puis il l’offrit à Rocambole. Mais Rocambole refusa. Rocambole rêvait. Il s’écoula une demi-heure. Le municipal tenait toujours par un bout la ficelle qui serrait la main gauche de Rocambole. L’autre municipal, qui avait aspiré une longue prise, dit tout à coup :

 

– C’est drôle ! mais j’ai envie de dormir.

 

– Es-tu de garde cette nuit ?

 

– Oui.

 

– Alors ça se comprend… mais si tu veux fermer les yeux un brin, j’ai les deux miens bien ouverts.

 

Et il prit une nouvelle prise. Le premier municipal ne se fit pas renouveler l’invitation, il s’adossa contre le mur, croisa ses jambes et ferma les yeux. Cinq minutes après, il dormait. Rocambole continuait à se montrer préoccupé. Cependant, de temps à autre, il regardait à la dérobée son gardien. Celui-ci luttait contre le sommeil, mais ses yeux clignotaient. Rocambole sentit que la ficelle se détendait, le municipal avait laissé retomber son bras. Enfin, il ferma les yeux à son tour. Rocambole attendit quelques minutes encore. Puis il tira doucement sur la ficelle, et la main du municipal s’ouvrit et la laissa échapper. Rocambole était libre ! Alors il se leva sans bruit, boutonna militairement sa redingote, tira de sa poche de côté une rosette multicolore qu’il mit effrontément à sa boutonnière, et se dirigea vers la porte d’un pas égal et mesuré. Les municipaux dormaient. Il ouvrit la porte et sortit. Le couloir était plein de monde : il y avait des municipaux, des prévenus, des avocats, des juges ; tout cela allant et venant. Rocambole avisa un municipal et alla vers lui.

 

– Pourriez-vous m’indiquer la première chambre de la cour ?

 

– Suivez le corridor, répondit le soldat, qui prit Rocambole pour un officier. Vous monterez un étage, puis vous descendrez…

 

– Ah ! bon, j’y suis, répondit Rocambole.

 

Et il s’éloigna sans affectation. Les uns le prirent pour un témoin, les autres pour un plaideur, d’autres pour un simple curieux. Il connaissait à fond son Palais de justice, et passant du nouveau bâtiment dans l’ancien, il gagna la salle des Pas-Perdus, monta au-dessus de la cour d’assises, trouva un petit escalier, redescendit et se trouva au bout de dix minutes au seuil d’une porte qui donnait sur la cour de la préfecture de police. Un fiacre l’attendait à cette porte. Dans ce fiacre était le faux Anglais, c’est-à-dire Noël.

 

– Mais comment avez-vous fait ? demanda-t-il stupéfait.

 

– J’ai endormi les municipaux.

 

– Avec quoi ?

 

– Avec une pilule brune, réduite en poussière, que j’ai laissé tomber dans la tabatière de l’un d’eux.

 

« Mais je te conterai cela plus tard. En attendant, allons déjeuner. Je meurs de faim.

 

Le faux Anglais cria au cocher :

 

– Chez Maire ! boulevard Saint-Denis, au coin de celui de Strasbourg.

 

XXII

Il est un restaurant, à Paris, cher aux comédiens, aux gens de lettres, aux artistes en général. Ne vous fiez pas à l’enseigne. C’est celle d’un marchand de vins. Mais si vous voulez boire des crus authentiques et de grands vins de Bourgogne et de Bordeaux, allez-y. Cela s’appelle le restaurant Maire, successeur Chalais[17]. La police a l’œil sur les restaurants à la mode. Elle surveille les cafés élégants où le grec et le filou coudoient l’homme irréprochable de mœurs et de tenue. Elle ne songera jamais à aller chez Maire. Maire est la maison hospitalière où vient le comédien.

 

Ouvrez les livres de recensement pénitentiaire, ils vous répondront : On n’a jamais vu un comédien au bagne ! Il résulte de ceci que cette profession jadis excommuniée est la plus honnête de toutes. Nous avions besoin de dire tout cela, pour expliquer pourquoi Noël dit Cocorico avait crié au cocher :

 

– Chez Maire, boulevard Saint-Denis !

 

Chalais, le successeur de Maire, a une clientèle ; mais il ne refuse jamais une table au client de hasard qui vient chez lui. Le faux Anglais avait un air respectable. Rocambole paraissait un parfait gentleman. Pourquoi leur eût-on refusé à déjeuner ? Ils s’installèrent dans un petit cabinet au fond de l’établissement. La fenêtre de ce cabinet donnait sur le boulevard de Strasbourg.

 

– Ici, dit Rocambole, nous serons tranquilles. J’ai l’air d’un grand premier rôle de province et toi du régisseur de Covent Garden qui vient à Paris engager une prima dona. Causons…

 

– Maître, dit Noël, avant de vous rien dire, je veux savoir…

 

– Quoi donc ?

 

– Comment vous êtes sorti.

 

– Mais c’est bien simple, répondit Rocambole.

 

– Simple ?

 

– Je te l’ai dit ; j’ai endormi les deux gendarmes, je me trompe, les municipaux…

 

– Comment cela ?

 

– Je te l’ai dit encore : en glissant dans la tabatière de l’un d’eux une petite poudre qui est un narcotique des plus puissants.

 

– Ah !

 

– Et qui endort en quelques minutes. Après, la chose était toute simple. On a eu des égards pour moi ; on m’a laissé ma garde-robe à Mazas. Comme tu le vois, ma mise est irréprochable. Je suis un parfait gentleman. Les municipaux endormis, j’ai quitté l’antichambre du juge d’instruction comme si de rien n’était, et me voilà ! À présent, dis-moi où nous en sommes.

 

– Antoinette est retrouvée.

 

– Bon !

 

– Mais il y a trois jours que nous n’avons vu M. Agénor.

 

– Ah !

 

Et Rocambole baissa tout à coup la voix.

 

– Et… Madeleine ? dit-il.

 

Noël n’était pas très clairvoyant. Cependant il lui sembla que Rocambole pâlissait légèrement en prononçant ce nom. Noël reprit :

 

– En revanche, M. Yvan Potenieff est ici.

 

Rocambole fronça le sourcil.

 

– Il est venu à Paris pour retrouver Mlle Madeleine, mais il n’a pas eu de chance.

 

– Que s’est-il passé ?

 

– Figurez-vous, maître, continua Noël, que le jour de votre arrestation Madame m’a confié la demoiselle pour la conduire chez ma mère. Pendant ce temps-là, elle courait à Auteuil pour avoir des nouvelles. La demoiselle et moi nous descendions les Champs-Élysées, lorsque tout à coup je la vois pâlir, et elle manque de se trouver mal. Notre voiture en avait croisé une autre dans laquelle se trouvait M. Yvan Potenieff.

 

– Après ? dit Rocambole.

 

– Moi, continua Noël, j’ai cru un moment que la demoiselle s’était trompée. Mais non… c’était bien M. Yvan Potenieff, paraît-il.

 

– Comment le sais-tu ?

 

– Madame, ayant délivré mam’zelle Antoinette, s’est occupée de M. Yvan.

 

– Ah ! et qu’a-t-elle fait ?

 

– Elle sait tout ou à peu près.

 

– Voyons ?

 

– Il faut vous dire d’abord que M. Yvan devait épouser sa cousine, Mlle la comtesse Vasilika Wasserenoff.

 

– Je sais cela.

 

– Mais ce que vous ne savez pas, c’est que la comtesse a donné à M. Yvan un valet de chambre.

 

– Bon !

 

– Que ce valet de chambre et M. de Morlux…

 

– Comment, M. de Morlux !

 

– Oui… Il n’est pas mort…

 

Rocambole fit un soubresaut sur son siège :

 

– En es-tu bien sûr ? dit-il.

 

– Il est de retour à Paris depuis le jour de votre arrestation. Je l’ai vu.

 

– Tout est à recommencer ! murmura Rocambole avec accablement. Puis il murmura, comme se parlant à lui-même :

 

– Et cependant je suis las… et je voudrais retourner au bagne. Là, c’est le repos… et l’oubli.

 

Noël n’entendit pas ces paroles et continua :

 

– Je vous disais donc que le valet de chambre de la comtesse et M. de Morlux avaient amené M. Yvan Potenieff à Paris.

 

– Après.

 

– Et qu’ils l’y avaient fait passer pour fou. Comment ? Madame ne le sait pas encore. Tout ce que je puis vous dire, c’est que M. Yvan Potenieff est chez le médecin aliéniste M. Lambert, à Auteuil, et qu’on lui administre une quantité prodigieuse de douches.

 

– Et la comtesse Vasilika ?

 

– La comtesse est à Paris.

 

– Sais-tu où ?

 

– Elle est descendue dans une maison que vous connaissez bien, maître.

 

Rocambole tressaillit.

 

– Chez qui donc ? demanda-t-il.

 

– Chez la comtesse Artoff, rue de la Pépinière.

 

– Baccarat ! murmura Rocambole.

 

– Oui, maître, dit Noël, qui ne put réprimer un léger frisson en prononçant le nom de l’implacable ennemie de Rocambole.

 

Celui-ci était tombé dans une sorte de stupeur pleine de rêverie. Il garda longtemps le silence, oubliant de manger. Enfin, il se leva.

 

– Va me chercher une voiture, dit-il.

 

Noël paya la carte et sortit.

 

– Baccarat ! murmurait Rocambole avec un accent étrange, vais-je donc la retrouver sur mon chemin ?

 

Le fiacre était à la porte. Rocambole y monta. Puis il baissa les stores rouges.

 

– Où allons-nous, maître ? demanda Noël.

 

– Nous allons à cette mansarde que tu m’as louée, et de la fenêtre de laquelle on voit jouer dans le jardin de l’hôtel d’Asmolles l’enfant de cet ange que j’ai si longtemps appelé ma sœur, murmura Rocambole.

 

– Maître, dit Noël, vous êtes triste à la mort.

 

– C’est vrai…

 

– Vous avez donc peur d’être repris ?

 

– Non, dit Rocambole.

 

Puis il parut sortir de sa torpeur.

 

– As-tu ton nécessaire ? dit-il.

 

– Toujours, répondit Noël.

 

Et il tira de sa poche un petit étui de fer-blanc, ce meuble indispensable de tout forçat qui rêve une évasion. Il y avait dedans une paire de moustaches blondes et une perruque de même couleur, une lime, un rasoir et des ciseaux. Rocambole prit le rasoir et fit le sacrifice de ses moustaches brunes. Noël lui coupa les cheveux ras. La perruque blonde et les moustaches blondes remplacèrent les moustaches et les cheveux bruns.

 

– Maintenant, dit le maître, changeons de costume.

 

Noël se déshabilla en un clin d’œil. Les stores baissés permettaient de convertir ainsi le fiacre en cabinet de toilette. En un clin d’œil aussi, Rocambole eut revêtu le pantalon gris et l’habit bleu à boutons de métal. Noël s’écria :

 

– Maintenant, vous avez l’air plus anglais que moi.

 

Durant cette métamorphose, le fiacre avait fait du chemin, et il était arrivé rue de Surène. Puis il s’était arrêté à la porte d’une grande maison à locataires, dont les derrières donnaient sur les jardins d’un hôtel de la rue de la Ville-l’Évêque. Cet hôtel appartenait à M. le vicomte Fabien d’Asmolles, le mari de Mlle Blanche de Chamery.

 

Rocambole descendit de voiture et dit à Noël :

 

– Va-t’en !

 

– Maître, dit Noël, quand vous reverrai-je ?

 

– Je ne sais pas…

 

– Mais…

 

– Tu lui diras que je suis libre.

 

– Et vous… ne la verrez-vous pas ?

 

– Je ne sais pas, répéta Rocambole.

 

Et il entra dans la maison, en murmurant ce nom qui trouvait un écho sinistre dans ses souvenirs :

 

BACCARAT !

 

 

 

 

 

 


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Août 2009

 

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[1] Le premier-Paris, dit encore « filet de bœuf », est le principal article de fond d’un journal.

[2] Ce revirement de Marton et son dévouement sont inspirés du personnage de la Louve dans Les Mystères de Paris.

[3] Dans La Vérité sur Rocambole, Ponson raconte comment il a visité Saint-Lazare en se faisant passer pendant une journée pour le fils de Millaud (le directeur du Petit Journal où est publiée Là Résurrection de Rocambole).

[4] Célèbre café-restaurant, boulevard des Italiens.

[5] Le petit bleu, vin de médiocre qualité, fait penser au vin de Surène : le misti renvoie au mistigri, l’un des jeux de cartes préférés de Ponson.

[6] Aujourd’hui rue du Mont-Dore.

[7] Le praticien, vulgairement appelé recors, est l’homme de justice par hasard, il est là pour assurer l’exécution des jugements ; c’est, pour les affaires civiles, un bourreau d’occasion. (Balzac, Cous. Pons, 1847, p. 173) (Note du correcteur – ELG.)

[8] On sait que, depuis l’époque où se passa l’action de ce récit, le servage a été aboli en Russie. (NdA.)

[9] L’obrok est une redevance en argent que le paysan paie à son seigneur, lorsque ce dernier lui accorde la permission de quitter son village pour s’occuper d’une industrie quelconque. (NdA.)

[10] La coloda est une espèce de cangue chinoise dont l’usage remonte au temps de l’invasion des Tartares-Mogols en Russie.

La coloda remplace la chaîne que l’on rive aux pieds des malfaiteurs pour leur ôter la possibilité de s’évader tout en leur laissant la faculté de marcher. Ce sont deux pièces de bois très épaisses et échancrées, qui, lorsqu’elles sont solidement réunies par de fortes chevilles, forment deux trous au milieu desquels se trouve enchâssé le bas des jambes du prisonnier.

Quand les condamnés n’inspirent aucune crainte à leurs conducteurs, on leur met une coloda à une seule jambe : cela leur allège le poids de ce lourd morceau de bois qui, bien que leurs jambes soient entourées de chiffons, finit toujours par mettre la chair à vif pendant un si long voyage. L’usage de la coloda est moins dispendieux que celui des chaînes ; avec une hache, on a vite fabriqué une coloda, tandis que le gouvernement serait entraîné dans de fortes dépenses s’il fallait fournir des chaînes à tous les condamnés à la déportation en Sibérie, d’autant plus que ces chaînes ne rentreraient jamais dans les magasins. (Lestrelin, Les Paysans russes.) [NdA.] A paru chez Dentu en 1861.

[11] C’était de l’opium dans les pages précédentes !

[12] Pièce d’Alexandre Dumas.

[13] Mais il a parlé en français au comte Potenieff la première fois qu’il l’a rencontré.

[14] Sic. En fait un twin-set.

[15] Première « prison modèle » avec cellules, inaugurée en 1850.

[16] Authentique : entre autres Vallès et Victor Noir.

[17] 14, rue Saint-Denis. Cet établissement, ouvert en 1860, était effectivement réputé pour sa cave de bourgognes.