Pierre Alexis Ponson du Terrail

 

 

 

LES CHEVALIERS DU CLAIR DE LUNE

 

 

 

La Patrie – 17 avril au 7 octobre 1860 – 58 épisodes

J. Rouff  – Volume II – 1884

(cf mémento bibliographique)

 

 

 

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Table des matières

 

LE MANUSCRIT DU DOMINO.. 5

I. 6

II. 21

III. 36

IV.. 52

V.. 63

VI. 78

VII. 92

VIII. 107

IX.. 122

X.. 135

XI. 142

XII. 156

XIII. 169

XIV.. 184

XV.. 198

XVI. 213

XVII. 227

XVIII. 240

XIX.. 244

XX.. 253

XXI. 266

XXII. 267

XXIII. 273

XXIV.. 275

XXV.. 294

XXVI. 308

XXVII. 322

XXVIII. 328

XXIX.. 336

XXX.. 349

XXXI. 353

LA DERNIÈRE INCARNATION DE ROCAMBOLE.. 357

I. 358

II. 368

III. 379

IV.. 388

V.. 407

VI. 422

VII. 435

VIII. 448

IX.. 461

X.. 474

XI. 485

XII. 500

XIII. 513

XIV.. 525

XV.. 538

XVI. 550

XVII. 564

XVIII. 578

XIX.. 592

XX.. 606

XXI. 619

XXII. 633

XXIII. 647

XXIV.. 664

XXV.. 684

XXVI. 696

XXVII. 709

XXVIII. 721

XXIX.. 735

XXX.. 747

XXXI. 760

XXXII. 772

XXXIII. 785

À propos de cette édition électronique. 792

 

LE MANUSCRIT DU DOMINO

I

Minuit venait de sonner à toutes les horloges du boulevard des Italiens.

 

C’était en janvier 1853, un samedi, jour de bal à l’Opéra. Il faisait un froid sec, le ciel était pur, la lune brillait de tout son éclat.

 

Le boulevard était peuplé comme en plein soleil, les équipages se croisaient au grand trot, les piétons encombraient les trottoirs, les dominos et les masques de toute espèce circulaient joyeusement à travers la foule.

 

C’était l’heure où l’Opéra, couronné d’une guirlande de feu, ouvrait ses portes, l’heure où l’orchestre aux cent voix de Musard faisait entendre son premier coup d’archet.

 

Assis devant le café Riche, au coin de la rue Le Peletier, deux jeunes gens causaient, chaudement enveloppés dans leur vitchoura doublé de martre zibeline, à deux pas de leur poney-chaise, dont le magnifique trotteur irlandais était maintenu à grand-peine par un groom haut de trois pieds et demi, vêtu d’un pardessus bleu de ciel à large collet de renard, et chaussé de petites bottes plissées à revers blancs.

 

– Mon cher Gontran, disait l’un des jeunes gens, tu as une singulière fantaisie de vouloir m’entraîner au bal de l’Opéra, un véritable mauvais lieu où on ne va plus depuis quinze ans au moins, et où on ne rencontre que des femmes qui ne sont plus du monde, ou qui n’en ont jamais été.

 

– Mon cher Arthur, répondit l’autre, as-tu lu beaucoup de romans ?

 

– Pas mal.

 

– Tous les romans commencent au bal de l’Opéra : ceux qu’on écrit et qu’on invente, d’abord ; ceux qui se déroulent à travers la vie réelle, ensuite.

 

– La théorie est singulière !

 

– Elle est vraie.

 

– Est-ce que tu comptes nouer le premier chapitre d’une histoire de ce genre, ce soir ?

 

– Peut-être.

 

– Tu as un rendez-vous ?

 

– Oui.

 

– Avec qui ?

 

– Je ne sais pas. Lis plutôt.

 

Celui à qui son ami donnait le nom de Gontran tira de sa poche un petit portefeuille en maroquin couleur jonquille, et, de ce portefeuille, une lettre assez volumineuse et sans signature qu’il tendit à son ami le vicomte Arthur de Chenevières.

 

Celui-ci la déplia lentement, se fit apporter une bougie, et, avant de lire, il fit cette réflexion :

 

– L’écriture a son esprit ni plus ni moins que les hommes. Telle ronde ferme et pleine dénote le caractère d’un homme froid, calme, résolu. Une cursive allongée, un peu tremblante, trahit généralement une main de femme légèrement émue. La femme qui écrit à sa modiste ou à son homme d’affaires a une écriture toute différente si elle donne un premier rendez-vous à l’homme qu’elle aime…

 

– Ceci est vrai, mon ami.

 

– Or, poursuivit Arthur de Chenevières, la main qui a tracé cette lettre est évidemment une main de femme.

 

– Parbleu !

 

– Mais elle ne tremblait pas.

 

– En effet.

 

– Donc, tu n’es pas aimé.

 

Le baron Gontran de Neubourg se prit à sourire.

 

– Lis, dit-il, et tu verras qu’il n’est nullement question d’amour entre mon correspondant anonyme et moi.

 

Arthur lut à mi-voix :

 

« Un soir du mois de décembre de l’année dernière, c’est-à-dire il y a six semaines environ, le baron Gontran de Neubourg rencontra sur le boulevard, en face du café Anglais, trois de ses amis qui fumaient leur cigare au clair de lune, en sortant de leur club, où ils avaient joué gros jeu.

 

« Ces trois amis étaient M. le vicomte Arthur de Chenevières, lord Blakstone et le marquis Albert de Verne. »

 

– Bon ! s’interrompit Arthur, ceci est assez bizarre, et ce début m’a tout l’air d’un premier chapitre de feuilleton.

 

– Continue, dit le baron.

 

M. de Chenevières poursuivit :

 

« Le baron Gontran de Neubourg s’en allait seul et rêveur, et si ses amis ne l’eussent abordé, nul doute qu’il eût passé sans les voir.

 

« – Où vas-tu, baron ? dit le vicomte.

 

« – Nulle part.

 

« – Mais encore ?

 

« – Je me promène.

 

« – Sans but ?

 

« – Je rêve… c’est beaucoup. Bonsoir, messieurs ; d’où venez-vous ?

 

« – Du club.

 

« – Où allez-vous ?

 

« – Nous nous promenons. Seulement, au lieu de rêver, nous causons.

 

« – De quoi causez-vous ?

 

« – Lord Blakstone prétend qu’il a le spleen.

 

« – Lord Blakstone a raison : il est Anglais, le ciel est clair. Un Anglais sans brouillard est un corps sans âme.

 

« – De Verne, poursuivit le vicomte, s’ennuie. Il se contente de traduire le mot.

 

« – Et toi ? demanda le baron.

 

« – Je fais comme de Verne.

 

« – Messieurs, dit alors le baron, le plus vieux d’entre nous a trente ans, c’est moi ; le plus jeune vingt-quatre, c’est Arthur ; le plus pauvre a cent mille livres de rente, c’est moi ; le plus riche cent cinquante mille livres sterling de revenus, c’est lord Blakstone.

 

« – Exact ! fit l’Anglais avec flegme.

 

« – Or, reprit le baron, nous avons la même existence, et l’on peut établir ainsi la mesure de chacune de nos journées :

 

« Nous nous levons à onze heures, nous déjeunons à midi. À deux heures on nous voit au Bois, moi et toi à cheval, lord Blakstone dans son poney-chaise, de Verne dans son phaéton. À cinq heures nous jouons au whist ; de neuf à onze heures du soir, on nous rencontre à l’Opéra ; de onze heures à minuit dans deux ou trois salons du faubourg Saint-Germain ou de la rue d’Anjou-Saint-Honoré, et nous allons finir notre nuit au club, pour recommencer le lendemain.

 

« – Et les jours suivants, dit le marquis de Verne, qui s’était tu jusqu’alors.

 

« – Or, reprit Gontran, de Verne est le fils de ce brillant général de cavalerie qui s’immortalisa pendant la retraite de Russie ; toi, vicomte, tu comptes des aïeux aux croisades, et lord Blakstone est le descendant d’un chef de clan écossais qui tint Robert Bruce et toute son armée en échec dans son vieux manoir des monts Cheviot, avec une garnison de bergers et de laboureurs.

 

« – Et toi, ajouta le vicomte, toi, mon cher Neubourg, tu es de race palatine, et ton bisaïeul s’est établi en France à la suite de la fameuse guerre de Trente ans. Un de tes ancêtres est entré seul, le heaume en tête et l’épée au poing, dans la ville de Mayence, où il a cloué son gant sur la porte du prince Frédéric de Prusse.

 

« – C’est vrai, dit simplement le baron. »

 

Le vicomte de Chenevières interrompit sa lecture une seconde fois et dit au baron Gontran de Neubourg :

 

– Ton correspondant anonyme est une femme de tes amies, mon cher, et tu lui auras donné tous ces détails qui sont, du reste, d’une rigoureuse exactitude.

 

– Je n’ai parlé à qui que ce soit de notre conversation, et je te jure, répondit M. de Neubourg, que l’écriture de cette lettre m’est complètement inconnue.

 

– Poursuis donc.

 

Le vicomte reprit :

 

« Les quatre jeunes gens se regardèrent silencieusement pendant quelques minutes.

 

« – Messieurs, dit enfin le baron Gontran de Neubourg, savez-vous que je me trouve fort mal à l’aise en mes habits étriqués, qui ressemblent si peu à la cuirasse de nos ancêtres, que j’étouffe en ce siècle d’argent et d’égoïsme où nous vivons, et que je regrette sincèrement la Table-Ronde et ses douze chevaliers ?

 

« – Moi aussi, dit le marquis de Verne.

 

« – Je pense comme vous, ajouta le vicomte de Chenevières.

 

« – Et moi, dit lord Blakstone, je crois à de certains moments que je suis mon propre ancêtre, et que c’est moi qui ai défendu le manoir de Galwy contre Robert Bruce.

 

« – Hélas ! messieurs, continua le baron, que vous dirai-je ! le temps des chevaliers errants est passé. Si les paladins du Moyen Âge, les Renaud, les Olivier, les Roland revenaient en ce monde, ils verraient que la police correctionnelle s’est chargée de punir les méchants, et que les avocats ont la prétention de défendre la veuve et l’orphelin.

 

« Qu’en faut-il conclure ?

 

« Une simple chose : c’est que des gens comme nous, jeunes, riches, braves, de bonne race, qui, en un siècle moins ingrat, eussent fort bien utilisé leur intelligence, leur fortune, leur noblesse et leur bravoure, sont condamnés à perpétuité au whist à un louis la fiche, et à la promenade à cheval au Bois.

 

« Et cependant, messieurs…

 

« Ici le baron de Neubourg s’arrêta et parut réfléchir profondément.

 

« Puis, regardant le vicomte :

 

« – As-tu lu l’Histoire des treize ?

 

« – Parbleu !

 

« – Les treize, poursuivit le baron, sortirent armés de pied en cap du cerveau de M. de Balzac, et ils se répandirent à travers le monde, unis par un serment qui se résumait en un mot : S’entraider. Après Balzac on a imaginé, plus ou moins ingénieusement, une foule d’associations. Mais tous ces gens-là étaient des bandits, ils volaient, ils tuaient, ils assassinaient…

 

« – Où diable veut-il en venir ? demanda lord Galwy.

 

« – Eh bien ! messieurs, reprit Gontran de Neubourg, il me vient une fort belle idée.

 

« – Voyons !

 

« – Nous sommes quatre, quatre amis, quatre hommes d’honneur, dont le seul crime est de s’ennuyer profondément ; je vous propose de fonder à nous quatre l’association des nouveaux chevaliers de la Table Ronde. Nous serons, en plein dix-neuvième siècle, de mystérieux redresseurs de torts, de pieux chevaliers de l’infortune, d’implacables ennemis de l’injustice. Cherchons une victime intéressante, un de ces êtres, homme ou femme, dépossédés, dépouillés, foulés aux pieds, et relevons-le.

 

« – Baron, dit lord Blakstone avec son flegme habituel, je suis de votre avis, et vous me voyez tout prêt à entrer dans votre association. Mais…

 

« Le mais de lord Blakstone était gros d’objections.

 

« – Voyons ? fit M. de Neubourg.

 

« – Mais le jour seulement où vous aurez trouvé de la besogne à cette association…

 

« – Je chercherai, et, comme dit l’Écriture, je trouverai !

 

« Le jour naissait. Les quatre jeunes gens, qui s’étaient longtemps arrêtés à la même place et n’avaient point pris garde à un homme couché de tout son long sur un banc, échangèrent une poignée de main et se séparèrent.

 

« Maintenant, si M. de Neubourg veut savoir pourquoi on lui rappelle ces détails, qu’il aille ce soir samedi au bal de l’Opéra. Peut-être y trouvera-t-il l’être victime qu’il cherche.

 

« Dans ce cas, il écrira à ses trois amis, le marquis de Verne, lord Blakstone et le vicomte de Chenevières. »

 

La lettre s’arrêtait là, et n’avait pas de signature.

 

– Tu as raison, dit le vicomte en riant, voilà le premier chapitre d’un roman.

 

– En effet…

 

– As-tu écrit à de Verne ?

 

– Sans doute.

 

– Et tu lui as donné rendez-vous ?

 

– Au foyer, à une heure du matin, ainsi qu’à lord Blakstone.

 

– Parfait.

 

– Eh bien ! allons, en ce cas.

 

– Soit, allons !

 

M. de Neubourg renvoya son poney-chaise et prit le bras du vicomte.

 

Comme les deux jeunes gens avaient dîné ensemble, le baron avait dit simplement au vicomte Arthur de Chenevières :

 

– Ne dispose point de ta soirée, j’ai besoin de toi.

 

La salle de l’Opéra avait été envahie depuis une demi-heure environ par cette cohorte bariolée, hurlante, en délire, qui fait trembler sa voûte et frémir son vaste plancher à chaque bal du samedi.

 

M. de Neubourg et le vicomte se glissèrent à travers la foule, se donnant le bras pour ne point se perdre, et ils gagnèrent ainsi le foyer.

 

– Ah çà, dit le vicomte, il me semble que ton correspondant anonyme ne t’indique aucun endroit de rendez-vous ?

 

– C’est vrai.

 

– Et ne te donne aucun moyen de le reconnaître ?

 

– C’est vrai encore.

 

– Mais, ajouta M. de Chenevières, il te connaît, du moins il t’a vu, et vraisemblablement il t’abordera.

 

Comme le vicomte de Chenevières émettait cet avis, le baron se sentit frapper légèrement sur l’épaule.

 

M. de Neubourg allait se retourner, mais une voix de femme lui dit à l’oreille :

 

– Quittez votre ami, et allez attendre au foyer, sous l’horloge.

 

On avait parlé si bas à l’oreille de M. de Neubourg que le vicomte de Chenevières n’avait rien entendu.

 

– Écoute, vicomte, dit le baron, il pourrait se faire que l’on hésitât à m’aborder si nous ne nous quittions.

 

– Veux-tu que je te laisse ?

 

– Oui.

 

– Où nous retrouverons-nous ?

 

– Dans la salle, près de l’orchestre.

 

– C’est bien, à tantôt.

 

Quand le vicomte eut quitté le foyer, le baron Gontran de Neubourg se dirigea vers l’endroit qu’on venait de lui indiquer, non sans murmurer toutefois :

 

– Il est une chose assez bizarre, c’est que tous les rendez-vous qui se donnent à l’Opéra sont indiqués sous l’horloge.

 

Et le baron de Neubourg, arrivé en cet endroit du foyer, s’assit et attendit.

 

Il y était depuis cinq minutes environ, lorsqu’un domino s’approcha de lui et lui dit :

 

– Baron, voulez-vous m’offrir votre bras ?

 

M. de Neubourg reconnut la voix qu’il avait entendue tout à l’heure. Il se leva avec empressement et offrit son bras.

 

– Sortons de cette foule, dit le domino, et tâchons de trouver un lieu où nous puissions causer.

 

– Venez, madame, dit le baron.

 

M. de Neubourg conduisit l’inconnue à l’extrémité du foyer, où la foule était moins compacte. Là, elle s’assit et lui dit :

 

– Vous allez réunir vos amis cette nuit même.

 

– En quel lieu, madame ?

 

– Où vous voudrez, pourvu que je le sache.

 

– Eh bien ! dans un cabinet de la Maison-d’Or.

 

– Soit ! dit le domino.

 

Puis il tira un rouleau de papier soigneusement cacheté et noué par une faveur bleue.

 

– Quand vos amis seront réunis, poursuivit l’inconnue, vous ouvrirez ce manuscrit et leur en ferez la lecture.

 

– Après, madame ?

 

– Cette lecture terminée, si la femme dont ce manuscrit renferme l’histoire vous intéresse à ce point que vous la jugiez digne de vous faire ressusciter le serment et les exploits des chevaliers de la Table ronde, vous ouvrirez la fenêtre du salon où vous vous trouverez…

 

– Ah ! dit le baron.

 

– Et vous me verrez apparaître au milieu de vous quelques minutes après. Dans le cas contraire…

 

Le domino parut hésiter.

 

– J’écoute, madame, dit M. de Neubourg.

 

– Dans le cas contraire, ajouta-t-elle, vous jetterez le manuscrit au feu, et vous vous ferez réciproquement le serment de ne jamais rien révéler de ce que vous aurez lu.

 

– Je vous le jure par avance, pour eux et pour moi, madame.

 

– Je vous crois. Adieu, monsieur, sinon au revoir.

 

Le domino tendit au baron Gontran de Neubourg une petite main gantée avec soin, s’esquiva et disparut dans la foule.

 

Alors Gontran se mit à la recherche de ses trois amis.

 

Il trouva le vicomte Arthur de Chenevières dans la salle, près de l’orchestre, le marquis de Verne et lord Blakstone assis dans une loge de pourtour.

 

– Messieurs, dit-il, je ne vous ai donné rendez-vous ici que pour vous inviter à souper.

 

– Singulière idée ! murmura le marquis.

 

– Jolie ! ajouta lord Blakstone, qui était légèrement sensuel.

 

*

* *

 

Quelques minutes plus tard, les quatre amis étaient à table et Gontran leur disait encore :

 

– Messieurs, je vous ai donné rendez-vous à l’Opéra afin de vous inviter à souper ; je vous invite à souper afin de vous lire le manuscrit que voici.

 

Gontran tira de sa poche le rouleau de papier que lui avait remis le domino et le déplia.

 

– Messieurs, poursuivit-il, il y a deux jours que nous nous plaignions amèrement de vivre en un siècle prosaïque où les paladins de la Table Ronde n’auraient plus qu’à se croiser les bras.

 

– C’est vrai, murmura lord Blakstone.

 

– Eh bien ! reprit le baron, quand nous aurons pris connaissance de ce manuscrit, nous verrons peut-être que nous nous sommes trompés.

 

– Bah ! fit le marquis.

 

– Oh ! dit lord Blakstone d’un air incrédule.

 

– Messieurs, ajouta M. de Chenevières, avant de prendre connaissance du manuscrit, priez donc Gontran de vous lire la lettre qui lui a été adressée.

 

– Quelle lettre ?

 

– La voici.

 

M. de Neubourg tendit la lettre à M. de Verne, qui la lut tout bas à lord Blakstone.

 

– Et, dit-il lorsqu’il eut terminé, tu as vu le domino ?

 

– Je le quitte. Il m’a remis son manuscrit ; si vous le voulez bien, nous allons en prendre connaissance.

 

– Voyons ! dirent les trois jeunes gens.

 

M. le baron Gontran de Neubourg sonna et dit au garçon :

 

– Vous ne viendrez que lorsque je sonnerai.

 

Le garçon s’inclina et sortit.

 

Alors Gontran lut à haute voix les pages suivantes.

 

II

La pluie, fouettée par le vent du nord, tombait à torrents sur les grands bois qui s’étendent entre la Vendée et le Poitou.

 

C’était en 1832, après la révolution de Juillet, c’est-à-dire à la fin du mois d’octobre.

 

Un cavalier courait à fond de train à travers les halliers, sautant les fossés, passant au milieu des broussailles et dirigeant à travers les mille obstacles de ces vastes forêts sa petite jument bretonne pleine d’ardeur.

 

– Hop ! hop ! hop ! ma belle Clorinde, disait-il, tu connais le chemin, tu l’as fait bien souvent déjà ; mais il faut arriver, arriver le plus tôt possible…

 

Malgré la pluie, malgré le vent, malgré la nuit qui était sombre, Clorinde galopait avec furie.

 

Clorinde était une belle petite pouliche à la robe blanche, à la crinière ardoisée, – chose rare ! – dont le sabot vaillant et dur résonnait sur la lande comme une baguette de tambour. Clorinde avait une petite tête fine, intelligente, avec de grands yeux pleins d’ardeur et des naseaux fumants.

 

Clorinde avait des jambes fines comme le fuseau d’une vieille femme, flexibles comme l’osier des marais, dures et fortes comme du fer.

 

Le cavalier qui la montait et qui pressait ses flancs avec une fébrile impatience était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, dont le visage rosé et les mains blanches eussent trahi, au premier regard, des habitudes féminines, si son œil noir plein de feu et la crosse luisante des pistolets passés à sa ceinture n’eussent dit éloquemment qu’il avait l’âme d’un homme et le cœur d’un soldat.

 

En outre, il portait au flanc un sabre de cavalerie, et sa selle était munie d’un talon dans lequel s’emboîtait un fusil de chasse à deux coups.

 

Cependant, ce jeune homme, en dépit de cet appareil guerrier, ne portait aucun uniforme.

 

Sa tête était entourée d’un mouchoir blanc, jaspé çà et là de quelques gouttes de sang ; une veste rouge, comme en portaient les paysans vendéens, des braies bleues et une paire de grandes bottes à l’écuyère complétaient son costume.

 

– Hop ! Clorinde, hop ! ma belle fille, répétait-il, nous sommes loin encore du château de Bellombre… et la nuit s’avance… Et Diane m’attend !

 

Clorinde, comme si elle eût compris la voix de son maître, précipitait son galop et passait comme un rêve sous la futaie.

 

Tout à coup un bruit étrange se fit entendre : c’était un cri glapissant, comme le houhoulement d’un oiseau de nuit.

 

Le cavalier rassembla sa vaillante bête, et Clorinde s’arrêta court.

 

Puis il prêta l’oreille.

 

Le houhoulement se reproduisit.

 

Alors le jeune homme appuya les deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet modulé d’une façon particulière.

 

Un coup de sifflet identique lui répondit dans le lointain.

 

On eût dit un écho perdu dans les bois.

 

Le cavalier rendit la main à Clorinde, qui se précipita d’elle-même dans la direction du second coup de sifflet.

 

Elle courut environ dix minutes ; puis, soudain, le houhoulement fut répété.

 

Clorinde s’arrêta de nouveau.

 

On vit alors se dresser une forme noire du milieu des broussailles ; puis cette forme, homme ou fantôme, fit deux pas en avant :

 

– Est-ce vous, monsieur Hector ? dit une voix.

 

– Est-ce toi, Grain-de-Sel ?

 

– C’est moi, monsieur Hector.

 

Et la forme noire s’approcha et posa la main sur la bride de Clorinde.

 

Le cavalier put alors distinguer, malgré l’obscurité, un jeune garçon d’environ quinze ans, à peu près vêtu comme lui, avec cette différence qu’il portait la braie blanche et la veste bleue, et qu’au lieu d’un mouchoir il avait sur la tête un large chapeau de feutre noir, de la coiffe ronde duquel s’échappait une longue chevelure brune en désordre.

 

– Bonjour, monsieur Hector, dit-il.

 

– Bah ! mon pauvre Grain-de-Sel, répliqua celui-ci, tu pourrais dire bonsoir.

 

– Pardon, monsieur le comte…

 

– Veux-tu te taire, imbécile !

 

– Excusez-moi, pardon, monsieur Hector, il est une heure du matin.

 

– Déjà ?

 

– Les heures vont vite quand on est pressé, répondit avec mélancolie le jeune paysan poitevin.

 

– En ce cas, bonjour, Grain-de-Sel, mon ami.

 

– Bonjour, monsieur Hector.

 

– Je m’attendais presque à te trouver en chemin.

 

– Ah ! fit le jeune paysan ; tant mieux alors, monsieur Hector.

 

– Pourquoi tant mieux ?

 

– Parce que vous savez la nouvelle, sans doute ?

 

– Quelle nouvelle ?

 

– Les bleus sont à trois lieues d’ici, murmura Grain-de-Sel avec une mélancolie nuancée d’une sourde irritation.

 

– Je ne le savais pas, répondit le cavalier d’un ton calme, mais je m’y attendais. On veut nous envelopper. Où sont-ils ?

 

– À Bellefontaine, le prochain village.

 

– Très bien !

 

– Et c’est pour cela que madame Diane m’a envoyé vers vous, monsieur Hector. On dit que les bleus lèveront le camp cette nuit et qu’ils seront à Bellombre avant le jour. Madame Diane a peur…

 

– Peur de quoi ?

 

– Mais, monsieur Hector, dit Grain-de-Sel, vous savez bien que si les bleus vous trouvaient…

 

Le cavalier eut un fin sourire dans sa moustache blonde et caressa de la main le pommeau de ses pistolets.

 

– Tu ne vois donc pas mes bassets ? dit-il.

 

– Oh ! je les vois bien, monsieur Hector.

 

– Ils ne donnent qu’un coup de voix, ajouta le jeune homme, continuant la comparaison cynégétique, mais il est sûr.

 

– C’est égal, monsieur Hector, fit Grain-de-Sel, à votre place, je me méfierais et je tournerais bride… et je retournerais vers Pouzauges.

 

Le cavalier haussa les épaules.

 

– Mon pauvre Grain-de-Sel, dit-il, tu n’as que quinze ans et tu n’as pas encore un amour au cœur. Tiens, vois-tu, la nuit est sombre, n’est-ce pas ?…

 

– Comme un four, monsieur Hector.

 

– Eh bien ! je vois là-bas, à travers les ténèbres, un filet de fumée qui monte dans le ciel noir et qui est encore plus noir que lui. C’est la fumée de Bellombre… et mon cœur bat. Comprends-tu ?

 

– Oh ! monsieur Hector, dit le jeune paysan poitevin, si vous aviez vu pleurer madame Diane… Si vous saviez… comme elle a peur !

 

– Elle est femme, dit simplement Hector, ça se comprend.

 

– C’est vrai tout de même, ce que vous dites là, monsieur Hector ; mais…

 

– Mais, Grain-de-Sel, mon ami, répliqua le jeune cavalier d’un accent affectueux et triste, si tu n’as jamais aimé d’amour une femme, au moins tu aimes ta mère ?

 

– Si je l’aime ! s’écria Grain-de-Sel.

 

– Eh bien ! suppose que tu es à ma place, monté sur Clorinde, et que ta mère est à Bellombre tandis que les bleus sont à Bellefontaine, et que les bleus te fusilleront s’ils te prennent… est-ce que tu n’irais pas à Bellombre ?

 

– Ah ! mais si, j’irais !… s’écria l’enfant, dont l’œil brilla comme un charbon ardent.

 

– Eh bien ! acheva Hector, je n’ai plus ni père ni mère, et madame Diane a remplacé tout cela pour moi. Comprends-tu ?

 

– Je comprends, dit Grain-de-Sel pensif.

 

– Donc, poursuivit Hector, en route ! Quand nous aurons atteint la clôture du parc, tu garderas Clorinde.

 

– Allons ! dit Grain-de-Sel.

 

– Saute-moi en croupe. Clorinde a les reins solides, elle nous portera bien tous les deux.

 

– Oh ! ce n’est pas la peine, monsieur Hector, je cours aussi vite qu’elle. Hop ! Clorinde.

 

Et, tandis que le cavalier poussait sa monture et reprenait sa course à travers les taillis, Grain-de-Sel se mit à bondir à côté d’elle avec la légèreté d’un chevreuil, et le cavalier et le piéton, dévorant l’espace, continuèrent à causer.

 

– Les bleus s’imaginent, disait Hector, qu’ils vont entrer dans le Bocage comme ils sont entrés en Touraine et en Poitou. Mais le Bocage est couvert de bois, coupé de rivières, semé d’étangs ; il y a un canon de fusil derrière chaque broussaille, et les deux régiments qui sont venus du côté de Nantes seront tout à l’heure anéantis.

 

– Il paraît qu’ils sont nombreux du côté de Bellefontaine.

 

– Combien sont-ils ?

 

– Il y a trois escadrons de chasseurs et un de hussards.

 

À ce dernier mot, le jeune cavalier tressaillit.

 

– Es-tu sûr de ce que tu dis là, Grain-de-Sel ?

 

– Oui, monsieur Hector. Il y a aussi un régiment d’infanterie.

 

– Mais ces hussards, sais-tu leur numéro ? sais-tu d’où ils viennent ?

 

– Ce sont ceux qui étaient à Poitiers l’année dernière. C’est le général, le père de madame Diane qui l’a dit.

 

Hector poussa un cri de douleur.

 

– Mon ancien régiment ! murmura-t-il ; vais-je donc faire le coup de pistolet avec mes pauvres camarades !

 

Et il donna un furieux coup d’éperon à Clorinde, dont les naseaux fumaient et dont les flancs ruisselaient de pluie et de sueur.

 

Tout à coup Clorinde s’arrêta.

 

Elle venait d’arriver à la lisière de la forêt. Grain-de-Sel et le cavalier avaient devant eux, à deux portées de fusil, un petit monticule surmonté d’un vieil édifice à tournure féodale.

 

Un parc planté de grands arbres séculaires et ceint d’une haie vive à hauteur d’homme l’entourait.

 

Malgré l’heure avancée de la nuit, malgré la tempête qui régnait, une lumière brillait discrète et tremblante sur la sombre façade du château.

 

Hector attacha son regard sur cette lumière et sentit battre son cœur.

 

– Tu le vois, dit il à Grain-de-Sel, elle t’a envoyé pour me dire de rebrousser chemin, n’est-ce pas ? mais elle a bien pensé que je n’en ferais rien, et elle m’attend.

 

– C’est vrai tout de même ! murmura Grain-de-Sel, c’est vrai.

 

Hector mit pied à terre.

 

– Range ma pauvre Clorinde sous un arbre, dit-il, tâche de trouver une poignée de feuilles mortes ou d’herbes sèches dans un vieux tronc, et bouchonne-la, s’il y a moyen, et puis mets-toi à l’abri, mon pauvre Grain-de-Sel.

 

– Oh ! ne vous inquiétez pas de moi ni de Clorinde, monsieur Hector ; nous nous connaissons de longue main, et nous n’avons pas peur de la pluie… Mais c’est égal, ne restez pas trop longtemps à Bellombre… Les bleus…

 

– Bah ! il pleut, les bleus n’ont pas quitté Bellefontaine. Rassure-toi, mon petit Grain-de-Sel.

 

Hector prit le fusil placé à l’arçon de sa selle et le passa en bandoulière.

 

– Ah ! mon Dieu ! murmura Grain-de-Sel, qui, pour la première fois, remarqua le mouchoir ensanglanté que le jeune homme avait autour de la tête, vous êtes blessé…

 

– Ce n’est rien… une égratignure… une balle qui m’a entamé le cuir chevelu… Ce n’est rien… Adieu, Grain-de-Sel… je te recommande Clorinde…

 

En parlant ainsi, le jeune homme courut à la clôture du parc, et sans hésiter, il trouva une brèche assez semblable à celles où les braconniers placent leur panneau.

 

Il se glissa par cette brèche dans le parc et reprit sa course vers le château, l’œil toujours fixé sur cette lumière mystérieuse qui brillait comme un phare sur la mer sombre. Arrivé tout près du château, il s’arrêta un moment et prêta l’oreille.

 

Notre héros connaissait sans doute fort bien les aîtres, car il suivit, sans hésiter, un petit sentier qui aboutissait à un escalier de deux pieds de large, et qui conduisait par une trentaine de marches jusque sous une terrasse qui jadis avait porté le nom beaucoup plus pompeux de plate-forme.

 

La dernière marche de l’escalier aboutissait à une petite porte.

 

Cette porte était fermée ; mais il y avait auprès un énorme cep de vigne, pour le moins centenaire, et qui avait l’épaisseur du bras.

 

Hector répéta, mais beaucoup plus bas et de façon à lui donner une intonation lointaine, ce houhoulement de la chouette que Grain-de-Sel avait fait entendre une heure auparavant ; et le cri de l’oiseau nocturne était si bien imité, qu’on eût juré, à l’intérieur du château, qu’il venait de la forêt voisine.

 

Tout aussitôt la fenêtre où brillait la lumière et qui, ouvrant sur la terrasse de plain-pied, se trouvait verticalement au-dessus du jeune homme, cette fenêtre s’entrouvrit discrètement. Hector se cramponna au cep de vigne et grimpa comme un écureuil, puis il s’élança lestement sur la terrasse.

 

Alors une silhouette de femme se dessina dans le rayon lumineux de la croisée, qui s’ouvrit tout à fait, et deux bras se jetèrent au cou du jeune homme et l’enlacèrent.

 

– Oh ! l’imprudent ! murmura une voix charmante et douce comme un soupir de vent de nuit dans les bois.

 

La croisée se referma derrière Hector, et il se trouva dans un joli boudoir coquettement meublé et arrangé, et qu’on eût cru appartenir à quelque élégant hôtel de Paris.

 

Hector avait devant lui une femme d’environ vingt-cinq ans, toute vêtue de noir, et si belle sous ses vêtements de deuil, que celui qui l’eût vue pour la première fois eût jeté un cri d’admiration.

 

C’était cette madame Diane qui attendait Hector, et dont Grain-de-Sel avait parlé ; madame Diane de Morfontaine, veuve du baron Rupert, colonel de l’Empire.

 

Diane était une de ces belles femmes de l’Ouest, dont le front blanc, aux veines bleues, est couronné d’une luxuriante chevelure noire, dont l’œil a l’azur profond du ciel, et dont la taille svelte et souple a la majesté d’un lis.

 

Elle prit Hector par la main, le conduisit auprès de la cheminée, où flambait un grand feu, et le fit asseoir.

 

– Imprudent ! répéta-t-elle.

 

Mais tout à coup elle aperçut le mouchoir jaspé de sang et étouffa un cri.

 

– Mon Dieu ! vous êtes blessé !…

 

– Ce n’est rien, ma chère Diane, rien, je vous jure… dit le jeune homme en lui souriant et lui baisant les mains avec transport.

 

– Ah ! cher ami, cher époux du ciel !… murmurait la jeune femme tout émue… blessé ! grièvement peut-être… mon Dieu !

 

– Je vous jure, ma Diane adorée, que c’est une égratignure, répéta le jeune homme, qui souriait toujours et la contemplait avec amour.

 

– Oh ! je veux voir cela, disait-elle, je veux voir ta blessure… je m’y connais… tu verras. Je vais te panser.

 

Et la jeune femme courut prendre une aiguière, et y versa de l’eau tiède que contenait une bouilloire placée devant le feu.

 

Puis, avec ses belles mains blanches, elle détacha le mouchoir ensanglanté, écarta ses cheveux avec précaution, trempa le mouchoir dans l’eau tiède et lava la plaie.

 

Hector avait dit vrai ; ce n’était qu’une égratignure, la balle des Bleus avait à peine effleuré sa tête.

 

Et, tout en le lavant, tout en le pansant, elle disait :

 

– Ah ! je savais bien, quelque danger qu’il y eût, tu viendrais… je le savais, cher Hector.

 

Elle déchira un mouchoir de batiste garni de valenciennes et tout imprégné d’un parfum discret, elle le mit en lambeaux pour en faire de la charpie.

 

– Mais tu ne sais donc pas, ami, continua-t-elle, que les bleus sont ici, à deux lieues à peine, et que demain il nous faudra loger sans doute quelque officier, un général ou un colonel ?…

 

– Eh bien ! répondit le jeune homme en riant, ce sera fort agréable pour le général, lui qui est bleu comme eux.

 

Il y avait une légère ironie dans la voix du jeune homme.

 

– Ah ! tais-toi, Hector, tais-toi, ami, fit la jeune femme avec effroi… Si tu savais combien j’ai prié hier pour toi, combien j’ai pleuré !

 

Hector osa lui prendre un baiser.

 

– Prie, dit-il, mais ne pleure pas… Les filles de Vendée doivent être comme leurs mères, avoir une âme romaine.

 

– Mais, malheureux, oublies-tu donc que tu es… déserteur ?… que si tu tombes en leur pouvoir, tu seras fusillé ?…

 

– Déserteur ? fit le jeune homme en relevant fièrement la tête ; tu te trompes, Diane, ce n’est pas moi, ce sont eux ! Je sers les rois de mes pères, je suis Vendéen, je ne suis pas déserteur…

 

– Ils le disent du moins.

 

– Oh ! je le sais bien, qu’ils me traitent de déserteur, parce que le jour où Madame est débarquée en Vendée j’ai remis le commandement de mon escadron à mon colonel, et que, seul, mon épée sous le bras, sans dire un mot, sans vouloir entraîner personne à ma suite, je suis allé m’enrôler comme simple soldat parmi les miens, parmi ceux qui défendent la bonne cause. Et ils osent appeler cela de la désertion !

 

– Ils le disent, murmura la jeune femme, dont la voix tremblait ; et si tu étais pris, tu ne subirais point la loi commune des prisonniers de guerre…

 

Le jeune homme avait toujours son fier sourire aux lèvres, il caressait de la main gauche le pommeau de ses pistolets.

 

– Pris ? dit-il, allons donc ! On ne prend pas vivants des hommes comme moi…

 

– Tu as l’âme d’un lion, mon Hector, murmura la jeune femme, qui le regardait avec admiration.

 

Et tandis qu’ils causaient ainsi, la pluie et le vent continuaient à fouetter les vitres de la croisée et à battre les ardoises.

 

– Comme tu es mouillé ! comme tu as froid ! disait la jeune femme en l’aidant à ôter sa veste rouge et l’enveloppant dans un grand châle.

 

Elle lui prenait les mains et les réchauffait dans les siennes.

 

Puis elle courut vers un coin du boudoir, y prit une petite table qu’elle apporta près du feu et la plaça devant lui.

 

Sur cette table, il y avait une bouteille de vin vieux, un morceau de pâté et quelques autres aliments.

 

– Tu dois avoir bien faim ? disait-elle.

 

– Non, répondit-il, mais j’ai soif… et je vais boire à nos amours, ma pauvre Diane !

 

La jeune femme essaya de sourire ; mais tandis qu’elle versait à boire à son amant, une larme brilla dans ses yeux, perla au bout de ses longs cils et tomba dans le verre.

 

En ce moment, elle crut entendre un bruit lointain, tressaillit et se leva précipitamment.

 

– Écoute, dit-elle avec un accent de terreur subite, écoute !

 

Et elle ouvrit la croisée, qui livra passage à une bouffée de l’ouragan.

 

III

Il nous faut, avant d’aller plus loin, faire en quelques lignes l’histoire de Diane et d’Hector. Diane, nous l’avons dit, était la fille de M. de Morfontaine, général de brigade en retraite, et la veuve du colonel baron Rupert.

 

Hector se nommait de son vrai nom Charles-Louis-Enguerrand-Hector, comte de Main-Hardye.

 

Les Morfontaine et les Main-Hardye étaient deux vieilles familles vendéennes, dont l’origine remontait aux ténèbres du Moyen Âge.

 

Ils étaient aussi nobles que le roi.

 

Le manoir de Morfontaine ayant été rasé en 1793, ses propriétaires étaient venus habiter Bellombre, une terre qu’ils possédaient sur la frontière du Poitou.

 

À quatre lieues de Bellombre se dressaient les tourelles de Main-Hardye.

 

Main-Hardye était un édifice qui ressemblait fort au château du sire de Ravenswood, l’héroïque amant de Lucie de Lammermoor chanté par Walter Scott.

 

Le vent, après avoir insulté la toiture en lambeaux, y pleurait sous les portes ; l’herbe poussait verte et drue dans la cour ; les vieilles salles étaient enfumées ; l’escalier avait de larges marches de pierre usées par le talon éperonné d’une dizaine de générations.

 

Un pauvre domaine, composé de champs pierreux, de fermes couvertes de chaume, de prairies marécageuses et de bois rabougris, lui servait de ceinture.

 

Les Main-Hardye n’avaient guère plus de huit à dix mille livres de rente.

 

Les Morfontaine étaient plus riches. Leurs domaines couvraient plusieurs lieues de pays, et ils faisaient une certaine figure à la cour avant 1789.

 

La Révolution trouva les Morfontaine et les Main-Hardye dans les rangs de l’armée vendéenne.

 

Le marquis de Morfontaine trouva la mort à Quiberon.

 

Le comte de Main-Hardye fut guillotiné à Poitiers.

 

Le fils du marquis fut ébloui par l’étoile resplendissante du premier Consul. Il avait combattu sous Charette, Bonchamp et la Rochejaquelein, il prit du service dans les armées de l’empereur Napoléon.

 

Puis il arriva pour lui ce qui arriva pour tant d’autres, il se prit à aimer cet homme qui avait fait la France si grande que l’Europe se prosternait, et que le monde étonné prononçait son nom avec terreur et respect ; il l’aima avec fanatisme, avec délire, et quand 1815 arriva, l’ancien soldat de Vendée oublia le passé, il remit au fourreau l’épée du général de l’Empire.

 

Le fils du comte de Main-Hardye, au contraire, rentra simplement dans ses terres et se fit laboureur durant toute la période qui sépara les guerres de la Chouannerie de la Restauration.

 

En 1815, les rôles changèrent ; tandis que M. de Morfontaine faisait liquider sa pension de général de brigade, le comte de Main-Hardye devenait colonel d’un régiment de hussards de la garde royale.

 

Le comte avait un fils, Hector.

 

Le marquis avait une fille, Diane.

 

De Bellombre à Main-Hardye il y avait quatre lieues à peine. Les deux gentilshommes avaient longtemps combattu sous le même drapeau et côte à côte.

 

Il y avait au milieu du bois, entre les deux châteaux, une humble église qu’on appelait Notre-Dame-du-Pardon.

 

Aux grandes fêtes de l’année, on disait la messe à Notre-Dame.

 

Le colonel de Main-Hardye y venait de son château, donnant la main à son fils.

 

Le général de Morfontaine s’y rendait de Bellombre, tandis que sa fille s’appuyait sur son bras.

 

Hector pouvait bien avoir douze ou treize ans ; Diane en avait dix.

 

Les pères se regardaient d’un œil farouche, les enfants se souriaient.

 

Les pères se haïssaient, les enfants s’aimaient.

 

L’histoire de Roméo et Juliette n’est point une fiction ; il y a mieux, elle est une histoire banale qui se reproduit à l’infini.

 

Les Morfontaine et les Main-Hardye étaient les Montaigu et les Capulet de la Vendée.

 

Ces deux races nourrissaient une haine qui se perdait dans la nuit des temps.

 

Sous Charles V, disait-on, un Morfontaine avait tué un Main-Hardye ; sous François Ier, continuait la légende, c’était un Main-Hardye qui avait tué un Morfontaine.

 

De siècle en siècle, de règne en règne, de génération en génération, les Main-Hardye et les Morfontaine s’étaient rencontrés, et, sans trop se souvenir du motif qui les divisait, ils s’étaient battus et s’étaient entre-tués.

 

Le comte de Main-Hardye et le marquis de Morfontaine signèrent une trêve pendant les guerres de l’Ouest. Ils se groupèrent autour du drapeau royal et firent taire leurs rancunes particulières.

 

L’Empire arriva.

 

L’empereur Napoléon aimait le marquis, il aurait voulu que le comte de Main-Hardye servît la France. Il fit jurer au marquis de ne point chercher querelle au comte.

 

Puis vint la Restauration.

 

Le roi Louis XVIII se souvenait que M. de Morfontaine avait arrosé de son sang la terre de Vendée. Il fit jurer au comte qu’il ne se battrait point avec le marquis.

 

Tous deux tinrent leur serment ; mais ils se regardaient d’un œil louche, et le marquis était peut-être bien le plus malheureux, car il n’avait qu’une fille.

 

Cette fille, la blanche et belle Diane de Morfontaine, écoutait tous les soirs, enfant, les imprécations du vieux général de Morfontaine contre les Main-Hardye.

 

Le fils du comte Hector de Main-Hardye entendait chaque matin le vieux chouan dire à son réveil : « J’ai encore fort mal dormi cette nuit ; je ne dormirai bien que lorsque ce jacobin de Morfontaine sera mort. »

 

Diane s’en allait à la messe de Notre-Dame-du-Pardon et souriait en regardant Hector.

 

Hector allait braconner jusque sous les murs du château de Bellombre tout exprès pour apercevoir la jolie Diane.

 

Ni le marquis ni le comte ne se doutaient de la sympathie qui entraînait leurs enfants l’un vers l’autre.

 

Les hasards de la vie les séparèrent.

 

Hector entra à Saint-Cyr et en sortit sous-lieutenant de cavalerie.

 

Quand Diane eut atteint sa seizième année, le marquis songea qu’il lui fallait un mari.

 

Certes les maris ne manquaient pas.

 

Diane était riche et elle était belle comme les anges.

 

C’était plus qu’il n’en fallait.

 

M. de Morfontaine avait trois neveux qui, tous trois, visaient à la main de Diane.

 

Le premier se nommait le vicomte de Morlière, le second le chevalier de Morfontaine, le troisième le baron de Passe-Croix.

 

Le vicomte avait trente ans, le chevalier vingt-sept, le baron vingt-trois.

 

On eût dit que M. de Morfontaine n’avait qu’à choisir. M. de Morfontaine ne choisit pas, ou plutôt il fit un choix sans songer à ses neveux.

 

Le marquis avait eu un aide de camp nommé Joseph Rupert, un brave soldat de fortune qui avait été son propre aïeul et que l’empereur avait fait baron et colonel à trente ans pour sa belle conduite militaire.

 

Le marquis en fit son gendre, au grand désespoir de ses neveux.

 

– Diane était une enfant. Elle aimait Hector, mais elle se l’était avoué à peine ; et puis elle savait bien que jamais M. de Morfontaine vivant, elle ne pourrait l’épouser ; et puis encore elle ne savait pas résister à son père.

 

Diane devint la baronne Rupert.

 

Hélas ! le baron eut la fâcheuse idée de passer l’hiver à Paris.

 

On était alors vers la fin de la Restauration. Le baron Rupert menait sa jeune femme dans le monde, le jeune vicomte de Main-Hardye, lieutenant de dragons, puis de hussards, y allait aussi.

 

Hector et Diane se rencontrèrent de nouveau, et la pauvre Diane sentit qu’elle aimait toujours le vicomte, et le vicomte comprit sur-le-champ que sa vie entière appartenait à cette femme. Hélas ! Diane était mariée !

 

Un soir, le jeune officier, qui venait d’être promu au grade de capitaine, – on touchait au mois d’avril 1830, – rencontra la baronne Rupert chez le duc et la duchesse de P… L…

 

On dansait, il y avait foule, le baron Rupert avait laissé sa jeune femme dans la salle du bal pour gagner un boudoir où l’on jouait au whist, Hector s’approcha de Diane et l’invita à valser.

 

– Madame, lui dit-il, le roi a décidé l’expédition d’Alger ; je pars demain. Vous lirez probablement bientôt deux lignes nécrologiques dans le Moniteur. Alors, priez pour moi.

 

Diane comprit cet immense amour qui remplissait le cœur du jeune homme, et qu’elle ressentait elle-même… et elle ne répondit pas.

 

Hector partit pour Alger. Il fit des prodiges de valeur pendant le siège, il chercha constamment à se faire tuer et n’y put réussir. La mort semblait ne pas vouloir de lui.

 

Quand la Révolution de 1830 arriva, le jeune homme voulut briser son épée.

 

N’était-il pas Vendéen ? N’avait-il pas sucé le lait d’une femme royaliste et chrétienne ?

 

Mais quand la nouvelle de la chute de la branche aînée des Bourbons lui arriva, Hector était déjà loin d’Alger.

 

À la place du drapeau blanc il vit hisser le drapeau tricolore ; mais, quelle que soit sa couleur, l’étendard de la patrie ne fait-il pas battre le cœur quand on est en face de l’ennemi ? Quel est donc le soldat qui déserte et remet l’épée au fourreau quand le tambour de son régiment bat la charge ?

 

Hector demeura et fit la première campagne d’Afrique, cherchant la mort sans cesse et ne la pouvant trouver.

 

Un jour, il reçut une lettre de France.

 

Cette lettre contenait deux lignes :

 

« Si vous n’êtes pas mort, ne bravez plus le trépas, et « malgré la haine de nos deux familles, espérez : je suis veuve.

 

« Diane. »

 

Cette lettre arrivait à Hector en même temps que l’épaulette de chef d’escadron, le matin d’une bataille.

 

Le colonel baron Rupert s’était battu en duel quinze jours auparavant et il avait été tué d’une balle au front.

 

Diane était libre…

 

– La mort n’a pas voulu de moi jusqu’à présent, murmura Hector en recevant cette lettre ; mais je pourrais bien être tué aujourd’hui.

 

Hector se trompait ; il vit ce jour-là son épaulette neuve emportée par une balle arabe, et il rentra au camp avec un uniforme en lambeaux, mais le corps vierge d’une égratignure.

 

Quelques jours après, son régiment reçut l’ordre de rentrer en France.

 

On touchait alors à la fin de l’année 1830.

 

Le fils des vieux chouans songea, une fois encore, à donner sa démission ; car il ne voulait pas servir le nouveau régime. Une circonstance fortuite l’en empêcha encore…

 

L’ordre qui rappelait son régiment en France lui assignait Poitiers pour garnison.

 

Or, le général marquis de Morfontaine, auprès de qui la baronne Rupert s’était retirée, passait l’hiver à Poitiers.

 

L’homme politique s’effaça devant l’amoureux ; le cœur du soldat fit le reste.

 

Le régiment est une famille, chaque compagnon d’armes devient un frère, et puis, blanc ou tricolore, le drapeau qu’on suit n’est-il pas la patrie ?

 

Hector vint tenir garnison à Poitiers.

 

Poitiers est cette ville de province aux rues solitaires, à l’aspect morne et songeur, aux grands airs d’un gentilhomme d’autrefois ; c’est la vieille cité parlementaire où tout est calme, austère, solennel, où, bien que le couvre-feu soit aboli, on se couche de bonne heure, et où les rues sont plus désertes que les allées d’un cimetière lorsque sonne le dernier coup de minuit.

 

Le vieux général de Morfontaine habitait à Poitiers un hôtel entre cour et jardin, dans le quartier le plus isolé de cette ville déjà solitaire. Au bout du jardin il y avait un pavillon que la baronne Rupert avait choisi pour sa demeure particulière. Derrière le jardin et le pavillon était une ruelle tortueuse qui descendait vers la rivière.

 

Que se passait-il chaque soir ?

 

Nul n’aurait pu le dire au juste ; mais un homme enveloppé d’un manteau se glissait vers le pavillon, et une porte se refermait sur lui.

 

Hector ne songeait plus à donner sa démission.

 

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi.

 

Souvent Hector demandait un congé de quelques jours et s’en allait à Main-Hardye.

 

Le comte, qui s’était fait laisser pour mort dans les rues de Paris, pendant les journées de Juillet, était revenu en Vendée et y guérissait lentement ses blessures.

 

Toujours Vendéen dans le fond de l’âme, l’ancien chouan souffrait de voir son fils servir le nouveau régime ; mais il n’osait exiger qu’il brisât sa carrière. Les Main-Hardye étaient pauvres.

 

Certes, le vieux chouan eût vécu de pain noir et d’eau ; mais il était père, et l’égoïsme paternel imposait silence au cœur du partisan.

 

Hector avait espéré que cette haine héréditaire qui existait entre son père et celui de Diane, ravivée par les événements de 1814 et 1815, se serait affaiblie à la suite de ceux de 1830.

 

Quand Hector prononçait le nom de Morfontaine devant son père, le comte entrait en fureur.

 

Diane, de son côté, avait quelquefois hasardé le nom de Main-Hardye.

 

Chaque fois, le vieux général s’était écrié que l’ombre du manoir de ses voisins faisait tort à ses récoltes.

 

L’âge avait donné un caractère presque bouffon à la haine des deux gentilshommes.

 

Un jour, le général de Morfontaine avait voulu monter un cheval neuf ; le cheval s’était emporté, et, la bride s’étant rompue, il s’en allait droit à la rivière.

 

Le général était perdu si un jeune officier, qui revenait du champ de manœuvre avec son escadron, n’avait arrêté le cheval au péril de sa vie. Cet officier, on le devine, c’était le commandant Hector de Main-Hardye.

 

Quand le général avait appris le nom de son sauveur, qu’il avait jusque-là accablé de remerciements, il s’était écrié avec colère :

 

– Pardieu ! monsieur, je suis assez connu dans la ville ; vous auriez dû savoir qui j’étais et me laisser noyer. Il m’est fort désagréable d’être votre obligé.

 

Cette dernière circonstance avait achevé d’enlever aux deux amants tout espoir de rapprochement entre leurs pères. Alors Diane avait dit à Hector :

 

– Tu es mon époux devant Dieu, et je te jure que je serai ta femme tôt ou tard. Nos pères inclinent chaque jour vers la tombe ; attendons, et n’empoisonnons pas leurs derniers jours.

 

– Attendons, avait répondu Hector.

 

Plusieurs mois s’écoulèrent. Hector et Diane s’aimaient, et le plus profond mystère, grâce à deux serviteurs de Diane, dont nous parlerons plus tard, Grain-de-Sel et sa mère, enveloppait leur amour.

 

La baronne était encore en deuil de son mari. C’était pour elle une raison suffisante d’écarter les prétendants à sa main, qui revenaient à la charge plus nombreux que jamais.

 

Un soir, en rentrant chez lui, dans son logis de garçon, le commandant trouva un homme qui se chauffait à son feu, les pieds sur les chenets.

 

C’était un paysan du Bocage, en veste rouge, en braies bleues. Le paysan se nommait Pornic ; c’était un serviteur de son père. Il lui apportait un billet du comte de Main-Hardye.

 

Ce billet était laconique comme un ordre du jour.

 

« Mon fils, disait le vieux chouan, Madame est débarquée en Vendée la nuit dernière. Votre place est à mes côtés ; notre place, à tous deux, est auprès d’elle. Montez à cheval et venez. »

 

Hector comprit tout.

 

Une lutte de quelques minutes s’éleva en lui, lutte terrible entre le soldat et le fils du vieux Vendéen.

 

Le soldat lui disait : « Tu sers le nouveau régime, tu es officier, tu ne peux quitter ton poste. »

 

Le Vendéen se souvenait des légendes héroïques dont on avait bercé son enfance. Il était né sur la même terre que les La Rochejaquelein, les Cathelineau et les Bonchamp.

 

Si Hector avait eu huit jours devant lui, il eût envoyé sa démission au ministre de la guerre. Mais il n’avait pas un jour, il n’avait pas une heure.

 

Le colonel du régiment était un vieux soldat, un homme d’honneur s’il en fût.

 

Malgré l’heure avancée, Hector courut chez lui :

 

– Colonel, lui dit-il, je vous apporte ma démission.

 

– Je ne puis l’accepter, lui répondit le colonel ; le ministre seul… Donnez-la-moi, je l’enverrai.

 

– Hélas ! dit Hector, il faut que je quitte mon escadron sur l’heure.

 

– Ceci est impossible encore, répondit le colonel ; car j’ai reçu aujourd’hui même l’ordre de partir. Le régiment change de garnison.

 

– Alors, colonel, dit froidement Hector, je déserte.

 

– Êtes-vous fou ? s’écria le colonel.

 

– Non, murmura tristement le jeune homme.

 

Alors il demanda sa parole d’honneur au vieil officier que ce qu’il allait lui dire serait enseveli au fond de son cœur et que ce que l’homme entendrait, le colonel n’en saurait rien. Le colonel jura ; Hector lui montra le billet de son père.

 

– Mais, malheureux ! s’écria le colonel, c’est la mort et le déshonneur !

 

– La mort, peut-être ; le déshonneur, non ! Je suis Vendéen.

 

Le colonel comprit. Il savait que tôt ou tard, quand souffle le vent de l’Atlas, les lions retournent au désert.

 

– Allez, murmura-t-il, et Dieu veuille qu’un jour je ne préside point le conseil de guerre qui vous condamnera à la peine de mort.

 

Hector revint chez lui, et dit au Vendéen :

 

– Selle mes chevaux !

 

C’est ainsi que le vicomte Hector de Main-Hardye avait déserté.

 

Le lendemain, il était au milieu de cette poignée d’hommes qui étaient réunis autour de Madame, comme autour du dernier étendard de la monarchie.

 

Trois jours après, à la première rencontre avec les troupes du nouveau régime, le comte de Main-Hardye tombait frappé à mort dans les bras de son fils et le couvrait de sang.

 

*

* *

 

On devine à présent ce qui s’était passé depuis deux mois.

 

La petite armée vendéenne combattait en désespérée, ressuscitant les vieilles guerres de 1794 et 1798 ; mais l’enthousiasme n’était plus le même, et chaque jour, malgré des prodiges de valeur, les royalistes perdaient du terrain.

 

Hector avait succédé à son père, et continuait de mener de front la guerre et son amour. Il avait établi son quartier général dans le Bocage, près du château de Main-Hardye, à trois lieues de Bellombre.

 

Chaque nuit il sautait sur Clorinde et venait à Bellombre, comme naguère il se glissait dans la ruelle sombre et déserte du faubourg de Poitiers.

 

Et Diane l’attendait agenouillée, et comme elle avait prié pour le soldat d’Afrique, elle priait pour le Vendéen.

 

*

* *

 

Maintenant il est temps de revenir à ce moment où la veuve du baron Rupert avait entendu un bruit qui l’avait fait courir à la croisée et l’ouvrir.

 

Ce bruit n’était autre que le houhoulement de Grain-de-Sel, qui, répété, frappa distinctement l’oreille d’Hector.

 

Le jeune homme se leva, se débarrassa du châle qui enveloppait ses épaules, et, à tout hasard, remit ses pistolets à sa ceinture.

 

Cinq minutes après, Grain-de-Sel sauta sur la terrasse et apparut :

 

– Les bleus ! dit-il, les bleus viennent… il n’y a pas une minute à perdre…

 

Hector prit Diane dans ses bras, l’y pressa longtemps, et lui donna un dernier baiser.

 

– Adieu ! dit-il, à demain…

 

– Oh ! non… non… ne viens pas, Hector ; je t’en supplie !… s’écria la baronne éperdue.

 

– Tu es folle ! reprit-il. Je passerais à travers les flammes pour te voir… À demain.

 

Et il s’élança sur la terrasse et sauta dans le jardin, suivi par Grain-de-Sel.

 

IV

Le lendemain soir, il y avait nombreuse réunion dans le salon du château de Bellombre, un grand feu flambait dans la cheminée. Quatre personnes jouaient au whist, trois causaient au coin du feu, une quatrième, c’était la baronne Rupert, était assise devant un métier à tapisserie et brodait.

 

Les quatre whisteurs étaient le vieux général de Morfontaine, le fils de sa sœur, le vicomte de la Morlière, son autre neveu, M. de Passe-Croix, et le colonel des hussards qui se trouvaient, quelques mois auparavant, en garnison à Poitiers.

 

Le même colonel à qui le commandant Hector de Main-Hardye était ailé déclarer qu’il désertait.

 

Les trois personnes qui causaient au coin du feu étaient le curé de Bellefontaine, le village voisin, le chevalier de Morfontaine, autre neveu du général, et un jeune officier de hussards.

 

Ni le curé, ni le chevalier, ni le capitaine ne songèrent qu’elle écoutait leur conversation.

 

– Ce qu’il y a de plus terrible dans la situation d’Hector, continua le capitaine, qui ne prononça plus le nom de Main-Hardye, c’est qu’il est déserteur, et que, bien qu’il soit notre ami à tous, s’il venait malheureusement à tomber entre nos mains, nous serions forcés de le fusiller.

 

La baronne, qui entendit ces paroles, devint fort pâle, et sa main, qui tenait l’aiguille à broder, trembla légèrement.

 

Aucun des trois causeurs n’y prit garde ; mais un des whisteurs, qui levait la tête en ce moment, remarqua cette pâleur et ce tressaillement, en même temps que le mot fusiller frappa son oreille.

 

– Messieurs, dit le général en comptant ses levées, j’ai les honneurs.

 

– Mon oncle, dit le whisteur qui avait vu la baronne pâlir, nous avons gagné.

 

– Et j’en profite pour lever la séance, messieurs, j’ai les pieds gelés.

 

Le colonel se mit à rire et imita le général.

 

Le curé et ses deux interlocuteurs écartèrent leurs sièges, et les joueurs, quittant la table de jeu, s’approchèrent de la cheminée.

 

– Curé, dit le général, de quoi parliez-vous donc là tout à l’heure ?

 

– Nous parlions de la guerre, monsieur le marquis, répondit le jeune prêtre.

 

– Ah ! ah ! de la guerre d’Italie ou de la guerre d’Espagne ?

 

– Mais non, mon oncle, répliqua le chevalier de Morfontaine.

 

– De laquelle donc ?

 

– De celle qui se fait à notre porte.

 

– Ah ! fit le général avec un accent dédaigneux qui n’était pas très sincère peut-être, vous avez bien de la bonté, curé, de donner le nom de guerre à une misérable échauffourée. La Vendée est morte, messieurs, et c’est en vain que quelques fous tentent de la ressusciter. La guerre civile n’est plus dans nos mœurs.

 

La baronne Rupert, qui jusque-là avait gardé le silence, se mêla tout à coup à la conversation.

 

– Vous êtes sévère, mon père, dit-elle ; vous savez cependant, autrefois…

 

– Oui, oui, fit le général d’un ton bourru ; je sais ce que tu vas me dire, j’ai été Vendéen, moi aussi, mais c’était en 1793 ; nous faisions la guerre à la République. Et puis alors la monarchie avait conservé à nos yeux tout son prestige.

 

– Et vous avez été battu pendant deux années presque nuit et jour, mon père, ajouta la baronne avec un accent de fermeté étrange.

 

– Ah ! d’abord, messieurs, dit le général, s’il y a parmi vous des gens dévoués à la cause vendéenne, ils peuvent parler. Madame la baronne Rupert, bien qu’elle soit veuve d’un officier de l’Empire, ne dissimule point ses sympathies : elle a du sang de Vendéen dans les veines.

 

– Je suis la fille de mon père, murmura Diane avec fierté.

 

Le général laissa échapper une sorte de grognement assez bizarre. Était-ce de la colère ou de la satisfaction ? Nul ne le sut au juste, excepté Diane peut-être.

 

– Ah ! la Vendée ! la Vendée ! continua le général, elle aura toujours des cerveaux brûlés, des fous héroïques… Cette insurrection blanche qui se lève autour de Madame ne peut être sérieuse… elle perd du terrain tous les jours… Mais ceux qui ont pris les armes ne les déposeront pas, croyez-le bien, ils se feront tuer jusqu’au dernier, les fous !

 

Diane était pâle comme la mort.

 

– J’ai vu cela en 1798 et 1799, continua le général. Je me rappelle même qu’à cette époque nous avions beaucoup de déserteurs dans nos rangs.

 

Comme s’ils eussent été mus par la même pensée, le colonel, le capitaine et la baronne Rupert tressaillirent.

 

– C’étaient des enfants du pays que la conscription républicaine avait pris, qu’on avait habillés en bleus, et dont le cœur était resté blanc. Quand ils se trouvaient à deux lieues de nos lignes, ils désertaient et venaient se joindre à nous ; je me souviens même d’un pauvre diable qu’on nommait Joseph Ancel et qui fit une triste fin.

 

Le général paraissait en veine de conter ; ses hôtes se serraient autour de lui.

 

– Contez-nous donc cette histoire, mon oncle, dit le chevalier de Morfontaine.

 

– Volontiers, répondit le général. Joseph Ancel était le fils d’un de nos métayers ; le sergent recruteur l’avait enrôlé trois ou quatre ans avant la Révolution, et comme c’était un fort beau gars, il avait été incorporé dans les gardes-françaises. Les gardes-françaises, on le sait, passèrent les premiers dans le camp de la Révolution.

 

Joseph Ancel suivit le flot, il fit comme ses camarades. On l’envoya sur le Rhin, il se battit contre les Prussiens et il se conduisit fort bravement ; puis la demi-brigade à laquelle il appartenait reçut l’ordre de revenir en France, et on la dirigea sur la Vendée.

 

Ancel était devenu sergent-major. Justement le bataillon dont il faisait partie vint camper à deux lieues d’ici, dans votre paroisse, curé, et il prit ses cantonnements à Bellefontaine.

 

L’armée vendéenne était, comme aujourd’hui, retranchée dans le Bocage.

 

Ancel déserta et vint à nous. Le Vendéen avait en lui parlé plus haut que le soldat. Pendant trois mois, Ancel se battit comme un lion, en désespéré et sans jamais recevoir une égratignure. Il semblait chercher la mort et ne la trouvait pas.

 

– Mon capitaine, me disait-il souvent (j’avais ce rang-là dans l’armée vendéenne), mon capitaine, je n’ai pas de chance.

 

– Comment ! tu n’as pas de chance ? répondais-je ; tu n’as encore attrapé aucune égratignure.

 

Ancel secouait la tête.

 

– Vous verrez, disait-il. J’aurai le guignon de ne pas être tué.

 

– Tu appelles cela un guignon ?

 

– Oui, mon capitaine.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Parce que je serai fait prisonnier, vous verrez… et comme je suis déserteur…

 

– Tais-toi donc, imbécile !

 

Ancel secouait la tête, et chaque fois que nous revenions battus, il revenait sain et sauf et plus triste que jamais.

 

– C’est égal ! murmurait-il quelquefois, c’est bien dur de penser que mes anciens camarades me verront guillotiner.

 

Les pressentiments d’Ancel n’étaient que trop vrais. Dans une rencontre nocturne que nous eûmes avec sa demi-brigade, il fut renversé par le cheval d’un chef de bataillon, et un soldat lui appuya sa baïonnette sur le ventre, mais ce soldat le reconnut et ne le tua point.

 

– Sauve-toi donc ! lui dit-Il tout bas, sauve-toi… tu es mon ancien sergent, je ne veux pas te tuer, je ne veux pas te perdre non plus.

 

Ancel essaya de se relever et retomba. Le cheval du commandant, en le foulant aux pieds, lui avait cassé une jambe. Le malheureux fut pris et emporté dans le camp républicain sur une civière.

 

On était alors aux plus mauvais jours de la Terreur. La Convention faisait suivre ses généraux par des commissaires du gouvernement, espèces de bourreaux qui déshonoraient un camp en traînant après eux la guillotine.

 

Or la Convention, alarmée par ces désertions fréquentes, venait de prendre une terrible mesure : elle avait décrété que les déserteurs seraient non point fusillés comme les autres prisonniers de guerre, mais guillotinés.

 

– Quel temps ! murmura le colonel de hussards, qui écoutait attentivement le vieux général.

 

– Le malheureux Ancel fut guillotiné, acheva M. de Morfontaine.

 

La baronne Rupert avait été prise d’un tremblement nerveux épouvantable.

 

Elle se tenait toujours à l’écart, les yeux baissés sur son métier à broder, et si pâle, que le vicomte de la Morlière ne put s’empêcher de la regarder attentivement et de froncer le sourcil.

 

Dix heures sonnèrent à la pendule.

 

Le curé de Bellefontaine se leva.

 

– Comment ! curé, dit le général, vous partez à cette heure ?

 

– Oui, monsieur le marquis.

 

– Vous savez bien que vous avez votre chambre au château, cependant.

 

– Oh ! dit le curé, s’il faisait l’affreux temps de la nuit dernière, j’accepterais, croyez-le bien ; mais il fait clair de lune, l’air est doux comme en septembre, et il faut que je dise une messe de bonne heure demain, c’est une messe de mort.

 

– Vous avez votre mule ?

 

– Oui, monsieur le marquis.

 

– Mes cousins, dit le vicomte de la Morlière, qui regarda tour à tour le baron de Passe-Croix et le chevalier de Morfontaine, je vais vous faire une proposition.

 

– Parlez, vicomte.

 

– Nous allons reconduire le curé jusqu’à moitié chemin. Qu’en pensez-vous ?

 

– Je veux bien, dit le chevalier.

 

– Et moi aussi, ajouta le baron.

 

– Partons, messieurs.

 

– Mes neveux, dit le général en riant, sont de véritables Parisiens…, ils sont noctambules.

 

– Eh bien ! moi, général, dit le vieux colonel de hussards, je vais vous demander la permission d’aller me coucher. J’ai passé la nuit dernière à cheval.

 

Le curé s’approcha de la baronne Rupert et prit congé d’elle.

 

Diane avait fini par dominer son émotion.

 

Quand le curé fut parti avec les trois jeunes gens, le général sonna.

 

– Conduisez ces messieurs dans leur appartement, dit-il au valet qui entra.

 

Il se leva lui-même et prit un flambeau pour accompagner le colonel.

 

Alors le jeune capitaine de hussards s’approcha sans affectation du métier à broder devant lequel Diane était toujours assise.

 

– Madame la baronne, dit-il tout bas, j’ose vous supplier de m’accorder un moment d’entretien.

 

Diane le regarda avec étonnement d’abord, puis elle éprouva une sorte de terreur vague et indéfinissable.

 

– Parlez, monsieur, balbutia-t-elle ; mon père est sorti… nous sommes seuls.

 

– Madame, dit le capitaine d’une voix émue, je suis un pauvre soldat de fortune dont le nom doit vous être bien inconnu. Je m’appelle Charles Aubin.

 

Diane rougit.

 

– Vous vous trompez, capitaine, dit-elle.

 

– Je le vois, dit-il tout bas, et cette rougeur qui monte à votre front, madame, m’apprend que vous avez demandé en moi un ami.

 

– Monsieur…

 

– Madame la baronne, poursuivit tout bas le jeune officier ; j’ai tenu garnison à Poitiers, et j’étais son ami intime.

 

Diane devint pâle et son sang reflua à son cœur.

 

– Je suis le seul, poursuivit le capitaine, à qui il ait confié ses douleurs d’abord, ses joies et ses espérances ensuite… Nous avons couché côte à côte dans le désert ; nous étions frères d’armes… pouvait-il avoir un secret pour moi ?…

 

– Oh ! taisez-vous… taisez-vous ! monsieur, fit la baronne avec effroi.

 

– Pardonnez-moi, madame, mais je dois vous parler de lui, il le faut !

 

L’accent du capitaine domina Diane et elle baissa les yeux.

 

– Je vous écoute… murmura-t-elle.

 

Alors le capitaine se pencha vers elle et dit :

 

– Je connais Hector, il est brave jusqu’à la témérité, il vous aime jusqu’à la folie… Je suis convaincu qu’il fait dix lieues à cheval toutes les nuits, et que…

 

– Oh ! taisez-vous, monsieur…

 

– Madame, continua le jeune officier, si vous l’aimez, exigez qu’il ne vienne plus… exigez qu’il quitte la France ; car je crois sa cause désespérée.

 

– Hélas ! monsieur, soupira Diane, il a une volonté de fer et l’âme d’un lion.

 

– Il faut pourtant que je vous dise cela, madame, il le faut.

 

– Mon Dieu ! qu’allez-vous m’apprendre ?

 

– Tenez, reprit le capitaine, Hector venant ici vient chercher la mort. Le colonel a reçu, la nuit dernière, des ordres épouvantables du ministre de la guerre. La désertion du commandant de Main-Hardye l’a désigné à la colère du gouvernement. La dépêche que le colonel a reçue est courte, mais terrible.

 

« Si le commandant de Main-Hardye tombe en vos mains, dit-elle, vous avez cinq jours pour le faire fusiller. Il faut en finir avec la Vendée. »

 

Diane frissonna et son tremblement nerveux la reprit.

 

– Vous comprenez bien, madame, poursuivit le capitaine ému, que ce n’est ni moi, ni le colonel, ni aucun officier de notre régiment qui essayerons de prendre Hector. Mais il peut tomber entre les mains d’une patrouille… Au nom de Dieu ! madame, au nom de votre amour, exigez…

 

Le général rentra en ce moment…

 

Diane n’eut pas le temps de répondre, mais elle leva un éloquent regard sur le jeune capitaine.

 

Ce regard était une promesse.

 

Derrière le général apparut en même temps un autre personnage.

 

C’était Grain-de-Sel.

 

Diane le vit et eut froid au cœur.

 

V

Cependant M. le vicomte de la Morlière, M. le chevalier de Morfontaine et leur cousin le baron de Passe-Croix reconduisaient le curé sur la route de son presbytère, si toutefois on peut donner le nom de route à un chemin creux assez fangeux, assez inégal, et qui courait pendant deux lieues à travers deux grandes haies d’aubépine.

 

À mi-chemin à peu près de Bellombre à Bellefontaine le sentier bifurquait, et la bifurcation était marquée par un poteau en forme de croix.

 

Les trois neveux du général fumaient leur cigare en accompagnant le curé, qui s’en allait au petit pas de sa mule comme un moine espagnol.

 

Arrivés à la bifurcation, ils s’arrêtèrent.

 

– Curé, dit le vicomte de la Morlière, vous permettez de ne pas aller plus loin à des gens arrivés de Paris ce matin par la diligence et qui ont passé la nuit en voiture ?

 

– Messieurs, répondit le curé, je vous souhaite le bonsoir… dormez bien !

 

Les neveux du général échangèrent une poignée de main avec le curé, et celui-ci, sa mule au trot, se dirigea vers son presbytère.

 

– Quelle singulière idée tu as eue là, vicomte, dit le chevalier, de nous faire faire une lieue dans ce chemin défoncé !

 

– Moi, ajouta le baron, je suis moulu.

 

– Messieurs, répondit le vicomte, les choses les plus insignifiantes ont leur raison d’être.

 

– Bon ! ne vas-tu pas nous prouver maintenant que tu avais une raison pour faire la conduite à ce petit abbé, qui bien certainement ira au ciel, si le proverbe est vrai ?

 

– Oui, messieurs, j’en avais une.

 

– Voulais-tu faire ton salut ?

 

– Non.

 

– Alors tu visais sûrement pour toi et pour nous à un rhume de cerveau ?

 

– Pas davantage.

 

Le vicomte avait un petit ton mystérieux et solennel qui intrigua ses deux cousins.

 

– Voyons, explique-toi, dit le chevalier.

 

La croix de bois était entourée de quatre marches en pierre.

 

Le vicomte y monta pour regarder plus à son aise à droite et à gauche.

 

– Dans ce damné pays, murmura-t-il, les broussailles cachent si souvent des hommes, qu’on n’est jamais sûr de ne pas être entendu.

 

– Peste ! fit le chevalier, est-ce que nous allons conspirer ?

 

– Peut-être…

 

– D’abord, moi, je te préviens, vicomte : je suis le fils d’un officier de l’Empire, et je ne me mêle point des affaires de Vendée.

 

– Moi, dit le baron de Passe-Croix, je suis un homme paisible. J’ai étudié le droit et je devais être magistrat : les querelles d’épée ne me concernent point.

 

– Êtes-vous niais ! dit le vicomte. Nous sommes gens du boulevard des Italiens tous trois, et la chevalerie de nos pères n’est plus dans nos mœurs.

 

– Alors que veux-tu nous conter de si impérieux et de si secret ?

 

– Nous sommes seuls, dit le vicomte, et je veux vous parler de choses importantes.

 

– Voyons !

 

– Vous vous souvenez sans doute, messieurs, de notre conversation au bois de Boulogne, au restaurant de Madrid, il y a trois mois, en revenant, le chevalier et moi, de nous couper la gorge ?

 

– Oui, dit le chevalier, et tu avais le bras en écharpe, vicomte.

 

– Et je devais me battre le lendemain avec toi, chevalier, dit M. de Passe-Croix.

 

– Tout cela est exact, dit le vicomte. Or, vous vous souvenez…

 

– Du motif de la querelle, parbleu !

 

– Nous aimions tous trois, ou plutôt nous voulions tous trois notre belle cousine Diane.

 

– C’est cela.

 

– Or, reprit le vicomte, comme je suis votre aîné à tous, je vous proposai une transaction et je vous dis : déjeunons toujours ; nous ne nous entendons pas, nous reviendrons ferrailler demain dans le même taillis.

 

– Ce qui fit que nous déjeunâmes, dit le baron en riant.

 

– Et, pendant le déjeuner, je crois me souvenir que je parlai ainsi : je suis désolé, messieurs de vous rappeler une fable du bon La Fontaine et d’avoir à comparer l’objet de notre flamme commune à un coquillage bien connu, car nous nous faisons assez mutuellement l’effet des deux plaideurs et de l’huître. La seule différence sérieuse qu’il y ait entre nous et les plaideurs de La Fontaine, c’est que nous sommes trois, et qu’ils n’étaient que deux.

 

Donc nous aimons notre belle cousine ou sa dot, qui est d’environ quatre-vingt mille livres de rente, ce qui est à peu près la même chose, car nous avons furieusement écorné notre patrimoine respectif, et comme nous ne pouvons l’épouser tous trois, nous nous battrons ; est-ce bien cela ?

 

– C’est cela, dit le chevalier. Et je me souviens que tu ajoutas : il y a huit ans environ, nous avions les mêmes prétentions qu’aujourd’hui, avec cette différence, toutefois, que, comme nous étions plus jeunes, nous songions un peu plus à la femme et un peu moins à la dot.

 

– C’était tout simple ! dit le baron, et alors tu nous dis encore : tandis que nous nous regardions d’un air louche, un quatrième larron survint, et le colonel Rupert épousa Diane. Mais, poursuivis-tu, le baron soudard a eu la galanterie de se faire tuer en duel, et voilà Diane veuve ; prenons garde que, pour la seconde fois, elle ne nous échappe.

 

– Eh bien ! messieurs, dit le vicomte, avais-je tort en vous disant cela ?

 

– Non, certes.

 

– Et lorsque je vous proposai de nous lier par un serment qui était celui-ci : isoler Diane de tout prétendant d’abord, et, pour cela, faire cause commune, puis briguer sa main tous trois librement, à la condition que l’heureux prendrait sur la dot de sa femme une somme de quatre cent mille francs, que les deux autres partageraient ; dites, quand je vous proposai ce serment, avais-je tort ?

 

– Non, dit le chevalier ; aussi avons-nous juré tous trois.

 

– Et nous tiendrons parole, ajouta le baron.

 

– Eh bien ! messieurs, reprit le vicomte, je vais vous faire une étrange confidence…

 

Les deux neveux du général s’étaient assis auprès du vicomte, sur les marches de pierre de la croix.

 

– Voyons ! dirent-ils tous deux.

 

– Diane est froide avec nous.

 

– Très froide.

 

– Elle semble nous dédaigner…

 

– Elle regrette son mari… elle pleure…

 

– Vous n’y êtes pas. Diane a un amour au cœur.

 

– Allons donc ! s’écrièrent le chevalier et le baron, qui pâlirent.

 

– Diane a un amant… poursuivit M. de la Morlière.

 

– Tu es fou, vicomte !

 

– Je le voudrais…

 

– Et comme le général l’a laissée libre, à la mort du baron Rupert, de se remarier comme elle l’entendait, je ne vois pas pourquoi elle se cacherait d’une affection quelconque.

 

– Messieurs, reprit le vicomte, je sais ce que je dis et je vais m’expliquer.

 

Les deux cousins le regardèrent.

 

– L’hiver dernier, vous êtes venus à Poitiers, comme moi…

 

– Parbleu !

 

– C’était à peine le huitième mois de son veuvage ; elle paraissait très affligée, et nul de nous n’osa alors risquer sa petite déclaration.

 

– La mort du baron était trop récente.

 

– Vous vous souvenez qu’à Poitiers, Diane avait voulu habiter le pavillon du jardin.

 

– Oui.

 

– Et que, chaque soir, quand dix heures sonnaient, elle nous congédiait, le général et nous.

 

– Certainement, dit le baron.

 

– Cependant il y avait de la lumière dans le pavillon bien longtemps encore après minuit, et cela régulièrement.

 

– Elle lisait ou brodait.

 

– Soit ; mais vous savez que le pavillon a une porte sur la ruelle ?

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! un matin, malheureusement c’était celui de notre départ, et pour rester un jour de plus il m’eût fallu donner des explications, ce qui fait que je n’ai pu approfondir la chose… un matin, dis-je, en passant dans la ruelle, j’ai vu sur la boue grasse une empreinte de botte fine et la trace d’un éperon.

 

– Qu’est-ce que cela prouve ?

 

– Cette empreinte se répétait et partait de la porte du pavillon.

 

– Diable ! murmura le chevalier, et tu en conclus ?…

 

– Aujourd’hui, continua le vicomte, je suis descendu au jardin après déjeuner, pour y fumer mon cigare, et je suis sorti par la petite porte de la terrasse.

 

– Bon !

 

– Vous savez qu’il a plu la nuit dernière : la terre était détrempée.

 

– Et tu as retrouvé la même botte éperonnée ?

 

– Pas précisément ; l’empreinte était plus large. Seulement, il y avait également la trace d’un éperon, et j’en ai conclu que ce pouvait bien être le même pied qui avait changé de chaussure et troqué ses bottes fines pour des bottes de marais ou de chasse.

 

– Et d’où partaient ces traces ?

 

– Elles venaient du parc et s’arrêtaient à la porte de la terrasse.

 

– Les as-tu suivies ?

 

– Oui, jusqu’à l’extrémité du parc, où j’ai trouvé une brèche.

 

– Ah ! ah !

 

– J’ai franchi la brèche et j’ai retrouvé la trace dans les guérets, et je l’ai suivie jusqu’au bois.

 

– Très bien.

 

– Là ; j’ai retrouvé mieux encore. La terre avait été piétinée par le sabot d’un cheval, et j’en ai conclu que le galant venait à cheval jusqu’à la lisière du bois, et qu’il venait de la Vendée.

 

– Ah ! serait-ce un chouan ?

 

– C’est probable. Dis donc, chevalier, tandis que tu causais avec le capitaine Aubin et le curé, je jouais au whist.

 

– Après ? fit le chevalier.

 

– Je ne sais pas trop de qui vous avez parlé… Seulement j’ai entendu le capitaine qui disait : « S’il était pris, il serait fusillé. »

 

– Nous parlions du comte de Main-Hardye, répondit le chevalier.

 

– Ah ! ah ! fit le vicomte. Eh bien ! l’homme aux bottes de Poitiers, l’homme aux bottes fortes de Bellombre, c’est lui.

 

– Allons donc ! tu es fou, vicomte ! s’écria le baron de Passe-Croix.

 

– Je ne suis pas fou…

 

– La fille d’un Morfontaine n’aime pas un Main-Hardye.

 

– Shakespeare s’est chargé de répondre pour toi, témoin : Roméo et Juliette.

 

– Mais qu’en sais-tu ?

 

– Tandis que vous disiez cela, j’ai vu la baronne pâlir.

 

– Allons donc !

 

– Je vous le jure !

 

– Oh ! oh ! murmura le chevalier, si cela était…

 

– Messieurs, dit le vicomte, nous avons fait un premier serment déjà, je vais vous en proposer un second.

 

– Voyons ?

 

– Jurons que, quel qu’il soit, l’homme que Diane nous préfère mourra.

 

– Je le jure ! dit le chevalier.

 

– Je le jure également, répliqua le vicomte.

 

– C’est bien.

 

Et M. de la Morlière demeura pensif.

 

– Messieurs, dit-il enfin, avez-vous confiance en moi ?

 

– Mais… certainement.

 

– Ce que je ferai sera bien fait ?

 

– Sans doute.

 

– Voulez-vous me laisser vos pleins pouvoirs ?

 

– Soit, dit le chevalier.

 

– J’y consens de grand cœur, ajouta M. de Passe-Croix.

 

– Seulement, dit le vicomte, il me faut un nouveau serment.

 

– Lequel ?

 

– C’est que vous ferez de moi une manière de général en chef, de dictateur, d’autocrate enfin, dont les volontés ne seront pas même discutées.

 

– Je le veux bien encore.

 

– Et moi aussi, répéta l’autre neveu du général.

 

– Je dois vous prévenir, fit le vicomte, avec un sourire qui eût donné le frisson à la belle Diane de Morfontaine, que je ne reculerai devant aucune extrémité.

 

– C’est convenu.

 

– Comme… par exemple, de faire fusiller le comte par les soldats de Louis-Philippe.

 

– Diable ! fit le baron, c’est un peu… violent…

 

– Bah ! dit le chevalier, les Main-Hardye ont toujours été considérés par les Morfontaine comme des bêtes fauves. On les chasse au trac ou à courre… comme on peut.

 

Cet argument fut sans doute d’un grand poids dans l’esprit du baron.

 

– Soit, dit-il.

 

Alors ces trois hommes, que l’enfer semblait inspirer, se donnèrent la main au pied de cette croix, en ce lieu isolé, et jurèrent la perte de celui qu’ils considéraient comme leur rival heureux.

 

Puis ils reprirent le chemin de Bellombre, fumant des cigares, causant et riant comme des gens qui viennent de fixer le jour d’une partie de chasse ou un rendez-vous de plaisir.

 

Onze heures sonnaient lorsqu’ils rentrèrent à Bellombre.

 

Le général et les deux officiers étaient couchés depuis longtemps.

 

Madame la baronne Rupert s’était retirée dans sa chambre.

 

Mais on voyait une lumière discrète briller à travers ses persiennes.

 

– Tenez, dit le vicomte à ses deux cousins, en leur montrant cette clarté ; vous voyez, elle l’attend… Mais, soyez tranquilles ; c’est la dernière fois, j’ai déjà mon idée.

 

Il y avait, dans les cuisines du château, une vieille servante du nom d’Yvonnette.

 

C’était la mère de Grain-de-Sel.

 

Yvonnette, Grain-de-Sel et un ancien valet de chambre de feu le baron Rupert devisaient au coin du feu en attendant que ces messieurs, comme on appelait les trois neveux du général, fussent rentrés.

 

Yvonnette avait été la nourrice de Diane, et elle aimait la jeune femme avec toute la tendresse aveugle et enthousiaste d’une mère.

 

Grain-de-Sel était dévoué à Diane jusqu’au fanatisme.

 

Ces deux êtres seuls, du moins Diane le croyait, étaient dans la confidence de son amour pour le comte de Main-Hardye. Il y avait cependant un troisième personnage au château qui avait surpris le secret de la jeune femme.

 

C’était Ambroise, l’ancien valet de chambre de feu le baron.

 

Ambroise, qui causait, en ce moment, avec Grain-de-Sel et sa mère, était un homme d’environ trente ans, d’origine bourguignonne, et, par conséquent, étranger au pays.

 

Un front bas, un regard louche et fuyant, des lèvres minces, un caractère d’astuce profonde dans toute la physionomie, un cou de taureau, des épaules larges, de grands bras, de grandes jambes grêles, tel était l’ensemble de cet homme.

 

Ambroise avait un aspect qui sentait la trahison d’une lieue.

 

Le vicomte de la Morlière entra dans la cuisine pour y prendre un flambeau.

 

Ambroise se leva avec un empressement obséquieux.

 

– Je vais conduire monsieur le vicomte dans sa chambre, dit-il.

 

Le vicomte cherchait sans doute un traître parmi les serviteurs du général. Il jeta les yeux sur Ambroise et tressaillit profondément.

 

– Voilà, pensa-t-il, un homme qui marque mal, comme dirait un brigadier de gendarmerie.

 

Ambroise, en effet, conduisit le vicomte, alluma les flambeaux qui se trouvaient sur la cheminée, et il allait sans doute se retirer, lorsque le vicomte le retint.

 

– Reste, lui dit-il.

 

Ambroise regarda M. de la Morlière et éprouva un tressaillement analogue à celui qui s’était emparé du vicomte. En effet, M. de la Morlière, s’il n’eût été bien apparenté et convenablement placé dans le monde, si son nom et sa situation ne l’eussent sauvegardé du soupçon, si enfin il eût été rencontré mal vêtu au coin d’un bois, eût marqué tout aussi mal que le valet de chambre de feu le baron Rupert.

 

Le vicomte avait les lèvres pâles et minces, le front déprimé, une grande expression d’astuce et de cruauté dans le visage, et sa voix mielleuse avait quelque chose de venimeux qui ressemblait au sifflement d’une vipère.

 

Ambroise et lui se regardèrent l’espace d’une seconde.

 

Ce regard leur suffit pour se deviner et se comprendre. Avant qu’ils eussent échangé une parole ces deux hommes avaient déjà conclu entre eux un pacte mystérieux et terrible.

 

– Comment te nommes-tu ? demanda M. de la Morlière.

 

– Ambroise, monsieur le vicomte.

 

– As-tu de l’ambition ?

 

– Beaucoup ! J’ai toujours rêvé faire fortune. Si j’avais cinquante mille francs, poursuivit le valet, je serais riche dans dix ans. J’ai des idées de commerce.

 

– Que ferais-tu pour avoir ces cinquante mille francs ?

 

– Tout ce qu’on voudrait…

 

La façon dont Ambroise accentua ces mots et dont il les souligna fit comprendre au vicomte qu’il pouvait faire de lui tout au monde.

 

Alors M. de la Morlière alla fermer la porte et revint près d’Ambroise.

 

– Assieds-toi, lui dit-il, nous allons causer un peu longuement.

 

*

* *

 

Pendant que le vicomte et le valet de chambre de feu le baron Rupert concluaient entre eux quelque pacte ténébreux et infâme, Grain-de-Sel montait sur la pointe du pied jusqu’à la chambre de Diane. La jeune femme, le visage inondé de larmes, venait d’écrire une longue lettre.

 

Quand elle vit entrer Grain-de-Sel, elle prit des ciseaux, coupa une mèche de ses cheveux noirs et la glissa ainsi qu’une bague dans l’enveloppe de sa lettre.

 

– Tiens, dit-elle en remettant tout cela à Grain-de-Sel, cours, vole… mais arrive avant minuit à l’endroit où il t’attend toujours.

 

– Oh ! soyez tranquille, madame, répondit Grain-de-Sel, dussé-je me jeter sur lui, l’étreindre de mes bras et de mes jambes, pour l’empêcher d’avancer, je vous jure qu’il ne viendra pas !

 

Et Grain-de-Sel sauta par la croisée sur la terrasse, se laissa glisser dans le parc, le long des ceps de vigne. Puis il s’élança à la rencontre d’Hector, qui, sans doute, bravant le péril, était déjà en route pour Bellombre.

 

Diane semblait pressentir la trahison de ses cousins.

 

VI

La lettre de la baronne Rupert au comte de Main-Hardye, commençait en ces termes :

 

« Mon ami, mon Hector bien-aimé,

 

« C’est ta femme devant Dieu qui s’agenouille et te supplie ; c’est ton ami, le capitaine Aubin, qui invoque votre vieille amitié et se joint à moi.

 

« Hector, cher époux du ciel, ne viens plus à Bellombre ! Au nom de Dieu ! au nom de… notre enfant… ne viens pas !

 

« Aujourd’hui, ce soir, tandis que l’on parlait de toi à voix basse, dans un coin du salon, un tressaillement s’est fait dans mon sein… Comprends-tu ?

 

« Il faut bien que mon enfant ait un père ; et si tu viens à Bellombre, c’est la mort…

 

« Hier encore j’hésitais. Je n’hésite plus aujourd’hui… Dis un mot et je te suivrai… Je quitterai tout… je quitterai…

 

« Hector, si tu m’aimes, ne viens pas. »

 

La baronne racontait longuement alors tout ce qui s’était passé dans la journée, l’arrivée des hussards, la conversation à voix basse qu’elle avait surprise entre le capitaine Aubin, le curé et le chevalier de Morfontaine.

 

Puis elle lui rapportait textuellement les paroles du jeune officier de hussards.

 

La lettre était empreinte d’une si grande terreur, elle le suppliait avec tant de douleur et d’instances, qu’il était impossible que le comte de Main-Hardye ne se laissât point toucher.

 

Grain-de-Sel, muni de cette lettre, courait à perdre haleine.

 

Il arriva au bout du parc, franchit la clôture à la brèche ordinaire, traversa les cent mètres de landes et de guérets qui s’étendaient entre le parc et la lisière de la forêt, écouta un moment, s’arrêta dix secondes, puis, comme un lièvre qui rentre au bois quand vient l’ombre, il s’élança sous le couvert.

 

Grain-de-Sel savait sans doute parfaitement en quel lieu de la forêt Hector s’arrêterait en l’attendant, et il connaissait si bien son chemin à travers les halliers et les broussailles, qu’il continua sa course avec la même rapidité, que s’il eût galopé dans un sentier battu. Au bout d’une demi-heure, il s’arrêta, se coucha à plat ventre et écouta.

 

Un bruit lointain de galop résonnant sous la futaie arriva bientôt jusqu’à lui.

 

– Je reconnais le pas de Clorinde, murmura-t-il.

 

Grain-de-Sel ne se trompait pas.

 

Quelques minutes s’écoulèrent, le galop se rapprochait et devenait plus distinct.

 

Enfin, le coup de sifflet convenu se fit entendre.

 

Grain-de-Sel répondit aussitôt par son cri d’oiseau nocturne.

 

Puis il se mit à courir en avant, dans la direction où avait retentit le coup de sifflet.

 

Au bout de cent pas, il répéta son houloulement. Alors, sans doute, Clorinde s’arrêta court, car le bruit de son galop cessa de retentir.

 

C’était sans doute aussi convenu à l’avance entre Grain-de-Sel et le comte de Main-Hardye, qu’un second cri du premier forcerait l’autre à s’arrêter.

 

Le deuxième houloulement voulait dire :

 

– N’avancez pas !

 

Grain-de-Sel courut pendant quelques minutes encore ; puis il fit entendre une troisième fois son cri.

 

Le coup de sifflet d’Hector lui répondit.

 

Grain-de-Sel se dressa au milieu des broussailles, et, aux rayons de la lune, il aperçut M. de Main-Hardye immobile au milieu d’une clairière.

 

Le jeune homme avait mis pied à terre, et il était appuyé mélancoliquement sur le cou de son cheval.

 

– Ah ! monsieur Hector, dit Grain-de-Sel en arrivant sur lui, montez vite à cheval et retournez par où vous êtes venu.

 

– Tu es fou, dit tristement Hector, et je te préviens, mon pauvre Grain-de-Sel, que tu perdras ton temps à me prêcher la même antienne qu’hier.

 

– Ah ! monsieur Hector, dit le jeune gars, hier et aujourd’hui ne se ressemblent pas. Et la lettre de madame Diane va vous le prouver.

 

– Sa lettre ?

 

– Oui, monsieur Hector.

 

– Elle m’a écrit ?

 

– Voilà, dit Grain-de-Sel.

 

– Comment veux-tu que je lise au milieu de la nuit, étourdi ? Ce n’est pas avec un clair de lune brouillé comme celui-ci que je pourrai lire les pieds de mouche de ma belle Diane.

 

– Oh ! répondit Grain-de-Sel, j’ai prévu le cas, monsieur Hector. Voyez plutôt.

 

Et Grain-de-Sel tira de sa poche un briquet phosphorique et une petite bougie tordue sur elle-même, vulgairement nommée rat-de-cave.

 

– Voilà ! dit-il en l’allumant, c’est comme à la chapelle de M. le curé.

 

Hector ouvrit, prit la lettre, en brisa le cachet et lut. Dès les premières lignes, Grain-de-Sel le vit pâlir d’émotion.

 

– Mon Dieu ! murmura-t-il enfin.

 

– Voyez-vous, monsieur Hector, reprit Grain-de-Sel, je vous porterai chaque nuit des nouvelles de madame Diane… Mais vous ne viendrez pas…

 

– Il faut pourtant que je la voie une dernière fois… ne fût-ce que quelques minutes…

 

– Oh ! non, fit le gars avec fermeté.

 

– Mais, mon pauvre Grain-de-Sel, murmura le comte avec tristesse, tu ne sais donc pas que je n’ai pas trois jours à vivre ?

 

– Que dites-vous, monsieur Hector ?

 

– Nous nous sommes battus aujourd’hui encore toute la journée, poursuivit Hector. Nous avons été écrasés, massacrés. J’avais cent hommes autour de moi ce matin, j’en ai trente à peine. Dieu m’a protégé, je n’ai pas une égratignure ; mais demain…

 

– Demain, vous serez vainqueur ! dit le gars avec fierté.

 

Hector secoua la tête.

 

– Mes hommes et moi, nous nous sommes enfermés dans Main-Hardye. Nous pouvons y tenir quelques jours encore. Pendant ce temps-là, car tout est perdu, mon pauvre Grain-de-Sel, pendant ce temps-là, madame, qui est à trois lieues d’ici, pourra gagner Nantes ou Rochefort…

 

– Et après ? demanda Grain-de-Sel.

 

– Après !… répondit Hector, eh bien ! après, quand nous n’aurons plus ni balles, ni vivres, nous nous ferons sauter.

 

– Et madame Diane ? s’écria l’enfant.

 

Hector passa une main sur son front.

 

– Tu sais bien, dit-il, que je ne pense pas me rendre, moi…

 

– Mais vous pouvez fuir… fuir avec elle…

 

– Oh ! tais-toi, dit vivement le comte en prenant la main du gars et la serrant fortement, tais-toi… ne me tente pas ! Je serais le premier Main-Hardye qui aurait tourné le dos à l’ennemi. Tu vois donc bien qu’il faut que je la voie une dernière fois…

 

Mais Grain-de-Sel, pendant qu’Hector parlait, avait pris dans les fontes de la selle du comte un de ses pistolets.

 

– Monsieur le comte, dit-il en reculant d’un pas, j’ai quinze ans et je suis un enfant, comme vous dites ; mais, aussi vrai que j’ai le cœur d’un homme et que le bon Dieu m’entend, si vous ne me faites pas un serment, un serment de gentilhomme, je me fais sauter la cervelle.

 

Grain-de-Sel, en parlant ainsi, avait placé le pistolet sous son menton.

 

– Arrête ! malheureux, s’écria Hector épouvanté.

 

– Jurez-moi que vous n’irez pas à Bellombre, répliqua l’enfant avec fermeté.

 

Hector connaissait Grain-de-Sel ; il le savait capable d’exécuter sa menace.

 

– Entêté ! murmura-t-il.

 

– Jurez ! répéta l’enfant, qui avait l’obstination d’un paysan de l’Ouest.

 

Hector poussa un soupir.

 

– Chère Diane ! dit-il tout bas.

 

Puis il regarda Grain-de-Sel.

 

– Soit, dit-il, je te jure que je vais retourner à Main-Hardye.

 

L’enfant jeta un cri de joie.

 

– À la bonne heure ! dit-il ; voilà votre pistolet, monsieur Hector.

 

Le comte reprit le pistolet, le remit dans sa poche et sauta en selle.

 

– Demain, lui dit Grain-de-Sel, quoi qu’il arrive, je vous porterai des nouvelles de madame Diane. Bonsoir, monsieur Hector, et vive le roi !

 

Hector pressa Clorinde et disparut au galop à travers les arbres.

 

Quant à Grain-de-Sel, il s’en revint au château fort tranquillement.

 

Diane l’attendait et, le voyant arriver seul, elle se jeta à genoux et remercia Dieu en pleurant…

 

Grain-de-Sel était trop intelligent, il aimait trop sa chère maîtresse pour lui dire un seul mot de ce que lui avait appris Hector touchant la situation désespérée des Vendéens.

 

Diane pria longtemps, puis elle se mit au lit pleine d’espoir.

 

*

* *

 

Le lendemain, au point du jour, Ambroise, le valet perfide, entra dans la chambre de M. de la Morlière.

 

– J’ai veillé toute la nuit, lui dit-il.

 

– Moi aussi.

 

– Il n’est pas venu, Grain-de-Sel est rentré seul.

 

– Je le sais, dit le vicomte inquiet ; je suis demeuré jusqu’au jour derrière une persienne.

 

– Du reste, poursuivit Ambroise, cela ne doit point étonner monsieur le vicomte.

 

– Pourquoi ?

 

– Il faisait clair de lune… il est prudent… il n’aura pas osé… sachant que les hussards sont ici. Mais à la première nuit sombre…

 

– Qui sait s’il n’a point été tué ou blessé ?

 

– Oh ! si cela était, répliqua Ambroise, Grain-de-Sel, que je viens de rencontrer dans la cour où il panse ses chevaux, aurait eu une mine plus consternée. Le drôle sifflait comme un merle.

 

– Alors, c’est le clair de lune…

 

– Mais, continua Ambroise, le clair de lune ne doit point inquiéter monsieur le vicomte.

 

– Ah ! pourquoi donc ?

 

– Parce que la lune était vieille hier et qu’elle est nouvelle aujourd’hui. Ce soir, il fera noir comme dans un four.

 

– Bien ! dit M. de la Morlière.

 

– Et je vous réponds, ajouta Ambroise, que si vigoureux qu’il soit, il ne se dégagera point du piège à loup. S’il n’a pas la jambe brisée, il n’en vaudra guère mieux.

 

– Il faudra prendre garde à une chose.

 

– Laquelle ?

 

– C’est que ce ne soit Grain-de-Sel qui s’y prenne. Cela ne ferait que donner l’alerte, notre homme s’échapperait, et la belle madame Diane ne manquerait point de nous soupçonner.

 

– C’est impossible, dit Ambroise.

 

– Comment cela ?

 

– Je placerai le piège quand Grain-de-Sel aura franchi la haie.

 

– Bien !

 

– Or, j’ai étudié leur manège, ayant toujours eu l’idée de vendre la mèche à monsieur le vicomte, poursuivit le valet avec un ignoble sourire.

 

– Quel est ce manège ?

 

– Le comte descend de cheval au bord du bois, et Grain-de-Sel garde sa monture jusqu’à ce qu’il soit de retour.

 

– Alors tout est pour le mieux, dit M. de la Morlière. Et il sauta à bas de son lit et s’habilla, tandis qu’Ambroise s’en allait.

 

Le vicomte ouvrit sa croisée et jeta un regard distrait dans le parc.

 

Le vieux général de Morfontaine, qui avait conservé des habitudes matinales, se promenait dans la grande allée, les mains derrière le dos, tête nue.

 

Le général était vêtu d’une grosse veste de drap roux boutonnée militairement, et d’un pantalon à pieds.

 

Il avait un journal à la main et lisait.

 

Le vicomte descendit et le rejoignit.

 

– Bonjour, mon oncle, lui dit-il.

 

– Bonjour, Édouard, répondit le vieux soldat. Tu es matinal ; cependant tu n’as point tâté de la vie des camps, toi ; tu es un homme de plume, un avocat.

 

– Ça, continua M. de Morfontaine, donne-moi le bras, nous allons causer.

 

– Je le veux bien, mon oncle.

 

Le vicomte entraîna le général dans le fond du parc. Celui-ci lui dit :

 

– Comment es-tu avec ta cousine ?

 

– Mais, répondit M. de la Morlière en tressaillant, fort bien, mon oncle.

 

– Vrai ?

 

– Dame ! je l’aime de tout mon cœur, et je crois qu’elle me le rend.

 

– Tu ne lui fais pas la cour, au moins ?

 

– Pourquoi donc me demandez-vous cela, mon oncle ?

 

– Mais, dit le général, parce que… parce que… Ah ! ma foi, tant pis ! je déteste les circonlocutions et les phrases diplomatiques, et je vais te le dire tout net.

 

– Voyons, fit M. de la Morlière visiblement inquiet.

 

– C’est que je crains que tu me la demandes en mariage.

 

– Mon oncle !

 

– Et j’aurais la douleur de te la refuser… à moins que… toutefois… elle ne voulût absolument t’épouser.

 

– Mais, mon oncle, murmura le vicomte, vous me permettrez cependant de vous demander l’explication de ces paroles, qui, jusqu’à un certain point, me froissent.

 

– Tu as tort, vicomte, tout à fait tort, et tu vas en juger.

 

– J’écoute, mon oncle, fit M. de la Morlière d’un ton quelque peu sec.

 

– Ah ! continua le général, avant de déduire mes raisons, il faut que je te conte une histoire. Elle remonte à la bataille de Waterloo.

 

– Soit.

 

– À Waterloo j’ai eu un cheval tué sous moi, et j’étais un homme perdu si mon aide de camp ne m’eût dégagé, n’eût tué deux Anglais qu’il m’appuyaient déjà leur baïonnette sur le ventre et ne m’eût donné son cheval. Je devais la vie à mon brave baron Rupert, je fis le serment de lui donner ma fille pour femme. Cela t’explique pourquoi je n’ai songé à aucun de mes neveux.

 

– Bon ! dit le vicomte ; mais le baron Rupert est mort, mon oncle, et…

 

– Attends donc ! le baron mort, je me suis pris à songer que le chevalier ton cousin portait mon nom et que…

 

– Je vous comprends, mon oncle, murmura le vicomte avec tristesse, mais sans témoigner aucun dépit, et n’ai, en vérité, rien à dire…

 

– Tu ne m’en veux pas ?

 

– Oh ! certes non, mon oncle. Je trouve votre désir… trop… naturel.

 

Tout en causant, le général se dirigeait vers cette petite allée qui longeait la clôture du parc et aboutissait à la brèche formée dans la haie.

 

Tout à coup il s’arrêta et tressaillit.

 

– Qu’est-ce que cela ? fit-il en fronçant le sourcil.

 

Et il montrait des empreintes de pas non effacées.

 

– Oh ! oh ! reprit-il.

 

– On aura pénétré de nuit dans le parc pour vous voler des fruits, mon oncle, dit le vicomte, assez désagréablement surpris que le général eût remarqué les empreintes enfoncées dans la boue.

 

– Il n’y a pas de voleurs dans le pays, dit le général tout songeur.

 

Et après un moment de silence, le général ajouta tout à coup :

 

– Sais-tu ce que c’est que cela ?

 

– Non, mon oncle.

 

– Ce sont des pas de chouans !

 

– Allons donc !

 

– Les drôles seront venus ici, pour savoir au juste ce qu’il y a de hussards au château. Je connais mes Vendéens, moi… Mais, se hâta d’ajouter M. de Morfontaine, ceci ne nous regarde pas, entends-tu, vicomte ?

 

– Oui, mon oncle.

 

– Tant pis pour eux s’ils sont pris, tant mieux s’ils ne le sont pas ! je ne me mêle que de mes affaires.

 

Le général tourna brusquement le dos au sentier sur lequel il avait aperçu les empreintes.

 

– Allons-nous en ! dit-il d’un ton bourru.

 

– Hum ! pensait M. de la Morlière, au fond du cœur, le général est chouan. Qui sait ? il est capable, au premier jour, de s’intéresser au comte de Main-Hardye. Il est temps que je mette ordre à tout cela.

 

Pendant que le général et son neveu se promenaient dans le parc, Diane était à sa fenêtre, l’œil fixé sur les grands bois qui dérobaient à ses regards les tourelles de Main-Hardye.

 

VII

La journée s’écoula au château de Bellombre sans aucun événement notable.

 

Cependant on entendit dans le lointain, à trois ou quatre lieues peut-être, une vive fusillade qui dura de midi à quatre heures de l’après-midi.

 

Puis on n’entendit plus rien.

 

Diane était en proie à une angoisse extraordinaire.

 

Elle demeura dans sa chambre, sous le prétexte d’une violente migraine, jusqu’à l’heure du dîner.

 

Pendant toute cette journée, les hussards qui avaient pris position au château firent des patrouilles sur le bord de la forêt. Mais pas un coup de feu ne fut tiré dans les environs de Bellombre.

 

Le colonel G…, tel était le nom de celui qui s’était établi au château de Bellombre, en disséminant son escadron dans les campagnes environnantes, avait envoyé vers deux heures de l’après-midi le jeune capitaine en reconnaissance.

 

Charles Aubin, on se souvient que c’est le nom de l’officier, était parti avec trente hussards.

 

Avant de monter à cheval, il avait trouvé moyen de se glisser jusqu’à la chambre de la baronne Rupert.

 

– Madame, lui avait-il dit, je vais faire tous mes efforts pour avoir de ses nouvelles.

 

Diane avait foi dans l’amitié du capitaine Aubin pour le comte.

 

Elle savait qu’il ferait l’impossible pour le sauver.

 

La journée s’était écoulée et le capitaine n’était point revenu.

 

Mais, en son absence, il s’était passé à Bellombre un fait qui, sans une importance apparente, n’en devait pas moins avoir des suites sérieuses dans l’avenir.

 

C’était une conversation entre le vieux général de Morfontaine et un colonel.

 

Le général, au bruit lointain de la fusillade, avait éprouvé cette émotion du cheval de bataille retourné depuis longtemps à la charrue, et qui hennit tout à coup en entendant sonner une fanfare.

 

Le soldat de Napoléon s’était réveillé sous l’uniforme de général de l’Empire : peut-être bien que le cœur du vieux chouan avait battu.

 

Le déjeuner, auquel Diane n’assistait pas, avait ressemblé, pour les hôtes de Bellombre, à ces repas funèbres qui suivent les funérailles. On entendait au loin le canon de la guerre civile, et les cœurs français qui se trouvaient au château battaient douloureusement.

 

Nous ne parlons ici que du colonel G…, de ses hussards, du marquis de Morfontaine et de ses serviteurs.

 

Quant à messieurs de la Morlière, de Passe-Croix et au troisième neveu du général, ils avaient sous des noms titrés des âmes de valets faites pour la trahison. Chaque détonation qui leur arrivait leur apportait un espoir. Le coup de fusil qu’ils venaient d’entendre avait peut-être tué le comte de Main-Hardye, ce rival exécré.

 

L’amour, combiné avec la soif de l’or, mis au service de natures sans élévation et profondément corrompues, devient la plus épouvantable des passions.

 

Le général n’avait cessé de bondir et de tressauter sur sa chaise, étouffant des exclamations de colère.

 

Le colonel était pâle comme la mort.

 

Les neveux du général dissimulaient leur joie et prenaient une mine consternée.

 

La situation du marquis de Morfontaine était bizarre, du reste, et il se mentait à lui-même de la meilleure foi du monde.

 

Comme gentilhomme, comme Vendéen, il sentait bien que la noblesse française donnait en ce moment un dernier coup d’épée ; le passé se levait devant lui comme un spectre et une voix lui criait :

 

– Jadis tu étais là, et tu ne demeurais point spectateur tranquille de la lutte.

 

Comme soldat de l’Empire, comme brigand de la Loire, car il avait fait partie de ces phalanges héroïques qui s’étaient retirées sanglantes, mutilées, mais l’éclair dans les yeux, la tête haute et fière, devant les hordes étrangères ; – comme brigand de la Loire, disons-nous, il s’imaginait devoir garder une éternelle rancune aux princes dont la cause était perdue à cette heure, et dont les derniers soldats tombaient un à un.

 

Mais il y avait une troisième voix qui s’élevait au fond du cœur du général, et cette voix lui tenait un étrange langage. Elle lui disait que des liens mystérieux existaient entre le passé et l’avenir, et que peut-être le gouvernement qui décimait les fils de la vieille et noble Vendée n’était que le précurseur d’un autre qui réunirait un jour sous le même drapeau les fils des soldats de Marengo et de Wagram et les derniers rejetons de ces races chevaleresques que François Ier et Bayard avaient jadis conduites en Italie ; et ce pressentiment bizarre ralliait malgré lui, à son insu, l’admirateur de Napoléon aux derniers soldats de la monarchie.

 

Il vint un moment où le général se leva brusquement, prit le bras du colonel et sortit.

 

– Venez, lui dit-il, j’étouffe ici, et les coups de fusil me font plus de mal que si je recevais en pleine poitrine chaque balle qu’ils envoient.

 

– Et moi, répliqua tristement le colonel, je regrette sincèrement de n’avoir point été tué en Afrique, mon général.

 

– Vous êtes un vrai cœur français, murmura M. de Morfontaine avec émotion.

 

– Dieu veuille, poursuivit le colonel, que les troupes que je commande ne soient pas engagées ! Pour la première fois, j’ai peur de me battre.

 

Et, soupirant profondément :

 

– Vous ne savez donc pas, mon général, poursuivit-il, qu’il y a parmi ces hommes qui luttent en désespérés et que rien ne peut plus soustraire maintenant, je le crains, au sort terrible qui les attend, un de mes anciens officiers, un brave et noble cœur, un jeune homme que j’aime comme mon fils ?

 

En d’autres temps, peut-être, le général eût froncé le sourcil, car il devinait de qui on lui parlait ; mais l’heure était grave et solennelle, et peut-être qu’en ce moment le dernier ennemi de sa race tombait frappé de la mort des braves.

 

Le colonel avait les larmes aux yeux.

 

Il ne nomma point M. de Main-Hardye, mais il parla de lui comme s’il eût parlé de son fils.

 

Il l’avait vu au siège d’Alger s’élancer à travers une pluie de balles pour planter le drapeau français sur une redoute ; il l’avait vu, au pied de l’Atlas, partir avec trente cavaliers, et revenir seul criblé de blessures, couvert de sang, mais ayant accompli sa mission.

 

Et puis encore il citait de lui de nobles traits de désintéressement et d’abnégation.

 

Et le général écoutait : ce que les siècles n’avaient pu faire, une heure peut-être le fit. Cette haine, qui s’était perpétuée jusqu’à lui, que la volonté d’un roi et celle d’un empereur n’avaient pu briser, cette haine violente et profonde qui avait résisté vivace le jour où le général dut la vie à son ennemi, cette haine se fondait et s’éteignait au bruit de cette fusillade lointaine, au récit de cette noble vie de soldat.

 

– Corbleu ! colonel, murmura tout à coup M. de Morfontaine, si Main-Hardye ne meurt pas, s’il parvient à s’échapper, je le haïrai peut-être encore ; mais si vous m’apprenez sa mort ce soir ou demain, je pardonnerai sûrement à sa tombe.

 

– Et moi, dit le colonel, si j’apprenais qu’il est tombé frappé en pleine poitrine, comme un héros, comme un soldat, je ne suis pas dévot, mon général, mais je m’en irais à la messe et je remercierais Dieu, tant j’ai peur pour lui du conseil de guerre.

 

– C’est vrai, dit le général, il est déserteur.

 

*

* *

 

Diane, pendant ce temps, agenouillée dans sa chambre, priait avec ferveur. Elle invoquait le Dieu de la vieille Vendée, le Dieu de la vieille Armorique, ce Dieu des batailles qui protégeait les Trente et Beaumanoir, leur héroïque chef ; ce Dieu des martyrs qui bénissait les fusillés de Quiberon. Elle priait et ne pleurait pas.

 

Les femmes de l’Ouest ne versent des larmes que la veille et le lendemain du combat. À l’heure où gronde la fusillade, elles invoquent le ciel pour leurs époux, leurs pères ou leurs enfants, la tête haute, héroïques et fières en leur chrétienne résignation.

 

Comme le soir approchait et que les bruits éloignés de la bataille allaient s’affaiblissant, elle ouvrit la fenêtre et jeta un triste regard dans le parc.

 

M. de Morfontaine et le colonel s’y promenaient toujours.

 

Un énergique juron du général monta jusqu’à elle et la fit tressaillir profondément, car ce juron fut accompagné des paroles suivantes qu’elle entendit distinctement.

 

– Morbleu ! disait le vieux soldat, jamais les chiens de Morfontaine et ceux de Main-Hardye n’ont chassé ensemble ; mais je crois que j’irais, s’il le fallait, me jeter aux genoux du roi Louis-Philippe plutôt que de voir fusiller comme un traître l’homme que vous venez de me faire connaître, colonel.

 

Diane étouffa un cri, un cri de joie, de reconnaissance et d’amour, et elle s’affaissa mourante sur elle-même.

 

On eût dit que le bonheur allait la tuer.

 

Heureusement la vieille Yvonnette, sa nourrice, était auprès d’elle.

 

Yvonnette la reçut dans ses bras, la couvrit de larmes et de baisers, et parvint à la ranimer.

 

Le bruit de la fusillade avait cessé.

 

– Mon Dieu ! murmura Diane, dont la joie, hélas ! fut de courte durée, mon Dieu ! qui sait s’il n’est pas mort à l’heure où mon père pardonne !…

 

– Mort ! répondit Yvonnette, oh ! non, c’est impossible ; Diane, mon enfant, Dieu ne voudrait pas. Et puis, Grain-de-Sel est avec lui, et Grain-de-Sel le sauvera, tu verras.

 

La vieille Vendéenne avait en son gars de quinze ans autant de confiance qu’en un héros.

 

Les deux femmes se mirent à genoux, elles prièrent encore, elles prièrent longtemps.

 

Et puis, la baronne Rupert, qui redoutait qu’on ne devinât la cause de son isolement, qu’on ne finît par remarquer la trace de ses larmes, la baronne eut le courage de quitter sa chambre et de se montrer.

 

C’était l’heure où la cloche du château annonçait le dîner.

 

Diane descendit dans la salle à manger.

 

Le général, le colonel de hussards et les trois prétendants à la main de Diane entouraient la table.

 

Mais ils étaient debout, graves, muets, recueillis.

 

C’était la physionomie austère et presque solennelle du général qui avait, pour ainsi dire, établi cet unisson de tristesse et de silence.

 

Diane entra.

 

M. de Morfontaine fit un pas vers elle et lui prit la main :

 

– Madame, lui dit-il, ordinairement vous récitez le Bénédicité quand nous nous mettons à table. Voulez-vous aujourd’hui changer cette prière ?

 

Nous allons prier Dieu pour nos frères du Bocage sans exception…

 

Le général appuya sur ce mot.

 

– Pour ceux qui viennent de mourir comme pour ceux qui vivent encore, pour ceux qui furent mes ennemis.

 

Diane étouffa un cri. Les trois neveux du général pâlirent et virent la jeune femme prête à tomber à la renverse.

 

– Je ne sais, ajouta le général, si M. de Main-Hardye est mort ou vivant ; mais je déclare à haute et intelligible voix que je lui pardonne et que je désire qu’on prie pour lui.

 

C’était un spectacle solennel et chevaleresque, en vérité, que celui qu’offrait en ce moment la salle à manger du manoir vendéen. À voir ce vieillard chargé d’ans, comblé de gloire et d’honneurs, pardonner aux ennemis de sa race, parce que ces ennemis étaient, à cette heure, en danger de mort, et cela en présence de ces trois jeunes gens, de cette femme vêtue de noir, de ce soldat presque aussi vieux que lui et portant encore le harnais, au milieu de quelques serviteurs étonnés qui s’agenouillèrent les premiers et courbèrent sur les dalles leur front couronné de longs cheveux, on eût dit une de ces scènes étranges du Moyen Âge écossais chantées par Walter Scott.

 

Et M. de Morfontaine ayant ainsi parlé, s’agenouilla devant son siège, et Diane, dont le cœur était brisé, mais dont l’âme était forte, récita d’une voix ferme l’antique prière bretonne :

 

« Seigneur, ayez pitié de ceux qui vont mourir pour une cause juste et sainte ! »

 

*

* *

 

Une heure après, on entendait retentir le galop d’une troupe de cavaliers.

 

C’était le capitaine Aubin qui revenait.

 

Il entra précisément dans cette salle où les convives causaient à voix basse et oubliaient de manger.

 

Diane sentit tout à coup son sang affluer à son cœur, elle entendit le pas du capitaine qui résonnait derrière elle, et son émotion fut telle, qu’elle n’eut pas la force de se retourner. Sans doute le capitaine comprit cela, car il se hâta, avant de prononcer un mot, de faire le tour de la table, afin de se trouver placé vis-à-vis de la baronne.

 

Alors Diane le vit, son regard croisa celui du jeune officier, et dans ce regard elle vit briller un rayon consolateur.

 

– Il vit, pensa-t-elle, et il n’a pas été pris.

 

L’émotion qui s’était emparée de sa fille avait si bien gagné tous les hôtes du général, que personne d’abord n’osa ouvrir la bouche pour interroger l’officier.

 

Le capitaine était couvert de boue, et paraissait exténué de fatigue ; mais il était sain et sauf, et sans doute il ne s’était point battu.

 

– C’est fini… dit-il.

 

Ce mot fit bondir tout le monde.

 

– Que voulez-vous dire ? s’écria le général.

 

– Le dernier coup de fusil a été tiré, répondit Charles Aubin ; le Bocage ne résiste plus.

 

– Mais… qu’est-il arrivé ?

 

– Le château de Main-Hardye a capitulé, et, ajouta vivement le jeune officier avec un sourire, notre ami est sauvé.

 

– Sauvé !

 

– Oui, répéta le capitaine, le comte de Main-Hardye a disparu ; mais il n’est pas mort.

 

Diane jeta un cri, un de ces cris où l’âme se brise de joie, et telle fut cependant la joie du général, qu’il n’entendit pas le cri de sa fille et ne devina rien.

 

Les trois neveux du général étaient pâles comme des cadavres qui viennent de quitter leur cercueil.

 

Le colonel lui-même était si ému, qu’il essayait en vain de parler et n’y pouvait parvenir. Alors Charles Aubin raconta ce qui s’était passé.

 

– La fusillade que vous avez entendue, dit-il, n’était autre que le siège du château de Main-Hardye.

 

Le comte s’y était retranché avec une trentaine d’hommes, la plupart anciens serviteurs ou métayers de sa famille.

 

Le château est, comme vous le savez, situé au milieu de bois très fourrés, défendu par un étang sur trois côtés, et accessible seulement par le quatrième, qui est celui du nord.

 

Le siège a été commencé par deux bataillons de ligne. La fusillade a été meurtrière pour les assiégeants.

 

Main-Hardye a de vieux créneaux, de vieilles portes massives, des fossés profonds que l’eau de l’étang remplit.

 

C’était un siège en règle à faire, un siège qu’on ne pouvait mener à bonne fin qu’avec de l’artillerie.

 

Le colonel qui commandait les deux bataillons a envoyé un sous-lieutenant, monté sur son propre cheval, vers Saint-C…, où il y avait une batterie de campagne et ses artilleurs. Pendant ce temps, du haut des tours, des fenêtres, de chaque créneau, les balles des Vendéens sifflaient et tuaient beaucoup de monde.

 

Tout à coup la fusillade a cessé un moment et on a vu un drapeau blanc apparaître à une des croisées du château.

 

C’était signe que les assiégés voulaient parlementer.

 

Le colonel a fait cesser le feu sur-le-champ, et un soldat a mis un mouchoir au bout de son fusil.

 

Il y a eu trêve.

 

Un homme est alors sorti du château et il est venu droit au colonel.

 

C’était un jeune paysan qui portait un papier plié en quatre.

 

Ce papier, écrit de la main du comte, renfermait les lignes suivantes :

 

« La garnison de Main-Hardye est prête à se faire sauter et donne dix minutes de réflexion au colonel. Il y a trois barils de cent livres de poudre chacun dans les caves du château. Tandis que notre parlementaire sort avec nos conditions, trois hommes tiennent chacun une mèche allumée à dix pouces de la bonde de leur baril.

 

« Si le colonel n’accepte pas, ou s’il commande un mouvement de retraite, nous sautons sur-le-champ, et les débris du château écraseront les assiégeants en même temps que les assiégés.

 

« La garnison du château est prête à déposer les armes si on lui garantit la vie sauve. »

 

À de telles propositions, continua le narrateur, il était facile de reconnaître M. de Main-Hardye, l’homme énergique et résolu.

 

Le colonel répondit :

 

« Mes instructions me permettent d’accorder la vie et même la liberté à la garnison tout entière ; mais je ne puis garantir la même promesse à M. de Main-Hardye, que sa situation de déserteur rend justiciable d’un conseil de guerre. »

 

Le parlementaire porta la réponse du colonel.

 

Trois minutes après, il revint avec un nouveau papier.

 

Cette fois, Hector écrivait :

 

« Le colonel est trop bon de s’occuper de moi. S’il me prend, il me gardera prisonnier et me livrera au conseil de guerre. Il ne faut pas que ceci l’inquiète.

 

« Je n’ai voulu parler que de mes hommes.

 

« Donc – ceci est à prendre ou à laisser – le colonel fera former les faisceaux, et aucun de ses hommes ne fera un pas de retraite de façon à se soustraire à l’explosion. Il est quatre heures ; à six heures précises les portes du château s’ouvriront devant les troupes que commande le colonel.

 

« J’attends un oui ou un non.

 

« Main-Hardye. »

 

Le colonel fit appeler le chef de bataillon et les trois capitaines qu’il avait sous ses ordres, et il leur communiqua les propositions du comte.

 

– Quel est votre avis, messieurs ? demanda-t-il.

 

– Mon colonel, répondit le chef de bataillon, mon avis est que la vie de trente paysans ne vaut pas celle de six ou sept cents hommes que les décombres du château vont ensevelir.

 

Les trois capitaines firent la même réponse.

 

– Par exemple, dit l’un d’eux, qu’allons-nous faire de ce pauvre Main-Hardye ?

 

– Vous savez bien que j’ai l’ordre de l’envoyer à Poitiers s’il tombe entre mes mains, répondit le colonel avec tristesse.

 

Le château était cerné. Il était donc impossible que M. de Main-Hardye s’échappât.

 

Le colonel accepta la capitulation proposée et fit former les faisceaux.

 

Ce fut en ce moment-là que j’arrivai avec mes hussards.

 

On me remit les deux billets, et j’eus peur, un moment, tant je connais l’héroïque nature du comte, qu’il n’eût fait le sacrifice de sa vie pour sauver les siens.

 

C’était comme une fatalité. Le régiment de ligne et le colonel qui faisaient le siège du château avaient servi avec nous en Afrique ; nous avions fait partie de la même brigade. Officiers et soldats avaient connu, aimé et estimé le commandant de Main-Hardye.

 

Deux heures s’écoulèrent. Pendant ces deux heures, la nuit vint opaque et sans rayonnement, les croisées du château s’éclairèrent une à une, puis l’une d’elles s’ouvrit et le drapeau parlementaire reparut.

 

En même temps on ouvrit les portes et un homme cria :

 

– Entrez donc ! vous pouvez entrer ; nous nous rendons !

 

VIII

Tandis que le capitaine de hussards Charles Aubin parlait, les hôtes du général se regardaient avec une sorte d’étonnement qui tenait de la stupeur.

 

Le château était cerné, il ouvrait ses portes, et le capitaine avait dit que M. de Main-Hardye était sauvé.

 

Cependant Diane et son père demeuraient impassibles.

 

Le capitaine continua :

 

– Les portes du château ouvertes, nous entrâmes. Le colonel était accompagné d’un détachement de cent hommes environ. Le commandant marchait à sa droite, j’étais à sa gauche.

 

La garnison du château nous attendait dans la salle basse qui servait de salle à manger. Les trente hommes de M. de Main-Hardye se trouvaient réduits à dix-sept. Le reste avait été tué. Tous étaient sans armes, tête nue, et ils rappelaient par leur attitude simple et fière ces vieux sénateurs de Rome que Brennus le Gaulois trouva dans leur chaise curule.

 

Le vieil intendant de Main-Hardye les commandait.

 

Loyaux comme de vrais Vendéens, ils avaient mis en faisceaux leurs fusils de chasse et placé leurs armes blanches à l’entrée de la salle, sur une table.

 

Ces hommes se rendaient avec une confiance absolue dans la foi jurée.

 

Mais nous cherchâmes inutilement le comte de Main-Hardye parmi eux. Le vieil intendant se mit à sourire, car il devina ce que nous cherchions.

 

– Ah ! messieurs les officiers, dit-il, vous êtes bien simples de croire que nous aurions ainsi livré notre maître… Nous nous serions fait sauter, si nous n’avions pu le sauver.

 

Et il ajouta, avec ce loyal sourire dont la fidélité seule a le secret :

 

– Vous pouvez fouiller le château des caves au grenier, vous ne le trouverez pas. Il est loin et la mer est proche. Maintenant, faites de nous ce que vous voudrez.

 

Le colonel, pour l’acquit de sa conscience, fit visiter le château salle par salle, corridor par corridor. On a fouillé les caves, les greniers, et nulle part on n’a trouvé Hector.

 

Quand cette perquisition infructueuse a été terminée, le vieil intendant nous a montré l’étang.

 

– M. Hector est bon nageur, et il plonge comme un poisson, nous a-t-il dit ; puis il rampe dans l’herbe mieux qu’une couleuvre… vous pouvez chercher… Le Bocage est grand, les bois sont fourrés, et Dieu est avec nous !

 

Le pauvre homme ne savait pas le secret plaisir qu’il nous causait en parlant ainsi.

 

Et, acheva le capitaine Aubin, j’ai mis l’éperon aux flancs de mon cheval pour vous apporter cette bonne nouvelle.

 

– Ventre-saint-gris ! s’écria le général, vous me feriez duc et pair, mon cher capitaine, que vous me causeriez moins de joie.

 

Et le général regarda sa fille.

 

– Vous le voyez, madame, dit-il, Dieu a écouté vos prières et les nôtres ; le dernier des Main-Hardye est sauvé.

 

– Eh bien ! morbleu ! dit le colonel, dût le roi des Français, à qui j’ai prêté serment, me blâmer, je ne vous cacherai pas, mon général, que je suis l’homme le plus heureux du monde.

 

Diane écoutait, pensive et grave.

 

– Il est évident, reprit le capitaine Aubin, qui la regarda d’une façon significative, il est évident que M. de Main-Hardye est sauvé. D’abord on ne cherchera point à le prendre ; ensuite le Bocage est, comme l’a dit l’intendant, couvert de bois épais, inextricables, qui s’étendent jusqu’à la mer.

 

Si la Vendée a déposé les armes, elle n’a point jugé bon de livrer les proscrits. Chaque paysan servira de guide à son ancien chef, chaque chaumière lui sera un asile. Partout on couvrira sa retraite… Et puis, vous savez bien qu’il y a des navires anglais qui louvoient le long des côtes… À cette heure, monté sur un bon cheval, le comte a fait quinze lieues. Au point du jour, il aura mis le pied dans une barque.

 

– Dieu vous entende, mon cher capitaine, dit le général. Voici la première fois qu’un Morfontaine s’intéresse à un Main-Hardye ; mais je dois vous dire que ceux de ma race ne font rien à demi. Le jour où la paix est signée, ils deviennent les plus fidèles alliés de leurs anciens ennemis.

 

Diane était toujours grave et triste.

 

Le souper, qui avait commencé de la même façon qu’un repas de funérailles, s’acheva gaiement. Le général envoya quérir son meilleur vin, et, les portes fermées, on but à la santé de l’héroïque comte de Main-Hardye, à son heureuse fuite, à son passage en Angleterre. Les trois neveux du général burent comme les autres ; mais ils étaient livides de rage, le chevalier de Morfontaine et le baron de Passe-Croix surtout.

 

Quant au vicomte de la Morlière, il était resté fort calme, écoutant avec une grande attention tout ce que racontait le capitaine Aubin, il avait crié plus haut que les autres :

 

– À la santé du comte de Main-Hardye !

 

Le souper terminé, on passa au salon.

 

Madame la baronne Rupert, prétextant toujours son malaise, se retira dans sa chambre.

 

Le général proposa un whist.

 

Le colonel, le capitaine Aubin et le baron de Passe-Croix s’assirent avec lui autour de la table.

 

M. de la Morlière et le chevalier de Morfontaine demeurèrent au coin du feu et se mirent à causer à voix basse.

 

– Nous sommes floués, mon cher ami ! dit le chevalier.

 

– Bah ! fit le vicomte avec calme.

 

– Le comte est sauvé…

 

– Très bien !

 

– Et avant trois mois il y aura amnistie. Je connais le gouvernement de Louis-Philippe. Il fait grand bruit, les Chambres pérorent et demandent une sévérité extrême ; mais, au fond, pas plus le roi que les ministres, pas plus les ministres que les Chambres ne veulent user de rigueur. On sera enchanté de savoir que le comte s’est échappé et, je te le répète, dans trois mois il y aura amnistie.

 

– Après ? dit froidement M. de la Morlière.

 

– Eh bien ! mais après, le comte rentrera en France.

 

– Bon :

 

– Et comme notre idiot d’oncle s’est laissé ensorceler par le colonel à ce point qu’il a bu à la santé de Main-Hardye…

 

– Eh bien ?

 

– Diane se jettera à ses genoux et lui avouera qu’elle aime le comte.

 

– C’est vrai ce que tu dis là, chevalier ; mais…

 

– Et, acheva le jeune Morfontaine, le général, qui adore sa fille, les mariera.

 

Un rire silencieux glissa sur les lèvres de M. de la Morlière.

 

– Tout ce que tu dis là, dit-il, est on ne peut plus logique.

 

– Ah ! tu en conviens.

 

– Seulement… le hasard est si grand !

 

– Mon pauvre vicomte, murmura le chevalier, le hasard ne peut rien contre l’enchaînement des faits, et c’est en pure perte que tu as imaginé ton fameux piège à loup.

 

– Tu crois ?

 

– Parbleu !

 

Le vicomte haussa les épaules.

 

– Chevalier, dit-il, nous sommes en province, un pays monotone, et le jeu qu’on y joue est mesquin ; mon oncle fait le whist à cinq sous la fiche ; c’est bête !

 

– Que me chantes-tu là ?

 

– Je vais, moi, te proposer un pari.

 

– Voyons ?

 

– Un pari de cent louis.

 

– Je le tiens d’avance.

 

– Donc, je parie cent louis qu’avant trois jours mon piège à loup aura servi à quelque chose.

 

– Tu railles, vicomte ?

 

– Non, puisque je parie.

 

– Alors il servira à prendre Grain-de-Sel.

 

– Tu te trompes.

 

– Qui donc, alors ?

 

– Le comte de Main-Hardye.

 

À son tour le chevalier haussa les épaules.

 

– Vas-tu pas croire, dit-il, que le comte reviendra d’Angleterre pour te faire gagner ton pari ?

 

– Mon pauvre chevalier, murmura M. de la Morlière, tu me représentes bien ces jeunes gens naïfs qui portent des gants jaunes sur le boulevard et pour lesquels l’amour se traduit par un bouquet de vingt francs qu’ils envoient à une danseuse.

 

– Vicomte !…

 

– Bah ! laisse-moi continuer. Tu t’imagines donc, toi, que le comte est en fuite ?…

 

– Mais, certainement.

 

– Et qu’avant quarante-huit heures il se sera embarqué ?

 

– J’en ai la conviction.

 

– Tu es un niais.

 

– Mais… cependant…

 

– Mon bon ami, murmura tout bas le vicomte, M. de Main-Hardye n’est pas à plus de trois lieues du château. Il est caché dans les bois, et il n’est pas homme à quitter la France avant d’avoir vu, au moins une dernière fois, sa Diane adorée.

 

En ce moment le vicomte fut interrompu par le général, qui dit tout haut :

 

– Qu’est-ce que tu as donc, Passe Croix, mon neveu ? Tu joues en dépit du bon sens.

 

*

* *

 

Tandis que M. de la Morlière ne se décourageait point et réconfortait son cousin le chevalier de Morfontaine, Diane, pleine d’angoisses, attendait le retour de Grain-de-Sel.

 

Le gars était parti dans la matinée, un fusil sur l’épaule ; il était sorti par la grande porte du château et il avait rencontré le général.

 

– Où vas-tu donc, Grain-de-Sel ? lui avait demandé M. de Morfontaine.

 

– Je vais à Pouzauges voir ma tante, qui est en même temps ma marraine.

 

– Mais on se bat à Pouzauges.

 

L’enfant avait eu un rire intrépide.

 

– Si on me tracasse, dit-il, je ferai le coup de fusil tout comme un autre.

 

Le général se contenta de tirer l’oreille à Grain-de-Sel, et le laissa passer en murmurant :

 

– Ils sont tous de la même graine !…

 

Le gars s’en alla fort tranquillement, son fusil sur l’épaule, suivi de Ravaude, une jolie chienne courante tricolore.

 

Ravaude se mit à quêter dans les guérêts, puis elle entra sous bois, Grain-de-Sel l’y suivit.

 

Seulement, quand il fut dans le taillis, il siffla Ravaude.

 

Ravaude avait déjà donné un coup de voix sur un lapin.

 

– Va-t’en ! lui dit impérieusement Grain-de-Sel.

 

Le docile animal, habitué sans doute à ce manège, s’en alla sur-le-champ et reprit le chemin du château.

 

Alors Grain-de-Sel quitta l’allure du chasseur, allure lente, tranquille, pour celle du chouan.

 

Il se prit à bondir, à ramper, à se glisser dans les fourrés comme une couleuvre, à courir plus vite qu’un chevreuil quand il avait une lande ou une clairière à traverser ; de temps en temps il s’arrêtait, se couchait et appuyait son oreille sur le sol.

 

Tout à coup il entendit la fusillade qui commençait du côté de Main-Hardye. Il écouta avec attention et ne tarda point à se convaincre qu’on faisait le siège du château.

 

– Hé ! hé ! dit-il, si on se bat derrière les murailles, cela me va… Ce n’est pas pour être à couvert, mais parce que le général n’en saura rien. Je vais faire le coup de fusil contre les bleus…

 

Grain-de-Sel continua à marcher dans la direction de Main-Hardye.

 

Mais lorsqu’il n’en fut plus qu’à une lieue environ, il rebroussa brusquement chemin, prit à gauche, et s’enfonça dans le plus épais du bois, en un lieu qu’on nommait la Bauge-Ferme, ce qui voulait dire que lorsqu’un sanglier y était retranché, il était impossible de l’en déloger.

 

Là où les chiens ne passaient pas, Grain-de-Sel parvint à passer.

 

Plus souple qu’un serpent, plus adroit qu’un lapereau, il se glissa dans les broussailles et disparut. Nul, du reste, n’était à sa poursuite ; mais quelqu’un y eût été, qu’il aurait certainement renoncé à aller plus loin.

 

Grain-de-Sel semblait s’être évanoui comme un rêve.

 

Ce qui n’empêcha point, une heure après, M. de Main-Hardye, qui, abrité derrière les créneaux de son manoir, commandait le feu sur les bleus de voir tout à coup Grain-de-Sel à ses côtés.

 

– Que veux-tu, gars ? lui dit-il brusquement ; pourquoi viens-tu ?

 

– Je viens pour deux choses.

 

– Voyons la première ?

 

– Je viens m’assurer que vous n’êtes pas blessé. Il faut bien que je porte de vos nouvelles à madame Diane.

 

– C’est juste. Et la seconde ?

 

– Je viens pour faire le coup de feu à côté de vous…

 

– Je n’ai pas besoin de toi…

 

– Bon ! dit Grain-de-Sel, vous avez tort de faire fi de moi, monsieur Hector. Je tue à cent pas un chevreuil d’une balle dans l’épaule.

 

– N’importe ! ce ne sont pas tes affaires de tuer des hommes. Tu es au service du général de Morfontaine.

 

– Oui et non, répondit l’enfant. Je suis au service de madame Diane et au vôtre… Vive le roi !

 

Et l’enfant, étendant la main et souriant, tandis que les balles sifflaient, montra un drapeau tricolore qu’un officier brandissait de l’autre côté de l’étang.

 

– Il a deux couleurs de trop, dit-il.

 

Et Grain-de-Sel épaula son fusil de chasse, pressa la détente et fit feu.

 

L’homme et le drapeau tombèrent.

 

– Grain-de-Sel, dit tristement M. de Main-Hardye, tu viens de tuer un officier qui a été mon ami !… Je te défends de recharger ton fusil.

 

– Ah ! monsieur Hector ! fit l’enfant d’un ton de reproche.

 

– D’ailleurs, ajouta le comte, nous allons nous faire sauter ; ainsi, va-t’en par où tu es venu.

 

– Vous faire sauter ! s’écria Grain-de-Sel, et madame Diane ?…

 

Ce nom fit pâlir le comte.

 

– Il faudra bien que nous nous fassions sauter, cependant, murmura-t-il, si mes propositions de capitulation ne sont point acceptées.

 

Il ordonna alors de suspendre le feu, et, comme l’avait raconté le capitaine Aubin, on arbora un drapeau blanc.

 

On sait ce qu’il advint.

 

Le colonel du régiment de ligne ayant accepté, Hector rassembla la petite garnison du château dans cette salle basse où, deux heures plus tard, on devait la trouver réunie.

 

Il compta ses hommes. Ils étaient au nombre de vingt et un, y compris Grain-de-Sel.

 

– Mes enfants, leur dit le comte, j’ai négocié votre vie et votre liberté, et dans deux heures vous ouvrirez les portes du château. Je connais le colonel, c’est un homme d’honneur ; il tiendra religieusement sa parole, et vous serez libres d’aller où vous voudrez. Cependant, si trois d’entre vous veulent m’accompagner, ils le peuvent…

 

Tous ne savaient pas comment Hector sortirait du château ; il n’y avait même qu’un seul homme, en dehors de Grain-de-Sel, qui eût donné à Main-Hardye connaissance du passage secret.

 

C’était le vieil intendant, on le devine.

 

Mais tous les hommes qui entouraient le comte s’écrièrent néanmoins :

 

– Moi ! Moi ! Moi !

 

Hector sourit.

 

– Je ne puis emmener que trois personnes, dit-il, et un baril de poudre.

 

Il ajouta ces mots avec un fier sourire et regarda Grain-de-Sel.

 

– Eh bien ! s’écrièrent plusieurs voix, tirons au sort.

 

– Soit, répondit Hector.

 

Les vingt chouans inscrivirent leur nom sur un morceau de papier et le jetèrent dans un chapeau.

 

– Allons ! Grain-de-Sel, tu es le plus jeune, dit le vieux majordome, mets ta main dans le chapeau.

 

Grain-de-Sel tira successivement trois noms. Le premier était celui de Mathurin ; le second, celui de Pornic, ce même Pornic que le feu comte de Main-Hardye avait envoyé à son fils lorsqu’il était en garnison à Poitiers. Le troisième était celui d’Yvon.

 

Pornic était un vieillard, Mathurin et Yvon étaient frères, deux jeunes gars jumeaux de vingt ans.

 

Si le comte eût eu à faire un choix, bien certainement il les eût choisis tous trois.

 

– Maintenant, mes enfants, acheva Hector, donnez-moi tous la main et séparons-nous. Un jour viendra peut-être où je pourrai rentrer en plein soleil et la tête haute à Main-Hardye.

 

– Mes enfants, dit à son tour le majordome, en tirant un livre de messe de sa poche, M. le comte a trop de confiance en vous pour vous demander de garder le secret de son évasion, mais moi j’ai le droit de l’exiger… Vous allez me jurer sur l’Évangile que vous mourrez plutôt que de rien révéler.

 

Vingt voix couvrirent la voix du vieil intendant.

 

– Nous le jurons ! s’écrièrent-ils tous.

 

– Et je suis bien sûr qu’il n’y aura aucun parjure parmi vous. Merci, mes enfants…

 

Le comte passa alors son fusil de chasse en bandoulière mit ses pistolets à sa ceinture, et dit aux trois hommes qui le devaient accompagner, ainsi que Grain-de-Sel :

 

– Mettez du pain et du fromage dans vos bissacs ; il nous faut des vivres pour trois jours… Si les bleus restent plus longtemps dans le pays, Dieu pourvoira à nos besoins.

 

– Et moi aussi, dit l’espiègle Grain-de-Sel.

 

Puis le jeune gars ajouta :

 

– Est-ce que nous emportons le baril de poudre ?

 

– Mais sans doute. Vas-tu pas croire, dit le comte avec son sourire calme et fier, que je veux me laisser fusiller ?

 

– Plus souvent ! murmura le gamin.

 

Et bien qu’il eût déjà un fusil, il prit deux pistolets sur la table, en vérifia les amorces, et les passa également à sa ceinture.

 

Pornic, Mathurin et Yvon imitèrent Grain-de-Sel.

 

Alors le comte ouvrit une des portes de la salle qui donnait sur une cour intérieure.

 

– Venez ! dit-il.

 

Puis il ajouta en riant :

 

– Si jamais les bleus d’aujourd’hui savent par où j’ai passé, ils seront plus fins que les bleus d’autrefois qui, chaque fois qu’ils ont fait des perquisitions, se sont amusés à sonder les murs et les planchers et à fouiller les caves pour y trouver la fameuse issue… Marche, Grain-de-Sel.

 

IX

Sous la voûte qui conduisait sous la salle basse à la petite cour il y avait un des trois barils de poudre qui devaient faire sauter le château si les assiégeants eussent refusé les conditions posées par le comte.

 

Les deux autres se trouvaient dans les caves.

 

– Cherchez une bonne corde, ordonna M. de Main-Hardye, qui se dirigea vers un puits placé au milieu de la cour.

 

À l’exception du majordome et de Grain-de-Sel, tous les défenseurs de Main-Hardye regardèrent curieusement leur jeune maître.

 

Le puits qu’ils avaient sous les yeux était profond et les eaux de l’étang l’alimentaient.

 

Une poulie armée de deux seaux servait à puiser cette eau, qui, si elle était saumâtre et peu potable, était bonne cependant pour le pansage des chevaux.

 

Mathurin se pencha le premier après le comte sur le bord du puits, qui avait une rampe en maçonnerie, et il poussa un cri de surprise.

 

– Tiens ! dit-il, il n’y a plus d’eau. En effet, on voyait le fond du puits.

 

– C’est moi qui l’ai séché, dit Grain-de-Sel. Fallait-il pas que je puisse entrer ? Les bleus ne permettaient pas qu’on vînt par la porte…

 

Les Vendéens regardaient tour à tour le comte et Grain-de-Sel qui souriaient, et nul ne comprenait comment le jeune gars avait pu venir par le fond du puits, lequel, une heure auparavant, était plein d’eau.

 

– Tu es donc sorcier, que tu sèches les puits, Grain-de-Sel ? demanda Mathurin.

 

– Peut-être bien, répondit le gars.

 

Le comte fit détacher un des seaux, et montra du doigt un large baquet, assez grand pour qu’un homme s’y pût asseoir comme dans une nacelle.

 

D’après son ordre, on attacha le baquet à la corde, en place du seau.

 

Puis il dit à Grain-de-Sel :

 

– Descends le premier.

 

Le gars sauta dans le baquet.

 

– J’ai de la chance, murmura-t-il, et je m’en irai plus facilement que je ne suis venu. Il m’a fallu grimper après la corde.

 

Le baquet descendit jusqu’au fond du puits.

 

Alors Grain-de-Sel, qui s’était accroupi dedans, se leva, enjamba par-dessus le bord, et ceux qui l’avaient descendu le virent disparaître et s’évanouir comme un fantôme.

 

Le gars venait de s’enfoncer dans une brèche pratiquée au ras du sol dans la maçonnerie du puits.

 

Cette brèche était invisible et couverte par l’eau en temps ordinaire.

 

Le baquet remonta, puis redescendit.

 

Il contenait le baril de poudre, les fusils, les bissacs des trois compagnons d’Hector, et une petite valise qui renfermait quelques vêtements pour ce dernier.

 

Il y avait, en outre, de grandes torches de résine qui devaient sans doute éclairer la marche des fugitifs à travers le mystérieux souterrain dans lequel Grain-de-Sel pénétrait le premier.

 

Grain-de-Sel prit le baril, les divers ustensiles que renfermait encore le baquet, et ceux qui étaient en haut du puits les virent disparaître.

 

Mathurin et son frère Yvon descendirent ensuite l’un après l’autre.

 

Puis ce fut le tour de Pornic.

 

Enfin le comte serra les mains de ses derniers soldats et s’aventura à son tour dans le baquet.

 

Cinq minutes après, l’eau reparut dans le puits et il ne resta plus aucune trace de l’évasion du comte.

 

C’était à crier au miracle.

 

Le majordome dit fort tranquillement :

 

– Les bleus peuvent venir maintenant, M. le comte est sauvé.

 

*

* *

 

Le phénomène qui venait de se produire aux yeux ébahis des Vendéens était cependant facile à expliquer.

 

Le puits de la petite cour avait été creusé au Moyen Âge par un chevalier de Main-Hardye qui guerroyait dans le Bocage contre les Anglais.

 

Deux ouvriers qui le creusaient, espérant trouver le niveau de l’étang, et par conséquent n’avoir plus qu’un conduit à percer dans le sens latéral, furent très étonnés, arrivés à une certaine profondeur, de mettre à découvert une sorte d’excavation naturelle qui semblait se prolonger sous le château dans une direction opposée à l’étang.

 

Ils remontèrent et firent part de leur découverte au chevalier.

 

Le sire de Main-Hardye d’alors descendit dans le puits, s’arma d’une torche, et, suivi par les deux ouvriers, il s’aventura bravement dans l’excavation.

 

Étroite et permettant à peine à un homme de passer en se courbant, la voie souterraine s’élargissait bientôt, et tout à coup le chevalier fut ébloui par des myriades d’étincelles que la lueur de sa torche arrachait à des stalactites qui en tapissaient les parois.

 

Il se trouvait dans une de ces grottes souterraines qui, presque toutes, correspondent par une de leurs issues avec des étangs ou des rivières. Celle-là communiquait avec l’étang au bord duquel les Main-Hardye avaient bâti leur donjon.

 

Le chevalier explora la grotte, dont la voûte inégale s’abaissait ou s’élevait tour à tour, s’élargissait et prenait des proportions de cathédrale, ou se rapetissait à l’infini et ne laissait plus que la place nécessaire à un homme pour passer en rampant sur le ventre et sur les mains.

 

Il chemina longtemps ainsi, suivi par les deux ouvriers, et au bout d’une heure il finit par découvrir l’issue de la route souterraine.

 

C’était un petit trou de la dimension d’un terrier à renard, par lequel filtrait un rayon de jour.

 

Le chevalier fit élargir ce trou à coups de bêche, et se trouva tout à coup au milieu d’un épais fourré de broussailles, dans les bois qui s’étendent entre Main-Hardye et Bellombre.

 

Alors il revint sur ses pas et remonta par le puits nouvellement creusé dans la cour de son manoir. Après quoi il manda trois autres ouvriers maçons, et leur fit jurer à tous les cinq, sur l’Évangile, qu’ils emporteraient ce secret dans la tombe.

 

Sous la direction du chevalier, les ouvriers rétrécirent le puits, en même temps qu’ils construisaient une sorte de galerie intérieure dans la maçonnerie. Cette galerie était destinée à mettre en communication, à l’aide d’un escalier d’une dizaine de marches, le fond du puits et l’extrémité du souterrain, laquelle avait un niveau supérieur d’environ huit pieds, de telle sorte que la brèche et une portion de l’escalier devaient être envahis par l’eau quand le conduit de l’étang serait percé.

 

Tout cela fut très habilement fait ; puis on construisit deux conduits au lieu d’un, et ces deux conduits furent garnis d’un robinet qui correspondait avec la galerie.

 

En ouvrant un de ces robinets, on emplissait le puits ; en ouvrant le second et fermant le premier, on le vidait, et le passage se trouvait libre de la grotte au puits.

 

Les ouvriers du chevalier gardèrent le secret. Ce secret se transmit avec les plus grandes précautions, de génération en génération, chez les Main-Hardye.

 

Aux grandes époques guerrières ou révolutionnaires, le puits du chevalier servit plus d’une fois à sauver les assiégés en leur permettant de fuir ou de se ravitailler.

 

Pendant les dernières guerres de Vendée, en 1792 et 1798, le puits avait rendu d’immenses services aux troupes royalistes. À cette époque, on remplaça les robinets par une pompe.

 

Les robinets avaient cet inconvénient qu’ils ne pouvaient fonctionner que lorsque les eaux de l’étang étaient basses.

 

La soupape put vider ou remplir le puits en tout temps, et un ouvrier habile la dissimula si bien qu’il fallait, soit du côté de la galerie, soit du côté du puits, en connaître l’existence pour la trouver.

 

Or, lorsque la dernière insurrection vendéenne éclata, il n’y avait plus dans tout le pays, et sans doute au monde, que trois personnes qui connaissaient le secret.

 

La première était le comte de Main-Hardye, la seconde son fils Hector, la troisième le vieux majordome.

 

Quinze jours avant les événements que nous venons de raconter, le comte Hector de Main-Hardye, qui commençait à prévoir l’issue de la guerre vendéenne, le comte, disons-nous, avait initié Grain-de-Sel à ce mystère.

 

– Je puis être assiégé dans Main-Hardye, lui dit-il, dans l’impossibilité de voir Diane et de recevoir de ses nouvelles… Il faut pourtant que tu puisses m’en apporter.

 

Et le comte, une nuit, avait conduit Grain-de-Sel dans les grottes, et lui avait expliqué le mécanisme de la soupape.

 

Or donc, ce jour-là, lorsque Grain-de-Sel comprit que le château était assiégé, et que, par conséquent, il lui serait impossible de pénétrer à Main-Hardye sans tomber au milieu des bleus, le jeune gars rebroussa chemin, gagna la Bauge-Ferme, se glissa dans les broussailles, et disparut par cette étroite crevasse qui n’avait jamais été découverte par des chasseurs, et que tous avaient prise pour un trou à renard.

 

Lorsque Grain-de-Sel était arrivé dans le puits après l’avoir vidé, tous les hommes qui défendaient le château, abrités derrière les croisées, les créneaux, couchés sous la charpente des toits, barricadés dans les corridors, avaient bien autre chose à faire qu’à se promener dans la cour intérieure.

 

Le gars était donc arrivé au plus fort de la fusillade, et nul n’avait pris garde à lui. Puis, quand on l’avait remarqué pendant que l’on parlementait, il dit simplement qu’il était bon nageur et avait passé l’étang en nageant entre deux eaux.

 

Ce fut donc par le puits que le comte de Main-Hardye et ses quatre compagnons quittèrent le château.

 

Lorsqu’on ouvrit les portes aux bleus, on fouilla partout et on ne trouva rien ; les caves furent parcourues, les murs sondés, les planchers effondrés çà et là.

 

Mais personne n’eut l’idée de regarder dans le puits.

 

Le sourire calme du majordome avait, du reste, complètement rassuré le jeune officier de hussards, Charles Aubin, et lorsqu’il était revenu à Bellombre en disant : « Le comte est sauvé, » il en avait la conviction.

 

Le colonel prit possession du château, expédia une estafette à Poitiers et attendit des ordres.

 

Diane attendait toujours le retour de Grain-de-Sel.

 

La soirée s’avançait, le gars ne paraissait pas.

 

Cependant, vers dix heures, le houhoulement de Grain-de-Sel se fit entendre.

 

Diane tressaillit et ouvrit sa croisée.

 

Le gars recommença bientôt son cri d’oiseau nocturne, et il sembla à la baronne qu’il avait une intonation joyeuse.

 

Alors la jeune femme eut un violent battement de cœur.

 

Elle craignit un moment que le comte n’eût eu l’audace de suivre Grain-de-Sel.

 

Mais bientôt l’enfant parut.

 

Il était seul et souriait avec la fierté d’un triomphateur.

 

– Sauvé ! dit-il.

 

– Parle bas, murmura Diane, parle bas, enfant… Où est-il ?

 

– Dans la grotte…

 

Et Grain-de-Sel raconta sur-le-champ l’évasion d’Hector.

 

Le comte était demeuré dans la grotte avec ses trois compagnons. Ils avaient allumé du feu et avaient des vivres pour trois jours.

 

Hector avait écrit à Diane sur son genou.

 

Sa lettre était courte :

 

« Mon ange aimé, disait-il, nous avons lutté jusqu’au dernier moment ; mais il est venu une heure où la résistance devenait de la folie, – une folie sans but. J’ai eu pitié des hommes qui m’entouraient, et j’ai songé à toi… J’ai capitulé. Mais, sois tranquille, les bleus ne m’auront point. Si la fatalité voulait qu’ils découvrissent ma retraite, je leur échapperais encore, et je les ensevelirais avec moi sous les décombres de la grotte, dans laquelle j’ai transporté un baril de poudre.

 

« Diane, ma bien-aimée, l’heure du sacrifice a sonné pour toi.

 

« Je suis proscrit. En France, c’est la mort, et je ne veux pas mourir.

 

« À l’étranger, sans toi, c’est la mort aussi, me comprends-tu ?

 

« Réfléchis… J’attends.

 

« Ton Hector. »

 

Diane, en lisant cette lettre, comprit que le comte avait raison, et que l’heure du sacrifice était venue.

 

Mais ce sacrifice était léger, maintenant que M. de Morfontaine avait pardonné.

 

La baronne n’hésita point une minute.

 

Elle jeta un châle sur ses épaules, et, cette lettre à la main, elle descendit chez son père.

 

Le général avait quitté le salon, il y avait un quart d’heure à peine, en souhaitant le bonsoir à ses hôtes.

 

Diane le trouva au coin du feu, les pieds sur les chenets, enveloppé dans sa robe de chambre, et lisant un vieux traité de vénerie.

 

À la vue de sa fille, le général se leva tout étonné, tant il s’attendait peu à une visite d’elle à cette heure avancée.

 

Diane ferma la porte, vint au général d’un pas lent et se mit à genoux devant lui.

 

– Que fais-tu, mon enfant ? s’écria M. de Morfontaine, qui voulut la relever.

 

Mais Diane demeura à genoux.

 

– Mon père, dit-elle, je ne me relèverai que lorsque vous m’aurez pardonnée.

 

– Pardonnée ! exclama le général abasourdi. Pardonnée ! Que veux-tu donc que je te pardonne, à toi, mon enfant, ma fille ; à toi, l’appui et la joie de ma vieillesse ; à toi, pour qui je demande chaque jour à Dieu de m’accorder de longues années encore ?

 

– Mon père, je vous ai désobéi.

 

– Toi ?

 

– Je vous ai trompé.

 

– Toi ? toi ?

 

– Vous m’aviez donné un époux, un époux que mon cœur n’avait pas choisi… et cet époux, je l’ai accepté parce que vous me le donniez, mon père, et je lui ai été fidèle, et je me suis efforcée de l’aimer.

 

– Et c’est ce que tu appelles m’avoir trompé ? enfant ! s’écria le général.

 

– Attendez, mon père… Cet époux mort, mon cœur s’est senti de nouveau entraîné vers l’homme que j’aimais… et cet homme que je n’osais vous nommer, et à qui j’appartiens, cet homme…

 

Le général éprouva en ce moment un de ces pressentiments bizarres, inexplicables qui s’emparent quelquefois de l’esprit humain.

 

– Son nom ? demanda-t-il, pris d’une émotion violente et subite. Quel qu’il soit, je te pardonne, mon enfant, et puisque… tu l’aimes…

 

– Oh ! oui, fit Diane, qui posa la main sur son cœur.

 

– Il sera ton époux, je te le jure, acheva le général.

 

Diane se releva et dit :

 

– Mon père, l’homme que j’aime, l’homme qui est déjà mon époux devant Dieu, l’homme à qui j’ai juré de porter son nom un jour, est un malheureux proscrit que je viens vous supplier de sauver.

 

– Son nom ? son nom ? insista le marquis d’une voix tremblante et pleine d’angoisse.

 

– C’est le comte Hector de Main-Hardye, ajouta Diane avec fermeté.

 

Le général étouffa un cri, porta la main à son front et chancela.

 

– Mon Dieu ! murmura-t-il, est-ce donc ainsi que finissent toutes ces vieilles haines qui traversent impunément les siècles ?

 

Diane, les mains jointes, voulut se remettre aux genoux du général : mais il la prit dans ses bras, la tint longtemps pressée contre son cœur, et lui dit enfin :

 

– Madame la comtesse de Main-Hardye, il faut pourtant aviser un moyen de sauver votre époux.

 

Deux heures plus tard, Diane écrivait à Hector cette lettre, que Grain-de-Sel devait lui porter le lendemain :

 

« Cher époux,

 

« Oh ! je puis te donner ce nom maintenant, car mon père sait tout, et il a pardonné, et il t’appellera son fils, comme il m’a déjà nommée tout à l’heure : Madame la comtesse de Main-Hardye. »

 

« Il a déjà médité un plan de fuite pour nous et pour lui.

 

« Je veux que vous soyez prudent et raisonnable, mon cher époux ; que vous demeuriez caché dans le Trou-du-Renard jusqu’à ce que Grain-de-Sel aille vous chercher.

 

« Ce jour-là, les hussards auront quitté Bellombre, et le pays sera libre.

 

« Un soir, demain peut-être, une lumière brillera en haut du château, à la fenêtre de la mère Yvonne, et ce sera pour toi le chemin de la délivrance.

 

« Mon père a déjà songé à préparer une chaise de poste qui t’attendra à la lisière du bois. Vous serez obligé, mon cher comte, de prendre un déguisement, une livrée de valet ; mais qu’importe ! Nous traverserons le Bocage en une nuit, nous arriverons à Rochefort, et là c’est le salut, car il y a toujours des navires anglais en partance.

 

« Adieu, cher époux du ciel, au revoir plutôt. Je m’agenouille et je prie pour toi.

 

« Diane. »

 

Grain-de-Sel, debout derrière le fauteuil de Diane, avait attendu silencieusement qu’elle eût terminé sa lettre. Quand elle l’eut pliée et cachetée, le gars s’en saisit.

 

– Hurrah ! dit-il. Vive M. le comte de Main-Hardye ! Vive le roi !

 

Et il enjamba la croisée, se laissa glisser derrière le cep de vigne et disparut dans la nuit.

 

X

Trois jours s’écoulèrent.

 

Les hussards étaient toujours à Morfontaine et dans les environs, attendant les ordres.

 

Mais la fusillade avait cessé dans le Bocage et l’insurrection paraissait éteinte.

 

M. le vicomte de la Morlière et ses deux cousins commençaient à se montrer fort inquiets.

 

On n’entendait plus parler de M. de Main-Hardye ; le général lui-même évitait de prononcer son nom, et la baronne Rupert, quoique toujours grave et silencieuse, n’avait plus ce front pâle et ces yeux cernés qui révélaient naguère ses nuits d’angoisse et d’insomnie.

 

Le comte avait-il, en effet, gagné les côtes et s’était-il embarqué ?

 

M. de la Morlière commençait à le craindre, car Grain-de-Sel lui-même demeurait fort tranquillement à Bellombre et se couchait de fort bonne heure.

 

Ambroise, le valet vendu aux trois cousins, avait passé deux nuits blanches, couché dans les fossés du parc.

 

Ni Grain-de-Sel ni le comte n’avaient passé par la brèche, et Ambroise en avait été quitte pour relever son piège à loup au petit jour et le cacher dans une broussaille voisine.

 

Le vicomte était ivre de rage.

 

– Allons, cousin, lui dit le chevalier de Morfontaine, un soir que les trois prétendants à la main de Diane causaient en fumant sous les arbres de l’avenue du château, ceci est une partie perdue.

 

– Eh bien ! répondit le vicomte, quoi que vous puissiez dire l’un et l’autre, je soutiens que ce n’est qu’une partie remise.

 

– Remise à longtemps…

 

– Peut-être.

 

– La combinaison était pourtant bien jolie, murmura le baron de Passe-Croix d’un ton railleur.

 

– Je n’y renonce pas encore.

 

Les deux cousins hochèrent la tête.

 

Mais avant que le vicomte eût répondu, il vit venir à lui Ambroise, le valet perfide. Ambroise avait une fleur de sourire aux lèvres.

 

– Ah ! ah ! dit le vicomte, as-tu du nouveau par hasard ?

 

– Je le crois.

 

– Voyons.

 

Et le vicomte regarda ses deux cousins :

 

– Vous savez, messeigneurs, dit-il, que je suis votre général en chef et que j’ai pour habitude de ne point réunir mon conseil de guerre.

 

– C’est bien, nous te laissons, dit le chevalier, qui prit le bras de M. de Passe-Croix et l’entraîna du côté du parc.

 

Ambroise et M. de la Morlière se trouvèrent seuls.

 

– Eh bien ! dit le vicomte, qu’est-ce ?

 

– Grain-de-Sel fait des préparatifs de départ.

 

– Ah !

 

– Il est allé aux écuries aujourd’hui, et il a soigné les chevaux d’une singulière façon ; cela m’a donné à penser qu’il songeait à voyager.

 

– Est-ce tout ?

 

– Oh ! non, fit Ambroise en souriant, j’ai mieux que cela.

 

– Voyons.

 

– J’ai découvert un endroit d’où l’on voit et on entend ce qui se passe chez madame la baronne.

 

– Oh ! oh ! murmura M. de la Morlière dont le visage s’illumina, ceci est plus sérieux, en effet. Et où est cet endroit ?

 

– C’est la bibliothèque du château, qui, vous le savez, est séparée de la chambre à coucher de madame la baronne par une cloison. M. le baron de Passe-Croix a, ce matin même, cherché des livres dans la bibliothèque, et il a dérangé je ne sais quoi, de telle façon que tout à l’heure, en allant chercher un volume pour le général, j’ai été fort étonné de voir passer un rayon lumineux à travers le mur. Les volumes qu’avait dérangés M. le baron avaient, en s’écartant, démasqué un petit trou auquel je me suis empressé de coller mon œil…

 

– Et… qu’as-tu vu ?

 

– J’ai vu madame Diane qui écrivait sur une petite table roulée devant le feu. La cheminée était juste en face de la fente par laquelle je regardais.

 

– À merveille ! Et la baronne était-elle triste ou gaie ?…

 

– Elle avait le visage tranquille et comme un sourire aux lèvres à mesure qu’elle écrivait.

 

– Elle était seule ?

 

– Oui ; mais Grain-de-Sel est venu, et il est entré sur la pointe du pied.

 

– Ah ! ah !

 

– Madame Diane a levé la tête et lui a dit tout bas : « Dans une heure. »

 

Grain-de-Sel s’en est allé.

 

– Alors, acheva Ambroise, je me suis glissé à pas de loup de la bibliothèque dans le corridor, et j’ai vu Grain-de-Sel qui descendait aux écuries. Je me suis trouvé par hasard sur son chemin.

 

– Par hasard aussi, dit le vicomte, tu devrais retourner à la bibliothèque.

 

– Oh ! j’ai le temps, monsieur. Madame Diane a dit à Grain-de-Sel : « Dans une heure. »

 

– Est-ce tout ce que tu as à m’apprendre ?

 

– Ah ! répondit Ambroise, j’oubliais de vous dire que le général a paru préoccupé toute la journée.

 

– Je m’en suis aperçu.

 

– Il a envoyé ce soir son valet de chambre Philippe à Poitiers.

 

– Sais-tu pourquoi ?

 

– Non ; Philippe est discret, j’ai vainement essayé de le faire parler.

 

Tandis qu’Ambroise lui donnait ces renseignements, le vicomte se disait :

 

– Je commence à être de l’avis de mes cousins, Main-Hardye est hors de danger. Sans cela, madame Diane sourirait-elle ?

 

Et après avoir fait cette réflexion tout bas, il dit tout haut au valet :

 

– Notre homme est parti bien certainement ; il aura gagné le bord de la mer.

 

– Ceci n’est point sûr, monsieur.

 

– Qu’en sais-tu ?

 

– Oh ! mon Dieu ! rien… mais je donnerais ma tête à couper qu’il est caché quelque part dans les bois, et que le général s’occupe des moyens de le faire partir. Je remonte à la bibliothèque… Vous, monsieur le vicomte, vous devriez bien surveiller un peu Grain-de-Sel.

 

M. de la Morlière et Ambroise revinrent vers le château et se séparèrent près du perron.

 

Ambroise s’en retourna dans la bibliothèque et tressaillit en y entrant. Un bruit confus de voix passait par la fente de la cloison, et le valet, qui avait l’oreille fine, reconnut sur-le-champ la voix du général.

 

Il s’approcha, colla son œil au mur, et vit, en effet, M. de Morfontaine assis auprès de sa fille et lui tenant les deux mains.

 

Ambroise ne se contenta point de regarder, il écouta la conversation du marquis et de la baronne Rupert.

 

*

* *

 

Le général était entré, il y avait quelques minutes à peine ; il était entré sur la pointe du pied, et, voyant que sa fille écrivait, il s’était assis sans mot dire.

 

Diane, levant la tête, lui avait souri.

 

– Je suis à vous, mon père.

 

– C’est à lui, n’est-ce pas, que tu écris ?…

 

– Oui, père.

 

– Lui dis-tu mon projet ?

 

– Oh ! certes, et je le supplie de ne pas sortir de sa cachette, de ne point bouger, d’attendre à après-demain. C’est après-demain, n’est-ce pas ?

 

– C’est après-demain que les hussards partent ; le soir, à l’entrée de la nuit, Philippe sera avec ma chaise de poste à la lisière du bois.

 

– Oh ! mon père, murmura Diane, vous êtes noble et bon.

 

– Je t’aime, mon enfant, et j’ai fini par aimer l’homme à qui tu as donné ton cœur.

 

– Ah ! vous ne le connaissez pas, mon père… Il est digne de votre affection… vous verrez…

 

– Occupons-nous d’abord de le sauver… Les hussards, je te le répète, doivent partir après-demain. Aussitôt qu’ils se seront mis en route, on allumera une lampe dans la chambre de la mère Yvonne, comme je te disais hier. Ce sera le signal.

 

Diane jeta ses bras au cou de son père et le couvrit de baisers. Le général discuta alors longuement le plan de conduite. Puis il se tourna vers Grain-de-Sel et lui dit :

 

– File ! et va-t’en m’attendre à la cuisine ! Il faut se défier de tout le monde à présent.

 

XI

Le général, madame Diane et Grain-de-Sel avaient, tout en causant à voix basse et ne se défiant point du trou pratiqué dans le mur de la bibliothèque, livré à Ambroise et au vicomte de la Morlière le secret de la retraite du comte Hector de Main-Hardye.

 

Grain-de-Sel descendit à la cuisine.

 

Sa vieille mère était au coin du feu. Les domestiques entouraient la table ronde placée au milieu de la salle basse.

 

– Hé ! Grain-de-Sel ! dit le valet de chambre Ambroise, tu as l’air bien triste aujourd’hui ?

 

– Pourquoi donc serais-je triste ? demanda le petit Vendéen.

 

– Dame ! fit Ambroise, tu en as l’air, toujours.

 

– Je suis ainsi, répliqua Grain-de-Sel, chaque fois que j’ai faim.

 

Et il se mit à table à sa place habituelle.

 

– Mère, dit-il, se tournant vers la nourrice de madame Diane, tu ne soupes pas ?

 

– J’ai soupé, mon gars.

 

– Déjà ?

 

– Oui, et je t’engage à en faire autant et à t’aller coucher. Faut que tu te lèves matin, demain.

 

– Pourquoi donc cela, mère ?

 

– Parce que tu t’en iras à Poitiers porter une lettre de notre maître.

 

– Ah ! dit Grain-de-Sel d’un air étonné, faut que j’aille à Poitiers ?

 

– Oui, mon gars.

 

– C’est bon, on ira.

 

Grain-de-Sel s’arma de son couteau et attaqua une tranche de lard bouilli.

 

Mais il était à peine à la moitié de son repas, lorsqu’un personnage, sur l’arrivée duquel personne, bien certainement, ne comptait, se montra sur le seuil de la porte.

 

C’était le général, le marquis, le maître, comme on l’appelait indistinctement à Bellombre.

 

À sa vue, les domestiques se levèrent avec respect, et chacun d’eux se découvrit.

 

– Mes enfants, dit le général, il fait un temps de chien, et cependant il faut que l’un de vous monte à cheval.

 

– Ce sera moi, si monsieur le marquis le permet, dit Grain-de-Sel.

 

– Toi, petit ?

 

– J’aime la pluie et le vent, moi.

 

Le général se prit à sourire.

 

– Où faut-il aller ? continua l’enfant.

 

– À Bellefontaine.

 

– Chez le curé ?

 

– Oui, dit le général.

 

Il avait une lettre à la main, et la donna à Grain-de-Sel. Grain-de-Sel échangea avec le général un regard mystérieux, prit la lettre, la mit dans sa poche et se leva.

 

– Selle mon cheval rouan, dit le général. Tu iras à Bellefontaine en vingt minutes. Si la pluie continue à tomber quand tu arriveras, le curé te fera coucher.

 

– Je ne dois donc pas rapporter la réponse à monsieur ? demanda Grain-de-Sel.

 

– Non, d’après ma lettre, le curé saura ce qu’il doit faire.

 

Le général quitta la cuisine et remonta au salon. Grain-de-Sel murmura :

 

– Il fait pourtant bon au coin du feu ; qu’en dis-tu, mère ?

 

– Je dis que tu aurais bien pu laisser aller quelqu’un d’autre, répondit la nourrice de Diane d’un ton bourru.

 

– Non pas, dit Grain-de-Sel.

 

– Et pourquoi cela ? demanda Ambroise d’un air niais.

 

– Parce que le général m’a baptisé du nom de Grain-de-Sel l’Intrépide.

 

– Et que tu veux mériter ce nom ?

 

– Tout juste, le Parisien.

 

C’était ainsi qu’à Bellombre on appelait Ambroise, le seul domestique du château qui ne fût pas un enfant du pays.

 

– Il a de l’amour-propre, Grain-de-Sel, dit Ambroise, qui se leva à son tour et dit :

 

– Bonsoir, tout le monde, je vais me coucher.

 

Ambroise et Grain-de-Sel sortirent en même temps de la cuisine.

 

Le premier fit mine de monter bruyamment l’escalier de service qui conduisait aux étages supérieurs, tandis que le petit Vendéen descendait aux écuries.

 

Mais, arrivé au premier étage, il traversa la salle à manger, où il n’y avait plus personne, et gagna la terrasse du château.

 

De la terrasse, Ambroise descendit à l’orangerie, et, malgré l’obscurité de la nuit, il trouva son chemin au travers des caisses d’arbustes.

 

Derrière l’une de ces caisses se trouvait le piège à loup qu’il tendait vainement chaque matin.

 

Auprès du piège à loup, Ambroise avait placé un fusil, qu’il mit en bandoulière, et un gros bâton noueux, qu’il prit avec lui.

 

Puis, muni de ces trois objets, il sortit de l’orangerie.

 

La silhouette noire d’un homme se dessina alors sur la nuit sombre.

 

– Ambroise ! dit une voix.

 

– Monsieur le vicomte…

 

– Bien, c’est toi ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Es-tu prêt ?

 

– Grain-de-Sel part à l’instant ; mais j’aurai le temps de le devancer.

 

– Tu crois ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Bien. Va !

 

– Monsieur le vicomte n’oubliera pas la lumière ?

 

– Certainement non.

 

Ambroise s’avança en courant sous les arbres du parc et disparut.

 

*

* *

 

Pendant ce temps, Grain-de-Sel entrait dans les écuries, sellait Roland, le cheval rouan du général, et s’élançait dessus.

 

Au moment où il sortait de la cour, il se retourna et leva les yeux vers le château.

 

– Ô chère maîtresse !… murmura l’enfant avec l’enthousiasme du dévouement sans limites.

 

Grain-de-Sel mit son cheval au galop et s’élança sur la route de Bellefontaine. Mais quand il fut hors de vue et que les tourelles de Bellombre eurent disparu derrière les arbres, il tourna brusquement à gauche et se jeta dans un chemin creux.

 

Ce chemin creux conduisait tout droit aux grands bois, derrière lesquels s’élevaient les vieux murs du château de Main-Hardye.

 

Le petit Vendéen s’enfonça dans le fourré, gagna une clairière, mit pied à terre, et attacha son cheval à un chêne.

 

La nuit était sombre, le vent était apaisé, mais la pluie continuait à tomber au travers des branches dépouillées.

 

Grain-de-Sel avait dans la poche de sa veste rouge la lettre de Diane à Hector.

 

Toujours prudent, toujours circonspect, l’enfant regarda autour de lui, se coucha et colla son oreille contre terre. Aucun bruit, proche ou lointain, ne se faisait entendre.

 

– Allons ! murmura-t-il avec un sourire, ce n’est pas aujourd’hui encore que je serai suivi, et que les bleus découvriront la retraite de M. Hector.

 

Il arma son fusil, le plaça sur son épaule et continua sa route à pied, se glissant à travers les broussailles avec la souplesse et la légèreté d’un chat.

 

– Qui va là ? dit tout à coup une voix derrière lui. Grain-de-Sel tressaillit, se retourna et porta sur-le-champ la crosse de son fusil à son épaule droite.

 

Mais en cet endroit le bois était si fourré et la nuit si obscure, que Grain-de-Sel ne vit rien.

 

– Qui va là ? demanda-t-il à son tour.

 

Nul ne répondit.

 

Alors Grain-de-Sel voulut rebrousser chemin, tant il avait peur que ce ne fût un bleu qui l’eût suivi. Il fit deux pas en arrière et répéta :

 

– Qui donc a parlé ?

 

Soudain l’enfant reçut un vigoureux coup de bâton sur la tête, jeta un cri étouffé et tomba étourdi et comme foudroyé.

 

Alors un homme, qui s’était tenu dissimulé jusque-là derrière un tronc d’arbre, s’avança son bâton à la main, et se pencha sur Grain-de-Sel.

 

Grain-de-Sel était évanoui.

 

L’homme ne s’amusa point à s’assurer s’il avait tué ou non le petit Vendéen.

 

Il ouvrit vivement la veste de l’enfant et en retira la lettre de Diane.

 

Or, l’homme qui venait d’étourdir Grain-de-Sel d’un coup de bâton et qui lui avait volé la lettre que l’enfant portait sur sa poitrine, cet homme, c’était Ambroise.

 

Le valet de chambre de feu le baron Rupert, une fois en possession de la lettre, prit le corps du petit Vendéen dans ses bras et le poussa dans une broussaille. Le coup de bâton avait entamé le cuir chevelu. Un flot de sang s’était répandu sur le visage de Grain-de-Sel.

 

– Il est mort, pensa Ambroise.

 

Puis il s’élança au travers des chênes rabougris et du fourré vers le trou à renard, dont il connaissait maintenant parfaitement le chemin.

 

Ambroise avait souvent accompagné le général à la chasse ; vingt fois il avait passé auprès de la petite ouverture de ce vaste souterrain, qui communiquait avec le parc de Main-Hardye.

 

Seulement, il s’était toujours imaginé que cette ouverture n’était qu’une excavation sans importance, un simple trou à renard.

 

Ambroise écarta les broussailles qui en masquaient l’entrée, puis il se coucha à plat ventre, posa ses deux mains sur sa bouche et fit entendre un houhoulement exactement semblable à celui de Grain-de-Sel.

 

Une minute s’écoula et rien ne troubla le silence qui régnait autour du valet.

 

Le trou était noir, et Ambroise n’était pas homme à s’y aventurer.

 

Les ténèbres avaient pour lui toute l’horreur de l’inconnu.

 

Il répéta son houhoulement.

 

Puis il attendit.

 

– Pardieu, se dit-il, si le comte ne répond pas, c’est que probablement Grain-de-Sel a l’habitude de faire la chouette trois fois de suite.

 

Et, pour la troisième fois, il répéta le houhoulement. Aussitôt le coup de sifflet bien connu des gens du Bocage lui répondit.

 

– Ah ! ah ! murmura Ambroise, la bête fauve est baugée.

 

Il se releva et attendit encore.

 

Peu à peu un bruit se fit dans le souterrain, un bruit lointain et confus d’abord, qui se rapprocha insensiblement.

 

Ambroise reconnut bientôt que ce bruit était celui d’un pas retentissant sur le sol sonore du souterrain.

 

Puis ce bruit cessa et le coup de sifflet se fit entendre de nouveau.

 

Ambroise répéta son houhoulement.

 

Les pas se firent entendre derechef, et bientôt ils furent si distincts qu’Ambroise eut un battement de cœur.

 

– Le voilà ! pensa-t-il.

 

En effet, une voix basse, comprimée, demanda des profondeurs du souterrain :

 

– Est-ce toi, Grain-de-Sel ?

 

– Non, répondit le valet, c’est moi, Ambroise, le valet de chambre de madame la baronne.

 

– À distance alors ! cria la voix.

 

Puis Ambroise, qui s’était prudemment écarté, vit apparaître hors du trou de renard un homme qui se dressa tenant un pistolet de chaque main.

 

– Arrière ! répéta le comte, car c’était lui, arrière !

 

Ambroise recula d’un pas.

 

– Monsieur le comte, dit-il, je vous apporte une lettre de madame la baronne.

 

Le comte, qui avait une grande habitude de l’obscurité, jetait autour de lui un regard rapide et s’assurait qu’Ambroise était seul.

 

– Ah ! monsieur le comte, dit Ambroise, vous devez pourtant me reconnaître à la voix.

 

– En effet, répondit le comte. Et… tu m’apportes une lettre de madame Diane ?

 

– Oui, monsieur le comte.

 

– Pourquoi Grain-de-Sel n’est-il pas venu ?

 

– Parce que les bleus l’emmènent.

 

– Hein ? fit le comte.

 

– Monsieur Hector, reprit Ambroise en jetant son fusil à terre, à deux pas devant lui, voici la seule arme que je possède.

 

– Donne la lettre.

 

– La voici, répéta Ambroise.

 

– Avance, dit le comte.

 

M. de Main-Hardye, qui tenait toujours son pistolet à la hauteur du front d’Ambroise, prit la lettre.

 

La nuit était trop sombre pour qu’il pût la lire, mais il en palpa le cachet.

 

– C’est bien d’elle, murmura-t-il. Puis il renouvela sa question :

 

– Pourquoi Grain-de-Sel n’est-il pas venu ?

 

– Parce que, répondit Ambroise, les bleus l’ont pris pour leur servir de guide.

 

– Comment cela ?

 

– Les hussards ont quitté Bellombre, il y a une heure.

 

– Ah ! dit le comte, qui respira.

 

– Grain-de-Sel était en route, et il vous apportait cette lettre.

 

– Bien, après ? fit le comte, toujours soupçonneux.

 

– Les hussards ne comptaient partir que demain, mais une ordonnance est arrivée de Poitiers au grand galop, et a apporté un message au colonel.

 

« – À cheval ! messieurs ! a commandé le colonel.

 

« Il a fait sonner le boute-selle et on est parti. Comme le colonel sortait de Bellombre, il a rencontré Grain-de-Sel. Le bambin était à cheval, et il vous apportait cette lettre.

 

« – Où vas-tu ? lui a demandé le colonel.

 

« – C’est M. le marquis, a répondu l’enfant, qui m’envoie à Bellefontaine, chez M. le curé. Le capitaine Aubin, vous savez, monsieur le comte, le capitaine…

 

– Mon ami, interrompit Hector.

 

Le capitaine lui a dit :

 

« – Puisque tu vas à Bellefontaine, qui est sur la route de Poitiers, tu peux bien nous servir de guide, le ciel est sombre…

 

« – Oh ! volontiers, capitaine. »

 

« J’étais à trois pas de distance, regardant défiler l’escadron.

 

« Grain-de-Sel s’est tourné vers moi. Alors je me suis approché, et, comme la nuit était noire, il a pu me glisser sa lettre dans la main et ces mots à l’oreille :

 

« – Au trou du renard… le comte… trois houhoulemmts. Et il est parti.

 

« Je me suis mis à courir à travers les bois, et me voilà. »

 

Ambroise avait raconté tout cela avec une naïveté et un air de bonne foi qui écartèrent tout soupçon de l’esprit du comte.

 

– As-tu la mèche soufrée de Grain-de-Sel ?

 

– Non, monsieur le comte.

 

Hector de Main-Hardye hésita un moment. Mais enfin il prit un parti et dit à Ambroise :

 

– Quand madame Diane a remis cette lettre à Grain-de-Sel, les hussards devaient-ils être partis ?

 

– Non.

 

– Donc elle ne le savait pas.

 

– Non.

 

– Et il n’y a plus un seul soldat à Bellombre ?

 

– Pas un.

 

Le comte hésita encore.

 

– Monsieur le comte, dit Ambroise, qui en ce moment fut sublime d’audace, si j’avais un conseil à vous donner…

 

– Parle.

 

– Ce serait d’attendre à demain…

 

– Non, répliqua le comte qui crut désormais à la sincérité du valet, il y a trop longtemps que je ne l’ai vue.

 

– Cependant, monsieur le comte…

 

– Non, je veux aller à Bellombre, répéta Hector avec fermeté. Je veux la voir !

 

– Alors, je le tiens ! murmura le valet, qui s’était vendu corps et âme au plus implacable ennemi du comte.

 

XII

– Ramasse ton fusil, dit le comte, et marche devant moi.

 

Ambroise se baissa et mit son fusil en bandoulière.

 

Puis il marcha devant le comte.

 

Hector avait toujours ses pistolets à la main, mais sa défiance s’était évanouie.

 

Ambroise était, après tout, le valet de chambre de feu le baron Rupert.

 

Donc il devait être dévoué à la baronne.

 

Et puis Hector aimait si ardemment madame Diane qu’il avait fallu toutes les supplications de la jeune femme et le dévouement entêté de Grain-de-Sel pour l’empêcher d’aller à Bellombre tant que les hussards s’y trouvaient.

 

Or, du moment où l’escadron avait quitté ses cantonnements, du moment où le pays était libre, Hector sentait son cœur battre avec trop de violence pour qu’il pût attendre le lendemain.

 

Il voulait voir sa chère Diane !

 

Ambroise cheminait d’un pas leste à travers les taillis.

 

D’ailleurs, la pluie ne tombait plus, le vent se taisait et la lune commençait à se dégager des nuages.

 

En vingt minutes, le comte et son guide improvisé eurent atteint la limite extrême de ce fouillis de broussailles qui environnait le trou du renard, et ils purent cheminer plus librement sous la futaie.

 

Hector était si impatient de revoir madame Diane qu’il essaya de tromper cette impatience en parlant d’elle.

 

– Que s’est-il passé à Bellombre ? demanda-t-il au valet.

 

– Je ne sais pas, monsieur le comte ; mais il me semble que le général est tout changé.

 

– Comment ?

 

– Le général devenait pâle de colère, autrefois, quand on parlait de vous…

 

– Et… aujourd’hui ?

 

– Aujourd’hui il parle de vous comme si vous étiez déjà le mari de madame la baronne.

 

Le comte eut un sourire.

 

– Et, poursuivit Ambroise, il m’a envoyé hier à Poitiers.

 

– Pourquoi ?

 

– Chez Harlet, le carrossier.

 

– Ah ! ah !

 

– Pour dire à Harlet qu’il fît mettre en état sa chaise de poste. Il paraît que le général va faire un voyage…

 

Le comte écoutait avec un intérêt toujours croissant les confidences d’Ambroise. Le valet continua :

 

– Ce matin, le général et madame Diane se promenaient dans le parc. Il ne pleuvait pas. Moi, j’étais assis sous le grand arbre qui est devant le perron ; je lisais la Gazette de France. Le général et madame la baronne sont passés près de moi.

 

– Et ils t’ont vu ?

 

– Non, monsieur le comte. Ils causaient à mi-voix.

 

– Et tu as entendu ?

 

– Oui, monsieur le comte.

 

– Que disaient-ils ?

 

– C’était le général qui parlait.

 

– Ah !

 

« – Mon enfant, disait-il, si les hussards partent demain, comme cela est décidé, ma petite combinaison sera très bonne.

 

« – Qu’avez-vous combiné, mon père ?

 

« – La chaise de poste attendra vers minuit, demain, dans le bois Fourchu, et nous aurons fait quinze ou vingt lieues avant le point du jour. Nous arriverons à Rochefort juste quelques heures avant le départ de ce paquebot anglais dont je t’ai parlé.

 

« – Mais, a dit madame Diane, si on allait reconnaître Hector ? »

 

Le général s’est pris à sourire.

 

« – C’est impossible, a-t-il dit, et cela pour deux raisons : la première, c’est que jamais on ne pourra supposer à trente lieues à la ronde qu’un Main-Hardye voyage dans la voiture du marquis de Morfontaine.

 

« – Et la seconde ? a demandé madame la baronne.

 

« – La seconde, mon enfant, c’est que la paire de favoris roux et la livrée de laquais que je destine à ton époux seront le meilleur passeport. »

 

On le voit, Ambroise avait écouté assez attentivement la conversation du général et de sa fille, à travers la fente du mur de la bibliothèque.

 

– Et c’est tout ce que tu as entendu ?

 

– Tout. Ils se sont éloignés.

 

– Madame Diane est-elle triste ?

 

– Elle est fort gaie, au contraire.

 

– Chère Diane, murmura Hector.

 

– Et les officiers, qui aiment tous M. le comte, sont aussi de belle humeur.

 

– Vraiment ?

 

– Ah dame ! je sers à table, fit naïvement Ambroise, et j’ai entendu le capitaine Aubin qui disait gaiement à déjeuner :

 

« – Décidément, je crois que ce pauvre Main-Hardye a vu, à l’heure qu’il est, les côtes de France s’effacer à l’horizon.

 

« – C’est probable… a ajouté le général.

 

« – Bah ! a dit à son tour le vieux colonel, un déserteur de ce genre n’est jamais déshonoré. Hector de Main-Hardye, s’il est parti, attendra patiemment à l’étranger que le roi accorde pleine et entière amnistie.

 

« – Puis, a dit le capitaine Aubin, il rentrera fort paisiblement en Vendée, et s’il a laissé quelque part une femme qu’il aime…

 

« – Il l’épousera au grand soleil, a ajouté le général en souriant. »

 

Tandis que le perfide valet jetait dans le cœur du comte toutes ces espérances, se gardant bien de lui parler de ses trois rivaux, les neveux du général, le comte avait atteint la lisière du bois, et il fut étonné d’entendre retentir un bruit sourd sur le sol.

 

– Qu’est-ce que cela ? fit-il, vérifiant, par un sentiment de prudence, les amorces de ses pistolets.

 

– Tiens, fit Ambroise d’un air étonné, c’est un cheval. Et il désigna du doigt sous les arbres une masse noire qui se mouvait.

 

– Un cheval ! fit le comte en s’approchant.

 

– C’est le cheval de Grain-de-Sel ; le drôle sera allé jusqu’à Bellefontaine, dit Ambroise, puis il sera revenu, et tandis que nous quittions le trou du renard, il en prenait le chemin.

 

Le comte mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet, espérant que le houhoulement de Grain-de-Sel lui répondît.

 

Mais Grain-de-Sel ne répondit pas.

 

Un soupçon passa dans l’esprit d’Hector.

 

– Qui sait, pensa-t-il, si cet homme ne me trahit pas ?

 

Mais après s’être adressé cette question le comte fut contraint de se répliquer à lui-même :

 

– Pourquoi ? dans quel intérêt me trahirait-il ?

 

Cet intérêt, le comte n’aurait pu le deviner que s’il eût songé à l’amour cupide dont les trois neveux du général environnaient leur belle cousine.

 

Et puis il était trop tard. Le comte n’avait plus le droit d’hésiter. Déjà, au travers des arbres, brillaient les lumières du manoir de Bellombre.

 

– Diane… chère Diane ! murmura le comte.

 

Puis il dit à Ambroise :

 

– Détache ce cheval et conduis-le par la bride, il me servira pour retourner. Grain-de-Sel devinera que je m’en suis emparé.

 

Ambroise obéit et le comte s’élança hors du bois et courut vers la clôture du parc.

 

Avant d’atteindre la brèche par laquelle il passait ordinairement, Hector se retourna :

 

– Les hussards sont partis, dit-il ; mais il pouvait fort bien y avoir dans les environs quelques retardataires.

 

– Oh ! ne craignez rien, monsieur le comte.

 

– N’importe ! fais le guet.

 

– Dois-je vous attendre ici ?

 

– Oui.

 

Le comte poursuivit sa route, les yeux fixés sur la lumière qui brillait derrière les persiennes de madame Diane.

 

Comme à l’ordinaire, il voulut s’élancer et franchir le fossé du parc…

 

Mais au même instant Ambroise entendit un cri de douleur, puis une exclamation de colère.

 

Le comte venait de se prendre les deux jambes dans les dents de scie du piège à loup.

 

Et soudain le valet perfide, qui se tenait à distance, lâcha ses deux coups de fusil.

 

Puis il sauta sur le cheval, et, le frappant à grands coups de talon, il le mit au galop.

 

– Maintenant, dit-il, je vais à Poitiers prévenir le conseil de guerre.

 

*

* *

 

Ambroise, on le sait, avait menti à M. de Main-Hardye.

 

Les hussards n’avaient point quitté le pays, et le château de Bellombre, outre le colonel et le capitaine Aubin, renfermait une trentaine de soldats et quatre sous-officiers.

 

Un poste était même établi dans un pavillon qui s’élevait dans un coin du parc, et ce poste était commandé par le capitaine Aubin.

 

Le pavillon était à peine à cent mètres de distance de la brèche où le malheureux comte venait de se prendre comme une bête fauve.

 

Aux deux coups de fusil qui retentirent derrière lui, Hector riposta au hasard en faisant feu de ses deux pistolets.

 

Ces quatre détonations mirent le poste en rumeur, les hussards s’élancèrent hors du pavillon et se prirent à courir dans la direction où s’étaient fait entendre les derniers coups de feu, et comme la lune s’était tout à fait dégagée des nuages, le capitaine Aubin, qui marchait en avant de ses soldats, aperçut bientôt un homme qui se débattait et essayait vainement de fuir.

 

En même temps, les fenêtres du château s’ouvraient : ses habitants, mis en alerte par les coups de feu, s’élançaient au-dehors. Soudain, le capitaine Aubin jeta un cri terrible, un cri d’épouvante et de douleur.

 

Dans l’homme qui se débattait en des liens mystérieux, il venait de reconnaître son ami le comte Hector.

 

Et le capitaine n’était point seul, une douzaine de hussards l’entouraient, et il lui était désormais impossible de dégager Hector et de lui dire :

 

– Fuis ! malheureux… fuis au plus vite !

 

Hector avait les deux jambes étreintes dans le piège, et, malgré sa vigueur presque herculéenne, il ne parvenait point à rouvrir les deux lames de scie qui le meurtrissaient horriblement.

 

Les hussards reconnurent leur ancien commandant, et tandis que Charles Aubin, consterné, pétrifié, ne songeait même pas à donner un ordre, ils s’y prirent à quatre et finirent par desserrer le piège.

 

Hector se retrouva libre…

 

Mais il était au milieu de neuf hommes, et ces neuf hommes avaient pour consigne de l’arrêter et de le faire prisonnier partout où ils le trouveraient.

 

– Ah ! malheureux ! balbutia le capitaine, pourquoi donc es-tu venu ?

 

– J’ai été trahi.

 

– Par qui ?

 

– Par Ambroise, le valet de chambre de Diane, murmura Hector anéanti.

 

– Mon capitaine, s’écria un des hussards, nous sommes huit ici, mais nous serons muets comme un seul homme : il faut laisser fuir le commandant.

 

– Malheureux ! s’écria Hector à son tour, tu veux donc te faire fusiller ? Ami, dit-il, fais ton devoir.

 

Le capitaine chancelait sur lui-même comme un homme ivre, regardant tour à tour ce piège à loup, dont il ne s’expliquait pas la présence en ce lieu, et son ami Hector, qui avait déjà repris son sang-froid et avait sur les lèvres un sourire plein de résignation.

 

Les gens du château accouraient.

 

Le général était à leur tête, et deux de ses neveux, M. de Passe-Croix et le chevalier de Morfontaine, étaient avec lui.

 

Plusieurs domestiques suivaient, portant des torches.

 

Par une autre allée Hector vit déboucher le vieux colonel et une dizaine de hussards.

 

Et l’infortuné jeune homme se trouva entouré par une trentaine de personnes, qui toutes laissèrent échapper un cri de douleur et d’effroi.

 

– Sang-Dieu ! exclama le général, qui, d’un coup d’œil, devina tout, qui donc a placé ce piège à loup ?

 

Et il promena un œil sévère sur les gens qui l’entouraient.

 

Mais ses neveux demeuraient impassibles, et quant aux serviteurs du château, aucun ne put se troubler : ils étaient innocents.

 

– Je ne sais pas qui a placé ce piège, général, dit M. de Main-Hardye, mais je sais bien que j’ai été trahi par un de vos gens.

 

– Son nom ? s’écria le général, qui retrouva sa colère de vingt ans.

 

– Ambroise.

 

– Le valet de chambre de Diane ?

 

– Oui. Il m’a attiré ici… me disant que madame Diane m’attendait… que les hussards étaient partis.

 

– Infamie ! s’écria le baron de Passe-Croix avec un accent si naïf que pas un de ceux qui étaient là n’eût pu songer une minute qu’il avait trempé dans cette trahison.

 

Le comte seul avait retrouvé un grand calme au milieu de l’agitation générale.

 

Mais tout à coup un cri perçant se fit entendre, et une femme à peine vêtue s’élança au milieu du groupe qui entourait le comte.

 

C’était Diane !

 

Diane, qui au bruit des coups de feu avait été saisie d’un horrible pressentiment ; Diane, qui accourait dans sa toilette de nuit et qui se jeta au cou du comte et n’eut plus le courage de dissimuler son amour.

 

– Ah ! malheureux ! malheureux ! répéta-t-elle avec le délire de l’épouvante.

 

Le général était consterné ; les officiers baissaient la tête.

 

Diane avait enlacé Hector et le couvrait de baisers.

 

Soudain ses bras se distendirent, et elle cessa d’étreindre Hector, et, se retournant vers le colonel, elle lui prit les mains :

 

– Ô mon ami, dit-elle, mon ami, ayez pitié de moi…

 

Elle parlait avec des sanglots dans la voix, elle avait le visage baigné de larmes, elle avait fini par porter à ses lèvres la main du vieux soldat.

 

– Ah ! murmurait-elle, au nom du ciel, au nom de votre amitié pour mon père… sauvez-le !

 

– Madame, répondit le colonel, sur la joue duquel on vit couler une larme, je suis un soldat et il faut que je fasse mon devoir… J’ai prié Dieu, je lui ai demandé comme une grâce suprême de ne point jeter M. de Main-Hardye sur ma route, Dieu n’a pas voulu m’exaucer… M. de Main-Hardye est mon prisonnier.

 

– Pauvre Diane ! murmurait Hector, dont le calme s’était démenti au contact des baisers de la jeune femme.

 

Le colonel s’approcha de lui, et avec une brusquerie qui cachait mal son émotion, il lui dit :

 

– Allons, monsieur, puisque vous voilà prisonnier de guerre, il faut nous suivre au château.

 

– Colonel, dit vivement le général, m’accorderez vous une grâce ?

 

– Parlez, général.

 

– Je désirerais que M. de Main-Hardye ne fût point conduit au château… à cause de Diane… Vous comprenez ?

 

– Où le conduire, alors ?

 

Le général étendit la main et montra un pavillon perdu dans les massifs du parc.

 

– Soit, dit le colonel.

 

M. de Morfontaine et le capitaine Charles Aubin échangèrent un regard mystérieux.

 

XIII

Le pavillon qu’on assignait à Hector pour prison se composait d’une petite salle au rez-de-chaussée et d’une salle de même dimension au premier étage.

 

Un escalier de bois reliait le tout.

 

La pièce du bas était une sorte de serre où l’hiver on entassait les caisses d’arbustes qui craignaient la gelée et le froid.

 

La pièce du haut avait été convertie en salon d’été.

 

C’était là que, pendant les beaux jours, madame la baronne Rupert venait s’enfermer pour travailler, lire ou faire de la tapisserie.

 

Hector le regarda.

 

– Tu vas être seul ici avec un valet de chambre du château. On fermera simplement la porte et je placerai des sentinelles à l’entour du pavillon.

 

– Oh ! mon Dieu ! répondit le comte, je n’ai nul désir de m’évader, et je vais te donner ma parole…

 

– Je n’en veux pas !

 

– Hein ?

 

– Je n’en veux pas, te dis-je, répliqua le capitaine avec une sorte de brutalité affectueuse.

 

– Pourquoi ?

 

– Je ne sais, mais je te supplie de demeurer mon prisonnier dans les conditions ordinaires.

 

Et le capitaine s’en alla sans vouloir écouter Hector.

 

Celui-ci jeta les yeux autour de lui, fit l’inspection de la salle du rez-de-chaussée, et gravit ensuite l’escalier tournant qui conduisait au premier étage du pavillon.

 

Là, il se laissa tomber triste et rêveur sur un siège :

 

– Pourquoi donc, se demanda-t-il, Aubin ne veut-il pas que je sois son prisonnier sur parole ?

 

Cette question, qu’il s’adressait sans pouvoir la résoudre, eut pour effet de distraire un moment sa pensée en lui faisant perdre de vue pendant quelques minutes sa terrible situation. Mais bientôt le sentiment de la réalité lui revînt : Hector était trop militaire pour ne pas savoir quel sort l’attendait.

 

D’abord il était dans le cas ordinaire de désertion et le Code martial punit le déserteur de la peine de mort.

 

Ensuite l’acharnement avec lequel il s’était battu contre le nouveau régime lui ôtait tout espoir de jamais être gracié.

 

Hector avait toujours eu un profond dédain de la vie, et certes il avait trop souvent bravé la mort sur les champs de bataille pour la craindre : mais il aimait Diane.

 

Diane qui mourrait de douleur, Diane qui avait senti tressaillir dans son sein le fruit de leur amour…

 

Diane enfin, si longtemps séparée de lui par la double haine de leurs pères, et qui maintenant pouvait être sa femme…

 

Hector demeura longtemps assis, la tête dans ses mains, les yeux rouges et secs, et comme frappé de prostration.

 

Puis tout à coup il se leva, alla ouvrir la croisée et plongea son front brûlant dans l’air du matin.

 

Le jour croissait. À travers les arbres on voyait poindre les pignons blancs du château de Bellombre, et l’œil d’Hector chercha sur-le-champ la fenêtre de Diane.

 

Une lampe y brillait encore, en dépit des premiers rayons de l’aube.

 

Diane veillait…

 

Hector sentit battre son cœur, et il éprouva soudainement, lui si résigné tout à l’heure, un ardent désir de la vie, un besoin impérieux de liberté.

 

Il regarda à ses pieds, comme regarde un prisonnier à l’heure où il songe à son évasion.

 

Le capitaine Aubin avait placé deux factionnaires à l’unique porte du pavillon et un autre sous chaque fenêtre.

 

Le hussard placé au-dessous de celle où Hector venait d’apparaître leva la tête en ce moment et lui dit :

 

– Mon commandant, il ne faudrait pas faire de bêtises.

 

Hector tressaillit et reconnut son ancien brosseur.

 

– Ah ! dit-il, c’est toi, Pataud ?

 

– Oui, mon commandant.

 

– De quelles bêtises veux-tu parler ?

 

– Je veux dire qu’il ne faudrait pas essayer de sauter par la fenêtre.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que le colonel a donné la consigne de tirer sur vous si vous tentiez de vous évader.

 

– C’est bon, je ne sauterai pas.

 

Pataud poursuivit :

 

– Faut croire, mon commandant, que vous allez être prisonnier ici au moins trois ou quatre jours.

 

– Ah ! tu crois ?

 

– Dame ! c’est le colonel…

 

– Que disait le colonel ?

 

– Il parlait au général tout à l’heure, et lui disait : « Vous savez que l’ordre de retourner à Poitiers m’est arrivé. Je vais donc faire sonner le boute-selle dans une heure ; mais je ne veux point me charger de notre malheureux prisonnier, et je vais le laisser ici jusqu’à nouvel ordre… et sous la garde du capitaine Aubin et d’un peloton de dix hommes. »

 

– Ah ! dit Hector, les hussards s’en vont ?

 

– Oui, mon commandant.

 

– Toi aussi ?

 

– Non, moi, je reste.

 

Et le hussard ajouta en soupirant :

 

– Nous n’avons pas de chance, mon commandant. Et c’est nous tous, qui vous aimons tant, qui allons vous garder pour le conseil de guerre. C’est dur !

 

Hector eut un sourire triste, salua Pataud d’un geste et revint s’asseoir auprès d’une table placée au milieu du pavillon.

 

– Il est évident, pensa-t-il, que du moment où le colonel a donné pour consigne de tirer sur moi, il n’a nulle envie de me laisser échapper. D’ailleurs, je le connais…, il est esclave de son devoir. Mais… cependant…

 

Hector se prit à rêver.

 

– Pourquoi donc Charles Aubin, à qui j’offrais ma parole d’honneur de ne point chercher à m’évader, l’a-t-il refusée brutalement ?

 

Le comte de Main-Hardye ne pouvait concilier dans son esprit cette alliance bizarre de la consigne sévère donnée par le colonel avec l’insistance employée par le capitaine Aubin pour ne point accepter sa parole.

 

Il se leva de nouveau et alla s’accouder une fois encore à sa croisée.

 

Pataud avait été relevé de faction et remplacé par une recrue entrée au régiment depuis la désertion du commandant.

 

Hector ne connaissait pas ce jeune soldat.

 

Mais il aperçut à quelque distance, dans le parc, le vieux général de Morfontaine qui se promenait avec le colonel, et le bruit de leurs voix arriva jusqu’à lui.

 

– Mon cher général, disait le vieil officier, ne vous faites pas d’illusions…

 

– J’irai trouver le roi, vous dis-je, j’irai.

 

– Le roi vous refusera.

 

– Oh ! par exemple !

 

– Le roi n’est ni cruel ni vindicatif, croyez-le bien, poursuivit le colonel ; mais les circonstances sont terriblement impérieuses… Pardonner au comte de Main-Hardye, c’est rallumer la guerre en Vendée.

 

Le général haussa les épaules.

 

– Le roi vous refusera, mon général, répéta le colonel.

 

– Mais enfin, corbleu ! s’écria M. de Morfontaine, ma fille l’aime.

 

Le colonel soupira.

 

– Et je ne puis laisser fusiller l’homme qui doit être son époux.

 

– Général, répondit le colonel, je réponds de lui sur mon honneur ; mais il ne sera point toujours entre mes mains, et je souhaite que vous puissiez le sauver…

 

En prononçant ces derniers mots, le colonel leva la tête et aperçut Hector à la fenêtre du pavillon.

 

– Chut ! dit-il tout bas au général.

 

Celui-ci salua Hector et dit à son compagnon :

 

– Est-ce qu’il m’est interdit de le voir ?

 

– Non, certes.

 

– Alors laissez-moi entrer dans le pavillon. Je veux lui parler de Diane.

 

– Comte, dit le colonel élevant la voix, voulez-vous recevoir le marquis de Morfontaine ?

 

– Ah ! certes, répondit Hector avec joie.

 

Et il s’élança du premier étage au rez-de-chaussée, descendant les marches de l’escalier quatre à quatre.

 

Les hussards de faction à la porte l’ouvrirent, laissèrent entrer le général et donnèrent sur lui un solide tour de clef.

 

C’était leur consigne.

 

Hector se jeta dans les bras du vieux marquis.

 

– Mon père ! murmurait-il.

 

Le général le prit dans ses bras et le serra avec effusion. Puis il lui dit à l’oreille :

 

– Parlez bas, comte, parlez très bas.

 

– Pourquoi, mon père ?

 

Le général montra l’escalier.

 

– Montons, dit-il.

 

Hector le suivit et tous deux gagnèrent l’étage supérieur. Alors le général ferma la fenêtre et regarda le comte.

 

– Vous êtes bien calme, lui dit-il. Car déjà Hector souriait.

 

– Je suis résigné, mon père.

 

– Résigné à mourir ? exclama le général avec une sorte de terreur.

 

– Mon père, dit Hector, dont le calme menteur disparut, vous savez que j’aime Diane.

 

– Je sais tout, répliqua M. de Morfontaine, tout absolument.

 

– Il faut que Diane ait un époux.

 

– Oh ! certes.

 

– Et que notre enfant… ait un père.

 

– Il en aura un, comte.

 

– Général, continua Hector, aux termes de la loi martiale, j’ai mérité la mort, et je serais loin de me plaindre si je n’aimais notre pauvre Diane. Mais on peut retarder l’heure de mon exécution, on peut me donner le temps de faire la baronne Rupert comtesse de Main-Hardye.

 

– Ah ! dit le général, vous avez espéré cela, mon fils ?

 

– Oui, général.

 

– Et… rien de mieux ?

 

Hector secoua la tête et eut un sourire mélancolique :

 

– J’ai entendu le colonel, tout à l’heure, causant avec vous dans le parc.

 

– Ah !

 

– Et le colonel vous disait que les circonstances étaient exceptionnelles, terribles, et que le roi refuserait ma grâce.

 

Le général, qui baissait la voix de plus en plus, eut un sourire énigmatique et dit :

 

– Ce serait le dernier moyen à employer.

 

Hector fit un geste de surprise.

 

Le général reprit :

 

– Vous êtes prisonnier, ici, mon cher comte.

 

– Hélas ! je le vois bien.

 

– Si vous tentiez de sortir, soit par la porte, soit par la fenêtre, on ferait feu sur vous…

 

– Je ne le tenterai pas.

 

– Mais cependant, ajouta M. de Morfontaine, le capitaine Aubin n’a pas voulu de votre parole.

 

– J’avoue que je n’ai pas compris pourquoi, mon cher général.

 

– Écoutez-moi bien, comte.

 

Et le général s’assit auprès d’Hector :

 

– Vous êtes prisonnier de guerre, le colonel du régiment vous fait enfermer dans ce pavillon, pose des sentinelles à toutes les portes et leur dit : Si le prisonnier cherche à fuir, tirez sur lui !

 

– C’est logique, dit Hector.

 

– Mais le colonel ne peut pas empêcher le ciel de faire un miracle en votre faveur.

 

– Plaît-il ? fit Hector étonné.

 

– Si vous êtes possesseur, par exemple de l’anneau du roi Gygès, qui rendait invisible, et que vous passiez inaperçu à travers les dalles, le colonel n’y peut rien.

 

– Malheureusement, je n’ai pas le fameux anneau, général.

 

– Attendez donc… attendez…

 

M. de Morfontaine souriait.

 

Hector tressaillit et pensa :

 

– On travaille à me sauver.

 

Et regardant le général :

 

– Je vous écoute, mon père, dit-il.

 

– Le colonel, en vous gardant prisonnier, poursuivit M. de Morfontaine, remplit son devoir, et il doit prendre toutes les précautions possibles pour vous empêcher de fuir.

 

– C’est son droit, général.

 

– Mais moi, reprit M. de Morfontaine, moi qui ne suis plus soldat, moi qui ne sers ni Louis-Philippe, ni Charles X, mais qui suis le père de Diane, de Diane que vous aimez et qui mourrait s’il vous arrivait malheur !…

 

– Ah ! taisez-vous, mon père…

 

– Je dois faire tout ce que je pourrai dans le but de vous sauver.

 

Hector secoua de nouveau la tête.

 

– C’est difficile… murmura-t-il.

 

– Mais non impossible.

 

– Que dites-vous ?

 

Hector eut un battement de cœur et ses yeux brillèrent de joie.

 

– Vous ne verrez pas Diane aujourd’hui, reprit le général.

 

– Est-ce que le colonel s’y oppose ?

 

– Non, c’est moi.

 

– Vous ?

 

Et Hector regarda le général.

 

– Moi, répéta M. de Morfontaine, parce que Diane est trop faible, trop émue encore pour supporter cette entrevue.

 

– Ah ! général…

 

– Du moins, dit M. de Morfontaine, c’est une raison que j’ai donnée au colonel.

 

– Dans quel but ?

 

– Pour le colonel, Diane et moi nous partons aujourd’hui même.

 

– Mon Dieu !

 

– Et nous allons à Paris nous jeter aux pieds du roi et demander votre grâce.

 

– Vous savez bien qu’on vous la refusera.

 

– Chut ! Écoutez…

 

– Voyons !

 

– Nous monterons en chaise de poste juste au moment où le colonel et ses hommes auront le pied à l’étrier, et nous suivrons la même route que le régiment jusqu’à trois lieues d’ici.

 

– Bon ! Après ?

 

– Après, nous tournerons bride, et la chaise, au lieu de rouler vers Paris, prendra la route de Rochefort.

 

– Je ne comprends pas… dit le comte.

 

– C’est pourtant bien simple, mon cher, répondit le général. Ma chaise de poste s’arrêtera à une lieue d’ici, dans les bois, et vous attendra.

 

– Moi ! moi ! fit Hector sur deux tons différents.

 

– N’était-il pas convenu, il y a deux jours, que vous nous suivriez, Diane et moi, déguisé en laquais ?

 

– Oui, certes, mais alors…

 

– Alors vous n’étiez pas prisonnier, voulez-vous dire, n’est-ce pas ?

 

– Oui, général.

 

– Passez votre journée comme vous pourrez, dit M. de Morfontaine ; tâchez de ne pas vous ennuyer trop, et attendez la nuit… avec confiance.

 

– La nuit !…

 

– Demain au point du jour nous serons loin d’ici, soyez tranquille.

 

Hector étouffa un cri de joie, tant il avait foi, aux paroles du père de Diane. Mais tout aussitôt il fronça le sourcil.

 

– Les hussards veulent donc me laisser évader ? dit-il. Oh ! s’il en est ainsi, je ne veux pas fuir… Je ne veux point les envoyer au conseil de guerre à ma place.

 

– Rassurez-vous, dit le général. Les hussards continueront à veiller aux portes et aux fenêtres, et ce n’est ni par les portes ni par les fenêtres que vous sortirez.

 

– Par où donc ?

 

– C’est mon secret.

 

– Mais, cependant…

 

– Adieu, dit le général… À ce soir.

 

Et M. de Morfontaine s’en alla, serrant la main à Hector, mais ne voulant point lui confier ses moyens d’exécution. Une heure après, le comte entendit sonner le boute-selle. Les hussards partaient pour Poitiers. Puis il entendit crier sur le sable de l’avenue les roues de la chaise de poste qui emportait le général et sa fille.

 

Enfin un domestique du château lui apporta quelques aliments, et, derrière lui, le comte vit entrer le capitaine Aubin.

 

Ce dernier lui dit vivement :

 

– Le général est parti pour Paris avec Diane… Il obtiendra peut-être ta grâce…

 

– J’en doute, répondit Hector.

 

– Moi aussi, fit le capitaine en soupirant.

 

Les deux amis causèrent environ une heure puis Charles Aubin se retira.

 

Hector compta les minutes durant toute cette journée, aussi impatient de revoir Diane que curieux de savoir comment le général parviendrait à le faire sortir de sa prison.

 

Enfin, la journée s’écoula, le soleil disparut derrière les grands arbres du parc, la nuit vint.

 

Hector se remit à la croisée et regarda.

 

La nuit était lumineuse et les sentinelles se promenaient de long en large autour du pavillon.

 

– Comment diable vais-je sortir d’ici ? se demanda-t-il pour la centième fois au moins depuis le matin.

 

Au moment où il s’adressait cette question, le comte crut entendre un bruit souterrain, et il ferma aussitôt sa croisée.

 

Puis il écouta…

 

Le bruit continuait.

 

XIV

Le bruit sourd que le comte entendait semblait partir des entrailles de la terre, verticalement au-dessous du pavillon.

 

Le comte, qui se trouvait au premier étage, descendit au rez-de-chaussée.

 

Le bruit lui parut plus distinct, quoique assez léger pour n’être point entendu au-dehors du pavillon.

 

Il était bizarre : on aurait dit la pioche d’un démolisseur entraînant un mur.

 

Hector se coucha à plat ventre et colla son oreille au sol.

 

Le sol était formé de larges dalles de pierre. Tout à coup l’une de ces dalles sembla remuer légèrement sous Hector.

 

Il se leva précipitamment et regarda.

 

La dalle subissait de légers soubresauts.

 

Hector comprit alors qu’elle recouvrait quelque souterrain par lequel il allait retrouver le chemin de la liberté.

 

Alors, s’armant d’un flambeau, il jeta les yeux autour de lui, cherchant un outil, un instrument quelconque avec lequel il pût aider le mystérieux ami qui venait à son secours.

 

Son regard tomba sur un ciseau plat de menuisier, instrument qui servait sans doute au jardinier du château.

 

Il s’en empara, le glissa entre la dalle voisine et exerça une pesée vigoureuse.

 

En quelques secondes la dalle fut soulevée, et le comte, étonné, vit apparaître la tête pâle et amaigrie du vicomte de la Morlière.

 

– Chut ! dit celui-ci.

 

Et il se hissa hors de ce trou noir et béant que le descellement de la dalle venait de mettre à découvert.

 

Hector et M. de la Morlière se connaissaient à peine.

 

Ils s’étaient rencontrés quatre ou cinq fois peut-être, dans le monde parisien, avant la révolution de Juillet.

 

Tout ce qu’Hector savait de M. de la Morlière, c’est qu’il avait eu longtemps des prétentions à la main de sa cousine, même avant le mariage de Diane avec le baron Rupert.

 

Mais de là à supposer une minute, même en admettant que le vicomte aimât toujours sa cousine, à supposer, disons-nous, qu’il fût homme à le trahir et à avoir ourdi contre lui la plus infâme des trahisons, certes, il y avait loin pour Hector.

 

M. de Main-Hardye était trop chevaleresque, trop loyal pour comprendre la lâcheté et la déloyauté poussées à de telles limites.

 

– Ah ! monsieur, lui dit-il, en lui tendant spontanément la main, merci… mille fois !

 

Le vicomte répondit simplement :

 

– Monsieur, vous aimez Diane, et Diane vous aime : cela doit vous faire trouver ma conduite toute naturelle.

 

– Vous êtes un vrai gentilhomme !

 

– Et puis mon oncle a commandé, j’ai obéi. C’est lui qu’il faut remercier.

 

– Et vous, monsieur.

 

Hector pressait toujours la main de M. de la Morlière.

 

– Mais, dit le vicomte, l’heure des remerciements n’est point venue, monsieur, car vous n’êtes point sauvé encore.

 

Il ouvrit un manteau qui l’enveloppait tout entier et montra à Hector une ceinture qui supportait quatre pistolets.

 

– Prenez-en deux, dit-il.

 

Hector s’empara des armes à feu.

 

– Maintenant, suivez-moi.

 

Et le vicomte se laissa couler dans le trou, de telle façon que sa tête seule dépassa le niveau du sol.

 

– Là, dit-il, imitez-moi ; puis, prenez ma main et courbez-vous en deux doubles.

 

La tête du vicomte disparut, et bientôt Hector se sentit entraîné sur une pente humide, le visage fouetté par cet air moisi qu’on respire dans les souterrains.

 

M. de la Morlière le tenait toujours par la main et lui dit, lorsqu’ils eurent fait une centaine de pas environ :

 

– Maintenant vous pouvez relever la tête. Marchez toujours.

 

En même temps il tirait un briquet de sa poche et en faisait jaillir quelques étincelles, à l’aide desquelles il allumait une lanterne sourde, dont il dirigeait l’unique verre devant lui.

 

Hector put alors se convaincre qu’il était dans une sorte de boyau assez étroit, de la hauteur d’un homme, et qui se prolongeait sur un plan légèrement incliné.

 

– Où sommes-nous donc ? demanda-t-il à son guide.

 

– Nous sommes sur la route des bois de Main-Hardye.

 

– Voici un souterrain dont je n’ai jamais entendu parler.

 

– Ni moi, dit le vicomte.

 

– Comment cela ? demanda Hector, quelque peu étonné de la réponse.

 

– Mon oncle m’en a révélé l’existence pour la première fois ce matin.

 

Hector s’aperçut alors que M. de la Morlière portait de la main gauche cette pioche de maçon qu’il avait entendue retentir tout à l’heure.

 

– Oui, poursuivit le vicomte, c’est ce matin seulement que le général, alors que nous nous désespérions tous sur votre sort, au château, m’a appris qu’il avait le ferme espoir de vous sauver.

 

– Il me l’a dit à moi aussi, ce matin, répondit le comte, mais il ne m’a point avoué quel était le plan qu’il comptait mettre à exécution.

 

– Le général, reprit M. de la Morlière, ne m’a rien dit non plus, tout d’abord ; il s’est contenté de m’enjoindre de monter à cheval et de l’aller attendre au presbytère de Bellefontaine. C’est ce que j’ai fait, laissant mes deux cousins, le baron de Passe-Croix et le chevalier de Morfontaine, au château.

 

– Et il vous a rejoint ? demanda Hector.

 

– À quatre heures de l’après-midi, j’ai vu arriver mon oncle en chaise de poste, avec madame Diane et un domestique.

 

« – En voiture ! vicomte, en voiture ! m’a crié le général.

 

Je suis monté auprès de Diane, et le général m’a dit alors :

 

« – Nous allons pouvoir sauver Hector, et c’est toi qui vas faire la première besogne.

 

« – Oh ! avec joie, me suis-je écrié ; mais comment ?

 

« – Tu vas le savoir.

 

« La chaise a continué son chemin comme si elle allait à Paris ; mais à un quart de lieue de Bellefontaine, elle s’est jetée dans un chemin de traverse encaissé par des haies très hautes et qui se dirige vers la Vendée en passant à un quart de lieue à peine de Bellombre.

 

– Je connais cette route, dit Hector.

 

– Quand nous avons été à l’entrée du bois, la chaise s’est arrêtée, reprit M. de la Morlière. Alors mon oncle a mis pied à terre et m’a dit :

 

« – Viens avec moi.

 

En même temps il retirait de la voiture cette pioche que vous voyez.

 

Nous nous sommes avancés jusqu’à l’extrême lisière de la forêt, et, de cet endroit, nous pouvions voir Bellombre.

 

La nuit venait, la campagne était déserte.

 

« – Vois-tu cette maison là-bas ? me dit alors le général.

 

« – Oui, mon oncle ; c’est celle du garde. Elle est à un quart de lieue du château.

 

« – Et elle communique avec le pavillon où M. de Main-Hardye est prisonnier.

 

« – En vérité ! me suis je écrié.

 

Mon oncle s’est dirigé vers la maison. Je le suivis.

 

Tandis qu’il marchait, il regardait à droite et à gauche pour s’assurer que nous n’étions point aperçus du château.

 

Quand nous fûmes arrivés à la porte de la maison du garde, le général frappa doucement.

 

« – Mathurin, c’est le nom du garde, est un serviteur dévoué, me dit-il, on peut se fier à lui.

 

« Mathurin vint ouvrir, et comme il avait une lampe à la main, il reconnut le général et poussa une exclamation de surprise.

 

Le général mit un doigt sur ses lèvres.

 

« – Chut ! dit-il. Es-tu seul ?

 

« – Oui, monsieur le marquis.

 

Le général et moi nous entrâmes, et Mathurin referma soigneusement la porte.

 

Alors mon oncle alla droit à la trappe de la cave et la souleva.

 

« – Mathurin, dit-il, descends le premier et éclaire-nous.

 

Le garde, assez étonné, obéit, et je m’aventurai après lui sur l’échelle de meunier qui, par une dizaine de degrés, conduisait à la cave.

 

Cette cave, qui régnait sous toute l’étendue de la petite maison, servait à Mathurin pour y serrer ses récoltes.

 

Mon oncle avisa un énorme tas de pommes de terre dans un des coins et dit à son garde :

 

« – Déblaye-moi tout cela.

 

Mathurin est l’obéissance passive. Sans trop deviner ce que le général voulait faire, il posa la lampe sur une futaille, prit une pelle de bois et repoussa le monceau de tubercules au milieu de la cave.

 

Le général me prit alors la pioche des mains et se mit à entamer le mur. Puis il me dit :

 

« – Tu es plus jeune et plus vigoureux que moi, continue.

 

Au bout de quelques minutes, j’eus fait tomber une douzaine de pierres, et bientôt Mathurin, étonné, vit apparaître l’orifice de ce souterrain dans lequel nous sommes.

 

En parlant ainsi, le vicomte de la Morlière s’arrêta.

 

– Tenez, dit-il, sentez-vous une bouffée d’air plus froide ?

 

– Oui, répondit le comte.

 

– Nous serons tout à l’heure dans la cave de Mathurin. En effet, le comte, ayant fait quelques pas, aperçut une lumière dans l’éloignement, et bientôt il arriva au seuil de cette brèche que M. de la Morlière avait pratiquée sous la direction du général.

 

M. de Morfontaine et Mathurin attendaient là.

 

Le père de Diane, pendant les trois quarts d’heure environ qui s’étaient écoulés depuis que le vicomte de la Morlière s’était aventuré dans le souterrain, avait eu plus de battements de cœur qu’un jeune homme à un premier rendez-vous d’amour.

 

Quand il avait entendu des pas, ses angoisses s’étaient calmées, et, lorsque, enfin, il vit apparaître le comte, il le prit dans ses bras et l’y pressa avec effusion.

 

– Vous le voyez, mon oncle, dit M. de la Morlière, tout va bien.

 

Le général, pendant que son neveu remontait le souterrain, avait mis le temps à profit.

 

Mathurin, par son ordre, s’était glissé jusqu’à la lisière du bois, où madame Diane attendait, pleine d’anxiété, dans la chaise de poste, et la baronne lui avait remis un paquet assez volumineux, qu’il avait rapporté en hâte au général.

 

En même temps, il avait descendu dans la cave un rasoir et un plat à barbe.

 

– Mon cher enfant, dit alors le général, il faut nous hâter.

 

– Oh ! certes, dit le comte, il me tarde tant de la revoir !…

 

– Mathurin qui a été perruquier dans sa jeunesse, va vous couper votre royale et vos moustaches.

 

– Soit, dit le comte en souriant.

 

Tandis que la fière moustache de M. de Main-Hardye tombait sous le rasoir de Mathurin, M. de Morfontaine ouvrait le paquet que son garde avait apporté, et en retirait un costume complet de valet de pied à ses couleurs.

 

– Voilà, mon cher comte, dit le général, un déguisement peu avantageux et peu flatteur ; mais du diable si on vous reconnaît ainsi accoutré !

 

Quand il fut entièrement rasé, M. de Main-Hardye s’habilla en un clin d’œil et revêtit l’ample et long pardessus de livrée à collet de fourrure que lui passa le général.

 

Cette métamorphose s’était opérée dans la cave par mesure de précaution.

 

Le comte, prêt à partir, serra la main à Mathurin, auquel le général dit à l’oreille :

 

– Demain au point du jour tu prendras ton fusil et tu t’en iras courir les bois, de façon à n’avoir pas à subir un interrogatoire de la part des hussards qui sont au château.

 

– Suffit ! monsieur le marquis, répondit Mathurin.

 

– En route ! dit le général.

 

Tous trois remontèrent de la cave au rez-de-chaussée de la maison, et Mathurin éteignit sa lampe, ouvrit la porte et regarda de droite et de gauche :

 

– Vous pouvez partir, dit-il, je ne vois personne.

 

Il y avait quelques centaines de pas à peine de la maison du garde à la lisière du bois. Le général et les deux jeunes gens se prirent à courir, et ils atteignirent bientôt la chaise de poste.

 

Diane, anxieuse, prêtant l’oreille au moindre bruit, avait mis pied à terre ; elle s’était glissée jusqu’aux derniers chênes de la forêt, et, le cou tendu, le cœur palpitant, elle avait compté les minutes, et les minutes lui avaient semblé des heures.

 

Lorsqu’elle entendit les pas précipités de son père, de M. de la Morlière et d’Hector, elle voulut s’élancer à leur rencontre ; mais son émotion fut telle qu’elle se sentit clouée à la place qu’elle occupait, et elle fut contrainte de s’appuyer contre un arbre : ses jambes fléchissaient sous elle.

 

Une minute après, Hector de Main-Hardye la prenait dans ses bras et l’y pressait étroitement.

 

– Mes enfants, dit alors le général, il ne faut point perdre un temps précieux. Partons !

 

Hector prit Diane à bras-le-corps et la porta dans la chaise de poste, où montèrent après elle le général et M. de la Morlière.

 

Puis, fidèle à son rôle de laquais, le comte grimpa sur le siège et dit au postillon :

 

– Fouette !

 

– Route de Rochefort ! cria le général du fond de la berline de voyage.

 

Le postillon cingla deux coups de fouet à ses chevaux, éperonna son porteur, et regagna la route, dont il s’était momentanément écarté.

 

Le général avait emmené avec lui son valet de chambre, un vieux soldat du nom de Germain, et sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même.

 

C’était donc à côté de Germain que M. de Main-Hardye, vêtu en laquais, allait faire le trajet de Morfontaine à Rochefort.

 

La nuit était noire, un brouillard humide rampait sur le sol ; il faisait froid.

 

– Je suis persuadé, murmura le général à l’oreille de sa fille, que nous ne trouverons pas un seul gendarme au relais : il fait un temps affreux.

 

Le relais dont parlait M. de Morfontaine fut atteint en moins d’une heure.

 

– Des chevaux ! cria le postillon qui fit claquer son fouet. Hector dégringola du haut du siège, et pour moins attirer l’attention, il aida le postillon à dételer.

 

Pendant ce temps l’auberge isolée qui tenait le relais de poste se mettait peu à peu en rumeur. Les palefreniers se hâtaient de garnir les chevaux, la cuisine s’ouvrait et l’hôte venait demander à la portière si messieurs les voyageurs n’avaient besoin de rien. Dix minutes après, la chaise continuait son chemin. Comme elle atteignait le deuxième relais, les voyageurs entendirent le galop d’un cheval.

 

– Oh ! oh ! dit le général inquiet, serions-nous découverts ?

 

Diane frissonna.

 

Le vicomte prêta l’oreille un moment et dit :

 

– Rassurez-vous, mon oncle, c’est le galop d’un cheval. Or, si nous étions poursuivis, nous aurions une escouade à nos trousses.

 

– C’est juste, tu as raison.

 

Au deuxième relais, le faux laquais, c’est-à-dire M. de Main-Hardye, fit comme au premier et s’occupa de boucler les traits.

 

Le galop du cheval était devenu beaucoup plus distinct, et tout à coup, comme la chaise allait repartir, un cavalier courbé sur sa selle passa devant le relais sans s’arrêter ni tourner la tête.

 

Tout ce que les voyageurs purent voir, c’est qu’il était enveloppé d’un grand manteau qui lui cachait tout le bas du visage.

 

– Hum ! pensa Diane, où diable peut donc aller cet homme ?

 

Le général devina le sujet de son émotion.

 

– Folle ! dit-il, si cet homme nous poursuivait, il nous eût abordés.

 

– Qui sait s’il ne va pas prévenir la gendarmerie du prochain village ? murmura la baronne.

 

– Bah ! dit M. de la Morlière, c’est quelque gros fermier qui s’en va à une foire.

 

– Tiens, dit le général, c’est justement foire à Napoléon-Vendée.

 

Diane respira.

 

– J’ai remarqué son cheval, poursuivit le vicomte, il est courtaud et porte la queue en catogan ; c’est un cheval de fermier.

 

La chaise repartit.

 

Elle courut ainsi toute la nuit, et nulle part les voyageurs ne furent inquiétés. Au point du jour, ils avaient fait trente lieues et atteignaient les derniers relais qu’on trouve avant d’arriver à Rochefort.

 

Mais là, M. de Morfontaine éprouva une vive déception, car le maître de poste lui dit qu’il n’avait pas de chevaux.

 

– Comment cela ? demanda-t-il.

 

– Je n’ai que cinq chevaux, et ils sont en route, répondit le maître de poste, j’ai donné le dernier il y a une heure.

 

– À qui ?

 

– À un jeune homme qui avait besoin d’arriver à Rochefort.

 

Le général et Diane songèrent sur-le-champ au cavalier qui les avait dépassés.

 

– Comment est-il ? demanda la baronne Rupert.

 

– Jeune, avec de la barbe ; beau garçon.

 

– Et… le cheval ?

 

– Le cheval qu’il montait est dans l’écurie. La pauvre bête a fait au moins vingt lieues.

 

Le général soupira.

 

– Nous ne sommes plus qu’à cinq lieues de Rochefort, dit-il. Il faut que nos chevaux doublent la poste. On les payera, s’ils viennent à crever.

 

Comme M. de Morfontaine prenait cette résolution violente, un brigadier de gendarmerie entra dans la cour du relais, disant :

 

– Messieurs les voyageurs veulent-ils m’exhiber leurs passeports ?

 

Diane frissonna jusqu’à la moelle des os.

 

XV

À la vue du brigadier de gendarmerie, Diane se sentit prise d’une défaillance subite.

 

Elle étouffa un cri au fond de la berline de voyage et devint horriblement pâle.

 

– Taisez-vous, au nom du ciel ! ma cousine, murmura hypocritement le vicomte.

 

– Ah ! nous sommes perdus !… fit-elle tout bas.

 

– Taisez-vous donc, je vous en conjure !

 

Diane parvint à se maîtriser, et le vicomte lui dit à l’oreille :

 

– C’est un subalterne qui fait du zèle : il va nous laisser continuer notre route : ne craignez rien.

 

Un peu rassurée, la baronne s’était penchée à la portière pour écouter la conversation de son père avec le gendarme.

 

M. de Morfontaine était descendu de voiture lorsqu’on lui avait dit qu’il n’y avait plus de chevaux au relais, et il s’était trouvé planté au milieu de la cour au moment où le brigadier arriva. M. de Morfontaine avait tout à fait le type du vieil officier de l’Empire : moustache grise, cheveux taillés en brosse, redingote bleue boutonnée jusqu’au menton et ornée de la rosette d’officier de la Légion d’Honneur.

 

À la demande qu’on lui fit de son passeport, le général se redressa et toisa le gendarme :

 

– Hé ! brigadier, dit-il, je vous trouve osé.

 

– Pardon, mille excuses, mon général.

 

M. de Morfontaine tressaillit.

 

– Vous me connaissez ? dit-il.

 

– J’ai servi sous vos ordres, mon général ; j’étais du 3e Cuirassiers que vous commandiez.

 

– Ah ! parbleu ! dit le général, je te reconnais. Tu te nommes Jean Leblanc ?

 

– Pour vous servir, mon général.

 

– Et, dit M. de Morfontaine en riant, tu te permets de me demander mon passeport, à moi, ton ancien colonel ?

 

– Je fais mon devoir.

 

– Eh bien ! reprit le général, riant toujours, le voilà, tiens.

 

Diane commençait à respirer.

 

Le général tira son passeport de son portefeuille et le tendit au brigadier.

 

– Oh ! pardon, mon général, dit le gendarme, je n’ai pas besoin de voir le vôtre.

 

– Parbleu ! je devine…

 

Et le général s’approcha de la voiture.

 

– Vicomte de la Morlière, dit-il, montrez votre passeport à mon ami.

 

– Voici, mon oncle.

 

Le brigadier prit le passeport, le déplia lentement et le lut d’un bout à l’autre.

 

– Peste ! murmura M. de Morfontaine, qui commençait à s’impatienter, la gendarmerie est pointilleuse en ce pays.

 

Le gendarme ne sourcilla point.

 

– Maintenant, dit-il, voulez-vous, mon général, ordonner à vos gens…

 

– Quoi donc ? fit le général.

 

– De m’exhiber pareillement leurs passeports.

 

– Ah ! par exemple ! s’écria M. de Morfontaine, voici qui est trop fort, brigadier.

 

– Pourquoi, mon général ?

 

– Parce que mes gens n’ont pas de passeport. Le pavillon couvre la marchandise.

 

– Cependant, mon général…

 

– Ah çà, brigadier, dit froidement le général, vous seriez à peine excusable si vous ne me connaissiez pas… mais…

 

– J’ai reçu des ordres.

 

– De qui ?

 

L’accent du général était devenu impérieux.

 

– Du juge de paix, répondit le brigadier.

 

– Et ces ordres ?

 

– Les voici, mon général, dit le gendarme visiblement ému, et croyez qu’en ce moment je suis le plus malheureux des hommes.

 

Diane avait été reprise par ses terreurs, et le vicomte, qui lui parlait toujours bas à l’oreille, ne parvenait pas à la calmer.

 

– Voyons ces ordres ?

 

Le général fit cette question d’une voix moins impérieuse et moins ferme. Il commençait, lui aussi, à avoir de bizarres pressentiments.

 

Quant à Hector, il était remonté fort tranquillement sur le siège, à côté du véritable valet de pied, et il paraissait tout à fait indifférent à ce qui se passait.

 

– Mon général, dit alors le brigadier, je ne demande pas les passeports une fois par an, et il faut que quelque crime ait été commis dans les environs ou qu’on m’ait donné un signalement. Dans tous les cas, je ne me serais jamais permis, moi, de demander son passeport au général marquis de Morfontaine, mon ancien colonel.

 

– Alors ?…

 

– Mais voici ce qui est arrivé, poursuivit le brigadier.

 

Et il baissa un peu la voix pour n’être point entendu du maître de poste.

 

– J’écoute, dit le général.

 

– Ce matin, comme j’allais partir en tournée, le juge de paix en personne est venu à la gendarmerie. « Brigadier, m’a-t-il dit, une chaise de poste ne va pas tarder à passer. Elle renfermera deux hommes et une femme à l’intérieur, deux domestiques sur le siège. »

 

Diane n’écoutait plus. Elle était mourante…

 

– Après ? fit le général avec une violence fébrile, après ?…

 

– Le juge de paix a continué :

 

« – L’un de ces hommes est le général de Morfontaine, l’autre son neveu. La femme est sa fille, madame la baronne Rupert. »

 

Le général fit un suprême effort pour sourire.

 

– Ah ! dit-il, je serais curieux de savoir de qui le juge de paix tient ces renseignements ; ils sont exacts, par ma foi !

 

– D’un homme à cheval, m’a-t-on dit, qui est descendu chez le juge de paix.

 

– Et où est-il, cet homme ?

 

– Il ne s’est pas arrêté.

 

– Ah !

 

– Et il a continué son chemin vers Rochefort.

 

– Eh bien ! mais, dit le général, qu’est-ce que cela peut faire à cet homme et au juge de paix que je voyage avec mon neveu et ma fille ?

 

– Vous, rien, ni madame la baronne, ni M. le vicomte. Et j’ai ordre de vous laisser continuer votre route.

 

– Très bien, merci ! Et le général respira.

 

– Mais, acheva le brigadier, j’ai ordre aussi d’arrêter le plus jeune de vos valets de pied.

 

Cette fois, tout brave qu’il était, le général eut un battement de cœur.

 

– Et… pourquoi cela ?

 

– Je ne sais pas, dit le brigadier.

 

– Prends garde ! s’écria M. de Morfontaine, qui commençait à perdre son sang-froid.

 

– À quoi, mon général ?

 

– Je puis te faire casser.

 

Le brigadier n’eut pas le temps de répondre, car trois nouveaux personnages entrèrent alors dans la cour.

 

Les deux premiers étaient des gendarmes ; le troisième, un homme encore jeune, vêtu de noir, et que le général devina sur-le-champ être le juge de paix.

 

– Nous sommes flambés ! grommela le vieux soldat, qui chercha à ses côtés une épée absente, et fut tenté de prendre ses pistolets et de s’en servir pour forcer le passage.

 

Heureusement une sage réflexion l’arrêta.

 

– Si je fais feu, dit-il, je perds M. de Main-Hardye à tout jamais.

 

Et, retrouvant un reste d’audace, il alla droit au fonctionnaire et lui dit :

 

– Vous êtes le juge de paix, monsieur ?

 

Le fonctionnaire s’inclina.

 

– Moi, dit le père de Diane, je me nomme le général marquis de Morfontaine.

 

– Je le sais, monsieur.

 

Et le juge de paix s’inclina une seconde fois.

 

– Ah ! vous le savez ? fit le général avec emportement.

 

– Oui, monsieur le marquis.

 

– Et vous ne craignez pas d’être blâmé par l’autorité supérieure, lorsqu’elle apprendra qu’un officier général dans le cadre de réserve, un grand propriétaire terrien, un homme honorable et honoré, a été inquiété, molesté, par un brigadier de gendarmerie ?

 

– Je ne le crois pas, général.

 

– Mais enfin, monsieur, s’écria M. de Morfontaine en élevant la voix, je suis de cette province, on m’y connaît, je voyage avec un passeport en règle, et jamais on n’a vu qu’il fût besoin à un homme comme moi de prendre un passeport pour ses laquais.

 

– Ordinairement non, monsieur.

 

– Eh bien ! alors…

 

– Mais comme il y a laquais et laquais…

 

– Plaît-il ? fit le général avec hauteur.

 

Le juge de paix désigna le plus jeune des deux hommes placés sur le siège de la chaise de poste et dit froidement :

 

– Monsieur que voilà se nomme le comte de Main-Hardye, officier supérieur de l’armée française, en état de désertion, et j’ai ordre de l’arrêter.

 

Pour expliquer comment à trente lieues du château de Bellombre, un juge de paix avait des renseignements aussi précis sur la situation de M. de Main-Hardye, il est nécessaire de revenir sur nos pas.

 

Quinze heures environ auparavant, c’est-à-dire un peu avant que M. de Morfontaine, qui avait annoncé son départ pour Paris, ne montât en voiture avec sa fille, les trois neveux du général tinrent le conciliabule que voici :

 

– Mon oncle m’a dit de monter à cheval et de l’aller attendre à Bellefontaine, dit le vicomte. Il m’a dit avoir trouvé un moyen de sauver Main-Hardye, mais il ne me l’a point confié.

 

– Mais, poursuivit M. de la Morlière, il est évident que, quelque moyen qu’il emploie, si ce moyen réussit, le général en reviendra toujours à sa première combinaison.

 

– Quelle était-elle ? demanda le baron de Passe-Croix.

 

– Faire habiller le comte en laquais.

 

– Bon !

 

– Et, tout en ayant l’air de se diriger sur Paris, se jeter dans la traverse au-delà de Bellefontaine, prendre la route de Vendée et gagner Rochefort, où il y a toujours quelque navire anglais ou suédois en partance.

 

– Que faut-il faire en ce cas ?

 

Le vicomte parut réfléchir.

 

– Écoutez, dit-il enfin, voici quel est mon avis. Dénoncer le projet du général à l’officier de hussards qui est chargé de garder le comte serait une maladresse qui pourrait n’aboutir à rien d’abord, attendu que le capitaine Aubin est l’ami du comte, et dévoilerait ensuite notre conduite. Nous serions perdus dans l’esprit du général.

 

– Et de sa fille, ajouta le chevalier de Morfontaine.

 

Le vicomte reprit :

 

– Prévenir la gendarmerie des environs est également une chose impossible.

 

– Pourquoi ? demanda M. de Passe-Croix.

 

– Mais parce que nous n’avons d’autre complice qu’Ambroise et qu’il est allé à Poitiers.

 

– C’est juste.

 

– Or, les gendarmes, les juges de paix, les commissaires de police nous connaissent tous trois de vue, à dix lieues à la ronde.

 

– Tu as raison.

 

– Mais il m’est venu une assez bonne idée.

 

– Voyons ?

 

– Il y a, à cinq lieues de Rochefort, un petit village nommé B… Le juge de paix qui y réside est un partisan acharné du régime actuel.

 

– Tu le connais ?

 

– De réputation. Il a été révoqué par la Restauration ; c’est assez pour qu’il ait la haine des royalistes. Il est ambitieux et voudrait être nommé juge ; c’est plus qu’il n’en faut pour qu’il fasse du zèle en faveur du gouvernement qui l’a réintégré.

 

– Très bien, dit le baron ; mais comment le prévenir ?

 

– Le chevalier est un excellent écuyer, dit M. de la Morlière, il fait très bien trente lieues à cheval.

 

– Quand il le faut, certainement.

 

– Donc, le chevalier montera à cheval ce soir.

 

– Mais, mon ami, observa M. de Passe-Croix, il y a trente lieues d’ici à B…

 

– Je le sais.

 

– Et le même cheval ne saurait faire un semblable trajet.

 

– J’en connais un qui le fera.

 

– Bah ! dit le chevalier de Morfontaine, où est-il ?

 

– C’est le cheval rouan que monte parfois Germain, le valet de chambre de notre oncle.

 

– Tobby ?

 

– Précisément.

 

– Mais, dit M. de Passe-Croix, je sais bien que Tobby est une vaillante bête en dépit de son apparence rustique, et qu’il file un petit train de cinq lieues à l’heure. Je ne doute donc pas qu’il n’aille à B… d’une seule traite ; mais cependant…

 

Le vicomte avait déjà un sourire sur les lèvres.

 

– Je prévois ton objection, baron, dit-il. Tu vas me dire que prendre Tobby, c’est nous compromettre.

 

– Dame !

 

– Voici que je ne comprends plus, dit à son tour le chevalier. Est-ce toi ou moi qui allons à B… ?

 

– Tous deux, chevalier.

 

– Explique-toi donc.

 

– C’est facile. Le général et sa fille partent en chaise de poste et me rejoindront à Bellefontaine. Donc ils me donneront une place, et je laisserai Tobby au presbytère. Mais vous savez fort bien tous deux que, lorsque l’abbé vient dîner à Bellombre, et que le sol est détrempé par les pluies, on lui donne souvent un cheval pour qu’il retourne. Généralement il monte sur Tobby, et, quand il est arrivé au presbytère, on lui noue la bride sur le cou et il s’en retourne tout seul.

 

– Je commence à comprendre, dit M. de Passe-Croix.

 

– Tobby me portera donc à Bellefontaine. Toi, chevalier, poursuivit M. de la Morlière, tu sortiras du château par le parc, à la brune, et tu t’en iras à la rencontre de Tobby.

 

– Ceci est parfait, dit le chevalier ; donne-moi mes dernières instructions.

 

Les trois cousins se parlèrent à voix basse durant quelques minutes ; puis M. de la Morlière rejoignit le général avec lequel il échangea un dernier mot, et un quart d’heure après il montait à cheval et lançait Tobby sur la route de Bellefontaine.

 

Quand le vicomte et le général furent partis, M. de Passe-Croix proposa au chevalier, en présence du capitaine Aubin, d’aller affûter des canards.

 

– Je le veux bien, répondit le chevalier, mais à condition que tu me laisseras prendre mes grandes bottes de marais et un bon manteau, car il fait froid.

 

– Soit, répondit le baron.

 

Le capitaine Aubin paraissait trop préoccupé de tout ! autre chose pour prêter grande attention à ce que disaient les deux cousins.

 

Il les vit donc partir tous deux, un fusil sur l’épaule, et ne s’en préoccupa nullement.

 

Le chevalier et le baron quittèrent Bellombre à la brune, se dirigèrent vers un étang situé à mi-chemin du château et du village de Bellefontaine et, arrivés là, ils attendirent. Bientôt le trot d’un cheval retentit.

 

– Voici Tobby, dit le chevalier. Le vicomte aura dit, comme c’était convenu, à Marianne, la servante du curé, de lui ouvrir la porte de l’écurie aussitôt la nuit venue.

 

C’était Tobby en effet.

 

Le brave cheval s’en revenait tout seul, au grand trot, la bride nouée sur le cou, et il allait passer fort tranquillement auprès des deux cousins, lorsque le chevalier siffla en se dressant au milieu du chemin.

 

Au coup de sifflet, Tobby s’arrêta court et pointa les oreilles.

 

– Tobby ! cria le chevalier.

 

Le cheval, s’entendant appeler par son nom, s’approcha lentement, le cou tendu, et il se prit à flairer M. de Morfontaine, qui le prit lestement par la bride.

 

Le chevalier avait adapté une paire d’éperons à ses bottes de marais. Il sauta en selle sur-le-champ, tendit la main au baron et lui dit :

 

– Je t’engage à rentrer le plus tard possible ; de cette façon, tu éviteras une explication quelconque avec le capitaine.

 

– Très bien, répondit le baron. Mais toi ?

 

– Oh ! j’expliquerai mon absence, rassure-toi.

 

Et le chevalier partît au grand trot.

 

Le neveu du général savait, par expérience, que celui qui veut voyager loin ménage sa monture, et il laissa Tobby prendre son pas relevé ordinaire, au moyen duquel la bonne bête faisait ses trois lieues et demie à l’heure.

 

– En admettant, pensait le chevalier, que mon oncle réussisse complètement et que, par un moyen que nous ignorons encore, il puisse délivrer le comte de Main-Hardye, il est probable qu’il ne l’aura pu ou ne le pourra faire que la nuit venue. Je n’ai donc pas à me presser beaucoup, du moins jusqu’au premier relais.

 

Le raisonnement du chevalier était fort juste. Comme il connaissait parfaitement le pays, au lieu d’aller chercher une voie battue, il lança Tobby à travers champs et s’en alla rejoindre directement la route de Vendée.

 

Cette route, on le sait, passait au milieu des grands bois, et elle était sablonneuse comme un chemin de Sologne.

 

Quand il l’eut atteinte, le chevalier mit pied à terre et regarda attentivement.

 

La nuit était sombre, mais le jeune homme avait de bons yeux, et il eut bientôt reconnu le sillon des roues d’une chaise de poste et l’empreinte des pieds de trois chevaux.

 

– Bon ! se dit-il, ils sont passés.

 

Il remonta à cheval et continua son chemin. Mais, à un quart de lieue plus loin, il ne retrouva plus ni les empreintes, ni les sillons, et, rétrogradant de quelques pas, il s’aperçut que la chaise de poste était entrée dans le bois.

 

Alors M. de Morfontaine s’enfonça dans le fourré, de l’autre côté de la route, attacha son cheval à un arbre et se coucha à plat ventre, afin de mieux entendre.

 

Il passa près d’une heure ainsi. C’était le moment où le général et son neveu, M. de la Morlière, délivraient Hector.

 

Puis le chevalier entendit un claquement de fouet, un piétinement de chevaux, et, du fond d’une broussaille où il était blotti, il vit la chaise de poste rentrer dans la route et soulever un nuage de poussière autour d’elle.

 

La voix du général frappa son oreille.

 

– Voilà qui est fait, disait-il joyeusement.

 

– Il paraît, pensa le chevalier, que tout a réussi merveilleusement, et que cette chère Diane emmène son Hector adoré.

 

Voici le moment de nous mettre un peu de la partie. Le chevalier laissa glisser sur ses lèvres un mauvais sourire, remonta sur Tobby et courut après la chaise de poste.

 

XVI

Le chevalier de Morfontaine était parfaitement sûr de Tobby.

 

Tobby était ce cheval du Bocage, dur à la fatigue, léger en dépit de ses apparences massives, qui s’échauffe par degrés et trotte et galope toute une nuit.

 

Le chevalier de Morfontaine dédaigna tout d’abord de rejoindre la chaise de son oncle.

 

– Ménageons Tobby, se disait-il, je leur gagnerai une heure quand je le voudrai.

 

Et, en effet, ce ne fut qu’au deuxième relais que le chevalier dépassa la chaise de poste.

 

La nuit était devenue si noire et le chevalier s’était si bien couvert les deux tiers de la figure avec son manteau qu’il était impossible de le reconnaître.

 

Seul, le vicomte de la Morlière reconnut le cheval à sa robe lie de vin. Mais comme en Vendée cette couleur est commune, le générai n’y fit aucune attention et ne soupçonna point un seul instant que c’était un cheval de ses écuries qui passait.

 

À partir du moment où il eut dépassé la chaise de poste, le chevalier de Morfontaine pressa de plus en plus l’allure de Tobby, et Tobby gagna près de cinq lieues en quatre heures.

 

À l’avant-dernier relais, la pauvre bête était si fatiguée que le chevalier eut peur de ne point arriver.

 

Il eut un moment la pensée de prendre un cheval frais à la poste et d’y laisser Tobby.

 

Là il était trop loin de Bellombre pour craindre d’être reconnu. Mais une réflexion l’arrêta.

 

– En relayant ici, le général peut avoir la fantaisie de descendre une minute, d’entrer dans l’écurie, et il reconnaîtra sûrement son cheval.

 

Dès lors il peut se défier et battre en retraite ou s’en aller tout droit à Rochefort en évitant B… Tant pis pour Tobby !

 

Le chevalier fit donner une poignée d’avoine à sa monture, se remit en selle et repartit.

 

Le vicomte de la Morlière n’avait pas trop présumé des forces de Tobby ; la vaillante bête arriva à B…, et le chevalier se hâta d’entrer dans la cour du relais.

 

– Donnez-moi un cheval frais, dit-il, et prenez soin de celui-ci.

 

L’aubergiste, qui sortait de son lit, car il était quatre heures du matin à peine, s’étira les bras, bâilla à plusieurs reprises, et, sans répondre tout d’abord à la demande que lui faisait le jeune homme, il se prit à regarder le cheval :

 

– Ah çà ! dit-il, quel chemin lui avez-vous donc fait faire, grand Dieu ! il est coupé comme avec un couteau ?

 

– C’est une rosse, répliqua le neveu du général ; il n’a pas dix lieues dans le ventre. C’est un cheval qui se vide en route. Donnez-m’en un autre.

 

– Où va monsieur ?

 

– À Rochefort.

 

– Monsieur est pressé ?

 

– Je vais recueillir une succession.

 

– C’est différent, fit l’aubergiste, qui s’inclina et ajouta :

 

– Monsieur arrive à temps ; car je n’ai qu’un seul cheval à l’écurie.

 

– Est-il bon ?

 

– C’est un bidet de bonne allure.

 

– Ah ! dit le chevalier, vous n’avez pas de chevaux ?

 

– Non ; à l’exception du bidet, ceux que je possède sont à Rochefort. Il passe d’ailleurs si peu de monde par ici… On ne voit pas de chaise de poste tous les mois.

 

– Je reviendrai ce soir, dit le chevalier. Prenez soin de mon cheval.

 

Il fit seller le bidet, et quand il l’eut enfourché, il dit à l’aubergiste :

 

– Où est le juge de paix ? Indiquez-moi sa maison.

 

– C’est la dernière du village ; suivez tout droit la grand-rue.

 

Le chevalier piqua des deux et s’arrêta cinq minutes après devant la maison désignée.

 

Cette maison était précédée par un jardin. M. de Morfontaine mit pied à terre, attacha le bidet à la grille et sonna.

 

Tout le monde dormait dans la maison, mais le coup de cloche avait été vigoureux, et bientôt un domestique accourut et vint ouvrir.

 

– Le juge de paix ? demanda le chevalier.

 

– Il dort, monsieur, répondit le valet en blouse.

 

– Éveillez-le…

 

Le domestique parut hésiter, mais M. de Morfontaine avait un accent d’autorité qui lui en imposa.

 

– Si monsieur veut me dire son nom ? demanda-t-il.

 

– Un envoyé de la préfecture, répondit le chevalier, qui savait que ce mensonge lui ouvrirait toutes les portes.

 

Le domestique salua et dit :

 

– Monsieur veut-il me suivre ?

 

Le valet allait même s’emparer du cheval et le faire entrer dans la cour, mais M. de Morfontaine l’arrêta d’un geste :

 

– C’est inutile, dit-il, je repars à l’instant.

 

Et, sur les pas du valet, il pénétra dans la maison.

 

Le juge de paix, ainsi que l’avait fort bien dit M. de la Morlière, était jeune encore et célibataire.

 

Il couchait au rez-de-chaussée de son habitation, dans une petite chambre contiguë au salon.

 

Ce fut là que le valet, ébloui par ce titre d’envoyé de la préfecture, introduisit M. de Morfontaine.

 

Brusquement éveillé, le juge de paix se dressa sur son séant, se frotta les yeux et regarda curieusement son visiteur matinal.

 

Le chevalier s’était enveloppé dans son manteau, de façon à cacher son visage le plus possible.

 

– Qui êtes-vous et que me voulez-vous, monsieur ? demanda aigrement le magistrat.

 

– Monsieur, répondit le chevalier, faites sortir cet homme. J’ai une communication de la plus haute importance à vous faire.

 

Le juge ouvrit de grands yeux.

 

Le chevalier poursuivit :

 

– Il est inutile, monsieur, que vous sachiez qui je suis. Supposez, si vous le voulez, que j’appartiens à la haute police du royaume, et écoutez-moi bien.

 

Le juge, de plus en plus étonné, regarda son interlocuteur.

 

– Nous sommes en Vendée, monsieur, reprit le chevalier, en un pays où les derniers coups de feu de l’insurrection retentissent encore.

 

– Ah ! monsieur, dit le magistrat inquiet, croyez bien que je n’ai rien de commun avec les révoltés.

 

– C’est parce qu’on l’espère en haut lieu qu’on m’envoie vers vous.

 

Le juge tressaillit d’aise.

 

– Monsieur, poursuivit le chevalier, vous êtes le seul fonctionnaire de ce pays dont le nouveau régime soit sûr.

 

Le juge s’inclina.

 

– Je me suis toujours efforcé de mériter la confiance du gouvernement, dit-il.

 

– Et c’est à vous qu’une mission importante est confiée.

 

– Je suis prêt ! s’écria le juge, qui ne douta plus un seul instant que l’homme qu’il avait devant lui n’eût les pouvoirs les plus étendus.

 

– Il est un des chefs les plus populaires, les plus aimés, les plus redoutés de l’insurrection, continua le chevalier, à la capture duquel on attache une extrême importance. Si vous l’arrêtez, votre avancement est assuré ; si vous hésitez, votre carrière est brisée par avance.

 

– Mais, monsieur, dit le magistrat, expliquez-vous, je vous prie.

 

– Ce chef, continua le chevalier, se nomme le comte de Main-Hardye.

 

– Oh ! oh ! fit le magistrat, dont l’œil brilla sur-le-champ d’une joie féroce, si je pouvais mettre la main sur lui, croyez-le bien, je ferais mieux que remplir mon devoir.

 

– Ah ! dit le chevalier.

 

– Je pourrais aussi satisfaire mes rancunes personnelles.

 

– Vous avez à vous plaindre du comte ?

 

– C’est son père qui a demandé ma révocation il y a trois ans…

 

– Mais, ajouta le juge, je crois, monsieur, que la chose est difficile, car le comte est chaudement soutenu, protégé en ce pays, et très certainement à cette heure il a quitté la France.

 

– Vous vous trompez.

 

– Que dites-vous ?

 

– Dans une heure, dans moins peut-être, – habillez-vous, monsieur, – le comte de Main-Hardye traversera B…

 

– Est-ce possible ? s’écria le magistrat, qui sauta hors de son lit et passa un vêtement à la hâte.

 

– Une chaise de poste va venir relayer. Elle renferme le général marquis de Morfontaine, sa fille la baronne Rupert, son neveu le vicomte de la Morlière, et sur le siège vous verrez deux laquais, un vieux du nom de Germain, un jeune, qui n’est autre que le comte de Main-Hardye.

 

Pendant que le chevalier donnait ces détails au magistrat, celui-ci s’était habillé à la hâte.

 

– Maintenant, monsieur, dit le chevalier, hâtez-vous de donner des ordres à la brigade de gendarmerie.

 

– Venez, monsieur, dit le magistrat.

 

Tous deux sortirent précipitamment de la maison, et le chevalier détacha son bidet, se remit en selle et ramena de nouveau son manteau sur son visage.

 

– Monsieur, dit-il alors, se penchant à l’oreille du magistrat, rappelez-vous qu’il est des gens qu’on n’a jamais vus, qu’on ne reconnaît jamais. Votre fortune à venir en dépend.

 

Le magistrat s’inclina, et, tandis qu’il courait à la gendarmerie, le chevalier s’éloigna au galop et parut prendre la route de Rochefort.

 

*

* *

 

Tels étaient donc les événements qui avaient amené le guet-apens dans lequel M. de Main-Hardye venait de tomber.

 

En entendant le juge de paix prononcer distinctement le nom du comte, le général demeura comme foudroyé.

 

Mais cet état de prostration subite eut la durée d’un éclair.

 

Soudain le vieux colonel de cavalerie, habitué à charger les Cosaques, retrouva la fougue de ses vingt ans.

 

Au lieu de répondre au juge de paix, il tira ses pistolets et cria au comte et à M. de la Morlière :

 

– Nous tenons la vie de six hommes entre nos mains. Feu ! messieurs. Fouette ! postillon.

 

Et il s’élança sur le siège, à côté du comte. Mais celui-ci l’arrêta brusquement et lui dit :

 

– Vous vous perdriez sans me sauver, général. Regardez plutôt.

 

Il étendit la main, et au-delà de la porte cochère de la poste, M. de Morfontaine, consterné, aperçut les huit gendarmes de la brigade rangés en bataille et barrant la route.

 

– Arrête, postillon ! cria le comte, car déjà les chevaux s’ébranlaient, arrachant des étincelles au pavé de la cour.

 

Et, sautant à terre, M. de Main-Hardye s’approcha du juge de paix et lui dit :

 

– Monsieur, je suis votre prisonnier.

 

Au fond de la berline de voyage, la baronne Rupert, sans force et sans voix, pleurait à chaudes larmes.

 

L’étincelle d’énergie qui s’était allumée dans le regard du général s’éteignit alors. Il retomba dans un profond abattement.

 

Quant à M. de la Morlière, il avait su se composer un visage consterné, et il prodiguait à madame Diane les soins les plus empressés.

 

Seul, en ce moment, un homme était calme, presque souriant.

 

C’était le comte.

 

Le juge de paix s’approcha du marquis, lequel était tristement redescendu de son siège et pressait la main de M. de Main-Hardye, qu’il appelait son fils.

 

– Monsieur le marquis, lui dit-il, je n’ai aucun ordre vous concernant, et vous êtes libre, ainsi que madame et monsieur – il désignait Diane et M. de la Morlière, – de continuer votre route. Seul, monsieur le comte de Main-Hardye…

 

Le général toisa le juge de paix.

 

– Il me semble que je vous connais, dit-il avec dédain.

 

– Peut-être, fit le juge en s’inclinant.

 

– Vous êtes ce magistrat qui fut révoqué de ses fonctions il y a trois ans, n’est-ce pas ?

 

Le juge se mordit les lèvres.

 

– Monsieur se venge, dit froidement Hector, car mon père fut pour quelque chose dans sa révocation.

 

Le juge devint pâle de colère.

 

– Messieurs, dit-il, n’outragez pas un magistrat dans l’exercice de ses fonctions.

 

Puis, se tournant vers le brigadier :

 

– Jean Leblanc, dit-il, vous allez conduire M. de Main-Hardye à la prison de la gendarmerie, où il attendra qu’une bonne escorte soit arrivée de Rochefort. Et songez-y bien, brigadier, ajouta-t-il d’un ton sévère, laisser évader votre prisonnier serait pour vous un cas de conseil de guerre.

 

Le brigadier avait la larme à l’œil.

 

– Fais ton devoir, mon pauvre vieux, lui dit Hector.

 

Puis il s’élança vers Diane qui était descendue de voiture et se soutenait à peine.

 

– Adieu ! dit-il, adieu !

 

Il la prit dans ses bras et l’y pressa avec délire. Alors le général s’écria :

 

– Oh ! je ne vous abandonnerai pas, mon cher comte, mon fils bien-aimé… J’irai à Paris, je verrai le roi, le roi fera grâce.

 

Et s’adressant au juge de paix :

 

– Sur quelle ville comptez-vous diriger votre prisonnier, monsieur ? demanda-t-il.

 

– J’attendrai des ordres, répondit sèchement le magistrat.

 

*

* *

 

On devine ce qui se passa. Le général, son neveu et sa fille descendirent dans l’auberge ; le comte lui-même, après avoir donné sa parole de ne point chercher à fuir, fut autorisé à y attendre, sous la surveillance de deux gendarmes, l’arrivée d’ordres supérieurs.

 

Le juge de paix avait expédié sur-le-champ un courrier à la sous-préfecture voisine. Cinq heures après il était de retour, suivi d’un peloton de cavalerie qui avait ordre d’escorter le prisonnier jusqu’à Rochefort.

 

M. de Morfontaine et Diane voulurent le suivre.

 

– Non, lui dit le général, je ne vous quitterai pas, mon cher fils, que je n’aie vu le commandant de place et que je n’aie obtenu qu’il soit sursis à votre jugement. Si on me laisse le temps d’aller à Paris, morbleu ! vous êtes sauvé ! Le roi est mon débiteur…

 

Le général avait repris tout son courage, et il parlait avec tant d’assurance que Diane fut convaincue.

 

Seul, le comte n’espérait plus ; mais il feignait d’espérer.

 

Diane était là.

 

Le comte de Main-Hardye arriva à Rochefort vers le soir, et il fut écroué à la prison de la ville, tandis que M. de Morfontaine courait chez le général qui commandait la place.

 

Par un bonheur providentiel, cet officier avait servi avec M. de Morfontaine ; il avait été son ami intime.

 

– Mon cher général, lui dit-il, j’ai reçu du ministre l’ordre positif de faire juger, séance tenante, tous les déserteurs passés aux royalistes, et le comte de Main-Hardye, qui se trouve dans ce cas, passera demain en conseil de guerre et sera condamné à mort.

 

Le général frissonna.

 

– Mais, poursuivit le commandant, il est une chose que je puis prendre sur moi, par exemple !

 

– Ah ! fit le général avec anxiété, parlez, mon ami, parlez vite !

 

– Je puis faire surseoir à l’exécution environ dix jours.

 

– Alors, s’écria le général, il est sauvé !

 

Et il courut à l’hôtel où il avait laissé sa fille et lui dit :

 

– Diane, ma Diane adorée, il faut trois jours pour aller à Paris, trois jours pour en revenir. Nous avons onze jours devant nous, c’est plus qu’il n’en faut. Nous partons ce soir…

 

– Oh ! non, mon père, répondit Diane, je veux rester ici, ne point le quitter. On me permettra bien de le voir tous les jours, et le roi vous accordera sa grâce à vous seul, j’en ai la conviction.

 

– Mon oncle, dit à son tour le vicomte de la Morlière, Diane a raison ; je vais vous accompagner, moi…

 

– Écris à tes cousins sur-le-champ, et partons, dit le général.

 

Et M. de Morfontaine partit, en effet, avec le vicomte de la Morlière, lequel avait écrit à ses cousins deux lettres, l’une adressée à M. de Passe-Croix, et que le général lut.

 

Dans celle-là, le vicomte se désolait de l’arrestation de M. de Main-Hardye et se réfugiait tout entier dans l’espoir que le roi ferait grâce au jeune officier.

 

L’autre, adressée au chevalier de Morfontaine, et tracée en caractères hiéroglyphiques, était plus laconique :

 

« Arrivez tous deux à Rochefort, disait-il. Vous trouverez, poste restante, mes instructions détaillées.

 

« Le comte sera condamné demain, et je vais m’arranger de telle façon que la sentence soit exécutée.

 

« À vous,

 

« Vicomte de la Morlière. »

 

*

* *

 

Le lendemain, en effet, le conseil de guerre déclara M. le comte de Main-Hardye coupable de désertion à l’ennemi et le condamna à la peine de mort.

 

XVII

Il est un personnage de notre histoire que nous avons perdu de vue, et dont nul n’avait plus entendu parler au château de Bellombre.

 

Nous voulons parler de Grain-de-Sel.

 

Grain-de-Sel avait reçu un coup de bâton derrière la tête, on s’en souvient, lequel avait été si violent, si bien appliqué, que le jeune gars était tombé la face contre terre, sans plus donner le moindre signe de vie.

 

Cependant Grain-de-Sel n’était pas mort.

 

Après un évanouissement de plusieurs heures, il reprit peu à peu connaissance et porta la main à son front, où il éprouva une violente douleur.

 

Il retira cette main couverte de sang. Le bâton avait entamé le cuir chevelu.

 

Les premières clartés de l’aube glissaient à l’horizon et pénétraient au travers des arbres dépouillés.

 

Grain-de-Sel se traîna vers un petit ruisseau qui coulait sous la lune, et, à l’aide de son mouchoir, il lava la plaie du mieux qu’il lui fut possible.

 

Il put alors se convaincre par le toucher qu’il n’était pas dangereusement blessé.

 

Après avoir obéi à ce premier sentiment d’égoïsme et d’instinct de conservation, Grain-de-Sel se demanda comment et pourquoi il était là.

 

Son évanouissement avait duré toute la nuit, et il était tout simple qu’en revenant à lui le jeune homme éprouvât une sorte de confusion dans ses souvenirs.

 

Mais bientôt Grain-de-Sel se rappela un à un tous les événements de la veille.

 

Il était sorti de Bellombre à la nuit close ; après avoir fait un long détour, il était venu attacher son cheval à la lisière du bois ; puis il s’était dirigé vers le trou au renard ; puis encore, tout à coup, il avait éprouvé une violente commotion.

 

À partir de ce moment, Grain-de-Sel ne se souvenait plus de rien.

 

Mais soudain il songea à la lettre de madame Diane qu’il portait au comte Hector ; et, alors seulement, le jeune gars s’aperçut qu’il avait son gilet ouvert. Il palpa toutes les poches, il regarda autour de lui, espérant voir cette lettre sur le gazon.

 

La missive avait disparu.

 

Grain-de-Sel était intelligent. La disparition de la lettre lui laissa deviner une partie de la vérité.

 

On l’avait assommé pour lui voler la lettre, et on n’avait pu commettre ce vol que dans l’intention de découvrir la retraite du comte.

 

À cette pensée, l’enfant frissonna, puis, rassemblant tout ce qu’il avait d’énergie, après avoir noué son mouchoir autour de sa tête, il se prit à courir vers le trou au renard.

 

Un sombre pressentiment l’agitait : sa voix trembla bien fort lorsque, se penchant sur l’orifice du souterrain, il fit entendre son houhoulement ordinaire.

 

Un coup de sifflet lui répondit.

 

Grain-de-Sel eut un battement de cœur violent et il répéta son appel.

 

Un deuxième coup de sifflet se fit entendre. Mais, cette fois, Grain-de-Sel eut le frisson, car, avec cette merveilleuse finesse d’ouïe particulière aux braconniers, il avait pu reconnaître que ce n’était point Hector de Main-Hardye qui lui répondait.

 

– C’est Mathurin, se dit-il, qui vient de siffler.

 

Et, sans hésiter, Grain-de-Sel se laissa glisser dans le trou au renard, répétant de temps à autre, et à mesure qu’il avançait au milieu des ténèbres, son cri de chouette.

 

Chaque fois, le sifflet de Mathurin lui répondait.

 

Le souterrain, on s’en souvient, formait un coude vers le milieu.

 

Quand il eut fait la moitié du chemin et tourné, par conséquent, le coude dont nous parlons, Grain-de-Sel vit briller une lueur rougeâtre dans l’éloignement.

 

Les trois compagnons du comte avaient allumé du feu, selon la coutume de chaque soir depuis qu’ils étaient dans le souterrain, et ils étaient assis à l’entour.

 

– Est-ce toi, Grain-de-Sel ? demanda Mathurin, qui se leva et vint à la rencontre du jeune gars.

 

– C’est moi, répondit celui-ci. Où est M. Hector ?

 

À cette question du gars, les trois Vendéens se levèrent précipitamment et poussèrent un cri unique.

 

– Comment ! où est-il ?

 

– Dame ! répondit Grain-de-Sel tout pâle, vous devez le savoir, vous qui le gardez…

 

– Tu dois bien mieux le savoir que nous, toi ! s’écria Mathurin.

 

– Moi ?

 

– Oui, toi, qui es venu le chercher hier soir.

 

– C’est faux !

 

Et l’enfant entra dans le cercle de lumière décrit par le brasier, et les trois Vendéens s’aperçurent alors qu’il avait la tête enveloppée d’un mouchoir ensanglanté.

 

– Tu es blessé ? exclama Mathurin.

 

– Ce n’est rien… ne vous occupez pas de moi… Où est M. le comte ?

 

– Mais je te dis qu’il est à Bellombre ; tu as poussé ton cri de chouette hier soir…

 

– Je vous jure que non.

 

– Le comte est parti ; nous avons cru que c’était avec toi.

 

– Trahison ! s’écria Grain-de-Sel.

 

Et l’enfant raconta ce qui était arrivé, ajoutant qu’il apportait au comte une lettre de madame Diane, lettre par laquelle la baronne l’avertissait que les bleus étaient toujours à Bellombre, et que vraisemblablement ils partiraient le lendemain matin.

 

Le récit de Grain-de-Sel, rapproché de ce que lui apprenaient les Vendéens, prouvait jusqu’à l’évidence que le comte de Main-Hardye avait dû tomber dans un piège.

 

Pendant quelques minutes, les serviteurs du comte et le pauvre Grain-de-Sel demeurèrent consternés et comme anéantis ; mais l’enfant sortit le premier de cet état de torpeur et de désolation :

 

– Il ne s’agit pas de nous désespérer, dit-il ; il faut sauver M. le comte.

 

Mathurin hocha la tête.

 

– Si les bleus le tiennent, dit-il, il est perdu.

 

– Il faut au moins savoir ce qu’il est devenu, répondit Grain-de-Sel. Adieu. Restez ici… attendez-moi.

 

– Où vas-tu ?

 

– À Bellombre.

 

Et l’enfant se reprit à courir, laissant les chouans consternés de l’absence inexplicable de leur chef.

 

– C’est égal, murmura Mathurin tandis que les pas de Grain-de-Sel s’éteignaient dans l’éloignement, j’ai confiance dans le gars.

 

*

* *

 

Grain-de-Sel sortit du trou au renard et prit le chemin de Bellombre.

 

En moins d’une heure il eut atteint la lisière de la forêt et l’endroit où il avait, la veille au soir, attaché son cheval.

 

Le cheval n’y était plus, mais comme il avait plu en abondance les jours précédents, la terre était détrempée et les sabots de l’animal étaient nettement marqués sur le sol.

 

Auprès de l’empreinte des fers du cheval, Grain-de-Sel reconnut un pied d’homme. Il se prit à l’examiner attentivement et put se convaincre que ce pied n’était point celui du comte.

 

Hector, même avec ses bottes de chasse, laissait une empreinte étroite, aristocratiquement allongée.

 

Celle-là, au contraire, était large ; on eût dit le soulier ferré d’un paysan pour la forme, mais aucune trace de clous ne s’y voyait.

 

Grain-de-Sel en conclut sur-le-champ que ce ne pouvait être que le pied d’un domestique du château, de l’un de ceux qui venaient de Paris et portaient de fortes chaussures sans têtes de clous.

 

– Ce n’est pas le pied d’un Poitevin, ni d’un Vendéen, dit-il, c’est le pied d’un Parisien.

 

Et soudain Grain-de-Sel songea à Ambroise, le valet de chambre de la baronne Rupert. Le gars, ayant porté ses soupçons sur Ambroise, se demanda alors pourquoi et comment il avait pu se trouver là pour détacher et emmener le cheval.

 

Mais cette supposition n’occupa point longtemps l’esprit judicieux de Grain-de-Sel.

 

Les pas de l’homme précédaient parfois ceux du cheval, parfois ils le suivaient, ce qui détruisait l’hypothèse qu’il avait conduit le cheval par la bride.

 

Donc, le cheval était monté par un deuxième personnage, et Grain-de-Sel devina sur-le-champ que c’était le comte.

 

Il était près de midi lorsque, suivant toujours les traces du cheval et du piéton, le gars arriva hors du bois à la clôture du parc. Grain-de-Sel s’était mis à ramper sur ses pieds et sur ses mains, glissant à travers les broussailles comme une couleuvre, de telle façon que du château on ne pouvait l’apercevoir.

 

À cinquante mètres environ de la haie vive qui clôturait le parc, Grain-de-Sel remarqua une chose bizarre. La terre était fortement piétinée en cet endroit, et au lieu d’une empreinte de pas, il y en avait deux.

 

Grain-de-Sel reconnut parfaitement la seconde, c’était celle du comte.

 

Celle-là se dirigeait vers la haie de clôture. L’autre disparaissait tout à coup.

 

– Bon ! pensa le gars, le comte est descendu de cheval et Ambroise y est monté.

 

D’après les traces qu’il avait laissées, on devinait que le cheval s’était arrêté un moment ; puis on avait dû le lancer au galop et le diriger à l’opposé du parc, à travers le champ de graine de moutarde.

 

Au-delà de ce champ passait un chemin de traverse qui allait à un quart de lieue plus loin rejoindre la grand-route de Rochefort à Paris.

 

– Où diable est-il allé ? se demanda Grain-de-Sel, qui suivit les traces du cavalier jusqu’au chemin dont le sol pierreux ne les avait point conservées.

 

Il revint alors sur ses pas et se remit sur la trace du comte.

 

Hector était allé droit à la brèche pratiquée dans la haie ; mais comme il arrivait là, Grain-de-Sel s’arrêta frissonnant et la sueur au front.

 

Le piège à loup était encore là et quelques lambeaux de vêtements adhéraient à ses dents meurtrières qui s’étaient refermées.

 

Ces lambeaux, Grain-de-Sel les reconnut comme provenant du pantalon de drap gris du comte.

 

– Oh ! les infâmes ! murmura-t-il.

 

Pourtant le gars connaissait Hector ; il savait que l’amant de Diane était doué d’une force herculéenne, et, un moment, eut une folle espérance :

 

– Peut-être, pensa-t-il, sera-t-il parvenu à se dégager sans bruit, sans cri, et à fuir.

 

Cette espérance, Grain-de-Sel ne pouvait la conserver longtemps, car un bruit de pas se fit entendre dans la broussaille, et le gars, qui s’était jeté à plat ventre, vit venir à lui un homme qu’il reconnut sur-le-champ.

 

C’était le capitaine Aubin, en capote et en képi, qui se promenait en fumant.

 

Sans doute l’officier avait aperçu Grain-de-Sel, car il se dirigeait vers lui.

 

Grain-de-Sel demeurait immobile.

 

Quand il ne fut plus qu’à deux pas du gars, le capitaine posa un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence.

 

– Il m’a vu, pensa Grain-de-Sel, qui conserva son immobilité.

 

Puis il leva sur l’officier son regard intelligent et limpide :

 

– Il est triste, il a un air mystérieux, se dit-il. Bien sûr, il est arrivé malheur à M. Hector.

 

Le capitaine vint s’asseoir auprès du jeune gars. Grain-de-Sel était trop rusé pour prononcer le premier le nom d’Hector.

 

– Vous êtes triste, capitaine, dit-il.

 

– Ah ! tu crois ?…

 

– Dame !

 

– Je suis triste parce que madame Diane pleure et se désole, Grain-de-Sel, mon ami.

 

– Madame Diane pleure ! exclama l’enfant.

 

– Oui ; car le comte de Main-Hardye a été pris cette nuit.

 

Grain-de-Sel ne jeta aucun cri.

 

– Je le savais, dit-il tout bas.

 

Et il montra le piège à loup.

 

– C’est moi, ajouta le capitaine avec amertume, qui suis son geôlier.

 

– Vous ! capitaine ?

 

Charles Aubin étendit la main vers le pavillon dont on voyait le toit au travers des arbres.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Grain-de-Sel, madame Diane en mourra.

 

Le capitaine attacha sur l’enfant un regard inquisiteur.

 

– Tu es discret, n’est-ce pas ? dit-il.

 

– Discret comme la tombe, capitaine. On aura ma vie avant mon secret.

 

– Écoute, poursuivit le capitaine, je lis tant de douleur dans tes yeux que je veux te mettre un espoir au cœur.

 

– Oh ! vous le sauverez, n’est-ce pas ? s’écria Grain-de-Sel.

 

– Moi, non, mais…

 

– Mais qui ?

 

– Le général et madame Diane.

 

– Comment ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Et… vous croyez…

 

– Je crois, dit le capitaine avec conviction.

 

Puis il prit la main de Grain-de-Sel et lui dit tout bas :

 

– À présent, parlons d’autre chose… Le général est parti.

 

– Parti ! et pour quel pays ?

 

– Pour Paris a-t-il dit. Il est parti avec son neveu le vicomte de la Morlière.

 

Grain-de-Sel fronça le sourcil.

 

– Je ne sais pas, dit-il, pourquoi j’ai une vague idée… que…

 

Il s’arrêta, hésita, et le capitaine tressaillit profondément.

 

– Parle, dit-il.

 

– Ah ! pardon, dit l’enfant, je ne parlerai que lorsque vous m’aurez dit comment le comte a été pris.

 

– C’est juste, dit le capitaine.

 

Et il raconta à Grain-de-Sel tout ce qui s’était passé. Le gars écouta attentivement.

 

– Monsieur Aubin, dit-il enfin, Ambroise est un misérable qui ne mourra que de ma main, et, je le vois bien à présent, c’est lui qui m’a assommé la nuit dernière et qui a trahi le comte, mais…

 

Grain-de-Sel hésita encore.

 

– Voyons ! parle ! insista le capitaine.

 

– Ah ! c’est que, voyez-vous, monsieur Aubin ce que je vais vous dire est si grave…

 

– Foi de soldat ! jura le capitaine, ce sera un secret entre toi et moi.

 

– Eh bien ! dit l’enfant, Ambroise n’a été qu’un instrument.

 

– Tu crois ?

 

– On l’a payé… on l’a poussé.

 

– Mais… qui ?…

 

– Les neveux du général, articula froidement Grain-de-Sel.

 

– Prends garde, petit, dit le capitaine. Cette pensée m’est venue… comme à toi… et je l’ai repoussée…

 

– Ils aiment madame Diane.

 

– Tous trois ?

 

– Tous trois.

 

– Cependant l’un d’eux est parti… le vicomte…

 

– C’est celui que je crains le plus, dit Grain-de-Sel.

 

– Oh ! rassure-toi, dit Charles Aubin, si le roi veut faire grâce…

 

– Ils trouveront bien le moyen de l’en empêcher.

 

Les paroles du gars impressionnèrent vivement le capitaine.

 

Cependant il dit à Grain-de-Sel :

 

– Il serait prudent que tu ne reparusses point au château.

 

– Pourquoi ?

 

– Mais parce que si, comme tu le crois, comme nous le croyons, les neveux du général se sont entendus avec Ambroise, il ne fait pas bon pour toi ici.

 

Grain-de-Sel eut un sourire superbe.

 

– Et, ajouta le capitaine, il vaut mieux qu’ils te croient mort.

 

– Vous avez peut-être raison, répondit l’enfant. Seulement, vous direz un mot à ma mère, n’est-ce pas ? Elle sera muette.

 

– Sois tranquille.

 

– Je vais rejoindre les compagnons de M. le comte. Adieu, capitaine.

 

Et Grain-de-Sel se reprit à ramper dans la broussaille et disparut.

 

XVIII

Après le départ du marquis de Morfontaine et de son neveu, la baronne Rupert écrivit au malheureux comte Hector de Main-Hardye la lettre suivante :

 

« Cher époux du ciel,

 

« Confiance ! mon père est parti. Il va courir nuit et jour ; il verra le roi. Tu seras gracié.

 

« Le général qui commande la place, bien qu’il soit ami de mon père, bien qu’il s’estime le plus malheureux des hommes d’être ainsi ton geôlier, le général est inflexible sur les règlements.

 

« J’ai prié, j’ai supplié vainement. Il ne me sera point permis de te voir.

 

« – Madame, m’a dit le général, le comte de Main-Hardye est un homme résolu, il est capable de tout mettre en œuvre pour s’échapper, et l’amour que vous avez pour lui m’est d’avance une preuve que vous seriez sa complice dans un projet d’évasion.

 

« J’ai protesté, on ne m’a pas crue.

 

« Cependant il m’est permis de t’écrire, de t’écrire chaque jour.

 

« J’attends mon cousin le baron de Passe-Croix ; mon père lui a écrit ; il arrivera probablement demain.

 

« Mon Dieu ! mon Dieu ! comme c’est loin, Paris !

 

« Heureusement, nous avons encore huit jours devant nous. Mon Dieu !

 

*

* *

 

« De ma fenêtre, je vois le noir donjon où tu es enfermé, mon Hector. Mes yeux sont toujours fixés sur cet horrible édifice et cherchent à en sonder la profondeur.

 

« Que fais-tu ? As-tu du courage et de l’espoir ?

 

« Oh ! je sais bien que, si tu ne m’aimais, le sourire n’aurait point abandonné tes lèvres, car tu ne crains pas la mort, car tu es noble et brave comme les lions du désert.

 

« Mais tu songes à ta pauvre Diane, n’est-ce pas ? et alors le cœur te manque et tu te dis sans doute que ta mort serait la mienne.

 

« Mais rassure-toi, ami, le roi est meilleur que tu ne crois ; et puis il aime beaucoup mon père. Il pardonnera. »

 

La lettre de Diane ne s’arrêtait pas là ; mais la suite ne renfermait plus qu’une longue série de ces mots du cœur, de ces phrases charmantes en leur désordre, qui composent le langage de l’amour et n’ont de sens que pour ceux qui aiment.

 

Cette lettre fut remise au comte de Main-Hardye sans avoir été ouverte.

 

Le lendemain Diane reçut de son cher Hector les lignes que voici :

 

« Ah ! Diane ! ma bien-aimée, ne te fais-tu pas illusion ? Ne t’exagères-tu point le cœur et la bonté de cet homme qui a spolié son roi ?

 

« Ton père peut beaucoup, je le sais ; mais le vent de la fatalité a soufflé sur nous, et contre la fatalité les hommes ne peuvent rien.

 

« Pourtant ne te désole pas trop vite, mon ange bien-aimé. Si je ne veux pas que tu t’abandonnes trop vite à l’espérance, je ne veux pas non plus que le désespoir emplisse ton âme.

 

« Dieu est bon, il a vu, il a protégé notre amour, il a permis que cet amour ne fût point stérile. Espérons !… On me traite ici avec les plus grands égards ; le général est venu me voir. Il est franc et un peu brutal ; il ne m’a point dissimulé qu’il ne partageait point les illusions de ton père et les tiennes.

 

« – Je sais pertinemment, m’a-t-il dit, que le roi est fort irrité de la résistance opiniâtre que vous avez faite ; et les gens qui l’entourent et le conseillent sont encore plus irrités que lui.

 

« Ne te figure point, ma Diane chérie, que je suis au cachot. Non, loin de là, on m’a donné une chambre fort claire, convenablement meublée ; j’ai des livres, du papier, des journaux. On me traite en ami, mais je suis prisonnier, je suis condamné à mort.

 

« Écoute, Diane, ma bien-aimée, je vais te faire une confidence. On m’a fouillé assez négligemment lorsque je suis entré ici, et on m’a laissé un joli petit poignard dont la lame a deux pouces de longueur.

 

« Ne frémis pas, ma Diane adorée, je ne me tuerai que si ma grâce est refusée. Mais, vois-tu, je ne veux pas leur laisser cette satisfaction dernière de me fusiller en plein soleil, comme un déserteur, comme un soldat qui a manqué à ses devoirs. Je sais que tu es forte au besoin, n’es-tu pas une noble fille de Vendée ?

 

« Eh bien ! ton époux te le demande à genoux : si ton père revient désespéré, si le roi a refusé, si je dois mourir, tu me l’écriras, n’est-ce pas ? Tu me l’écriras assez tôt pour que j’aie le temps de me tuer.

 

« Je veux que tu me fasses cette promesse, ma Diane bien-aimée… Je le veux.

 

« Ton Hector »

 

Madame la baronne Rupert répondit un seul mot :

 

« Je te le jure ! »

 

XIX

Tandis que la baronne Rupert et son cher Hector correspondaient ainsi, le général marquis de Morfontaine et son neveu M. de la Morlière roulaient sur la route de Paris.

 

Le général semait l’or sur sa route pour arriver plus vite, et il avait calculé qu’il atteindrait Paris en moins de trois jours.

 

Vers le soir de la première journée, la chaise de poste atteignit le village de B… auprès duquel la route de Rochefort et celle de Poitiers se réunissent en une seule voie qui se dirige vers Tours.

 

En cet endroit le pays est accidenté, montagneux, sauvage et couvert de grands bois.

 

Le relais de poste se trouvait à trois kilomètres au-delà du village de B… au pied d’une colline aux flancs de laquelle la route serpentait avant d’arriver au sommet.

 

Une misérable auberge surgissait au relais.

 

– Mon oncle, dit M. de la Morlière, il est sept heures et demie, et vous n’avez rien pris depuis ce matin. Laissez-moi vous dire que je m’oppose à ce que nous continuions notre route avant que vous ayez avalé un potage et mangé quelque chose.

 

– Soit, dit le général, car il faut bien que j’aie la force de voyager.

 

Le vicomte mit pied à terre le premier, donna le bras au vieillard et le fit entrer dans la salle d’auberge, où le postillon qui allait partir et conduire la chaise à son tour vidait un dernier verre de vin.

 

Ce postillon avait une grande barbe rousse, un chapeau qui lui descendait sur les yeux, une limousine qui lui couvrait les épaules et le bas du visage.

 

Tandis que le général s’asseyait en toute hâte devant une table dressée au coin du feu, le vicomte s’approcha du postillon :

 

– Est-ce toi, Ambroise ? dit-il au postillon.

 

– Oui, monsieur, répondit le postillon.

 

Le vicomte et le valet échangèrent un coup d’œil significatif, et le premier alla sur-le-champ s’attabler en face du général.

 

Le repas fut court.

 

– Allons, vicomte, allons, en voiture, dit le général, qui jeta une pièce d’or sur la table, n’attendit point sa monnaie, sortit de l’auberge et monta lestement dans la berline de voyage.

 

Le postillon à la barbe rousse avait déjà enfourché son porteur et faisait claquer son fouet.

 

– Allons, fouette, cria le général.

 

Et le postillon cingla le cheval de droite, enfonça l’éperon dans le ventre de celui qu’il montait, et la chaise partit au grand trot.

 

Mais au bout de dix minutes les chevaux ralentirent leur allure, puis ils prirent le pas.

 

Le général mit la tête à la portière :

 

– Dors-tu, postillon ? demanda-t-il.

 

– Non, monsieur.

 

– Marche, alors !

 

– Monsieur, répondit Ambroise, qui déguisait sa voix aussi bien que son visage, la montée est trop rude pour qu’il soit possible de trotter.

 

– Où sommes-nous donc ? demanda M. de Morfontaine. La nuit est noire, on ne voit pas.

 

– Nous sommes à la côte des Aurettes, monsieur.

 

– Ah diable ! murmura le général, ce garçon a raison… il est impossible de trotter.

 

– La montée est-elle longue ? demanda M. de la Morlière.

 

– Elle dure une heure environ.

 

– Alors, j’en vais profiter.

 

– Comment ?

 

– Je vais marcher un peu et fumer un cigare en me dégourdissant les jambes.

 

Et sans attendre que le général eût répondu, le vicomte ouvrit la portière et sauta sur la chaussée.

 

Le postillon avait également mis pied à terre et cheminait sur le bord de la route en faisant claquer son fouet et fumant son brûle-gueule.

 

Les chevaux montaient tranquillement.

 

– Postillon, dit M. de la Morlière en tirant un cigare de sa poche, avez-vous du feu ?

 

– Oui, monsieur… j’ai de l’amadou du moins.

 

– Bien. Vous allez m’en donner.

 

Le postillon s’arrêta pour battre le briquet, tandis que la chaise de poste continuait son chemin, de telle façon que le vicomte et lui demeurèrent en arrière.

 

– Eh bien ? demanda le vicomte.

 

– Tout est pour le mieux, monsieur.

 

– Le timon… ?

 

– J’ai retiré la cheville qui le maintient dans la volée. Avant que la voiture soit aux deux tiers de la descente, il sera démanché et hors de sa douille.

 

– Très bien.

 

– Très bien !

 

– Et le coup de fusil ?

 

– Il est un peu cher, dit Ambroise, mais il sera tiré à l’heure.

 

– Es-tu sûr de ton braconnier ?

 

– C’est un repris de justice qui a fait son temps. Pour six louis il mettrait le feu à l’univers. Je lui en ai donné cinq pour un coup de fusil, c’est bien honnête.

 

– Et il ne parlera pas ?

 

– Il est complice, donc il sera discret.

 

– Es-tu sûr que les chevaux s’emporteront ?

 

– Oh ! très sûr. Mon porteur surtout. Il a fait tuer trois postillons déjà. C’est un cheval poltron qui craint les armes à feu et le tambour.

 

– À merveille.

 

– Et puis, dit encore Ambroise, vous pensez bien, monsieur, que, le timon démanché, la voiture battra les jarrets des chevaux et les poussera de la belle manière. La descente est rapide ; la route a, de l’autre côté de la montagne, des rampes plus brusques encore que celles de ce côté-ci. Elle borde le ravin.

 

– Je le sais.

 

– Dépourvue de son timon, la voiture poussera les chevaux qui ne pourront plus tourner.

 

– Et, acheva le vicomte, comme la route est à cinquante pieds au-dessus du ravin, la voiture et mon cher oncle feront un fameux saut.

 

Ambroise se mit à rire.

 

– Ce qui ne fera point les affaires de M. de Main-Hardye, dit-il, car, le général mort, ce ne sera point monsieur le vicomte qui s’en ira trouver le roi.

 

– Au contraire, dit le vicomte.

 

– Hein ? fit le faux postillon.

 

– Je continuerai ma route vers Paris, j’irai voir le roi, je le supplierai de m’accorder la grâce du comte.

 

– Monsieur le vicomte devient fou !

 

– Mais, acheva M. de la Morlière en ricanant, je demanderai cette grâce de telle sorte qu’on me la refusera.

 

– Et si on vous l’accorde ?

 

– Je m’arrangerai de telle façon que j’arriverai à Rochefort une heure après l’exécution.

 

– Bravo !

 

Le vicomte avait allumé son cigare et cheminait fort tranquillement derrière la berline.

 

Le postillon marchait un peu en avant, faisant toujours claquer son fouet.

 

La nuit, obscure jusque-là, commençait à s’éclairer. La lune se levait à l’horizon.

 

Plongé au fond de la berline, le père de Diane promenait un regard distrait sur les bois qui bordaient la route à droite et à gauche. Sa pensée était ailleurs. Le général se voyait aux Tuileries, entrant chez le roi, lui rappelant qu’en maintes circonstances il avait témoigné une profonde horreur du sang versé.

 

Pour la première fois de sa vie, M. de Morfontaine, qui n’avait jamais été orateur, préparait un discours.

 

Tout à coup la berline s’arrêta, et le général, momentanément arraché à sa rêverie, mit la tête à la portière.

 

La berline était arrivée au point culminant de la montée, et les chevaux, obéissant à l’habitude, sans doute, s’étaient arrêtés pour attendre le postillon.

 

Le général avait à sa gauche un bouquet de chênes assez touffu que la lune baignait d’une clarté encore indécise ; à sa droite, un taillis rabougri.

 

Devant lui, la route s’inclinait tout à coup, et M. de Morfontaine devina une descente des plus rapides.

 

Le postillon et M. de la Morlière, demeurés un peu en arrière, n’avaient point encore atteint le haut de la montée.

 

Mais le général entendait leurs voix et, par intervalles, le claquement du fouet d’Ambroise.

 

– Allons ! cria-t-il en sortant la moitié du corps de la portière, dépêchons, postillon ! arrive, vicomte !…

 

Mais soudain, à trois pas dans le fourré, à gauche de la route, un coup de feu se fit entendre, et le cheval porteur se cabra frémissant.

 

Puis une seconde détonation retentit, en même temps qu’un chien s’élançait sur la route en aboyant et qu’une voix criait dans le fourré :

 

– Apporte ! Tayaut, apporte !

 

Et les chevaux épouvantés bondirent en avant, et la berline se trouva sur la pente inclinée de la route. Le général, la tête à la portière, criait :

 

– Cours, postillon ! à tes chevaux.

 

Le postillon et le vicomte s’étaient pris à courir ; mais la berline allait plus vite qu’eux, et le général, inquiet d’abord, commença à ressentir un véritable effroi lorsqu’il s’aperçut qu’il laissait son neveu et le postillon tout à fait en arrière.

 

Tout à coup ce qu’Ambroise avait prévu arriva : le timon, qui n’était plus maintenu dans sa volée par la cheville d’attache, sortit de la douille et laboura la route, tandis que la berline battait les jarrets des chevaux déjà effrayés.

 

Le général comprit à l’instant l’imminence du péril ; il vit la route former à cent mètres devant lui un brusque contour et au-delà de ce contour il devina un précipice.

 

Il essaya alors d’ouvrir la portière et de s’élancer sur la route, malgré le danger d’un semblable saut.

 

Mais, en descendant de voiture, le vicomte avait engagé le manteau du général dans la portière, et M. de Morfontaine se trouva subitement empêché.

 

La berline et les chevaux descendaient avec une rapidité effrayante et n’étaient plus qu’à cent mètres du précipice.

 

– Je suis perdu ! murmura le général, qui prononça les deux noms de Diane et d’Hector.

 

Soudain un homme à cheval, qui gravissait en sens inverse cette pente sur laquelle le général était entraîné si rapidement, se montra à l’extrémité du contour.

 

Soudain encore cet homme devina le danger, s’élança à la rencontre de la berline, et comme le général recommandait son âme à Dieu, un éclair brilla, une balle siffla, une détonation retentit, et le cheval porteur, frappé au front, tomba raide mort en travers de la route, et les roues de devant de la berline, tant l’impulsion était violente, lui passèrent sur le corps ; mais celles de derrière s’arrêtèrent, et la chaise de poste se trouva subitement arrêtée.

 

Le cavalier qui venait de sauver ainsi le général n’était autre que Grain-de-Sel.

 

Comment donc le gars se trouvait-il là ?

 

XX

Nous avons laissé Grain-de-Sel quittant le capitaine Charles Aubin pour rejoindre les compagnons du comte de Main-Hardye au trou du renard.

 

La consternation des quatre Vendéens fut au comble.

 

Mais Grain-de-Sel leur dit :

 

– Le capitaine m’a dit que M. le marquis était parti pour Paris avec son neveu, et qu’il allait demander la grâce de M. Hector. C’est possible ; mais je crois, moi, que M. le marquis a son idée…

 

Grain-de-Sel passa la nuit dans le trou du renard ; puis, vers cinq heures du matin, avant que le jour parût, il se mit en route pour Bellombre.

 

– Sachons donc un peu ce qu’il y a de nouveau, pensa-t-il.

 

Le gars arriva vers sept heures à la lisière du bois, à cet endroit même où l’avant-veille le perfide Ambroise avait fait tomber Hector dans le piège à loup.

 

Mais là il fut fort étonné de voir sur le sable le sillon des roues d’une voiture.

 

Grain-de-Sel eut un battement de cœur.

 

À en juger par l’empreinte du pied des chevaux, la voiture n’était point venue du château, mais de l’intérieur de la forêt.

 

– C’est la chaise de poste de M. le marquis, pensa Grain-de-Sel.

 

Et il se prit à suivre les traces au rebours, et arriva ainsi jusqu’à un chemin de traverse qui venait du village de Bellefontaine.

 

Ce chemin, Grain-de-Sel l’avait suivi bien des fois.

 

– Bon ! se dit le gars, je devine… M. le marquis a eu l’air de partir pour Paris, puis il est venu ici… et… qui sait ?

 

Grain-de-Sel pensa qu’il n’y avait, après tout, rien d’impossible à ce que le marquis eût délivré Hector.

 

Il revint sur ses pas, suivit la trace de nouveau, retourna jusqu’à la lisière du bois, et put se convaincre alors que la chaise de poste avait stationné quelque temps au même endroit.

 

Grain-de-Sel remarqua ensuite les empreintes de pas d’hommes.

 

Ces empreintes partaient de l’endroit où la chaise de poste avait stationné et se dirigeaient vers la maison du garde-chasse.

 

Le gars, qui avait des yeux de lynx, eut tout de suite constaté que les personnes qui de la chaise de poste s’étaient dirigées vers la maison du garde étaient au nombre de deux. Tout à coup il tressaillit.

 

D’autres empreintes croisaient les premières. Celles-ci accusaient le passage de trois hommes.

 

Seulement, comme elles se dirigeaient en sens inverse, Grain-de-Sel en conclut qu’ils étaient allés deux chez le garde et en étaient revenus trois.

 

Le gars alla frapper à la porte de Mathurin.

 

Mathurin dormait ou feignait de dormir.

 

– Ouvre donc ! cria le gars à travers la porte ; c’est moi… Grain-de-Sel…

 

Mathurin se décida enfin à sauter de son lit et à ouvrir.

 

– Que veux-tu ? dit-il.

 

– Te voir.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Pour te donner une commission.

 

Et Grain-de-Sel se glissa comme une couleuvre entre le garde-chasse et la porte, et pénétra à l’intérieur de la maison.

 

La trappe de la cave était soulevée.

 

– Tiens, dit Grain-de-Sel qui joua l’étonnement.

 

Mathurin se troubla sous le clair regard de l’enfant.

 

– Mathurin, dit le gars, tu sais que je suis le frère de lait de madame Diane ?

 

– Oui, certes.

 

– Que je me ferais hacher pour elle ?

 

– Je le sais.

 

– Et que ni le marquis ni elle n’ont de secrets pour moi ?

 

– Je ne crois pas, balbutia Mathurin.

 

– Alors, dit Grain-de-Sel, pourquoi donc en as-tu, toi ?

 

– Moi ?

 

– Sans doute. Il s’est passé quelque chose ici cette nuit ?

 

– C’est vrai.

 

– Et ce quelque chose, tu vas me le dire, Mathurin, mon ami, car il y va peut-être de la vie de M. Hector.

 

– Il est libre, dit Mathurin.

 

– Libre !

 

– Et en fuite.

 

– Avec qui ?

 

– Avec madame Diane et le général.

 

– Et… murmura Grain-de-Sel, ils sont seuls avec lui ?

 

– Non, il y a encore le neveu du général.

 

– Lequel ?

 

– Le vicomte de la Morlière.

 

Grain-de-Sel fronça le sourcil, mais il ne souffla mot.

 

Alors le garde-chasse lui raconta comment s’était opérée l’évasion du comte.

 

Mais, au lieu de se réjouir, Grain-de-Sel demeurait sombre.

 

– Si le vicomte est de la partie, murmura-t-il, il n’a sauvé M. Hector que pour mieux le trahir plus tard.

 

Grain-de-Sel jugea inutile de faire part de cette réflexion au garde-chasse, mais il lui dit brusquement :

 

– Tu vas aller au château.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Tu y prendras un cheval et tu le selleras.

 

– Et si on me demande pour qui ?

 

– Tu diras que c’est pour toi et que tu vas à Poitiers chercher un chien pour ta lice.

 

– Soit ! Que ferai-je du cheval ?

 

– Tu monteras dessus et tu viendras me rejoindre à l’entrée de la forêt ; tu prendras Tobby, tu sais ?

 

– Oui, le cheval rouan ?

 

– Justement. C’est le meilleur trotteur des écuries.

 

Mathurin ne savait trop ce que voulait faire le gars, mais il était habitué à voir tous les serviteurs du château plier sous sa volonté fantasque et mystérieuse.

 

Mathurin fit comme tout le monde, il obéit à Grain-de-Sel et prit le chemin du château.

 

Grain-de-Sel, lui, retourna à la lisière du bois, s’arrêtant juste à la même place où la chaise de poste avait stationné.

 

– Pourvu que Mathurin revienne promptement, pensait-il, et que j’aie le temps de partir avant que les hussards se soient aperçus de l’évasion de M. Hector !

 

Mathurin fit ce qu’on nomme les deux chemins, c’est-à-dire qu’il ne perdit pas de temps, arriva au château par le sentier du parc, gagna les écuries, et moins d’un quart d’heure après reparut aux yeux du gars, monté sur un cheval noir.

 

– Comment ! dit Grain-de-Sel, tu n’as pas pris Tobby ?

 

– Tobby n’est pas à l’écurie.

 

– Où donc est-il ?

 

– Jean, le petit palefrenier, m’a dit que M. le chevalier l’avait pris hier soir.

 

– Il n’était pas rentré ce matin ?

 

– Non.

 

– Hum ! se dit Grain-de-Sel, il y a encore du louche là-dessous. Je crois qu’ils s’entendent tous pour perdre M. Hector… Tobby est un cheval qui fait trente lieues en une nuit…

 

Le gars, de plus en plus soucieux, sauta en selle, retira ses pistolets de sa ceinture et les coula dans les fontes.

 

– Adieu Mathurin, dit-il.

 

– Mais où vas-tu ?

 

– Je vais tâcher de rejoindre la chaise de poste de M. le marquis.

 

– Elle a de l’avance…

 

– Oui, mais j’ai des éperons, moi.

 

Et Grain-de-Sel partit au galop.

 

La chaise de poste dont Grain-de-Sel suivait les traces avait décrit un demi-cercle. Elle était entrée dans le bois par le chemin qui venait de Bellefontaine, elle en était sortie par un autre sentier couvert de sable, lequel conduisait à la grand-route de Poitiers à Rochefort.

 

Une fois sur la route, qui était couverte de graviers de rivière, la voiture n’avait plus laissé de traces.

 

Mais Grain-de-Sel s’était dit :

 

– Pour sûr, M. le marquis aura été tout droit à Rochefort, et je donnerais bien la moitié de mon sang pour que, à cette heure, M. Hector fût embarqué.

 

Soutenu par cette espérance, Grain-de-Sel courut toute la journée sur la route de Rochefort, et arriva au point d’intersection de cette voie avec celle de Tours. Mais, en cet endroit, une circonstance fortuite lui fit brusquement changer le but de son voyage.

 

La route de Poitiers à Rochefort et celle de Rochefort à Tours se croisaient au milieu d’un petit bouquet de sapins. Qui dit sapinière dit terrain sablonneux, et les traces de la chaise de poste et des fers des chevaux reparurent.

 

Mais, chose bizarre ! en cet endroit, Grain-de-Sel put constater que la chaise s’était dirigée à la fois sur Tours et sur Rochefort, ce qui était matériellement impossible et ne pouvait s’expliquer que par l’existence de deux voitures au lieu d’une ; l’une venant de Rochefort et se dirigeant sur Tours, et l’autre allant de Poitiers à Rochefort.

 

Cependant Grain-de-Sel ne songea point un seul instant à cette complication.

 

Après avoir suivi la route de Rochefort jusqu’à l’endroit où la route disparaissait, il se persuada que le général et ses compagnons s’étaient ravisés et qu’ils avaient pris la route de Tours et rebroussé chemin.

 

Grain-de-Sel tourna bride.

 

– Après tout, se dit-il, M. le marquis est malin, il aura pensé que le meilleur parti à prendre n’était pas d’aller à Rochefort, où bien certainement tout est sur pied, mais à Tours, où tout est tranquille. On y cachera parfaitement M. Hector.

 

Et Grain-de-Sel prit la route de Tours et galopa jusqu’au soir.

 

De temps en temps il retrouvait sur la poussière les traces de la chaise de poste.

 

Un paysan lui affirma qu’une voiture attelée de trois chevaux, roulant bon train, avait passé trois heures avant lui.

 

Un peu plus tard, il rencontra une vieille femme qui lui confirma le fait.

 

Comme son cheval était épuisé, il descendît à un relais de poste, où on lui donna une monture fraîche.

 

Là il questionna les palefreniers.

 

– La chaise de poste dont vous parlez, lui fut-il répondu, est passée il y a une heure.

 

– Combien renfermait-elle de personnes ?

 

– Trois.

 

– Comment étaient-elles ?

 

– Il y avait une jeune dame, un monsieur âgé, un homme plus jeune… et deux domestiques.

 

Le gars galopa jusqu’au coucher du soleil, moment où il atteignit un troisième relais.

 

Cette fois son cœur se prit à battre avec violence, car en entrant dans la cour de l’auberge il vit une berline de voyage toute poudreuse et dételée.

 

– À qui cela ? demanda-t-il en descendant de cheval précipitamment.

 

– À des voyageurs qui dînent là, dans la salle.

 

Grain-de-Sel entra dans la salle et vit, en effet, un vieillard, une jeune femme et un homme d’environ trente ans qui dînaient fort paisiblement.

 

Mais ce n’était ni le général, ni madame Diane, ni Hector. C’étaient d’honnêtes Anglais qui s’en allaient passer l’hiver à Tours.

 

– C’est à vous, messieurs, qu’appartient cette chaise de poste ? demanda Grain-de-Sel d’une voix étranglée.

 

– Oh ! yes, lui fut-il répondu.

 

– Et vous venez de Rochefort ?

 

– Oh ! yes.

 

Le gars lâcha un gros juron, sortit de l’auberge comme un fou, remonta à cheval et revint sur ses pas au galop.

 

Le marquis, il n’en pouvait plus douter, avait pris la route de Rochefort.

 

Une heure après, le gars rencontrait, sur la pente rapide que nous avons décrite, la chaise de poste de M. de Morfontaine et de son neveu, et arrachait le premier à une mort certaine en tuant l’un des chevaux emportés.

 

En se conduisant ainsi, Grain-de-Sel n’avait pas soupçonné un instant que le voyageur auquel il sauvait la vie était précisément celui après lequel il courait.

 

Le général avait remis la tête à la portière, Grain-de-Sel s’était élancé à terre.

 

– Grain-de-Sel !

 

– Monsieur le marquis !

 

Telles furent les deux exclamations qui se croisèrent.

 

– Ah ! dit le général, tu me sauves la vie et tu sauves celles de Diane et d’Hector.

 

– Madame Diane ! Monsieur Hector ! où sont-ils ? demanda Grain-de-Sel.

 

– Hector est prisonnier, dit le général. Hector est condamné à mort.

 

Grain-de-Sel jeta un cri.

 

– Diane est restée à Rochefort, moi je vais à Paris tâcher d’obtenir sa grâce.

 

– Seul ?

 

– Non, avec le vicomte mon neveu.

 

– Ah ! fit Grain-de-Sel.

 

Et tandis que le général lui racontait ce qui s’était passé depuis vingt-quatre heures, l’enfant, sombre et recueilli, devinait la vérité tout entière.

 

– Les traîtres ! pensait-il, se souvenant que le chevalier de Morfontaine avait enfourché Tobby l’avant-veille et n’avait point reparu à Bellombre.

 

Un moment Grain-de-Sel fut sur le point de s’écrier que M. de la Morlière et ses cousins avaient trahi le comte.

 

Mais quelle preuve avait-il à l’appui de son accusation ?

 

Le général aimait ses neveux, et il ne le croirait pas.

 

Comme le gars hésitait, M. de la Morlière et le postillon arrivaient hors d’haleine.

 

– Malédiction ! murmura Ambroise, ce petit Grain-de-Sel est toujours là.

 

– Ah ! mon oncle, mon cher oncle, exclamait M. de la Morlière, qui, sous les plus chaleureuses démonstrations, dissimulait son désespoir de voir son vieil oncle sain et sauf.

 

– C’est Grain-de-Sel qui m’a sauvé ! dit le général.

 

– C’est Grain-de-Sel qui vous supplie de l’emmener avec vous, monsieur le marquis, ajouta l’enfant.

 

Le vicomte tressaillit et leva les yeux sur Grain-de-Sel ; le regard du jeune gars et celui de M. de la Morlière se croisèrent comme deux lames d’épée ; ce dernier frissonna et se dit :

 

– Grain-de-Sel m’a deviné.

 

Le porteur d’Ambroise, le faux postillon, ayant été tué raide par la balle du gars, celui-ci attela le cheval qu’il montait à la berline.

 

Ambroise avait peur d’être reconnu par Grain-de-Sel ; il se tenait à l’écart et lui faisait faire la besogne.

 

Quand le cheval fut attaché, Grain-de-Sel se tourna vers Ambroise :

 

– Allons ! mon bonhomme, lui dit-il, quand on est aussi mauvais postillon que toi, on se fait réformer. Monte par derrière.

 

Et, sans attendre de réponse, Grain-de-Sel sauta sur le porteur et fit claquer son fouet.

 

Ambroise, enchanté, monta sur le siège et la chaise repartit.

 

– Certes ! se disait Grain-de-Sel en conduisant la chaise de poste avec une rapidité et une habileté merveilleuses, certes M. de la Morlière ne s’attendait pas à ce que je ferais le voyage de Paris avec lui !

 

XXI

LE VICOMTE DE LA MORLIÈRE À SON COUSIN LE CHEVALIER DE MORFONTAINE

 

« Cher,

 

« Il faut décidément employer les grands moyens…

 

« J’avais cru d’abord que tout irait à merveille et que notre excellent oncle n’arriverait jamais à Paris. Le hasard, sous la forme de Grain-de-Sel, a déjoué mes plans. Nous sommes à Paris depuis hier et le roi nous recevra aujourd’hui…

 

« Il est à peu près certain, dit-on déjà autour de nous, que Sa Majesté fera grâce.

 

« Tu le vois, il faut aviser. »

 

XXII

HECTOR À DIANE

 

« Mon ange aimé,

 

« Voici le neuvième jour écoulé depuis ma condamnation. Si ma grâce n’arrive pas ce soir, je serai fusillé demain au point du jour.

 

« Courage ! Diane ; courage ! mon âme et ma vie… courage ! toi qui es ma femme devant Dieu !

 

« Écoute-moi, ma Diane adorée ; j’ai pardonné d’avance à mes ennemis ; je suis prêt à mourir ; mais je ne veux pas mourir fusillé ; je ne m’avoue point déserteur.

 

« J’attends une dernière lettre de toi, une lettre dans laquelle tu me diras adieu pour toujours, si ton père est revenu, si ma grâce est refusée. »

 

Cette lettre, qu’accompagnaient les plus tendres paroles, les serments d’amour les plus solennels, arriva à Madame la baronne Rupert vers neuf heures du matin.

 

La baronne était en proie à de terribles angoisses. Ses deux cousins étaient auprès d’elle. M. de Morfontaine et M. de Passe-Croix avaient joué leur rôle en conscience ; jamais on n’avait vu parents plus affectueux, plus tendres, plus affligés. Vingt fois par jour, M. de Morfontaine montait à cheval et poussait une reconnaissance sur la route de Paris, espérant voir arriver la chaise de poste de son oncle.

 

Matin et soir, M. de Passe-Croix s’en allait à la prison.

 

Le commandant de place s’était relâché de sa sévérité au bout de trois ou quatre jours.

 

Il n’avait point permis que Diane pût voir Hector ; mais il avait en revanche autorisé M. de Passe-Croix à visiter le prisonnier.

 

Il est vrai que le baron avait engagé sa parole d’honneur de ne point chercher à faire évader M. de Main-Hardye.

 

Ce fut M. de Passe-Croix qui se chargea de la réponse de Diane.

 

Diane écrivait à Hector :

 

« Moi non plus, cher époux du ciel, je ne veux pas que tu sois fusillé, et ta Diane sera forte et te permettra de mourir à ta guise, si le roi ne t’a pas fait grâce.

 

« Eh bien ! cette grâce, j’y crois, je l’attends, je sens qu’elle vient.

 

« Mes cousins sont là et, comme moi, ils pensent que mon père et La Morlière arriveront aujourd’hui.

 

« Hector, mon bien-aimé, il est toujours temps de mourir, et une minute suffit.

 

« Attends cette nuit encore… espère… crois en moi… crois en Dieu ! Dieu ne peut pas vouloir nous séparer ! »

 

*

* *

 

M. le baron de Passe-Croix se chargea donc de cette lettre et se rendit à la prison.

 

Hector était assis sur son lit, les jambes croisées, calme et triste.

 

En voyant entrer M. de Passe-Croix, il se leva vivement.

 

– Eh bien ! dit-il, et Diane ?

 

– Diane ne sait rien, répliqua tristement le baron. M. de Passe-Croix s’était fait un visage consterné. Il prit la lettre de Diane et la tendit à Hector. Celui-ci s’en empara et la lut.

 

– Eh bien ! fit-il, que voulez-vous dire ?

 

– Je veux dire que Diane ne sait rien et qu’elle attend encore votre grâce.

 

Hector pâlit.

 

– Je devine, dit-il, ma grâce a été refusée.

 

– Hélas !

 

Le baron courba la tête.

 

– Et vous craignez d’en donner à Diane la fatale nouvelle ?

 

– J’ai peur de la tuer.

 

Hector baissa les yeux. Un moment deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues. Puis il prit la lettre de Diane et la tendit à Hector.

 

– Pauvre Diane !… murmura-t-il.

 

Puis il prit la main du baron.

 

– Voyons, mon ami, lui dit-il, vous savez bien que je ne crains pas la mort, moi. Dites-moi tout…

 

Le baron tira de sa poche une seconde lettre.

 

Celle-là portait le timbre de Paris et était de la main de M. de la Morlière.

 

Le vicomte écrivait au baron :

 

« Mon ami,

 

« Notre pauvre oncle est fou de douleur, et je crains pour sa vie. Vainement il s’est traîné aux genoux du roi. Le roi s’est montré inflexible.

 

« Je l’ai ramené à l’hôtel en proie à une fièvre ardente.

 

« Le médecin que j’ai fait appeler m’a défendu de le laisser repartir pour Rochefort. Il y va de sa vie.

 

« Et notre chère Diane ?

 

« J’ai cru, moi aussi, que j’allais perdre la tête.

 

« Si Hector est fusillé, Diane en mourra.

 

« Il faut sauver Diane, mon ami. Il faut trouver un moyen de lui faire quitter Rochefort.

 

« Voici ce que j’ai imaginé :

 

« Je vais t’écrire demain.

 

« Dans cette lettre, je te dirai que le roi n’a pas fait grâce, mais qu’il a ordonné un sursis d’un mois à l’exécution.

 

« Pendant ce sursis, le roi réfléchira. Il verra.

 

« Alors tu persuaderas à Diane que si elle allait à Paris, le roi ne résisterait plus à ses larmes, et Diane partira avec toi, et elle n’entendra point, à l’heure fatale, siffler les balles qui tueront Hector. »

 

M. de Main-Hardye prit connaissance de cette lettre et dit froidement :

 

– Vous avez raison, mon ami ; il faut que Diane quitte Rochefort. Quand arrivera la seconde lettre du vicomte ?

 

– Je l’attends aujourd’hui à midi… C’est l’heure du courrier.

 

– Eh bien ! adieu ! En ce cas, emmenez Diane… Il le faut !

 

M. de Main-Hardye écrivit à Diane une longue lettre dans laquelle il lui promettait d’attendre sa grâce avec courage et confiance.

 

Et le baron l’embrassa et lui dit avec émotion :

 

– Adieu ! mon ami. Je vous jure que je veillerai sur Diane toute ma vie.

 

– Veillez aussi sur mon enfant ; car elle sera bientôt mère, ajouta le malheureux comte de Main-Hardye, qui serra une dernière fois la main de M. de Passe-Croix, et ajouta :

 

– Maintenant, partez. Je ne veux pas m’attendrir outre mesure ; je veux mourir en souriant.

 

XXIII

Comme le soir arrivait, un cavalier couvert de poussière entra dans Rochefort.

 

Les quatre fers de son cheval arrachaient des étincelles au pavé, tant sa course était rapide.

 

C’était Grain-de-Sel.

 

Grain-de-Sel, qui apportait à Diane la grâce du comte de Main-Hardye, Grain-de-Sel, qui précédait le général et son neveu de deux heures à peine.

 

Le roi avait fait grâce, le roi pardonnait complètement et autorisait le comte de Main-Hardye à rester dans ses terres en Vendée.

 

Diane, éperdue, hors d’elle-même, conduite par ses deux cousins, courut chez le général qui commandait la place.

 

Le général la prit par la main et lui dit :

 

– Ce sera vous, madame, qui annoncerez à votre époux la nouvelle que vous m’apportez.

 

Et le général conduisit Diane à la prison, fit ouvrir devant elle toutes les portes, et enfin celle du cachot où Hector gisait depuis huit jours.

 

Le comte était couché sur son lit, immobile, le visage au mur.

 

Il paraissait dormir.

 

– Hector ! Hector ! mon bien-aimé ! s’écria la baronne Rupert en se précipitant vers lui.

 

Mais soudain elle jeta un cri, puis elle recula, revint vers lui, poussa un cri encore, leva les yeux au ciel, et tout à coup fit entendre un bruyant éclat de rire…

 

La baronne Rupert était devenue folle subitement en s’apercevant que M. le comte Hector de Main-Hardye était mort.

 

Le comte avait ajouté foi à la lettre de l’infâme vicomte de la Morlière, et il s’était enfoncé son poignard dans le cœur.

 

La mort avait dû être instantanée.

 

XXIV

Trois ans après la mort du comte Hector de Main-Hardye, par une belle journée d’hiver, une grande calèche de ville, dont on avait baissé la capote, monta vers deux heures l’avenue des Champs-Élysées, tourna l’Arc de Triomphe, descendit l’avenue de Neuilly et entra dans le Bois par la porte Maillot.

 

Dans le fond de la calèche, un vieillard, portant sa barbe blanche, la boutonnière ornée d’une rosette multicolore, était assis à côté d’une jeune femme vêtue de noir, dont le regard avait une singulière expression d’égarement.

 

Cette femme tenait sur ses genoux une jolie enfant blonde et rose qu’elle embrassait pour ainsi dire sans relâche et avec une tendresse délirante et presque frénétique.

 

Sur le siège du devant, leur faisant vis-à-vis, un homme jeune encore, et qui touchait à peine à la quarantaine, causait avec le vieillard, tout en caressant du bout des doigts les mèches bouclées de la chevelure de l’enfant.

 

Cette femme, on l’a deviné, c’était madame la baronne Rupert ; cette petite fille blonde et rose qu’elle portait dans ses bras avec orgueil, c’était l’enfant posthume du malheureux comte Hector de Main-Hardye.

 

Diane était folle depuis le jour où Hector avait été trouvé mort dans sa prison.

 

Sa folie avait eu deux phases bien distinctes.

 

Pendant la première, la baronne avait été morne, sombre, désespérée, en proie à une sorte de stupeur contemplative.

 

Cet état mental avait duré près de trois mois.

 

Puis, une nuit, Diane était devenue mère, et alors la vie, qui avait en elle des racines puissantes, la vie avait triomphé peu à peu, soutenue par l’instinct maternel.

 

De farouche qu’elle était, la folie de la baronne était devenue douce, sentimentale, parfois rieuse. Quand elle avait son enfant dans les bras, Diane était presque raisonnable.

 

Or, ce jour-là, le vieux général de Morfontaine et son neveu le vicomte de la Morlière n’avaient point sans motifs sérieux emmené la pauvre folle à la promenade.

 

Ces motifs, les voici :

 

Il y avait à Paris, depuis quelques mois, un médecin brésilien qui n’exerçait sa profession que dans des cas tout à fait exceptionnels.

 

Cet homme, jeune encore, était un original plusieurs fois millionnaire qui se promenait chaque jour aux Champs-Élysées, monté sur un petit cheval à tous crins, et vêtu d’un manteau de gaucho, dont la couleur avait fini par lui valoir le surnom de Docteur Rouge.

 

Or le docteur Rouge n’exerçait pas, mais il était très habile, disait-on, surtout à guérir la folie.

 

Le général était donc monté en voiture avec sa fille et son neveu, et tous trois allaient au pavillon de Madrid, dans le bois de Boulogne, où, disait-on, le docteur avait coutume d’aller déjeuner tous les jours entre midi et deux heures.

 

Cet homme étrange, on le savait, avait une répugnance invincible à prodiguer les secours de sa science, et, disait-on, ce n’était guère que par surprise qu’on parvenait à obtenir ses soins.

 

Quand la calèche arriva à Madrid, le général aperçut un petit cheval attaché à la porte, et le reconnut sur-le-champ pour être celui du docteur.

 

L’homme qui les accompagnait descendit le premier et donna la main à Diane, qui sauta lestement à terre et ne voulut point se dessaisir de son enfant.

 

Cet homme n’était autre que M. le vicomte de la Morlière, neveu du général.

 

– Viens, ma fille, ma Diane adorée, dit M. de Morfontaine en prenant le bras de sa fille et en la faisant entrer dans le pavillon.

 

La baronne se laissa conduire avec la docilité d’un enfant ; mais comme elle entrait dans le salon du rez-de-chaussée, ses regards furent attirés par le manteau rouge et le visage bronzé du docteur.

 

Le Brésilien déjeunait fort tranquillement devant une petite table placée auprès du feu, et il parcourait un journal.

 

Diane jeta un petit cri d’étonnement, s’approcha de lui et se prit à le considérer, lui et son manteau, avec une curiosité qui eût pu paraître étrange si le général, en se hâtant de saluer le docteur, ne lui eût fait ce léger signe qui caractérise la folie et qui consiste à se frapper le front.

 

Au reste, le général avait pris une peine inutile, car le Brésilien avait sur-le-champ deviné l’état mental de la baronne.

 

Diane, après avoir regardé le docteur, le salua et vint s’asseoir à quelque distance devant une table ; puis elle parut avoir oublié le lieu où elle était et les gens qui l’entouraient.

 

Absorbée tout entière par son enfant, elle se prit à le couvrir de caresses et à passer ses doigts dans sa blonde chevelure.

 

Alors M. de Morfontaine s’approcha du docteur et lui fit mille excuses ; mais le docteur l’interrompit et lui dit :

 

– Est-ce votre femme, monsieur ?

 

– C’est ma fille…

 

– Depuis quand est-elle folle ? continua-t-il tout bas.

 

– Depuis trois ans.

 

– Faites-moi connaître les causes qui ont déterminé sa folie, et peut-être la guérirai-je.

 

– Ah ! monsieur, murmura le général avec émotion, laissez-moi vous l’avouer, je ne suis venu ici qu’avec l’espoir de vous rencontrer… et…

 

– Votre nom, monsieur ?

 

– Le général marquis de Morfontaine.

 

Le docteur s’inclina d’une façon qui faisait comprendre que le nom de son interlocuteur ne lui était pas complètement inconnu.

 

Puis il lui dit tout bas :

 

– Est-ce un désespoir d’amour ?

 

– Oui.

 

– Le père de l’enfant ?

 

– Oui, dit encore le général.

 

– L’a-t-il abandonnée ?

 

– Non, il est mort…

 

– Cela me suffit, dit le docteur.

 

En ce moment, M. de la Morlière, qui était demeuré un peu en arrière, s’approcha et écouta attentivement.

 

– Général, disait le docteur, je guérirai madame votre fille. Attendez-moi ce soir, vers six heures, à votre hôtel. Je prescrirai un traitement.

 

– Et, s’écria le général, vous la guérirez ?

 

– En deux mois, répondit le docteur avec l’accent de la conviction.

 

Le vicomte de la Morlière quitta l’hôtel de la rue de Varennes vers huit heures et demie et monta dans son cabriolet à pompe qui attendait au bas du perron.

 

Son cheval allemand était beau trotteur, et le vicomte eut franchi en quelques minutes la distance qui sépare le faubourg Saint-Germain de la rue des Écuries-d’Artois. C’était là que demeurait M. le chevalier de Morfontaine.

 

Le tigre du vicomte, qui était pendu aux étrivières, descendit lestement au moment où le cabriolet s’arrêtait devant la porte d’une maison à locataires.

 

– Tom, lui dit M. de la Morlière, sonne et demande si le chevalier est chez lui.

 

Le tigre entra et revint annoncer que M. le chevalier de Morfontaine était chez lui.

 

Le vicomte jeta les guides au tigre et monta d’un pas rapide les vingt marches qui conduisaient à l’appartement de garçon que le chevalier occupait à l’entresol.

 

M. de Morfontaine était rentré depuis quelques minutes à peine, et il s’installait, un livre à la main, un cigare à la bouche, au coin de son feu, lorsque son valet de chambre introduisit M. de la Morlière.

 

– Chevalier, lui dit celui-ci, sais-tu où nous pourrions trouver Passe-Croix ?

 

– Certainement, oui. Bonjour, vicomte.

 

– Bonjour, chevalier.

 

– J’ai dîné avec lui chez Nathalie, et je l’y ai laissé jouant au whist.

 

– Nathalie Rolin, du Gymnase ?

 

– Précisément.

 

– C’est à deux pas d’ici, rue d’Anjou-Saint-Honoré, n’est-ce pas ?

 

– Numéro 29, ajouta le chevalier.

 

M. de la Morlière ouvrit la croisée du fumoir, qui donnait sur la rue.

 

– Tom ! cria-t-il.

 

Le tigre, qui s’était chaudement enveloppé dans la peau de renard bleu que son maître plaçait sur ses jambes, sortit à demi la tête du cabriolet.

 

– Cours rue d’Anjou, 29, chez madame Rolin.

 

– Oui, monsieur.

 

– Et ramène-moi sur-le-champ M. le baron de Passe-Croix.

 

Le tigre partit avec le cabriolet, et le vicomte referma la croisée ; puis il vint se rasseoir au coin du feu.

 

– Ah çà ! lui dit le chevalier, qu’est-ce que tu veux au baron ?

 

M. de la Morlière prit un air grave.

 

– Je veux tenir conseil avec vous deux, répondit-il.

 

– Tenir conseil ?

 

– À propos de notre héritage.

 

– Diable ! mon cher ami, dit le chevalier, il me semble que, pour ta part, tu y as un peu renoncé.

 

– Comment cela ?

 

– Tu t’es marié…

 

– Dame ! fit le vicomte, qui eut un mouvement d’humeur, tout a tourné contre nous, mon cher. Nous nous sommes débarrassés de ce niais de Main-Hardye en pure perte.

 

– J’en conviens.

 

– Diane est devenue folle…

 

– Et, dit le chevalier, on n’épouse pas une folle, n’est-ce pas, vicomte ?

 

– C’est difficile : la loi s’y oppose.

 

– Alors, tu t’es marié. Donc, tu nous as laissé le champ libre, à Passe-Croix et à moi, pour le cas où Diane viendrait jamais à recouvrer la raison.

 

– Attends le baron, dit M. de la Morlière, et je m’expliquerai.

 

Il prit un cigare sur la cheminée et garda un silence que le chevalier n’eut garde d’interrompre.

 

Quelques minutes s’écoulèrent, puis on entendit dans la rue le roulement d’une voiture.

 

C’était le cabriolet du vicomte qui ramenait M. de Passe-Croix.

 

Le baron, qui, on s’en souvient, était le plus jeune des trois cousins, le baron, disons-nous, touchait alors à la trentaine, tandis que M. de Morfontaine avait trente-quatre ans et le vicomte de la Morlière trente-huit.

 

– Mon cher baron, dit M. de la Morlière en le voyant entrer, assieds-toi, et écoutez-moi bien tous deux.

 

– Oh ! oh ! fit M. de Passe-Croix.

 

– J’ai dîné chez notre oncle le général.

 

– Bien… Comment va Diane ?

 

Le vicomte eut un mauvais sourire.

 

– Le général vient de la confier aux soins d’un docteur brésilien qui répond de la guérir en moins d’un mois.

 

– Bravo ! s’écria le chevalier.

 

– À merveille ! dit le baron.

 

M. de la Morlière demeura grave.

 

– Donc, poursuivit-il, si tu veux épouser Diane, toi, baron, il te faudra tuer le chevalier, et toi, chevalier, je t’engage à te débarrasser du baron.

 

Les deux jeunes gens froncèrent le sourcil et se regardèrent avec défiance. Alors seulement le vicomte se prit à rire.

 

– Vous voyez bien, dit-il, qu’il faut que j’intervienne entre vous. Et, soyez tranquilles, vous allez voir que je sais tout concilier.

 

Les deux cousins avaient dans la scélératesse du vicomte une confiance assez large.

 

– Voyons ? demandèrent-ils en même temps.

 

Le vicomte reprit :

 

– Si vous le voulez bien, dit-il, nous allons établir un petit calcul. Quelle fortune a notre oncle le général ?

 

– Cent mille livres de rentes, au moins, dit le baron.

 

– Et Diane ?

 

– Diane a hérité de la fortune de son mari, qui est d’au moins cinquante.

 

– Très bien.

 

– C’est donc cent cinquante mille livres de rentes qu’on pourrait partager également.

 

– Hein ? fit le chevalier de Morfontaine, je ne pense pas que Diane puisse nous épouser tous les trois.

 

– D’abord, observa le vicomte en riant, la bigamie n’étant point permise en France non plus que le divorce, il faudrait que la vicomtesse de la Morlière, qui m’a déjà donné deux enfants, vînt à mourir…

 

– Mais, dit le baron, Charles et moi, nous sommes garçons.

 

– C’est vrai.

 

– Et celui que Diane épousera…

 

– Sera tout simplement le tuteur de cette petite fille qui renferme en ses veines la dernière goutte du sang des Main-Hardye.

 

– C’est juste, dit le chevalier de Morfontaine ; mais cette petite fille est très jeune encore, elle est frêle, délicate.

 

Le sourire diabolique du vicomte reparut sur ses lèvres minces.

 

– Assez ! dit-il, j’ai compris.

 

– Mais il me semble, interrompit le baron, que notre ami le chevalier escompte un peu trop sur l’avenir.

 

– Dame ! fit ingénument le chevalier, j’en suis au chapitre des probabilités.

 

– Probabilités est bien le mot, dit le vicomte.

 

– Ah !

 

– Sans doute. Le chevalier est Morfontaine, dernier du nom.

 

– Peuh ! fit M. de Passe-Croix.

 

– Malgré toutes ses idées libérales, poursuivit le vicomte, notre oncle tient à son nom. Il donnera Diane au chevalier, si…

 

– Ah ! voyons le si ? demanda M. de Passe-Croix.

 

– Si Diane l’aime ? dit le chevalier.

 

– Ce n’est pas cela, mon cher, si je le veux !

 

Et M. de la Morlière se redressa et regarda froidement ses deux interlocuteurs.

 

– Ah çà ! mon cher, interrompit le chevalier, dont la voix calme et polie cachait mal une sourde irritation, il me semble que tu n’as plus rien à voir en cette affaire.

 

– C’est ce qui te trompe.

 

– Hein ?

 

– Écoutez-moi bien, mes chers cousins, continua M. de la Morlière toujours calme et railleur, et reportez-vous à l’époque où nous nous jurâmes aide et secours mutuel, alors qu’il nous fallait faire disparaître l’ennemi commun, c’est-à-dire nous débarrasser de Main-Hardye.

 

– Nous avons été unis, alors.

 

– D’accord, mais… nous ne sommes encore arrivés à rien.

 

– Pourquoi t’es-tu marié ?

 

– Ah ! pardon, ceci est une question à part… Maintenant, ajouta le vicomte, afin de couper court à toute discussion ultérieure, je vous dirai nettement que, dans le cas où Diane recouvrerait la raison, je m’opposerai formellement à son mariage avec l’un de vous.

 

M. de Passe-Croix baissa la tête.

 

– Mais que veux-tu donc ? s’écria le chevalier.

 

– Écoutez-moi bien… Tout à l’heure, Morfontaine prétendait que la fille de Diane était frêle, délicate…

 

– C’est vrai.

 

– Eh !… mais il me semble, reprit le vicomte, que si l’enfant est dans de telles conditions, la mère, qui est frappée de folie…

 

M. de la Morlière s’arrêta et ses deux cousins se regardèrent en frissonnant.

 

– Messieurs, continua-t-il après un moment de silence, un dernier mot : nous sommes gens à comprendre bien des choses sans qu’il soit besoin d’entrer dans de longues explications…

 

– Certes ! dit le baron.

 

– Donc, voici ce que je vous propose : cinquante mille livres de rentes pour chacun.

 

– À prendre sur quoi ?

 

Le vicomte haussa les épaules.

 

– Baron, dit-il, tu nous fais perdre notre temps en explications oiseuses.

 

– C’est vrai ! dit le chevalier.

 

M. de la Morlière ajouta :

 

– Si tu ne comprends point, tant pis pour toi ! Morfontaine a compris.

 

– Parbleu !

 

– Cinquante mille livres de rentes, poursuivit M. de la Morlière, valent la peine qu’on s’en occupe.

 

– Oh ! je comprends cela parfaitement, dit le baron, et je devine à présent où se trouve la somme à partager.

 

– C’est heureux.

 

– Mais pour cela il faut bien des choses…

 

– Le hasard a des combinaisons…

 

– Il faut que l’enfant de Diane…

 

– Il est faible et délicat.

 

– Il faut que la mère…

 

– La folie abrège la vie.

 

– Bon ! dit le chevalier, tout cela est fort clair. Seulement…

 

Le chevalier s’arrêta.

 

– Seulement ? insista M. de la Morlière.

 

– Qui de nous se chargera ?…

 

– Moi !

 

Le vicomte prononça ce mot avec un calme parfait.

 

– Mon cher cousin, lui dit le baron, je ne veux pas te faire un compliment, mais, en vérité, tu es un scélérat remarquable.

 

– Heu ! heu ! fit modestement le vicomte.

 

Puis il se versa du thé, alluma un nouveau cigare et dit à ses cousins :

 

– Maintenant, messieurs, permettez-moi de vous quitter.

 

– Où vas-tu ?

 

– Chez notre oncle.

 

– Mais tu en viens ?

 

– J’y retourne.

 

– Pourquoi ?

 

– Je veux assister à la consultation du docteur brésilien.

 

– Ah çà ! crois-tu donc, demanda le chevalier, que cet homme puisse guérir Diane ?

 

– J’en suis convaincu. C’est-à-dire que si Diane a le temps, elle guérira. Mais il peut se faire qu’elle meure avant sa guérison.

 

Et le vicomte se leva, pressa la main de ses cousins, s’enveloppa dans son pardessus d’alpaga blanc et sortit.

 

– Mon Dieu ! murmura-t-il en remontant dans son cabriolet, il faut se donner un mal inouï pour revendiquer son héritage.

 

*

* *

 

Pendant ce temps, le docteur Samuel, dit le docteur rouge, arrivait à l’hôtel de Morfontaine, rue de Grenelle.

 

Le général l’attendait avec impatience.

 

Diane, tenant toujours son enfant dans ses bras, était assise au coin du feu.

 

Le docteur la regarda fort attentivement, mais il ne s’approcha point d’elle.

 

– Monsieur, dit-il au général, il est nécessaire que je sache comment votre fille est devenue folle, et que vous me racontiez dans leurs plus minutieux détails les événements qui ont déterminé cette folie.

 

– Hélas ! répondit M. de Morfontaine, je suis prêt à vous faire ce triste récit ; mais je parlerai bas…, elle pourrait entendre…

 

– Oh ! dit le docteur, elle entendra, mais ne comprendra pas.

 

Il alla s’asseoir avec le général dans un coin du salon. En ce moment, le vicomte de la Morlière entra.

 

– Viens, lui dit le général, tu connais cette lamentable histoire aussi bien que moi, et tu vas pouvoir la raconter au docteur.

 

– Hélas ! soupira le vicomte d’un ton hypocrite.

 

Le docteur écouta fort attentivement le récit de M. de la Morlière.

 

Le vicomte n’omit aucun détail de ce lugubre drame qui s’était déroulé à Bellombre d’abord et ensuite à Rochefort.

 

– Tout cela est fort étrange, murmura le Brésilien, quand M. de la Morlière eut fini.

 

– Étrange, en effet, dit le général.

 

– Car, reprit le docteur, comment expliquer la trahison de cet Ambroise, qui aurait dû, en sa qualité de valet de chambre de la baronne Rupert, se dévouer à son maître futur ?

 

– Ah ! dit le vicomte, j’ai eu l’explication de sa conduite.

 

– Vraiment ? fit le général.

 

– Pardonnez-moi, mon oncle, se hâta de dire M. de la Morlière, pardonnez-moi si j’ai toujours évité de vous reparler de votre malheur ;… j’ai reçu une lettre d’Ambroise.

 

– Ah !… fit le général étonné. Et… d’où venait-elle ?

 

– De Londres.

 

Le vicomte déboutonna son habit et retira de sa poche de côté un petit portefeuille qu’il ouvrit.

 

Parmi les divers papiers que contenait ce portefeuille se trouvait une lettre déjà jaunie et portant le timbre de la poste de Londres.

 

Cette lettre était adressée à M. le vicomte de la Morlière, 7, rue Taitbout, à Paris.

 

M. de la Morlière l’ouvrit et lut tout haut :

 

« Monsieur le vicomte,

 

« Je suis à Londres ; j’ai mis la mer entre votre colère et moi, et je vais vous parler à cœur ouvert.

 

« N’accusez personne, monsieur le vicomte, de la mort de M. de Main-Hardye.

 

« C’est moi qui ai tout fait.

 

« C’est moi qui l’ai fait tomber dans le piège à loup, c’est moi qui ai prévenu le juge de paix qui l’a arrêté ; moi enfin qui lui ai fait parvenir dans sa prison un billet sans signature, qui lui apprenait que sa grâce avait été refusée… »

 

Le général interrompit brusquement la lecture de M. de la Morlière :

 

– Oh ! le misérable ! s’écria-t-il. Mais que lui avait donc fait M. de Main-Hardye ?

 

– Attendez, mon oncle, il l’explique dans sa lettre.

 

Et le vicomte poursuivit sa lecture :

 

« J’avais voué un respect et un attachement sans bornes à feu M. le baron Rupert, le premier mari de madame Diane. Quand j’ai vu qu’elle aimait le comte, j’ai été furieux, j’ai ressenti pour lui une haine violente, implacable, et je l’ai assouvie…

 

« Je suis avec respect, monsieur le vicomte, votre serviteur.

 

« Ambroise,

 

« Ancien valet de chambre,

actuellement cocher dans Régent Street. »

 

Le général avait posé sa tête dans ses mains, et deux grosses larmes jaillirent au travers de ses doigts.

 

– Pardon, monsieur, dit le docteur s’adressant à M. de la Morlière, comment nommiez-vous le petit paysan qui servait de messager ?

 

– Grain-de-Sel.

 

– Où est-il ?

 

– À Bellombre, avec sa mère.

 

– Eh bien ! dit le docteur, il faut le faire venir.

 

– Où ?

 

– Ici.

 

Le général releva la tête.

 

– Je compte beaucoup sur sa présence, poursuivit le docteur ; elle doit, à mon sens, hâter la guérison de votre chère malade.

 

– Ah ! s’écria le général, je vais lui écrire ; il sera ici dans huit jours.

 

M. de la Morlière fronçait le sourcil et pensait :

 

– Je n’aime pas à trouver Grain-de-Sel sur mon chemin. Le gars est rusé, il est dévoué, il est fidèle. Peut-être faudra-t-il s’en débarrasser.

 

XXV

Un soir de la fin de janvier, il y avait nombreuse réunion dans la salle basse attenant à la cuisine du château de Bellombre, où nous avons vu se dérouler les premières scènes de cette histoire.

 

Selon le traditionnel usage de l’Ouest, on buvait du cidre et on mangeait des galettes de sarrasin.

 

La réunion se composait des pâtres, des bouviers et des autres serviteurs de Bellombre qui ne quittaient jamais le château, même en l’absence des maîtres.

 

Les gens de Bellombre mangeaient et buvaient, à la seule fin de célébrer le soixantième anniversaire de la vieille Madeleine, la mère de Grain-de-Sel.

 

Au-dehors, il faisait un temps affreux. La pluie fouettait les vitres, le vent pleurait dans les cheminées, et les hôtes du manoir se pressaient les uns contre les autres à l’entour du grand feu de la cuisine.

 

– À la santé de maman Madeleine ! disaient les pâtres en levant leurs verres remplis de cidre nouveau.

 

Mais maman Madeleine hochait tristement la tête.

 

– Mes gars, disait-elle, vous avez tort de boire à ma santé.

 

– Pourquoi cela, maman Madeleine ?

 

– Parce que je m’ennuie sur terre… à cause de ma pauvre fille, madame la baronne, qui est tombée en innocence.

 

Le mot d’innocence, chez les paysans de l’Ouest, est synonyme de celui de folie.

 

– C’est vrai tout de même.

 

– Pour ça, c’est vrai.

 

– Ah ! oui, dame ! dirent tour à tour, ceux qui fêtaient l’anniversaire de la nourrice de Diane.

 

– Mais, dit un vieux garde-chasse, le même, qui avait aidé, trois ans auparavant, à l’évasion du malheureux comte de Main-Hardye, on dit qu’on la guérira, notre bonne maîtresse.

 

Madeleine secoua la tête.

 

– On ne la guérira pas du mal qu’elle a dans le cœur, dit-elle. On ne lui rendra pas M. Hector.

 

– Pauvre M. Hector ! murmura un pâtre, qui avait maintes fois rencontré le jeune comte à la chasse ; il était tant bon et pas fier…

 

– Et notre maîtresse l’aimait tant qu’elle a pensé en mourir, dit un bouvier.

 

– Avec tout ça, fit à son tour une fille de cuisine, on ne saura jamais le fin mot de cette histoire.

 

– Je le sais, moi, dit Madeleine d’un air sombre.

 

– Vous… le… savez ?

 

– Oui.

 

– Vous savez pourquoi M. Hector s’est tué ?

 

– Il s’est tué parce qu’on l’a trompé, parce qu’on lui a dit que sa grâce était refusée.

 

– Et qui donc lui a dit cela ?

 

– Ceux qui le firent tomber dans le piège à loup.

 

– Ambroise ! exclama-t-on à la ronde.

 

– Oh ! le misérable ! dit le pâtre.

 

– Ce n’est pas Ambroise tout seul, murmura Madeleine. Il y en avait d’autres, mes gars.

 

Le visage de la nourrice prit une expression farouche.

 

– Ah ! continua-t-elle, le bon Dieu est juste, il punit les méchants… Les assassins de M. Hector seront punis.

 

– Mais puisque vous savez qui…

 

Madeleine frissonna.

 

– Taisez-vous, les gars ! dit-elle, taisez-vous ! il y a des noms qui portent malheur…

 

Le garde-chasse eut sans doute un vague soupçon.

 

– Madeleine a raison, dit-il. Laissons cela et parlons d’autre chose, les gars.

 

– Moi, reprit la fille de cuisine, je voudrais bien savoir pourquoi M. le marquis a fait venir Grain-de-Sel à Paris voici un mois tout à l’heure.

 

Au nom de son fils, la nourrice tressaillit.

 

– Ah ! dit-elle, si encore il était là, mon pauvre Grain-de-Sel, je vous laisserais boire à ma santé, mes enfants. Mais il est parti… Qui sait quand il reviendra ?

 

– Chut ! dit tout à coup le pâtre, qui avait l’ouïe exercée. Et il se leva et alla ouvrir la croisée.

 

– Écoutez, dit-il, écoutez…

 

– Qu’est-ce qu’il y a donc ? fit le garde-chasse.

 

– J’entends le galop d’un cheval là-bas, du côté de Bellefontaine.

 

– Tu es fou.

 

– Moi, dit un autre, je n’entends que le vent qui fait craquer les arbres du parc, et la pluie qui ruisselle sur les toits.

 

– Moi, répéta le pâtre, je vous assure que j’entends le galop d’un cheval.

 

Il se retourna vers le foyer, où Pluton, un énorme chien de cour, dormait, le museau allongé sur ses pattes.

 

– Pluton ! Pluton ! appela-t-il.

 

Pluton se leva nonchalamment et vint à son maître en remuant la queue. Le pâtre le dressa contre la croisée ouverte et lui dit :

 

– Écoute !

 

Le chien pencha en avant sa tête intelligente, et tout aussitôt il fit entendre un long aboiement.

 

– C’est vrai, dit-on alors dans la cuisine de Bellombre, Pluton ne se trompe jamais.

 

– Ah ! jarnidieu, les gars, s’écria le bouvier, j’entends, moi aussi.

 

– Et moi aussi, dit la nourrice, qui se précipita vers la croisée, toute tremblante d’émotion.

 

On entendait maintenant, en effet, et fort distinctement, le galop précipité d’un cheval.

 

– Celui qui va un pareil train est un fin gars, dit le bouvier.

 

– Je ne connais que Grain-de-Sel qui galope comme ça, ajouta le pâtre.

 

– Grain-de-Sel… mon enfant !…

 

En prononçant ces derniers mots, la nourrice se laissa choir défaillante sur un escabeau.

 

– Eh ! parbleu ! oui… c’est Grain-de-Sel ! dit le garde-chasse. Écoutez !

 

En effet, un bruit étrange venait de traverser l’espace, dominant le grincement du vent dans les girouettes rouillées du manoir et les clapotements de la pluie sur l’ardoise des toits.

 

Ce bruit, c’était le cri de la chouette, le houhoulement de Grain-de-Sel.

 

– C’est lui ! murmura-t-on.

 

Et tous les visages rayonnèrent de joie, car, à Bellombre, Grain-de-Sel était le frère, l’ami, l’enfant de tous. On l’aimait, on croyait en lui, on savait qu’il était le meilleur cœur du monde et le gars le plus courageux qu’on pût trouver.

 

Bientôt le galop du cheval retentit si rapproché que personne n’y tint. On se précipita hors de la cuisine et de la salle basse, et lorsque, couvert de boue, ruisselant de pluie, harassé de fatigue, Grain-de-Sel, car c’était lui, entra dans la cour du manoir, il fut pressé, entouré, embrassé.

 

– Ma mère ! où est ma mère ? demanda-t-il.

 

– Elle va bien… elle est là-haut… lui dit un des serviteurs ; mais la chère femme a eu une émotion… elle n’a pas pu marcher.

 

– Je connais ça, dit Grain-de-Sel.

 

Le jeune gars s’élança vers la cuisine sans répondre aux mille questions qu’on lui faisait, trouva la nourrice qui s’était appuyée au mur pour ne point tomber, tant ses jambes fléchissaient sous elle, la prit dans ses bras et la couvrit de baisers.

 

– Oh ! mère, mère ! dit-il, je t’apporte une bonne nouvelle, va !

 

Et l’enfant était si ému lui-même qu’il s’arrêta et ne put continuer sur-le-champ.

 

– Mais parle donc, gars, disait Madeleine ; est-ce que tu m’apportes des nouvelles de ma chère fille ?

 

– Oui, mère…

 

– Elle va mieux ?

 

– Elle guérira.

 

Madeleine poussa un cri de joie.

 

On avait suivi Grain-de-Sel, on l’entourait, on l’accablait de questions.

 

– Eh bien ! dit-il, puisque vous voulez savoir, les gars, ne parlez pas tous à la fois…

 

– C’est vrai.

 

– Grain-de-Sel a raison.

 

– Vive Grain-de-Sel ! cria le pâtre, qui était quelque peu enthousiaste de sa nature.

 

– Écoutez-moi donc, fit l’enfant, qui pressait toujours les mains de sa vieille mère.

 

Il vida d’un trait un grand verre de cidre que lui tendit le garde-chasse, puis il s’assit et dit en souriant :

 

– Je n’ai plus de jambes, et j’aimerais encore mieux être couché qu’assis. Savez-vous que depuis Paris je ne me suis arrêté ni jour ni nuit ? J’ai galopé, galopé, que mes pauvres os sont plus tendres que si on les avait fait cuire. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit.

 

Le nom de Diane était sur toutes les lèvres.

 

– Faut vous dire que notre maître, M. le marquis, poursuivit Grain-de-Sel, a fait rencontre d’un médecin fameux qui voit clair là où ses pareils voient trouble.

 

– Ah ! ah !

 

– Les autres disaient que madame Diane était incurable, et que la chère femme resterait innocente pour toujours. Mais lui, il a jugé la chose d’un coup d’œil, et il a dit : « Je la guérirai. »

 

– Elle est donc guérie ? demanda la nourrice avec une anxiété fébrile.

 

– Pas encore, mais ça avance.

 

– Ah !

 

– Donc, reprit Grain-de-Sel, il paraît qu’on l’a mis au courant de tout, le médecin, car il a voulu qu’on me fît venir. C’est pour cela que M. le marquis m’a écrit, voici bientôt quatre semaines.

 

– Comme le temps passe ! murmura Mathurin le garde-chasse, il me semble que tu es parti d’hier.

 

– Il y aura un mois dans trois jours. Mais écoutez donc… Quand j’ai été à Paris, ce médecin, qui est un homme bizarre et qui ne ressemble pas aux autres, a dit qu’il fallait que je restasse chaque jour plusieurs heures auprès de madame Diane et que je lui parlasse de M. Hector. La première fois qu’elle m’a vu, la pauvre chère femme, elle ne m’a pas reconnu, et elle s’est mise à rire.

 

– Oh mon Dieu ! murmura Madeleine avec un accent de douleur.

 

– Ce n’est que le lendemain, continua Grain-de-Sel. Alors elle m’a parlé de toi.

 

– Et… de… M. Hector ?

 

– Pas un mot. Il paraît même qu’elle n’a jamais prononcé son nom depuis trois ans… Le médecin dit qu’elle a tout oublié… que si elle se souvenait elle serait guérie, et que ce n’est qu’ici qu’elle se souviendra.

 

– Ici ?

 

– Oui, dit Grain-de-Sel.

 

– Mais alors… on va l’amener ?

 

– Le marquis, le médecin et madame Diane arriveront ici demain matin. Je suis parti avant eux pour préparer les relais.

 

Ayant ainsi parlé, Grain-de-Sel vida un second verre de cidre et ajouta :

 

– Ce n’est pas le tout de boire, il faut manger. Je meurs de faim, mère. Donne-moi un morceau de lard et du pain. Et vous, les gars, ne me demandez plus rien pour ce soir, car sitôt que j’aurai soupé je vais aller me coucher, et je vous assure qu’avant une heure je ronflerai plus fort que l’orgue de M. le curé de Bellefontaine, qui est un brave et saint homme, comme chacun sait.

 

*

* *

 

Douze heures après l’arrivée de Grain-de-Sel à Bellombre une chaise de poste entra dans la grande avenue qui partait de la route royale de Paris à Poitiers, traversait le parc du château et conduisait à la vaste pelouse qui ceignait le perron.

 

Cette chaise de poste renfermait le vieux général marquis de Morfontaine, le vicomte et la vicomtesse de la Morlière, Diane la pauvre folle, qui tenait toujours son enfant sur ses genoux, et enfin le docteur rouge.

 

Le docteur rouge était bien, en effet, un étrange personnage.

 

Venu à Paris on ne savait d’où, précédé, on ne savait comment, par une réputation merveilleuse de médecin, il avait longtemps refusé d’exercer sa profession.

 

Riche à millions, il était demeuré sourd aux instances d’opulents malades, et il avait constamment répondu que ses confrères de France étaient plus habiles que lui.

 

On sait comment le général était parvenu à le joindre, à le séduire, à l’intéresser.

 

À partir de ce moment, l’étrange disciple d’Esculape avait paru se métamorphoser, et il avait pris sa tâche à cœur.

 

Il s’était installé à Paris dans l’hôtel de Morfontaine, administrant soir et matin, par petites doses, une poudre mystérieuse à sa malade.

 

Au bout de huit jours de traitement, il avait demandé Grain-de-Sel, jugeant salutaire la présence du gars auprès de Diane.

 

Trois semaines après, il avait dit au général :

 

– Maintenant, monsieur, il faut nous en aller à Bellombre. C’est là que la cure sera complète.

 

Depuis le malheur qui avait frappé le général, son neveu, M. de la Morlière, s’était montré plus attentif, plus respectueux, plus dévoué que jamais. Tout en se mariant, il avait su devenir l’hôte indispensable du père de Diane, son bras droit, son conseil.

 

Du moment où il avait été question de ramener Diane à Bellombre, le vicomte avait demandé comme une faveur d’être du voyage avec sa jeune femme.

 

Le général avait accepté avec joie.

 

Or, une heure environ après leur arrivée à Bellombre, le docteur, le général et M. de la Morlière descendirent dans le parc et allèrent s’asseoir au-dessous de cette croisée où, au commencement de cette histoire, nous avons vu Diane apparaître et tendre les bras, en le traitant « d’imprudent », au comte de Main-Hardye, qui grimpait après un cep de vigne.

 

– Général, dit alors le docteur, ce n’est point sans intention que je vous ai amené ici en vous priant de m’indiquer la croisée de la chambre de Madame Diane.

 

– La voilà, dit le général.

 

– Celle du milieu… là-haut… qui est ouverte ?…

 

– Oui.

 

– Et garnie, en guise d’appui, d’une barre de fer ?…

 

– Précisément.

 

– C’était là, n’est-ce pas, qu’elle attendait le comte chaque jour ?

 

– Hélas ! oui, soupira le général.

 

– Le comte n’avait-il pas l’habitude, poursuivit le docteur, de signaler sa venue par un cri, un coup de sifflet, un signal quelconque ?

 

– Oui, un coup de sifflet que précédait toujours un autre signal.

 

– Lequel ?

 

– Un houhoulement de chouette que faisait entendre Grain-de-Sel.

 

– Eh bien, général, dit le docteur, laissez-moi tout espérer de l’épreuve que je vais tenter.

 

M. de Morfontaine et son neveu regardèrent attentivement et presque avec avidité l’homme de science. Celui-ci poursuivit :

 

– La folie de madame Rupert consiste surtout en une absence complète de mémoire.

 

Elle a éprouvé une telle commotion lors du suicide de M. de Main-Hardye qu’elle a perdu le souvenir. L’instinct maternel a été l’unique sentiment qui l’ait fait vivre pendant trois ans.

 

Soumise à mon traitement, elle a commencé peu à peu à connaître les gens qui l’entouraient, – vous d’abord, général, et il doit vous souvenir qu’elle s’est, un soir, jetée dans vos bras et s’est prise à fondre en larmes ?

 

– Oh ! certes, oui, il m’en souvient ! dit le général avec émotion.

 

– Ensuite, elle a reconnu Grain-de-Sel. Je comptais beaucoup sur cette entrevue.

 

Depuis trois semaines, poursuivit le docteur, elle se plaît infiniment avec le fils de sa nourrice, elle cause, elle sourit… mais elle ne parle jamais du comte.

 

– Pensez-vous donc, demanda M. de Morfontaine, qu’elle l’ait oublié ?

 

– Complètement.

 

– Et… si elle venait à s’en souvenir…

 

– C’est là-dessus que je compte.

 

– Pour sa guérison ?

 

– Oui, général.

 

– Mais… cependant…

 

– Écoutez, dit le docteur : si la mort de celui qu’elle aimait ne l’a point tuée, c’est que la vie était puissante en elle. Le jour où elle se souviendra, la raison sera revenue.

 

– Mais elle voudra mourir…

 

– Non, car elle est mère…

 

– C’est juste, murmura le général. Et quand comptez-vous tenter cette épreuve ?

 

– Ce soir, dit lentement le docteur, si la nuit est sombre, s’il pleut à torrents, comme pendant cette nuit où le comte de Main-Hardye lui arriva la tête enveloppée de bandelettes sanglantes.

 

XXVI

M. de Morfontaine et son neveu le vicomte de la Morlière regardaient le docteur et paraissaient ne point comprendre encore.

 

Celui-ci reprit :

 

– Depuis un mois, la mémoire revient peu à peu à notre chère malade. C’est vous qu’elle a reconnu d’abord, général, et elle vous a appelé : mon père !

 

– C’est vrai.

 

– Puis Grain-de-Sel, à qui elle a donné son nom ; ensuite le vicomte.

 

M. de la Morlière tressaillit.

 

– Quant à vous, vicomte, reprit le docteur, est-ce que vous étiez mal avec votre cousine autrefois ?

 

– Quelle singulière question, docteur !

 

Et le vicomte s’efforça de rire.

 

– Peuh ! fit le général, il lui faisait un peu la cour, et comme elle aimait ce pauvre comte de Main-Hardye.

 

– Inde irae, dit le docteur, car j’ai cru m’apercevoir qu’elle regardait son cousin avec une sorte de colère.

 

– Pauvre ami ! dit le général en pressant la main de son neveu. Elle ne sait pas combien tu as été bon et dévoué…

 

– Ah ! fit le vicomte avec un élan hypocrite, qu’elle guérisse, cette chère Diane, et je lui permettrais de grand cœur de me haïr, mon oncle.

 

Le général sourit.

 

– Tu es un noble cœur, dit-il.

 

– Donc, poursuivit le docteur, vous avez dû vous apercevoir que ce retour de la mémoire était lent, mais gradué. Ce matin, quand nous sommes arrivés, elle a fort bien reconnu le parc, l’avenue, le château… et lorsque sa vieille nourrice est accourue, elle l’a prise dans ses bras en fondant en larmes.

 

– Tout cela est vrai, docteur.

 

– Je n’ai pas voulu, reprit l’homme de science, qu’on la conduisît dans cette chambre qu’elle occupait autrefois et dont nous voyons la fenêtre.

 

– Pourquoi ?

 

– Je réserve cela pour plus tard.

 

Le docteur parut réfléchir.

 

– Ne m’avez-vous pas dit, général, qu’il y avait ici près, au milieu des bois, une chapelle où, le dimanche madame Rupert, quand elle était jeune fille, rencontrait le comte de Main-Hardye ?

 

– Oui, docteur.

 

– Et, un peu plus loin, n’y a-t-il pas le château de Main-Hardye ?

 

– À deux lieues.

 

– Eh bien ! voici ce qu’il faut faire ; écoutez-moi…

 

– J’écoute.

 

– Après le déjeuner, – il ne pleut pas, et le temps, quoique incertain, pourra bien se maintenir jusqu’au soir, – après le déjeuner, dis-je, nous monterons en voiture avec notre malade et la vicomtesse.

 

– Bien ! dit M. de la Morlière.

 

– Nous irons faire une grande promenade à travers les bois et nous visiterons la chapelle. Si la pauvre femme paraît se ressouvenir, nous la ferons remonter en voiture et nous continuerons notre route jusqu’à ce que nous apercevions le manoir de Main-Hardye… Alors…

 

Le docteur s’arrêta brusquement :

 

– N’entendait-on point de Bellombre, dit-il tout à coup, pendant les derniers jours de la résistance vendéenne, le bruit de la fusillade ?

 

– Oui, dit le général, et à chaque détonation lointaine qui nous arrivait je voyais ma pauvre Diane pâlir.

 

– Eh bien ! il faut placer dans les bois votre garde-chasse et quelques domestiques.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Pour lâcher des coups de fusil de temps en temps.

 

– Oh mon Dieu ! fit le général, quelle émotion pour elle !

 

– Il le faut, et si terrible que soit cette émotion, elle ne peut que hâter la crise salutaire que je prévois.

 

– Irons-nous jusqu’à Main-Hardye ? demanda M. de Morfontaine.

 

– Non, répondit le docteur ; aussitôt qu’on en aura aperçu les tours, il faudra tourner bride.

 

– Et revenir ?

 

– Sur-le-champ.

 

– Mais, observa le vicomte, je ne conçois pas ce que vous voulez faire de la fenêtre que vous avez voulu voir ?

 

– Attendez, monsieur. Vous ne nous accompagnerez pas dans notre promenade.

 

– Moi ?

 

– Vous ; et cela pour deux motifs.

 

– Voyons ? fit M. de la Morlière, qui tressaillit d’une vague joie.

 

– Le premier est cette aversion de malade que vous témoigne madame Diane.

 

– Et le second ?

 

– Le second est plus sérieux ; j’ai besoin que vous restiez ici. Pendant notre absence, vous ferez allumer du feu dans la chambre qu’occupait madame Diane, et vous ferez remettre tout dans le même état qu’autrefois. J’aimerais assez même que dans un coin il y eût, comme cette nuit où elle attendait le comte, une petite table toute servie.

 

– Ce sera fait, dit M. de la Morlière.

 

– Or, poursuivit le docteur, voici ce qui arrivera. À notre retour, nous conduirons notre chère malade dans sa chambre, sa nourrice y restera seule avec elle et lui parlera d’Hector. D’abord, j’en suis convaincu, elle accueillera ce nom comme un souvenir vague, lointain, indéfini.

 

– Et ensuite ? demanda le vieux général avec anxiété.

 

– Ensuite, Grain-de-Sel, qui se trouvera à la lisière du bois, fera entendre son houhoulement.

 

– Bien.

 

– Puis il imitera de son mieux le coup de sifflet du comte.

 

– Il l’imitait à merveille, observa le vicomte.

 

– Alors, acheva le docteur, je suis convaincu qu’elle se souviendra…

 

– Oh ! murmura le général, Dieu vous entende, monsieur !

 

Le vicomte regardait la fenêtre, mesurait la distance qui la séparait du sol et qui était d’une quinzaine de pieds ; puis il remarquait au-dessous un amas de pierres de taille qu’on avait laissées là depuis la fin de l’été et qui étaient destinées à la reconstruction d’un mur.

 

– Que regardes-tu donc ? demanda M. de Morfontaine.

 

– Rien, mon oncle.

 

– Alors, à quoi songes-tu ?

 

– Je songe, répondit M. de la Morlière, que ce pauvre comte de Main-Hardye a risqué vingt fois de se rompre les os. Si le cep de vigne eût cassé, il se serait tué.

 

– Hélas ! murmura le général, mieux eût valu sans doute qu’il fût mort ainsi.

 

Le vieux soldat essuya une larme, puis regardant le docteur :

 

– Venez, monsieur, dit-il, je vais donner des ordres, et tout sera fait comme vous le désirez.

 

*

* *

 

Trois heures plus tard, c’est-à-dire vers deux heures de l’après-midi, une grande voiture de chasse, aux sièges de côté, était attelée de quatre vigoureux percherons et attendait au bas du perron de Bellombre.

 

Grain-de-Sel, converti en cocher, juché sur son siège et tenant ses bêtes en main, causait avec Mathurin, le garde-chasse, en attendant que le général et ses hôtes quittassent la salle à manger.

 

– Penses-tu qu’il pleuvra, Grain-de-Sel ? demanda le garde-chasse.

 

Le gars leva la tête et regarda le ciel. Le ciel était nuageux ; cependant un pâle rayon de soleil glissait par intervalles entre deux nuées.

 

– Pas avant la nuit, dit-il.

 

– Et à la nuit ?

 

– Ce sera comme hier, mon vieux Mathurin, répondit l’enfant, pluie battante et vent d’enfer… Je m’y connais, moi, et je ne me suis jamais trompé.

 

Grain-de-Sel fut interrompu dans ses prédictions par M. de Morfontaine.

 

Le vieux général souriait en pressant dans ses bras sa petite fille blanche et rose, dont la blonde chevelure toute frisée flottait au vent.

 

Derrière le général, le docteur rouge offrait son bras à la vicomtesse de la Morlière. Le général répéta à Grain-de-Sel la question de Mathurin :

 

– Pleuvra-t-il ?

 

– Non, monsieur le marquis.

 

– Et ce soir ?

 

– À verse !

 

– En route, alors, et dépêchons…

 

Un des caractères distinctifs de la folie de madame Diane était une grande docilité, et, pour ainsi dire, l’absence complète de toute volonté.

 

Elle faisait ce qu’on paraissait désirer d’elle. Toujours souriante, toujours caressant sa petite fille, elle monta dans le break et s’y assit à côté de la vicomtesse de la Morlière, en face du docteur.

 

Le général était monté sur le siège à côté de Grain-de-Sel.

 

Mathurin, le garde-chasse, avait reçu sa consigne, et il avait autour de lui une demi-douzaine de paysans ayant le fusil sur l’épaule.

 

– Allons, mes enfants, leur dit le général, pendez vos jambes après votre cou et filez au bois par les raccourcis.

 

Mathurin et ses compagnons s’élancèrent vers un sentier qui serpentait à travers le parc. Le vicomte était demeuré sur le perron.

 

– Bon voyage ! dit-il en saluant.

 

Grain-de-Sel lui jeta un regard louche.

 

– Hum ! pensa le gars, j’aime autant que tu ne viennes pas, toi… ta figure porte malheur.

 

– Fouette, cocher ! ordonna le général.

 

Grain-de-Sel rendit la main aux quatre percherons qu’il avait jusque-là contenus à grand-peine, et le fringant attelage s’élança dans la grande avenue.

 

Le jeune gars faisait claquer son fouet d’une vaillante manière, il excitait ses chevaux de la voix, et le break roulait un train d’enfer.

 

Les bois qui s’étendaient entre Bellombre et Main-Hardye, et qui appartenaient pour une grande moitié au général, avaient été aménagés pour la chasse et par conséquent percés de grandes lignes carrossables.

 

Quand le break roula sous la futaie, Diane, qui jusque-là avait paru faire fort peu attention aux objets environnants, absorbée qu’elle était par la contemplation de son enfant, Diane, disons-nous, se prit à tourner la tête de droite et de gauche, comme si les lieux qu’elle parcourait ne lui étaient pas inconnus.

 

Peu à peu son sourire s’était effacé, son visage avait pris une singulière expression de mélancolie, et, au moment où le break passait devant un vieux chêne entrouvert, au pied duquel elle s’était souvent assise enfant, elle avait jeté un petit cri de joie et tendu la main comme pour saluer une vieille connaissance.

 

Bientôt on avait atteint la chapelle.

 

Le docteur épiait depuis longtemps le visage de la folle.

 

Quand elle vit apparaître la flèche de l’humble église qui se dressait au milieu d’un taillis, Diane parut éprouver une vive émotion, et, comme si elle se fût reportée tout d’un coup aux jours de son enfance, elle n’attendit point que le général l’invitât à mettre pied à terre.

 

Tout au contraire, avec la légèreté d’un petit enfant, elle s’élança hors du break, courut à la chapelle dont la porte était ouverte, et entra.

 

Elle alla tout droit au vieux banc seigneurial et s’agenouilla, murmurant une prière de son enfance et pressant toujours la petite fille sur son cœur.

 

Mais, soudain, elle tressaillit et se leva épouvantée…

 

Un coup de fusil venait de se faire entendre dans l’éloignement, et, à ce bruit, un monde de souvenirs confus s’était agité dans sa tête.

 

– Ne prolongeons point cette émotion, dit le docteur, à l’oreille de M. de Morfontaine, faites-la remonter en voiture.

 

Le général prit sa fille dans ses bras :

 

– Viens, mon enfant, dit-il, viens, il va pleuvoir.

 

L’effroi de la jeune femme n’avait point tardé à se calmer. Docile alors comme toujours, Diane remonta en voiture, et le break repartit au grand trot dans la direction du château de Main-Hardye.

 

À partir de ce moment, les coups de feu se succédèrent à dix minutes d’intervalle. À chacun d’eux, Diane pâlissait, faisait un soubresaut sur le siège du break et jetait autour d’elle un regard effaré.

 

Tout à coup les tourelles de Main-Hardye apparurent dans l’éloignement.

 

Alors Diane jeta un cri et mit ses deux mains sur ses yeux, comme s’ils eussent été brûlés par une vision terrible.

 

– Tournez bride ! cria le docteur.

 

Grain-de-Sel tourna par une habile manœuvre pleine de hardiesse et rentra précipitamment sous bois.

 

– À Bellombre ! lui dit le général, vite à Bellombre !

 

– Et nous arriverons tout juste avant la nuit et la pluie, dit Grain-de-Sel qui étendit son fouet vers l’ouest où roulaient de gros nuages noirs.

 

*

* *

 

Deux heures plus tard, le break rentrait à Bellombre.

 

Diane ne souriait plus.

 

Triste, morne, pensive, le regard égaré, elle semblait chercher un absent.

 

Parfois aussi elle portait la main à son front, comme pour y fixer un souvenir fugitif.

 

Diane se mit à table dans cette grande salle à manger où jadis le général avait prié pour son ennemi, le comte Hector, et là aussi elle sembla chercher quelqu’un.

 

Enfin, au sortir du souper, elle se laissa entraîner par sa nourrice, la vieille Madeleine, qui lui disait :

 

– Viens, mon enfant, viens, allons-nous-en…

 

Grain-de-Sel, qui se trouvait alors dans le corridor, s’effaça sur son passage.

 

Le général s’était penché à l’oreille de la nourrice en lui disant :

 

– Tu resteras avec elle environ une heure.

 

– Bien, dit Madeleine.

 

– Puis, tu entrouvriras la fenêtre, et tu t’en iras.

 

La nourrice fit un signe de tête affirmatif, et Diane, qui ne se séparait jamais de son enfant et le portait constamment dans ses bras, Diane se laissa entraîner avec sa docilité habituelle.

 

Alors le général, qui était demeuré seul avec le docteur et M. de la Morlière, dit à ce dernier :

 

– As-tu suivi les prescriptions du docteur ?

 

– Oui, mon oncle. Il y a un grand feu dans la cheminée. Devant le feu deux bouteilles de bordeaux… sur une table un pâté… et ce verre de cristal de Bohême dans lequel elle aimait à le voir boire. Enfin j’ai replacé sur la tablette de la cheminée ce volume de Shakespeare qu’elle lisait tous les soirs en attendant Hector.

 

– Bon ! dit le docteur. Maintenant, il faut aller nous placer sans bruit dans la pièce la plus proche de cette chambre… il faut que vous soyez là, général, au premier éclair de raison.

 

– Allons dans la bibliothèque, en ce cas.

 

– Non, mon oncle, dit le chevalier ; mieux vaut nous placer dans la chambre verte, qui fait retour sur le bâtiment. Nous pourrons voir la fenêtre s’entrouvrir, et alors nous nous glisserons dans le corridor.

 

– Soit, répondit le général.

 

Et il sortit le premier.

 

Grain-de-Sel attendait toujours dans le corridor.

 

– À ton poste ! lui dit M. de Morfontaine. C’est l’heure.

 

– Je sais mon rôle, s’écria Grain-de-Sel, qui disparut comme une ombre.

 

Le général, le docteur et M. de la Morlière allèrent se placer dans la chambre verte, dont ils ouvrirent la fenêtre.

 

Déjà le vent mugissait, déjà la pluie tombait à torrents.

 

L’œil fixé sur la fenêtre de Diane, laquelle, le vicomte l’avait dit, était placée en retour d’angle, tous trois suivaient, à travers les vitres et grâce à la lumière qui brillait à l’intérieur, les moindres mouvements de Diane et de sa nourrice.

 

Enfin la fenêtre s’ouvrit, et l’œil ardent du général aperçut au coin de la cheminée sa fille qui, une main sur son front, tenait son enfant sur ses genoux.

 

Elle était dans l’attitude de ceux qui s’efforcent de fixer un souvenir fugitif.

 

Madeleine, ainsi que le lui avait prescrit le docteur, s’était retirée sur la pointe des pieds.

 

Tout à coup le houhoulement lointain de Grain-de-Sel se fit entendre à travers l’orage.

 

Diane tressaillit et se leva vivement.

 

– Venez ! venez ! dit le docteur en s’élançant vers la porte. Elle va se souvenir, venez ! il faut être là.

 

Le général se précipita sur les pas du docteur ; mais à peine étaient-ils dans le corridor qui conduisait à la chambre de Diane, qu’ils entendirent un cri…

 

Un cri terrible, un cri d’angoisse et d’épouvante…

 

Puis un bruit sourd qui semblait remonter des profondeurs d’un abîme.

 

XXVII

Voici ce qui s’était passé :

 

Diane, serrant toujours son cher enfant dans ses bras, s’était laissée emmener par sa nourrice.

 

La vieille Madeleine l’avait conduite au premier étage, dans cet appartement qui était celui qu’elle habitait jadis à Bellombre.

 

Elle lui avait fait traverser la bibliothèque, puis l’avait introduite dans son ancienne chambre à coucher.

 

M. de la Morlière avait suivi à la lettre les prescriptions du docteur.

 

Un grand feu flambait dans la cheminée ; tout était, dans cette chambre, dans le même ordre qu’autrefois.

 

Diane s’arrêta un instant sur le seuil, en proie à une sorte de saisissement.

 

– Tiens ! dit-elle, voilà ma chambre.

 

Et, se tournant vers Madeleine :

 

– Mais d’où venez-vous donc, nourrice ?

 

– De la salle à manger, ma chère fille.

 

– Ah !

 

Diane fit un pas vers la cheminée :

 

– C’est singulier, dit-elle, il me semble qu’il y a bien longtemps que je ne suis entrée ici, et cependant…

 

Elle s’assit dans un grand fauteuil qu’elle affectionnait jadis et qu’on avait roulé auprès du feu.

 

– Ma pauvre nourrice, reprit-elle, c’est singulier ! on dirait que je suis sortie d’ici il y a une heure à peine.

 

– C’est peut-être vrai tout de même, répondit Madeleine embarrassée.

 

– Et que… et que…

 

Elle mit la main sur son front.

 

– Je ne me souviens pas…

 

En ce moment, l’enfant poussa un léger cri. Alors le sentiment maternel s’éveilla et domina tout en elle.

 

Elle couvrit l’enfant de caresses, le berça sur ses genoux et parut oublier, durant quelques minutes, le lieu où elle était et ce qu’elle venait de dire.

 

Mais l’enfant s’endormit.

 

Alors Diane regarda de nouveau autour d’elle, et prit le volume de Shakespeare qui se trouvait sur la cheminée ; l’ouvrant sur-le-champ à la page cornée :

 

– C’est bizarre ! dit-elle, on dirait que j’ai dormi longtemps… bien longtemps !… Pourtant je lisais cela hier.

 

Madeleine n’osait lui répondre.

 

Diane tourna la tête et remarqua dans un coin de la chambre cette table toute servie que le vicomte de la Morlière avait fait disposer.

 

– Pour qui donc cela ? demanda-t-elle.

 

Madeleine se taisait toujours.

 

– Et ce vin ? poursuivit Diane.

 

Elle se frappa le front de nouveau.

 

– Ah ! murmura-t-elle, c’est étrange, je ne puis pas me souvenir.

 

Une rafale de vent et de pluie fit trembler les vitres.

 

– Quel temps, mon Dieu ! dit Madeleine à mi-voix.

 

– Je plains tous ceux qui sont en route, répliqua Diane.

 

Puis, tout à coup :

 

– Grain-de-Sel est-il ici ?

 

– Non, ma fille.

 

Diane tressaillit, et il sembla qu’un jet de lumière se faisait dans son esprit.

 

– Où est-il ? demanda-t-elle.

 

– Dans les bois.

 

– De quel côté ?

 

– Du côté de Pouzauges.

 

La parole de Diane était devenue brève et saccadée.

 

– Ah ! répéta-t-elle, quel temps !… quel vent !… quelle pluie !… Pauvre Grain-de-Sel !… pauvre…

 

Elle s’arrêta, et un nom inarticulé, un nom dont elle ne se souvenait pas, mourut sur ses lèvres.

 

– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle avec une sorte de désespoir, comme je suis malheureuse ! je ne me souviens pas !

 

Une fois encore elle regarda cette table toute servie, ce bordeaux qui chauffait au coin du feu.

 

– Pourtant, acheva-t-elle, j’attends quelqu’un. C’est impossible autrement.

 

– C’est vrai, ma fille, dit la nourrice.

 

– Mais qui ?

 

Elle étreignit son front à deux mains.

 

– Qui ?… je ne sais pas !… Ô ma pauvre tête !

 

Madeleine comprit que le moment était venu où il fallait laisser Diane dans un isolement complet.

 

Déjà, du reste, la baronne avait mis ses mains sur son front, et ne voyait et n’entendait plus rien de ce qui se passait autour d’elle.

 

Absorbée en elle-même, elle cherchait à reconstruire un passé dont la clef de voûte semblait vouloir lui échapper sans cesse.

 

Madeleine alla ouvrir la croisée, ainsi qu’on le lui avait ordonné ; puis elle se retira.

 

Diane n’entendit ni le bruit de ses pas, ni celui de la porte que la nourrice tirait sur elle.

 

Mais, tout à coup, traversant l’espace, le houhoulement de Grain-de-Sel arriva jusqu’à Diane.

 

Et Diane tressaillit et se leva brusquement.

 

– Ah ! murmura-t-elle, qu’est-ce que ce bruit ? je l’ai entendu déjà…

 

Elle courut à la croisée :

 

– C’est Grain-de-Sel ! dit-elle.

 

Le houhoulement se répéta ; puis, tout aussitôt, un coup de sifflet lui répondit.

 

Soudain le voile se déchira, la raison revint à moitié. Diane se souvint, et elle s’appuya fortement à la barre d’appui de la croisée, disant :

 

– Ah ! c’est lui !… c’est lui !… c’est Hector, mon bien-aimé !… c’est…

 

*

* *

 

Elle n’acheva pas, car la barre d’appui se rompit, et la malheureuse femme, perdant l’équilibre, se trouva précipitée dans le vide avec son enfant, et jeta alors ce cri terrible, strident, désespéré, ce cri de mère qui ne craint la mort que pour son enfant, et que le général entendit au moment où il traversait le corridor.

 

Quand M. de Morfontaine et le docteur, bouleversés par le cri qu’ils venaient d’entendre, entrèrent dans la chambre de Diane, la chambre était vide…

 

– Mon Dieu ! exclama le général, dont tout le sang se glaça.

 

Il voulut s’élancer vers la croisée, et, sans doute dans un accès de désespoir, il se fût précipité…

 

Mais déjà le docteur avait deviné une partie de la vérité.

 

D’une main vigoureuse il retint le général, qui s’affaissa mourant dans ses bras ; de l’autre, il montra la croisée ouverte au vicomte de la Morlière.

 

Celui-ci venait de jeter un cri d’épouvante si naïvement vrai, que si l’ombre d’un soupçon eût germé dans l’esprit du médecin, ce cri l’eût fait évanouir.

 

XXVIII

Quinze jours après le terrible événement que nous venons de décrire, nous eussions retrouvé le vicomte de la Morlière à Paris, dans l’entresol du chevalier de Morfontaine, en compagnie de ce dernier et du baron de Passe-Croix.

 

Les trois cousins étaient réunis autour d’une table de thé, et la sérénité la plus parfaite régnait sur leur visage.

 

M. de la Morlière disait :

 

– Ce pauvre général a été pendant huit jours entre la vie et la mort. Mais ce diable de docteur rouge semble disposer de la vie comme d’une chose qui lui appartient.

 

– Ainsi notre oncle est hors de danger ? demanda le chevalier.

 

– Complètement. Et, chose étonnante, il semble avoir conservé, en dépit de ce coup terrible, une sorte d’énergie sauvage.

 

– En vérité !

 

– Je croyais qu’il ne survivrait pas huit jours à sa fille… Je me suis trompé.

 

– Est-ce que Diane s’est tuée sur le coup ?

 

– Sur le coup.

 

– Pauvre femme ! murmura hypocritement le chevalier.

 

– Elle s’est ouvert la tête sur une des pierres de taille qui se trouvaient au bas de la croisée.

 

– Et l’enfant a survécu ?

 

– L’enfant n’a pas une égratignure.

 

– Voilà qui est bizarre…

 

– Je ne me l’étais pas expliqué d’abord, et je suis demeuré stupéfait, comme bien vous pensez.

 

– Parbleu ! dit le baron.

 

– Mais enfin j’ai fini par comprendre.

 

– Voyons ?

 

– Diane, en tombant, a fait la pirouette en vertu des lois naturelles de l’attraction. Sa tête a porté la première et a reçu tout le choc. Le corps et les vêtements de la mère ont fait un bourrelet à l’enfant… si bien que lorsque nous sommes arrivés, le docteur, le domestique et moi, nous avons trouvé la petite fille étourdie, mais pleine de vie, couchée sur le cadavre de Diane.

 

– La pauvre femme, acheva M. de la Morlière avec son odieux sourire, n’aura pas eu le temps de souffrir.

 

– Tout cela est bel et bon, dit le chevalier avec humeur ; mais tu as manqué ton but, cousin…

 

– Comment cela ?

 

– Tu as commis un crime inutile… ajouta M. de Passe-Croix.

 

– Ah ! pardon, fit M. de la Morlière, distinguons, s’il vous plaît. Avant de discuter l’utilité ou l’inutilité de la chose, établissons un principe, messieurs.

 

– Voyons ?

 

– Ce n’est pas moi, c’est nous qui avons commis ce que… vous appelez…

 

– Soit. Mais cela ne nous avance absolument à rien.

 

– Plaît-il ?

 

– Le général adorera cette enfant, qui est son sang, après tout.

 

– D’accord.

 

– Et nous n’aurons pas un sou de son héritage.

 

– Bah ! dit le vicomte, un testament pareil pourrait être attaqué.

 

– Fi ! murmura le chevalier ; il ferait beau voir des neveux soumis et respectueux comme nous l’avons toujours été attaquer la volonté testamentaire de notre bon et cher oncle.

 

– Je suis de l’avis de Morfontaine, dit Passe-Croix.

 

– Vous avez raison, mes beaux seigneurs, reprit le vicomte.

 

– Ah !

 

– Le testament de notre oncle ne doit pas être attaquable.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que notre oncle ne doit pas faire de testament.

 

Le vicomte prononça ces mots froidement.

 

– Voici que je ne comprends plus, dit le chevalier de Morfontaine.

 

– Ni moi, dit M. de Passe-Croix.

 

– Et vous n’avez nul besoin de comprendre, mes chers cousins.

 

– Ah ! ah ! dirent-ils tous deux.

 

– Il vous suffira de me donner de nouveau vos pleins pouvoirs.

 

– Qu’à cela ne tienne !

 

– Oh ! de grand cœur.

 

Quand ses deux cousins eurent ainsi parlé, le vicomte se leva.

 

– Où vas-tu ? lui demanda-t-on.

 

– Je vais me promener rue de Buffon, au Jardin des Plantes.

 

– Pour quoi faire ?

 

– C’est mon secret. Adieu.

 

Et le vicomte s’en alla.

 

Le cabriolet qui l’avait amené attendait M. de la Morlière dans la cour.

 

Il y monta, prit les rênes et partit au grand trot.

 

Vingt minutes après, le trotteur du vicomte arrivait rue de Buffon et s’arrêtait devant une boutique sur laquelle on lisait :

 

Spécialité de café à la crème.

 

– Voilà bien les épiciers, murmura le vicomte en descendant de voiture ; ils trouvent toujours le moyen d’afficher leur marchandise d’une façon désagréable pour leurs confrères. Évidemment si celui-là a trouvé une spécialité, les autres crémiers, qui vendent du café à la crème ordinaire, sont des imbéciles.

 

Cette réflexion faite, M. de la Morlière entra dans la boutique.

 

Une assez jolie femme, jeune encore, vint à lui et le salua avec respect.

 

– C’est vous qui êtes madame Rose ? demanda le vicomte.

 

– Oui, monsieur.

 

– La femme d’Ambroise.

 

– Pour vous servir.

 

– Où est-il, Ambroise ?

 

La jeune femme se retourna vers l’arrière-boutique.

 

– Hé ! Ambroise ! cria-t-elle.

 

Un homme apparut : c’était l’ancien valet de chambre de madame la baronne Rupert.

 

Ambroise avait toujours ses sourires cauteleux, son œil louche, sa désinvolture hardie et insolente ; mais il avait passablement engraissé et avait la mine prospère d’un homme qui se porte fort bien et fait de bonnes affaires.

 

– Eh bien ! maître Ambroise, dit le vicomte, es-tu content ?

 

– Oui, monsieur le vicomte.

 

– Tes affaires…

 

– Vont à merveille.

 

– Aimes-tu ta femme ?

 

– Beaucoup.

 

Et maître Ambroise jeta un regard amoureux à madame Rose.

 

– Ainsi, tu ne désires plus rien ?

 

– Heu ! heu !

 

– Tu te trouves assez riche ?

 

– Oh ! fit Ambroise, si la fortune ne fait pas le bonheur, du moins…

 

– Du moins ? fit le vicomte.

 

– Elle y aide.

 

– Mais tu as eu cinquante mille francs ?

 

– C’est vrai.

 

– Une jolie somme.

 

– Peuh ! fit Ambroise, si on ne songeait pas à l’arrondir…

 

– Ah ! tu y songes ?

 

– Dame ! j’ai l’esprit du commerce, moi, répliqua Ambroise.

 

Le vicomte sourit silencieusement. Ambroise reprit :

 

– Je me fais quinze pour cent de mon argent, ici. Dans sept ans j’aurai doublé mon avoir.

 

– Bah ! dit le vicomte, je puis le tripler en moins de temps, moi.

 

– Vous ! monsieur ?

 

Le petit œil de l’ancien valet de chambre étincela.

 

– Que ferais-tu pour cent mille francs ?

 

– Tout ce que M. le vicomte désirerait.

 

– C’est peu et c’est beaucoup tout à la fois.

 

– Mon Dieu ! dit Ambroise, M. le vicomte sait bien que je ne boude pas à la besogne. Et… s’il a besoin… de moi…

 

– Peut-être.

 

– Je suis prêt.

 

– C’est bien.

 

Ces quelques mots avaient été échangés dans un coin de la crémerie et assez loin de la femme d’Ambroise pour qu’elle n’eût rien entendu.

 

– Quand M. le vicomte aura-t-il besoin de moi ? insista l’ancien valet de chambre.

 

– Je ne sais. Peut-être dans six mois, ou dans un an, ou dans deux, je ne sais pas ; mais il me suffit de savoir que tu ne me feras point défaut.

 

– Oh ! soyez tranquille.

 

Le vicomte ne dédaigna point de serrer la main d’Ambroise ; puis il remonta en voiture et murmura :

 

– Il faut absolument faire disparaître l’enfant de Diane.

 

XXIX

Cinq ans s’écoulèrent.

 

Le général de Morfontaine avait alors soixante-quinze ans environ.

 

C’était un beau vieillard, droit comme un I, en dépit des années, la tête couverte d’une forêt de cheveux blancs, portant toute sa barbe, qui lui descendait sur la poitrine, comme celle des patriarches.

 

M. de Morfontaine ne quittait plus Bellombre.

 

Assez semblable à ce chêne séculaire, demeuré le dernier d’une vaste forêt disparue, et n’ayant plus auprès de lui qu’un frêle rejeton, M. de Morfontaine élevait Danielle, la fille de sa fille, le sang de son sang.

 

Danielle avait huit ans ; elle était toujours blanche et rose.

 

Elle avait le grand œil bleu limpide et le sourire charmant de sa mère ; elle avait la blonde chevelure de l’infortuné comte Hector de Main-Hardye.

 

Danielle était devenue la dernière joie de ce malheureux vieillard, que la Providence semblait oublier sur la terre alors qu’elle avait ouvert la fosse de tous ceux qu’il avait aimés.

 

Danielle s’asseyait sur ses genoux, passait ses petits doigts dans sa barbe blanche et l’appelait « mon père » avec un accent qui rappelait au général la voix de la pauvre Diane enfant.

 

Danielle enfant était devenue la petite fée, l’idole de Bellombre.

 

C’était pour elle que les jardiniers semaient de fleurs les gazons du parc ; pour elle que le vieux Mathurin, le vieux garde-chasse, avait pris une jolie chevrette qu’il avait dressée et qui vivait apprivoisée dans le parc.

 

C’était pour Danielle encore que les pâtres dénichaient des oiseaux, que les enfants des métayers tressaient des corbeilles avec des joncs ; pour elle enfin qu’à Bellombre chacun s’efforçait de sourire et de paraître heureux.

 

Deux anciens hôtes du manoir manquaient seuls autour de cette enfant, qui devait en être un jour la maîtresse.

 

C’était d’abord Madeleine.

 

La pauvre nourrice de Diane était morte, – six mois après la baronne ; – elle était morte de douleur…

 

Puis c’était aussi Grain-de-Sel.

 

Grain-de-Sel, le brave gars, le hardi garçon qui s’était dévoué à Diane, à Hector, au général, à toute cette race qu’il aimait et vénérait.

 

Où donc était Grain-de-Sel ?

 

Un jour, il y avait de cela deux ans environ, Grain-de-Sel avait atteint sa vingt et unième année.

 

Comme les jeunes gens de son âge, il s’en était allé au chef-lieu du canton plonger sa main dans l’urne ; et, le soir, il était revenu à Bellombre, portant à son chapeau une pancarte blanche sur laquelle était inscrit le numéro 1.

 

Grain-de-Sel était conscrit.

 

Mais le fils de Madeleine appartenait de cœur et d’âme au général, et le général avait plus de cent cinquante mille livres de rente. M. de Morfontaine pouvait donc remplacer Grain-de-Sel aussi facilement que Grain-de-Sel laissait tomber un sou, le dimanche, dans le plat du quêteur, à l’église du village.

 

Cependant il n’en fut rien.

 

Quand il fut de retour à Bellombre, M. de Morfontaine prit le gars par le bras, le conduisit dans un coin de la salle à manger, et il lui dit :

 

– Te voilà donc soldat, mon pauvre Grain-de-Sel ?

 

– Oui, monsieur le marquis.

 

– Appelle-moi donc « mon général ».

 

– Oui, mon général.

 

– Eh bien ! mon gars, poursuivit M. de Morfontaine, puisque le sort l’a voulu, il faut lui obéir.

 

Grain-de-Sel tressaillit, aperçut la petite Danielle qui jouait avec un grand chien de chasse, et des larmes coulèrent de ses yeux.

 

Le général comprit la douleur du fils de Madeleine :

 

– Ah ! oui, dit-il, je sais… tu ne veux pas me quitter…

 

Grain-de-Sel baissa la tête.

 

– Et puis, tu ne veux pas quitter Danielle…

 

Grain-de-Sel fut pris d’une émotion subite et fondit en larmes.

 

– Eh bien ! dit le général, c’est pour elle que je veux que tu partes !

 

– Pour elle ?

 

– Oui, mon gars.

 

Grain-de-Sel le regarda avec étonnement.

 

– Écoute, mon enfant, poursuivit M. de Morfontaine, je suis vieux, mais je suis solide encore et je tiendrai encore bien cinq ou six ans. Tant que je serai là, Danielle n’a besoin de personne pour veiller sur elle…

 

– Oh ! non, certes ! dit Grain-de-Sel.

 

– Mais après… après… il lui faut un protecteur, comprends-tu ?

 

– Oui, fit Grain-de-Sel.

 

– Et ce protecteur, ce ne peut être aucun de mes neveux.

 

Un nuage passa sur le front du gars.

 

– Ils sont mariés, continua le général, mariés tous trois ; ils ont des enfants, et je les frustre de mon héritage.

 

– Je comprends, dit Grain-de-Sel, qui n’osa point manifester sa pensée tout entière.

 

– Donc, ce protecteur…

 

Le général regarda Grain-de-Sel.

 

– Ce sera moi, général !

 

– Bien parlé, enfant ! dit M. de Morfontaine. Mais pour que tu sois tout à fait un homme, un homme assez intelligent, assez fort, assez énergique pour défendre la fille de ma pauvre Diane, il faut que tu passes par la bonne, la vraie, la seule école où se triturent les individualités, l’école du régiment.

 

– Sois soldat, mon enfant, tu reviendras officier, car tu es courageux, intelligent et fidèle.

 

Grain-de-Sel courba la tête avec soumission. Trois mois après, le conscrit recevait sa feuille de route, en destination de la province d’Oran. Le général lui mit une poignée de louis dans la main.

 

– Va, dit-il, sois brave jusqu’à la témérité, c’est un moyen de revenir sain et sauf. Danielle a besoin de toi.

 

*

* *

 

Donc, Madeleine était morte, et Grain-de-Sel avait échangé sa braie rouge et sa veste bleue contre l’uniforme des chasseurs d’Afrique.

 

Le vieux général vivait seul à Bellombre avec sa chère petite Danielle, dont il s’était fait le précepteur.

 

Danielle courait comme un petit lutin par les sentiers du parc et les pelouses vertes, bondissant comme le chevreuil que lui avait donné Mathurin, et vivant dans la plus complète liberté.

 

– Je veux que ce soit l’enfant de la nature, disait souvent le vieillard, qu’elle apprenne ce qui lui plaît, qu’elle laisse de côté ce qui lui répugne. Quand elle sera femme, elle épousera l’homme qu’elle aimera…

 

Or, un matin de printemps, le château de Bellombre reçut une visite.

 

C’était M. le vicomte de la Morlière et sa femme qui arrivaient en compagnie du baron de Passe-Croix, marié depuis deux ans.

 

Le baron amenait à son oncle sa jeune épouse, que le général, qui n’avait point quitté le Poitou depuis la mort de Diane, n’avait point vue encore.

 

Seul des trois cousins, le chevalier de Morfontaine manquait à cette réunion de famille.

 

Le chevalier était retenu à Paris par une grave indisposition de sa femme.

 

Le chevalier s’était marié un an après la mort de Diane.

 

Cependant le général l’attendait comme ses cousins, car ce n’était point le hasard qui présidait à cette réunion.

 

Quinze jours auparavant, le vieux marquis avait écrit à chacun d’eux la circulaire suivante :

 

« Mon cher neveu,

 

« Je vais accomplir le 15 mai prochain ma soixante-quinzième année, et, bien que je sois vert encore, je désire prendre quelques précautions dans l’éventualité de ma fin prochaine, et songer à l’avenir de ceux que j’aime et laisserai derrière moi.

 

« Amène-moi ta femme et viens célébrer avec elle, à Bellombre, mon soixante-quinzième anniversaire.

 

« Ton oncle dévoué,

 

« Général de Morfontaine. »

 

Le chevalier avait manqué à l’appel, mais le vicomte de la Morlière et le baron de Passe-Croix étaient arrivés le 14 au matin.

 

Or, le 15 mai n’était point seulement un jour de réjouissance pour le château de Bellombre, c’était encore celui de la fête patronale de Bellefontaine, le village voisin.

 

Donc, le 15 mai au matin, le vieux général tenant la charmante petite Danielle dans ses bras, monta avec ses deux neveux et ses belles-nièces dans son antique carrosse d’apparat et se rendit à l’église de Bellefontaine.

 

Devant le modeste hôtel de ville du bourg, une baraque de saltimbanques s’était établie, et un paillasse à cheveux roux, à la barbe inculte, le visage tout barbouillé d’une sorte de couleur brune, amusait la foule de ses lazzi en distribuant force torgnioles et crocs-en-jambe à deux pauvres petits enfants, qui faisaient contre mauvaise fortune bon cœur, et mangeaient une maigre pitance, la représentation terminée, bien qu’ils eussent joué un rôle de prince et de princesse.

 

En sortant de la messe, le général passa devant la baraque.

 

Danielle aperçut les enfants et dit :

 

– Ah ! petit père, comme ils ont l’air malheureux ! Je voudrais bien jouer avec eux pour les distraire.

 

– Chère enfant ! murmura le général, cela n’est pas possible.

 

Et comme la petite fille avait déjà les larmes aux yeux :

 

– Mais, ajouta-t-il, on peut les faire venir à Bellombre demain.

 

Et il dit au vicomte :

 

– Vois ce saltimbanque, et dis-lui que, s’il veut venir demain à Bellombre nous faire des tours et pasquinades, on le payera grassement.

 

Tandis que le général et sa suite remontaient en voiture, M. de la Morlière s’approcha, en effet, du paillasse.

 

Celui-ci ôta respectueusement sa casquette et s’avança sur le bord de l’estrade.

 

La foule s’était écartée devant le vicomte, nul ne pouvait entendre ce que ce dernier allait dire.

 

– Hé ! fit le vicomte en souriant, tu es si bien métamorphosé, maître Ambroise, que si je n’avais su que c’était toi…

 

– Monsieur ne m’aurait point reconnu ?

 

– Non.

 

Le paillasse eut un sourire conquérant.

 

– On ne me reconnaîtra pas davantage à Bellombre, dit-il.

 

– Je l’espère bien, dit M. de la Morlière ; mais tu n’y viendras pas… Il faut faire le coup aujourd’hui même, si tu peux.

 

– On tâchera… soyez tranquille, et fiez-vous à moi, dit le paillasse.

 

*

* *

 

Quelques heures après, en sortant de table, le général marquis de Morfontaine, dit à ses neveux d’un ton qui ne manquait pas d’une certaine solennité :

 

– Mes chers enfants, veuillez me suivre au grand salon, c’est là que je vous ferai connaître dans quel but je vous ai réunis.

 

Et il offrit le bras à madame de la Morlière avec une galanterie toute juvénile.

 

Dans le grand salon de Bellombre, pièce austère et froide, qui avait gardé comme un vague reflet des âges passés et dont les tentures sombres avaient un aspect de tristesse, M. de la Morlière aperçut un homme vêtu de noir, assis devant une table sur laquelle se trouvaient étalés divers papiers.

 

– Je m’en doutais, pensa le vicomte.

 

Et il échangea un rapide regard avec M. de Passe-Croix. La petite Danielle avait suivi son grand-père.

 

– Va jouer, mon enfant, lui dit le général, va jouer dans le parc.

 

– Oui, père.

 

– Et ne va pas jusqu’à la rivière.

 

– Non, père.

 

– Tu sais que je te l’ai défendu.

 

– Oui, père, répéta l’enfant.

 

Elle jeta ses bras au cou du vieillard, qui baisa avec amour les tresses blondes de ses cheveux et la renvoya en souriant.

 

Alors M. de Morfontaine invita ses neveux et ses nièces à s’asseoir et leur dit :

 

– Je vous ai réunis, mes enfants, pour vous parler à cœur ouvert.

 

– Parlez, mon oncle, dit M. de la Morlière, qui feignit l’étonnement.

 

– Je vous ai réunis, continua le vieillard, parce que je n’ai jamais bercé personne de folles espérances, et que je veux que vous respectiez mes volontés après ma mort comme vous les avez respectées durant ma vie.

 

– Mais, mon oncle, s’écria le baron de Passe-Croix, vous savez bien que nous vous aimons et vous vénérons.

 

– Je le sais, mes enfants.

 

– Et que, ajouta le vicomte, nous aimerions mieux mourir que de vous déplaire.

 

M. de Morfontaine eut un bon sourire et poursuivit :

 

– Il y a cinq années, mes amis, que votre pauvre cousine est morte victime d’une fatalité épouvantable.

 

– Hélas ! soupira M. de la Morlière.

 

– Ce jour-là, aux yeux de la loi, vous êtes devenus tous trois mes héritiers.

 

– Ah ! mon oncle, de tels souvenirs…

 

– Mais, reprit le vieillard d’une voix ferme, ce jour-là aussi le ciel m’a laissé un enfant à la place de cet autre enfant qu’il me reprenait. Danielle m’est restée.

 

– Et c’est une bien grande consolation pour vous, mon oncle, dit le baron.

 

– Eh bien, mes amis, voici ce que je voulais vous dire. J’ai fait deux parts de ma fortune, un gros et un petit lot.

 

Le petit lot se compose de la terre de Morfontaine, située en Vendée, de cent cinquante mille francs placés en bons du Trésor, et de mon hôtel de la rue de Verneuil, qui vaut à peu près la même somme.

 

– Mais, mon oncle…

 

– Écoute-moi donc, vicomte. Le manoir vendéen, berceau de notre famille, est pour le chevalier, qui est le dernier de mon nom.

 

– C’est trop juste, dit le vicomte.

 

– Quant à toi et à Passe-Croix, je vous donne à choisir entre les cent cinquante mille francs et l’hôtel.

 

– Ah ! mon oncle, s’écria le vicomte avec attendrissement, c’est cet hôtel plein de vous et qui gardera votre souvenir que je veux !

 

– Bien, mes enfants, dit le général. Quant au gros lot, qui se compose d’environ cent cinquante mille livres de rentes, vous avez deviné, n’est-ce pas ?

 

– C’est la dot de Danielle ! dirent spontanément les deux cousins. Vous avez raison, mon oncle…

 

– Bien dit, mes enfants, vous êtes de nobles cœurs. Et, ajouta le général, pour tout prévoir, j’ai voulu faire mon testament devant vous. M. le notaire de Bellefontaine, que voilà, va vous le lire. Il ne manque plus que ma signature et la vôtre.

 

– La nôtre ! fit le vicomte.

 

– Oui, mon ami, j’ai voulu tout prévoir et rendre mon testament inattaquable. Vous écrirez tous deux au bas et le chevalier, quand il viendra, en fera autant, ces quelques mots :

 

« Aujourd’hui, 15 mai 183…, je reconnais avoir pris connaissance du testament de mon oncle, le marquis de Morfontaine ; je déclare l’approuver entièrement et m’engager formellement à respecter sa volonté. »

 

M. de la Morlière interrompit le général.

 

– Ah ! de grand cœur ! dit-il.

 

– Eh bien ! monsieur le notaire, dit M. de Morfontaine, veuillez nous donner lecture de cet acte.

 

Mais comme le notaire s’apprêtait à lire, il se fit au-dehors un grand bruit, et des cris d’alarme et de désespoir retentirent.

 

– Ah ! mon Dieu ! disaient plusieurs voix désolées, mon Dieu ! quel malheur !

 

Et les hôtes du grand salon se levèrent précipitamment et s’élancèrent au-dehors.

 

XXX

Danielle était allée courir dans le parc, poussant son cerceau devant elle.

 

À cette heure, les domestiques du château, pour éviter la chaleur, se réunissaient sous un grand marronnier plusieurs fois séculaire planté devant la grille du parc.

 

Les femmes dévidaient, filaient ou tricotaient ; les hommes jouaient aux boules.

 

Danielle, l’idole de tous, commença par se mêler à leurs jeux ; puis insensiblement, elle sortit du cercle et se prit à courir vers la grande futaie qui se trouvait au milieu du parc.

 

C’est là qu’ordinairement le joli chevreuil apprivoisé par Mathurin se tenait paresseusement couché au pied d’un chêne.

 

Quand il entendait venir l’enfant, il se levait, bondissait et venait gambader autour d’elle.

 

Danielle s’aventura donc sous la futaie, mais elle y avait fait quelques pas à peine qu’elle s’arrêta tout étonnée.

 

Un enfant de huit à dix ans était assis sur l’herbe et paraissait pleurer.

 

Cet enfant, Danielle le reconnut. C’était le petit saltimbanque qu’elle avait vu le matin à Bellefontaine.

 

Le voyant pleurer, elle courut à lui les bras ouverts.

 

– Qu’as-tu, lui dit-elle, et pourquoi es-tu ici ?

 

– Je me suis sauvé parce que mon maître me battait.

 

– Oh ! le méchant !…

 

– Et qu’il ne voulait pas me laisser jouer avec ma sœur.

 

– Eh bien ! dit Danielle, joue avec moi. Voilà mon cerceau.

 

Le petit saltimbanque poussa un cri de joie, s’empara de la baguette et chassa le cerceau après lequel il se mit à courir.

 

Et Danielle enchantée suivit l’enfant, mais tout à coup elle s’arrêta.

 

– Ne va pas par-là, dit-elle, pas par-là, c’est par-là qu’est la rivière.

 

Le petit saltimbanque ne répondit pas et continua à courir.

 

Alors, soit qu’elle voulût ravoir son cerceau, soit qu’elle fût entraînée par le plaisir, la petite fille suivit l’enfant et poursuivit sa course vers la rivière.

 

*

* *

 

La rivière qui passait au bout du parc, était étroite, mais profonde, rapide, garnie de berges glissantes semées çà et là de saules qui se penchaient sur l’eau, et de broussailles qui cachaient des abîmes souterrains.

 

Le général, qui connaissait le danger qu’il y avait pour un enfant de s’approcher trop près de la rivière, avait toujours défendu à Danielle de diriger ses promenades de ce côté du parc.

 

Or, il y avait près d’une heure que la petite fille s’était éloignée du cercle formé par les domestiques du château sous les marronniers.

 

Tout à coup, Mathurin s’écria :

 

– Où est donc la demoiselle ?

 

– Danielle ! Danielle ! appela la femme de chambre à qui la surveillance de l’enfant était spécialement confiée.

 

– Je l’ai vue là-bas tout à l’heure, du côté de la futaie… dit un pâtre. Sans doute qu’elle joue avec le chevreuil.

 

La femme de chambre courut vers la futaie, appelant toujours :

 

– Danielle ! Danielle !

 

Danielle ne répondit pas.

 

Mathurin, qui suivait la trace de l’enfant sur le gazon, exclama tout à coup :

 

– Mon Dieu ! la rivière !

 

Il se prit à courir et jeta un cri terrible.

 

Sur la rivière, en cet endroit profonde et calme, flottaient le chapeau de paille garni de bleuets et la ceinture de soie verte de l’enfant !…

 

*

* *

 

On fit de vaines recherches pour retrouver le corps de Danielle, le courant l’avait sans doute entraîné au loin.

 

Trois mois après, le général mourut dans un état de complet idiotisme, et ses trois neveux se partagèrent fraternellement son héritage.

 

XXXI

Là finissait le manuscrit du domino.

 

Le baron Gontran de Neubourg le replia lentement et le remit dans sa poche.

 

Un moment de silence suivit cette lecture, et les quatre convives de la Maison-d’Or se regardèrent.

 

– Eh bien ! messieurs, dit enfin Gontran, que pensez-vous de cela ?

 

– Je pense, répondit lord Galwy, qu’il faut, avant tout, savoir quel rapport il peut exister entre les personnages de cette étrange histoire et la femme qui vous a remis ce manuscrit.

 

– Nous allons le savoir, messieurs.

 

Le baron sonna, un garçon vint.

 

– N’est-il venu personne pour nous ? demanda Gontran.

 

– Pardon, une dame.

 

– Comment est-elle ?

 

– Masquée et en domino.

 

– Pourquoi ne nous avez-vous point prévenus ?

 

– Cette dame a voulu attendre que ces messieurs sonnassent.

 

– Où est-elle ?

 

– Dans le salon voisin.

 

– Priez-la d’entrer.

 

Le garçon sortit. Deux minutes s’écoulèrent, puis la porte se rouvrit et le domino entra. C’était bien le même qui avait abordé Gontran au foyer de l’Opéra et lui avait remis le manuscrit.

 

À sa vue, les quatre gentilshommes se levèrent respectueusement.

 

Elle les salua d’un geste de reine et s’assit dans le fauteuil que le vicomte Arthur de Chenevières lui avança.

 

– Messieurs, leur dit-elle d’une voix harmonieuse et fraîche qui les fit tressaillir, vous avez bien voulu lire mon manuscrit ?

 

Tous quatre s’inclinèrent.

 

– Et vous trouvez, sans doute, qu’il y manque un dernier chapitre ?

 

Ils s’inclinèrent de nouveau.

 

– Je viens vous le raconter, dit-elle simplement.

 

– Madame, dit Gontran toujours debout et le chapeau à la main comme ses compagnons, nous sommes prêts à vous écouter.

 

Et tous la regardaient et devinaient sous le masque une beauté souveraine. Le domino reprit :

 

– Deux années après le dernier drame accompli au château de Bellombre, un jeune officier de l’armée d’Afrique, débarquant à Marseille, aperçut sur un champ de foire une baraque de saltimbanques.

 

Une pauvre petite fille, grelottant sous ses oripeaux de princesse indienne, dansait devant la foule pour n’être point battue le soir.

 

L’officier jeta un cri, courut à elle et la prit dans ses bras.

 

L’officier s’était jadis nommé Grain-de-Sel.

 

La petite fille était Danielle.

 

Danielle, que le misérable Ambroise n’avait pas eu le courage de tuer, et qu’il avait cédée, à Bordeaux, à l’un de ses confrères.

 

– Danielle, ajouta le domino, c’est moi…

 

Elle ôta son masque, et les quatre gentilshommes jetèrent un cri d’admiration, tant elle était belle…

 

Et, quand ils l’eurent contemplée longtemps, silencieux, recueillis, n’osant lui parler et comme si elle eût exercé sur eux une fascination étrange, elle ajouta d’une voix humble, presque suppliante :

 

– Messieurs, je viens vous demander justice au nom de mon père et de ma mère assassinés, me la refuserez-vous ?

 

– Mademoiselle, répliqua Gontran d’une voix émue, le serment que nous allons faire, mes amis et moi, sera ma réponse.

 

Il étendit alors la main, et comme si ces quatre hommes, riches, nobles, beaux et vaillants, n’eussent eu qu’une seule âme, une seule tête, une seule voix, Danielle entendit retentir ces paroles :

 

– L’association des Chevaliers du clair de lune est fondée.

 

LA DERNIÈRE INCARNATION DE ROCAMBOLE

I

Le lendemain du jour où M. le baron Gontran de Neubourg et ses trois amis, après avoir pris connaissance de son manuscrit, déclarèrent au domino que l’association des Chevaliers du clair de lune était fondée, un coupé de régie s’arrêta rue de la Michodière, à l’angle du boulevard des Italiens. Un homme en descendit.

 

C’était un bizarre personnage et qui mérite quelques lignes de description.

 

Vêtu d’un gros paletot marron, les yeux abrités par des lunettes vertes, cet homme, dont il était difficile de préciser l’âge, avait le visage couturé de cicatrices profondes dont on ne pouvait déterminer l’origine.

 

Étaient-ce des brûlures ? était-ce le résultat d’une petite vérole épouvantable ?

 

Nul n’aurait pu le dire.

 

Le personnage aux lunettes vertes paya le cocher, s’engouffra sous une porte bâtarde, suivit un escalier sombre, et le gravit en s’appuyant à la rampe.

 

Il monta ainsi jusqu’au troisième étage, et s’arrêta devant une porte sur laquelle on lisait ces mots :

 

Cabinet d’affaires.

 

Et plus bas :

 

Tournez le bouton, S. V. P.

 

Il obéit à l’inscription, tourna le bouton, et la porte s’ouvrit, laissant voir une sorte de bureau muni d’un grillage derrière lequel on apercevait une caisse.

 

L’homme au paletot marron traversa cette première pièce et mit la main sur la clef d’une seconde porte.

 

Puis il se retourna vers le grillage, derrière lequel se tenait un jeune homme d’environ vingt ans.

 

– Eh bien ! lui dit-il, as-tu vu quelqu’un, Gringalet ?

 

– J’ai vu le baron, répondit le jeune homme.

 

– M. de Neubourg ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Qu’a-t-il dit ?

 

– Quand il a lu votre lettre, il a paru étonné.

 

– Bien.

 

– Et il m’a demandé qui était ce M. Rocambole.

 

– Et… tu lui as répondu ?

 

– Que vous étiez un homme d’affaires.

 

– Et… lui ?

 

– Lui ? Il m’a dit : « Je ne connais pas M. Rocambole, et je ne sais pas ce qu’il peut me vouloir… mais j’irai le voir, puisqu’il le désire. »

 

– Ah ! t’a-t-il indiqué le moment de sa visite ?

 

– Il viendra vers trois heures.

 

Le personnage aux lunettes vertes ouvrit son paletot et tira sa montre.

 

– Il est deux heures et demie, dit-il ; le baron ne peut tarder.

 

Il ouvrit la seconde porte et pénétra dans une deuxième pièce.

 

Celle-là avait un aspect tout différent.

 

Ce n’était plus le bureau d’un homme d’affaires ; c’était un cabinet de travail assez élégant, dont les murs étaient tendus d’une étoffe de soie couleur mauve, et dont l’ameublement en chêne sculpté dénotait un homme de goût.

 

Deux étagères supportaient des livres rares ; une troisième était chargée de porcelaines de Sèvres, de Chine et du Japon.

 

Des masques et des fleurets étaient suspendus au-dessus d’un divan en velours vert sombre. Quelques tableaux de prix étaient accrochés çà et là.

 

Un joli meuble de Boule supportait un bronze de Clodion.

 

L’homme aux lunettes vertes passa dans une troisième pièce, qui, sans doute, était un cabinet de toilette, et il en ressortit quelques minutes après, dépouillé de son paletot marron et de son chapeau, mais vêtu d’une robe de chambre et coiffé d’un bonnet grec à gland de soie violette.

 

Ainsi accoutré, il se jeta dans un vaste fauteuil et s’approcha de la cheminée, où flambait un bon feu.

 

Puis, armé des pincettes, il se mit à tisonner, tout en murmurant :

 

– Voici la première affaire de quelque intérêt qui se présente pour moi. Jusqu’à présent, et depuis deux années je ne me suis occupé que de gens sans importance, et la patience commençait à me manquer.

 

Ce disant, le bizarre personnage prit sur la cheminée un gros portefeuille qu’il ouvrit et dont il retira une liasse de papiers.

 

Ces papiers, qu’il parcourut des yeux, étaient couverts d’une écriture hiéroglyphique, dont seul, sans doute, l’homme aux lunettes vertes avait le secret.

 

Il se mit à les parcourir et continua à se parler à mi-voix.

 

– Le baron Gontran de Neubourg, dit-il, le vicomte Arthur de Chenevières, lord Blakstone et le marquis de Verne sont évidemment des hommes accomplis en tout point ; mais précisément à cause de cela, ils sont incapables de mener à bien la mission qu’ils se sont imposée. Pauvres gens !

 

Et l’homme d’affaires haussa imperceptiblement les épaules.

 

Le timbre placé derrière la porte d’entrée, et qui indiquait l’arrivée d’un visiteur, se fit entendre en ce moment.

 

– Voici le baron, pensa l’homme aux lunettes vertes.

 

En effet, peu après on frappa à la deuxième porte. M. le baron Gontran de Neubourg était sur le seuil.

 

– M. Rocambole ? demanda-t-il en toisant des pieds à la tête l’homme d’affaires.

 

– C’est moi, monsieur.

 

Le baron salua ; son interlocuteur lui rendit son salut avec une courtoisie qui indiquait des habitudes du monde.

 

– Monsieur, dit le baron en entrant, j’ai reçu ce matin une lettre de vous.

 

– C’est vrai, monsieur.

 

– Une lettre de trois lignes.

 

– C’est encore vrai.

 

– Et ces trois lignes disaient :

 

« M. le baron de Neubourg est instamment prié de passer dans la journée chez M. Rocambole, homme d’affaires, pour une chose de la plus haute importance. »

 

– C’est toujours exact, monsieur.

 

– Et vous êtes M. Rocambole ?

 

L’homme d’affaires s’inclina.

 

– Eh bien ! monsieur, dit le baron, je vous écoute. M. Rocambole avança un fauteuil au baron.

 

– Veuillez vous asseoir, monsieur, nous avons à causer longuement.

 

– En vérité !

 

– Et de choses qui vous intéressent au dernier point.

 

Le baron regarda son interlocuteur avec une vive curiosité.

 

– Voyons ! fit-il.

 

M. Rocambole allongea la main vers la cheminée, y prit une boîte à cigares et la présenta au baron avec une grâce exquise.

 

– Voilà un homme d’affaires du meilleur monde, pensa le baron.

 

Et il prit le cigare qu’on lui offrait.

 

– Monsieur le baron, reprit M. Rocambole, vous me trouvez fort laid, n’est-ce pas ?

 

– Monsieur…

 

– Oh ! soyez franc, je suis horrible.

 

– Mais, monsieur…

 

– J’ai reçu un coup de feu dans la figure, et j’ai eu les yeux brûlés à un tel point qu’il m’est impossible de les exposer au grand air.

 

– Vous avez servi, dit le baron, et sans doute c’est à quelque siège ?…

 

– Non, monsieur, j’ai été au bagne. Si vous m’aviez vu marcher, vous vous seriez aperçu que je tire légèrement la jambe droite.

 

Le baron fit un soubresaut sur son siège.

 

– Rassurez-vous, monsieur, dit M. Rocambole en souriant, je suis devenu honnête homme, et votre bourse et votre montre sont en sûreté ici.

 

– Mais enfin, monsieur, dit le baron toujours calme et poli, mais visiblement mal à son aise, pourriez-vous m’expliquer…

 

– Pourquoi je vous ai écrit ?

 

– Oui, monsieur.

 

– C’est ce que je compte faire tout à l’heure ; mais auparavant, il faut que je vous raconte mon histoire en quelques mots…

 

– Est-ce nécessaire ?

 

– Indispensable.

 

– Alors je vous écoute.

 

M. Rocambole reprit :

 

– Monsieur le baron, je suis un des hommes les plus étranges du siècle où nous vivons. J’ai été beau comme vous, élégant comme vous ; j’ai eu deux ou trois cent mille livres de rente, un titre de marquis, des chevaux de sang, des maîtresses de race, un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, et j’ai failli épouser la fille d’un grand d’Espagne.

 

– Et… depuis ?

 

– Depuis, j’ai été forçat ; mais auparavant, continua l’homme d’affaires, j’avais été un enfant de Paris, un vaurien épargné d’abord par la police correctionnelle, oublié ensuite par la cour d’assises.

 

« J’avais commencé par voler, puis ensuite j’ai assassiné. J’ai bien une douzaine de meurtres sur la conscience.

 

Le baron ne put réprimer un geste de dégoût.

 

– Mais, poursuivit M. Rocambole, le repentir est un jour descendu dans mon cœur, et je suis devenu honnête homme.

 

– Un peu tard, dit M. de Neubourg en souriant.

 

– Soit, mais mieux vaut tard que jamais.

 

Et après un silence de quelques secondes, M. Rocambole continua :

 

– Je vous disais donc, monsieur, que j’ai pillé, volé, assassiné, joué les rôles les plus différents et les plus étranges.

 

« Mon épouvantable odyssée a fini par le bagne, et au bagne, traînant la chaîne, défiguré, sans espoir, je ressemblai longtemps à ces anges précipités du ciel et qui maudissent Jéhovah. Mais un jour que j’avais la jambe cassée et gémissais sur un roc perdu en pleine mer, une femme passa près de moi, et cette femme me jeta un regard de compassion et laissa tomber quelques pièces d’or dans mon bonnet vert.

 

La voix de M. Rocambole s’était subitement altérée.

 

– Cette femme, ajouta-t-il, je la reconnus, elle qui ne me reconnaissait pas. C’était un de ces anges à qui Dieu confie la mission de racheter les damnés.

 

– Vous l’aviez aimée ? dit le baron, touché de l’émotion subite qui venait de s’emparer de M. Rocambole.

 

– Oh ! pas d’amour, monsieur, loin de là. Et cependant elle était jeune et belle… et sur ses pas le monde s’inclinait avec admiration et respect. Cette femme, monsieur le baron, je l’avais appelée « ma sœur ».

 

– Votre sœur !

 

– Rassurez-vous pour elle, monsieur, elle ne l’était pas. Mais j’avais cru assassiner son frère, j’avais volé ses papiers. Ce frère, elle ne l’avait jamais vu, ce frère était l’homme à qui revenait cette fortune dont j’avais joui et ce titre de marquis que j’avais porté. Et pendant longtemps, moi l’enfant des faubourgs, moi le voleur, moi l’assassin, j’avais appelé cette femme « ma sœur », et moi qui n’aimais personne, j’avais fini par l’aimer, par la vénérer, par me persuader que j’étais de son sang…

 

« Alors, monsieur, quand je fus au bagne, où je blasphémais, où je rêvais une évasion et de nouveaux crimes, lorsque je vis passer cette femme à mes côtés, il s’opéra en moi une métamorphose terrible et subite, et, pour la première fois de ma vie, quelque chose tressaillit dans ma poitrine et je m’aperçus que j’avais un cœur…

 

M. Rocambole s’interrompit, et deux larmes brûlantes coulèrent sur ses joues couturées.

 

– Ah ! monsieur, reprit-il, lorsqu’elle se fut éloignée, lorsque je l’eus perdue de vue, des larmes emplirent mes yeux, et je me dis qu’ils étaient bien heureux ces valets qui la servaient et la voyaient à toute heure.

 

« Et, bien que j’eusse la jambe cassée, malgré mes souffrances sans nom, je parvins à me mettre à genoux et je joignis les mains, et je priai :

 

« – Mon Dieu ! murmurai-je, si vous voulez me pardonner mes crimes en faveur de cet ange qui vient de laisser tomber sur moi un regard de compassion, je vous jure que je deviendrai honnête homme et que je consacrerai ce qui me reste de vie à faire le bien, comme jusqu’ici j’ai fait le mal.

 

« Dieu sans doute exauça ma prière, monsieur le baron, car moins de six mois après le directeur du bagne me fit venir et me dit :

 

« – On a demandé et obtenu votre grâce.

 

« – Ma grâce ! m’écriai-je, qui donc a pu la solliciter.

 

« Le directeur appela un valet au lieu de me répondre ; il lui fit un signe, et le valet me prit par la main et me conduisit dans une pièce voisine.

 

« – Ôtez votre veste de forçat, me dit-il.

 

« On me débarrassa de ma livrée d’ignominie, mes fers furent limés, on me revêtit d’habits convenables, puis on me conduisit à la porte du bagne. C’était le soir, la nuit arrivait. À la porte du bagne, j’aperçus une chaise de poste attelée, et par l’une des portières je vis sortir une main blanche et aristocratique, tendue vers moi. Un ange venait racheter le démon. »

 

II

L’émotion de M. Rocambole était si violente qu’il fut obligé de s’arrêter un moment et de suspendre son récit. Le baron lui tendit la main :

 

– Monsieur, lui dit-il, votre repentir est une absolution.

 

L’homme d’affaires parvint, au bout de quelques minutes, à se dominer complètement, et il reprit :

 

– La main tendue vers moi était celle de la femme que j’avais longtemps appelée « ma sœur ».

 

« À côté d’elle un homme était assis, que je reconnus également.

 

« Tous deux me prirent la main et me firent monter dans la chaise de poste, et le postillon fouetta ses chevaux.

 

« Alors cette femme me dit :

 

« – Fabien et moi nous savons tout. Nous savons qui vous avez été, et nous avons eu horreur de vous d’abord, mais nous avons su aussi que depuis six mois vous vous étiez repenti, que, sans cesse à genoux, vous demandiez pardon au ciel, et nous avons joint nos prières aux vôtres, et, comme le ciel, nous vous pardonnons. Venez, vous serez un ami, un hôte dans cette maison où vous fûtes longtemps un usurpateur. »

 

*

* *

 

– Monsieur le baron, interrompit tout à coup l’homme d’affaires, vous êtes gentilhomme et votre parole est sacrée.

 

– Je le crois, dit le baron en souriant.

 

– Pour que vous compreniez ce que vous pouvez faire de moi, il faut que vous sachiez qui je suis et qui j’ai été. Il faut donc que vous m’engagiez votre parole, monsieur le baron, que les noms que je prononcerai pour vous seront à tout jamais enseveli au fond de votre cœur.

 

Le mystère qui semblait environner cet homme avait fortement séduit M. de Neubourg.

 

– Je vous fais le serment que vous me demandez, dit-il.

 

M. de Neubourg, s’était renversé dans son fauteuil, en homme décidé à écouter un long récit.

 

– Avez-vous toutefois quelques heures à me donner ? demanda M. Rocambole.

 

– Certainement. Parlez…

 

Alors l’homme d’affaires raconta à M. de Neubourg cette longue histoire dont nous avons été jadis le narrateur fidèle. Quand il eut terminé, la nuit était venue.

 

– Eh bien ! monsieur le baron, reprit Rocambole après un silence, pensez-vous que j’aie été un homme ingénieux dans le mal ?

 

– Oh ! certes, fit le baron, qui plus d’une fois avait tressailli en écoutant la narration des crimes de Rocambole. Mais, ajouta-t-il, vous vous êtes repenti ?

 

– Oui, par amour et par respect de ce monde au milieu duquel j’ai vécu et dont j’étais indigne.

 

– Et votre repentir est sincère ?

 

– Allez voir le vicomte et la vicomtesse d’Asmolles, ils répondront de moi.

 

– Je vous crois, dit le baron. Mais, monsieur, tout ce que vous venez de m’apprendre…

 

– Je vous comprends, monsieur le baron.

 

– Ah !

 

– Vous êtes étonné de mes confidences, n’est-ce pas ?

 

– En effet…

 

– Et c’est tout simple. Cependant, monsieur, quand je vous aurai dit que je fais en petit depuis deux ans ce que vous et trois de vos amis voulez faire sur une vaste échelle…

 

Le baron tressaillit.

 

– Je connais déjà l’association des Chevaliers du clair de lune, dit Rocambole en souriant.

 

– Vous… savez…

 

– Écoutez-moi bien, reprit l’ancien forçat. Je me suis mis en tête de continuer l’œuvre commencée par le comte Armand de Kergaz. Ce lieu où nous sommes est un cabinet d’affaires, ou plutôt un bureau de police particulière, dont les bailleurs de fonds sont le vicomte d’Asmolles et sa femme, le comte de Kergaz et la comtesse Artoff…

 

– Baccarat ?

 

– Précisément !

 

– Quel est son but ? demanda le baron.

 

– Faire le bien, redresser les torts, récompenser et punir. Malheureusement, acheva l’ancien forçat, je n’ai pas de bonheur pour ma rentrée dans le monde. Jusqu’à présent, monsieur, je n’ai eu que des affaires insignifiantes sur les bras. La vôtre…

 

– Comment ! la mienne ?

 

– Je veux dire celle de Mlle Danielle de Main-Hardye.

 

– Quoi ! vous savez ?

 

– Je sais tout.

 

– C’est bizarre…

 

– Nullement. J’ai assisté, invisible, à la lecture du manuscrit du domino.

 

– Et c’est pour cela…

 

– Que j’ai osé vous assigner un rendez-vous…

 

Le baron fronça légèrement le sourcil.

 

– Mais, monsieur, en quoi notre association peut-elle vous intéresser ?

 

Rocambole quitta son fauteuil et se redressa.

 

– Attendez-moi une minute, dit-il.

 

Et il passa dans son cabinet de toilette.

 

– Où diable va-t-il ? pensa le baron.

 

M. de Neubourg, de plus en plus étonné, fixait les yeux sur la porte du cabinet de toilette, s’attendant à voir reparaître Rocambole, lorsque cette porte se rouvrit et livra passage à un inconnu.

 

C’était un vieillard, courbé en deux, la tête couverte de cheveux blancs, vêtu d’un habit noir qu’ornait la rosette d’un ordre étranger.

 

Les joues de cet homme étaient ridées, mais leur couleur bistrée annonçait une origine méridionale.

 

Ce personnage salua le baron et lui dit avec un accent italien très prononcé :

 

– Monsieur Rocambole est-il là ? Assez étonné, le baron répondit :

 

– Il va venir, monsieur ; veuillez l’attendre un instant.

 

– Oh ! dit le vieillard, je vais parler à son commis.

 

– Comment se fait-il, pensait M. de Neubourg, qu’ils ne se soient point rencontrés ? Où donc conduit cette porte ?

 

Le baron attendit quelques minutes encore. Tout à coup on frappa deux coups distincts à la porte qui mettait en communication le cabinet de M. Rocambole avec la première pièce du bureau d’affaires, celle où était le grillage.

 

– Entrez ! dit M. de Neubourg, qui, se retournant, vit entrer un domestique en gilet rouge, en cravate blanche, au teint rougeaud, le nez enluminé, les cheveux roussâtres, le type exact du palefrenier d’outre-Manche.

 

– Sir Rocambole, demanda-t-il en saluant avec la raideur anglaise, et d’un ton qui trahissait l’insulaire.

 

Le baron lui indiqua la porte du cabinet de toilette.

 

– Oh ! yes, fit l’Anglais.

 

Et il passa par la porte et disparut.

 

Quelques minutes s’écoulèrent encore, et le baron commençait à perdre patience, lorsque la porte s’ouvrit. Cette fois, c’était Rocambole.

 

– Ah ! lui dit le baron, vous avez rencontré le valet anglais, n’est-ce pas ?

 

– Quel valet ?

 

– Et cet homme à cheveux blancs qui ressemble à un diplomate ?

 

– Bah ! où les avez-vous vus ?

 

– Le dernier est entré par là…

 

Et le baron indiquait du doigt la porte sur le seuil de laquelle Rocambole s’était arrêté.

 

– Par là ?

 

– Oui.

 

– Mais c’est mon cabinet de toilette.

 

– Alors vous l’avez vu ?

 

– Non.

 

– Et le valet ?

 

– Pas davantage.

 

Rocambole prit le baron par la main.

 

– Venez voir, dit-il.

 

M. de Neubourg pénétra dans le cabinet de toilette, et, à sa grande stupéfaction, il reconnut qu’il n’avait aucune autre issue.

 

D’où venait donc l’homme aux cheveux blancs ?

 

Par où avait donc passé le domestique anglais ?

 

– Seriez-vous sorcier, monsieur ? demanda le baron.

 

– Nullement.

 

– Alors ?

 

Rocambole se prit à sourire.

 

– L’homme aux cheveux blancs, c’était moi, dit-il.

 

– Vous !

 

– L’homme aux cheveux roux, c’était moi encore.

 

– Mais c’est impossible.

 

– Cela est vrai, monsieur : è la verita, ajouta Rocambole avec l’accent italien ; oh ! yes ! fit-il avec la prononciation anglaise.

 

Et comme M. de Neubourg ne revenait pas de sa surprise :

 

– J’ai l’art de me grimer, de changer de son de voix. Je puis être un personnage multiple, et si je vous ai donné un échantillon de ma facilité merveilleuse à me transformer, c’est que je peux vous convaincre, monsieur le baron, de l’utilité que vous aurez à vous servir de moi.

 

– Me servir de vous ?

 

– Oui, monsieur.

 

– En quoi et pourquoi ?

 

– Vous êtes le chef des Chevaliers du clair de lune ?…

 

– Sans doute.

 

– Et les Chevaliers du clair de lune, poursuivit Rocambole, se sont imposé la mission de rendre à Danielle de Main-Hardye le nom de son père et la fortune de son aïeul, n’est-ce pas ?

 

– Et nous y parviendrons.

 

– Oui, dit Rocambole, si toutefois…

 

Il s’arrêta et parut hésiter.

 

– Voyons, monsieur, dit le baron, veuillez vous expliquer.

 

– Monsieur le baron, reprit l’ex-forçat, les neveux de feu le général de Morfontaine sont maîtres de la position. Il n’existe aucune preuve matérielle de leurs crimes, ni même de l’existence de Danielle, attendu que son décès a été régulièrement constaté.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! poursuivit Rocambole, des hommes comme vous, et vos amis, monsieur le baron, pardonnez-moi ma franchise, des hommes comme vous sont trop loyaux, trop chevaleresques, pour engager une lutte sérieuse avec le vicomte de la Morlière. Vous serez battus.

 

– Par exemple !

 

– Ah ! c’est que, dit l’ancien élève de sir Williams, ce n’est point avec lui et ses cousins un combat en champ clos qu’il faut avoir, c’est une lutte où la patience et la ruse doivent être mises en première ligne.

 

– Nous serons patients.

 

– Peut-être, mais vous ne serez pas rusés.

 

– Ah ! monsieur…

 

– Vous ne connaissez de Paris que le monde élégant, le Bois, le boulevard des Italiens ; le Paris obscur, fangeux, misérable, vous est inconnu, monsieur le baron.

 

– Nous y pénétrerons.

 

– Non, si je ne vous guide.

 

M. de Neubourg regarda Rocambole et parut attendre que l’ex-forçat complétât sa pensée.

 

– Tenez, monsieur, continua Rocambole, sans moi, vous ne ferez rien ; avec moi, vous triompherez.

 

– Mais, monsieur.

 

– Oh ! je sais bien que vous allez me dire que j’ai été forçat, voleur, assassin, et il vous répugne à vous, parfait gentilhomme, d’avoir des rapports avec moi et de me mettre en contact avec vos nobles amis. Mais ne craignez rien, monsieur le baron, je serai le deus ex machina seulement, et je demeurerai le plus souvent invisible.

 

– Mais enfin…

 

– Permettez-moi un dernier mot : vous agirez, je penserai pour vous ; je serai la tête, vous et vos amis serez le bras.

 

– Et vous ne pensez pas, fit le baron avec une certaine hauteur, que nous puissions nous passer de vous ?

 

Rocambole eut un sourire ironique.

 

– Non, dit-il.

 

– Cependant nous sommes jeunes, nous sommes braves, nous sommes riches, et je crois que nous aimons déjà tous les quatre…

 

– Danielle, n’est-ce pas ?

 

– Oui, fit le baron d’un signe de tête.

 

– Eh bien ! elle vous aimera et si je le veux bien.

 

– Vous avez donc une bien grande foi dans votre force ?

 

– Oui.

 

L’accent de Rocambole était convaincu.

 

– Oui, reprit-il, je sens que je suis fort, très fort, maintenant surtout que je me suis repenti et que je veux faire le bien, comme jadis j’ai fait le mal. Il y a cinq ans, monsieur, j’eusse servi le vicomte de la Morlière contre Danielle.

 

– Et… aujourd’hui ?

 

– Aujourd’hui je servirai Danielle et je serai le champion du malheur et de la vertu. Mais soyez tranquille, acheva l’élève de sir Williams, le but seul sera changé. Je serai toujours l’homme aux métamorphoses, aux moyens tortueux, aux coups de main hardis, aux combinaisons ingénieuses ou terribles… je serai toujours Rocambole !

 

M. de Neubourg garda le silence un moment.

 

– Eh bien ! soit, dit-il enfin, j’accepte !…

 

– À l’œuvre donc ! répliqua Rocambole.

 

III

Quelques semaines après l’entrevue de M. le baron de Neubourg et de Rocambole, deux jeunes gens à cheval tournèrent l’Arc de Triomphe de l’Étoile, gagnèrent l’avenue de l’Impératrice, et, de là, se dirigèrent vers le pavillon d’Ermenonville.

 

C’était au commencement de mai ; les arbres du Bois se couvraient de leur verdure printanière, l’air était tiède et tout imprégné de parfums.

 

L’un des deux cavaliers était un jeune homme de vingt-trois ans environ, aux cheveux blonds, au visage pâle et délicat. De grands yeux bleus mélancoliques révélaient en lui une organisation presque féminine.

 

Mais un fier sourire qui glissait sur les lèvres annonçait, en même temps, une grande force de volonté.

 

Il montait son cheval avec une grâce parfaite, fumait son cigare avec nonchalance, et semblait s’abandonner à quelque charmant rêve d’amour, sans se préoccuper le moins du monde de son compagnon.

 

Celui-ci pouvait avoir trente-deux ans.

 

C’était un homme au teint bistré, aux cheveux noirs, à la barbe épaisse ; il avait en selle la tournure d’un officier.

 

Comme son compagnon se taisait, il respecta longtemps ce silence ; mais enfin, au moment où ils entraient dans la grande avenue qui conduit à Ermenonville, il se tourna brusquement sur sa selle.

 

– À quoi pensez-vous donc, Paul ? demanda-t-il.

 

– Mais… à rien… mon ami.

 

L’homme au teint bistré se prit à sourire.

 

– Aussi vrai, dit-il, que je me nomme Charles de Kerdrel, et que je suis officier de chasseurs d’Afrique en disponibilité, je répondrais du contraire, mon cher Paul. Quand on se tait, on pense.

 

– C’est vrai.

 

– Et quand on est le blond et charmant baron de la Morlière, quand on a vingt-trois ans, un père qui vous fait trente mille livres de rente, quand on est libre de son nom et de sa destinée, comme vous l’êtes, si on pense à quelqu’un, c’est à… une femme.

 

Paul de la Morlière rougit légèrement.

 

– C’est vrai, dit-il.

 

– Vous êtes amoureux ?

 

– Peut-être…

 

Le capitaine Charles de Kerdrel regarda son jeune ami du coin de l’œil.

 

– Mon cher Paul, dit-il, je ne suis pas homme à vouloir pénétrer vos secrets, et je ne vous demande pas le nom de la femme que vous aimez.

 

Paul se prit à sourire à son tour.

 

– Vous avez raison, dit-il, car je ne saurais vous le dire.

 

– Je comprends.

 

– Non, vous ne comprenez pas.

 

– Plaît-il ? fit le capitaine étonné.

 

Paul de la Morlière répondit :

 

– Mon ami, je ne puis pas vous dire le nom de la femme que j’aime, par la raison toute simple que je ne le sais pas.

 

– Allons donc !

 

– C’est la vérité.

 

– Mon cher Paul, je ne sais pas deviner les énigmes. Expliquez-vous, je vous en prie.

 

– C’est tout une confidence à vous faire.

 

– Le pouvez-vous ?

 

– Oh ! certes.

 

– Eh bien ! je vous écoute.

 

M. de Kerdrel et son compagnon mirent leurs chevaux au pas et cheminèrent côte à côte.

 

– Mon bon ami, dit alors Paul de la Morlière, je suis amoureux fou d’une femme que je n’ai jamais vue.

 

– Hein ! que dites-vous ? exclama le capitaine, regardant attentivement son ami.

 

– La vérité, mon cher. Je n’ai jamais vu le visage de la femme que j’aime.

 

– Vous êtes fou.

 

– Pas le moins du monde.

 

– Ou bien vous vous moquez de moi, mon cher Paul.

 

– Ni l’un ni l’autre.

 

– Je vous l’ai dit, répéta le capitaine, je ne sais pas deviner les énigmes, et le sphinx que vainquit Œdipe n’aurait fait de moi qu’une bouchée.

 

– Ce n’est pas une énigme que je vous donne à déchiffrer, capitaine, c’est une histoire bizarre que je vais vous dire.

 

– Voyons, je vous écoute.

 

Paul jeta son cigare et continua :

 

– Il y a de cela environ six semaines. C’était à l’époque de la mi-carême et le jour du dernier bal de l’Opéra.

 

– Mais ce jour-là nous passâmes la soirée ensemble, si j’ai bonne mémoire, n’est-ce pas ?

 

– Justement.

 

– Et nous jouâmes au whist chez Saphir jusqu’à trois heures du matin. Serait-ce de Saphir que tu es amoureux ?

 

Paul eut un éclat de rire.

 

– On n’aime pas la femme qu’on a, dit-il.

 

– C’est généralement vrai, observa le capitaine.

 

– Et puis vous oubliez que je vous ai dit n’avoir jamais vu le visage de mon inconnue. Tandis que celui de Saphir…

 

– Une belle fille, mon ami, une belle et bonne fille qui vous aime, mon cher Paul…

 

– Elle a l’habitude d’aimer, murmura le jeune homme en souriant. Saphir met l’amour en coupes réglées. Chacun a son lot.

 

– Ingrat !

 

– Mais laissez-moi donc vous dire mon histoire.

 

– C’est juste… Parlez.

 

– Ce soir-là, comme vous le dites, nous avions joué au whist chez Saphir. Georges et Laurent partirent les premiers, puis vous… Je demeurai seul avec ma blonde maîtresse, et déjà je m’étais allongé dans une chauffeuse, au coin du feu, lorsque Saphir me dit :

 

– Mon petit Paul, tu ferais bien plaisir à bibi, n’est-ce pas ?

 

– Que veux-tu ?

 

– Je n’ai pas sommeil, na !

 

– Ni moi.

 

– Et j’ai envie de me promener…

 

– À cette heure ?

 

– Oui… en voiture découverte… Je vais sonner ; Mariette éveillera Tom, Tom attellera Vif-Argent à la Victoria que tu m’as donnée hier matin…

 

– Tu es folle…

 

– Et nous irons faire le tour du lac. Je veux souper…

 

– Au lac ?

 

– Non, à la Maison-d’Or.

 

– Mais, ma petite, lui dis-je, on ne soupe pas deux fois en une nuit.

 

Et je lui montrai la porte de la salle à manger demeurée entrouverte, et au travers de laquelle on apercevait la table encore chargée des débris d’un souper fort convenable.

 

– On soupe toujours… J’ai faim… Je veux des huîtres d’Ostende et de la tisane de Moët.

 

Saphir accompagna cette manifestation de sa volonté d’une petite mine charmante, elle m’arrondit ses bras blancs autour du cou, elle m’inonda des boucles dénouées de sa chevelure blonde, elle fut si gentille, en un mot, que je dis à Mariette, sa femme de chambre :

 

– Va-t’en réveiller ce pauvre Tom.

 

Une demi-heure après nous roulions en Victoria dans la rue Laffitte.

 

– Vous le savez, continua Paul, Saphir est l’être capricieux par excellence. Elle partait de chez elle avec l’intention de faire le tour du lac et de revenir, au petit jour, souper à la Maison-d’Or. Mais, à la hauteur de la rue Rossini, elle entrevit le fronton de l’Opéra couronné d’une guirlande de feu, et elle s’écria :

 

– Ma foi ! il fait trop froid, je vais entrer au bal de l’Opéra.

 

– Es-tu folle ?

 

– Non. Je veux y aller.

 

– Mais tu n’es pas costumée !…

 

– Bah ! dit-elle, le costumier du passage est ouvert toute la nuit.

 

– Ah ! ma chère, s’il en est ainsi, mets-moi rue Taitbout.

 

– Pourquoi faire ?

 

– Mais, pour aller me coucher.

 

– Bon ! dit-elle… Et… souper ?

 

– Tu souperas sans moi.

 

– Nenni.

 

– Je ne veux pas aller à l’Opéra.

 

– D’accord. Mais tu vas monter à la Maison-d’Or, tu retiendras un cabinet, tu feras ouvrir les huîtres et tu m’attendras.

 

– La combinaison est aimable pour moi, en vérité !

 

Mais déjà Saphir s’était élancée hors de la voiture et montait, légère, les trois ou quatre marches qui conduisent de la rue Le Peletier au passage de l’Opéra.

 

Elle se retourna et me dit :

 

– Laisse-moi la voiture. Dans une heure je te rejoins.

 

Je boutonnai mon paletot et m’en allai par le boulevard, les mains dans les poches et fumant, jusqu’à la Maison-d’Or.

 

– Monsieur le baron, me dit Joseph, le garçon qui me sert habituellement, je n’ai pas un seul cabinet, tout est pris. Mais dans dix minutes j’aurai le numéro 8. On vient de sonner pour demander la carte à payer. Si monsieur le baron veut entrer au salon…

 

Je pénétrai dans le petit salon du premier.

 

Les tables dressées étaient veuves de tout convive ; mais une femme, enveloppée dans un domino et soigneusement masquée, se tenait debout, adossée à la cheminée.</