Alexandre Dumas

 

 

 

LES LOUVES DE MACHECOUL

 

 

Tome I

 

 

 

(1859)

 

 

 

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Table des matières

 

I  L’aide de camp de Charette. 5

II  La reconnaissance des rois. 17

III  Les deux jumelles. 28

IV  Comment, en venant pour une heure chez le marquis de Souday, Jean Oullier y serait encore, si le marquis et lui ne fussent pas morts depuis dix ans. 40

V  Une portée de louvarts. 50

VI  Un lièvre blessé. 60

VII  M. Michel 72

VIII  La baronne de la Logerie. 83

IX  Galon-d’or et Allégro. 95

X  Où les choses ne se passent pas tout à fait comme les avait rêvées le baron Michel 110

XI  Le père nourricier. 124

XII  Noblesse oblige. 138

XIII  La cousine de cinquante lieues. 154

XIV  Petit-Pierre. 169

XV  Heure indue. 189

XVI  La diplomatie de Courtin.. 205

XVII  Le cabaret d’Aubin Courte-Joie. 218

XVIII  L’homme de la Logerie. 230

XIX  La foire de Montaigu.. 246

XX  L’émeute. 255

XXI  Les ressources de Jean Oullier. 273

XXII  Apporte, Pataud ! Apporte. 289

XXIII  À qui appartenait la chaumière. 300

XXIV  Comment Marianne Picaut pleura son mari 311

XXV  Où l’amour prête des opinions politiques à ceux qui n’en ont pas. 319

XXVI  Le saut de Baugé. 332

XXVII  Les hôtes de Souday. 351

XXVIII  Où le marquis de Souday regrette amèrement que Petit-Pierre ne soit pas gentilhomme  362

XXIX  Les Vendéens de 1832. 371

XXX  L’alarme. 379

XXXI  Mon compère Loriot. 389

XXXII  Où le général mange un dîner qui n’avait pas été préparé pour lui 402

XXXIII  Où la curiosité de maître Loriot n’est pas précisément satisfaite. 411

XXXIV  La chambre de la tourelle. 421

XXXV  Qui finit tout autrement que ne s’y attendait Mary. 433

XXXVI  Bleu et blanc. 447

XXXVII  Qui prouve que ce n’est point pour les mouches seules que les toiles d’araignée sont perfides. 463

XXXVIII  Où le pied le plus mignon de France et de Navarre trouve que les pantoufles de Cendrillon le chausseraient moins bien que des bottes de sept lieues. 480

XXXIX  Où Petit-Pierre fait le meilleur repas qu’il ait fait de sa vie. 492

XL  L’égalité devant les morts. 514

XLI  La perquisition.. 531

XLII  Où Jean Oullier dit ce qu’il pense du jeune baron Michel 548

XLIII  Où le jeune baron Michel devient l’aide de camp de Bertha. 566

XLIV  Les lapins de maître Jacques. 576

XLV  Du danger qu’il peut y avoir à se trouver dans les bois en mauvaise compagnie  597

À propos de cette édition électronique. 613

 

I

L’aide de camp de Charette


S’il vous est arrivé par hasard, cher lecteur, d’aller de Nantes à Bourgneuf, vous avez, en arrivant à Saint-Philbert, écorné, pour ainsi dire, l’angle méridional du lac de Grand-Lieu, et, continuant votre chemin, vous êtes arrivé, au bout d’une ou deux heures de marche, selon que vous étiez à pied ou en voiture, aux premiers arbres de la forêt de Machecoul.

 

Là à gauche du chemin, dans un grand bouquet d’arbres qui semble appartenir à la forêt, dont il n’est séparé que par la grande route, vous avez dû apercevoir les pointes aiguës de deux minces tourelles et le toit grisâtre d’un petit castel perdu au milieu des feuilles.

 

Les murs lézardés de cette gentilhommière, ses fenêtres ébréchées, sa couverture rougie par les iris sauvages et les mousses parasites lui donnent, malgré ses prétentions féodales et les deux tours qui la flanquent, une si pauvre apparence, qu’elle n’exciterait certainement la convoitise d’aucun de ceux qui la regardent en cheminant, sans sa délicieuse position en face des futaies séculaire de la forêt de Machecoul, dont les vagues verdoyantes montent à l’horizon aussi loin que la vue peut s’étendre.

 

En 1831, ce petit castel était la propriété d’un vieux gentilhomme nommé le marquis de Souday, et s’appelait le château de Souday, du nom de son propriétaire.

 

Faisons connaître le propriétaire, après avoir fait connaître le château.

 

Le marquis de Souday était l’unique représentant et le dernier héritier d’une vieille et illustre Maison de Bretagne ; car le lac de Grand-Lieu, la forêt de Machecoul, la ville de Bourg-neuf, situés dans cette partie de la France circonscrite aujourd’hui dans le département de la Loire-Inférieure, faisaient partie de la province de Bretagne, avant que la France fût divisée par départements. La famille du marquis de Souday avait été jadis un de ces arbres féodaux aux rameaux immenses dont l’ombrage s’étendait sur toute une province ; mais les ancêtres du marquis, à force de se mettre en frais pour monter dignement dans les carrosses du roi, l’avaient peu à peu si bien ébranché, que 89 était venu fort à propos pour empêcher le tronc vermoulu d’être jeté bas par la main d’un huissier, en lui réservant une fin peu digne de son illustration.

 

Lorsque sonna l’heure de la Bastille, lorsque croula la vieille maison des rois présageant l’écroulement de la royauté, le marquis de Souday, déjà héritier, sinon des biens – il n’en restait d’autres que la petite gentilhommière que nous avons dite, – au moins du nom de son père, était premier page de Son Altesse royale M. le comte de Provence.

 

À seize ans – c’était l’âge qu’avait alors le marquis, – les événements ne sont guère que des accidents ; il était, au reste, difficile de ne pas devenir profondément insoucieux à la cour épicurienne, voltairienne et constitutionnelle du Luxembourg, où l’égoïsme avait ses coudées franches.

 

C’était M. de Souday qui avait été envoyé sur la place de Grève pour guetter le moment où le bourreau serrerait la corde autour du cou de Favras, et où celui-ci, en rendant le dernier soupir, rendrait à Son Altesse royale sa tranquillité un instant troublée.

 

Il était revenu à grande course dire au Luxembourg :

 

– Monseigneur, c’est fait !

 

Et monseigneur, de sa voix claire et flûtée, avait dit :

 

À table, messieurs ! à table !

        

Et l’on avait soupé, comme si un brave gentilhomme, qui donnait gratuitement sa vie à Son Altesse, ne venait pas d’être pendu comme un meurtrier et comme un vagabond.

 

Puis étaient arrivés les premiers jours sombres de la Révolution, la publication du livre rouge, la retraite de Necker, la mort de Mirabeau.

 

Un jour, le 22 février 1791, une grande foule était accourue et avait enveloppé le palais du Luxembourg.

 

Il s’agissait de bruits répandus. Monsieur, disait-on, voulait fuir et aller rejoindre les émigrés qui se rassemblaient sur le Rhin.

 

Mais Monsieur se montra au balcon, et fit le serment solennel de ne point quitter le roi.

 

Et, en effet, le 21 juin, il partit avec le roi, sans doute pour ne point manquer à sa parole de ne le pas quitter.

 

Il le quitta néanmoins, et pour son bonheur ; car il arriva tranquillement à la frontière avec son compagnon de voyage le marquis d’Avaray, tandis que Louis XVI était arrêté à Varennes.

 

Notre jeune page tenait trop à sa réputation de jeune homme à la mode pour demeurer en France, où cependant la monarchie allait avoir besoin de ses plus zélés serviteurs ; il émigra donc à son tour, et, comme personne ne fit attention à un page de dix-huit ans, il arriva sans accident à Coblentz, et aida à compléter les cadres des compagnies de mousquetaires qui se reformaient là-bas, sous les ordres du marquis de Montmorin. Pendant les premières rencontres, il fit bravement campagne avec les trois Condés, fut blessé devant Thionville, puis, après bien des déceptions, éprouva la plus forte de toutes par le licenciement des corps d’émigrés ; mesure qui, avec leurs espérances, enlevait à tant de pauvres diables le pain du soldat, leur dernière ressource.

 

Il est vrai que ces soldats servaient contre la France, et que ce pain était pétri par la main de l’étranger.

 

Le marquis de Souday tourna alors les yeux vers la Bretagne et la Vendée, où, depuis deux ans, on combattait.

 

Voici où en était la Vendée.

 

Tous les premiers chefs de l’insurrection étaient morts : Cathelineau avait été tué à Vannes, Lescure avait été tué à la Tremblaye, Bonchamp avait été tué à Cholet, d’Elbée avait été ou allait être fusillé à Noirmoutiers.

 

Enfin, ce que l’on appelait la grande armée venait d’être anéantie au Mans.

 

Cette grande armée avait été vaincue à Fontenay, à Saumur, à Torfou, à Laval et à Dol ; elle avait eu l’avantage dans soixante combats ; elle avait tenu tête à toutes les forces de la République, commandées successivement par Biron, Rossignol, Kléber, Westermann, Marceau ; elle avait, en repoussant l’appui de l’Angleterre, vu incendier ses chaumières, massacrer ses enfants, égorger ses pères ; elle avait eu pour chefs Cathelineau, Henri de la Rochejaquelein, Stofflet, Bonchamp, Forestier, d’Elbée, Lescure, Marigny et Talmont ; elle était restée fidèle à son roi quand le reste de la France l’abandonnait ; elle avait adoré son Dieu quand Paris avait proclamé qu’il n’y avait plus de Dieu ; grâce à elle, enfin, la Vendée avait mérité d’être appelée, un jour, devant l’histoire, la terre des géants.

 

Charette et la Rochejaquelein étaient restés à peu près seuls debout.

 

Or, si Charette avait des soldats, la Rochejaquelein n’en avait plus.

 

C’est que, pendant que la grande armée se faisait détruire au Mans, Charette, nommé général en chef du bas Poitou, et secondé par le chevalier de Couëtu et Jolly, avait rassemblé une armée.

 

Charette, à la tête de cette armée, et la Rochejaquelein, suivi d’une dizaine d’hommes seulement, se rencontrèrent près de Maulevrier.

 

En voyant arriver la Rochejaquelein, Charette comprit que c’était un général qui lui arrivait et non un soldat ; il avait la conscience de lui-même, et ne voulait point partager son commandement ; il resta froid et hautain.

 

Il allait déjeuner : il n’invita pas même la Rochejaquelein à déjeuner avec lui.

 

Le même jour, huit cents hommes se détachaient de l’armée de Charette et passaient à la Rochejaquelein.

 

Le lendemain, Charette dit à son jeune rival :

 

– Je pars pour Mortagne ; vous allez me suivre.

 

– J’ai été habitué, jusqu’ici, non à suivre, dit la Rochejaquelein, mais à être suivi.

 

Et il partit de son côté, laissant Charette opérer du sien comme il l’entendait.

 

C’est celui-ci que nous suivrons, parce qu’il est le seul dont les derniers combats et l’exécution se rattachent à notre histoire.

 

Louis XVII était mort, et, le 26 juin 1795, Louis XVIII avait été proclamé roi de France, au quartier général de Belleville.

 

Le 15 août 1795, c’est-à-dire moins de deux mois après cette proclamation, un jeune homme apportait à Charette une lettre du nouveau roi.

 

Cette lettre, écrite de Vérone et en date du 8 juillet 1795, conférait à Charette le commandement légitime de l’armée royaliste.

 

Charette voulait répondre au roi par le même messager et le remercier de la faveur qu’il lui accordait ; mais le jeune homme fit observer qu’il était rentré en France pour y rester et pour y combattre, demandant que la dépêche apportée par lui lui servît de recommandation près du général en chef.

 

Charette, à l’instant même, l’attacha à sa personne.

 

Ce jeune messager n’était autre que l’ancien page de Monsieur, le marquis de Souday.

 

En se retirant, pour se reposer des vingt dernières lieues qu’il venait de faire à cheval, le marquis trouva sur son chemin un jeune garde de cinq ou six ans plus âgé que lui, et qui, le chapeau à la main, le regardait avec un affectueux respect.

 

Il reconnut le fils d’un des métayers de son père avec lequel il avait chassé et aimait fort à chasser autrefois, nul ne détournant mieux un sanglier et n’appuyant mieux les chiens quand l’animal était détourné.

 

– Eh ! Jean Oullier, s’écria-t-il, est-ce toi ?

 

– Moi-même en personne, pour vous servir, monsieur le marquis, répondit le jeune paysan.

 

– Ma foi, mon ami, bien volontiers ! Es-tu toujours bon chasseur ?

 

– Oh ! oui, monsieur le marquis ! seulement, pour le quart d’heure, ce n’est plus le sanglier que nous chassons, c’est un autre gibier.

 

– N’importe ; si tu veux, nous chasserons celui-ci ensemble comme nous chassions l’autre.

 

– Ça n’est pas de refus ; au contraire, monsieur le marquis, repartit Jean Oullier.

 

Et, à partir de ce moment, Jean Oullier fut attaché au marquis de Souday comme le marquis de Souday était attaché à Charette ; c’est-à-dire que Jean Oullier était l’aide de camp de l’aide de camp du général en chef.

 

Outre ses talents de chasseur, Jean Oullier était un homme précieux. Dans les campements, il était bon à tout, et le marquis de Souday n’avait à s’occuper de rien ; dans les plus mauvais jours ; le marquis ne manqua jamais d’un morceau de pain, d’un verre d’eau et d’une botte de paille – ce qui, en Vendée, était un luxe dont ne jouissait pas toujours le général en chef.

 

Nous serions fort tenté de suivre Charette et, par contrecoup, notre jeune héros dans quelques-unes de ces expéditions aventureuses tentées par le général royaliste et qui lui méritèrent la réputation de premier partisan du monde ; mais l’histoire est une sirène des plus décevantes, et, lorsqu’on est assez imprudent pour obéir au signe qu’elle vous fait de la suivre, on ne sait plus où elle vous mène.

 

Nous simplifierons donc notre récit autant que possible, laissant à un autre le soin de raconter l’expédition de M. le comte d’Artois à Noirmoutiers et à l’île Dieu, l’étrange conduite du prince, qui resta trois semaines en vue des côtes de France sans y aborder, et le découragement de l’armée royaliste en se voyant abandonnée par ceux-là pour lesquels elle combattait depuis plus de deux ans !

 

Charette n’en remporta pas moins, quelque temps après, la terrible victoire des Quatre-Chemins : ce fut la dernière, car la trahison allait se mettre de la partie.

 

Victime d’un guet-apens, de Couëtu, le bras droit de Charette, son autre lui-même depuis la mort de Jolly, fut pris et fusillé.

 

Dans les derniers temps de sa vie, Charette ne peut pas faire un pas, que son adversaire, quel qu’il soit, Hoche ou Travot, n’en soit averti sur-le-champ.

 

Environné de troupes républicaines, cerné de tous côtés, poursuivi jour et nuit, traqué de buissons en buissons, rampant de fossés en fossés, sachant qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard il doit être tué dans quelque rencontre, ou, s’il est pris vivant, fusillé sur place ; sans asile, brûlé de la fièvre, mourant de soif et de faim, n’osant demander, aux fermes qu’il rencontre, ni un peu de pain, ni un peu d’eau, ni un peu de paille, il n’a plus autour de lui que trente-deux hommes dont font partie le marquis de Souday et Jean Oullier, quand, le 25 mars 1796, on lui annonce que quatre colonnes républicaines marchent simultanément contre lui.

 

– Bien ! dit-il ; en ce cas, c’est ici qu’il faut se battre jusqu’à la mort et vendre chèrement sa vie.

 

C’était à la Prélinière, dans la paroisse de Saint-Sulpice. Mais, avec ses trente-deux hommes, Charette ne se contente pas d’attendre les républicains : il marche au-devant d’eux. À la Guyonnière, il rencontre le général Valentin, à la tête de deux cents grenadiers et chasseurs.

 

Charette trouve une bonne position, et s’y retranche.

 

Là, pendant trois heures, il soutient les charges et le feu de deux cents républicains.

 

Douze de ses hommes tombent autour de lui. L’armée de la chouannerie, qui se composait de vingt-quatre mille hommes lorsque M. le comte d’Artois était à l’île Dieu, est aujourd’hui réduite à vingt hommes.

 

Ces vingt hommes tiennent autour de leur général, et pas un ne songe à fuir.

 

Pour en finir, le général Valentin prend un fusil, et, à la tête de cent quatre-vingts hommes qui lui restent, charge à la baïonnette.

 

Dans cette charge, Charette est blessé d’une balle à la tête et a trois doigts de la main gauche coupés d’un coup de sabre.

 

Il va être pris, quand un Alsacien nommé Pfeffer, qui a pour Charette plus que du dévouement – une religion – prend le chapeau empanaché de son général, lui donne le sien, et, s’élançant à gauche, lui crie :

 

– Sauvez-vous à droite !… C’est moi qu’ils vont poursuivre.

 

Et, en effet, c’est sur lui que s’acharnent les républicains, tandis que Charette s’élance du côté opposé avec ses quinze derniers hommes.

 

Charette touchait au bois de la Chabotière, lorsque la colonne du général Travot paraît.

 

Une nouvelle, une suprême lutte s’engage, dans laquelle Charette n’a d’autre but que de se faire tuer.

 

Perdant son sang par trois blessures, il chancelle et va tomber. Un Vendéen nommé Bossard le charge sur ses épaules et l’emporte vers le bois ; mais, avant d’y arriver, il tombe percé d’une balle.

 

Un autre, nommé Laroche-Davo, lui succède, fait cinquante pas et tombe à son tour dans le fossé qui sépare le bois de la plaine.

 

Le marquis de Souday prend à son tour Charette entre ses bras, et, tandis que Jean Oullier tue de ses deux coups de fusil les deux soldats républicains qui le pressent de plus près, il se jette dans le bois avec son général et sept hommes qui restent. À cinquante pas de la lisière, Charette semble reprendre sa force.

 

– Souday, dit-il, écoute mon dernier ordre.

 

Le jeune homme s’arrête.

 

– Dépose-moi au pied de ce chêne.

 

Souday hésitait à obéir.

 

– Je suis toujours ton général, lui dit Charette d’une voix impérieuse ; obéis-moi donc !

 

Le jeune homme, vaincu, obéit et dépose son général au pied du chêne.

 

– Là ! maintenant, dit Charette, écoute-moi bien. Il faut que le roi, qui m’a fait général en chef, sache comment son général en chef est mort. Retourne auprès de Sa Majesté Louis XVIII, et raconte-lui ce que tu as vu ; je le veux !

 

Charette parlait avec une telle solennité, que le marquis de Souday, qu’il tutoyait pour la première fois, n’eut pas même l’idée de désobéir.

 

– Allons, reprit Charette, tu n’as pas une minute à perdre, fuis ; voilà les bleus !

 

En effet, les républicains paraissaient à la lisière du bois.

 

Souday prit la main que lui tendait Charette.

 

– Embrasse-moi, dit celui-ci.

 

Le jeune homme l’embrassa.

 

– Assez, dit le général. Pars !

 

Souday jeta un regard à Jean Oullier.

 

– Viens-tu ? lui dit-il.

 

Mais celui-ci secoua la tête d’un air sombre.

 

– Que voulez-vous que j’aille faire là-bas, monsieur le marquis, dit-il, tandis qu’ici… ?

 

– Ici, que feras-tu ?

 

– Je vous dirai cela si, un jour, nous nous revoyons, monsieur le marquis.

 

Et il envoya ses deux balles aux deux républicains les plus proches.

 

Les deux républicains tombèrent.

 

L’un des deux était un officier supérieur ; ses soldats s’empressèrent autour de lui.

 

Jean Oullier et le marquis de Souday profitèrent de cette espèce de sursis pour s’enfoncer dans la profondeur du bois.

 

Seulement, au bout de cinquante pas, Jean Oullier, trouvant un épais buisson, s’y glissa comme un serpent en faisant un signe d’adieu au marquis de Souday.

 

Le marquis de Souday continua son chemin.

 

II

La reconnaissance des rois


Le marquis de Souday gagna les bords de la Loire, et trouva un pêcheur qui le conduisit à la pointe de Saint-Gildas.

 

Une frégate croisait en vue ; c’était une frégate anglaise.

 

Pour quelques louis de plus, le pêcheur conduisit le marquis jusqu’à la frégate.

 

Arrivé là, il était sauvé.

 

Deux ou trois jours après, la frégate héla un trois-mâts de commerce qui gouvernait pour entrer dans la Manche.

 

C’était un bâtiment hollandais.

 

Le marquis de Souday demanda à passer à son bord ; le capitaine anglais l’y fit conduire.

 

Le trois-mâts hollandais déposa le marquis à Rotterdam.

 

De Rotterdam, celui-ci gagna Blankenbourg, petite ville du duché de Brunswick que Louis XVIII avait choisie pour sa résidence.

 

Il avait à s’acquitter des dernières recommandations de Charette.

 

Louis XVIII était à table ; l’heure du repas fut toujours une heure solennelle pour lui.

 

L’ex-page dut attendre que Sa Majesté eût dîné.

 

Après le dîner, il fut introduit.

 

Il raconta les événements qu’il avait vus se dérouler sous ses yeux, et surtout la dernière catastrophe, avec une telle éloquence, que Sa Majesté, qui cependant était assez peu impressionnable, fut impressionnée au point de lui dire :

 

– Assez, assez, marquis ! Oui, le chevalier de Charette était un brave serviteur, nous le reconnaissons.

 

Et il lui fit signe de se retirer.

 

Le messager obéit ; mais, en se retirant, il entendit le roi qui disait d’un ton maussade :

 

– Cet imbécile de Souday qui vient me raconter ces choses-là après dîner ! C’est capable de troubler ma digestion !

 

Le marquis était susceptible ; il trouva que, après avoir exposé sa vie pendant six mois, être appelé imbécile par celui-là même pour qui il l’avait exposée, était une médiocre récompense.

 

Il lui restait une centaine de louis dans sa poche ; il quitta le même soir Blankenbourg, en se disant :

 

– Si j’avais su être reçu de cette façon-là, je ne me serais pas donné tant de peine pour venir !

 

Il regagna la Hollande, et, de la Hollande, passa en Angleterre. Là commença une nouvelle phase de l’existence du marquis de Souday. Il était de ces hommes que les circonstances façonnent selon leurs besoins ; qui sont forts ou faibles, valeureux ou pusillanimes selon le milieu où le hasard les jette. Pendant six mois, il s’était mis au niveau de cette terrible épopée vendéenne : il avait teint de son sang les buissons et les landes du haut et du bas Poitou ; il avait supporté avec une constance stoïque non-seulement la mauvaise chance des combats, mais encore toutes les privations qui résultaient de cette lutte de guérillas, bivouaquant dans les neiges, errant sans pain, sans vêtements, sans asile dans les forêts boueuses de la Vendée ; jamais il n’avait eu une pensée pour les regrets, une parole pour la plainte !

 

Eh bien, avec tous ces antécédents, isolé au milieu de cette grande ville de Londres, où il errait tristement, en regrettant les jours de lutte, il se trouva sans courage en face du désœuvrement, sans constance en face de l’ennui, sans énergie en face de la misère qui l’attendait dans l’exil.

 

Cet homme, qui avait bravé les poursuites des colonnes infernales, ne sut pas résister aux méchantes suggestions de l’oisiveté ; il chercha le plaisir partout et à tout prix, pour combler le vide qui s’était fait dans son existence depuis qu’il n’avait plus, pour l’occuper, les péripéties d’une lutte exterminatrice.

 

Or, ces plaisirs que demandait l’exilé, il était trop pauvre pour les choisir d’un ordre bien relevé : aussi, peu à peu, perdit-il de cette élégance de gentilhomme que l’habit de paysan porté pendant plus de deux mois n’avait pas pu amoindrir, et, avec cette élégance, la distinction de ses goûts ; il compara l’ale et le porter au champagne, et fit cas de ces filles enrubannées de Grosvenor et de Haymarket, lui qui avait eu à choisir pour ses premières amours parmi des duchesses !

 

Bientôt, la facilité de ses principes et les besoins sans cesse renaissants de la vie l’amenèrent à des compositions dont sa réputation se trouva mal ; il accepta ce qu’il ne pouvait plus payer ; il fit ses amis de compagnons de débauche d’une classe inférieure à lui ; il en résulta que ses camarades d’émigration se détournèrent de lui, et, par la pente toute naturelle des choses, plus l’isolement se faisait autour de sa personne, plus le marquis de Souday s’enfonçait dans la mauvaise voie où il était entré.

 

Il y avait deux ans qu’il menait cette existence, lorsque le hasard lui fit rencontrer, dans un tripot de la Cité dont il était un des hôtes les plus assidus, une jeune ouvrière qu’une de ces hideuses créatures qui pullulent à Londres arrachait de sa mansarde et produisait pour la première fois.

 

Malgré les changements que la mauvaise fortune avait apportés en lui, la pauvre jeune fille reconnut cependant un reste de seigneurie ; elle se jeta en pleurant aux pieds du marquis, le suppliant de la sauver de la vie infâme à laquelle on voulait la consacrer et pour laquelle elle n’était point faite, ayant été sage jusque-là.

 

La jeune fille était belle ; le marquis lui offrit de le suivre.

 

La jeune fille se jeta à son cou, et promit de lui donner tout son amour, de lui consacrer tout son dévouement.

 

Sans avoir le moins du monde l’intention d’accomplir une bonne action, le marquis fit donc échouer la spéculation échafaudée sur la beauté d’Éva.

 

La malheureuse enfant s’appelait Éva.

 

Elle tint parole, la pauvre et honnête fille qu’elle était : le marquis fut son premier et son dernier amour.

 

Au reste, le moment était heureux pour tous deux. Le marquis commençait à se fatiguer des combats de coqs, des aigres vapeurs de la bière, des démêlés avec les constables et des bonnes fortunes de carrefour ; la tendresse de cette jeune fille le reposa ; la possession de cette enfant, blanche comme les cygnes qui ont été l’emblème de la Grande-Bretagne, sa patrie, satisfit l’amour-propre de M. de Souday. Peu à peu, il changea donc d’existence, et, sans revenir aux habitudes d’un homme de son rang, au moins la vie qu’il adopta fut-elle la vie d’un honnête homme.

 

Il se réfugia avec Éva dans une mansarde de Piccadilly. La jeune fille savait très bien coudre ; elle trouva du travail chez une lingère. Le marquis donna des leçons d’escrime.

 

À partir de ce moment, ils vécurent un peu du modique produit des leçons du marquis et des travaux d’Éva, beaucoup du bonheur qu’ils trouvaient dans un amour devenu assez puissant pour dorer leur indigence.

 

Et cependant cet amour, comme toutes les choses mortelles, s’usa, mais à la longue.

 

Heureusement pour Éva que les émotions de la guerre vendéenne et les joies effrénées des enfers de Londres avaient absorbé la sève surabondante que pouvait avoir son amant ; il avait vieilli avant l’âge.

 

Effectivement, le jour où le marquis de Souday s’aperçut que son amour pour Éva n’était plus qu’un feu éteint, ou du moins bien près de s’éteindre ; le jour où les baisers de la jeune femme se trouvèrent impuissants, non pas à le rassasier, mais à le réveiller, l’habitude avait pris sur son esprit un tel ascendant, que, quand bien même il eût cédé au besoin de chercher des distractions au-dehors, il n’eût plus trouvé en lui ni la force ni le courage de rompre une liaison dans laquelle son égoïsme trouvait les monotones satisfactions du jour le jour.

 

Ce ci-devant viveur, dont les ancêtres avaient eu, pendant trois siècles, droit de haute et basse justice dans leur comté ; cet ex-brigand, aide de camp du brigand Charette, mena ainsi, pendant douze ans, l’existence triste, précaire, souffreteuse, d’un modeste employé, ou d’un artisan plus modeste encore.

 

Le ciel avait été longtemps sans se décider à bénir cette union illégitime ; mais enfin les vœux que formait depuis douze ans Éva furent exaucés. La pauvre femme devint enceinte et donna le jour à deux jumelles.

 

Malheureusement, Éva ne jouit que quelques heures de ces joies maternelles qu’elle avait tant souhaitées : la fièvre de lait l’emporta.

 

Sa tendresse pour le marquis de Souday était aussi vive et aussi profonde, après ces douze années, qu’aux premiers jours de leur liaison ; cependant son amour, si grand qu’il fût, n’avait pu l’empêcher de reconnaître que la frivolité et l’égoïsme faisaient le fond du caractère de son amant ; aussi mourut-elle partagée entre la douleur de dire un éternel adieu à cet homme tant aimé et la terreur de voir entre ses mains frivoles l’avenir de ses deux enfants.

 

Cette perte produisit sur le marquis de Souday des impressions que nous reproduirons minutieusement, parce qu’elles nous semblent donner la mesure de l’humeur de ce personnage, destiné à jouer un rôle important dans le récit que nous entreprenons.

 

Il commença par pleurer sérieusement et sincèrement sa compagne ; car il ne pouvait s’empêcher de rendre hommage à ses qualités et de reconnaître le bonheur qu’il avait dû à son affection.

 

Puis, cette première douleur apaisée, il éprouva un peu de la joie de l’écolier qui se sent débarrassé de ses entraves. Un jour ou l’autre, son nom, son rang, sa naissance, pouvaient rendre nécessaire la rupture de ce lien ; le marquis n’en voulait donc pas trop à la Providence de s’être chargée d’un soin qui lui eût été cruel.

 

Mais cette satisfaction fut courte ; la tendresse d’Éva, la continuité des petits soins dont il était l’objet avaient gâté le marquis, et ces petits soins, qui lui manquaient tout à coup, lui parurent plus nécessaires qu’autrefois ils ne lui avaient paru doux.

 

La mansarde, du moment où la voix pure et fraîche de l’Anglaise ne fut plus là pour l’animer, redevint ce qu’elle était en réalité, un affreux taudis, de même que, du moment où il chercha en vain sur son oreiller la chevelure soyeuse de son amie épanchée en flots blonds et abondants, son lit ne fut plus qu’un galetas.

 

Où trouverait-il maintenant les douces câlineries, les tendres prévenances dont, pendant douze ans, Éva l’avait entouré ?

 

Arrivé à cette période de son isolement, le marquis comprit qu’il les chercherait en vain ; en conséquence, il se remit de plus belle à pleurer sa maîtresse, et, quand il lui fallut se séparer des deux petites filles, qu’il mettait en nourrice dans le Yorkshire, il trouva dans sa douleur des élans de tendresse qui touchèrent bien vivement la paysanne qui les emmenait.

 

Lorsqu’il se fut ainsi séparé de tout ce qui le rattachait au passé, le marquis de Souday succomba sous le poids de son isolement ; il devint sombre et taciturne ; le dégoût de la vie s’empara de lui, et, comme sa foi religieuse n’était pas des plus solides, il eût fini, selon toute probabilité, par faire un saut dans la Tamise, si la catastrophe de 1814 n’était point arrivée à propos pour le distraire de ses idées lugubres.

 

Rentré dans sa patrie, qu’il n’espérait plus revoir, le marquis de Souday vint tout naturellement demander à Louis XVIII, à qui il n’avait rien demandé pendant tout le temps qu’avait duré son exil, le prix du sang qu’il avait répandu pour lui ; mais les princes ne cherchent souvent qu’un prétexte pour se montrer ingrats, et Louis XVIII en avait trois vis-à-vis de son ancien page :

 

Le premier, c’était la façon intempestive dont celui-ci était venu annoncer à Sa Majesté la mort de Charette, annonce qui avait, en effet, troublé la royale digestion.

 

Le second était son départ inconvenant de Blankenbourg, départ qui avait été accompagné de paroles plus inconvenantes encore que le départ lui-même.

 

Enfin, le troisième prétexte – et le plus grave – était l’irrégularité de sa conduite pendant l’émigration.

 

On donna de grands éloges à la bravoure et au dévouement de l’ex-page ; mais on lui fit comprendre tout doucement qu’avec de pareils scandales à se reprocher il ne pouvait avoir la prétention de remplir un emploi public.

 

Le roi n’était plus le maître absolu, lui dit-on ; il avait à compter avec l’opinion publique ; à un règne d’immoralité, il devait faire succéder une ère nouvelle et sévère.

 

On représenta au marquis combien il serait beau de sa part de couronner une vie d’abnégation et de dévouement en faisant aux nécessités de la situation le sacrifice de ses velléités ambitieuses.

 

Bref, on l’amena à se contenter de la croix de Saint-Louis, du grade et de la retraite de chef d’escadron, et à s’en aller manger le pain du roi dans sa terre de Souday, seule épave que le pauvre émigré eût recueillie de l’immense fortune de ses ancêtres.

 

Ce qu’il y eut de beau, c’est que ces déceptions n’empêchèrent point le marquis de Souday de faire son devoir, c’est-à-dire de quitter de nouveau son pauvre castel lorsque Napoléon opéra son merveilleux retour de l’île d’Elbe.

 

Napoléon tombe une seconde fois, une seconde fois le marquis de Souday rentra à la suite de ses princes légitimes.

 

Mais, cette fois, mieux avisé qu’en 1814, il se contenta de demander à la Restauration la place de lieutenant de louveterie de l’arrondissement de Machecoul, qui, étant gratuite, lui fut accordée avec empressement.

 

Privé pendant toute sa jeunesse d’un plaisir qui, dans sa famille, était une passion héréditaire, le marquis de Souday commença de s’adonner à la chasse avec fureur. Toujours triste de la vie solitaire, pour laquelle il n’était pas fait ; devenu encore plus misanthrope à la suite de ses déconvenues politiques, il trouvait dans cet exercice l’oubli momentané de ses souvenirs amers. Aussi la possession d’une louveterie qui lui donnait le droit de parcourir gratuitement les forêts de l’État lui causa-t-elle plus de satisfaction qu’il n’en avait éprouvé en recevant du ministre sa croix de Saint Louis et son brevet de chef d’escadron.

 

Or, le marquis de Souday vivait depuis deux ans déjà dans son petit castel, battant les bois jour et nuit, avec ses six chiens, seul équipage que lui permît son mince revenu, voyant ses voisins tout juste autant qu’il le fallait pour ne point passer pour un ours et songeant le moins possible aux héritages comme aux gloires du passé, lorsqu’un matin, qu’il partait pour aller explorer la partie nord de la forêt de Machecoul, il se croisa sur la route avec une paysanne qui portait une enfant de trois à quatre ans sur chacun de ses bras.

 

Le marquis de Souday reconnut cette paysanne et rougit en la reconnaissant.

 

C’était la nourrice du Yorkshire, à laquelle, depuis trente-six à trente-huit mois, il oubliait régulièrement de payer la pension de ses deux nourrissonnes.

 

La brave femme s’était rendue à Londres, et avait fort intelligemment été demander des renseignements à l’ambassade française. Elle arrivait donc par l’intermédiaire de M. le ministre de France, qui ne doutait point que le marquis de Souday ne fût on ne peut plus heureux de retrouver ses enfants.

 

Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’il ne s’était pas tout à fait trompé.

 

Les petites filles rappelaient si parfaitement la pauvre Éva, que le marquis eut un moment d’émotion ; il les embrassa avec une tendresse qui n’était pas feinte, donna son fusil à porter à l’Anglaise, prit les deux enfants dans ses bras et rapporta à son castel ce butin inattendu, à la grande stupéfaction de la cuisinière nantaise qui composait son domestique, et qui l’accabla de questions sur la singulière trouvaille qu’il venait de faire.

 

Cet interrogatoire épouvanta le marquis.

 

Il n’avait que trente-neuf ans et songeait vaguement à se marier, regardant comme un devoir de ne pas laisser finir dans sa personne une maison aussi illustre que l’était la sienne ; il n’eût point été fâché, d’ailleurs, de se décharger sur une femme des soins du ménage, qui lui étaient odieux.

 

Mais la réalisation de ce projet devenait difficile si les deux petites filles restaient sous son toit.

 

Il le comprit, paya largement l’Anglaise et la fit repartir le lendemain.

 

Pendant la nuit, il avait pris une résolution qui lui avait paru tout concilier.

 

Quelle était cette résolution ?

 

C’est ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.

 

III

Les deux jumelles


Le marquis de Souday s’était mis au lit, en se répétant à lui-même ce vieil axiome : « La nuit porte conseil. »

 

Puis, dans cette espérance, il s’était endormi.

 

En dormant, il avait rêvé.

 

Il avait rêvé à ses vieilles guerres de Vendée avec Charrette, dont il avait été l’aide de camp, et surtout il avait rêvé à ce brave fils d’un métayer de son père qui avait été son aide de camp, à lui : il avait rêvé à Jean Oullier, auquel il n’avait jamais songé, qu’il n’avait jamais revu depuis le jour où, Charette mourant, ils s’étaient séparés dans le bois de la Chabotière.

 

Autant qu’il pouvait se le rappeler, Jean Oullier, avant de se joindre à l’armée de Charette, habitait le village de la Chevrolière, près du lac de Grand-Lieu.

 

Le marquis de Souday fit monter à cheval un homme de Machecoul qui lui faisait d’habitude ses commissions, et, en lui remettant une lettre, le chargea d’aller à la Chevrolière s’informer si un nommé Jean Oullier vivait encore et habitait toujours le pays.

 

S’il vivait encore et habitait toujours le pays, l’homme de Machecoul aurait à lui porter la lettre et à le ramener, s’il était possible, avec lui.

 

S’il demeurait aux environs, le messager devait le joindre où il était.

 

S’il était trop loin pour le suivre, il fallait s’informer de la localité qu’il habitait.

 

S’il était mort, il fallait revenir dire qu’il était mort.

 

Jean Oullier n’était pas mort, Jean Oullier n’était pas dans un pays lointain, Jean Oullier n’était pas même aux environs de la Chevrolière.

 

Jean Oullier était à la Chevrolière même.

 

Voici ce qu’il était advenu de lui après sa séparation d’avec le marquis de Souday.

 

Il était resté caché dans le buisson d’où, sans être vu, il pouvait voir.

 

Il avait vu le général Travot faisant Charette prisonnier, et le traitant avec tous les égards qu’un homme comme le général Travot pouvait avoir pour Charette.

 

Mais il paraît que ce n’était pas là tout ce que voulait voir Jean Oullier, puisque, Charette placé sur un brancard et emporté, il resta encore, lui, dans son buisson.

 

Il est vrai qu’un officier et un piquet de douze hommes étaient, de leur côté, restés dans le bois.

 

Une heure après que ce poste était installé là, un paysan vendéen avait passé à dix pas de Jean Oullier, et avait répondu au qui-vive de la sentinelle bleue par le mot ami, réponse bizarre dans la bouche d’un paysan royaliste parlant à des soldats républicains.

 

Puis le paysan avait échangé un mot d’ordre avec la sentinelle, qui l’avait laissé passer.

 

Puis, enfin, il s’était approché de l’officier, qui, avec une expression de dégoût impossible à décrire, lui avait remis une bourse pleine d’or.

 

Après quoi, le paysan avait disparu.

 

Selon toute probabilité, l’officier et les douze hommes n’avaient été laissés dans le bois que pour attendre ce paysan ; car à peine avait-il disparu, qu’eux-mêmes s’étaient ralliés et avaient disparu à leur tour.

 

Selon toute probabilité encore, Jean Oullier avait vu ce qu’il voulait voir ; car il sortit de son buisson comme il y était entré, c’est-à-dire en rampant, se remit sur les pieds, arracha la cocarde blanche de son chapeau, et, avec l’insouciance d’un homme qui, depuis trois ans, joue sa vie chaque jour sur un coup de dés, s’enfonça dans la forêt.

 

La même nuit, il arriva à la Chevrolière.

 

Il alla droit à la place où il croyait trouver sa maison.

 

À la place de sa maison était une ruine noircie par la fumée.

 

Il s’assit sur une pierre et pleura.

 

C’est que, dans cette maison, il avait laissé une femme et deux enfants…

 

Mais, bientôt, Jean Oullier entendit un bruit de pas ; il releva la tête.

 

Un paysan passait ; Jean Oullier le reconnut dans l’obscurité.

 

Il appela :

 

– Tinguy !

 

Le paysan s’approcha.

 

– Qui es-tu, demanda-t-il, toi qui m’appelles ?

 

– Je suis Jean Oullier, répondit le chouan.

 

– Dieu te garde ! répondit Tinguy.

 

Et il voulut continuer son chemin.

 

Jean Oullier l’arrêta.

 

– Il faut que tu me répondes, lui dit-il.

 

– Es-tu un homme ?

 

– Oui.

 

– Eh bien, alors interroge, je répondrai.

 

– Mon père ?

 

– Mort.

 

– Ma femme ?

 

– Morte.

 

– Mes deux enfants ?

 

– Morts.

 

– Merci.

 

Jean Oullier se rassit ; il ne pleurait plus.

 

Un instant après, il se laissa tomber à genoux et pria.

 

Il était temps ; il allait blasphémer.

 

Il pria pour ceux qui étaient morts.

 

Puis, retrempé par cette foi profonde qui lui donnait l’espoir de les retrouver un jour dans un monde meilleur, il bivouaqua sur ces tristes ruines.

 

Le lendemain, au point du jour, il était à la besogne, aussi calme, aussi résolu, que si son père eût toujours été à la charrue, sa femme devant la cheminée, et ses enfants devant la porte.

 

Seul, et sans demander d’aide à personne, il rebâtit sa chaumière.

 

Il y vécut de son humble travail de journalier ; et qui eût conseillé à Jean Oullier de demander aux Bourbons le prix de ce qu’à tort ou à raison il regardait comme un devoir accompli, celui-là eût fort risqué de révolter la simplicité pleine de grandeur du pauvre paysan.

 

On comprend qu’avec ce caractère Jean Oullier, recevant une lettre du marquis de Souday, qui l’appelait son vieux camarade et le priait de se rendre à l’instant même au château, on comprend que Jean Oullier ne se fit pas attendre.

 

Il ferma la porte de sa maison, mit la clef dans sa poche, et, comme il vivait seul, n’ayant personne à prévenir, il partit à l’instant même.

 

Le messager voulut lui céder le cheval, ou du moins le faire monter en croupe, mais Jean Oullier secoua la tête.

 

– Grâce à Dieu, dit-il, les jambes sont bonnes.

 

Et, appuyant sa main sur le cou du cheval, il indiqua lui même par une espèce de pas gymnastique l’allure que le cheval pouvait prendre.

 

C’était un petit trot de deux lieues à l’heure.

 

Le soir, Jean Oullier était au château de Souday.

 

Le marquis le reçut avec une joie visible ; toute la journée, il avait été tourmenté à l’idée que Jean Oullier était absent ou mort.

 

Il va sans dire que cette absence ou cette mort le tourmentait, non pas pour Jean Oullier, mais pour lui-même.

 

Nous avons prévenu nos lecteurs que le marquis de Souday était légèrement égoïste.

 

La première chose que fit le marquis, ce fut de prendre Jean Oullier à part et de lui confier sa position et les embarras qui en résultaient pour lui.

 

Jean Oullier, qui avait eu ses deux enfants massacrés, ne comprenait pas très bien qu’un père se séparât volontiers de ses deux enfants.

 

Il accepta cependant la proposition que lui fit le marquis de Souday de lui faire élever ses deux enfants, jusqu’au moment où elles auraient atteint l’âge d’aller en pension.

 

Il chercherait, à la Chevrolière ou aux environs, quelque brave femme qui leur tînt lieu de mère – si toutefois quelque chose tient lieu de mère à des orphelins.

 

Quand bien même les deux jumelles eussent été laides et désagréables, Jean Oullier eût accepté ; mais elles étaient si gentilles, si avenantes, si gracieuses, leur sourire était si engageant, que le bonhomme les avait tout de suite aimées comme ces gens-là savent aimer.

 

Il prétendait qu’avec leurs petites figures blanches et roses et leurs longs cheveux bouclés, elles lui rappelaient si bien les anges qui, avant qu’on les eût brisés, entouraient la madone du maître-autel de Grand-Lieu, qu’en les apercevant il avait eu l’idée de s’agenouiller.

 

Il fut donc décidé que, le lendemain, Jean Oullier emmènerait les deux enfants.

 

Malheureusement, pendant tout le temps qui s’était écoulé entre le départ de la nourrice et l’arrivée de Jean Oullier, il avait plu.

 

Le marquis, confiné dans son castel, avait senti qu’il commençait à s’ennuyer.

 

S’ennuyant, il avait appelé auprès de lui ses deux filles et s’était mis à jouer avec elles ; puis, plaçant l’une à califourchon sur son cou, asseyant l’autre sur ses reins, il s’était, comme le Béarnais, promené à quatre pattes tout autour de l’appartement.

 

Seulement, il avait raffiné sur les amusements qu’Henri IV donnait à sa progéniture : avec sa bouche, le marquis de Souday imitait tour à tour le son du cor et l’aboi de toute une meute.

 

Cette chasse à l’intérieur avait énormément amusé le marquis de Souday.

 

Il va sans dire que les petites filles, elles, n’avaient jamais tant ri.

 

En outre, elles avaient pris goût à la tendresse accompagnée de toutes sortes de chatteries que leur père leur avait prodiguée pendant ces quelques heures, afin d’atténuer, selon toute probabilité, les reproches que lui faisait sa conscience à propos de cette séparation si prompte après une si longue absence.

 

Les deux enfants témoignaient donc au marquis un attachement féroce et une reconnaissance dangereuse pour ses projets.

 

Aussi, à huit heures du matin, lorsque la carriole fut amenée devant le perron du château, lorsque les deux jumelles eurent compris qu’on allait les emmener, commencèrent-elles à pousser des cris de désespoir.

 

Bertha se rua sur son père, embrassa une de ses jambes, et, se cramponnant aux jarretières du monsieur qui lui donnait tant de bonbons et qui faisait si bien le cheval, elle y enchevêtra ses petites mains de telle façon, que le pauvre marquis craignit de lui briser les poignets en essayant de les détacher.

 

Quant à Mary, elle s’était assise sur une marche et se contentait de pleurer ; mais elle pleurait avec une telle expression de douleur, que Jean Oullier se sentit encore plus remué de ce chagrin muet que du désespoir bruyant de l’autre petite fille.

 

Le marquis de Souday employa toute son éloquence à persuader aux deux petites filles qu’en montant dans la voiture elles auraient bien plus de friandises et de plaisir qu’en restant auprès de lui ; mais plus il parlait, plus Mary sanglotait et plus Bertha trépignait et l’étreignait avec rage.

 

L’impatience commençait à gagner le marquis ; et, voyant que la persuasion ne pouvait rien, il allait employer la force, lorsque, en levant les yeux, son regard se fixa sur Jean Oullier.

 

Deux grosses larmes roulaient le long des joues bronzées du paysan et allaient se perdre dans l’épais collier de favoris roux qui lui encadrait le visage.

 

Ces larmes étaient à la fois une prière pour le marquis et un reproche pour le père.

 

M. de Souday fit signe à Jean Oullier de dételer le cheval, et, tandis que Bertha, qui avait compris ce signe, dansait de joie sur le perron, il dit à l’oreille du métayer :

 

– Tu partiras demain.

 

Ce jour-là, comme il faisait très beau, le marquis voulut utiliser la présence de Jean Oullier en allant à la chasse et en s’y faisant accompagner par lui. Il le conduisit, en conséquence, dans sa chambre, pour qu’il l’aidât à revêtir son costume d’expédition.

 

Le paysan fut frappé de l’affreux désordre qui régnait dans cette petite chambre, et ce fut une occasion pour le marquis d’achever ses confidences intimes en se plaignant de son maître Jacques femelle, qui, convenable devant ses fourneaux, était d’une incurie odieuse dans tous les autres soins du ménage, et particulièrement dans ceux qui regardaient la toilette du marquis.

 

Ce dernier fut plus de dix minutes avant d’avoir trouvé une veste qui ne fût pas veuve de tous ses boutons ou une culotte qui ne fût pas affligée d’une solution de continuité par trop indécente.

 

Enfin, on y arriva.

 

Tout louvetier qu’il était, comme nous l’avons dit, le marquis était trop pauvre pour se donner le luxe d’un valet de chiens ; et il conduisait lui-même son petit équipage. Aussi, forcé de se partager entre le soin du défaut et la préoccupation du tir, était-il rare qu’il ne rentrât point bredouille.

 

Avec Jean Oullier, ce fut tout autre chose.

 

Le vigoureux paysan, dans toute la force de l’âge, gravissait les rampes les plus escarpées de la forêt avec la force et la légèreté d’un chevreuil : il bondissait au-dessus des halliers quand il lui semblait trop long de les tourner, et, grâce à ses jarrets d’acier, il ne quittait pas ses chiens d’une semelle ; enfin, dans deux ou trois occasions, il les appuya avec tant de bonheur, que le sanglier qu’on chassait, comprenant que ce n’était pas en fuyant qu’il se débarrasserait de ses ennemis, finit par les attendre et par faire tête dans un fourré où le marquis eut la joie de le tuer au ferme ; ce qui ne lui était pas encore arrivé.

 

Le marquis rentra chez lui transporté d’allégresse, en remerciant Jean Oullier de la délicieuse journée qu’il lui devait.

 

Pendant le dîner, il fut d’une humeur charmante et inventa de nouveaux jeux pour mettre les petites filles à l’unisson de son humeur.

 

Le soir, lorsqu’il rentra dans sa chambre, le marquis de Souday trouva Jean Oullier assis les jambes croisées, dans un coin, à la manière des Turcs ou des tailleurs.

 

Le brave homme avait en face de lui une montagne de vêtements et tenait à la main une vieille culotte de velours dans laquelle il promenait l’aiguille avec fureur.

 

– Que diable fais-tu là ? lui demanda le marquis.

 

– L’hiver est froid dans ce pays de plaine, surtout quand le vent vient de la mer ; et, rentré chez moi, j’aurais froid aux jambes, rien qu’en pensant que la bise peut arriver aux vôtres par de telles ouvertures ! répondit Jean Oullier en montrant à son maître une fente qui allait du genou à la ceinture, dans la culotte qu’il réparait.

 

– Ah çà ! tu es donc tailleur ? fit le marquis.

 

– Hélas ! dit Jean Oullier, est-ce qu’on ne sait pas un peu de tout quand, depuis plus de vingt ans, on vit seul ? D’ailleurs, on n’est jamais embarrassé quand on a été soldat.

 

– Bon ! est-ce que je ne l’ai pas été aussi, moi ? demanda le marquis.

 

– Non ; vous avez été officier, vous, et ce n’est pas la même chose.

 

Le marquis de Souday regarda Jean Oullier avec admiration, puis se coucha, s’endormit et ronfla sans que cela interrompît le moins du monde la besogne de l’ancien chouan.

 

Au milieu de la nuit, le marquis se réveilla.

 

Jean Oullier travaillait toujours.

 

La montagne de vêtements n’avait pas sensiblement diminué.

 

– Mais tu n’auras jamais fini, même en travaillant jusqu’au jour, mon pauvre Jean ! lui dit le marquis.

 

– Hélas ! j’en ai grand-peur !

 

– Alors, va te coucher, mon vieux camarade ; tu ne partiras que lorsqu’il y aura un peu d’ordre dans toute cette défroque, et nous chasserons encore demain.

 

IV

Comment, en venant pour une heure chez le marquis de Souday, Jean Oullier y serait encore, si le marquis et lui ne fussent pas morts depuis dix ans


Le matin, avant de partir pour la chasse, le marquis de Souday eut l’idée d’aller embrasser ses enfants.

 

En conséquence, il monta à leur chambre et fut fort étonné de trouver l’universel Jean Oullier qui l’avait devancé, et qui débarbouillait les deux petites filles avec la conscience et l’obstination de la meilleure gouvernante.

 

Et le pauvre homme, à qui cette occupation rappelait les enfants qu’il avait perdus, semblait y trouver une satisfaction complète.

 

L’admiration du marquis se changea en respect.

 

Pendant huit jours, les chasses se succédèrent sans interruption, toutes plus belles et plus fructueuses les unes que les autres.

 

Pendant ces huit jours, tour à tour piqueur et économe, Jean Oullier, en cette dernière qualité, une fois rentré à la maison, travailla sans relâche à rajeunir la toilette de son maître ; et il trouva encore le temps de ranger la maison du haut en bas.

 

Le marquis de Souday, loin de vouloir maintenant presser son départ, songeait avec effroi qu’il allait lui falloir se séparer d’un serviteur si précieux.

 

Du matin jusqu’au soir, et quelquefois du soir jusqu’au matin, il repassait dans son cerveau quelle était celle des qualités du Vendéen qui le touchait le plus sensiblement.

 

Jean Oullier avait le flair d’un limier pour découvrir une rentrée au bris des ronces ou sur l’herbe mouillée de rosée.

 

Dans les chemins secs et pierreux de Machecoul, de Bourgneuf et d’Aigrefeuille, il déterminait sans hésitation l’âge et le sexe du sanglier dont la trace semblait imperceptible.

 

Jamais piqueur à cheval n’avait appuyé des chiens comme Jean Oullier le savait faire, monté sur deux longues jambes.

 

Enfin, les jours où la fatigue le forçait de donner relâche à la petite meute, il était sans pareil pour deviner les enceintes fertiles en bécasses et y conduire son maître.

 

– Ah ! par ma foi, au diable le mariage ! s’écriait parfois le marquis lorsqu’on le croyait occupé de songer à tout autre chose. Qu’irais-je faire dans cette galère, où j’ai vu si tristement ramer les plus honnêtes gens ? Par la mort-Dieu ! je ne suis plus un tout jeune homme : voilà que je prends mes quarante ans ; je ne me fais aucune illusion, je ne compte séduire personne par mes agréments personnels. Je ne puis donc espérer autre chose que de tenter une vieille douairière avec mes trois mille livres de rente, dont la moitié meurt avec moi ; j’aurai une marquise de Souday grondeuse, quinteuse, hargneuse, qui m’interdira peut-être la chasse, que ce brave Jean sert si bien, et qui, à coup sûr, ne tiendra pas le ménage plus décemment qu’il ne le fait. Et cependant, reprenait-il en se redressant et en balançant le haut du corps, sommes-nous dans une époque où il soit permis de laisser finir les grandes races, soutiens naturels de la monarchie ? ne me serait-il pas bien doux de voir mon fils relever l’honneur de ma maison ? tandis qu’au contraire, moi à qui l’on n’a jamais connu de femme – légitime du moins – que vais-je faire penser de moi ? Que diront mes voisins de la présence de ces deux petites filles à la maison ?

 

Ces réflexions, lorsqu’elles lui venaient – et c’était d’ordinaire les jours de pluie, quand le mauvais temps l’empêchait de se livrer à son plaisir favori, – ces réflexions jetaient parfois le marquis de Souday dans de cruelles perplexités.

 

Il en sortit, comme sortent de pareilles situations tous les tempéraments indécis, les caractères faibles, tous les hommes qui ne savent pas prendre un parti : – en restant dans le provisoire.

 

Bertha et Mary, en 1831, avaient atteint leurs dix-sept ans, et le provisoire durait toujours.

 

Et, cependant, quoi qu’on en pût croire, le marquis de Souday ne s’était point encore décidé positivement à garder ses filles près de lui.

 

Jean Oullier, qui avait accroché à un clou la clef de sa maison de la Chevrolière, n’avait pas eu, depuis quatorze ans, l’idée de la décrocher de ce clou.

 

Il avait patiemment attendu que son maître lui donnât l’ordre de retourner chez lui, et, comme, depuis son arrivée au château, le château était propre et net, comme le marquis n’avait pas eu une seule fois à se lamenter sur l’inconvénient de se passer de boutons ; comme les bottes de chasse avaient toujours été convenablement graissées ; comme les fusils étaient tenus ni plus ni moins que dans la première armurerie de Nantes ; comme Jean Oullier, à l’aide de certains procédés coercitifs dont il tenait la tradition d’un de ses camarades à l’armée brigande, avait peu à peu amené la cuisinière à perdre l’habitude de faire supporter à son maître sa mauvaise humeur ; comme les chiens étaient constamment en bon état, brillants de poil, ni trop gras, ni trop maigres, capables de soutenir quatre fois par semaine une grande course de huit à dix heures et de la terminer autant de fois par un hallali ; comme aussi le babil et la gentillesse des enfants, leur tendresse expansive rompaient la monotonie de son existence ; comme ses causeries et ses entretiens avec Jean Oullier sur l’ancienne guerre, passée aujourd’hui à l’état de tradition – elle remontait à trente-cinq ou trente-six ans – rompaient la monotonie de son existence et allégeaient la longueur des soirées et des jours de pluie, le marquis, retrouvant les bons soins, la douce quiétude, le bonheur tranquille dont il avait joui près de la pauvre Éva, avec l’enivrant plaisir de la chasse en plus, le marquis, disons-nous, avait remis de jour en jour, de mois en mois, d’année en année, à fixer le moment de la séparation.

 

Quant à Jean Oullier, il avait, de son côté, ses motifs pour ne point provoquer de décision. Ce n’était pas seulement un homme brave, que celui-là, c’était encore un brave homme.

 

Ainsi que nous l’avons raconté, il s’était pris tout de suite d’affection pour Bertha et Mary ; cette affection, dans ce pauvre cœur veuf de ses propres enfants, s’était promptement changée en tendresse, et, avec le temps, cette tendresse était devenue du fanatisme. Il ne s’était point tout d’abord rendu un compte bien exact de la distinction que le marquis voulait établir entre leur situation et celle des enfants légitimes que celui-ci espérait obtenir d’une union quelconque pour perpétuer son nom : dans le bas Poitou, quand on a fait deuil à une brave fille, on ne connaît qu’un seul moyen de réparation, le mariage. Jean Oullier trouvait logique, puisque son maître ne pouvait légitimer sa liaison, de ne pas désavouer au moins la paternité qu’Éva lui avait léguée en mourant. Aussi, après deux mois de séjour au château, ces réflexions faites, pesées par son esprit, ratifiées par son cœur, le Vendéen eût reçu de fort mauvaise grâce un ordre de départ, et le respect qu’il portait à M. de Souday ne l’eût point empêché d’exposer vertement, dans ce cas extrême, ses sentiments à l’endroit de ce chapitre.

 

Heureusement, le marquis n’initia point son serviteur aux tergiversations de son esprit ; de sorte que Jean Oullier put prendre le provisoire pour un définitif, et croire que le marquis regardait la présence de ses deux filles au château comme un droit pour elles, et en même temps comme un devoir pour lui.

 

Au moment où nous sortons de ces préliminaires, peut-être un peu longs, Bertha et Mary ont donc entre dix-sept et dix-huit ans.

 

La pureté de race des marquis de Souday a fait merveille en se retrempant dans le sang plein de sève de la plébéienne Saxonne : les enfants d’Éva sont deux splendides jeunes filles aux traits fins et délicats, à la taille svelte et élancée, à la tournure pleine de noblesse et de distinction.

 

Elles se ressemblent comme se ressemblent tous les jumeaux ; seulement, Bertha est brune comme était son père, Mary est blonde comme était sa mère.

 

Malheureusement, l’éducation que ces deux belles personnes ont reçue, en développant, autant que possible, leurs avantages physiques, ne s’est pas suffisamment préoccupée des besoins de leur sexe.

 

Vivant au jour le jour auprès de leur père, avec le laisser aller de ce dernier, et son parti pris de jouir du présent sans s’inquiéter de l’avenir, il était impossible qu’il en fût autrement.

 

Jean Oullier avait été le seul instituteur des enfants d’Éva, comme il avait été leur seule gouvernante.

 

Le digne Vendéen leur avait appris tout ce qu’il savait, à lire, à écrire, à compter, à prier avec une tendre et profonde ferveur Dieu et la Vierge ; puis à courir les bois, à escalader les rochers, à traverser les halliers de houx, de ronces, d’épines, le tout sans fatigue, sans peur et sans faiblesse ; à arrêter d’une balle un oiseau dans son vol, un chevreuil dans sa course ; enfin, à monter à poil ces indomptables chevaux de Mellerault, aussi sauvages dans leurs prairies ou dans leurs landes que les chevaux des gauchos dans leurs pampas.

 

Le marquis de Souday avait vu tout cela sans être aucunement tenté d’imprimer une autre direction à l’éducation de ses filles, et sans avoir même l’idée de contrarier les goûts qu’elles puisaient dans ces exercices virils : le digne gentilhomme était trop heureux de trouver en elles de vaillants camarades de chasse, réunissant à une tendresse respectueuse pour leur père une gaieté, un entrain et une ardeur cynégétique qui, depuis qu’elles les partageaient, doublaient le charme de toutes ses parties.

 

Cependant, pour être juste, nous devons dire que le marquis avait ajouté quelque chose de son cru aux leçons de Jean Oullier.

 

Lorsque Bertha et Mary eurent atteint leur quatorzième année, lorsqu’elles commencèrent à accompagner leur père dans ses expéditions en forêt, les jeux enfantins qui remplissaient autrefois les soirées au château perdirent tout leur attrait.

 

Alors, pour combler le vide qui en résultait, le marquis de Souday apprit le whist à Bertha et à Mary.

 

De leur côté, les deux enfants avaient complété, aussi bien qu’elles avaient pu, au moral, leur éducation, si vigoureusement développée par Jean Oullier sous le rapport physique ; elles avaient, en jouant à cache-cache dans le château, découvert une chambre qui, selon toute probabilité, n’avait pas été ouverte depuis trente ans.

 

C’était la bibliothèque.

 

Là, elles avaient trouvé un millier de volumes, à peu près.

 

Chacune, dans ces volumes, avait choisi selon son goût.

 

La sentimentale et douce Mary avait donné la préférence aux romans, la turbulente et positive Bertha, à l’histoire.

 

Puis elles avaient fondu le tout ensemble : Mary en racontant Amadis et Paul et Virginie à Bertha, Bertha en racontant Mézeray et Velly à Mary.

 

De ces lectures tronquées, il était résulté pour les deux jeunes filles des notions assez fausses sur la vie réelle et sur les habitudes et les exigences d’un monde qu’elles n’avaient jamais vu, dont elles avaient à peine entendu parler.

 

Lors de la première communion des deux petites filles, le curé de Machecoul, qui les aimait pour leur piété et la bonté de leur cœur, avait hasardé quelques observations sur la singulière existence qu’on leur préparait en les élevant de la sorte ; mais ces amicales remontrances étaient venues se briser contre l’indifférence égoïste du marquis de Souday.

 

Et l’éducation que nous avons décrite avait continué, et, de cette éducation, il était résulté des habitudes qui avaient fait – grâce à leur position déjà si fausse – une fort méchante réputation à Bertha et à sa sœur, dans tout le pays.

 

Et, en effet, le marquis de Souday était entouré de gentillâtres qui lui enviaient fort l’illustration de son nom, et qui ne demandaient qu’une occasion de lui rendre le dédain que les ancêtres du marquis avaient probablement témoigné aux leurs ; aussi, lorsqu’on le vit conserver dans sa demeure et appeler ses filles les fruits d’une liaison illégitime, se mit-on à publier à son de trompe ce qu’avait été sa vie à Londres ; on exagéra ses fautes ; on fit de la pauvre Éva, qu’un miracle de la Providence avait conservée si pure, une fille des rues, et, peu à peu, les hobereaux de Beauvoir, de Saint-Léger, de Bourgneuf, de Saint-Philbert et de Grand-Lieu se détournèrent du marquis, sous prétexte qu’il avilissait la noblesse, dont, vu la roture de la plupart d’entre eux, ils étaient bien bons de prendre tant de souci.

 

Bientôt, ce ne furent pas seulement les hommes qui désapprouvèrent la conduite actuelle du marquis de Souday et calomnièrent sa conduite passée : la beauté des deux sœurs ameuta contre elles toutes les mères et toutes les filles, à dix lieues à la ronde, et cela, dès lors, devint infiniment plus grave.

 

Si Bertha et Mary eussent été laides, le cœur de ces charitables dames et de ces pieuses demoiselles, naturellement porté à l’indulgence chrétienne, eût peut-être pardonné sa paternité inconvenante au pauvre diable de châtelain ; mais il n’y avait pas moyen de ne point être révolté en voyant ces deux pécores écraser de leur distinction, de leur noblesse et des charmes de leur extérieur, les jeunes personnes les mieux nées des environs.

 

Ces insolentes supériorités ne méritaient donc ni merci ni miséricorde.

 

L’indignation contre les deux pauvres enfants était si générale, que, n’eussent-elles donné en rien matière à la médisance ou à la calomnie, la médisance et la calomnie les eussent encore touchées du bout de l’aile ; qu’on juge de ce qui devait arriver et de ce qui arriva avec les habitudes masculines et excentriques des deux sœurs !

 

Ce fut donc bientôt un tolle universel et réprobateur, qui, du département de la Loire-Inférieure, gagna les départements de la Vendée et de Maine-et-Loire.

 

Sans la mer qui borne les côtes de la Loire-Inférieure, bien certainement cette réprobation eût fait autant de chemin vers l’occident qu’elle en faisait au sud et à l’est.

 

Bourgeois et gentilshommes, citadins et campagnards, tout s’en mêla.

 

Les jeunes gens qui avaient à peine rencontré Mary et Bertha, qui les avaient à peine vues, parlaient des filles du marquis de Souday avec un sourire avantageux, gros d’espérances lorsqu’il n’était pas gros de souvenirs.

 

Les douairières se signaient lorsqu’on prononçait leur nom ; les gouvernantes menaçaient d’elles les petits enfants lorsqu’ils n’étaient pas sages.

 

Les plus indulgents se bornaient à prêter aux deux jumelles les trois vertus d’Arlequin, qui passent généralement pour être le lot des disciples de saint Hubert, dont elles affectaient les goûts : c’est-à-dire l’amour, le jeu et le vin ; mais d’autres assuraient gravement que le petit castel de Souday était, chaque soir, le théâtre d’orgies dont la tradition se retrouvait dans les chroniques de la régence ; quelques romantiques, brochant sur le tout, voulaient absolument voir, dans une des petites tourelles abandonnées aux amours innocentes d’une vingtaine de pigeons, une réminiscence de la fameuse tour de Nesle, de luxurieuse et homicide mémoire.

 

Bref, on en dit tant sur Bertha et sur Mary, que, quelles qu’eussent été jusque-là, et quelles que fussent encore en réalité la pureté de leur vie et l’innocence de leurs actions, elles devinrent un objet d’horreur pour tout le pays.

 

Par les valets des châteaux, par les ouvriers qui approchaient des bourgeois, par les gens même qu’elles employaient ou à qui elles rendaient service, cette haine s’infiltra dans le populaire ; de sorte que – à l’exception de quelques pauvres aveugles ou de quelques bonnes vieilles femmes impotentes que les orphelines secouraient directement – toute la population en blouse et en sabots servait d’écho aux contes absurdes inventés par les gros bonnets des environs ; et il n’était pas un bûcheron, pas un sabotier de Machecoul, pas un cultivateur de Saint-Philbert ou d’Aigrefeuille qui ne se fût cru déshonoré de leur ôter son chapeau.

 

Enfin, les paysans avaient donné à Bertha et à Mary un sobriquet, et ce sobriquet parti d’en bas, avait été acclamé dans les régions supérieures, comme caractérisant parfaitement les appétits et les dérèglements que l’on prêtait aux jeunes filles.

 

Ils les appelaient les louves de Machecoul.

 

V

Une portée de louvarts


Le marquis de Souday resta complètement indifférent à ces manifestations de l’animadversion publique ; bien plus, il ne sembla pas même se douter qu’elle existât. Lorsqu’il s’aperçut qu’on ne lui rendait plus les rares visites que, de loin en loin, il se croyait obligé de faire à ses voisins, il se frotta joyeusement les mains, se tenant pour débarrassé de corvées qui lui étaient odieuses, et qu’il n’accomplissait jamais que contraint et forcé, soit par ses filles, soit par Jean Oullier.

 

Il lui revint bien par-ci par-là quelque chose des calomnies qui circulaient sur le compte de Bertha et de Mary ; mais il était si heureux entre son factotum, ses filles et ses chiens, qu’il jugea que ce serait compromettre la félicité dont il jouissait que d’accorder la moindre attention à ces absurdes propos ; de sorte qu’il continua de fesser ses lièvres tous les jours, de forcer un sanglier dans les grandes occasions, et de faire son whist chaque soir en compagnie des deux pauvres calomniées.

 

Jean Oullier fut loin d’être aussi philosophe que son maître ; il faut dire aussi que, sa condition imposant beaucoup moins, il en apprit davantage.

 

Sa tendresse pour les deux jeunes filles était devenue du fanatisme ; il passait sa vie à les regarder, soit que, doucement souriantes, elles fussent assises dans le salon du château, soit que, penchées sur l’encolure de leurs chevaux, les yeux étincelants, la figure animée, leurs beaux cheveux dénoués au vent, sous leurs feutres aux larges bords et à la plume onduleuse, elles galopassent à ses côtés. En les voyant si fièrement accomplies, et en même temps si bonnes et si tendres pour leur père et pour lui, son cœur tressaillait d’orgueil, de fierté et de bonheur ; il se regardait comme ayant été pour quelque chose dans le développement de ces deux admirables créatures, et il se demandait comment l’univers pouvait ne pas s’agenouiller devant elles.

 

Aussi, les premiers qui se hasardèrent à l’entretenir des rumeurs qui couraient le pays, furent-ils si vertement redressés, que cela en dégoûta les autres ; mais, véritable père de Bertha et de Mary, Jean Oullier n’avait pas besoin qu’on lui en parlât pour savoir ce que l’on pensait des deux objets de sa tendresse.

 

Dans un sourire, dans un regard, dans un geste, dans un signe, il devinait les méchantes idées de chacun, et cela, avec une sagacité qui le rendait vraiment misérable.

 

Le mépris, que les pauvres comme les riches ne prenaient point la peine de déguiser pour les orphelines, l’affectait profondément ; s’il se fût laissé aller aux mouvements de son sang, il eût cherché querelle à toute physionomie qui lui semblait irrespectueuse, et il eût corrigé les uns à coups de poing, et proposé aux autres le champ clos ; mais son bon sens lui faisait comprendre que Bertha et Mary avaient besoin d’une autre réhabilitation, et que des coups donnés ou reçus ne prouveraient absolument rien pour leur justification. Il redoutait, en outre, – et c’était là sa plus grande crainte, – qu’à la suite d’une des scènes qu’il eût si volontiers provoquées, les jeunes filles ne fussent instruites du sentiment public à leur égard.

 

Le pauvre Jean Oullier courbait donc la tête sous cette injuste réprobation, et de grosses larmes, de ferventes prières à Dieu, ce suprême redresseur des torts et des injustices des hommes, témoignaient seules de son chagrin. Il y gagna une misanthropie profonde. Ne voyant autour de lui que des ennemis de ses chères enfants, il ne pouvait faire autrement que de haïr les hommes, et il se préparait, tout en rêvant aux futures révolutions, à leur rendre le mal pour le mal.

 

La révolution de 1830 était arrivée sans donner l’occasion à Jean Oullier, qui comptait un peu là-dessus, de mettre ses mauvais désirs à exécution.

 

Mais, comme l’émeute, qui, tous les jours, grondait dans les rues de Paris, pouvait bien, dans un temps donné, déborder en province, il attendait.

 

Or, par une belle matinée de septembre, le marquis de Souday, ses filles, Jean Oullier et la meute, – qui, pour avoir été plusieurs fois renouvelée depuis que nous avons fait sa connaissance, n’avait point augmenté en nombre, – chassaient dans la forêt de Machecoul.

 

C’était une journée impatiemment attendue par le marquis, et dont, depuis trois mois, il se promettait grande liesse ; il s’agissait tout simplement de prendre une portée de louvarts dont Jean Oullier avait découvert le liteau, alors qu’ils n’avaient point encore les yeux ouverts, et que, depuis, il avait choyés, soignés, ménagés en digne piqueur de louvetier qu’il était.

 

Cette dernière phrase, pour ceux de nos lecteurs qui ne sont point familiers avec le noble art de la vénerie, demande peut-être quelques explications.

 

Tout enfant, le duc de Biron, décapité en 1602 par ordre d’Henri IV, disait à son père :

 

– Donne-moi cinquante hommes de cavalerie, et voilà deux cents hommes qui vont au fourrage que je vais détruire depuis le premier jusqu’au dernier ; ces deux cents hommes pris, la ville sera forcée de se rendre.

 

– Et puis après ?

 

– Eh bien, après, la ville sera rendue.

 

– Et le roi n’aura plus besoin de nous. Il nous faut rester nécessaires, niais !

 

Les deux cents fourrageurs ne furent pas tués, la ville ne fut pas prise, et Biron et son fils restèrent nécessaires, c’est-à-dire qu’étant nécessaires ils restèrent dans la faveur et aux gages du roi.

 

Eh bien, il en est des loups comme de ces fourrageurs que ménageait le père de Biron. S’il n’y avait plus de loups, il n’y aurait plus de lieutenant de louveterie.

 

On doit donc pardonner à Jean Oullier, caporal de louveterie, d’avoir montré quelques velléités de tendresse à ces jeunes nourrissons de la louve, et de ne pas les avoir occis, eux et leur mère, avec toute la rigueur qu’il eût montrée pour un vieux loup du sexe masculin.

 

Ce n’est pas tout.

 

Autant la chasse d’un vieux loup est impraticable en laisser courre, et autant elle est ennuyeuse et monotone en battue, autant celle d’un louvart de cinq à sept mois est facile, agréable et amusante.

 

Aussi, pour ménager ces charmants loisirs à son maître, Jean Oullier, lorsqu’il avait découvert la portée, s’était bien gardé de troubler et d’effrayer la louve ; il n’avait point regardé aux quelques moutons du prochain que la mère devait inévitablement partager avec ses petits ; durant leur croissance, il les avait visités avec un touchant intérêt, pour s’assurer que personne ne portait sur eux une main irrespectueuse, et avait été, ma foi, fort joyeux le jour où il avait trouvé le liteau vide et où il avait compris que la louve mère les avait emmenés dans ses excursions.

 

Enfin, un jour, jugeant qu’ils devaient être mûrs pour ce qu’il en voulait faire, il les avait rembûchés[1] dans une vente de quelques centaines d’hectares, et avait découplé les six chiens du marquis de Souday sur l’un d’entre eux.

 

Le pauvre diable de louvart[2], qui ne savait pas ce que signifiaient ces abois et ces éclats de trompe, perdit la tête : il quitta immédiatement l’enceinte, où il laissait sa mère et ses frères, et où il y avait encore, pour sauver sa peau, les chances d’un change ; il gagna un autre triage, dans lequel il se fit battre pendant une demi-heure en randonnant comme un lièvre ; puis, fatigué par cette course forcenée dont il n’avait pas l’habitude, sentant ses grosses pattes tout engourdies, il s’assit naïvement sur sa queue, et attendit.

 

Il n’attendit pas longtemps pour apprendre ce qu’on lui voulait ; car Domino, le chien de tête du marquis, un Vendéen au poil dur et grisâtre, arrivant presque immédiatement, d’un coup de gueule lui brisa les reins.

 

Jean Oullier reprit ses chiens, les ramena à sa brisée, et, dix minutes après, l’un des frères du défunt était sur pied et la meute lui soufflait au poil.

 

Celui-ci, plus avisé, ne quitta point les environs ; aussi, des changes fréquents, donnés tantôt par les louvarts survivants, tantôt par la louve, qui s’offraient volontairement aux chiens, retardèrent-ils l’instant de son trépas ; mais Jean Oullier connaissait trop bien son métier pour laisser compromettre le succès par de semblables erreurs : aussitôt que la chasse prenait les allures vives et directes qui caractérisent les allures d’un vieux loup, il rompait ses chiens, les ramenait à l’endroit où avait eu lieu le défaut, et les remettait sur la bonne voie.

 

Enfin, serré de trop près par ses persécuteurs, le pauvre louveteau essaya d’un hourvari ; il revint sur ses pas et sortit si naïvement du bois, qu’il donna dans le marquis et dans ses filles ; surpris, perdant la tête, il essaya de se couler entre les jambes des chevaux ; mais M. de Souday, se penchant sur l’encolure de son cheval, le saisit vivement par la queue et le lança aux chiens, qui l’avaient suivi dans son retour.

 

Ces deux hallalis successifs avaient prodigieusement diverti le châtelain de Souday, et il ne voulait point s’en tenir là. Il discutait avec Jean Oullier pour savoir si l’on retournerait attaquer aux brisées ou si on laisserait aller les chiens sous bois à la billebaude, ce qui restait de louvarts devant être sur pied.

 

Mais la louve, qui se doutait probablement qu’on en voulait encore à ce qui lui restait de sa progéniture, traversa la route à dix pas des chiens, au plus fort de la discussion entre Jean Oullier et le marquis.

 

À la vue de l’animal, la petite meute, que l’on avait négligé de recouper, ne poussa qu’un aboi, et, ivre d’ardeur, se précipita sur sa trace.

 

Appels, cris désespérés, coups de fouet, rien ne put la retenir, rien ne parvint à l’arrêter.

 

Jean Oullier joua des jambes pour la rejoindre ; le marquis et ses filles mirent leurs chevaux au galop dans le même dessein ; mais ce n’était plus un louvart timide et hésitant que les chiens avaient devant eux : c’était un animal hardi, vigoureux, entreprenant, qui marchait d’assurance comme s’il regagnait son fort, perçant droit, insoucieux des vallons, des rochers, des montagnes, des torrents qu’il trouvait sur sa route, et cela, sans frayeur, sans précipitation, enveloppé de temps en temps par le petit équipage qui le poursuivait, trottant au milieu des chiens et les dominant de la puissance de son regard oblique et surtout par les craquements de sa formidable mâchoire.

 

La louve, traversant les trois quarts de la forêt, prit son débouché en plaine, comme si elle se dirigeait sur la forêt de la Grand’Lande.

 

Jean Oullier maintenait sa distance, et grâce à l’élasticité de ses jambes, restait à trois ou quatre cents pas de ses chiens. Forcés, par les escarpements, de suivre les lignes courbes et les routes, le marquis et ses filles étaient restés en arrière.

 

Lorsque ces derniers furent arrivés à leur tour sur la lisière de la forêt, et qu’ils eurent gravi le coteau qui domine le petit village de la Marne, ils aperçurent, à une demi-lieue devant eux, entre Machecoul et la Brillardière, au milieu des ajoncs semés entre ce village et la Jacquelerie, Jean Oullier, ses chiens et sa louve, toujours dans la même allure et suivant la ligne droite dans la même position.

 

Le succès des deux premières chasses, la rapidité de la course avaient fort échauffé le sang du marquis de Souday.

 

– Mordieu ! dit-il, je donnerais dix jours de ma vie, pour être en ce moment entre Saint-Étienne de Mermorte et la Guimarière, pour envoyer une balle à cette coquine de louve.

 

– Elle se rend, bien sûr, à la forêt de la Grand’Lande, répondit Mary.

 

– Oui, dit Bertha ; mais, certainement, elle reviendra à son lancer du moment où les petits ne l’ont pas quitté ; elle ne peut continuer à se forlonger[3] ainsi.

 

– Il vaudrait mieux, en effet, revenir au lancer que de la courre plus loin, dit Mary. Rappelez-vous, mon père, que, l’an dernier, nous avons poursuivi un grand loup qui nous a promenés pendant dix heures et quinze lieues, et cela, pour rien ; de sorte que nous sommes rentrés à la maison avec nos chevaux fourbus, nos chiens éclopés et la honte d’un buisson creux.

 

– Ta ta ta ! fit le marquis, ton loup n’était pas notre louve. Retournez, si vous voulez, au lancer, mesdemoiselles ; moi, j’appuie les chiens. Par la corbleu ! il ne sera pas dit que j’aurai fait défaut à un hallali.

 

– Nous irons où vous irez, père, dirent ensemble les deux jeunes filles.

 

– Eh bien, en avant, alors ! s’écria le marquis en accompagnant ses paroles de deux vigoureux coups d’éperon et en lançant son cheval sur la pente.

 

Le chemin dans lequel venait de se lancer le marquis était pierreux et coupé de ces ornières impraticables dont le bas Poitou conserve religieusement la tradition ; à chaque instant, les chevaux buttaient ; à chaque pas, s’ils n’eussent été vigoureusement tenus, ils se fussent abattus, et il était impossible, quelque traverse qu’on prît, d’arriver à la forêt de la Grand’Lande avant la chasse.

 

M. de Souday, mieux monté que ses filles, pouvant plus vivement qu’elles actionner sa bête, avait pris sur elles un avantage de quelques centaines de pas ; rebuté par les difficultés de la route, apercevant un champ ouvert, il y lança son cheval, et, sans avertir ses enfants, il coupa à travers la plaine.

 

Bertha et Mary, croyant toujours suivre leur père, continuèrent leur course périlleuse le long du chemin creux.

 

Il y avait un quart d’heure à peu près qu’elles couraient, séparées de leur père, lorsqu’elles se trouvèrent dans un endroit où la route était profondément encaissée entre deux talus bordés de haies dont les branches se croisaient au-dessus de leurs têtes ; là, elles s’arrêtèrent tout à coup, croyant entendre à peu de distance l’aboi bien connu de leurs chiens.

 

Presque au même instant, un coup de fusil retentit à quelques pas d’elles, et un gros lièvre, les oreilles ensanglantées et pendantes, sortit de la haie et déboula dans le chemin, tandis que des cris furieux de « Après ! après, chiens ! Taïaut ! taïaut ! » partaient du champ qui dominait l’étroit sentier.

 

Les deux sœurs croyaient être tombées dans la chasse d’un de leurs voisins, et elles allaient discrètement s’éloigner, lorsque, à l’endroit où le lièvre avait fait sa trouée, elles virent apparaître, hurlant à pleine gorge, Rustaud, un des chiens de leur père, puis, après Rustaud, Faraud, puis Bellaude, puis Domino, puis Fanfare, tous se succédant sans intervalle, tous chassant ce malheureux lièvre, comme si, de la journée, ils n’eussent eu connaissance de plus noble gibier.

 

Mais la queue du sixième chien venait à peine de se dégager de l’étroite ouverture, qu’elle y fut remplacée par une tête humaine.

 

Cette tête était la figure d’un jeune homme pâle, effaré, aux cheveux ébouriffés, aux yeux hagards, faisant des efforts surhumains, pour que le corps suivît la tête à travers l’étroite coulée, et poussant, tout en luttant contre les ronces et les épines, les taïaut que Bertha et Mary avaient entendus après le coup de fusil tiré cinq minutes auparavant.

 

VI

Un lièvre blessé


Dans les haies du bas Poitou, – façonnées un peu comme les haies bretonnes, au moyen de baliveaux courbés et entrelacés, – ce n’est point une raison parce qu’un lièvre a passé, parce que six chiens courants ont passé après un lièvre, ce n’est pas une raison, disons-nous, pour que la trouée qui leur a donné passage devienne une porte cochère ; aussi le malheureux jeune homme, pris comme à la lucarne d’une guillotine, eut-il beau pousser, s’arc-bouter, se démener, s’ensanglanter les mains et le visage, il lui fut impossible d’avancer d’un pouce.

 

Cependant le jeune chasseur ne perdait point courage ; il continuait la lutte en désespéré, lorsque, tout à coup, de bruyants éclats de rire l’arrachèrent à sa préoccupation.

 

Il tourna la tête et aperçut les deux amazones, penchées sur l’encolure de leurs chevaux et ne dissimulant aucunement ni leur gaieté, ni ce qui la causait.

 

Tout honteux d’avoir si fort prêté à rire à deux jolies personnes, comprenant tout ce que sa situation devait avoir de grotesque, l’adolescent – le jeune homme avait vingt ans à peine – voulut se rejeter en arrière, mais il était dit que cette haie malencontreuse lui serait fatale jusque dans sa retraite ; les épines s’étaient si bien enchevêtrées dans ses vêtements et les branches dans sa carnassière, qu’il lui fut impossible de reculer ; il demeura pris dans la haie comme dans un traquenard, et cette seconde mésaventure rendit convulsive l’hilarité des deux spectatrices.

 

Alors ce ne fut plus avec la vigoureuse énergie que nous lui avons vu déployer, ce fut avec fureur, ce fut avec rage que le pauvre garçon essaya de nouveau de se dépêtrer, et, dans ce nouvel et suprême effort qu’il fit, sa physionomie prit une telle expression de désespoir, que Mary, la première, s’en sentit touchée.

 

– Taisons-nous, Bertha, dit-elle à sa sœur ; tu vois bien que nous lui faisons de la peine.

 

– Vraiment, oui, répondit Bertha ; mais, que veux-tu ! c’est plus fort que moi.

 

Et, tout en continuant de rire, elle sauta à bas de son cheval, et courut au pauvre garçon pour lui porter secours.

 

– Monsieur, dit Bertha au jeune homme, je crois qu’un peu d’aide ne vous serait point inutile pour sortir d’ici ; voulez-vous accepter le secours que ma sœur et moi sommes prêtes à vous offrir ?

 

Mais les rires des deux jeunes filles avaient aiguillonné l’amour-propre de celui auquel elles s’adressaient, plus encore que les ronces n’avaient déchiré son épiderme ; si bien que, quelle que fût la courtoisie des paroles de Bertha, elles ne firent point oublier au malheureux captif les moqueries dont il avait été l’objet.

 

Aussi continua-t-il de garder le silence, et, en homme bien décidé à se tirer d’affaire sans avoir recours à l’aide de personne, tenta-t-il un dernier effort.

 

Il se dressa sur ses poignets et chercha à se mouvoir en avant, donnant à la partie antérieure de son corps la force diagonale qui fait marcher les animaux de l’ordre des serpents ; par malheur, dans ce mouvement, son front porta avec force contre le tronçon d’une branche de pommier sauvage que la serpe du cultivateur, en façonnant cette haie, avait taillée en biseau aigu et tranchant ; la branche coupa la peau comme eût fait le rasoir le mieux affilé ; le jeune homme, se sentant sérieusement blessé, poussa un cri, et le sang, jaillissant aussitôt en abondance, lui couvrit tout le visage.

 

À la vue de l’accident dont, bien involontairement, elles étaient devenues la cause, les deux sœurs s’élancèrent vers le jeune homme, le saisirent par les épaules, et, réunissant leurs efforts avec une vigueur que l’on n’eût point rencontrée dans des femmes ordinaires, elles parvinrent à l’attirer en dehors de la haie et à l’asseoir sur le talus.

 

Ne pouvant se rendre compte du peu de gravité réelle de la blessure et la jugeant sur l’apparence, Mary devint pâle et tremblante ; quant à Bertha, moins impressionnable que sa sœur, elle ne perdit pas la tête un seul instant.

 

– Cours à ce ruisseau, dit-elle à Mary, et trempes-y ton mouchoir afin que nous débarrassions ce malheureux du sang qui l’aveugle.

 

Puis, tandis que Mary obéissait, se retournant vers le jeune homme :

 

– Souffrez-vous beaucoup, monsieur ? demanda-t-elle.

 

– Pardon, mademoiselle, répondit le jeune homme, mais tant de choses me préoccupent en ce moment, que je ne sais trop si c’est le dedans ou le dehors de la tête qui me fait mal.

 

Puis, éclatant en des sanglots jusque-là à grand’peine retenus par lui :

 

– Ah ! s’écria-t-il, le bon Dieu me punit d’avoir désobéi à maman !

 

Bien que celui qui parlait ainsi fût fort jeune, puisque nous avons dit qu’il atteignait à peine sa vingtième année, il y avait, dans les étranges paroles qu’il venait de prononcer, un accent enfantin qui jurait si plaisamment avec sa taille, avec son harnachement de chasseur, que, malgré la commisération que la blessure avait excitée en elles, les jeunes filles ne purent retenir un nouvel éclat de rire.

 

Le pauvre garçon lança aux deux sœurs un regard de reproche et de prière, tandis que deux grosses larmes perlaient à ses paupières.

 

Et, en même temps, avec un mouvement d’impatience, il arracha le mouchoir trempé d’eau fraîche que Mary lui avait appliqué au front.

 

– Eh bien, demanda Bertha, que faites-vous donc ?

 

– Laissez-moi ! s’écria le jeune homme ; je ne suis nullement disposé à recevoir des soins que l’on me fait payer par des moqueries. Oh ! je me repens bien maintenant de ne pas avoir obéi à ma première idée, qui était de m’enfuir, au risque de me blesser cent fois plus gravement.

 

– Oui ; mais, puisque vous avez été assez raisonnable pour ne l’avoir pas fait, repartit Mary, soyez assez raisonnable encore pour me laisser remettre ce bandeau sur votre front.

 

Et, ramassant le mouchoir, la jeune fille s’approcha du blessé avec une telle expression d’intérêt, que celui-ci, secouant la tête, non pas en signe de refus, mais en signe d’abattement, répondit :

 

– Faites comme vous voudrez, mademoiselle.

 

– Oh ! oh ! fit Bertha, qui n’avait rien perdu des mouvements de physionomie du jeune homme, pour un chasseur, vous êtes un peu bien susceptible, mon cher monsieur.

 

– D’abord, mademoiselle, je ne suis point chasseur, et, moins que jamais, après ce qui vient de m’arriver, je suis disposé à le devenir.

 

– À mon tour, pardon, reprit Bertha sur ce même ton de raillerie qui avait déjà révolté le jeune homme, pardon ; mais, à en juger par l’acharnement avec lequel vous vous escrimiez contre les ronces et les épines, et surtout par l’ardeur avec laquelle vous excitiez nos chiens, il m’était permis de supposer que vous aspiriez, au moins, à ce titre de chasseur.

 

– Oh ! non, mademoiselle : j’ai cédé à un entraînement que je ne comprends plus, à présent que je suis de sang-froid et que je sens combien ma mère avait raison d’appeler ridicule et barbare ce délassement qui consiste à tirer plaisir et vanité de l’agonie et de la mort d’un pauvre animal sans défense.

 

– Prenez garde, mon cher monsieur ! dit Bertha ; pour nous qui avons le ridicule et la barbarie de nous complaire à ce délassement, vous allez ressembler au renard de la fable.

 

En ce moment, Mary, qui avait été de nouveau tremper son mouchoir dans le ruisseau, s’apprêtait à le nouer pour la seconde fois autour du front du jeune homme.

 

Mais celui-ci, la repoussant :

 

– Au nom du Ciel, mademoiselle, lui dit-il, faites-moi grâce de vos soins. Ne voyez-vous pas que votre sœur continue à se moquer de moi ?

 

– Voyons, je vous en prie, dit Mary de sa voix la plus douce.

 

Mais lui, sans se laisser prendre à la douceur de cette voix, se leva sur son genou dans le dessein bien visible de s’éloigner.

 

Cette obstination, qui était bien plus celle d’un enfant que celle d’un homme, exaspéra l’irascible Bertha, et son impatience, pour être inspirée par un sentiment d’humanité très respectable, ne s’en traduisit pas moins par des expressions un peu trop énergiques pour son sexe.

 

– Morbleu ! s’écria-t-elle comme se fût écrié son père en pareille circonstance, ce méchant petit bonhomme n’entendra donc pas raison ? Occupe-toi de le panser, Mary ; je vais lui tenir les mains, moi – et du diable s’il bouge !

 

Et, en effet, Bertha, saisissant les poignets du blessé avec une puissance musculaire qui paralysa tous les efforts qu’il fit pour se dégager, parvint à faciliter la tâche dévolue à Mary, qui, dès lors, assura solidement le mouchoir sur la blessure.

 

Lorsque cette dernière, avec une adresse qui eût fait honneur à un élève de Dupuytren ou de Jobert, eut suffisamment consolidé les ligatures :

 

– Maintenant, monsieur, dit Bertha, vous voilà à peu près en état de regagner votre demeure ; vous pouvez donc en revenir à votre idée première, et nous tourner les talons sans même nous dire merci. Vous êtes libre.

 

Mais, malgré cette permission donnée, malgré cette liberté rendue, le jeune homme resta immobile.

 

Le pauvre garçon semblait à la fois prodigieusement surpris et profondément humilié d’être tombé, lui si faible, aux mains de deux femmes si fortes ; ses regards allaient de Bertha à Mary et de Mary à Bertha, sans qu’il pût trouver une parole pour leur répondre.

 

Enfin, il ne vit d’autre moyen pour échapper à son embarras que de se cacher le visage entre les deux mains.

 

– Mon Dieu ! dit Mary inquiète, vous trouveriez-vous mal ?

 

Le jeune homme ne répondit pas.

 

Bertha lui écarta doucement les mains du visage, et s’apercevant qu’il pleurait, devint à l’instant même aussi douce et aussi compatissante que sa sœur.

 

– Vous êtes donc blessé plus que vous ne paraissez l’être et vos douleurs sont donc bien vives, que vous pleurez ainsi ? demanda Bertha. En ce cas, montez, soit sur mon cheval, soit sur celui de ma sœur, et nous allons, Mary et moi, vous reconduire jusque chez vous.

 

Mais le jeune homme fit de la tête un signe vivement négatif.

 

– Voyons, dit Bertha insistant, c’est assez d’enfantillage. Nous vous avons offensé ; mais pouvions-nous supposer que nous trouverions sous votre veste de chasse l’épiderme d’une jeune fille ? Quoi qu’il en soit, nous avons eu tort, nous le reconnaissons, et nous vous présentons nos excuses ; peut-être n’y trouverez vous pas toutes les formes requises ; mais il faut vous en prendre à la singularité de la situation, et vous dire que la sincérité est tout ce que l’on peut attendre de deux jeunes filles assez disgraciées du ciel pour donner tout leur temps à cette distraction ridicule qui a le malheur de déplaire à madame votre mère. Voyons, nous gardez-vous rancune ?

 

– Non, mademoiselle, répondit le jeune homme, et c’est contre moi seulement que je suis de méchante humeur.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Je ne sais que vous dire… Peut-être ai-je honte d’avoir été plus faible que vous, moi qui suis un homme ; peut-être encore suis-je tout simplement tourmenté par cette idée de rentrer à la maison… Que vais-je dire à ma mère pour expliquer cette blessure ?

 

Les deux jeunes filles se regardèrent ; elles, qui étaient des femmes, n’eussent point été embarrassées pour si peu ; mais, cette fois, elles se privèrent de rire, quelle que fût l’envie qu’elles en eussent, en voyant de quelle susceptibilité nerveuse était doué celui à qui elles avaient affaire.

 

– Eh bien, alors, dit Bertha, si vous ne nous gardez pas rancune, donnez-moi une poignée de main, et quittons-nous comme de nouveaux, mais comme de bons amis.

 

Et elle tendit la main au blessé, ainsi qu’un homme eût fait à un homme.

 

Celui-ci, de son côté, allait sans doute lui répondre par le même geste, lorsque Mary fit le signe de quelqu’un qui demande l’attention, en levant un doigt en l’air.

 

– Chut ! fit à son tour Bertha.

 

Et elle écouta comme sa sœur, sa main restant à moitié chemin de celle du jeune homme.

 

On entendait, au lointain mais se rapprochant avec rapidité, des abois vifs, tumultueux, prolongés : ceux de chiens qui sentent que la curée va venir.

 

C’était la meute du marquis de Souday, qui, n’ayant pas, pour rester dans le chemin creux, les mêmes raisons que les deux jeunes filles, s’était lancée à la poursuite du lièvre blessé, et qui le ramenait en lui soufflant au poil.

 

Bertha sauta sur le fusil du jeune homme, dont le côté droit était désarmé et déchargé.

 

Celui-ci fit un geste comme s’il eût voulu prévenir une imprudence ; le sourire de la jeune fille le rassura.

 

Elle passa rapidement la baguette dans le canon chargé, comme fait tout chasseur prudent lorsqu’il est sur le point de se servir d’un fusil qu’il n’a pas chargé lui-même, et, reconnaissant que l’arme était préparée dans de bonnes conditions, elle fit quelques pas en avant, en maniant le fusil avec une aisance qui prouvait combien cet exercice lui était familier.

 

Presque au même instant, le lièvre sortit de la haie, revenant par le côté opposé avec l’intention probable de suivre le chemin qu’il avait déjà pris ; mais, en apercevant nos trois personnages, il fit une volte rapide pour retourner sur ses pas.

 

Si prompt qu’eût été son mouvement, Bertha avait eu le temps de l’ajuster ; elle fit feu, et l’animal, foudroyé, roula le long du talus et resta mort au milieu du chemin.

 

Sur ces entrefaites, Mary avait pris la place de sa sœur et tendu la main au jeune homme.

 

Pendant quelques secondes, attendant ce qui allait se passer, les deux jeunes gens restèrent les mains entrelacées.

 

Bertha alla ramasser le lièvre, et, revenant à l’inconnu, qui tenait toujours la main de Mary :

 

– Tenez, monsieur, voilà votre excuse, dit-elle.

 

– Comment cela ? demanda-t-il.

 

– Vous raconterez que le lièvre s’est levé dans vos jambes ; vous direz que votre fusil est parti malgré vous, par entraînement, et vous ferez amende honorable à madame votre mère en jurant, comme vous nous l’avez juré tout à l’heure, que cela ne vous arrivera plus. Le lièvre plaidera les circonstances atténuantes.

 

Le jeune homme secoua la tête avec découragement.

 

– Non, dit-il, je n’oserai jamais avouer à ma mère que je lui ai désobéi.

 

– Elle vous a donc positivement défendu de chasser ?

 

– Je le crois bien !

 

– Et vous braconnez ! dit Bertha ; vous commencez juste par où l’on finit. Avouez, du moins, que vous avez la vocation.

 

– Ne plaisantez pas, mademoiselle ; vous avez été si bonne pour moi, que je ne saurais plus vous bouder ; il en résulterait que le chagrin que vous me feriez serait double.

 

– Alors, vous n’avez qu’une alternative, monsieur, dit Mary : mentir, – et c’est ce que vous ne voulez point faire, et surtout ce que nous ne voulons point vous conseiller – ou bien avouer tout franchement la vérité. Croyez-moi, quelle que soit l’opinion de madame votre mère sur la distraction que vous aurez prise sans son aveu, votre franchise la désarmera. Après tout, ce n’est point un si grand crime que la mort d’un lièvre.

 

– C’est égal, je n’oserai jamais !

 

– Oh ! mais elle est donc bien terrible, madame votre mère ? ajouta Bertha.

 

– Non, mademoiselle ; elle est bien bonne, bien tendre ; elle va au-devant de tous mes désirs ; elle prévient tous mes caprices ; mais, sur ce qui est de me laisser toucher à un fusil, elle est intraitable, et cela se conçoit, dit le jeune homme avec un soupir : mon père a été tué à la chasse.

 

Les deux jeunes filles tressaillirent.

 

– Alors, monsieur, dit Bertha devenue aussi grave que celui à qui elle s’adressait, nos plaisanteries n’ont été que plus déplacées et nos regrets ne sont que plus vifs. J’espère donc que vous oublierez les plaisanteries et ne vous souviendrez que des regrets.

 

– Je ne me souviendrai, mademoiselle, que des bons soins que vous avez bien voulu me donner, et c’est moi qui espère que vous voudrez bien oublier mes craintes puériles et ma niaise susceptibilité.

 

– Si fait, nous nous en souviendrons, monsieur, dit Mary, pour ne plus jamais nous donner, vis-à-vis d’un autre, les torts que nous avons eus vis-à-vis de vous et dont les conséquences ont été si fâcheuses.

 

Pendant que Mary répondait, Bertha était remontée à cheval.

 

Le jeune homme, une seconde fois, tendit timidement la main à Mary.

 

Mary la lui toucha du bout des doigts et s’élança à son tour légèrement en selle.

 

Alors, rappelant leurs chiens, qui, à leur voix, vinrent se rallier autour d’elles, les deux sœurs donnèrent de l’éperon à leurs chevaux, qui s’éloignèrent rapidement.

 

Le blessé, muet et immobile, resta quelque temps à regarder les deux jeunes filles, jusqu’à ce qu’un angle du sentier les eût fait disparaître à ses yeux. Puis il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et demeura pensif.

 

Restons près de ce nouveau personnage, avec lequel nous avons besoin de faire plus ample connaissance.

 

VII

M. Michel


Ce qui venait de se passer avait produit sur le jeune homme une impression si vive, qu’il lui sembla, lorsque les deux jeunes filles eurent disparu, qu’il sortait d’un rêve.

 

En effet, il était à cette époque de la vie où ceux-là mêmes qui sont destinés à devenir plus tard des hommes positifs payent leur tribut au romanesque ; et cette rencontre avec deux jeunes filles si différentes de celles qu’il avait l’habitude de voir le transportait dans le monde fantastique des premières rêveries, où son imagination put s’égarer à loisir, et chercher ces châteaux bâtis par la main des fées, et qui s’écroulent aux deux côtés du chemin, au fur et à mesure que nous avançons dans la vie.

 

Nous ne voulons pas dire, cependant, que notre jeune homme en fût arrivé le moins du monde à éprouver de l’amour pour l’une ou l’autre des deux amazones ; mais il se sentait aiguillonné d’une curiosité extrême, tant ce mélange de distinction, de beauté, de manières élégantes et d’habitudes cavalières et viriles lui semblait extraordinaire.

 

Il se promettait donc bien de chercher à les revoir, ou, tout au moins, de s’informer qui elles étaient.

 

Le ciel sembla un instant vouloir satisfaire immédiatement sa curiosité ; car, s’étant mis en route pour regagner sa demeure, à cinq cents pas, à peu près, de l’endroit où s’était passée la scène entre lui et les deux jeunes filles, il se croisa avec un individu chaussé de grandes guêtres de cuir, portant par-dessus sa blouse une trompe de chasse et une carabine en sautoir, et tenant un fouet à la main.

 

Cet individu marchait vite, et semblait de fort mauvaise humeur.

 

C’était évidemment quelque piqueur de la chasse que suivaient les deux jeunes filles.

 

Aussi le jeune homme, appelant à son aide sa mine la plus gracieuse et son sourire le plus engageant pour l’aborder :

 

– Mon ami, lui dit-il, vous cherchez deux demoiselles, n’est-ce pas ; l’une montée sur un cheval bai brun, l’autre sur une jument rouan ?

 

– D’abord, je ne suis pas votre ami, monsieur, attendu que je ne vous connais pas ; ensuite, je ne cherche pas deux demoiselles : je cherche mes chiens, répondit brutalement l’homme à la blouse, mes chiens, qu’un imbécile a tout à l’heure détournés de la voie d’un loup qu’ils conduisaient, pour les mettre sur la trace d’un lièvre qu’il venait de manquer, lui, comme une mazette qu’il est.

 

Le jeune homme se mordit les lèvres.

 

L’homme à la blouse, que nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu pour Jean Oullier, continua :

 

– Oui, moi, je voyais tout cela des hauteurs de la Benaste, que je descendais après le hourvari de notre animal, et j’eusse volontiers cédé mes droits à la prime que M. le marquis de Souday m’abandonne, pour n’être en ce moment qu’à deux ou trois longueurs de fouet de l’échine de ce malappris !

 

Celui auquel il parlait ne jugea point à propos de revendiquer en aucune façon, au dénoûment de cette scène, le rôle qu’il avait ébauché au commencement, et, de toute l’apostrophe de Jean Oullier, qu’il laissait parler comme s’il n’avait absolument rien à y apprendre, il ne releva qu’un mot.

 

– Ah ! dit-il, vous appartenez à M. le marquis de Souday ?

 

Jean Oullier regarda de travers le malencontreux interrogateur.

 

– Je m’appartiens à moi-même, répondit le vieux Vendéen ; je mène les chiens de M. le marquis de Souday ; mais voilà tout, et c’est autant pour mon plaisir que pour le sien.

 

– Tiens, dit le jeune homme comme se parlant à lui-même, depuis six mois que je suis revenu chez maman, je n’avais jamais entendu dire que M. le marquis de Souday fût marié…

 

– Eh bien, moi, interrompit Oullier, je vous l’apprends, mon cher monsieur ; et, si vous avez à répondre à cela, je vous apprendrai bien autre chose encore, entendez-vous ?

 

Et, après avoir prononcé ces mots avec un ton de menace auquel son interlocuteur sembla ne rien comprendre, Jean Oullier, sans se préoccuper davantage de la disposition d’esprit où il le laissait, tourna les talons et rompit la conférence en reprenant avec rapidité le chemin de Machecoul.

 

Resté seul, le jeune homme fit encore quelques pas dans la ligne suivie par lui depuis qu’il avait quitté les deux jeunes filles ; puis, prenant à gauche, il entra dans un champ.

 

Dans ce champ, un paysan conduisait sa charrue.

 

Ce paysan était un homme d’une quarantaine d’années qui se distinguait des Poitevins ses compatriotes par cette physionomie fine et rusée qui est particulièrement l’apanage du Normand ; il était haut en couleur, avait l’œil vif et perçant, et sa préoccupation constante semblait être d’en diminuer ou plutôt d’en dissimuler l’audace, par un clignotement perpétuel ; il espérait sans doute arriver, par ce procédé, à l’expression de bêtise ou du moins de bonhomie qui paralyse la méfiance chez l’interlocuteur ; mais sa bouche narquoise, aux coins vivement accusés et retroussés à la façon du Pan antique, révélait, malgré ses soins, un des plus merveilleux produits du croisement manceau et normand.

 

Bien que le jeune homme se dirigeât visiblement vers lui, le laboureur ne suspendit point son travail ; il savait le prix du coup de collier qui serait nécessaire à ses chevaux pour reprendre leur travail interrompu, dans cette terre forte et argileuse ; il continua donc de maintenir son soc comme s’il eût été seul, et ce ne fut qu’à l’extrémité du sillon, lorsqu’il eut fait faire volte-face à son attelage et ajusté son instrument pour recommencer la besogne, ce ne fut, disons-nous, qu’à ce moment qu’il se montra disposé à entrer en conversation, tandis que ses bêtes soufflaient.

 

– Eh bien, dit-il alors d’un ton presque familier au nouveau venu, avons-nous fait bonne chasse, monsieur Michel ?

 

Le jeune homme, sans répondre, dégagea la gibecière de son épaule et la laissa tomber aux pieds du paysan.

 

Celui-ci, à travers l’épais tissu du filet, aperçut le poil jaunâtre du lièvre.

 

– Oh ! oh ! fit-il, un capucin ! Vous n’y allez pas de main morte pour votre début, monsieur Michel.

 

Sur quoi, il tira l’animal du sac, le prit, l’examina en connaisseur et lui pressa légèrement l’abdomen, comme si, à l’endroit de la conservation du gibier, il ne se fût fié que médiocrement aux précautions qu’avait dû prendre un chasseur aussi inexpérimenté que paraissait l’être M. Michel.

 

– Ah ! sapredienne ! s’écria-t-il après avoir ainsi examiné l’animal, voilà qui vaut trois francs dix sous comme un liard. C’est un beau coup de fusil que vous avez fait là, savez-vous, monsieur Michel ? et vous avez dû trouver que c’était plus divertissant de rouler les bouquins que de les lire, comme vous le faisiez il y a une heure, quand je vous ai rencontré.

 

– Ma foi, non, père Courtin, répondit le jeune homme ; j’aime encore mieux mes livres que votre fusil.

 

– Vous avez peut-être raison, monsieur Michel, reprit Courtin, sur le visage duquel passa un nuage de mécontentement ; et, si votre défunt père eût pensé comme vous, mieux lui en eût pris peut-être ; mais c’est égal, moi, si j’avais le moyen, si je n’étais pas un pauvre diable obligé de travailler douze heures sur vingt quatre, je passerais mieux que mes nuits à la chasse.

 

– Vous allez donc toujours à l’affût, Courtin ? demanda le jeune homme.

 

– Oui, monsieur Michel, de temps à autre, pour me distraire.

 

– Vous vous ferez une affaire avec les gendarmes !

 

– Bah ! ce sont des fainéants, vos gendarmes, et ils ne se lèvent pas encore assez matin pour me prendre.

 

Puis, laissant à son visage toute cette expression de finesse qu’il essayait de lui enlever d’habitude :

 

– J’en sais plus long qu’eux, allez, monsieur Michel, dit-il ; il n’y a pas deux Courtin dans le pays, et le seul moyen de m’empêcher d’affûter, ce serait de me faire garde comme Jean Oullier.

 

Mais M. Michel ne répondit point à cette proposition indirecte, et, comme le jeune homme ignorait ce que c’était que Jean Oullier, il ne releva pas plus la seconde partie de la phrase que la première.

 

– Voici votre fusil, Courtin, dit-il en tendant l’arme au paysan. Je vous remercie d’avoir eu l’idée de me le proposer ; votre intention était bonne, et ce n’est pas votre faute si je ne sais pas me distraire à la chasse comme tout le monde.

 

– Faut essayer encore, monsieur Michel, faut en goûter ; les meilleurs chiens sont ceux qui se déclarent le plus tard. J’ai entendu dire à des amateurs qui mangent trente douzaines d’huîtres à leur déjeuner qu’ils ont été jusqu’à l’âge de vingt ans sans pouvoir seulement les regarder. Sortez du château, comme vous avez fait ce matin, avec le livre ; madame la baronne ne se méfiera de rien ; venez trouver le père Courtin dans ses pièces ; son flocard sera toujours à votre disposition, et, si l’ouvrage ne presse pas trop, je vous battrai les buissons. En attendant, je vais remettre l’outil au râtelier.

 

Le râtelier du père Courtin, c’était tout simplement la haie qui séparait son champ de celui du voisin.

 

Il y glissa le fusil, le cacha dans les herbes et dressa les ronces et les épines de façon à le masquer aux regards des passants, en même temps qu’il le sauvegardait de la pluie et de l’humidité, deux choses dont, au reste, un véritable braconnier ne s’embarrassera guère, tant qu’il restera des bouts de chandelle et des morceaux de linge.

 

– Courtin, dit M. Michel en affectant le ton de la plus profonde indifférence, saviez-vous que M. le marquis de Souday fût marié ?

 

– Non, par ma foi, dit le paysan, je ne le savais pas.

 

M. Michel fut la dupe de son apparence de bonhomie.

 

– Et qu’il eût deux filles ? continua-t-il.

 

Courtin, qui donnait le dernier coup de main à son opération en entrelaçant quelques ronces rebelles, releva vivement la tête et regarda le jeune homme avec une fixité tellement interrogative, que, bien qu’une vague curiosité eût seule dicté cette question, celui-ci rougit jusqu’au blanc des yeux.

 

– Auriez-vous rencontré les louves ? demanda Courtin. En effet, j’ai entendu le cor du vieux chouan.

 

– Qu’appelez-vous les louves ? demanda M. Michel.

 

– J’appelle les louves les bâtardes du marquis, donc !

 

– Ces deux jeunes filles, vous les appelez les louves ?

 

– Dame, c’est ainsi qu’on les nomme au pays ; mais vous arrivez de Paris, vous : vous ne pouvez point savoir cela.

 

La grossièreté avec laquelle maître Courtin s’exprimait en parlant des deux jeunes filles embarrassa si bien le timide jeune homme, que, sans savoir pourquoi, il répondit par un mensonge.

 

– Non, dit-il, je ne les ai point rencontrées.

 

À la façon dont M. Michel répondit, Courtin douta.

 

– Tant pis pour vous, répliqua-t-il ; car ce sont deux jolis brins de filles, bons à voir et plaisants à crocher.

 

Puis, regardant M. Michel avec son clignotement habituel :

 

– On dit, continua-t-il, qu’elles aiment un peu trop à rire ; mais il en faut comme cela pour les bons enfants, n’est-il pas vrai, monsieur Michel ?

 

Sans qu’il se rendît compte du motif réel de cette sensation, le jeune homme sentit son cœur se serrer de plus en plus en entendant ce grossier paysan traiter avec cette indulgence insultante les deux charmantes amazones qu’il avait quittées sous l’impression d’un sentiment d’admiration et de reconnaissance assez vif.

 

Sa mauvaise humeur se refléta sur sa physionomie.

 

Courtin ne douta plus que M. Michel n’eût rencontré les louves, comme il les appelait, et sa négation de cette rencontre le fit aller, quant aux résultats qu’elle avait pu avoir, bien au-delà de la réalité.

 

Il était certain que le marquis de Souday était, il y avait peu d’heures, dans les environs de la Logerie ; il semblait plus que probable que M. Michel avait dû apercevoir Mary et Bertha, qui, lorsqu’il s’agissait de chasse, quittaient rarement leur père ; peut être même le jeune homme avait-il fait plus que de les voir ; peut-être avait-il causé avec elles ; et, grâce à l’opinion que l’on avait des deux sœurs dans le pays, une conversation avec mesdemoiselles de Souday ne pouvait être que l’ébauche d’une intrigue.

 

De déduction en déduction, Courtin, qui était un homme logique, conclut que son jeune maître en était là.

 

Nous disons son jeune maître, parce que Courtin exploitait un bordage qui appartenait à M. Michel.

 

Mais ce n’était point la besogne de laboureur qui convenait à Courtin ; c’était le métier de garde particulier de la mère et du fils qu’il ambitionnait.

 

Or, le rusé paysan tenait, par tous les moyens possibles, à établir une solidarité quelconque entre son jeune maître et lui.

 

Il venait d’échouer en cherchant à stimuler sa désobéissance aux prescriptions maternelles touchant la chasse ; partager le secret de ses amours lui sembla un rôle tout à fait propre à servir ses intérêts et sa petite ambition ; aussi comprit-il, au nuage de mécontentement qui s’était répandu sur le visage de M. Michel, qu’il avait fait fausse route en se faisant l’écho de la malveillance générale à l’endroit des deux amazones, et chercha-t-il à regagner le terrain qu’il avait perdu.

 

Nous l’avons vu déjà faire retour sur la mauvaise opinion exprimée par lui d’abord.

 

Il continua de marcher dans la même voie.

 

– Au reste, reprit-il avec une bonhomie passablement jouée, on en dit toujours – et sur les jeunes filles surtout – bien plus long qu’il n’y en a. Mademoiselle Bertha et mademoiselle Mary…

 

– Elles s’appellent Mary et Bertha ? demanda vivement le jeune homme.

 

– Mary et Bertha, oui. Mademoiselle Bertha est la brune et mademoiselle Mary la blonde.

 

Et, comme il regardait M. Michel avec toute l’acuité dont son regard était capable, il lui sembla qu’au nom de Mary, le jeune homme avait légèrement rougi.

 

– Je disais donc, reprit l’obstiné paysan, que mademoiselle Mary et mademoiselle Bertha aiment la chasse, les chiens, les chevaux ; mais cela n’empêche pas d’être honnête, et défunt M. le curé de la Benaste, qui était un fin braconnier, n’a pas dit les plus méchantes messes parce que son chien était dans la sacristie et son fusil le long de l’autel.

 

– Le fait est, répliqua M. Michel oubliant qu’il contredisait sa première assertion, le fait est qu’elles ont l’air doux et bon, mademoiselle Mary surtout.

 

– Et elles sont douces et bonnes, monsieur Michel ; elles le sont ! L’année passée, pendant les chaleurs humides, quand cette espèce de fièvre de marécage, dont tant de pauvres diables sont morts, a couru dans le pays, qui a soigné les malades, et sans bouder encore, alors que les médecins, les pharmaciens et tout le tremblement jusqu’aux vétérinaires avaient déserté ? Les louves, comme ils disent tous. Ah ! elles ne font point la charité au prône, celles-là ; mais elles visitent en cachette les maisons des malheureux ; elles sèment des aumônes et elles récoltent des bénédictions. Aussi, si les riches les haïssent et si les nobles les jalousent, ah ! l’on peut dire hardiment que les pauvres gens sont pour elles.

 

– Et d’où vient donc alors qu’elles sont si mal vues ? demanda M. Michel.

 

– Bon ! est-ce que l’on sait cela ? est-ce qu’on se le demande ? est-ce que l’on s’en rend compte ? Les hommes, voyez-vous, monsieur Michel, c’est, sans comparaison, comme les oiseaux : quand il y en a un de malade et qui fait le houssu, tous viennent lui arracher des plumes ; ce qu’il y a de sûr au fin fond de tout cela, c’est que ceux de leur rang leur tournent le dos et leur jettent la pierre, à ces pauvres demoiselles. Tenez, par exemple, votre maman est bien bonne, n’est-ce pas, monsieur Michel ? eh bien, je suis sûr que vous lui en parleriez, qu’elle répondrait comme tout le monde : « Ce sont des gueuses ! »

 

Mais, malgré le changement de front de Courtin, M. Michel ne paraissait pas disposé à entrer dans une causerie plus intime ; quant à maître Courtin lui-même, il jugea, de son côté, que, pour une séance, il avait suffisamment préparé la voie à la confidence qu’il espérait.

 

Puis, comme M. Michel semblait vouloir se retirer, il le reconduisit jusqu’à l’extrémité de son champ.

 

Seulement, en le reconduisant, il remarqua que les regards du jeune homme se dirigeaient bien souvent vers les masses sombres de la forêt de Machecoul.

 

VIII

La baronne de la Logerie


Maître Courtin abaissait respectueusement devant son jeune maître la barrière mobile qui fermait son champ, lorsqu’une voix de femme appelant Michel se fit entendre derrière la haie.

 

À cette voix, le jeune homme tressaillit et s’arrêta.

 

Au même instant, la personne qui avait appelé parut en face de l’échalier qui servait de communication entre le champ de maître Courtin et le champ voisin.

 

Cette personne, cette dame pouvait avoir de quarante à quarante-cinq ans. Essayons de l’expliquer à nos lecteurs.

 

Sa figure était insignifiante et sans autre caractère qu’un air de hauteur apprêtée qui contrastait avec sa tournure vulgaire. Elle était petite et replète ; elle portait une robe de soie trop riche pour quelqu’un qui court les champs, et un chapeau dont la batiste écrue et flottante retombait sur son visage et sur son cou. On eût pu croire, tant le reste de sa toilette était recherché, qu’elle venait de faire quelque visite à la Chaussée-d’Antin ou au faubourg Saint-Honoré.

 

C’était la personne dont les futurs reproches avaient paru inspirer d’avance une si grande appréhension au pauvre jeune homme.

 

– Eh quoi ! s’écria-t-elle, vous êtes ici, Michel ? Vraiment, mon ami, vous êtes bien peu raisonnable et vous avez bien peu d’égards pour votre mère ! Il y a plus d’une heure que la cloche du château vous a appelé pour le dîner ; vous savez combien je déteste attendre, et combien je tiens à des repas bien réglés, et je vous trouve causant tranquillement avec ce rustre !

 

Michel commença par balbutier une excuse ; mais, presque au même instant, l’œil de sa mère aperçut ce qui avait échappé à Courtin, ou ce sur quoi Courtin n’avait pas voulu demander d’explication : c’est-à-dire que la tête du jeune homme était entourée d’un mouchoir, et que ce mouchoir était maculé de taches sanglantes que son chapeau de paille, si larges qu’en fussent les bords, ne dissimulait qu’imparfaitement.

 

– Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en élevant une voix qui, dans son diapason ordinaire, était déjà trop élevée, vous êtes blessé ! Que vous est-il arrivé ? Parlez, malheureux ! Vous voyez bien que je meurs d’inquiétude.

 

Et alors, enjambant l’échalier avec une impatience et surtout avec une légèreté qu’on n’eût point osé attendre de son âge et de sa corpulence, la mère du jeune homme arriva près de lui, et, avant qu’il eût pu s’y opposer, enleva le chapeau et le mouchoir.

 

La plaie, ravivée par l’arrachement de l’appareil, recommença de saigner.

 

M. Michel, comme l’appelait Courtin, était si peu préparé à voir le dénoûment qu’il redoutait se brusquer de la sorte, qu’il demeura tout interdit et ne sut que répondre.

 

Maître Courtin vint à son aide.

 

Le madré paysan avait compris, à l’embarras de son jeune maître, que celui-ci, ne voulant pas avouer qu’il avait désobéi à sa mère, hésitait cependant à se disculper par un mensonge ; il n’avait pas, lui, Courtin, les mêmes scrupules que le jeune homme, et il chargea résolûment sa conscience du péché que, dans sa naïveté, Michel n’osait commettre.

 

– Oh ! que madame la baronne ne soit aucunement inquiète ! Ce n’est rien, dit-il, absolument rien !

 

– Mais, enfin, comment cela lui est-il arrivé ? Répondez pour lui, Courtin, puisque Monsieur s’obstine à garder le silence.

 

Et, en effet, le jeune homme demeurait toujours muet.

 

– Vous allez le savoir, madame la baronne, répondit Courtin. Il faut vous dire que j’avais ici un fagot des émondes d’automne ; il était bien trop lourd pour que je le misse seul sur mes épaules ; M. Michel a eu la bonté de m’aider, et une branche du maudit fagot lui a fait au front une égratignure, comme vous voyez.

 

– Mais c’est plus qu’une égratignure ! Vous auriez pu l’éborgner ! Une autre fois, maître Courtin, cherchez vos pareils pour charger vos fagots, entendez-vous ? Outre que vous eussiez pu estropier cet enfant, c’est très-inconvenant, ce que vous avez fait là.

 

Maître Courtin baissa humblement la tête, comme s’il eût apprécié toute l’étendue de son méfait ; mais cela ne l’empêcha point, en apercevant la gibecière qui était restée sur le gazon, d’envoyer, d’un coup de pied habilement calculé, le lièvre rejoindre le fusil dans la haie.

 

– Allons, venez, monsieur Michel, dit la baronne, dont la soumission du paysan ne semblait point calmer la mauvaise humeur ; venez, nous ferons examiner votre blessure par le médecin.

 

Puis, se retournant après avoir fait quelques pas :

 

– À propos, maître Courtin, dit-elle, vous n’avez point encore soldé votre terme de la Saint-Jean, et cependant votre bail expire à Pâques. Pensez-y ; car je suis bien résolue à ne point garder des fermiers inexacts à tenir leurs engagements.

 

La physionomie de maître Courtin devint plus piteuse encore qu’elle ne l’était quelques minutes auparavant ; cependant, elle se dérida, lorsque, pendant que sa mère franchissait les palissades avec incomparablement plus de difficultés que la première fois, le jeune homme lui dit tout bas ces deux mots :

 

– À demain !

 

Aussi, malgré la menace qu’il venait d’entendre, ce fut très-allégrement qu’il reprit le manche de sa charrue et qu’il se remit à la pousser dans le sillon, tandis que ses maîtres regagnaient le château ; et, tout le reste de la soirée, il anima ses chevaux en leur chantant la Parisienne, hymne patriotique très en vogue à cette époque.

 

Pendant que maître Courtin chante l’hymne susdit, à la grande satisfaction de son attelage, disons quelques mots de la famille Michel.

 

Vous avez vu le fils, chers lecteurs ; vous avez vu la mère.

 

La mère était la veuve d’un de ces fournisseurs qui avaient su faire, aux dépens de l’État, une fortune rapide et considérable à la suite des armées impériales, et que les soldats caractérisaient du sobriquet parlant de riz-pain-sel.

 

Ce fournisseur s’appelait Michel de son nom de famille ; il était originaire du département de la Mayenne, fils d’un simple paysan, neveu d’un magistrat de village qui, en ajoutant quelques notions d’arithmétique aux leçons de lecture et d’écriture qu’il lui donnait ainsi gratuitement, décida de l’avenir de son neveu.

 

Enlevé par la première réquisition de 1791, Michel le paysan arriva à la 22e demi-brigade avec fort peu d’enthousiasme ; cet homme, qui devait plus tard devenir un comptable si distingué, avait déjà supputé les chances qui s’offraient à lui d’être tué ou de passer général ; or, le résultat de ce calcul ne l’ayant satisfait que médiocrement, il fit, avec beaucoup d’adresse, valoir la beauté de son écriture pour être attaché aux bureaux du quartier-maître ; il reçut cette faveur et en témoigna autant de satisfaction qu’un autre eût fait en obtenant de l’avancement.

 

Ce fut donc au dépôt que Michel père fit les campagnes de 1792 et 1793.

 

Vers le milieu de cette dernière année, le général Rossignol, qui était envoyé pour pacifier ou exterminer la Vendée, s’étant, par hasard, trouvé en contact dans les bureaux avec le commis Michel, et ayant appris de lui qu’il était du pays insurgé et avait tous ses amis dans les rangs des Vendéens, songea à utiliser cette circonstance providentielle. Il fit délivrer à Michel un congé définitif et le renvoya chez lui sans autre condition que de prendre du service parmi les chouans, et, de temps en temps, de faire pour lui ce que M. de Maurepas faisait pour Sa Majesté Louis XV, c’est-à-dire de lui donner les nouvelles du jour ; or, Michel, qui avait trouvé de grands avantages pécuniaires à cet engagement, l’avait tenu avec une scrupuleuse fidélité, non-seulement à l’endroit du général Rossignol, mais même à l’endroit de ses successeurs.

 

Michel était au plus fort de cette correspondance anecdotique avec les chefs républicains, lorsque le général Travot avait à son tour été envoyé dans la Vendée.

 

On connaît le résultat des opérations du général Travot ; elles ont fait l’objet d’un des premiers chapitres de ce livre ; d’ailleurs, en voici le résumé : l’armée vendéenne battue, Jolly tué, de Couëtu pris dans un guet-apens dressé par un traître demeuré inconnu, enfin Charette fait prisonnier dans le bois de la Chabotière et fusillé sur la place de Viarmes, à Nantes.

 

Quel rôle joua Michel dans les péripéties successives de ce terrible drame ? C’est ce que nous apprendrons peut-être plus tard ; toujours est-il que, quelque temps après ce sanglant épisode, Michel, toujours recommandé par sa belle écriture et son infaillible arithmétique, entrait en qualité de commis dans les bureaux d’un munitionnaire fameux.

 

Il y fit un chemin rapide ; car, en 1805, nous le retrouvons soumissionnant, pour son propre compte, une partie des fournitures de l’armée d’Allemagne.

 

En 1806, ses souliers et ses guêtres prirent une part active à l’héroïque campagne de Prusse.

 

En 1809, il obtint l’entière alimentation de l’armée qui entrait en Espagne.

 

En 1810, il épousait la fille unique d’un de ses confrères et doublait ainsi sa fortune.

 

En outre, il allongeait son nom, ce qui était, pour tous les gens ayant un nom un peu court, la plus grande ambition de cette époque.

 

Voici de quelle façon cette adjonction tant ambitionnée s’opéra.

 

Le père de la femme de M. Michel s’appelait Baptiste Durand ; il était du petit village de la Logerie, et, pour se distinguer d’un autre Durand qu’il avait plusieurs fois rencontré sur son chemin, il se faisait appeler Durand de la Logerie.

 

C’était du moins le prétexte qu’il donnait.

 

Il avait fait élever sa fille dans un des meilleurs pensionnats de Paris, où elle avait été inscrite, lors de son entrée, sous le nom de Stéphanie Durand de la Logerie.

 

Une fois marié à la fille de son confrère, M. le munitionnaire Michel trouva que le nom de sa femme ferait bien au bout du sien et se fit appeler Michel de la Logerie.

 

Enfin, à la Restauration, un titre du Saint-Empire, acheté à beaux deniers comptants, lui permit de s’appeler le baron Michel de la Logerie, et de marquer ainsi sa place, à la fois, dans l’aristocratie financière et territoriale du moment.

 

Quelques années après le retour des Bourbons, c’est-à-dire vers 1819 ou 1820, le baron Michel de la Logerie perdit son beau père, messire Baptiste Durand de la Logerie.

 

Celui-ci laissait à sa fille et, par conséquent, à son beau-fils, sa terre de la Logerie, située, comme on a pu le comprendre par les détails donnés dans les chapitres précédents, à cinq ou six lieues de la forêt de Machecoul.

 

Le baron Michel de la Logerie décida, en bon seigneur qu’il était, d’aller prendre possession de sa terre et de se montrer à ses vassaux. Le baron Michel était homme d’esprit ; il désirait arriver à la Chambre ; il n’y pouvait arriver que par l’élection, et l’élection du baron dépendait de la popularité dont il jouirait dans le département de la Loire-Inférieure.

 

Il était né paysan ; il avait vécu jusqu’à vingt-cinq ans avec des paysans, sauf les deux ou trois années passées dans les bureaux ; il savait donc comment prendre les paysans.

 

Il avait, d’ailleurs, à se faire pardonner son bonheur.

 

Il fut ce que l’on appelle bon prince, retrouva là quelques camarades des vieilles guerres de la Vendée, leur toucha la main, parla, les larmes aux yeux, de la mort de ce pauvre M. Jolly, de ce cher M. de Couëtu et de ce digne M. Charette ; il s’enquit des besoins de la commune, qu’il ne connaissait pas, fit faire un pont qui établit les communications les plus importantes entre le département de la Loire-Inférieure et celui de la Vendée, fit réparer trois chemins vicinaux et rebâtir une église, dota un hospice d’orphelins et un hôpital de vieillards, recueillit force bénédictions et se complut si bien dans ce rôle patriarcal, qu’il manifesta l’intention de passer désormais six mois seulement dans la capitale et les six autres mois en son château de la Logerie.

 

Enfin, cédant aux sollicitations de sa femme, qui de Paris, où elle était restée, ne comprenant rien à ce féroce amour des champs qui s’était emparé de lui, écrivait lettres sur lettres pour presser son retour, le baron Michel décida que ce retour aurait lieu le lundi suivant, la journée du dimanche devant être consacrée à une grande battue aux loups que l’on faisait dans les bois de la Pauvrière et dans la forêt de la Grand-Lande, infestés de ces animaux.

 

C’était encore une œuvre philanthropique qu’accomplissait le baron Michel de la Logerie.

 

À cette battue, du reste, le baron Michel continua son rôle de riche bon enfant ; il se chargea des rafraîchissements, fit suivre la traque par deux barriques de vin portées sur des charrettes, et auxquelles buvait qui voulait ; il commanda pour le retour un véritable repas de Gamache, auquel deux ou trois villages étaient conviés, refusa le poste d’honneur qu’on lui avait offert dans la battue, voulut que le sort décidât de lui comme du plus humble tireur, et, le hasard l’ayant envoyé à l’extrémité de la ligne, il prit cette mauvaise fortune avec une bonne humeur qui enchanta tout le monde.

 

La battue fut splendide : de chaque enceinte, il sortait des animaux ; de chaque ligne, il partait une fusillade si bien nourrie, que l’on eût cru à une petite guerre. Les loups et les sangliers commencèrent à s’amonceler dans la charrette à côté des barriques du baron, sans compter le gibier de contrebande, tel que lièvres et chevreuils, que l’on tuait dans cette battue comme on les tue dans toutes les battues sous couleur d’animaux nuisibles, et que l’on cachait discrètement avec l’intention de les venir prendre à la nuit tombée.

 

Les enivrements du succès furent tels, qu’ils firent oublier le héros de la journée : ce ne fut donc qu’après les dernières traques que l’on s’aperçut que le baron Michel n’avait pas reparu depuis le matin. On s’enquit de lui : personne, depuis cette traque où le hasard du numéro l’avait envoyé si loin, ne l’avait revu ; on supposa que, ennuyé de ce divertissement, ou poussant trop loin sa sollicitude pour ses hôtes, il était revenu à la petite ville de Légé, où le repas avait été préparé par ses ordres.

 

Mais, en arrivant à Légé, les chasseurs ne le trouvèrent point ; quelques-uns, plus insoucieux que les autres, s’attablèrent sans lui. Mais cinq ou six, atteints de pressentiments funestes, retournèrent aux bois de la Pauvrière, et, munis de torches et de lanternes, se mirent à le chercher.

 

Au bout de deux heures d’investigations infructueuses, on le trouva dans le fossé de la seconde enceinte où l’on avait traqué.

 

Il était roide mort : une balle lui avait traversé le cœur.

 

Cette mort fit grand bruit ; le parquet de Nantes évoqua l’affaire ; le chasseur placé immédiatement au-dessous du baron fut arrêté ; il déclara qu’éloigné de cent cinquante pas du baron, dont un angle de bois le séparait, il n’avait rien vu ni rien entendu. Il fut prouvé, en outre, que le fusil du paysan mis en cause n’avait point été déchargé de la journée ; d’ailleurs, de l’endroit où il était placé, le chasseur ne pouvait frapper la victime qu’au côté droit et c’était au côté gauche que le baron Michel avait été atteint.

 

L’instruction en resta donc là ; on fut réduit à attribuer au hasard la mort de l’ex-munitionnaire, et l’on supposa qu’une balle égarée, comme cela arrive si souvent dans les traques, était venue l’atteindre sans mauvaise intention de la part de celui au fusil duquel elle avait échappé.

 

Cependant, il resta dans le pays une rumeur confuse de vengeance accomplie ; on disait, – mais on disait bien bas, comme si chaque touffe de genêts eût encore pu receler le fusil d’un chouan, – on disait que quelqu’un des vieux soldats de Jolly, de Couëtu et de Charette avait fait expier au malheureux fournisseur sa trahison et la mort de ces trois illustres chefs ; mais il y avait trop de gens intéressés au secret pour qu’une accusation directe pût jamais être formulée.

 

La baronne Michel de la Logerie demeura donc veuve avec un fils unique.

 

La baronne Michel était une de ces femmes aux vertus négatives comme on en rencontre tant dans le monde. Des vices, madame la baronne Michel n’en possédait pas l’ombre ; des passions, elle en avait jusque-là ignoré le nom. Attelée à dix-sept ans à la charrue du mariage, elle avait marché dans le sillon conjugal sans jamais dévier ni à droite ni à gauche, et ne se demandant même point s’il n’y avait pas une autre route ; jamais l’idée n’était venue à son cerveau qu’une femme pût regimber contre l’aiguillon. Débarrassée du joug, elle eut peur de sa liberté, et instinctivement elle chercha de nouvelles chaînes, ces nouvelles chaînes, ce fut la religion qui les lui donna, et, comme tous les esprits étroits, elle commença de végéter dans une dévotion fausse, exagérée et cependant consciencieuse.

 

Madame la baronne Michel se croyait tout simplement une sainte ; elle était régulière aux offices, soumise aux jeûnes, fidèle aux prescriptions de l’Église ; et qui lui eût dit qu’elle péchait sept fois par jour l’eût fort étonnée. Cependant, rien n’était plus vrai ; il était certain que, rien qu’en incriminant l’humilité de madame la baronne de la Logerie, on pouvait, à chaque instant de la journée, la prendre en flagrant défit de désobéissance aux préceptes du Sauveur des hommes ; car, si mal ou si peu justifié qu’il fût, elle poussait son orgueil nobiliaire jusqu’à la folie.

 

Aussi avons-nous vu que notre rusé paysan, maître Courtin, qui avait sans façon appelé le fils monsieur Michel, n’avait pas une seule fois manqué de donner de la baronne à la mère.

 

Naturellement, madame de la Logerie avait le monde et le siècle en horreur ; elle ne lisait point un compte rendu de police correctionnelle, dans son journal, sans les accuser l’un et l’autre – monde et siècle – de l’immoralité la plus noire ; à l’entendre, l’âge de fer datait de 1800 ; aussi, son plus grand souci avait-il été de préserver son fils de la contagion des idées du jour, en l’élevant loin du monde et de ses dangers ; jamais elle ne voulut entendre parler pour lui d’éducation publique ; les établissements des jésuites eux-mêmes lui furent suspects, par la facilité avec laquelle les bons pères composaient avec les obligations sociales des jeunes gens qu’on leur confiait ; et, si l’héritier des Michel reçut quelques leçons d’étrangers auxquels, pour les sciences et les arts indispensables à l’éducation d’un jeune homme, on fut forcé d’avoir recours, ce ne fut jamais qu’en présence de sa mère et sur un programme approuvé par elle, qui seule se chargeait d’imprimer la direction à donner aux idées, aux travaux et surtout à la partie morale de cette éducation.

 

Il fallait l’assez forte dose d’intelligence que le bonheur avait placée dans cette jeune cervelle pour qu’elle sortît saine et sauve de la torture à laquelle elle avait été soumise depuis dix ans.

 

Mais elle en sortit, comme on l’a vu, faible et indécise, et n’ayant rien de cette force et de cette résolution qui caractérisent l’homme, c’est-à-dire le représentant de la vigueur, de la décision et de l’intelligence.

 

IX

Galon-d’or et Allégro


Comme Michel s’en était douté et surtout l’avait craint, il avait été vigoureusement grondé par sa mère.

 

Celle-ci n’avait pas été la dupe du récit de maître Courtin ; la blessure que son fils avait à la tête n’était point une égratignure faite par une épine.

 

Aussi, ignorant quel intérêt son fils pouvait avoir à cacher la cause de cette blessure, convaincue que, même en l’interrogeant, elle n’arriverait pas à la vérité, elle se contentait de fixer de temps en temps les yeux sur cette plaie mystérieuse, en secouant la tête, en poussant un soupir et en ridant son front maternel.

 

Le jeune homme, pendant tout le dîner, se sentit mal à son aise, baissant les yeux et mangeant à peine ; mais, il faut le dire, l’incessant examen de sa mère n’était point la seule chose qui le troublât.

 

Entre ses paupières baissées et le regard maternel, il voyait continuellement flotter comme deux ombres.

 

Ces deux ombres, c’était la double image de Bertha et de Mary.

 

Michel pensait à Bertha avec une certaine impatience, il faut l’avouer. Qu’était-ce donc que cette amazone qui maniait un fusil comme un chasseur de profession, qui bandait les blessures comme un chirurgien, et qui, lorsqu’elle trouvait de la résistance dans le patient, lui tordait les poignets, avec ses mains blanches et féminines, comme eût pu le faire Jean Oullier avec ses mains viriles et calleuses ?

 

Mais aussi comme Mary était charmante, avec ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus ! comme sa voix était douce et son accent persuasif ! avec quelle légèreté elle avait touché la plaie, lavé le sang, serré le bandage !

 

En vérité, Michel ne regrettait pas sa blessure, lorsqu’il calculait que, sans cette blessure, il n’y eût eu aucune raison pour que les deux jeunes filles lui eussent adressé la parole et se fussent occupées de lui.

 

Il est vrai qu’il y avait une chose bien autrement grave que sa blessure : c’était la mauvaise humeur qu’elle avait causée à sa mère et les doutes qu’elle pouvait faire naître dans l’esprit de celle-ci ; mais la colère de madame de la Logerie passerait ; et ce qui ne passerait pas, c’est l’impression qu’avaient laissée dans son cœur, à lui, ces quelques secondes pendant lesquelles il avait tenu dans sa main la main de Mary.

 

Aussi, comme tout cœur qui commence à aimer, mais qui doute encore de son amour, le plus grand besoin qu’éprouvât le jeune homme était celui de la solitude.

 

Il en résulta qu’aussitôt après le dîner, profitant du moment où la baronne causait avec un domestique, il s’éloigna sans entendre ce que lui disait sa mère, ou plutôt, sans se rendre compte des paroles qu’elle lui adressait.

 

Ces paroles avaient cependant leur importance.

 

Madame de la Logerie défendait à son fils de diriger ses courses vers Saint-Christophe-du-Ligneron, où, d’après le dire de son domestique, régnait une mauvaise fièvre.

 

Puis elle recommandait qu’un cordon sanitaire s’organisât autour de la Logerie, afin qu’aucun habitant du village infesté ne fût reçu au château.

 

L’ordre devait s’exécuter à l’instant même, à l’endroit d’une jeune fille qui venait demander, pour son père, atteint d’une première attaque de fièvre, du secours à la baronne de la Logerie.

 

Sans doute, si Michel n’eût pas été si préoccupé, eût-il fait quelque attention à ces paroles de sa mère ; car le malade, c’était son père nourricier, le métayer Tinguy, et la ménagère qui venait réclamer secours, sa sœur de lait, Rosine, pour laquelle il avait conservé une grande affection.

 

Mais, en ce moment, c’était du côté de Souday que les yeux du jeune homme étaient tournés, et celle à laquelle il pensait, c’était cette charmante louve ayant nom Mary.

 

Aussi fut-il bientôt perdu dans la partie la plus profonde et la plus épaisse du parc.

 

Il avait pris un livre en manière de contenance ; mais, quoiqu’il eût eu l’air de lire jusqu’à ce qu’il eût gagné la lisière des grands arbres, quiconque lui eût demandé le titre de son livre l’eût bien embarrassé.

 

Il s’assit sur un banc et se mit à réfléchir.

 

À quoi réfléchissait Michel ?

 

La réponse est facile à faire.

 

Comment reverrait-il Mary et sa sœur ?

 

Le hasard l’avait servi en les lui faisant rencontrer une première fois, mais six mois seulement après son retour dans le pays.

 

Le hasard y avait donc mis le temps.

 

S’il allait plaire au hasard d’être six autres mois sans ménager au jeune baron une seconde rencontre avec ses voisines, ce serait long pour l’état où était son cœur !

 

D’un autre côté, ouvrir des communications avec le château de Souday n’était pas chose commode.

 

Il n’existait pas une grande sympathie entre le marquis de Souday, émigré de 1790, et le baron Michel de la Logerie, noble de l’Empire.

 

D’ailleurs, Jean Oullier, dans le peu de mots qu’il avait dits au jeune homme, ne lui avait pas laissé entrevoir un bien grand désir de faire sa connaissance.

 

Restaient les jeunes filles, qui lui avaient marqué cet intérêt, brusque chez Bertha, doux chez Mary ; mais comment arriver aux jeunes filles, qui, si elles chassaient deux ou trois fois par semaine, ne chassaient jamais qu’en la compagnie de leur père et de Jean Oullier ?

 

Michel se promettait de lire, les uns après les autres, tous les romans qu’il trouverait dans la bibliothèque du château, espérant découvrir dans l’un d’eux quelque ingénieux moyen qu’il commençait à craindre que son esprit, réduit à ses propres inspirations, ne lui fournît pas.

 

En ce moment, il sentit qu’on lui touchait doucement l’épaule ; il se retourna en tressaillant.

 

C’était maître Courtin.

 

La figure du digne métayer exprimait une satisfaction qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler.

 

– Pardon, excuse, monsieur Michel, dit le métayer ; mais, en ne vous voyant pas plus bouger qu’une souche, j’ai cru que c’était votre statue et non pas vous.

 

– Et tu vois que c’est moi, Courtin.

 

– J’en suis bien aise, monsieur Michel. J’étais inquiet de savoir comment cela s’était passé entre vous et madame la baronne.

 

– Elle a un peu grondé.

 

– Oh ! je m’en doute bien. Est-ce que vous lui avez parlé du lièvre ?

 

– Je m’en suis bien gardé !

 

– Et des louves ?

 

– Quelles louves ? demanda le jeune homme, qui n’était pas fâché de ramener la conversation sur ce point.

 

– Les louves de Machecoul… Il me semblait vous avoir dit que c’était ainsi que l’on nommait les demoiselles de Souday.

 

– Encore moins que du lièvre, tu comprends bien, Courtin ! Je crois que les chiens de Souday et ceux de la Logerie, comme on dit, ne chassent pas ensemble.

 

– Dans tous les cas, reprit Courtin, avec cet air narquois que, malgré ses efforts, il n’était pas toujours maître de dissimuler, si vos chiens ne chassent pas ensemble, vous pourrez chasser, vous, avec leurs chiens.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Regardez, fit Courtin en tirant à soi et en faisant en quelque sorte entrer en scène deux chiens courants couplés et qu’il tenait en laisse.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda le jeune baron.

 

– Qu’est-ce que cela ? Galon-d’or et Allégro, donc !

 

– Mais je ne sais pas ce que c’est que Galon-d’or et Allégro.

 

– Ce sont les chiens de ce bandit de Jean Oullier.

 

– Pourquoi lui as-tu pris ses chiens ?

 

– Je ne les lui ai pas pris ; je les lui ai mis tout simplement en fourrière.

 

– Et de quel droit ?

 

– De deux droits : d’abord comme propriétaire, et ensuite comme maire.

 

Courtin était maire au village de la Logerie, qui se composait d’une vingtaine de maisons, et il était très fier de ce titre.

 

– Veux-tu m’expliquer tes droits, Courtin ?

 

– Eh bien, d’abord, monsieur Michel, comme maire, je les confisque parce qu’ils chassent en temps prohibé.

 

– Je ne croyais pas qu’il y eût de temps prohibé pour chasser le loup, et, comme M. de Souday est louvetier…

 

– Très bien ! s’il est louvetier, qu’il chasse ses loups dans la forêt de Machecoul, et non dans la plaine ; d’ailleurs, vous avez bien vu, ajouta avec son sourire matois maître Courtin, vous avez bien vu que ce n’était pas un loup qu’ils chassaient, puisque c’était un lièvre, et que même, ce lièvre, c’est une des louves qui l’a tué.

 

Le jeune homme fut sur le point de dire à Courtin que ce nom de louves, appliqué aux demoiselles de Souday, lui était désagréable, et qu’il le priait de ne plus s’en servir désormais ; mais il n’osa formuler sa prière d’une façon aussi nette.

 

– C’est Mlle Bertha qui l’a tué, Courtin, dit-il ; mais c’est moi qui l’avais tiré et blessé d’abord ; c’est donc moi qui suis le coupable.

 

– Bon, bon, bon ! comment entendez-vous cela ? L’auriez-vous tiré si les chiens ne l’avaient pas chassé ? Non. C’est donc la faute des chiens si vous l’avez tiré, et si mademoiselle Bertha l’a tué ; c’est donc les chiens que je punis, comme maire, d’avoir, sous prétexte de courre le loup, chassé un lièvre en temps prohibé. Mais ce n’est pas le tout ; après les avoir punis comme maire, je les repunis comme propriétaire. Est-ce que je leur ai donné permis de chasse sur mes terres, aux chiens de M. le marquis ?

 

– Sur tes terres, Courtin ? dit en riant Michel. Il me semble que tu te trompes, et que c’était sur les miennes, ou plutôt sur celles de ma mère, qu’ils chassaient.

 

– C’est tout un, monsieur le baron, puisque, vos terres, je les afferme. Or, vous savez, nous ne sommes plus en 1789, où les seigneurs avaient le droit de passer avec leurs meutes à travers les moissons du paysan et de tout coucher à terre sans rien payer ; non, non, non ! aujourd’hui, nous sommes en 1832, monsieur Michel : chacun est maître chez soi, et le gibier est à celui qui le nourrit. Donc, le lièvre chassé par les chiens de M. le marquis est à moi, puisqu’il mange le blé que j’ai semé sur les terres de madame Michel, et c’est moi qui dois manger le lièvre blessé par vous et tué par la louve.

 

Michel fit un mouvement que Courtin surprit du coin de l’œil ; cependant, il n’osa point manifester son mécontentement.

 

– Il y a une chose qui m’étonne, dit le jeune homme ; c’est que ces chiens, qui tirent si fort sur leur corde et qui paraissent te suivre avec tant de répugnance, se soient laissé rejoindre par toi.

 

– Oh ! dit Courtin, je n’ai pas eu de peine à cela. Quand je suis revenu de vous lever l’échalier, à vous et à madame la baronne, j’ai trouvé ces messieurs à table.

 

– À table ?

 

– Oui, à table dans la haie, où j’avais caché le lièvre ; ils l’avaient trouvé, et ils dînaient. Il paraît qu’ils ne sont pas chèrement nourris au château de Souday et qu’ils chassent pour leur compte. Tenez, voyez l’état où ils l’ont mis, mon lièvre.

 

Et, en disant ces mots, Courtin tira de la vaste poche de sa veste le train de derrière de l’animal faisant la pièce principale du délit.

 

La tête et le train de devant avaient complètement disparu.

 

– Et quand on pense, ajouta Courtin, qu’ils ont fait ce beau coup-là le temps d’aller vous reconduire. Ah ! il faudra que vous nous en fassiez tuer quelques-uns, mes drôles, pour me faire oublier celui-là !

 

– Courtin, laisse-moi te dire une chose, fit le jeune baron.

 

– Oh ! dites, ne vous gênez pas, monsieur Michel.

 

– C’est que, comme maire, tu dois doublement respecter la légalité.

 

– La légalité, je la porte dans mon cœur. Liberté ! ordre public ! Est-ce que vous n’avez pas vu que ces trois mots-là sont écrits sur la façade de la mairie, monsieur Michel ?

 

– Eh bien, raison de plus pour que je te dise que ce que tu fais là n’est pas légal et porte atteinte à la liberté et à l’ordre public.

 

– Comment ! dit Courtin, les chiens des louves ne troublent pas l’ordre public en chassant sur mes terres en temps prohibé, et je ne suis pas libre de les mettre en fourrière ?

 

– Ils ne troublent pas l’ordre public, Courtin : ils blessent des intérêts privés ; et tu as le droit, non pas de les mettre en fourrière, mais de leur faire un procès-verbal.

 

– Ah ! c’est bien long, tout cela, et, s’il faut laisser chasser les chiens et se contenter de leur faire des procès-verbaux, alors ce ne sont plus les hommes qui sont libres, ce sont les chiens.

 

– Courtin, dit le jeune homme avec cette petite pointe de morgue dont est toujours plus ou moins atteint l’homme qui a feuilleté un code, tu commets l’erreur que commettent beaucoup de gens : tu confonds la liberté avec l’indépendance : l’indépendance est la liberté des hommes qui ne sont pas libres, mon ami.

 

– Mais qu’est-ce donc que la liberté, monsieur Michel ?

 

– La liberté, mon cher Courtin, c’est l’abandon que chacun fait, au profit de tous, de son indépendance personnelle. C’est dans le fonds général d’indépendance qu’un peuple entier ou chaque citoyen puise la liberté ; nous sommes libres et non indépendants, Courtin.

 

– Oh ! moi, dit Courtin, je ne connais pas tout cela. Je suis maire et propriétaire ; je tiens les deux meilleurs chiens de la meute du marquis, Galon-d’or et Allégro, je ne les lâche pas. Qu’il vienne les chercher, et je lui demanderai, moi, ce qu’il va faire aux réunions de Torfou et de Montaigu.

 

– Que veux-tu dire ?

 

– Oh ! je m’entends.

 

– Oui, mais, moi, je ne t’entends pas.

 

– Il n’y a pas besoin que vous m’entendiez, vous ; vous n’êtes pas maire.

 

– Oui ; mais je suis habitant du pays, et j’ai intérêt à savoir ce qui s’y passe.

 

– Oh ! ce qui s’y passe, ça n’est pas difficile à voir ; il s’y passe que les messieurs se remettent à conspirer.

 

– Les messieurs ?

 

– Eh ! oui, les nobles ! ces… Je me tais, quoique vous ne soyez pas de cette noblesse-là, vous.

 

Michel rougit jusqu’au blanc des yeux.

 

– Tu dis que les nobles conspirent, Courtin ?

 

– Et pourquoi donc qu’ils feraient comme cela des assemblées, la nuit ? Qu’ils se réunissent, le jour, pour boire et manger, ces fainéants, très-bien, c’est permis, et l’autorité n’a rien à y voir ; mais, quand on se réunit la nuit, ce n’est pas dans de bonnes intentions. En tout cas, qu’ils se tiennent bien ! J’ai l’œil sur eux, moi. Je suis maire, et, si je n’ai pas le droit de tenir les chiens en fourrière, j’ai celui d’envoyer les hommes en prison ; je connais le Code à cet endroit-là.

 

– Et tu dis que M. de Souday fréquente ces assemblées ?

 

– Ah bien, ce serait bon qu’il ne les fréquentât point, un vieux chouan, un ancien aide de camp de Charette ! Qu’il vienne réclamer ses chiens, oui, qu’il y vienne, et je l’envoie à Nantes, lui et ses louves ! elles expliqueront ce qu’elles font à courir les bois, comme la chose leur arrive, la nuit.

 

– Mais, dit Michel avec une vivacité à laquelle il n’y avait point à se tromper, tu m’as dit toi-même, Courtin, que, si elles couraient les bois la nuit, c’était pour porter secours aux pauvres malades.

 

Courtin recula d’un pas, et, montrant avec son sourire habituel son jeune maître du doigt :

 

– Ah ! je vous y prends, vous ! dit-il.

 

– Moi ! fit le jeune homme rougissant ; et à quoi me prends-tu ?

 

– Elles vous tiennent au cœur.

 

– À moi ?

 

– Oui, oui, oui… Ah ! je ne vous donne pas tort, au contraire ; quoique ce soient des demoiselles, ce n’est pas moi qui dirai qu’elles ne sont pas jolies. Allons, ne rougissez pas comme vous faites ; vous ne sortez pas du séminaire ; vous n’êtes ni prêtre, ni diacre, ni vicaire : vous êtes un beau garçon de vingt ans. Allez de l’avant, monsieur Michel ; elles seraient bien dégoûtées si elles ne vous trouvaient pas de leur goût, quand vous les trouvez du vôtre.

 

– Mais, mon cher Courtin, dit Michel, en supposant que tu dises vrai, ce qui n’est pas, est-ce que je les connais ? est-ce que je connais le marquis ? est-ce qu’il suffit d’avoir rencontré deux jeunes filles à cheval pour se présenter chez elles ?

 

– Ah ! oui, je comprends, fit Courtin d’un air railleur ; ça n’a pas le sou, mais ça a de grandes manières. Il faudrait une occasion, un motif, un prétexte. Cherchez, monsieur Michel, cherchez ! vous êtes un savant, vous parlez le latin et le grec, vous avez étudié le Code, vous devez trouver cela.

 

Michel secoua la tête.

 

– Bon ! dit Courtin, vous avez cherché et vous n’avez pas trouvé.

 

– Je ne dis pas cela, fit vivement le jeune baron.

 

– Ah ! oui ; mais je le dis, moi… On n’est pas encore si vieux à quarante ans, qu’on ne se souvienne du temps où l’on en avait vingt…

 

Michel se tut et resta la tête baissée ; il sentait l’œil du paysan qui pesait sur lui.

 

– Ainsi, vous n’avez pas trouvé le moyen ?… Eh bien, je l’ai trouvé, moi.

 

– Toi ?… s’écria vivement le jeune homme en relevant la tête.

 

Puis, comprenant qu’il venait de laisser échapper sa plus secrète pensée :

 

– Mais où diable as-tu vu que je voulais aller au château ? dit-il en haussant les épaules.

 

– Et le moyen, continua Courtin comme si son maître n’avait pas essayé de nier ; le moyen, le voici…

 

Michel affectait la distraction de l’indifférence, mais écoutait de toutes ses oreilles.

 

– Vous dites au père Courtin : « Père Courtin, vous vous trompez sur vos droits ; ni comme maire, ni comme propriétaire, vous n’avez droit de mettre les chiens du marquis de Souday en fourrière ; vous avez droit à une indemnité ; mais cette indemnité, nous la réglerons de gré à gré. » Ce à quoi le père Courtin répond : « Oh ! avec vous, monsieur Michel, je ne compte pas ; nous connaissons votre générosité. » Sur quoi, vous ajoutez : « Courtin, tu vas donc me remettre les chiens ; le reste me regarde. » Je vous dis : « Voilà les chiens, monsieur Michel. Quant à l’indemnité, dame, avec un ou deux jaunets, on en verra le jeu ; on ne veut pas la mort du pécheur. » Alors, vous comprenez, vous écrivez un petit billet au marquis. Vous avez rallié ses chiens, et vous les lui renvoyez, de peur qu’il n’en soit inquiet, par Rousseau ou par la Belette ; alors, il ne peut pas se dispenser de vous remercier et de vous inviter à l’aller voir… À moins que, pour plus de sûreté encore, vous ne les lui reconduisiez vous-même.

 

– C’est bien, c’est bien, Courtin, dit le jeune baron. Laisse-moi les chiens ; je les renverrai au marquis, non point pour qu’il m’invite à aller au château, car il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu supposes, mais parce que, entre voisins on se doit de bons procédés.

 

– Alors, prenons que je n’ai rien dit… Mais, c’est égal, cela fait deux jolis brins de filles que les demoiselles de Souday ! Et, quant à l’indemnité…

 

– Tiens, dit le jeune baron en souriant, c’est trop juste, voilà pour le tort que les chiens t’ont fait en passant sur mes terres et en mangeant la moitié du lièvre que Bertha avait tué.

 

Et il donna au métayer ce qu’il avait dans sa bourse, c’est-à-dire trois ou quatre louis.

 

Et c’était bien heureux qu’il n’eût pas davantage ; car le jeune homme était si enchanté d’avoir enfin le moyen de s’introduire au château de Souday, qu’il eût donné au métayer dix fois la somme, si cette somme décuple se fût trouvée dans sa poche.

 

Courtin jeta un coup d’œil appréciateur sur les quelques louis qu’il venait de recevoir à titre d’indemnité, et, mettant la laisse aux mains du jeune baron, il s’éloigna.

 

Mais, au bout de quelques pas, se retournant et revenant à son maître :

 

– N’importe, monsieur Michel, dit-il, ne vous liez pas trop avec tous ces gens-là. Vous savez ce que je vous ai raconté des messieurs à Torfou et à Montaigu ; c’est moi qui vous le dis, monsieur Michel, avant quinze jours, il y aura du grabuge.

 

Et, cette fois, il s’éloigna pour tout de bon, chantonnant la Parisienne, pour les paroles et l’air de laquelle il avait une véritable prédilection.

 

Le jeune homme resta seul avec les deux chiens.

 

X

Où les choses ne se passent pas tout à fait comme les avait rêvées le baron Michel


Notre amoureux avait d’abord songé à suivre le premier conseil de Courtin, c’est-à-dire à renvoyer les chiens au marquis de Souday, par Rousseau ou par la Belette, deux serviteurs attachés, moitié à la ferme et moitié au château, et qui devaient les sobriquets sous lesquels Courtin vient de les présenter à nos lecteurs, le premier à la couleur un peu hasardée de sa chevelure, le second à la ressemblance de son visage avec le museau de l’animal dont La Fontaine a illustré l’obésité dans une de ses plus jolies fables.

 

Mais, en y réfléchissant bien, le jeune homme avait songé que le marquis de Souday pouvait se contenter d’une simple lettre de remerciement, sans invitation aucune.

 

Si, par malheur, le marquis agissait ainsi, l’occasion était manquée ; il faudrait en attendre une autre, et il ne s’en présenterait pas tous les jours de pareille.

 

Si, au contraire, le jeune homme reconduisait les chiens lui même, il était infailliblement reçu : on ne laisse pas franchir six ou sept kilomètres à un voisin qui a l’obligeance de vous ramener en personne des chiens que l’on croit perdus, et auxquels on tient, sans l’inviter à se reposer un instant, et même, s’il est tard, à passer la nuit au château.

 

Michel tira sa montre : elle marquait six heures et quelques minutes.

 

Nous croyons avoir dit que Mme la baronne Michel avait conservé, ou plutôt avait pris l’habitude de dîner à quatre heures. Chez le père de Mme la baronne Michel, on dînait à midi.

 

Le jeune baron avait donc tout le temps d’aller au château, s’il se décidait à y aller.

 

Mais c’était une grande résolution à prendre que d’aller au château, et la décision n’était pas la qualité dominante de M. Michel, nous en avons déjà prévenu le lecteur.

 

Il perdit un quart d’heure à hésiter. Heureusement, dans les premiers jours de mai, le soleil ne se couche qu’à huit heures ; il y avait donc encore une heure et demie de soleil.

 

D’ailleurs, jusqu’à neuf heures, on pouvait, sans indiscrétion, se présenter.

 

Mais, par un jour de chasse, les jeunes filles, fatiguées, ne seraient-elles pas couchées de bonne heure ?

 

Or, ce n’était point le marquis de Souday que le jeune baron désirait voir. Pour lui personnellement, il n’eût pas fait six kilomètres, tandis que, pour revoir Mary, il lui semblait qu’il ferait cent lieues !

 

Il se décida donc à partir sans plus de retard.

 

Seulement, le jeune homme s’aperçut alors qu’il n’avait pas de chapeau.

 

Mais, pour aller prendre son chapeau, il lui fallait rentrer, risquer de rencontrer sa mère ; de là les interrogations : où allait-il ? à qui les chiens ?

 

Il n’avait pas besoin de chapeau ; le chapeau, ou plutôt l’absence de chapeau serait mise sur le compte de l’empressement ; le vent l’aurait emporté, une branche l’aurait fait rouler dans un ravin, les chiens n’auraient pas permis qu’il courût après.

 

L’inconvénient était bien plus grave à affronter la baronne qu’à partir sans chapeau.

 

Le jeune homme partit donc sans chapeau, tenant les chiens en laisse.

 

À peine eut-il fait quelques pas, qu’il comprit qu’il ne lui faudrait pas, pour aller à Souday, les soixante et quinze minutes qu’il avait calculées.

 

Du moment où les chiens avaient reconnu la direction adoptée par le conducteur, celui-ci avait eu plutôt besoin de les retenir que de les tirer.

 

Ils flairaient le chenil et tendaient la corde de toutes leurs forces ; attelés à une voiture légère, ils eussent fait faire le chemin au baron Michel en une demi-heure.

 

À pied et avec leur aide, le jeune homme, rien qu’en se mettant au petit trot, devait le faire en trois quarts d’heure.

 

Or, l’impatience des deux chiens étant d’accord avec la sienne, le petit trot fut l’allure adoptée.

 

Après vingt minutes de petit trot, on était dans la forêt de Machecoul, que, pour raccourcir le chemin, on devait écorner dans le tiers de sa largeur.

 

En entrant dans la forêt, il fallait débuter par une côte un peu roide.

 

Le jeune baron monta la côte au pas gymnastique ; mais, arrivé au sommet, il éprouva le besoin de souffler.

 

Il n’en était pas ainsi des chiens, qui soufflaient tout en marchant.

 

Les chiens manifestèrent le désir de continuer leur chemin.

 

Leur conducteur s’opposa à ce désir en s’arc-boutant de son mieux et en tirant en arrière, tandis qu’ils tiraient en avant.

 

Deux forces égales se neutralisent, suivant les premiers principes de mécanique.

 

Le jeune baron avait une force supérieure ; il neutralisa la force des deux chiens.

 

Le groupe une fois au repos, il profita de cette halte pour tirer son mouchoir de sa poche et s’essuyer le front.

 

Tandis qu’il s’essuyait le front, tout en jouissant de cette douce fraîcheur que soufflait sur son visage la bouche invisible du soir, il lui sembla qu’un cri d’appel venait jusqu’à lui, porté par le vent.

 

Les chiens entendirent ce cri, comme l’avait entendu le baron ; seulement eux y répondirent par ce long et triste hurlement que jettent les chiens perdus.

 

Puis ils se mirent à tirer la corde avec une recrudescence d’énergie.

 

Leur conducteur s’était reposé ; il s’était essuyé le front ; il n’avait plus aucun motif de s’opposer au désir que manifestaient Galon-d’or et Allégro de se remettre en chemin. Au lieu de se pencher en arrière, il se pencha en avant, et reprit son petit trot un instant interrompu.

 

Il n’avait pas fait trois cents pas, qu’un second cri d’appel se fit entendre, plus rapproché et, par conséquent, plus distinct que le premier.

 

Les chiens y répondirent par un hurlement plus prolongé et par un coup de collier plus solide.

 

Le jeune homme comprit que quelqu’un était à la recherche des chiens, et les haulait.

 

Nous demandons pardon à nos lecteurs d’introduire dans le langage écrit un mot si peu académique ; mais c’est celui dont se servent nos paysans pour rendre le cri particulier par lequel le chasseur appelle ses chiens. Il a l’avantage d’être assez expressif ; puis, dernière et suprême raison, je n’en connais pas d’autre.

 

Au bout d’un demi-kilomètre, les mêmes cris se firent entendre pour la troisième fois, de la part de l’homme en quête et des animaux quêtés.

 

Cette fois, Galon-d’or et Allégro tirèrent avec une telle énergie, que leur conducteur, emporté par eux, fut forcé de passer du petit trot au grand trot, et du grand trot au galop.

 

Il suivait cette allure depuis cinq minutes à peine, quand un homme parut à la lisière du bois, bondit par-dessus le fossé et se trouva, de ce seul bond, au milieu de la route, barrant le chemin au jeune baron.

 

Cet homme, c’était Jean Oullier.

 

– Ah ! ah ! dit-il, c’est donc vous, monsieur Jolicœur, qui non-seulement détournez mes chiens du loup que je chasse pour les mettre sur le lièvre que vous chassez, mais qui encore vous donnez la peine de les coupler et de les mener en laisse ?

 

– Monsieur, dit le jeune homme tout essoufflé, monsieur, si j’ai couplé et enlaissé les chiens, c’était pour avoir l’honneur de les reconduire moi-même à M. le marquis de Souday.

 

– Ah ! oui, comme cela, sans chapeau et sans façon ? Ne vous donnez pas la peine, mon cher monsieur ! Maintenant que vous m’avez rencontré, je les reconduirai bien moi-même.

 

Et, avant que M. Michel eût pu s’y opposer ou même eût deviné son intention, Jean Oullier lui avait arraché la chaîne des mains et l’avait jetée sur le cou des chiens, comme on jette la bride sur le cou d’un cheval.

 

En se sentant libres, les chiens partirent à fond de train dans la direction du château, suivis par Jean Oullier, qui ne courait guère moins vite qu’eux, tout en faisant claquer son fouet et en criant :

 

– Au chenil, au chenil, drôles !

 

Cette scène avait été si rapide, que les chiens et Jean Oullier étaient déjà à un kilomètre du baron avant que celui-ci fût revenu de sa surprise.

 

Il resta anéanti sur le chemin.

 

Il y était depuis dix minutes, à peu près, la bouche ouverte et les yeux fixés dans la direction où avaient disparu Jean Oullier et les chiens, lorsqu’une voix de jeune fille, caressante et douce, fit entendre ces quelques mots à deux pas de lui :

 

– Jésus Dieu ! monsieur le baron, que faites-vous donc à cette heure-ci, nu-tête, sur le grand chemin ?

 

Ce qu’il faisait, le jeune homme eût été bien embarrassé de le dire ; il suivait ses espérances, qui s’envolaient du côté du château de Souday et à la poursuite desquelles il n’osait se mettre.

 

Il se retourna pour voir qui lui adressait la parole.

 

Il reconnut sa sœur de lait, la fille du métayer Tinguy.

 

– Ah ! c’est toi, Rosine, dit-il ; et d’où viens-tu donc toi même ?

 

– Hélas ! monsieur le baron, dit l’enfant avec des larmes plein la voix, je viens du château de la Logerie, où j’ai été bien mal reçue par Mme la baronne.

 

– Comment cela, Rosine ? Tu sais bien que ma mère t’aime et te protège.

 

– Oui, dans les temps ordinaires, mais pas aujourd’hui.

 

– Comment, pas aujourd’hui ?

 

– Certes ! car, il y a une heure, pas plus tard que cela, elle m’a fait mettre à la porte.

 

– Pourquoi ne m’as-tu pas demandé ?

 

– Je vous ai demandé, monsieur le baron ; mais il m’a été répondu que vous n’y étiez pas.

 

– Comment ! je n’étais pas au château ? Mais j’en sors, ma chère ! or, si vite que tu aies couru, tu n’as pas couru si vite que moi, j’en réponds !

 

– Ah ! dame, c’est possible, monsieur le baron, parce que, voyez-vous, repoussée comme je l’ai été par Mme votre mère, l’idée m’est bien venue d’aller trouver les louves ; mais je ne m’y suis pas décidée tout de suite.

 

– Et qu’as-tu donc à leur demander, aux louves ?

 

Michel s’efforça pour prononcer ce mot louves.

 

– Ce que je venais demander à Mme la baronne : des secours pour mon pauvre père, qui est bien malade.

 

– Malade de quoi ?

 

– D’une mauvaise fièvre qu’il a prise dans les marais.

 

– D’une mauvaise fièvre ? répéta Michel. Est-ce une fièvre maligne, intermittente ou typhoïde ?

 

– Je ne sais pas, monsieur le baron.

 

– Qu’a dit le médecin ?

 

– Dame, monsieur le baron, le médecin loge à Palluau ; il ne se dérange pas à moins de cent sous, et nous ne sommes pas assez riches pour payer cent sous une visite de médecin.

 

– Et ma mère ne t’a pas donné d’argent ?

 

– Mais quand je vous dis qu’elle n’a pas même voulu me voir ! « Une mauvaise fièvre ! s’est-elle écriée. Elle est venue au château quand son père est malade d’une mauvaise fièvre ? Qu’on la chasse ! »

 

– C’est impossible.

 

– Je l’ai entendue, monsieur le baron, tant elle criait haut ; d’ailleurs, la preuve est que l’on m’a chassée.

 

– Attends, attends, dit vivement le jeune homme, je vais t’en donner, moi, de l’argent.

 

Et il fouilla dans ses poches.

 

Mais, on se le rappelle, il avait donné à Courtin tout ce qu’il avait sur lui.

 

– Ah ! mon Dieu, dit-il, je n’ai pas un sou sur moi, ma pauvre enfant ! Reviens avec moi au château, Rosine, et je te donnerai ce dont tu auras besoin.

 

– Oh ! non, dit la jeune fille : pour tout l’or du monde, je n’y retournerais pas, au château ; non ! puisque ma résolution est prise, tant pis, je m’adresserai aux louves ; elles sont charitables et ne mettront pas à la porte une pauvre enfant qui vient leur demander secours pour son père qui se meurt.

 

– Mais…, mais, répliqua le jeune homme en hésitant, on dit qu’elles ne sont pas riches.

 

– Qui cela ?

 

– Mesdemoiselles de Souday.

 

– Oh ! ce n’est pas de l’argent qu’on va leur demander, à elles… ce n’est pas l’aumône qu’elles font : elles font mieux que cela, le bon Dieu le sait.

 

– Que font-elles donc ?

 

– Elles vont elles-mêmes où est la maladie, et, quand elles ne peuvent pas guérir le malade, elles soutiennent le mourant et pleurent avec ceux qui survivent.

 

– Oui, dit le jeune homme, quand c’est une maladie ordinaire ; mais quand c’est une fièvre pernicieuse… ?

 

– Est-ce qu’elles regardent à cela, elles ? est-ce qu’il y a des fièvres pernicieuses pour les bons cœurs ? Vous voyez bien, j’y vais, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Eh bien, dans dix minutes, si vous restez là, vous me verrez repasser en compagnie de l’une ou de l’autre des deux sœurs, qui reviendra avec moi pour soigner mon père. Au revoir, monsieur Michel ! Ah ! je n’aurais jamais cru cela de la part de madame la baronne : faire chasser comme une voleuse la fille de celle qui vous a nourri !

 

Et la jeune fille s’éloigna sans que le jeune homme trouvât un mot à lui répondre.

 

Mais Rosine avait dit une parole qui lui était demeurée dans le cœur.

 

Elle avait dit : « Dans dix minutes, si vous restez là, vous me verrez repasser avec l’une ou l’autre des deux sœurs. »

 

Michel était bien décidé à rester là ; l’occasion, manquée d’une façon devait se rattraper de l’autre.

 

Si le hasard faisait que ce fût Mary qui sortît avec Rosine !

 

Mais le moyen de supposer qu’une jeune fille de dix-huit ans, la fille du marquis de Souday, sortirait, à huit heures du soir, pour aller secourir, à une lieue et demie de chez elle, un pauvre paysan atteint d’une fièvre pernicieuse !

 

Ce n’était pas probable, ce n’était même pas possible.

 

Rosine faisait les deux sœurs meilleures qu’elles n’étaient, comme d’autres les faisaient pires.

 

D’ailleurs, comment était-il croyable que la baronne Michel, une âme dévote, ayant prétention à toutes les vertus, se fût conduite dans cette circonstance tout au contraire des deux jeunes filles dont on disait tant de mal dans tout le canton ?

 

Si cela se passait ainsi que l’avait prédit Rosine, ne seraient-ce pas les jeunes filles qui seraient les vraies âmes selon le cœur de Dieu ?

 

Mais, bien certainement, ni l’une ni l’autre ne viendrait.

 

Le jeune homme se répétait cela pour la dixième fois depuis dix minutes, lorsqu’il vit, à l’angle de la route où avait disparu Rosine, reparaître deux ombres de jeunes filles.

 

Malgré l’obscurité, il reconnut Rosine ; mais, quant à la personne qui l’accompagnait, impossible de la reconnaître : elle était enveloppée d’une mante.

 

L’esprit du baron Michel était tellement perplexe et son cœur surtout tellement ému que les jambes lui manquèrent pour aller jusqu’aux jeunes filles, et qu’il attendit qu’elles vinssent à lui.

 

– Eh bien, monsieur le baron, fit Rosine toute fière, que vous avais-je dit ?

 

– Que lui avais-tu donc dit ? demanda la jeune fille à la mante.

 

Michel poussa un soupir : à son accent ferme et décidé, il avait reconnu Bertha.

 

– Je lui avais dit, répliqua Rosine, qu’on ne me ferait pas chez vous ce que l’on m’avait fait au château de la Logerie, qu’on ne me chasserait pas.

 

– Mais, dit Michel, tu n’as peut-être pas dit à mademoiselle de Souday quelle sorte de maladie a ton père ?

 

– D’après les symptômes, répondit Bertha, cela me fait tout l’effet d’être une fièvre typhoïde. Voilà pourquoi il serait bon de ne pas perdre une minute ; c’est une maladie qui demande à être prise à temps. Venez-vous avec nous, monsieur Michel ?

 

– Mais, mademoiselle, dit le jeune homme, la fièvre typhoïde est contagieuse.

 

– Les uns disent que oui, les autres disent que non, répondit indifféremment Bertha.

 

– Mais, insista Michel, la fièvre typhoïde est mortelle !

 

– Dans beaucoup de cas ; cependant, il y a quelques exemples de guérison.

 

Le jeune homme tira Bertha à lui.

 

– Et vous allez vous exposer à un pareil danger ? demanda-t-il.

 

– Sans doute.

 

– Pour un inconnu, pour un étranger ?

 

– Celui qui est un étranger pour nous, répondit Bertha avec une suprême douceur, est, pour d’autres créatures, un père, un frère, un mari ! Il n’y a pas d’étranger dans ce monde, monsieur Michel, et, à vous-même, ce malheureux ne vous est-il pas quelque chose ?

 

– C’est le mari de ma nourrice, balbutia Michel.

 

– Vous voyez bien, répliqua Bertha, que vous aviez tort de le traiter d’étranger.

 

– Aussi j’avais offert à Rosine de revenir au château avec moi ; je lui aurais donné de l’argent pour aller chercher un médecin.

 

– Et tu as refusé, préférant t’adresser à nous ? dit Bertha. Merci, Rosine.

 

Le jeune homme était confondu. Il avait beaucoup entendu parler de la charité, mais il ne l’avait jamais vue, et voilà qu’elle lui apparaissait tout à coup sous les traits de Bertha.

 

Il suivait les deux jeunes filles, pensif et la tête inclinée.

 

– Si vous venez avec nous, dit Bertha, ayez la bonté, monsieur Michel, de nous aider, en portant cette petite boîte qui contient des médicaments.

 

– Oui, dit Rosine ; mais M. le baron ne vient pas avec nous il sait la peur qu’a madame de la Logerie des mauvaises fièvres.

 

– Tu te trompes, Rosine, dit le jeune homme, j’y vais.

 

Et il prit des mains de Bertha la boîte que celle-ci lui présentait.

 

Une heure après, tous trois arrivaient à la chaumière du père de Rosine.

 

XI

Le père nourricier


Cette chaumière était située, non pas dans le village même, mais en dehors, à une portée de fusil à peu près ; elle attenait à un petit bois, avec lequel elle communiquait par une porte de derrière.

 

Le bonhomme Tinguy – c’était ainsi que, d’habitude, on appelait le père de Rosine – était un chouan d’ancienne roche ; tout enfant, il avait fait la première guerre de la Vendée, avec les Jolly, les de Couëtu, les Charette et les la Rochejaquelein.

 

Il s’était marié et avait eu deux enfants ; le premier était un fils qui, subissant les lois de la conscription, servait en ce moment dans l’armée ; l’autre était Rosine.

 

À la naissance de chacun d’eux, la mère – comme font ordinairement les paysannes pauvres – avait pris un nourrisson.

 

Le frère de lait du jeune Tinguy était le dernier rejeton d’une famille noble du Maine ; il se nommait Henri de Bonneville ; il apparaîtra bientôt dans cette histoire.

 

Le frère de lait de Rosine était, comme nous le savons déjà, Michel de la Logerie, qui est un des principaux acteurs de notre drame.

 

Henri de Bonneville avait deux ans de plus que Michel ; les deux enfants avaient bien souvent joué ensemble au seuil de cette porte que Michel allait franchir, à la suite de Rosine et de Bertha.

 

Plus tard, ils s’étaient revus à Paris. Mme de la Logerie avait fort encouragé cette amitié de son fils avec un jeune homme ayant, dans les provinces de l’Ouest, une grande position de fortune et d’aristocratie.

 

Ces deux nourrissons avaient amené un peu d’aisance dans la maison Tinguy ; mais le paysan vendéen est ainsi fait, qu’il n’avoue jamais son aisance. Tinguy se faisait donc pauvre aux dépens de sa propre vie, et, si malade qu’il fût, il se serait bien gardé d’envoyer chercher à Palluau un médecin dont la visite lui eût coûté cinq francs.

 

D’ailleurs, les paysans, et les paysans vendéens moins encore que les autres, ne croient ni à la médecine ni au médecin. Voilà comment Rosine s’était adressée d’abord au château de la Logerie, où elle avait son entrée toute faite comme sœur de lait de Michel, et comment ensuite, expulsée du château, elle avait eu recours aux demoiselles de Souday.

 

Au bruit que les trois jeunes gens firent en entrant, le malade se souleva avec peine ; mais aussitôt il retomba sur son lit en poussant une plainte douloureuse. Une chandelle brûlait, éclairant le lit, la seule partie de la chambre qui fût dans la lumière, tandis que tout le reste demeurait dans les ténèbres ; cette lumière montrait, sur une espèce de grabat, un homme d’une quarantaine d’années, en lutte avec le terrible démon de la fièvre.

 

Il était pâle jusqu’à la lividité ; son œil était vitreux et abattu, et, de temps en temps, tout son corps était secoué des pieds à la tête comme si on l’eût mis en contact avec la pile galvanique.

 

Michel frissonna à cette vue, et comprit qu’ayant eu l’intuition de l’état dans lequel était le malade, sa mère eût hésité à laisser entrer Rosine, sachant que la jeune fille arrivait tout imprégnée de ces miasmes fébriles qui flottaient, atomes visibles en quelque sorte, autour du lit du moribond et dans ce cercle de lumière qui l’entourait.

 

Il songeait au camphre, au chlore, au vinaigre des quatre voleurs, à tous ces préservatifs, enfin, qui peuvent isoler du malade l’homme qui se porte bien, et, n’ayant ni vinaigre, ni chlore, ni camphre, il resta du moins près de la porte pour se mettre en communication avec l’air extérieur.

 

Quant à Bertha, elle ne songea à rien de tout cela : elle alla droit au lit du malade, et prit sa main, brûlante de fièvre.

 

Le jeune homme fit un mouvement pour l’arrêter, ouvrit la bouche pour pousser un cri ; mais il demeura en quelque sorte pétrifié de cette audacieuse charité et il resta sous le poids d’une terreur admirative.

 

Bertha interrogea le malade. Voici ce qu’il avait éprouvé :

 

La veille au matin, au moment de se lever, il s’était senti si fatigué, qu’en descendant du lit les jambes lui avaient manqué : c’était un avertissement que lui donnait la nature ; mais les paysans suivent rarement les conseils de la nature.

 

Au lieu de se remettre au lit et d’envoyer chercher un médecin, Tinguy avait continué de s’habiller, et, faisant un effort pour vaincre le mal, était descendu à la cave, d’où il était remonté avec un pot de cidre ; puis il avait coupé un morceau de pain : à son avis, il s’agissait de se donner des forces.

 

Il avait bu son pot de cidre avec délice, mais n’avait pas pu avaler la première bouchée de son morceau de pain.

 

Après quoi, il était parti pour son travail des champs.

 

Pendant la route, il avait été pris d’un violent mal de tête et d’un grand saignement de nez ; la lassitude avait dégénéré en courbature ; deux ou trois fois, il avait été obligé de s’asseoir. Il avait rencontré deux sources et y avait bu avidement ; mais, au lieu de se calmer, sa soif était devenue si grande, que, la troisième fois, il avait bu à une ornière.

 

Enfin, il était arrivé jusqu’à son champ ; mais alors il n’avait pas eu la force de donner son premier coup de bêche dans le sillon commencé la veille ; il s’était, pendant quelques instants, tenu debout, appuyé sur son instrument ; puis la tête lui avait tourné, et il s’était couché ou plutôt il était tombé à terre dans une prostration complète.

 

Il était resté là jusqu’à sept heures du soir, et il y serait resté toute la nuit, si le hasard n’eût fait passer à quelques pas de lui un paysan du village de Légé ; ce paysan vit un homme couché ; il appela : l’homme ne répondit point, mais fit un mouvement. Le paysan s’approcha et reconnut Tinguy.

 

À grand-peine il parvint à ramener le malade chez lui : celui-ci était si faible, qu’il avait mis plus d’une grande heure à faire un quart de lieue.

 

Rosine attendait, inquiète ; à la vue de son père, elle s’était effrayée et avait voulu courir à Palluau chercher le médecin ; mais le bonhomme le lui défendit positivement, et se coucha en disant que ce ne serait rien et que le lendemain, il serait guéri ; seulement, comme sa soif, au lieu de s’apaiser, allait toujours augmentant, il recommanda à Rosine de mettre une cruche d’eau sur une chaise, auprès de son lit.

 

Il avait passé la nuit ainsi, dévoré par la fièvre, buvant chaque instant sans pouvoir éteindre le feu qui le brûlait. Le matin, il avait essayé de se lever ; mais à peine avait-il pu se mettre sur son séant ; la tête, dans laquelle il sentait d’horribles élancements, lui avait tourné, et il s’était plaint d’une violente douleur au côté droit.

 

Rosine avait insisté de nouveau pour aller chercher M. Roger – c’était le nom du médecin de Palluau – mais de nouveau, son père le lui avait expressément défendu ; l’enfant était restée alors près du lit, prête à obéir aux désirs du malade et à l’aider dans ses besoins.

 

Son besoin le plus intense était de boire ; de dix minutes en dix minutes, il demandait de l’eau.

 

Rosine demeura ainsi jusqu’à quatre heures du soir.

 

À quatre heures du soir, le malade dit en secouant la tête :

 

– Allons, je vois bien que je suis pris par une mauvaise fièvre ; il faut aller demander un remède aux bonnes dames du château.

 

Nous avons vu le résultat de cette détermination.

 

Après avoir tâté le pouls du malade, et écouté ce récit, qu’il fit à grand-peine et d’une voix entrecoupée, Bertha, comptant jusqu’à cent pulsations à la minute, comprit que le bonhomme Tinguy était aux prises avec une fièvre violente.

 

Seulement, de quelle nature était cette fièvre ? Voilà ce qu’elle était trop ignorante en médecine pour décider.

 

Mais, comme le malade n’avait qu’un cri : « À boire ! à boire ! » elle coupa un citron par tranches, le fit bouillir dans une grande cafetière d’eau, sucra légèrement cette limonade, et la donna au bonhomme au lieu d’eau pure.

 

Notons qu’au moment de sucrer l’infusion, elle avait reçu de Rosine cette réponse qu’il n’y avait pas de sucre à la maison – le sucre, pour le paysan vendéen, c’est le suprême du luxe ! – Heureusement, la prévoyante Bertha en avait mis quelques morceaux dans la boîte qui contenait sa petite pharmacie.

 

Elle jeta les yeux autour d’elle pour chercher cette boîte.

 

Elle la vit sous le bras de Michel, qui se tenait toujours près de la porte.

 

Elle lui fit signe de venir à elle ; mais, avant qu’il eût bougé de sa place, elle lui fit un second signe qui voulait, au contraire, lui dire d’y rester.

 

Ce fut elle, en conséquence, qui vint à lui en mettant un doigt sur sa bouche.

 

Et, tout bas, pour que le malade ne l’entendît point :

 

– L’état de cet homme, dit-elle, est fort grave, et je n’ose rien prendre sur moi. La présence d’un médecin est de toute nécessité, et encore j’ai bien peur qu’il n’arrive trop tard ! Pendant que je vais donner au malade quelque calmant, courez jusqu’à Palluau, cher monsieur Michel, et ramenez le docteur Roger…

 

– Mais vous… vous ? demanda le jeune baron avec anxiété.

 

– Moi, je reste ici ; vous m’y retrouverez. J’ai à causer de choses importantes avec le malade.

 

– De choses importantes ? demanda Michel étonné.

 

– Oui, répondit Bertha.

 

– Cependant… insista le jeune homme.

 

– Je vous dis, interrompit la jeune fille, que tout retard peut avoir des conséquences graves. Prises à temps, ces sortes de fièvres sont souvent mortelles ; prises où en est celle-ci, elles le sont presque toujours. Partez donc sans perdre une minute, et, sans perdre une minute, ramenez le docteur.

 

– Mais, demanda le jeune homme, mais si la fièvre est contagieuse ?

 

– Eh bien ? répliqua Bertha.

 

– Ne courez-vous donc pas risque de la gagner ?

 

– Mais, cher monsieur, dit Bertha, si l’on pensait à ces choses-là, la moitié de nos paysans mourrait sans secours. Allez, et rapportez-vous-en à Dieu de veiller sur moi.

 

Et elle tendit la main au messager.

 

Le jeune homme prit cette main que Bertha lui tendait, et, emporté par l’admiration que lui causait, chez une femme, ce courage à la fois si simple et si grand, que lui, homme, se sentait incapable de l’avoir, il appuya, avec une espèce de passion, cette main contre ses lèvres.

 

Ce mouvement fut si prompt, et il était si inattendu, que Bertha tressaillit, devint très pâle et poussa un soupir en disant :

 

– Allez, ami ! allez !

 

Elle n’eut pas besoin, cette fois, de réitérer l’ordre donné : Michel s’élança hors de la chaumière ; une flamme inconnue circulait par tout son corps et en doublait la puissance vitale ; il se sentait une force étrange, il était capable d’accomplir des miracles ; il lui semblait que, comme au Mercure antique, il venait de lui pousser des ailes à la tête et aux talons. Un mur lui eût barré le passage, qu’il l’eût escaladé ; une rivière se fût trouvée sur son chemin, sans pont ni gué, que, ne songeant pas même à se débarrasser de ses vêtements, il se fût jeté à la nage et l’eût traversée sans hésitation.

 

Il regrettait que ce fût une chose si facile que lui eût demandée Bertha ; il eût voulu des obstacles, une chose difficile, impossible même.

 

Quel gré Bertha pouvait-elle lui savoir de faire cinq quarts de lieue à pied pour aller chercher un médecin ?

 

Ce n’était pas deux lieues et demie qu’il eût voulu faire ; c’était au bout du monde qu’il eût voulu aller !

 

Il eût été heureux de se donner à lui-même quelque preuve d’héroïsme qui lui permît de mesurer son courage à celui de Bertha.

 

On comprend que, dans l’état d’exaltation où était le jeune baron, il ne songeait point à la fatigue : les cinq quarts de lieue qui séparent Légé de Palluau furent donc faits en moins d’une demi-heure.

 

Le docteur Roger était un des familiers du château de la Logerie, dont Palluau n’est distant que d’une heure à peine. Le jeune baron n’eut qu’à se nommer pour que le docteur, ignorant encore que le malade fût un simple paysan, sautât à bas du lit et criât, à travers la porte de sa chambre à coucher, que dans cinq minutes il serait prêt.

 

Au bout de cinq minutes, en effet, il entra dans le salon, demandant au jeune homme la cause de cette visite nocturne et inattendue.

 

En deux mots, Michel mit le docteur au courant de la situation ; et, comme M. Roger s’étonnait de le voir prendre un si vif intérêt à un paysan, qu’il vînt à pied, la nuit, la voix émue, le front en sueur, chercher un médecin pour aller porter secours à ce paysan, le jeune baron de la Logerie expliqua cet intérêt par les liens d’affection qui l’attachaient au malade, lequel était son père nourricier.

 

Puis, interrogé par le docteur sur les symptômes du mal, Michel répéta fidèlement tout ce qu’il avait entendu, priant M. Roger de prendre avec lui les médicaments nécessaires, le village de Légé n’étant pas encore entré dans le cercle de la civilisation, au point de posséder un pharmacien.

 

En voyant le jeune baron ruisselant de sueur et en apprenant qu’il était venu à pied, le docteur, qui avait déjà donné l’ordre de seller son cheval, changea cet ordre en disant à son domestique d’atteler sa carriole.

 

Michel voulait, à toute force, empêcher ce changement ; il soutenait qu’il irait à pied plus vite que le docteur n’irait à cheval ; il se sentait fort de cette vigueur vaillante de la jeunesse et du cœur, et, comme il le disait, il eût marché aussi vite à pied que le docteur à cheval, s’il n’eût pas marché plus vite.

 

Le docteur insistait, Michel refusait ; le jeune homme termina la discussion en s’élançant dehors et en criant au docteur :

 

– Venez le plus vite que vous pourrez ; je vais devant, et je vous annonce.

 

Le docteur crut que le fils de Mme la baronne Michel était devenu fou.

 

Il se dit qu’il l’aurait bientôt rejoint, et maintint son ordre de mettre le cheval à la carriole.

 

C’était l’idée de reparaître aux yeux de la jeune fille dans une carriole qui exaspérait notre amoureux.

 

Il lui semblait que Bertha lui saurait bien autrement gré de sa promptitude en le voyant revenir tout courant et ouvrir la porte de la cabane en criant : « Me voilà ! le docteur me suit ! » que si elle le voyait arriver en carriole avec le docteur.

 

Il comprenait encore cette course, à cheval sur un beau coursier, la crinière et la queue au vent, soufflant le feu par les naseaux, et annonçant son arrivée par des hennissements… Mais en carriole !

 

Mieux cent fois arriver à pied.

 

C’est une chose si poétique qu’un premier amour, qu’il a une haine profonde de tout ce qui est prose.

 

Or, que dirait Mary quand sa sœur Bertha lui raconterait qu’elle avait envoyé le jeune baron chercher le docteur Roger à Palluau, et que le jeune baron était revenu en carriole avec le docteur !

 

Nous l’avons dit, mieux valait-il dix fois, vingt fois, cent fois, arriver à pied.

 

Le jeune homme comprenait que, dans cette mise en scène d’un premier amour, la sueur au front, les yeux ardents, la poitrine haletante, la poussière sur les vêtements, les cheveux rejetés en arrière par le vent, tout cela est bon, tout cela fait bien.

 

Quant au malade, eh ! mon Dieu, il était à peu près oublié, avouons-le, au milieu de cette exaltation fébrile ; ce n’était pas à lui que pensait Michel : c’était aux deux sœurs ; ce n’était pas pour lui qu’il courait, d’une course à faire trois lieues à l’heure : c’était pour Bertha et pour Mary.

 

La cause principale, dans ce grand cataclysme physiologique qui s’opérait chez notre héros, était devenue un accessoire ; ce n’était plus un but, c’était un prétexte.

 

Michel, s’appelant Hippomène et disputant le prix de la course à Atalante, n’eût pas eu besoin, pour remporter ce prix, de laisser tomber les pommes d’or sur sa route.

 

Il riait de dédain à l’idée que le docteur poussait son cheval avec l’espoir de le rejoindre ; il éprouvait une sensation d’une volupté infinie à sentir le vent froid de la nuit glacer la sueur sur son front.

 

Rejoint par le docteur ! Il serait plutôt mort que de se laisser rejoindre.

 

Il avait, en allant, mis une demi-heure à faire le chemin ; il le fit en vingt-cinq minutes au retour.

 

Comme si elle eût pu deviner cette célérité impossible, Bertha était venue attendre son messager sur le seuil de la porte ; elle savait bien que, logiquement, il ne pouvait être de retour que dans une demi-heure au plus tôt, et cependant elle écoutait.

 

Il lui sembla entendre des bruits de pas, mais imperceptibles, dans le lointain.

 

Il était impossible que ce fût déjà le jeune homme, et cependant elle ne douta pas une seconde que ce ne fût lui.

 

Et, en effet, au bout d’un instant, elle le vit poindre, apparaître, se dessiner dans les ténèbres, en même temps que lui-même, l’œil fixé sur la porte, mais doutant de ses yeux, la découvrait de son côté, immobile et la main appuyée sur son cœur, que, pour la première fois, elle sentait battre avec une violence inaccoutumée.

 

En arrivant à Bertha, le jeune homme, comme le Grec de Marathon, était sans voix, sans souffle, sans haleine, et peu s’en fallut que, comme lui, il ne tombât, sinon mort, du moins évanoui.

 

Il n’eut que la force de prononcer ces paroles :

 

– Le docteur me suit.

 

Puis, pour ne pas tomber, il s’appuya de la main à la muraille.

 

S’il eût pu parler, il se fût écrié : « Vous direz à mademoiselle Mary, n’est-ce pas ? que, pour l’amour d’elle et de vous, j’ai fait deux lieues et demie en cinquante minutes ! » Mais il ne pouvait parler ; de sorte que Bertha dut croire et crut que c’était pour l’amour d’elle seule que son envoyé avait accompli son tour de force.

 

Elle sourit de joie, et, tirant son mouchoir de sa poche :

 

– Oh ! mon Dieu, dit-elle en essuyant doucement le visage du jeune homme, et ayant bien soin de ne pas toucher à la blessure du front, que je suis fâchée que vous ayez pris si fort à cœur ma recommandation de faire diligence ; vous voilà dans un bel état !

 

Puis, comme une mère qui gronde, elle ajouta avec un accent d’une douceur infinie, et tout en haussant les épaules :

 

– Enfant que vous êtes !

 

Ce mot enfant avait été prononcé d’un ton de si indicible tendresse, qu’il fit tressaillir Michel.

 

Il saisit la main de Bertha.

 

Elle était moite et tremblante.

 

En ce moment, on entendit le bruit de la carriole sur la grande route.

 

– Ah ! voilà le docteur, dit Bertha en repoussant la main de Michel.

 

Lui, la regarda avec étonnement. Pourquoi repoussait-elle sa main ? Il lui était impossible de se rendre compte de ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille ; mais il sentait instinctivement que, si la jeune fille avait repoussé sa main, ce n’était ni par haine, ni par dégoût, ni par colère.

 

Bertha rentra, sans doute pour annoncer au malade l’arrivée du médecin.

 

Michel resta à la porte pour attendre celui-ci.

 

En le voyant venir dans cette carriole d’osier qui le secouait si grotesquement, Michel se félicita plus que jamais de la détermination qu’il avait prise de venir à pied.

 

Il est vrai que, si Bertha fût rentrée au bruit des roues, comme elle venait de le faire, elle n’eût pas vu le jeune homme dans le vulgaire véhicule.

 

Mais, si elle n’eût pas vu Michel, n’aurait-elle pas attendu jusqu’à ce qu’elle le vît ?

 

Michel se dit à lui-même que c’était plus que probable, et il sentit dans son cœur, sinon l’ardente satisfaction de l’amour, du moins le doux chatouillement de l’orgueil.

 

XII

Noblesse oblige


Lorsque le docteur entra dans la chambre du malade, Bertha avait repris sa place au chevet du lit.

 

La première chose qui frappa M. Roger fut cette forme gracieuse, pareille à ces anges des légendes allemandes qui s’inclinent pour recevoir les âmes des mourants.

 

Mais, en même temps, il reconnut la jeune fille : il était rare qu’il eût visité la chaumière d’un pauvre paysan sans l’avoir trouvée, elle ou sa sœur, entre le mourant ou la mort.

 

– Oh ! docteur, dit-elle, venez ! venez vite ! voilà le pauvre Tinguy qui délire.

 

Et, en effet, le malade manifestait la plus vive agitation.

 

Le docteur s’approcha de lui.

 

– Voyons, mon ami, dit-il, calmez-vous !

 

– Laissez-moi, dit le malade, laissez-moi ! Il faut que je me lève ; on m’attend à Montaigu.

 

– Non, mon cher Tinguy, lui dit Bertha ; non, on ne vous attend pas encore…

 

– Si fait, mademoiselle, si fait ! C’était pour cette nuit. Qui ira de château en château, annoncer la nouvelle, si je ne suis pas là ?

 

– Taisez-vous, Tinguy ! taisez-vous ! dit Bertha. Songez que vous êtes malade et que vous avez près de votre lit le docteur Roger.

 

– Le docteur Roger est des nôtres, mademoiselle ; nous pouvons donc tout dire devant lui. Il sait qu’on m’attend ; il sait qu’il faut que je me lève sans retard ; il sait qu’il faut que j’aille à Montaigu.

 

Le docteur Roger et la jeune fille échangèrent un regard rapide.

 

Massa, dit le docteur.

 

Marseille, répondit Bertha.

 

Et tous deux, d’un mouvement spontané, se tendirent et se serrèrent la main.

 

Bertha revint au malade.

 

– Oui, c’est vrai, lui répondit-elle en se penchant à son oreille ; oui, le docteur Roger est des nôtres ; mais il y a là quelqu’un qui n’en est pas…

 

Elle baissa encore la voix pour que Tinguy seul pût l’entendre.

 

– Et ce quelqu’un, ajouta-t-elle, c’est le jeune baron de la Logerie.

 

– Ah ! c’est vrai, dit le bonhomme, il n’en est pas, lui. Ne lui dites rien ! Courtin est un traître. Mais si je ne vais pas à Montaigu, qui ira ?

 

– Jean Oullier ! Soyez tranquille, Tinguy.

 

– Oh ! si Jean Oullier y va, dit le malade, si Jean Oullier y va, je n’ai pas besoin d’y aller ! il a bon pied, bon œil, et il tire bien un coup de fusil, lui !

 

Et il éclata de rire.

 

Mais, dans cet éclat de rire, il sembla avoir épuisé toute sa force et retomba sur son lit.

 

Le jeune baron avait écouté tout ce dialogue, dont, au reste, il n’avait surpris que quelques parties, sans y rien comprendre.

 

Il avait seulement entendu : « Courtin est un traître ! » et, à la direction de l’œil de la jeune fille parlant au malade, il avait deviné qu’il était question de lui.

 

Il s’approcha, le cœur serré ; il y avait là quelque secret dont il n’était point.

 

– Mademoiselle, dit-il à Bertha, si maintenant je vous gêne, ou si seulement vous n’avez plus besoin de moi, dites un mot, et je me retire.

 

Il y avait un tel accent de tristesse dans ces quelques paroles, que Bertha en fut touchée.

 

– Non, dit-elle, non, restez… Nous avons encore besoin de vous, au contraire ; vous allez aider Rosine à préparer les prescriptions de M. Roger, tandis que je causerai avec lui du traitement qu’il faudra faire suivre à notre malade.

 

Puis, au médecin :

 

– Docteur, ajouta-t-elle tout bas, occupez-les ; vous me direz ce que vous savez, et je vous dirai ce que je sais.

 

Puis, se retournant vers Michel :

 

– N’est-ce pas, mon ami, dit-elle de sa voix la plus douce, n’est-ce pas que vous voudrez bien aider Rosine ?

 

– Tout ce qu’il vous plaira, mademoiselle, répondit le jeune homme ; ordonnez et vous serez obéie.

 

– Docteur, vous voyez, dit Bertha, vous avez là deux aides pleins de bonne volonté.

 

Le docteur courut à sa voiture, en tira une bouteille d’eau de Sedlitz et un sac de farine de moutarde.

 

– Tenez, vous, dit-il au jeune homme en lui présentant la bouteille, débouchez cela, et faites-en boire au malade un demi-verre, de dix minutes en dix minutes.

 

Puis, à Rosine en lui remettant le sac de moutarde :

 

– Délaye-moi cela dans de l’eau bouillante, dit-il ; c’est pour mettre aux pieds de ton père.

 

Le malade était retombé dans l’atonie qui avait précédé le moment d’exaltation que Bertha n’avait calmé qu’en lui promettant que Jean Oullier prendrait sa place.

 

Le docteur jeta un regard sur lui, et, voyant que, momentanément, on pouvait, grâce à la prostration dans laquelle il était tombé, le laisser aux soins du jeune baron, il s’avança vivement vers Bertha.

 

– Voyons, mademoiselle de Souday, lui dit-il, puisque nous nous sommes reconnus pour gens de la même opinion, que savez-vous ?

 

– Mais que Madame est partie de Massa le 21 avril dernier, et qu’elle a dû aborder à Marseille le 29 ou le 30 avril. Nous sommes aujourd’hui le 6 mai : Madame doit être débarquée, et le Midi doit être en pleine révolte.

 

– Voilà tout ce que vous savez ? demanda le docteur.

 

– Oui, tout, répondit Bertha.

 

– Vous n’avez pas lu les journaux du 3 au soir ?

 

Bertha sourit.

 

– Nous ne recevons pas de journaux au château de Souday, dit-elle.

 

– Eh bien, fit le docteur, tout est manqué !

 

– Comment ! tout est manqué ?

 

– Madame a complètement échoué.

 

– Ah ! mon Dieu, que me dites-vous là ?

 

– La vérité tout entière. Madame, après une heureuse traversée sur le Carlo-Alberto, a débarqué sur la côte, à quelques lieues de Marseille ; un guide l’attendait, qui la conduisit dans une maison isolée, entourée de bois et de rochers. Madame avait six personnes seulement avec elle…

 

– J’écoute, j’écoute.

 

– Elle expédia aussitôt une de ces personnes à Marseille, pour dire au chef du complot qu’elle était débarquée et qu’elle attendait le résultat des promesses qui l’avaient attirée en France.

 

– Après ?

 

– Le soir, le messager revint avec un billet qui félicitait la princesse de son heureuse arrivée et qui lui annonçait que Marseille ferait son mouvement le lendemain.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, le lendemain, le mouvement se fit ; mais Marseille n’y prit aucune part ; de sorte qu’il a complètement échoué.

 

– Et Madame ?

 

– On ignore où elle est ; on espère qu’elle s’est rembarquée sur le Carlo-Alberto.

 

– Les lâches ! murmura Bertha. Oh ! je ne suis qu’une femme ; mais, si Madame était venue dans la Vendée, je jure Dieu que j’eusse donné l’exemple à certains hommes ! Adieu, docteur, et merci.

 

– Vous nous quittez ?

 

– Il est important que mon père sache ces détails. Il y avait, ce soir, réunion au château de Montaigu. Je retourne à Souday. Je vous recommande mon pauvre malade, n’est-ce pas ? Laissez une ordonnance bien en règle ; moi ou ma sœur, à moins de nouveaux événements, viendrons passer la nuit prochaine près de lui.

 

– Voulez-vous prendre ma voiture ? Je m’en irai à pied, et demain vous me la renverrez par Jean Oullier ou tout autre.

 

– Merci ; je ne sais où Jean Oullier sera demain ; d’ailleurs, j’aime mieux marcher. J’étouffe un peu ; la marche me fera du bien.

 

Bertha tendit la main au docteur, serra la sienne avec une force toute masculine, jeta sa mante sur ses épaules et sortit.

 

Mais, à la porte, elle trouva Michel, qui, sans entendre la conversation, n’avait pas un instant perdu de vue la jeune fille, et qui, ayant deviné qu’elle allait sortir, avait, avant elle, gagné la porte.

 

– Ah ! mademoiselle, dit Michel, que se passe-t-il donc et qu’avez-vous appris ?

 

– Rien, dit Bertha.

 

– Oh ! rien !… Si vous n’aviez rien appris, vous ne seriez point partie ainsi, sans vous occuper de moi, sans me dire adieu, sans me faire un signe.

 

– Pourquoi vous dirais-je adieu, puisque vous me reconduisez ? À la porte du château de Souday, il sera temps de vous dire adieu.

 

– Comment ! vous permettez ?…

 

– Quoi ? que vous m’accompagniez ? Mais, après tout ce que je vous ai fait faire cette nuit, c’est votre droit, mon cher monsieur… à moins, toutefois, que vous ne soyez trop fatigué.

 

– Moi, mademoiselle, fatigué, quand il s’agit de vous suivre ? Mais, avec vous ou avec mademoiselle Mary, j’irais au bout du monde ! Fatigué ? Oh ! jamais !

 

Bertha sourit ; puis, regardant de côté le jeune baron :

 

– Quel malheur, murmura-t-elle, qu’il ne soit pas des nôtres !

 

Mais, bientôt, avec un sourire :

 

– Bah ! dit-elle, avec ce caractère-là, il sera ce que l’on voudra qu’il soit.

 

– Il me semble que vous me parlez, dit Michel, et cependant, je n’entends pas ce que vous me dites.

 

– Cela tient à ce que je vous parle tout bas.

 

– Pourquoi me parlez-vous tout bas ?

 

– Parce que ce que je vous dis ne peut se dire tout haut, en ce moment du moins.

 

– Mais plus tard ? demanda le jeune homme.

 

– Ah ! plus tard, peut-être…

 

À son tour, le jeune homme remua les lèvres, mais sans que sa bouche laissât échapper aucun son.

 

– Eh bien, demanda Bertha, que signifie cette pantomime ?

 

– Que je vous parle bas à mon tour, avec cette différence que ce que je dis tout bas, je vous le dirais tout haut et à l’instant même si j’osais…

 

– Je ne suis pas une femme comme les autres femmes, dit Bertha avec un sourire presque dédaigneux, et ce que l’on me dit tout bas, on peut me le dire tout haut.

 

– Eh bien, ce que je vous disais tout bas, c’est que je vous voyais, avec un profond regret, vous jeter dans un danger certain… aussi certain qu’inutile.

 

– De quel danger parlez-vous, cher voisin ? demanda la jeune fille d’un ton légèrement railleur.

 

– Mais de celui dont vous entretenait tout à l’heure le docteur Roger. Il va y avoir un soulèvement en Vendée.

 

– Vraiment ?

 

– Vous ne le nierez pas, j’espère ?

 

– Moi ! et pourquoi le nierais-je ?

 

– Votre père et vous y prendrez part.

 

– Vous oubliez ma sœur, dit en riant Bertha.

 

– Oh ! non, je n’oublie personne, répliqua Michel avec un soupir.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, laissez-moi vous dire en ami tendre, en ami dévoué… que vous avez tort.

 

– Et pourquoi ai-je tort, ami tendre, ami dévoué ? demanda Bertha avec une nuance de moquerie qu’elle ne pouvait entièrement chasser de son caractère.

 

– Parce que la Vendée n’est plus, en 1832, ce qu’elle était en 1793, ou plutôt parce qu’il n’y a plus de Vendée.

 

– Tant pis pour la Vendée ! Mais, par bonheur, il y a toujours une noblesse, monsieur Michel ; et il est une chose que vous ne savez peut-être pas encore, mais que vos descendants sauront, dans cinq ou six générations, c’est que noblesse oblige.

 

Le jeune homme fit un mouvement.

 

– Maintenant, dit Bertha, parlons d’autre chose, s’il vous plaît ; car, sur ce point, je ne vous répondrai plus, attendu – comme le disait le pauvre Tinguy – que vous n’êtes pas des nôtres, monsieur Michel.

 

– Mais, dit le jeune homme désespéré de la dureté de Bertha à son égard, de quoi voulez-vous que je vous parle ?

 

– De quoi je veux que vous me parliez ? Mais de tout au monde ! La nuit est magnifique : parlez-moi de la nuit ; la lune est brillante : parlez-moi de la lune ; les étoiles sont de flamme : parlez-moi des étoiles ; le ciel est pur : parlez-moi du ciel.

 

Et la jeune fille resta la tête levée et les yeux fixés sur la voûte transparente du firmament.

 

Michel poussa un soupir, et, sans parler, marcha près d’elle. Que lui eût-il dit, lui, homme des cités et des livres, en face de cette belle nature, qui semblait son royaume, à elle ?… Avait-il été, comme Bertha, en contact depuis son enfance avec tous les miracles de la Création ? Avait-il vu, comme elle, toutes les gradations par lesquelles passent l’aurore qui naît et le soleil qui se couche ? Connaissait-il, comme elle, tous les bruits mystérieux de la nuit ? Quand l’alouette sonnait le réveil de la nature, savait-il ce que disait l’alouette ? Quand le rossignol emplissait les ténèbres d’harmonie, savait-il ce que disait le rossignol ? Non ; il savait toutes les choses de la science, qu’ignorait Bertha ; mais Bertha savait toutes les choses de la nature, qu’ignorait Michel.

 

Oh ! si la jeune fille eût voulu parler, comme il eût écouté religieusement !

 

Par malheur, Bertha se tut ; elle avait le cœur plein de ces pensées qui s’échappent, non pas en bruit et en paroles, mais en regards et en soupirs.

 

Lui, de son côté, rêvait.

 

Il se voyait cheminant auprès de la douce Mary, au lieu de marcher près de la rude et sévère Bertha ; au lieu de cet isolement que Bertha puisait dans sa force, il sentait Mary s’alanguissant peu à peu et s’appuyant sur son bras…

 

Oh ! c’est alors que la parole lui eût semblé facile ! c’est alors qu’il eût eu mille choses à dire, de la nuit, de la lune, des étoiles et du ciel !

 

Avec Mary, il eût été l’instituteur et le maître.

 

Avec Bertha, il était l’écolier et l’esclave.

 

Les deux jeunes gens marchaient ainsi côte à côte depuis un quart d’heure, à peu près, et gardant tous les deux le silence, quand, tout à coup, Bertha s’arrêta en faisant signe à Michel de s’arrêter.

 

Le jeune homme obéit : avec Bertha, c’était son rôle d’obéir.

 

– Entendez-vous ? demanda Bertha.

 

– Non, dit Michel en secouant la tête.

 

– J’entends, moi, dit la jeune fille l’œil brillant, l’oreille tendue.

 

Et elle écouta avec une nouvelle attention.

 

– Mais qu’entendez-vous ?

 

– Le pas de mon cheval et de celui de Mary ; on est en quête de moi. Il y a quelque chose de nouveau.

 

Elle écouta encore.

 

– C’est Mary qui me cherche, dit-elle.

 

– Mais à quoi reconnaissez-vous cela ? demanda le jeune homme.

 

– À la manière dont les chevaux galopent. Doublons le pas, s’il vous plaît.

 

Le bruit se rapprochait rapidement, et, au bout de cinq minutes, on vit un groupe se dessiner dans l’obscurité.

 

Il se composait de deux chevaux et d’une femme montant un de ces deux chevaux et conduisant l’autre en main.

 

– Je vous disais bien que c’était ma sœur, fit Bertha.

 

En effet, le jeune homme avait reconnu Mary, moins encore à la forme de la jeune fille, devenue visible dans les ténèbres, qu’aux battements précipités de son cœur.

 

Mary, elle aussi, l’avait reconnu, et ce fut facile à voir au geste d’étonnement qui lui échappa.

 

Il était évident qu’elle s’attendait à retrouver sa sœur seule ou avec Rosine, mais aucunement avec le jeune baron.

 

Michel vit l’impression produite par sa présence et s’avança.

 

– Mademoiselle, dit-il à Mary, j’ai rencontré votre sœur, qui allait porter des secours à Tinguy, et, pour qu’elle ne fût pas seule, je l’ai accompagnée.

 

– Et vous avez parfaitement fait, monsieur, dit Mary.

 

– Tu ne comprends pas, répondit Bertha en riant : il croit qu’il a besoin de m’excuser, ou peut-être même de s’excuser. Il faut lui pardonner quelque chose, pauvre garçon. Il va joliment être grondé par sa maman !

 

Puis, s’appuyant à l’arçon de la selle de Mary :

 

– Qu’y a-t-il donc, blondine ? lui demanda-t-elle.

 

– Il y a que la tentative de Marseille a échoué.

 

– Je sais cela. Madame est embarquée.

 

– Voilà où est l’erreur !

 

– Comment ! voilà où est l’erreur ?

 

– Oui. Madame a déclaré que, puisqu’elle était en France, elle n’en sortirait plus.

 

– Vraiment ?

 

– De sorte qu’à cette heure, elle est en route pour la Vendée, si elle n’y est pas arrivée déjà.

 

– Et par qui savez-vous cela ?

 

– Par un message reçu ce soir, au château de Montaigu, pendant la réunion et au moment où tout le monde désespérait.

 

– Âme vaillante ! s’écria Bertha dans son enthousiasme.

 

– De sorte que mon père est revenu au grand galop, et, quand il a appris où tu étais, m’a ordonné de prendre les chevaux et de te venir chercher.

 

– Oh ! me voilà ! dit Bertha.

 

Et elle mit le pied à l’étrier.

 

– Eh bien, lui demanda Mary, tu ne dis pas adieu à ton pauvre chevalier ?

 

– Si fait.

 

Et Bertha tendit la main au jeune homme, qui s’avança lentement et tristement.

 

– Ah ! mademoiselle Bertha, murmura-t-il en lui prenant la main, je suis bien malheureux !

 

– Et de quoi ? fit la jeune fille.

 

– De ne pas être un des vôtres, comme vous disiez tout à l’heure.

 

– Et qui vous empêche de le devenir ? demanda Mary en lui tendant la main à son tour.

 

Le jeune homme se précipita sur cette main qu’on lui tendait, et la baisa avec la double passion de l’amour et de la reconnaissance.

 

– Oh ! oui, oui, oui, murmura-t-il assez bas pour que Mary seule l’entendît, pour vous et avec vous !

 

Mais la main de Mary fut en quelque sorte arrachée des mains du jeune homme par le brusque mouvement que fit le cheval de Mary.

 

Bertha, en aiguillonnant le sien du talon, avait sanglé un coup de baguette sur la croupe de celui de sa sœur.

 

Chevaux et cavalières partirent au galop et s’enfoncèrent dans l’obscurité comme des ombres.

 

Le jeune homme resta seul et immobile au milieu du chemin.

 

– Adieu ! lui cria Bertha.

 

– Au revoir ! lui cria Mary.

 

– Oh ! oui, oui, dit-il en tendant les bras vers les deux fugitives, oui, au revoir ! au revoir !

 

Les deux jeunes filles continuèrent leur chemin sans échanger une parole.

 

Seulement, en arrivant à la porte du château :

 

– Mary, dit Bertha, tu vas bien te moquer de moi.

 

– Pourquoi cela ? demanda Mary tressaillant malgré elle.

 

– Je l’aime, dit Bertha.

 

Un cri de douleur fut près de s’échapper de la poitrine de Mary.

 

Elle eut la force de l’étouffer.

 

– Et moi qui lui ai crié : « Au revoir ! » dit-elle. Dieu veuille que je ne le revoie pas.

 

XIII

La cousine de cinquante lieues


Le lendemain du jour où s’étaient passés les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire le 7 mai 1832, il y avait grande réunion au château de Vouillé.

 

On célébrait l’anniversaire de la naissance de madame la comtesse de Vouillé, qui était en train d’accomplir sa vingt-quatrième année.

 

On venait de se mettre à table, et, à cette table de vingt-cinq ou vingt-six couverts étaient assis le préfet de la Vienne, le maire de Châtellerault, parents à des degrés plus ou moins éloignés de madame de Vouillé.

 

On achevait de manger le potage, lorsqu’un domestique, se penchant à l’oreille de M. de Vouillé, lui dit quelques mots tout bas.

 

M. de Vouillé se fit répéter deux fois les mêmes paroles par le domestique.

 

Puis, s’adressant à ses convives :

 

– Veuillez m’excuser un instant, dit-il ; mais il y a à la grille une dame qui arrive en poste, et qui ne veut, à ce qu’il paraît, parler qu’à moi seul. Ai-je congé d’aller voir ce que me veut cette dame ?

 

La permission fut accordée au comte d’une voix unanime ; seulement, madame de Vouillé suivit des yeux son mari jusqu’à la porte, avec une certaine inquiétude.

 

M. de Vouillé courut à la grille ; une voiture, en effet, y stationnait.

 

Elle contenait deux personnes, une femme et un homme.

 

Un domestique en livrée bleu de ciel à galons d’argent était près du postillon.

 

En apercevant M. de Vouillé, qu’il paraissait attendre avec impatience, le domestique sauta lestement du siège à terre.

 

– Mais arrive donc, lambin ! cria-t-il, dès qu’il crut que le comte pouvait l’entendre.

 

M. de Vouillé s’arrêta étonné, plus qu’étonné, stupéfait.

 

Quel était donc le domestique qui se permettait de l’apostropher de pareille façon ?

 

Il s’approcha, pour laver la tête du drôle.

 

Mais tout à coup, éclatant de rire :

 

– Comment ! c’est toi, de Lussac ? lui demanda-t-il.

 

– Certainement, c’est moi.

 

– Que signifie cette mascarade ?

 

Le faux domestique ouvrit la voiture, et présenta son bras à la dame pour l’aider à descendre. Puis :

 

– Mon cher comte, dit-il, j’ai l’honneur de te présenter madame la duchesse de Berry.

 

Puis, s’adressant à la duchesse :

 

– Madame la duchesse, M. le comte de Vouillé, l’un de mes meilleurs amis, et l’un de vos plus fidèles serviteurs.

 

Le comte recula de deux pas.

 

– Madame la duchesse de Berry ! s’écria-t-il stupéfait.

 

– Elle-même, monsieur, dit la duchesse.

 

– N’es-tu pas heureux et fier de recevoir Son Altesse royale ? demanda de Lussac.

 

– Aussi heureux et aussi fier que puisse l’être un ardent royaliste ; mais…

 

– Comment ! il y a un mais ? demanda la duchesse.

 

– Mais c’est aujourd’hui l’anniversaire de la naissance de ma femme, et j’ai vingt-cinq personnes à table !

 

– Eh bien, monsieur, puisqu’il y a un proverbe français qui dit que, « quand il y en a pour deux, il y en a pour trois », vous donnerez bien cette extension au proverbe de dire : « Quand il y en a pour vingt-cinq, il y en a pour vingt-huit ; » car je vous préviens que M. le baron de Lussac, tout mon domestique qu’il est pour le moment, compte dîner à table, attendu qu’il meurt de faim.

 

– Oh ! mais, sois tranquille, j’ôterai ma livrée, dit le baron.

 

M. de Vouillé se prit les cheveux à pleines mains, tout prêt à se les arracher.

 

– Mais comment faire ? comment faire ? s’écria-t-il.

 

– Voyons, dit la duchesse, parlons raison.

 

– Oh ! oui, parlons raison, dit le comte, le moment est bien choisi ! Je suis à moitié fou.

 

– Ce n’est pas de joie, il me semble, dit la duchesse.

 

– C’est de terreur, Madame !

 

– Oh ! vous vous exagérez la situation.

 

– Mais comprenez donc, Madame, que j’ai le préfet de la Vienne et le maire de Châtellerault à ma table.

 

– Eh bien, vous me présenterez à eux.

 

– À quel titre, bon Dieu ?

 

– À titre de votre cousine. Vous avez bien une cousine qui demeure à cinquante lieues d’ici ?

 

– Oh ! quelle idée, Madame !

 

– Allons donc !

 

– Oui, j’ai, à Toulouse, une cousine à moi : madame de la Myre.

 

– Voilà justement l’affaire ! je suis Mme de la Myre.

 

Puis, se retournant vers la voiture et tendant le bras à un vieillard de soixante à soixante-cinq ans qui, attendait, pour se montrer, que la discussion fût finie :

 

– Venez, monsieur de la Myre, venez ! dit-elle ; c’est une surprise que nous faisons à notre cousin, d’arriver juste pour l’anniversaire de sa femme. Allons, mon cousin, ajouta la duchesse en sautant à bas de la voiture.

 

Et elle passa gaiement son bras sous celui du comte de Vouillé.

 

– Allons, dit M. de Vouillé décidé à risquer l’aventure que la duchesse entamait si joyeusement, allons !

 

– Et moi donc, cria le baron de Lussac, lequel, monté dans la voiture, qu’il transformait en cabinet de toilette, changeait sa redingote de livrée bleu de ciel contre une redingote noire, est-ce qu’on m’oublie ici, par hasard ?

 

– Mais que diable seras-tu, toi ? demanda M. de Vouillé.

 

– Pardieu ! je serai le baron de Lussac, et, si madame le permet, le cousin de ta cousine.

 

– Holà ! holà ! monsieur le baron, dit le vieillard qui accompagnait la duchesse, il me semble que vous prenez bien des libertés.

 

– Bah ! à la campagne, dit la duchesse.

 

– En campagne, vous voulez dire ! fit de Lussac.

 

Et, comme il avait achevé sa transformation :

 

– Allons ! dit-il à son tour.

 

M. de Vouillé, qui faisait tête de colonne, prit bravement le chemin de la salle à manger.

 

La curiosité des convives et l’inquiétude de la maîtresse de la maison avaient été d’autant plus excitées que l’absence du comte s’était prolongée outre mesure.

 

Aussi, quand la porte de la salle à manger se rouvrit, tous les regards se tournèrent-ils vers les nouveaux arrivants.

 

Mais, quelle que fût la difficulté du rôle qu’ils avaient à jouer, les acteurs ne se déconcertèrent point.

 

– Chère amie, dit le comte à sa femme, je t’ai souvent parlé d’une cousine à moi, qui habite les environs de Toulouse.

 

– Madame de la Myre ? interrompit vivement la comtesse.

 

– Madame de la Myre, c’est cela. Eh bien, elle va à Nantes et n’a pas voulu passer devant le château sans faire connaissance avec toi : le hasard veut qu’elle arrive un jour de fête ; j’espère que cela lui portera bonheur.

 

– Chère cousine ! dit la duchesse en ouvrant les bras à madame de Vouillé.

 

Les deux femmes s’embrassèrent.

 

Quant aux deux hommes, M. de Vouillé se contenta de dire à haute voix :

 

– M. de la Myre… M. de Lussac…

 

On s’inclina.

 

– Maintenant, dit M. de Vouillé, il s’agit de trouver des places aux nouveaux venus, qui ne m’ont point caché qu’ils mouraient de faim.

 

Il se fit un mouvement ; la table était grande, les convives avaient leurs coudées franches ; il n’était point difficile de trouver trois places.

 

– Ne m’avez-vous pas dit que vous aviez à dîner M. le préfet de la Vienne, cher cousin ? demanda la duchesse.

 

– Mais, oui, madame ; c’est cet honnête citoyen que vous voyez à la droite de la comtesse, avec des lunettes, une cravate blanche et la rosette d’officier de la Légion d’honneur à sa boutonnière.

 

– Oh ! présentez-moi donc à lui.

 

M. de Vouillé était hardiment entré dans la comédie ; il pensa qu’il fallait la pousser jusqu’au bout.

 

Il s’avança vers le préfet, qui se tenait majestueusement appuyé sur sa chaise.

 

– Monsieur le préfet, dit-il, voici ma cousine qui, dans son respect traditionnel pour l’autorité, pense qu’une présentation générale est insuffisante vis-à-vis de vous, et qui veut vous être présentée particulièrement.

 

– Généralement, particulièrement et officiellement, répondit le galant fonctionnaire, Madame sera toujours la bienvenue.

 

– J’en accepte l’augure, monsieur, dit la duchesse.

 

– Et madame va à Nantes ? dit le préfet pour dire quelque chose.

 

– Oui, monsieur, et, de là, à Paris ; je l’espère du moins.

 

– Ce n’est pas la première fois que madame va dans la capitale ?

 

– Non, monsieur ; je l’ai habitée douze ans.

 

– Et Madame l’a quittée ?…

 

– Oh ! bien malgré moi, je vous jure.

 

– Depuis longtemps ?

 

– Il y aura deux ans au mois de juillet.

 

– Je comprends que lorsqu’on a habité Paris…

 

– On désire y revenir ! Je suis bien aise que vous compreniez cela.

 

– Oh ! Paris ! Paris ! fit le fonctionnaire.

 

– Vous avez raison : c’est le paradis du monde, répondit la duchesse.

 

Et elle se retourna vivement, car elle sentait qu’une larme mouillait sa paupière.

 

– Allons, allons, à table ! dit M. de Vouillé.

 

– Oh ! mon cher cousin, dit la duchesse en jetant un regard vers la place qui lui était destinée, laissez-moi près de M. le préfet, je vous prie ; il vient de faire des vœux si bien sentis pour la chose que je désire le plus au monde, qu’il s’est, du premier coup, inscrit au nombre de mes amis.

 

Le préfet, enchanté du compliment, recula vivement sa chaise, et Madame fut installée à sa gauche, au détriment de la personne à laquelle cette place d’honneur était échue.

 

Les deux hommes se placèrent sans objection aucune aux postes qui leur étaient destinés, et s’occupèrent bientôt – M. de Lussac surtout – à faire, comme ils s’y étaient engagés, honneur au repas.

 

Chacun suivant l’exemple donné par M. de Lussac, il se fit un de ces moments de silence solennel qui ne se retrouvent qu’au commencement des dîners impatiemment attendus.

 

Madame fut la première qui rompit le silence : son esprit aventureux était, comme l’oiseau de mer, surtout à l’aise dans la tempête.

 

– Eh bien, dit-elle, il me semble que notre arrivée a interrompu la conversation. Rien n’est triste comme un dîner muet je déteste ces dîners-là, je vous en préviens, mon cher comte : ils ressemblent à des dîners d’étiquette, à ces repas des Tuileries, où l’on ne parlait, dit-on, que quand le roi avait parlé. On causait avant notre arrivée ; de quoi causait-on ?

 

– Chère cousine, dit M. de Vouillé, M. le préfet avait la bonté de nous donner des détails officiels sur l’échauffourée de Marseille.

 

– Échauffourée ? dit la duchesse.

 

– C’est le mot dont il s’est servi.

 

– Et c’est bien véritablement celui qui convient à la chose, dit le fonctionnaire. Comprenez-vous une expédition de ce genre-là, dont les dispositions sont si légèrement prises, qu’il suffise d’un sous-lieutenant du 13e de ligne, qui arrête un chef de rassemblement, pour que tout le coup de main tombe à l’eau ?

 

– Eh ! mon Dieu, monsieur le préfet, dit la duchesse avec mélancolie, il y a toujours, dans les grands événements, un moment suprême où la destinée des princes et des empires vacille comme la feuille au vent ! Si, à la Mure, par exemple, lorsque Napoléon s’est avancé au-devant des soldats envoyés contre lui, un sous-lieutenant quelconque l’eût pris au collet, le retour de l’île d’Elbe n’était plus, lui aussi, qu’une échauffourée.

 

Il se fit un silence, tant Madame avait prononcé ces mots d’un ton pénétré.

 

Ce fut elle qui reprit la parole.

 

– Et la duchesse de Berry, demanda-t-elle, sait-on, au milieu de tout cela, ce qu’elle est devenue ?

 

– Elle a regagné le Carlo-Alberto et s’est rembarquée.

 

– Ah !

 

– C’était la seule chose raisonnable qu’elle eût à faire, ce me semble, ajouta le préfet.

 

– Vous avez raison, monsieur, dit le vieillard qui accompagnait Madame, et qui parlait pour la première fois ; et, si j’avais eu l’honneur d’être près de Son Altesse, et qu’elle m’eût accordé quelque autorité, je lui eusse donné bien sincèrement ce conseil.

 

– On ne vous parle pas, à vous, monsieur mon mari, dit la duchesse ; je parle à M. le préfet, et je lui demande s’il est bien sûr que Son Altesse royale se soit rembarquée.

 

– Madame, dit le préfet – avec un de ces gestes administratifs qui n’admettent pas la dénégation, – le gouvernement en a la nouvelle officielle.

 

– Ah ! fit la duchesse, si le gouvernement en a la nouvelle officielle, il n’y a rien à objecter à cela ; ajouta-t-elle, se hasardant sur un terrain plus glissant encore que celui qu’elle avait parcouru jusque-là, j’avais, moi, entendu dire autre chose.

 

– Madame ! dit le vieillard avec un léger accent de reproche.

 

– Qu’aviez-vous entendu dire, ma cousine ? dit M. de Vouillé, qui, lui aussi, commençait à prendre à la situation un intérêt de joueur.

 

– Oui, qu’avez-vous entendu dire, madame ? insista le préfet.

 

– Oh ! vous comprenez, monsieur le fonctionnaire, dit la duchesse, je ne vous donne rien d’officiel, moi : je vous parle de bruits qui n’ont peut-être pas le sens commun.

 

– Madame de la Myre ! dit le vieillard.

 

– Ah ! monsieur de la Myre, dit la duchesse.

 

– Savez-vous, Madame, insinua le préfet, que monsieur votre mari me paraît fort contrariant ! Je gage que c’est lui qui ne veut pas vous laisser retourner à Paris ?

 

– Justement ! Mais j’espère bien y aller malgré lui. « Ce que femme veut, Dieu le veut. »

 

– Oh ! les femmes ! les femmes ! s’écria le fonctionnaire public.

 

– Quoi ? demanda la duchesse.

 

– Rien, dit le préfet. J’attends, madame, que vous vouliez bien nous faire part de ces bruits dont vous parliez tout à l’heure.

 

– Oh ! mon Dieu, c’est fort simple. J’avais entendu dire – mais remarquez bien que je ne vous donne la chose que comme un bruit, – j’avais entendu dire, au contraire, que la duchesse de Berry avait repoussé toutes les instances de ses amis, et avait obstinément refusé de regagner le Carlo-Alberto.

 

– Eh bien, mais où serait-elle donc, alors ? demanda le préfet.

 

– En France.

 

– En France ! Et pourquoi faire, en France ?

 

– Dame, vous savez bien, monsieur le préfet, dit la duchesse, que le but principal de Son Altesse royale était la Vendée.

 

– Sans doute ; mais, du moment où elle avait échoué dans le Midi…

 

– Raison de plus pour tenter de réussir dans l’Ouest.

 

Le préfet sourit dédaigneusement.

 

– Alors, vous croyez au rembarquement de Madame ? demanda la duchesse.

 

– Je puis vous affirmer, dit le préfet, qu’elle est en ce moment dans les États du roi de Sardaigne, auquel la France va demander des explications.

 

– Pauvre roi de Sardaigne ! il en donnera une toute simple.

 

– Laquelle ?

 

– « Je savais bien que Madame était une folle ; mais je ne savais point qu’elle le fût assez pour faire ce qu’elle a fait. »

 

– Madame ! madame ! fit le vieillard.

 

– Ah çà ! dit la duchesse, j’espère bien, monsieur de la Myre, que, si vous gênez mes volontés, vous me ferez la grâce de respecter mes opinions, qui, d’ailleurs j’en suis sûre, sont celles de M. le préfet. N’est-ce pas, monsieur le préfet ?

 

– Le fait est, répondit en riant le fonctionnaire, que Son Altesse royale, à mon avis, a agi, dans toute cette affaire, avec une grande légèreté.

 

– Là ! voyez-vous ! dit la duchesse ; que sera-ce donc si les bruits se réalisent et si Madame se rend en Vendée !

 

– Mais par où s’y rendrait-elle ? demanda le préfet.

 

– Dame, par la préfecture de votre voisin, par la vôtre… On dit qu’elle a été vue et reconnue à Toulouse, au moment où elle changeait de chevaux à la porte de la poste, dans une voiture découverte.

 

– Ah ! par exemple, dit le préfet, ce serait trop fort !

 

– Si fort, dit le comte, que M. le préfet n’en croit rien.

 

– Pas un mot, dit le fonctionnaire en appuyant sur chacun des trois monosyllabes qu’il venait de prononcer.

 

En ce moment, la porte s’ouvrit, et un des domestiques du comte annonça qu’un huissier de la préfecture demandait à remettre au premier fonctionnaire du département une dépêche télégraphique arrivée de Paris à l’instant même.

 

– Vous permettez qu’il entre ? demanda le préfet au comte de Vouillé.

 

– Je crois bien ! répondit celui-ci.

 

L’huissier entra et remit une dépêche cachetée au préfet, qui s’inclina en offrant ses excuses aux convives comme il l’avait fait au maître de la maison.

 

Le silence était profond, et tous les yeux étaient fixés sur le fonctionnaire.

 

Madame échangeait des signes avec M. de Vouillé, qui riait tout bas, avec M. de Lussac, qui riait tout haut, et avec son faux mari, qui gardait un imperturbable sérieux.

 

– Ouais ! s’écria tout à coup le fonctionnaire public, tandis que ses traits avaient l’indiscrétion d’exprimer la plus profonde surprise.

 

– Qu’y a-t-il donc ? demanda M. de Vouillé.

 

– Il y a, s’exclama le fonctionnaire, que madame de la Myre nous disait la vérité à l’endroit de Son Altesse royale ; que Son Altesse royale n’a pas quitté la France ; que Son Altesse royale se dirige sur la Vendée par Toulouse, Libourne et Poitiers.

 

Et, sur ces paroles, le préfet se leva.

 

– Mais où allez-vous donc, monsieur le préfet ? demanda la duchesse.

 

– Faire mon devoir, madame, si pénible qu’il soit, et donner des ordres pour que Son Altesse royale soit arrêtée, si, comme me le dit la dépêche de Paris, elle a l’imprudence de passer par mon département.

 

– Faites, monsieur le préfet, faites, dit Madame ; je ne puis qu’applaudir à votre zèle, et vous promettre de m’en souvenir dans l’occasion.

 

Et elle tendit sa main au préfet, qui la lui baisa galamment, après avoir, d’un regard, demandé à M. de la Myre une permission que celui-ci lui accorda du regard.

 

XIV

Petit-Pierre


Revenons à la chaumière du bonhomme Tinguy, que nous avons quittée pour faire une pointe au château de Vouillé.

 

Quarante-huit heures se sont écoulées.

 

Nous retrouvons Bertha et Michel au chevet du malade.

 

Bien que les visites régulières du docteur Roger rendissent la présence de la jeune fille tout à fait inutile dans ce foyer pestilentiel, Bertha, malgré les observations de Mary, avait voulu continuer de donner des soins au Vendéen.

 

La charité chrétienne n’était peut-être plus le seul mobile qui l’attirât dans la cabane du métayer.

 

Quoi qu’il en fût, par une coïncidence assez naturelle, Michel, abjurant ses terreurs, avait devancé mademoiselle de Souday, et se trouvait déjà installé dans la chaumière, lorsque Bertha s’y était présentée.

 

Était-ce bien Bertha sur laquelle Michel avait compté ? Nous n’oserions en répondre. Peut-être avait-il pensé que Mary avait son jour dans ces fonctions de charité.

 

Peut-être aussi espérait-il vaguement que cette dernière ne laisserait pas échapper cette occasion de se rapprocher de lui, et son cœur battait violemment lorsqu’il vit se dessiner sur le volet de la porte de la chaumière une silhouette que l’ombre rendait encore indécise, mais qui, par son élégance, ne pouvait appartenir qu’à l’une des filles du marquis de Souday.

 

En reconnaissant Bertha, Michel éprouva un léger désappointement ; mais le jeune homme, qui, par la vertu de son amour, se sentait plein de tendresse pour M. le marquis de Souday, de sympathie pour le rébarbatif Jean Oullier, et de bienveillance pour leurs chiens, pouvait-il ne pas aimer la sœur de Mary ?

 

L’affection de celle-là ne devait-elle pas le rapprocher de celle-ci ? ne serait-ce pas un bonheur pour lui d’entendre parler de celle qui était absente ?

 

Il fut donc plein de prévenances et d’attentions pour Bertha, et la jeune fille lui répondit avec une satisfaction qu’elle ne prit pas la peine de déguiser.

 

Malheureusement pour Michel, il était difficile de s’occuper d’autre chose que du malade.

 

La situation de Tinguy empirait d’heure en heure.

 

Il était tombé dans cet état de torpeur et d’insensibilité que les médecins appellent le coma, et qui, dans les maladies inflammatoires, caractérise la période qui va précéder la mort.

 

Il ne voyait plus ce qui se passait autour de lui ; il ne répondait plus lorsqu’on lui adressait la parole ; sa pupille, effroyablement dilatée, restait fixe ; il était presque constamment immobile ; seulement, de temps en temps, ses mains essayaient de ramener la couverture sur son visage, ou d’attirer à lui des objets imaginaires qu’il croyait apercevoir près de son lit.

 

Bertha, qui, malgré sa jeunesse, avait plus d’une fois assisté à ces tristes scènes, ne pouvait conserver d’illusion sur l’état du pauvre paysan. Elle voulut épargner à Rosine les angoisses de l’agonie de son père, agonie qu’elle s’attendait à voir commencer d’un instant à l’autre, et elle lui ordonna d’aller chercher le docteur Roger.

 

– Mais, si vous voulez, mademoiselle, dit Michel, je pourrai faire cette course ; j’ai de meilleures jambes que cette enfant, et, d’ailleurs, il n’est pas très-prudent de l’exposer la nuit sur les chemins.

 

– Non, monsieur Michel, Rosine ne court aucun danger, et j’ai mes raisons pour tenir à vous garder près de moi. Cela vous est-il donc désagréable ?

 

– Oh ! mademoiselle, vous ne le pensez pas ! mais je suis si heureux de pouvoir vous être utile, que je tiens à n’en jamais laisser échapper l’occasion.

 

– Soyez tranquille, il est probable que, d’ici à peu de temps, j’aurai plus d’une fois besoin de mettre votre dévouement à l’épreuve.

 

Rosine était sortie depuis dix minutes à peine, lorsque le malade sembla tout à coup éprouver un mieux sensible et très extraordinaire ; ses yeux perdirent leur fixité, la respiration lui devint plus facile, ses doigts crispés se détendirent, il les passa à plusieurs reprises sur son front pour essuyer la sueur qui le baignait.

 

– Comment vous trouvez-vous, mon père Tinguy ? demanda la jeune fille au paysan.

 

– Mieux, répondit-il d’une voix faible. Le bon Dieu voudrait-il que je ne déserte pas avant la bataille ? ajouta-t-il en essayant de sourire.

 

– Peut-être ! puisque c’est pour Lui aussi que vous allez combattre.

 

Le paysan hocha tristement la tête, en poussant un profond soupir.

 

– Monsieur Michel, dit Bertha au jeune homme en l’attirant dans un angle de la chambre, de façon à ce que sa voix n’arrivât pas jusqu’au malade, monsieur Michel, courez chez le curé ; qu’il vienne, et réveillez les voisins.

 

– Ne va-t-il donc pas mieux, mademoiselle ? Il vous le disait tout à l’heure.

 

– Enfant que vous êtes ! n’avez-vous donc jamais vu s’éteindre une lampe ? Sa dernière flamme est toujours la plus vive ; il en est ainsi de notre misérable corps. Courez vite ! nous n’aurons pas d’agonie ; la fièvre a épuisé les forces de ce malheureux ; l’âme s’envolera sans lutte, sans effort, sans secousse.

 

– Et vous allez rester seule auprès de lui ?

 

– Allez vite et ne vous inquiétez pas de moi.

 

Michel sortit, et Bertha se rapprocha du lit de Tinguy, qui lui tendit la main.

 

– Merci, ma brave demoiselle, dit le paysan.

 

– Merci de quoi, mon père Tinguy ?

 

– Merci de vos soins d’abord… ensuite de votre idée d’envoyer chercher M. le curé.

 

– Vous avez entendu ?

 

Tinguy, cette fois, sourit tout à fait.

 

– Oui, répondit-il, quoique vous ayez parlé bien bas.

 

– Mais il ne faut pas que la présence du prêtre vous fasse supposer que vous allez mourir, mon bon Tinguy ; n’allez pas prendre peur.

 

– Prendre peur ! s’écria le paysan en essayant de se lever sur son séant. Prendre peur ! et pourquoi ? J’ai respecté les vieux et chéri les petiots ; j’ai souffert sans murmurer ; j’ai travaillé sans me plaindre, louant Dieu quand la grêle ravageait mon petit champ, le bénissant quand la moisson était drue ; jamais je n’ai chassé le mendiant que sainte Anne envoyait à mon pauvre foyer ; j’ai pratiqué les commandements de Dieu et ceux de l’Église ; quand nos prêtres nous ont dit : « Levez-vous et prenez vos fusils, » j’ai combattu les ennemis de ma foi et de mon roi, et je suis resté humble dans la victoire et confiant dans la défaite ; j’étais encore prêt à donner ma vie pour cette sainte cause, et j’aurais peur ? Oh ! non, mademoiselle ; c’est notre beau jour, à nous autres pauvres chrétiens, que celui de notre mort. Tout ignorant que je suis, je le comprends : c’est celui qui nous fait les égaux de tous les grands, de tous les heureux de la terre ; s’il est venu pour moi, ce jour, si Dieu m’appelle à lui, je suis prêt et je paraîtrai devant son tribunal plein d’espérance en sa miséricorde.

 

La figure de Tinguy s’était illuminée pendant qu’il prononçait ces paroles ; mais le dernier enthousiasme religieux du pauvre paysan avait achevé d’épuiser ses forces.

 

Il retomba lourdement sur son lit, et ne balbutia plus que quelques paroles inintelligibles, parmi lesquelles on distinguait encore les mots de bleus, de paroisse, le nom de Dieu et celui de la Vierge.

 

Le curé entra en ce moment. Bertha lui montra le malade, et le prêtre, comprenant sur-le-champ ce qu’elle attendait de lui, commença les prières des agonisants.

 

Michel supplia Bertha de se retirer, et, la jeune fille y ayant consenti, ils sortirent tous deux, après avoir fait une dernière prière au chevet de Tinguy.

 

Les voisins arrivaient les uns après les autres ; chacun s’agenouillait et répétait après le prêtre les litanies de la mort.

 

Deux minces chandelles de cire jaune, placées de chaque côté d’un crucifix de cuivre, éclairaient cette scène lugubre.

 

Tout à coup, et dans un moment où le prêtre et les assistants récitaient mentalement l’Ave Maria, un cri de chat-huant, parti à peu de distance de la chaumière, domina leur bourdonnement monotone.

 

Tous les paysans tressaillirent.

 

À ce cri, le moribond, dont depuis quelques instants les yeux étaient voilés, dont la respiration était devenue sifflante, releva la tête.

 

– Me voilà ! s’écria-t-il, me voilà !… C’est moi qui suis le guide !

 

Puis il essaya de contrefaire le hululement de la chouette en répondant au cri qu’il avait entendu.

 

Il ne put y parvenir ; son souffle éteint ne donna qu’une sorte de sanglot, sa tête fléchit en arrière, ses yeux s’ouvrirent largement. Il était mort.

 

Alors, un étranger apparut au seuil de la chaumière.

 

C’était un jeune paysan breton, vêtu d’un chapeau à larges bords, d’un gilet rouge à boutons argentés, d’une veste bleue bordée de rouge, et de hautes guêtres de cuir ; il tenait à la main un de ces bâtons ferrés dont les hommes de la campagne se servent lorsqu’ils vont en voyage.

 

Il parut surpris du spectacle qu’il avait devant les yeux ; cependant, il n’adressa de question à personne.

 

Il s’agenouilla et se mit en prières ; ensuite, il s’approcha du lit, considéra attentivement la figure pâle et décolorée du pauvre Tinguy ; deux grosses larmes roulèrent sur ses joues ; il les essuya, puis il sortit en silence comme il était entré.

 

Les paysans, accoutumés à cette pratique religieuse qui veut qu’on ne passe pas devant le logis d’un mort sans donner une prière à son âme et une bénédiction à son corps, ne s’étonnèrent point de la présence de l’étranger et ne firent aucune attention à son départ.

 

Celui-ci retrouva, à quelques pas de là, un autre paysan plus petit et plus jeune que lui et qui paraissait être son frère. Ce dernier était monté sur un cheval harnaché à la mode du pays.

 

– Eh bien, Rameau-d’or, dit le petit paysan, qu’y a-t-il donc ?

 

– Il y a… qu’il n’y a point de place pour nous dans la maison ; un hôte y est entré qui l’occupe tout entière.

 

– Lequel ?

 

– La mort.

 

– Qui est mort ?

 

– Celui-là même à qui nous venions demander l’hospitalité. Je vous dirais bien : Faisons-nous une égide de cette mort ; cachons-nous sous un coin du linceul que nul ne viendra lever ; mais j’ai entendu dire que Tinguy est mort d’une fièvre typhoïde, et, quoique les médecins nient la contagion, je ne vous exposerai pas à un pareil danger.

 

– Vous ne craignez pas d’avoir été vu et reconnu ?

 

– Impossible ! Il y avait huit ou dix personnes, hommes et femmes, priant autour du lit. Je suis entré, je me suis agenouillé, j’ai prié comme les autres. C’est ce que fait, dans ce cas, tout paysan breton ou vendéen.

 

– Et, maintenant, qu’allons-nous faire ? demanda le plus jeune des deux paysans.

 

– Je vous l’avais dit : nous avions à nous décider entre le château de mon camarade et la cabane du pauvre paysan qui devait être notre guide, entre les douceurs du luxe et d’une demeure princière, avec une sécurité médiocre, et la chaumière étroite, le mauvais lit, le pain de sarrasin, avec une sécurité entière. Le bon Dieu a tranché la question ; nous n’avons plus de choix à faire ; il faut donc nous contenter du confortable.

 

– Mais le château n’est pas sûr, m’avez-vous dit.

 

– Le château appartient à un de mes amis d’enfance, dont le père a été fait baron par la Restauration ; le père est mort ; le château est habité, à cette heure, par sa veuve et son fils. Si le fils était seul, je serais tranquille : quoique faible, c’est un cœur honnête ; mais je crois sa mère égoïste et ambitieuse, ce qui ne laisse pas que de m’inquiéter.

 

– Bah ! pour une nuit ! Vous n’êtes pas aventureux, Rameau-d’or.

 

– Si fait, pour mon propre compte ; mais je réponds à la France, ou tout au moins à mon parti, des jours de Mad…

 

– De Petit-Pierre, voulez-vous dire… Ah ! Rameau-d’or, depuis deux heures que nous marchons, voilà le dixième gage que vous me devez.

 

– Ce sera le dernier, Mad… Petit-Pierre, voulais-je dire ; désormais, je ne vous connais plus d’autre nom que celui-là, je ne vous sais plus d’autre condition que d’être mon frère.

 

– Allons, allons, au château ! Je me sens si fatigué, que j’irais demander un gîte à celui de l’ogresse du conte bleu.

 

– Nous allons prendre un chemin de traverse, grâce auquel nous serons arrivés en dix minutes, fit le jeune homme. Mettez-vous en selle le plus commodément que vous pourrez ; je marcherai à pied, et vous n’aurez qu’à me suivre ; sans quoi, nous pourrions perdre un chemin à peine tracé.

 

– Attendez, dit Petit-Pierre.

 

Et il se laissa glisser à bas du cheval.

 

– Où allez-vous ? dit Rameau-d’or avec inquiétude.

 

– Vous avez fait votre prière au lit de cet humble paysan : à moi de faire la mienne.

 

– Y pensez-vous ?

 

– C’était un brave et honnête cœur, insista Petit-Pierre ; s’il eût vécu, il eût risqué sa vie pour nous. Je dois bien une pauvre prière à son cadavre.

 

Rameau-d’or leva son chapeau et s’écarta pour laisser passer son jeune compagnon.

 

Comme l’avait fait Rameau-d’or, le petit paysan entra dans la cabane, prit la branche de buis, la trempa dans l’eau bénite et la secoua sur le corps ; puis il s’agenouilla, fit sa prière au pied du lit, et sortit sans que sa prière eût été plus remarquée que ne l’avait été celle de son compagnon.

 

Petit-Pierre, à son tour, vint rejoindre Rameau-d’or comme, cinq minutes auparavant, celui-ci était venu le rejoindre.

 

Le jeune homme aida Petit-Pierre à remonter à cheval ; puis tous deux, le plus jeune en selle, l’autre à pied, prirent silencieusement et à travers champs ce sentier presque invisible qui conduisait, comme nous l’avons dit, par une ligne plus courte, au château de la Logerie.

 

À peine avaient-ils fait cinq cents pas dans les terres, que Rameau-d’or s’arrêta et arrêta le cheval de Petit-Pierre.

 

– Qu’y a-t-il encore ? demanda celui-ci.

 

– J’entends un bruit de pas, dit le jeune homme. Rangez-vous contre ce buisson ; moi, je reste derrière cet arbre. Celui qui va nous croiser passera probablement sans nous voir.

 

L’évolution eut la rapidité d’une manœuvre stratégique. Bien en prit aux deux voyageurs ; car celui qui venait, s’avançait si rapidement qu’il fut en vue, malgré l’obscurité, au moment même où chacun venait de prendre son poste, Petit-Pierre contre la haie, Rameau-d’or derrière son arbre.

 

L’inconnu auquel ils venaient de céder la place ne se trouva bientôt plus qu’à une trentaine de pas de Rameau-d’or, dont les yeux, déjà habitués aux ténèbres, commencèrent à distinguer un jeune homme de vingt ans, courant plutôt qu’il ne marchait dans la même direction qu’eux.

 

Il avait son chapeau à la main, et ce qui devait servir encore à le faire reconnaître, c’est que ses cheveux, rejetés en arrière par le vent, laissaient le visage complètement découvert.

 

Rameau-d’or poussa une exclamation de surprise ; mais, comme s’il demeurait encore dans le doute, et hésitait dans son désir, il laissa le jeune homme le dépasser de trois ou quatre pas, et ce ne fut que lorsque celui-ci eut complètement tourné le dos qu’il cria :

 

– Michel !

 

Le jeune homme, qui ne s’attendait pas à entendre retentir son nom au milieu des ténèbres et dans cet endroit désert, fit un bond de côté, et, d’une voix toute frissonnante d’émotion :

 

– Qui m’appelle ? demanda-t-il.

 

– Moi, dit Rameau-d’or en enlevant son chapeau et une perruque qu’il jeta au pied de l’arbre et en s’avançant vers son ami sans autre déguisement que le complément du costume breton, qui, au reste, ne devait rien changer à sa physionomie.

 

– Henri de Bonneville ! s’écria le baron Michel au comble de l’étonnement.

 

– Moi-même. Mais ne prononce pas mon nom si haut ; nous sommes dans un pays et dans un moment où les buissons, les fossés et les arbres partagent avec les murs le privilège d’avoir des oreilles.

 

– Ah ! oui, dit Michel effrayé ; et puis…

 

– Oui, et puis… fit M. de Bonneville.

 

– Alors, tu viens peut-être pour le soulèvement dont on parle ?

 

– Justement ! Maintenant, voyons, en deux mots, qui es-tu ?

 

– Moi ?

 

– Oui, toi.

 

– Mon ami, répondit le jeune baron, je n’ai pas d’opinion bien arrêtée encore ; cependant je t’avouerai tout bas…

 

– Aussi bas que tu voudras, mais dépêche-toi d’avouer !

 

– Eh bien, je t’avouerai tout bas que je penche pour Henri V.

 

– Eh bien, mon cher Michel, dit gaiement le comte de Bonneville, si tu penches pour Henri V, c’est tout ce qu’il me faut.

 

– Permets… C’est que je ne suis pas complètement décidé encore.

 

– Tant mieux ! j’aurai le plaisir d’achever ta conversion, et, pour que je l’entreprenne avec plus de chance de succès, tu vas t’empresser d’offrir un gîte dans ton château à moi et à un de mes amis qui m’accompagne.

 

– Où est-il, ton ami ?

 

– Le voici, dit Petit-Pierre en s’avançant et en saluant le jeune homme avec une aisance et une grâce qui contrastaient singulièrement avec le costume qu’il portait.

 

Michel considéra quelques instants le petit paysan, et, se rapprochant de Rameau-d’or, ou plutôt du comte de Bonneville :

 

– Henri, lui dit-il, comment s’appelle ton ami ?

 

– Michel, tu manques aux traditions de l’hospitalité antique ; tu as oublié l’Odyssée, mon cher, et tu m’affliges ! Que t’importe le nom de mon ami ? Ne te suffit-il pas de savoir que c’est un homme parfaitement bien né ?

 

– Es-tu bien sûr que ce soit un homme ?

 

Le comte et Petit-Pierre se mirent à rire aux éclats.

 

– Décidément, mon pauvre Michel, tu tiens à savoir qui tu recevras chez toi ?

 

– Non pas pour moi, mon bon Henri, pas pour moi, je te jure ; mais c’est qu’au château de la Logerie…

 

– Eh bien, au château de la Logerie ?

 

– Ce n’est pas moi qui suis le maître.

 

– Oui, c’est la baronne Michel qui est la maîtresse ; j’en avais prévenu mon ami Petit-Pierre ; mais, au lieu d’y séjourner, nous n’y resterons qu’une nuit. Tu nous conduiras à ton appartement, je ferai une visite à la cave et au garde-manger – tout cela est encore à la même place, – mon jeune compagnon se jettera sur ton lit, où il dormira tant bien que mal ; puis, demain au point du jour, je me mettrai en quête d’un gîte, et, ce gîte trouvé, ce qui ne sera pas difficile, j’espère, nous te débarrasserons de notre présence.

 

– C’est impossible, Henri ! Ne crois pas que ce soit pour moi que je craigne ; mais ce serait compromettre ta sûreté que de te laisser pénétrer dans le château.

 

– Comment cela ?

 

– Ma mère veille encore, j’en suis sûr : elle attend mon retour ; elle nous verra entrer ; ton déguisement, nous le motiverons, je le crois ; mais celui de ton compagnon, qui ne m’a pas échappé, comment le lui expliquerons-nous ?

 

– Il a raison, dit Petit-Pierre.

 

– Mais que faire, alors ?

 

– Et, continua Michel, il ne s’agit pas seulement de ma mère.

 

– De qui s’agit-il donc encore ?

 

– Attends ! fit le jeune homme en jetant un regard d’inquiétude autour de lui, éloignons-nous encore de cette haie et de ce buisson.

 

– Diable !

 

– Il s’agit de Courtin.

 

– De Courtin ? qu’est-ce que cela ?

 

– Tu ne te souviens pas de Courtin le métayer ?

 

– Oh ! si fait ! un bon diable qui était toujours de ton avis contre tout le monde, et même contre ta mère.

 

– Justement ! Eh bien, Courtin est maire du village, philippiste enragé ! S’il te voyait courant les champs, la nuit, sous ce costume, sans autre forme de procès, il te ferait arrêter.

 

– Voilà qui mérite d’être pris en considération, dit Henri devenu plus grave. Qu’en pense Petit-Pierre ?

 

– Je ne pense rien, mon cher Rameau-d’or ; je vous laisse penser pour moi.

 

– Et le résultat de tout cela, c’est que tu nous fermes ta porte ? dit Bonneville.

 

– Que vous importe, dit le baron Michel, dont les yeux venaient de s’allumer, brillants d’espérance, que vous importe, si je vous en ouvre une autre, et plus sûre que celle du château de la Logerie ?

 

– Comment ! que nous importe ? Il nous importe fort, au contraire ! Qu’en dit mon jeune compagnon ?

 

– Je dis que, pourvu qu’une porte s’ouvre, c’est tout ce qu’il me faut. Je tombe de fatigue, je dois l’avouer.

 

– Alors suivez-moi, dit le baron.

 

– Attends… Est-ce bien loin ?

 

– Une heure…, cinq quarts de lieue à peine.

 

– Petit-Pierre se sent-il la force ? demanda Henri.

 

– Petit-Pierre la trouvera, répondit le petit paysan en riant. Suivons donc le baron Michel.

 

– Suivons le baron Michel, répéta Bonneville. En route, baron !

 

Et le petit groupe, immobile depuis dix minutes, sortit de son immobilité, et, conduit par le jeune homme, se remit en chemin.

 

Mais à peine Michel avait-il fait cinquante pas, que son ami lui mit la main sur l’épaule.

 

– Où nous mènes-tu ? lui dit-il.

 

– Sois tranquille.

 

– Je te suis, pourvu que tu me promettes pour Petit-Pierre, qui est, tu le vois, passablement délicat, un bon souper et un bon lit.

 

– Il aura tout ce que je voudrais pouvoir lui offrir moi-même : le meilleur plat du garde-manger, le meilleur vin de la cave, le meilleur lit du château.

 

On se remit en chemin.

 

– Je cours devant, pour que vous n’attendiez pas, fit tout à coup Michel.

 

– Un instant, demanda Henri, où cours-tu ?

 

– Au château de Souday.

 

– Comment ! au château de Souday ?

 

– Oui ; tu connais bien le château de Souday, avec ses tourelles pointues et couvertes d’ardoise, à gauche de la route, en face de la forêt de Machecoul ?

 

– Le château des louves ?

 

– Des louves, si tu veux.

 

– Et c’est là que tu nous conduis ?

 

– Et c’est là que je te conduis.

 

– Tu as bien réfléchi à ce que tu fais, Michel ?

 

– Je réponds de tout.

 

Et, certain que son ami était suffisamment renseigné, le jeune baron s’élança dans la direction du château de Souday, avec cette vélocité dont il avait donné une si irrécusable preuve le jour ou plutôt la nuit où il avait été chercher, pour le moribond Tinguy, le médecin de Palluau.

 

– Eh bien, demanda Petit-Pierre, que faisons-nous ?

 

– Eh bien, comme nous n’avons pas le choix, il faut le suivre.

 

– Au château des louves ?

 

– Au château des louves.

 

– Soit ; mais, pour me faire paraître le chemin moins long, mon cher Rameau-d’or, dit le jeune paysan, vous allez me dire ce que c’est que les louves.

 

– Je vous dirai ce que j’en sais, du moins.

 

– C’est tout ce que je puis exiger de vous.

 

Alors, la main appuyée à l’arçon de la selle, le comte de Bonneville raconta à Petit-Pierre l’espèce de légende qui avait cours, dans le département de la Loire-Inférieure et dans les départements environnants, sur les deux sauvages héritières du marquis de Souday, sur leurs chasses de jour, sur leurs excursions de nuit et sur les meutes aux aboiements fantastiques avec lesquelles elles forçaient, à grande course de chevaux, les loups et les sangliers.

 

Le comte en était au point le plus dramatique de la légende, lorsque, tout à coup, il aperçut les tourelles du château de Souday, et, s’arrêtant court dans son récit, annonça à son compagnon qu’ils étaient parvenus au terme de leur course.

 

Petit-Pierre, convaincu qu’il allait voir quelque chose de pareil aux sorcières de Macbeth, appelait à lui tout son courage pour aborder le château terrible, quand, au détour de la route, il se trouva en face de la porte ouverte et, devant cette porte, aperçut deux ombres blanches qui semblaient attendre, éclairées par une torche que portait derrière elles un homme au rude visage et au costume rustique.

 

Petit-Pierre jeta un regard craintif sur Bertha et sur Mary ; car c’étaient elles qui, prévenues par le baron Michel, étaient venues au-devant des deux voyageurs.

 

Il vit deux adorables jeunes filles : l’une blonde aux yeux bleus et à la figure angélique ; l’autre aux yeux et aux cheveux noirs, à la physionomie fière et résolue, au visage loyal ; et souriant toutes deux.

 

Le jeune compagnon de Rameau-d’or descendit de cheval, et tous deux s’avancèrent vers les jeunes filles.

 

– Mon ami M. le baron Michel m’a fait espérer, mesdemoiselles, que M. le marquis de Souday, votre père, voudrait bien nous accorder l’hospitalité, dit le comte de Bonneville, en abordant Bertha et Mary.

 

– Mon père est absent, monsieur, répondit Bertha ; il regrettera d’avoir perdu cette occasion d’exercer une vertu que l’on trouve peu à pratiquer de nos jours.

 

– Mais je ne sais si Michel vous aura dit, mademoiselle, que cette hospitalité pouvait bien ne pas être sans danger. Mon jeune compagnon et moi, nous sommes presque des proscrits ; la persécution peut être le prix de l’asile que vous nous offrez.

 

– Vous venez au nom d’une cause qui est la nôtre, monsieur. Étrangers, nous vous eussions accueillis ; proscrits, royalistes, vous êtes les bienvenus, quand bien même la mort et la ruine devraient entrer avec vous dans notre pauvre demeure. Mon père serait là, qu’il vous parlerait comme je vous parle.

 

– M. le baron Michel vous a, sans doute, appris mon nom ; il me reste à vous dire celui de mon jeune compagnon.

 

– Nous ne vous le demandons pas, monsieur ; votre qualité vaut mieux pour nous que votre nom, quel qu’il soit ; vous êtes royalistes et proscrits pour une cause à laquelle, toutes femmes que nous sommes, nous voudrions donner notre sang ! Entrez dans cette maison ; si elle n’est ni riche ni somptueuse, au moins la trouverez-vous discrète et fidèle.

 

Et, d’un geste de suprême majesté, Bertha indiqua la porte aux deux jeunes gens en les invitant à en passer le seuil.

 

– Que saint Julien soit béni ! dit Petit-Pierre à l’oreille du comte de Bonneville ; voilà le château et la chaumière, entre lesquels vous vouliez que je choisisse, résumés en un même gîte. Elles me plaisent tout plein, vos louves !

 

Et il franchit la poterne, en faisant une gracieuse inclination de tête aux deux jeunes filles.

 

Le comte de Bonneville suivit.

 

Mary et Bertha firent un amical signe d’adieu à Michel, et la dernière lui tendit la main.

 

Mais Jean Oullier poussa si rudement la porte, que le pauvre jeune homme n’eut pas le temps de saisir cette main.

 

Il regarda pendant quelques instants les tourelles du château, qui se dessinaient tout en noir sur le fond brun du ciel, les fenêtres qui s’illuminaient les unes après les autres et il s’éloigna.

 

Lorsqu’il eut disparu, les buissons s’écartèrent et livrèrent passage à un personnage qui, dans un intérêt bien différent de celui des autres acteurs, avait assisté à cette scène.

 

Ce personnage était Courtin, qui, après s’être assuré que personne n’était dans les environs, reprit le chemin par lequel avait disparu son jeune maître pour retourner à la Logerie.

 

XV

Heure indue


Il était deux heures du matin, à peu près, lorsque le jeune baron Michel se retrouva au bout de l’avenue par laquelle on arrivait au château de la Logerie.

 

L’air était calme ; le silence majestueux de la nuit, que troublait seul le bruissement des trembles, l’avait plongé dans une profonde rêverie.

 

Il va sans dire que les deux sœurs étaient l’objet de cette rêverie, et que celle des deux dont le baron suivait l’image avec autant de respect et d’amour que, dans la Bible, le jeune Tobie suit l’ange, c’était Mary.

 

Mais, lorsqu’il aperçut, à cinq cents pas de lui, à l’extrémité de la sombre ligne d’arbres sous la voûte de verdure desquels il marchait, les fenêtres du château, qui scintillaient aux rayons de la lune, les charmants songes qu’il faisait s’évanouirent, et ses idées prirent immédiatement une direction plus positive.

 

Au lieu de ces deux ravissantes figures de jeune fille qui avaient jusque-là cheminé à ses côtés, son imagination lui montra le profil sévère et menaçant de sa mère.

 

On sait quelle crainte profonde la baronne Michel inspirait à son fils.

 

Le jeune homme s’arrêta.

 

Si dans les environs, fût-ce à une lieue, il eût connu une maison, une auberge même, où il pût trouver un gîte, ses appréhensions étaient si vives, qu’il ne fût rentré au château que le lendemain. C’était la première fois, non pas qu’il découchait, mais qu’il se mettait ainsi en retard, et il sentait instinctivement que son absence était connue et que sa mère veillait.

 

Or, qu’allait-il répondre à cette terrible interrogation : « D’où venez-vous ? »

 

Courtin, seul, pouvait lui donner un asile ; mais, en demandant un asile à Courtin, il fallait tout lui dire, et le jeune baron comprenait tout le danger qu’il y avait à prendre pour confident un homme comme Courtin.

 

Il se décida donc à braver le courroux maternel – mais comme le condamné se décide à braver l’échafaud, c’est-à-dire parce qu’il ne peut faire autrement – et continua sa route.

 

Cependant, plus il approchait du château, plus il sentait vaciller sa résolution.

 

Lorsqu’il se trouva à l’extrémité de l’avenue, lorsqu’il lui fallut marcher à découvert le long des pelouses, lorsqu’il aperçut la fenêtre de la chambre de sa mère, qui se détachait sur la façade sombre, cette fenêtre étant la seule éclairée, le cœur lui faillit tout à fait.

 

Ses pressentiments ne l’avaient donc pas trompé, la baronne guettait le retour de son fils.

 

La détermination du jeune homme, comme nous l’avons dit, s’évanouit alors tout entière, et la peur, développant les ressources de son imagination, lui donna l’idée d’essayer d’une ruse qui pouvait, sinon conjurer la colère de sa mère, du moins en retarder l’explosion.

 

Il se jeta sur la gauche, suivit une charmille, perdu dans son ombre ; gagna le mur du potager, qu’il escalada, et passa, par la porte de communication, du potager dans le parc.

 

Une fois, dans le parc, il pouvait, grâce aux massifs, atteindre aisément les fenêtres du château.

 

Jusque-là, l’opération lui avait réussi à merveille ; mais le plus difficile ou plutôt le plus chanceux restait à accomplir : il s’agissait de trouver une fenêtre que la négligence de quelque domestique eût laissée ouverte et par laquelle il pût pénétrer dans le logis et regagner son appartement.

 

Le château de la Logerie consistait en un grand corps de logis carré, flanqué de quatre tourelles de même forme.

 

Les cuisines et les offices étaient sous terre ; les appartements de réception au rez-de-chaussée, ceux de la baronne au premier étage, ceux de son fils au second.

 

Michel interrogea le château par trois côtés, ébranlant doucement mais consciencieusement toutes les portes et toutes les fenêtres, se collant le long des murs, marchant sur la pointe des pieds, retenant son haleine.

 

Ni portes ni fenêtres ne bougèrent.

 

Restait à explorer la façade principale.

 

C’était la partie dangereuse à aborder ; les fenêtres de la baronne étaient, comme nous l’avons dit, percées sur cette façade, dégarnie des arbustes qui entouraient le reste de l’édifice, et l’une de ces fenêtres, celle de la chambre à coucher, était ouverte.

 

Cependant, Michel, qui pensait que, grondé pour grondé, autant valait l’être dehors que dedans, se décida de tenter l’aventure.

 

Il avançait, en conséquence, la tête le long de la tourelle et s’apprêtait à la contourner, lorsqu’il aperçut une ombre qui glissait le long des pelouses.

 

Cette ombre faisait naturellement supposer un corps.

 

Michel s’arrêta et porta toute son attention sur le nouvel arrivant.

 

Il reconnut que c’était un homme et que cet homme suivait le chemin que lui-même eût dû suivre s’il se fût décidé à rentrer directement au château.

 

Le jeune baron fit quelques pas en arrière, et se tapit dans l’ombre portée par la saillie de la tourelle.

 

Cependant, l’homme approchait.

 

Lorsqu’il ne fut plus qu’à une cinquantaine de pas du château, Michel entendit retentir à la fenêtre la voix sèche de sa mère.

 

Il s’applaudit de ne point avoir passé sur les pelouses par lesquelles cet homme arrivait.

 

– Est-ce vous, enfin, Michel ? demanda la baronne.

 

– Non, Madame, non, répondit une voix que le jeune homme reconnut, avec un étonnement mêlé de crainte pour celle du métayer ; et c’est beaucoup trop d’honneur que vous faites au pauvre Courtin que de le prendre pour M. le baron.

 

– Grand Dieu ! s’écria la baronne, qui vous amène à cette heure ?

 

– Ah ! vous vous doutez bien que c’est quelque chose d’important, n’est-ce pas, madame la baronne ?

 

– Serait-il arrivé malheur à mon fils ?

 

L’accent de profonde angoisse avec lequel sa mère avait prononcé ces paroles toucha si vivement le jeune homme, qu’il allait s’élancer pour la rassurer.

 

Mais la réponse de Courtin, qu’il entendit presque immédiatement, paralysa cette bonne disposition.

 

Michel rentra donc dans l’ombre qui lui servait de cachette.

 

– Oh ! que nenni, Madame, répondait le métayer ; le jeune gars, si j’ose m’exprimer ainsi en parlant de M. le baron, est sain comme l’œil, jusqu’ici du moins.

 

– Jusqu’ici ! interrompit la baronne. Est-il donc sur le point de courir quelque danger ?

 

– Eh ! eh ! fit Courtin, oui bien ! il pourrait lui arriver quelque dommage s’il continuait à se laisser affrioler par des espèces du calibre de ces satanées femelles que l’enfer confonde ! et c’est pour prévenir ce malheur que j’ai pris la liberté de venir vous trouver ainsi au milieu de la nuit, me doutant bien, du reste, que vous étant aperçue de l’absence de M. le baron, vous ne vous seriez pas couchée.

 

– Et vous avez bien fait, Courtin. Mais, enfin, où est-il, ce malheureux enfant ? le savez-vous ?

 

Courtin regarda autour de lui.

 

– Je suis étonné, par ma foi, qu’il ne soit pas encore rentré, dit-il. J’ai pris tout exprès le chemin vicinal pour lui laisser le sentier libre, et le sentier est d’un bon quart de lieue plus court que le chemin vicinal.

 

– Mais, encore une fois, d’où vient-il ? où était-il ? qu’a-t-il fait ? Pourquoi court-il les champs, la nuit, à deux heures du matin, sans souci de mes inquiétudes, sans réfléchir qu’il compromet sa santé et la mienne ?

 

– Madame la baronne, dit Courtin, ne trouvez-vous pas vous même que voilà bien des questions pour que j’y réponde en plein air ?

 

Puis, baissant la voix :

 

– Ce que j’ai à raconter à madame la baronne est si grave, qu’elle ne sera pas trop en sûreté dans sa chambre pour m’écouter… sans compter que, si le jeune maître n’est point au château, il ne peut tarder à y arriver, ajouta le métayer en regardant de nouveau avec inquiétude autour de lui, et que je ne me soucierais pas le moins du monde qu’il sût que je l’espionne, quoique ce soit pour son bien-être et surtout pour vous rendre service.

 

– Entrez, alors, s’écria la baronne ; vous avez raison, entrez vite !

 

– Faites excuse, Madame, mais par où, s’il vous plaît ?

 

– En effet, dit la baronne, la porte est fermée.

 

– Si Madame voulait me jeter la clef…

 

– Elle est à la porte, et en dedans.

 

– Ah ! dame…

 

– Voulant cacher à mes gens la conduite de mon fils, je les ai envoyés se coucher ; mais attendez, je vais sonner la femme de chambre.

 

– Eh ! que madame n’en fasse rien ! dit Courtin ; il est inutile de mettre quelqu’un dans nos secrets ; d’ailleurs, m’est avis que les circonstances sont trop graves pour que madame se soucie de l’étiquette. On sait bien que madame la baronne n’est pas faite pour venir ouvrir la porte à un pauvre métayer comme moi ; mais une fois n’est pas coutume. Si tout le monde dort dans le château, tant mieux ! Nous serons, du moins, à l’abri des curieux.

 

– Vraiment, vous m’effrayez ! Courtin, dit la baronne, retenue, en effet, par le sentiment de puéril orgueil qui n’avait point échappé au métayer ; et je n’hésite plus.

 

La baronne se retira de la fenêtre, et, un instant après, Michel entendit grincer la clef et les verrous de la porte d’entrée. Il écouta d’abord avec angoisse ; mais bientôt il reconnut que cette porte qui venait de s’ouvrir avec tant de difficulté, sa mère et Courtin, dans leur préoccupation, oubliaient de la refermer.

 

Le jeune homme attendit quelques secondes pour leur laisser le temps de gagner les étages supérieurs ; puis, se glissant le long du mur, il gravit le perron, poussa la porte, qui tourna sans bruit sur ses gonds, et se trouva dans le vestibule.

 

Son projet primitif avait été de rentrer dans sa chambre à coucher et d’y attendre les événements en faisant semblant de dormir. En ce cas, l’heure de sa rentrée ne pouvant être précisée, il avait encore la chance de se tirer de ce mauvais pas par un audacieux mensonge.

 

Mais les choses étaient bien changées depuis qu’il avait pris cette première détermination.

 

Courtin l’avait suivi, Courtin l’avait vu, Courtin connaissait sans doute la retraite du comte de Bonneville et de son compagnon. Michel s’oublia un instant lui-même pour ne songer qu’à la sûreté de son ami, que le métayer, avec les opinions que lui connaissait Michel, pouvait singulièrement compromettre.

 

Au lieu de monter au second étage, le jeune homme s’arrêta au premier : au lieu de monter à sa chambre, il se glissa à pas de loup dans le corridor.

 

Puis, s’arrêtant à la porte de la chambre de sa mère, il écouta.

 

– Ainsi, vous croyez, Courtin, demandait la baronne, vous croyez sérieusement que mon fils s’est laissé prendre aux gluaux d’une de ces malheureuses ?

 

– Ah ! oui, Madame, quant à cela, j’en suis sûr ; et il y est si bien pris même, que vous aurez grand’peine, j’en ai peur, à l’en dépêtrer.

 

– Des filles sans le sou !

 

– Dame, elles viennent du plus vieux sang du pays, madame la baronne, dit Courtin, qui voulait sonder le terrain ; et, pour vous autres nobles, ça fait quelque chose, à ce qu’il paraît.

 

– Pouah ! dit la baronne, des bâtardes !

 

– Mais jolies, l’une comme un ange, l’autre comme un démon !

 

– Que Michel ait voulu s’en amuser quelques instants, comme tant d’autres l’ont fait dans le pays, dit-on, c’est possible ; mais avoir songé à épouser l’une d’elles, cela ne se peut pas, et il me connaît trop pour avoir pensé que je consentisse jamais à une pareille union.

 

– Sauf le respect que je lui dois, madame la baronne, mon avis est que M. Michel n’a pas encore réfléchi à tout cela, et ne se rend peut-être pas compte lui-même du sentiment qu’il éprouve pour les donzelles ; mais ce dont je suis certain, c’est que, d’une autre façon, d’une façon plus grave, là, il est rudement en train de se compromettre.

 

– Que voulez-vous dire, Courtin ?

 

– Dame, fit le métayer, savez-vous, madame la baronne, qu’il serait bien dur, pour moi qui vous aime et qui vous respecte, de faire arrêter mon jeune maître ?

 

Michel tressaillit dans le corridor ; cependant ce fut la baronne qui reçut la plus violente commotion.

 

– Arrêter Michel ! fit-elle en se redressant ; mais il me semble que vous vous oubliez, maître Courtin.

 

– Non, madame la baronne, je ne m’oublie pas.

 

– Cependant…

 

– Je suis votre métayer, cela est vrai, continua Courtin en faisant de la main un signe par lequel il invitait la fière dame à se calmer ; je suis tenu de vous donner un compte exact des récoltes dont vous avez moitié et de vous payer au jour et à l’heure mes redevances, ce que je fais de mon mieux, malgré la dureté des temps ; mais, avant d’être votre métayer, je suis citoyen et, de plus, maire, et, de ce côté-là aussi, j’ai des devoirs que je dois remplir, madame la baronne, si marri qu’en soit mon pauvre cœur.

 

– Quel galimatias me faites-vous là, maître Courtin, et quel rapprochement peut-il y avoir entre mon fils, votre qualité de citoyen et votre titre de maire ?

 

– Le rapprochement, le voici, madame la baronne : c’est que M. votre fils a des accointances avec les ennemis de l’État.

 

– Je sais bien, dit la baronne, que M. le marquis de Souday a des opinions très exagérées ; mais les amourettes de Michel avec l’une ou l’autre de ses filles ne sauraient, il me semble, constituer un délit.

 

– Ces amourettes mèneront M. Michel plus loin que vous ne le croyez, madame la baronne, c’est moi qui vous le dis. Je sais bien qu’il ne trempe encore que le bout du bec dans l’eau trouble que l’on fait autour de lui ; mais cela suffit pour lui obscurcir la vue.

 

– Voyons, assez de métaphores comme cela ; expliquez-vous, Courtin.

 

– Eh bien, madame la baronne, voici l’explication tout entière. Ce soir, après avoir assisté à la mort de ce vieux chouan de Tinguy, au risque de rapporter la fièvre pernicieuse au château, après avoir reconduit la plus grande des deux louves jusque chez elle, M. le baron a servi de guide à deux paysans qui n’étaient pas plus des paysans que je ne suis un monsieur, et il les a conduits au château de Souday.

 

– Qui vous a dit cela, Courtin ?

 

– Mes deux yeux, madame la baronne : ils sont bons, et j’y crois.

 

– Mais, à votre avis, quels étaient ces deux paysans ?

 

– Ces deux paysans ?

 

– Oui.

 

– L’un, j’en mettrais ma main au feu, était le comte de Bonneville, un chouan fini, celui-là ! Il n’y a pas à me dire non, il a été assez longtemps dans le pays, et je l’ai reconnu. Quant à l’autre…

 

– Eh bien, achevez.

 

– Quant à l’autre, si je ne me trompe, c’est encore mieux que cela.

 

– Et qui donc ?… Voyons, nommez-le, Courtin.

 

– Suffit, madame la baronne ; s’il le faut – et il le faudra probablement – je le nommerai à qui de droit.

 

– À qui de droit ! Mais vous allez donc dénoncer mon fils ? s’écria la baronne stupéfaite du ton de son métayer, ordinairement si humble avec elle.

 

– Assurément, madame la baronne, répondit Courtin avec aplomb.

 

– Mais vous n’y pensez pas, Courtin !

 

– J’y pense si bien, madame la baronne, que je serais déjà en route pour Montaigu ou même pour Nantes, si je n’avais tenu à vous prévenir auparavant, afin que vous avisiez à mettre M. Michel en sûreté.

 

– Mais, en supposant même que Michel ne soit pas enveloppé dans cette affaire, dit vivement la baronne, vous allez me compromettre vis-à-vis de mes voisins, et, qui sait ! peut-être attirer sur la Logerie d’affreuses représailles.

 

– Eh bien, nous défendrons la Logerie, madame la baronne.

 

– Courtin…

 

– J’ai vu la grande guerre, madame la baronne ; j’étais tout petiot, mais je m’en souviens, et, foi d’homme, là, je ne me soucie point de la revoir ; je ne me soucie pas de voir mes vingt arpents servir de champ de bataille aux deux partis, mes moissons mangées par les uns, et brûlées par les autres ; je me soucie encore moins de voir remettre la main sur les biens nationaux, ce qui ne manquera pas d’arriver si les blancs ont le dessus. Sur mes vingt arpents, j’en ai cinq d’émigrés, bien achetés, bien payés : c’est le quart de mon bien. Enfin, enfin, le gouvernement compte sur moi, et je veux justifier la confiance du gouvernement.

 

– Mais, Courtin, fit la baronne prête à descendre à la prière, ce n’est pas aussi grave que vous le supposez, j’en suis sûre.

 

– Eh ! pardieu ! si, madame la baronne, c’est très grave. Je ne suis qu’un paysan ; mais cela n’empêche point que je n’en sache aussi long qu’un autre, attendu que j’écoute beaucoup et que j’ai l’oreille fine. Le pays de Retz est en ébullition ; encore un coup de feu, et le bouillon passera par-dessus la marmite.

 

– Courtin, vous vous trompez.

 

– Mais non, madame la baronne, mais non. Je sais ce que je sais, mon Dieu ! les nobles se sont déjà réunis trois fois, quoi ! une fois chez le marquis de Souday, une fois chez celui qu’ils appellent Louis Renaud, et une fois chez le comte de Saint-Amand. Toutes ces réunions-là sentent la poudre, madame la baronne ; et, à propos de poudre, il y en a deux quintaux et pas mal de sacs de balles chez le curé de Montbert. Enfin – et ceci est le plus grave, – enfin, puisqu’il faut vous le dire, on attend dans le pays la duchesse de Berry, et m’est avis, d’après ce que je viens de voir, qu’il pourrait bien se faire qu’on ne l’attendît pas longtemps.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que je crois qu’elle y est.

 

– Où cela, grand Dieu ?

 

– Eh bien ! au château de Souday, donc.

 

– Au château de Souday ?

 

– Oui, où M. Michel l’aurait conduite ce soir.

 

– Michel ? Ah ! le malheureux enfant. Mais vous vous tairez, n’est-ce pas, Courtin ? Je le veux, je vous l’ordonne. D’ailleurs, le gouvernement a pris ses mesures, et, si la duchesse tentait de revenir en Vendée, elle serait arrêtée avant que d’y arriver.

 

– Avec tout cela, si elle y est pourtant, madame la baronne.

 

– Raison de plus pour que vous vous taisiez.

 

– Oui-da ! et la gloire et les profits d’une prise comme celle-là m’échapperont, sans compter que, d’ici à ce que la capture soit faite par un autre, si je ne la fais pas moi-même, le pays sera à feu et à sang… Non, madame la baronne, non, cela ne se peut pas.

 

– Mais que faire, grand Dieu ! que faire ?

 

– Écoutez, madame la baronne, dit Courtin, ce qu’il faut faire, le voici.

 

– Parlez, Courtin, parlez.

 

– Comme, tout en étant un bon citoyen, je veux rester votre serviteur fidèle et zélé ; comme j’espère qu’en reconnaissance de ce que j’aurai fait pour vous, on me laissera ma métairie à des conditions que je pourrai accepter, je ne prononcerai pas le nom de M. Michel. Vous tâcherez seulement qu’il ne se fourre plus à l’avenir dans un semblable guêpier : il y est, c’est vrai ; mais, pour cette fois-ci, il est encore temps de l’en tirer.

 

– Soyez tranquille, Courtin.

 

– Mais, voyez-vous, madame la baronne, fit le métayer.

 

– Eh bien, quoi ?

 

– Dame, c’est que je n’ose donner un conseil à madame la baronne : ça n’est pas de ma compétence.

 

– Dites, Courtin, dites.

 

– Eh bien, pour mettre M. Michel tout à fait hors de ce guêpier-là, il faudrait, selon moi, par un moyen quelconque, prières ou menaces, le décider à quitter la Logerie et à partir pour Paris.

 

– Oui, Courtin, oui, vous avez raison.

 

– Seulement, je crois qu’il ne le voudra pas.

 

– Quand j’aurai décidé, Courtin, il faudra bien qu’il veuille.

 

– Il aura vingt et un ans dans onze mois : il est bien près d’être majeur.

 

– Et moi, je vous dis qu’il partira, Courtin. Mais qu’avez-vous ?

 

En effet, Courtin tendait l’oreille du côté de la porte.

 

– Il me semble que l’on a marché dans le corridor, dit Courtin.

 

– Voyez.

 

Courtin prit la lumière et se précipita vers le corridor.

 

– Il n’y a personne, dit-il en rentrant ; et, cependant, il me semblait bien avoir entendu des pas.

 

– Mais où pensez-vous qu’il soit, à cette heure, le malheureux enfant ?

 

– Dame, fit Courtin, peut-être chez moi à m’attendre. Le jeune baron a confiance en moi, et ce ne serait pas la première fois qu’il serait venu me conter ses petits chagrins.

 

– Vous avez raison, Courtin, c’est possible ; retournez chez vous, et surtout n’oubliez pas votre promesse.

 

– Ni vous la vôtre, madame la baronne. S’il rentre, séquestrez-le ; ne le laissez point communiquer avec les louves ; car, s’il les revoit…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, je ne serais point étonné d’apprendre qu’un de ces jours il fait le coup de fusil dans les genêts.

 

– Oh ! il me fera mourir de chagrin ! Quelle malencontreuse idée mon mari a-t-il eue de revenir dans ce maudit pays !

 

– Malencontreuse idée, oui, madame la baronne, pour lui surtout !

 

La baronne pencha tristement la tête sous le souvenir que venait d’évoquer Courtin, lequel se retira après avoir exploré les environs et s’être assuré que personne ne pouvait le voir sortir du château de la Logerie.

 

XVI

La diplomatie de Courtin


Courtin avait fait à peine deux cents pas sur le chemin qui conduisait à sa métairie, lorsqu’il entendit un froissement dans les buissons près desquels il passait.

 

– Qui va là ? demanda-t-il en prenant le large et en se mettant en garde avec le bâton qu’il tenait à la main.

 

– Ami, répondit une voix juvénile.

 

Et celui auquel appartenait cette voix apparut sur le bord du sentier.

 

– Mais c’est monsieur le baron ! s’écria le métayer.

 

– Lui-même, Courtin.

 

– Et où donc allez-vous à cette heure ? Grand Dieu ! Si madame la baronne vous savait dans les champs, en pleine nuit, que dirait-elle ? fit le métayer en jouant la surprise.

 

– C’est comme cela, Courtin.

 

– Dame, fit le métayer d’un air narquois, il est présumable que M. le baron a ses raisons ?

 

– Oui, et tu les sauras, dit Michel, lorsque nous serons chez toi.

 

– Chez moi ! vous venez chez moi ? s’écria Courtin étonné.

 

– Refuses-tu de me recevoir ? demanda le jeune homme.

 

– Juste Dieu ! moi, refuser de vous recevoir dans une maison qui, à tout prendre, est à vous !

 

– Alors, comme il est tard, ne perdons pas de temps. Marche devant, je te suis.

 

Courtin, assez inquiet du ton impératif de son jeune maître, obéit ; puis, après une centaine de pas, il franchit un échalier, traversa un verger et se trouva à la porte de sa métairie.

 

Une fois entré dans la salle d’en bas, qui servait en même temps de salle commune et de cuisine, il rassembla quelques tisons épars dans le foyer, souffla sur l’un d’eux qui s’était conservé embrasé, et alluma une chandelle de cire jaune, qu’il accrocha dans la cheminée.

 

Alors seulement, et, à la lueur de cette bougie, il vit ce qu’il n’avait pu voir à la lumière de la lune : c’est que Michel était pâle comme la mort !

 

– Ah ! monsieur le baron, fit Courtin, Jésus Dieu ! qu’avez-vous donc ?

 

– Courtin, fit le jeune homme en fronçant le sourcil, j’ai entendu ta conversation avec ma mère.

 

– Oui-da, vous écoutiez ? fit le métayer un peu surpris.

 

Mais, se remettant aussitôt :

 

– Eh bien ! après ? demanda-t-il.

 

– Tu désires beaucoup voir renouveler ton bail l’année prochaine.

 

– Moi, monsieur le baron ?…

 

– Toi, Courtin, et beaucoup plus que tu ne le dis.

 

– Dame ! je n’en serais pas fâché, monsieur le baron, et, cependant, s’il y avait empêchement, on n’en mourrait pas.

 

– Courtin, c’est moi qui renouvellerai ton bail, dit le jeune homme ; car, au moment de la signature, je serai majeur.

 

– Oui, comme vous dites, monsieur le baron.

 

– Mais tu comprends bien, poursuivit le jeune homme, auquel le désir de sauver le comte de Bonneville et de rester près de Mary donnait une résolution tout à fait en dehors de son caractère, tu comprends bien, n’est-ce pas ? que, si tu fais ce que tu as dit ce soir, c’est-à-dire si tu dénonces mes amis, ce n’est point moi qui renouvellerai le bail d’un dénonciateur ?

 

– Oh ! oh ! fit Courtin.

 

– C’est comme cela. Une fois sorti de la métairie, Courtin, il faut lui dire adieu ; tu n’y rentreras plus.

 

– Mais le gouvernement ! mais madame la baronne !

 

– Tout cela ne me regarde pas, Courtin. Je m’appelle le baron Michel de la Logerie ; la terre et le château de la Logerie m’appartiennent, par abandon de ma mère, aussitôt ma majorité ; je suis majeur dans onze mois, et ton bail échoit dans treize.

 

– Mais si je renonce à mon projet, monsieur le baron ? dit le métayer d’un air câlin.

 

– Si tu renonces à ton projet, tu auras ton bail.

 

– Aux mêmes conditions que par le passé ?

 

– Aux mêmes conditions que par le passé.

 

– Ah ! monsieur le baron, si ce n’était pas la peur de vous compromettre, dit Courtin en allant chercher dans le tiroir d’un bahut une petite bouteille remplie d’encre, une feuille de papier et une plume qu’il mit sur la table.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda Michel.

 

– Dame, si M. le baron voulait avoir la complaisance d’écrire ce qu’il vient de dire… On ne sait qui meurt ni qui vit, et moi, de mon côté… voilà le Christ, eh bien, sur le Christ, je ferai serment à monsieur le baron…

 

– Je n’ai pas besoin de tes serments, Courtin ; car, en sortant d’ici, je retourne à Souday ; j’avertis Jean Oullier de se tenir sur ses gardes, et Bonneville de chercher un autre gîte.

 

– Eh bien, alors, raison de plus, dit Courtin en présentant la plume à son jeune maître.

 

Michel prit la plume des mains du métayer et écrivit sur le papier :

 

« Moi, soussigné, Auguste-François Michel, baron de la Logerie, m’engage à renouveler le bail de Courtin aux mêmes conditions que celui qu’il tient en ce moment. »

 

Et, comme il allait mettre la date :

 

– Non, dit le métayer, ne datez point, s’il vous plaît, mon jeune maître. Nous daterons cela le lendemain de votre majorité.

 

– Soit, dit Michel.

 

Et il se contenta de signer, en laissant, entre le texte de l’engagement et la signature, la place nécessaire pour mettre une date.

 

– Si M. le baron voulait se reposer plus à son aise que sur cette escabelle et s’il ne tenait pas à rentrer au château avant le jour, reprit Courtin, je dirais à M. le baron : J’ai là-haut, et à son service, un lit qui n’est pas trop méchant.

 

– Non, répondit Michel ; n’as-tu pas entendu que je t’ai dit que j’allais retourner à Souday ?

 

– Pourquoi faire ? Puisque M. le baron a ma promesse, foi de Courtin, de ne rien dire, il a bien le temps.

 

– Ce que tu as vu, Courtin, un autre a pu le voir, et, si tu te tais parce que tu as promis, un autre, qui n’a pas promis, peut parler. Au revoir donc !

 

– M. le baron fera ce qu’il voudra, dit Courtin ; mais il a tort, là, vraiment tort, de retourner dans cette souricière.

 

– Bon, bon ! je te remercie de tes conseils ; mais je suis bien aise que tu saches que je suis d’âge à faire ce que je veux.

 

Et, se levant à ces mots, prononcés avec une fermeté dont le métayer l’eût cru incapable, il se dirigea vers la porte et sortit.

 

Courtin le suivit des yeux jusqu’à ce que la porte fût refermée ; alors, portant vivement la main sur la promesse de bail, il la relut, la plia soigneusement en quatre, et la serra dans son portefeuille.

 

Puis, comme il lui semblait entendre parler aux environs de la métairie, il alla à la fenêtre, en entr’ouvrit le rideau et vit le jeune baron face à face avec sa mère.

 

– Ah ! ah ! mon jeune coq, dit-il, avec moi vous chantiez bien haut ; mais voilà une maîtresse poule qui va rabattre votre caquet !

 

En effet, la baronne, ne voyant pas revenir son fils, avait pensé que ce que lui avait dit Courtin pourrait bien être vrai et qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce que son fils fût chez le métayer.

 

Elle avait balancé un instant, moitié fierté, moitié crainte de sortir la nuit ; mais, enfin, les inquiétudes maternelles l’avaient emporté, et, s’enveloppant d’un grand châle, elle avait pris le chemin de la métairie.

 

En arrivant à la porte, elle en avait vu sortir son fils.

 

Alors, délivrée de toute crainte, en revoyant le jeune homme sain et sauf, son caractère impérieux avait repris le dessus.

 

Michel, de son côté, en apercevant sa mère, avait reculé d’un pas avec stupéfaction.

 

– Suivez-moi, monsieur, lui dit la baronne ; ce n’est point trop tôt, ce me semble, pour rentrer au château.

 

Le pauvre garçon n’eut l’idée ni de discuter, ni de fuir ; il suivit sa mère, obéissant et passif comme un enfant.

 

Pas une parole ne fut échangée entre la baronne et son fils pendant tout le chemin.

 

En somme, Michel aimait encore mieux ce silence qu’une discussion dans laquelle son obéissance filiale, ou plutôt sa faiblesse de caractère, lui eût nécessairement donné le dessous.

 

Lorsque tous deux rentrèrent au château, le jour commençait à poindre.

 

La baronne, toujours muette, conduisit le jeune homme à sa chambre.

 

Il y trouva une table servie.

 

– Vous devez avoir faim et être fatigué, lui dit la baronne.

 

Et, lui montrant successivement la table et le lit.

 

– Voici pour la faim et voici pour le sommeil, ajouta-t-elle.

 

Après quoi, elle se retira, fermant la porte derrière elle.

 

Le jeune homme entendit, en frissonnant, tourner deux fois la clef dans la serrure.

 

Il était prisonnier.

 

Il tomba anéanti sur un fauteuil.

 

Les événements se précipitaient comme une avalanche et eussent fait plier une organisation plus vigoureuse que celle du baron Michel.

 

D’ailleurs, il n’avait qu’une certaine somme d’énergie, et il venait de l’épuiser avec Courtin.

 

Peut-être avait-il trop présumé de ses forces, lorsqu’il avait annoncé à Courtin qu’il allait retourner au château de Souday.

 

Comme avait dit sa mère, il était fatigué, et il avait faim.

 

À l’âge de Michel, la nature est une mère impérieuse qui réclame aussi ses droits.

 

Et puis une certaine tranquillité se faisait dans l’esprit du jeune homme.

 

Ces mots de la baronne en lui montrant la table et le lit : « Voici pour la faim et voici pour le sommeil, » indiquaient qu’elle ne comptait pas rentrer dans la chambre qu’il n’eût mangé et dormi.

 

C’étaient toujours quelques heures de calme avant l’explication.

 

Michel mangea à la hâte, et, après avoir été à la porte et s’être assuré qu’il était bien réellement prisonnier, il se coucha et s’endormit.

 

Il se réveilla vers les dix heures du matin.

 

Les rayons d’un splendide soleil de mai entraient joyeusement dans sa chambre à travers les vitres.

 

Il ouvrit les fenêtres.

 

Les oiseaux chantaient dans les branches, couvertes de leurs jeunes feuilles vertes et tendres ; les premières roses s’ouvraient ; les premiers papillons voletaient dans l’air.

 

Il semblait que, par un si beau jour, le malheur fût prisonnier et ne pût atteindre personne.

 

Le jeune homme puisa une certaine force dans toute cette recrudescence de la nature, et attendit plus tranquillement sa mère.

 

Mais les heures s’écoulèrent, midi sonna, la baronne ne parut point.

 

Michel s’aperçut, avec une certaine inquiétude, que la table avait été assez copieusement servie pour faire face non-seulement au dîner de la veille, mais encore au déjeuner et même au dîner du jour.

 

Il commença, dès lors, à craindre que sa captivité ne durât plus longtemps qu’il ne l’avait cru.

 

Cette crainte se confirma quand il vit venir successivement deux et trois heures.

 

En ce moment, et comme il prêtait avec attention l’oreille au moindre bruit, il lui sembla entendre des détonations du côté de Montaigu.

 

Ces détonations avaient la régularité de feux de peloton.

 

Cependant, il était impossible de dire si bien réellement ces détonations venaient d’une fusillade.

 

Montaigu était à plus de deux lieues de la Logerie, et un orage lointain pouvait produire un bruit à peu près pareil.

 

Mais non, le ciel était pur.

 

Ces détonations durèrent environ une heure ; puis tout rentra dans le silence.

 

Les inquiétudes du baron étaient si grandes, qu’il avait – à part le déjeuner pris le matin – complètement oublié de manger.

 

Au reste, il avait décidé une chose : c’était, la nuit venue, et quand tout le monde serait couché au château, de dévisser la serrure de sa chambre avec son couteau, et de sortir, non point par la porte du perron, qui serait probablement fermée, elle aussi, mais par une fenêtre quelconque.

 

Cette possibilité de fuir rendit l’appétit au prisonnier.

 

Il dîna en homme qui pense avoir à traverser une nuit orageuse et qui prend des forces pour faire face à tous les accidents de cette nuit.

 

Michel avait fini de dîner vers sept heures, à peu près ; la nuit devait venir dans une heure ; il se jeta sur son lit pour attendre.

 

Il eût fort désiré dormir : le sommeil lui eût fait paraître l’attente moins longue ; mais il était trop inquiet. Il avait beau fermer les yeux ; son oreille, constamment au guet, percevait les moindres bruits.

 

Une chose aussi l’étonnait fort : il n’avait pas revu sa mère depuis le matin ; elle devait, de son côté, supposer que, la nuit venue, le prisonnier ferait tout ce qu’il pourrait pour s’échapper.

 

Sans doute méditait-elle quelque chose ; mais que pouvait-elle méditer ?

 

Tout à coup, il sembla au jeune baron qu’il entendait le bruit des grelots que l’on attelle au collier des chevaux de poste.

 

Il courut à la fenêtre.

 

Il lui sembla voir, sur la route de Montaigu, une espèce de groupe se mouvant assez rapidement dans l’ombre et se dirigeant vers le château de la Logerie.

 

Au bruit des sonnettes se mêlait celui du trot de deux chevaux.

 

En ce moment, le postillon qui montait l’un de ces deux chevaux fit claquer son fouet, probablement pour annoncer son arrivée.

 

Il n’y avait aucun doute à conserver : c’était un postillon qui venait avec des chevaux de poste.

 

En même temps, et par un mouvement instinctif, le jeune homme jeta les yeux sur les communs.

 

Il vit les domestiques qui tiraient de dessous la remise la calèche de voyage de sa mère.

 

Une lueur illumina son cerveau.

 

Ces chevaux de poste qui venaient de Montaigu, ce postillon qui faisait claquer son fouet, cette calèche de voyage que l’on tirait de dessous la remise… plus de doute : sa mère partait et l’emmenait avec elle ! Voilà pourquoi elle l’avait enfermé, pourquoi elle le retenait prisonnier. Elle viendrait le chercher au moment du départ, le ferait monter en voiture avec elle, et fouette postillon !

 

Elle connaissait assez son ascendant sur le jeune homme pour être sûre qu’il n’oserait lui résister.

 

Cette idée de dépendance, dont sa mère avait une conviction si positive, exaspéra d’autant plus le jeune homme qu’il en sentit toute la réalité ; il était évident pour lui-même qu’une fois en face de la baronne il n’oserait lui rompre en visière.

 

Mais quitter Mary, renoncer à cette vie d’émotions à laquelle les deux sœurs l’avaient initié, ne point prendre sa part du drame que venaient jouer en Vendée le comte de Bonneville et son compagnon inconnu, lui semblait une chose impossible et surtout déshonorante.

 

Que penseraient de lui les deux jeunes filles ?

 

Michel résolut de tout risquer plutôt que de subir une pareille humiliation.

 

Il s’approcha de la fenêtre, et mesura la hauteur : elle était de trente pieds, à peu près.

 

Le jeune baron demeura un instant pensif ; évidemment une grande lutte se livrait en lui.

 

Enfin, il parut prendre son parti ; il alla à son secrétaire, en tira une somme assez considérable en or, et en garnit ses poches.

 

En ce moment, il lui sembla entendre des pas dans le corridor.

 

Il referma vivement le secrétaire, alla se jeter sur son lit et attendit.

 

Seulement, à la fermeté peu habituelle des muscles de son visage, un observateur attentif eût pu voir que sa résolution était bien prise.

 

Quelle était cette résolution ? C’est ce que, selon toute probabilité, nous saurons tôt ou tard.

 

XVII

Le cabaret d’Aubin Courte-Joie


Il était clair – même pour les autorités, qui sont ordinairement les dernières à être instruites de l’état des esprits dans les pays qu’elles sont appelées à diriger, – il était clair, disons-nous, qu’un soulèvement se préparait dans la Bretagne et dans la Vendée.

 

Comme nous avons entendu Courtin l’expliquer à la baronne de la Logerie, les rassemblements des chefs légitimistes n’étaient un mystère pour personne : les noms des Bonchamp et des d’Elbée modernes qui devaient se mettre à la tête des corps vendéens étaient connus et signalés ; les anciennes organisations en paroisses, capitaineries et divisions se reformaient ; les curés refusaient de chanter le Domine salvum fac regem Philippum et recommandaient au trône, Henri V, roi de France, et Marie Caroline, régente ; enfin, dans les départements riverains de la Loire, et particulièrement dans ceux de la Loire-Inférieure et de Maine-et-Loire, l’air était imprégné de cette saveur de poudre qui précède les grandes commotions politiques.

 

Malgré la fermentation générale, peut-être même à cause de cette fermentation, la foire de Montaigu promettait d’être brillante.

 

Bien que cette foire ne soit ordinairement que d’une importance médiocre, l’affluence des paysans y était considérable ; les hommes des pays de Mauges et de Retz y coudoyaient les habitants du Bocage et de la plaine, et ce qui était déjà un indice des dispositions belliqueuses de ces populations, c’est qu’au milieu de cette foule de chapeaux aux larges bords et de têtes aux longs cheveux, on apercevait peu de coiffes.

 

En effet, les femmes qui, d’habitude, forment la majorité de ces assemblées commerciales, n’étaient point venues, ce jour-là, à la foire de Montaigu.

 

Enfin, – et cela eût suffi pour indiquer aux moins clairvoyants cette espèce de comice de la révolte, – si les chalands étaient nombreux à la foire de Montaigu, les chevaux, les vaches, les moutons, le beurre et les graines, dont on y trafique d’ordinaire, manquaient complètement.

 

Qu’ils fussent venus de Beaupréau, de Mortagne, de Bressuire, de Saint-Fulgent ou de Machecoul, les paysans, au lieu des denrées habituelles qu’ils charriaient au marché, n’avaient apporté que leurs bâtons de cornouiller garnis de cuir ; et, à la façon dont ils les serraient dans leurs mains, il semblait peu probable qu’ils eussent l’intention d’en faire commerce.

 

La place et la grande et unique rue de Montaigu, qui servaient de champ à la foire, avaient une physionomie grave, presque menaçante, mais, à coup sûr, solennelle, et qui n’est aucunement celle de ces sortes de réunions.

 

Quelques bateleurs, quelques débitants de drogues malsaines, quelques arracheurs de dents avaient beau frapper sur leurs grosses caisses, souffler dans leurs instruments de cuivre, faire vibrer leurs cymbales, débiter leurs boniments les plus facétieux, ils ne parvenaient point à dérider les figures soucieuses qui passaient près d’eux sans daigner s’arrêter à écouter leur musique ou leur bavardage.

 

Comme les Bretons, leurs voisins du Nord, les Vendéens parlent peu d’ordinaire ; mais, ce jour-là, ils parlaient moins encore.

 

La plupart d’entre eux se tenaient le dos appuyé contre les maisons, contre les murs des jardins ou contre les traverses de bois qui encadraient la place, et ils demeuraient là, immobiles, les jambes croisées, la tête inclinée sous leurs larges chapeaux, et les mains appuyées sur leurs bâtons comme autant de statues.

 

D’autres étaient réunis par petits groupes, et ces petits groupes, qui semblaient attendre, chose étrange ! n’étaient pas moins silencieux que les individus isolés.

 

Dans les cabarets, l’affluence était grande ; le cidre, l’eau-de-vie et le café s’y débitaient par quantités prodigieuses ; mais le tempérament du paysan vendéen est si robuste, que les quantités énormes de liquide absorbé n’exerçaient ni sur les visages ni sur les caractères une influence sensible : le teint des buveurs était un peu plus allumé, les yeux étaient un peu plus brillants ; mais les hommes restaient d’autant plus maîtres d’eux-mêmes qu’ils se méfiaient et de ceux qui tenaient les cabarets, et des citadins qu’ils pouvaient y rencontrer.

 

En effet, dans les villes, le long des grandes routes de la Vendée et de la Bretagne, les esprits sont, en général, dévoués aux idées de progrès et de liberté ; mais ce sentiment, qui s’attiédit aussitôt que l’on pénètre dans l’intérieur des terres, disparaît pour peu que l’on s’y enfonce.

 

Aussi tous les habitants des grands centres de population, à moins qu’ils n’aient donné à la cause royaliste des gages éclatants de dévouement, sont indistinctement des patriotes pour les paysans, et les patriotes sont pour ceux-ci des ennemis auxquels ils attribuent tous les malheurs qui ont suivi la grande insurrection ; aussi leur portent-ils cette haine profonde et vivace qui caractérise les guerres civiles et les dissidences religieuses.

 

En venant à la foire de Montaigu, centre de population, occupé en ce moment par une colonne mobile d’une centaine d’hommes, les habitants des campagnes avaient donc pénétré au milieu de leurs adversaires. Ils le comprenaient parfaitement ; c’est pourquoi ils conservaient, sous leur attitude pacifique, la réserve et la vigilance qu’un soldat conserve sous les armes.

 

Un seul des nombreux cabarets de Montaigu était tenu par un homme sur lequel les Vendéens pouvaient compter et vis-à-vis duquel, en conséquence, ils se dispensaient de toute contrainte.

 

Ce cabaret était situé au centre de la ville, sur le champ même de la foire, à l’angle de la place et côtoyant une ruelle qui aboutissait, non pas à une autre rue, non pas aux champs, mais à la rivière la Maine, qui contourne la ville au sud-ouest.

 

Ce cabaret n’avait point d’enseigne.

 

Une branche de houx, desséchée, fixée horizontalement dans une fissure de la muraille, quelques pommes que l’on apercevait à travers un vitrage tellement surchargé de poussière, qu’il pouvait se passer de rideaux, indiquaient au consommateur la nature de l’établissement.

 

Quant aux habitués, ils n’avaient pas besoin d’indication.

 

Le propriétaire de ce cabaret se nommait Aubin Courte-Joie.

 

Aubin était son nom de famille ; Courte-Joie était un sobriquet qu’il devait à la railleuse prodigalité de ses amis.

 

Voici à quelle occasion ceux-ci le lui avaient donné.

 

Le rôle, si infime qu’il soit, qu’Aubin Courte-Joie remplit dans cette histoire, nous impose l’obligation de dire un mot de ses antécédents.

 

À vingt ans, Aubin était si frêle, si débile, si souffreteux, que la conscription de 1812, qui pourtant n’y regardait pas de bien près, l’avait rejeté comme indigne des faveurs dont Sa Majesté l’empereur et roi comblait d’ordinaire les conscrits.

 

Mais, en 1814, cette même conscription, en vieillissant de deux ans, était devenue moins pudibonde : elle s’avisa qu’à tout prendre ce qu’elle avait considéré jusque-là comme un avorton faisait nombre entre l’unité et le zéro, et pouvait au moins, ne fût-ce que sur le papier, contribuer à imposer aux rois de l’Europe coalisée.

 

En conséquence, la conscription requit Aubin.

 

Mais Aubin, que le dédain primitif manifesté pour sa personne avait indisposé contre le service militaire, résolut de bouder le gouvernement ; et, en vertu de cette résolution, il prit la fuite, et alla se réfugier au milieu d’une des bandes de réfractaires qui tenaient campagne dans le pays.

 

Plus les hommes devenaient rares, plus MM. les agents de l’autorité impériale se montraient impitoyables envers les insoumis.

 

Aubin, que la nature n’avait pas doué d’une fatuité bien grande, ne se serait jamais cru si nécessaire au gouvernement, s’il n’avait vu, de ses yeux, la peine que le gouvernement se donnait pour le venir chercher jusqu’au milieu des forêts de la Bretagne et des marais de la Vendée.

 

Les gendarmes poursuivaient activement les réfractaires.

 

Dans une des rencontres qui résultaient de ces poursuites, Aubin avait fait le coup de fusil avec une bravoure et une ténacité qui prouvaient que la conscription de 1814 n’avait pas eu tout à fait tort de vouloir le compter parmi ses élus ; dans une de ces rencontres, disons-nous, Aubin avait été atteint d’une balle et laissé pour mort au milieu du chemin.

 

Ce jour-là, une bourgeoise d’Ancenis suivait la route qui longe la rivière et qui va d’Ancenis à Nantes.

 

Cette bourgeoise était dans sa carriole, et il pouvait être de huit à neuf heures du soir, c’est-à-dire qu’il faisait nuit close.

 

Arrivé devant le cadavre, le cheval frémit dans les brancards et refusa positivement d’avancer.

 

La bourgeoise fouetta son cheval ; la bête se cabra.

 

À de nouveaux coups de fouet, l’animal fit tête à la queue et voulut à toute force reprendre la route d’Ancenis.

 

La bourgeoise, qui n’avait pas l’habitude de voir son cheval faire de pareilles façons, descendit de sa carriole.

 

Tout lui fut expliqué. C’était le corps d’Aubin qui barrait la route.

 

Ces sortes de rencontres n’étaient pas rares à cette époque.

 

La bourgeoise ne s’en effraya que médiocrement ; elle attacha son cheval à un arbre et se disposa à traîner le corps d’Aubin dans un fossé pour faire le passage à sa carriole et aux autres voitures qui pourraient suivre la sienne.

 

Mais, en touchant le corps, elle s’aperçut qu’il était encore chaud.

 

Le mouvement qu’elle lui imprimait, peut-être la douleur que lui occasionnait ce mouvement, tira Aubin de son évanouissement ; il poussa un soupir et remua les bras.

 

Il en résulta qu’au lieu de le mettre dans le fossé, la bourgeoise le mit dans sa carriole, et qu’au lieu de continuer son chemin vers Nantes, elle revint à Ancenis.

 

La dame était royaliste et dévote ; la cause pour laquelle Aubin avait été blessé, le scapulaire qu’elle trouva sur sa poitrine, l’intéressèrent tout à fait.

 

Elle fit venir un chirurgien.

 

Le malheureux Aubin avait eu les deux jambes brisées par une balle ; il fallut les lui amputer toutes les deux.

 

La dame soigna Aubin, veilla Aubin avec le dévouement d’une sœur de charité ; sa bonne œuvre, comme cela arrive presque toujours, l’attacha à celui qui en avait été l’objet, et, lorsque Aubin fut rétabli, ce ne fut pas sans un profond étonnement que le pauvre invalide vit la bourgeoise lui offrir son cœur et sa main.

 

Il va sans dire qu’Aubin accepta.

 

Dès lors, Aubin devint, à l’ébahissement de tout le pays, un des petits propriétaires du canton.

 

Mais, hélas ! le bonheur d’Aubin ne fut pas de longue durée : sa femme mourut au bout d’un an ; un testament qu’elle avait eu la précaution de faire lui laissait bien toute la fortune ; mais les héritiers légitimes de madame Aubin attaquèrent ce testament pour vice de forme, et, le tribunal de Nantes leur ayant donné gain de cause, le pauvre réfractaire se trouva Gros-Jean comme devant.

 

Nous nous trompons, Gros-Jean avait deux jambes de moins.

 

C’est en raison du peu de temps qu’avait duré l’opulence d’Aubin, que les habitants de Montaigu qui n’avaient point été, comme on le présume bien, sans lui porter envie et sans se réjouir de l’infortune qui avait si promptement succédé à son incroyable bonheur, avait spirituellement ajouté à son nom d’Aubin le sobriquet de Courte-Joie.

 

Or, les héritiers qui avaient poursuivi l’annulation du testament, appartenaient à l’opinion libérale : Aubin ne pouvait faire moins que de reporter à tout le parti la colère qu’excitait en lui la perte de son procès.

 

Ce fut, en effet, ce qu’il fit, et consciencieusement.

 

Aigri par son infirmité, ulcéré par ce qui lui semblait une effroyable injustice, Aubin Courte-Joie portait à tous ceux qu’il accusait de son malheur, adversaires, juges et patriotes, une haine farouche, que les événements avaient entretenue et qui n’attendait qu’un moment favorable pour se traduire en actes, que son caractère sombre et vindicatif promettait de rendre terribles.

 

Avec sa double infirmité, il était impossible qu’Aubin songeât à reprendre ses anciens travaux de la campagne et à se faire métayer comme l’avaient été son père et son grand-père.

 

Force lui fut donc, malgré sa profonde répugnance à habiter les villes, de se réfugier dans une ville ; et, réunissant les débris de sa passagère opulence, il vint se fixer au milieu de ceux qu’il haïssait, à Montaigu même et dans le cabaret où nous le retrouvons dix-huit ans après les événements que nous venons de raconter.

 

L’opinion royaliste n’avait pas, en 1832, un séide plus enthousiaste qu’Aubin Courte-Joie. En servant cette opinion, n’était-ce pas, en somme, une vengeance personnelle qu’il accomplissait ?

 

Malgré ses deux jambes de bois, Aubin Courte-Joie était donc l’agent le plus actif et le plus intelligent du mouvement qui s’organisait.

 

Sentinelle avancée au milieu du camp ennemi, il renseignait les chefs vendéens sur tout ce que le gouvernement préparait pour sa défense, non-seulement dans le canton de Montaigu, mais encore dans tous ceux des environs.

 

Les mendiants nomades, ces hôtes d’un jour auxquels personne ne suppose une valeur, dont jamais on ne se méfie, étaient dans ses mains des auxiliaires merveilleux qu’il faisait rayonner à dix lieues à la ronde ; ils lui servaient à la fois d’espions et d’intermédiaires avec les habitants des campagnes.

 

Son cabaret était le rendez-vous naturel de ceux que l’on appelait les chouans ; c’était le seul, nous l’avons dit, dans lequel ils ne se crussent pas obligés de comprimer les élans de leur royalisme.

 

Le jour de la foire de Montaigu, le cabaret d’Aubin Courte-Joie ne paraissait pas tout d’abord aussi peuplé de consommateurs que l’on eût pu le supposer en raison de l’affluence considérable des gens de la campagne.

 

Dans la première des deux pièces qui le composaient, pièce sombre et noire, meublée d’un comptoir en bois à peine poli, de quelques bancs et de quelques escabelles, une dizaine de paysans tout au plus étaient attablés.

 

À la propreté, nous dirons presque à l’élégance de leur costume, il était facile de voir que ces paysans appartenaient à la classe aisée des métayers.

 

Cette première pièce était séparée de la seconde par un large vitrage garni de rideaux de coton à carreaux rouges et blancs.

 

Cette seconde pièce servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher, de cabinet à Aubin Courte-Joie, et devenait encore, dans les grandes occasions, une annexe à la salle commune ; on y recevait des amis.

 

L’ameublement de cette chambre se ressentait de sa quintuple destination.

 

Au fond, il y avait un lit très bas avec baldaquin et rideaux en serge verte ; c’était évidemment celui du propriétaire.

 

Ce lit était flanqué de deux énormes tonneaux où l’on venait puiser, pour les besoins des consommateurs, le cidre et l’eau-de-vie.

 

À droite, en entrant, se trouvait la cheminée, large et haute comme le sont les cheminées des chaumières ; au milieu de la chambre, une table en chêne entourée d’un double banc de bois ; en face de la cheminée, un bahut à dressoir avec ses assiettes et ses brocs d’étain.

 

Un crucifix surmonté d’une branche de buis bénit, quelques figurines de dévotion en cire, des images grossièrement enluminées, formaient toute la décoration de l’appartement.

 

Le jour de la foire de Montaigu, Aubin Courte-Joie avait ouvert ce qui pouvait passer pour son sanctuaire à de nombreux amis.

 

Si, dans la salle commune, il ne se trouvait pas plus de dix ou douze consommateurs, on pouvait compter plus de vingt personnes dans l’arrière-boutique.

 

De ces hommes, la plus grande partie étaient assis autour de la table et buvaient en causant avec animation.

 

Trois ou quatre vidaient de grands sacs amoncelés dans un angle de l’appartement, en tiraient des galettes de forme ronde, les comptaient, les plaçaient dans des paniers et remettaient ces paniers, tantôt à des mendiants, tantôt à des femmes qui se présentaient à une porte située à l’angle de la chambre, à côté des tonneaux.

 

Cette porte donnait sur une petite cour qui ouvrait elle-même sur la ruelle dont nous avons parlé.

 

Aubin Courte-Joie était assis dans une espèce de fauteuil de bois sous le manteau de la cheminée ; à ses côtés était un homme revêtu d’un sayon en peau de bique, coiffé d’un bonnet de laine noire, et dans lequel nous retrouvons notre ancienne connaissance Jean Oullier, avec son chien couché entre ses jambes.

 

Derrière eux, la nièce de Courte-Joie, jeune et belle paysanne que le cabaretier avait prise avec lui pour s’occuper des soins de son négoce, activait le feu et veillait sur une douzaine de tasses brunes, dans lesquelles mijotait doucement, à la chaleur du foyer, ce que les paysans appellent la rôtie au cidre.

 

Aubin Courte-Joie parlait très vivement, quoique à voix basse, à Jean Oullier, lorsqu’un petit sifflement qui imitait le cri d’alarme et de ralliement de la perdrix partit de la salle du cabaret.

 

– Qui nous vient là ? s’écria Courte-Joie en se penchant pour regarder à travers une meurtrière qu’il s’était ménagée dans les rideaux. L’homme de la Logerie… Attention !

 

Avant que cette recommandation fût arrivée à ceux qu’elle concernait, tout était rentré en ordre, dans la chambre de Courte-Joie.

 

La petite porte s’était doucement close ; les femmes, les mendiants avaient disparu.

 

Les hommes qui comptaient les galettes avaient fermé et renversé leurs sacs, s’étaient assis dessus et fumaient leur pipe dans une attitude nonchalante.

 

Quant aux buveurs, tous s’étaient tus et trois ou quatre s’étaient endormis sur la table comme par enchantement.

 

Jean Oullier lui-même s’était tourné du côté du foyer, de façon à dérober ses traits à la première inspection de ceux qui entreraient.

 

XVIII

L’homme de la Logerie


Courtin – car c’était lui que Courte-Joie avait désigné sous le nom de l’homme de la Logerie – Courtin était effectivement entré dans la première pièce du cabaret.

 

Sauf le petit cri d’alarme – si bien imité, qu’on eût pu le prendre pour le cri d’une perdrix privée – qui avait servi d’avertissement à son arrivée, sa personne ne semblait avoir fait aucune sensation dans la salle commune ; les buveurs continuaient de causer ; seulement, de sérieuse qu’elle était d’abord, leur conversation, depuis l’apparition de Courtin, était devenue très gaie et très-bruyante.

 

Le métayer regarda autour de lui, sembla ne pas trouver dans la pièce d’entrée la figure qu’il cherchait, puis ouvrit résolûment le vitrage et montra sa figure de fouine sur le seuil de la seconde pièce.

 

Ici encore, personne n’eut l’air de faire attention à lui.

 

Seule, Mariette, la nièce d’Aubin Courte-Joie, occupée à servir les pratiques, fit trêve à la sollicitude avec laquelle elle surveillait les tassées de cidre, se redressa et demanda à Courtin, comme elle eût fait à l’un des habitués de l’établissement de son oncle :

 

– Quoi qu’il faut vous servir, monsieur Courtin ?

 

– Un café, répondit Courtin, en inspectant tour à tour les physionomies qui garnissaient les bancs, et tous les coins de la salle.

 

– C’est bien… Allez vous asseoir, répondit Mariette ; je vais vous porter cela tout à l’heure, à votre place.

 

– Oh ! ce n’est point la peine, répondit Courtin avec bonhomie ; baillez-la-moi tout de suite, ma tasse ; je la boirai au coin du feu avec les amis.

 

Personne ne parut s’offenser de la qualification que se donnait Courtin, ou plutôt de celle qu’il donnait aux assistants ; mais aussi personne ne se dérangea pour lui offrir une place.

 

Courtin fut donc obligé de faire un nouveau pas en avant.

 

– Vous allez bien, gars Aubin ? demanda-t-il en s’adressant au cabaretier.

 

– Comme vous voyez, répondit celui-ci sans même retourner la tête de son côté.

 

Il était facile à Courtin de s’apercevoir qu’il n’était pas reçu par la société avec une extrême bienveillance ; mais il n’était pas homme à se démonter pour si peu.

 

– Allons, la Mariette, dit-il, donne-moi une escabelle, que je me sise à côté de ton oncle.

 

– Il n’y en a pas, maître Courtin, répondit la jeune fille ; vous avez, Dieu merci ! d’assez bons yeux pour le voir.

 

– Eh bien, ton oncle va me donner la sienne, continua Courtin avec une audacieuse familiarité, quoique, au fond, il se sentît peu encouragé par l’attitude du cabaretier et de ses hôtes.

 

– S’il le faut absolument, grommela Aubin Courte-Joie, on te la donnera, attendu qu’on est le maître de la maison, et qu’il ne sera pas dit qu’à la Branche de Houx, il a été refusé un siège à qui a voulu s’asseoir.

 

– Alors donne-le-moi donc, ton siége, comme tu dis, beau parleur ; car j’aperçois là celui que je cherche.

 

– Qui cherches-tu donc ? demanda Aubin, qui se leva et auquel, à l’instant même, vingt escabelles furent offertes.

 

– Je cherche Jean Oullier, donc ! dit Courtin, et m’est avis que le voilà.

 

En entendant prononcer son nom, Jean Oullier se leva à son tour, et, d’un ton presque menaçant :

 

– Voyons, que me voulez-vous ? demanda-t-il à Courtin.

 

– Eh bien, eh bien, il ne faut pas me dévorer pour cela ! répondit le maire de la Logerie. Ce que j’ai à vous dire vous intéresse encore plus que moi.

 

– Maître Courtin, reprit Jean Oullier d’une voix grave, quoi que vous en ayez dit tout à l’heure, nous ne sommes pas des amis, il s’en faut même, et du tout au tout ! vous le savez trop pour être venu au milieu de nous avec de bonnes intentions.

 

– Eh bien, c’est ce qui vous trompe, gars Oullier.

 

– Maître Courtin, continua Jean Oullier sans s’arrêter aux signes que lui adressait Aubin Courte-Joie pour l’engager à la prudence, maître Courtin, depuis que nous nous connaissons, vous avez été bleu, vous avez acheté du mauvais bien.

 

– Du mauvais bien ? interrompit le métayer avec son sourire narquois.

 

– Oh ! je m’entends, et vous m’entendez aussi, je veux dire du bien venant de mauvaise source. Vous avez fait alliance avec les patauds des villes ; vous avez persécuté les gens des bourgs et des villages, ceux qui avaient conservé leur foi à Dieu et au roi. Que peut-il donc y avoir de commun aujourd’hui entre vous qui avez fait cela et moi qui ai fait tout le contraire ?

 

– Non, répliqua Courtin, non, gars Oullier, je n’ai pas navigué dans vos eaux, c’est vrai ; mais, quoique d’un autre parti que vous, je dis qu’entre voisins on ne doit pas vouloir la mort l’un de l’autre. Je vous ai donc cherché et suis venu à vous pour vous rendre service, je le jure.

 

– Je n’ai que faire de vos services, maître Courtin, répondit Jean Oullier.

 

– Et pourquoi cela ? demanda le métayer.

 

– Parce que je suis sûr que vos services cacheraient une trahison.

 

– Ainsi vous refusez de m’entendre ?

 

– Je refuse, répliqua brutalement le garde-chasse.

 

– Et tu as tort, dit à demi-voix le cabaretier, auquel la rudesse franche et loyale de son compagnon semblait une fausse manœuvre.

 

– Eh bien, alors, reprit lentement Courtin, si malheur arrive aux habitants du château de Souday, n’en accusez que vous, gars Oullier.

 

Il y avait évidemment une intention extensive dans la façon dont Courtin avait prononcé le mot habitants ; au nombre des habitants, les hôtes étaient certainement compris. Jean Oullier ne put se méprendre à cette intention, et, malgré sa force d’âme habituelle, il devint fort pâle.

 

Il regretta de s’être si fort avancé ; mais il était dangereux de revenir sur sa détermination première.

 

Si Courtin avait des soupçons, cette reculade ne ferait que les confirmer.

 

Oullier s’appliqua donc à maîtriser son émotion, et se rassit en tournant le dos à Courtin de l’air le plus indifférent du monde. Son attitude était si dégagée, que Courtin, tout matois qu’il était, s’y laissa prendre.

 

Il ne sortit donc pas avec la précipitation qui eût dû naturellement suivre sa réplique ; il fouilla longtemps dans sa bourse de cuir pour y chercher la menue monnaie qui devait payer son café.

 

Aubin Courte-Joie comprit ce retard, et profita du moment pour prendre la parole :

 

– Mon Jean, dit-il en s’adressant à Oullier avec une bonhomie parfaite, mon Jean, il y a longtemps que nous sommes des amis et que nous suivons la même route, j’espère : voilà deux jambes de bois qui le prouvent ! eh bien, je ne crains pas de te dire, devant M. Courtin, que tu as tort, entends-tu ? Tant qu’une main est fermée, il n’y a qu’un fou qui puisse dire : « Je sais ce qu’elle contient. » Certes, M. Courtin, continua Aubin Courte-Joie en insistant sur le titre qu’il donnait au maire de la Logerie, certes, M. Courtin n’a pas été des nôtres ; mais il n’a pas été contre nous non plus ; il a été pour lui ; voilà tout ce qu’on peut lui reprocher. Mais, aujourd’hui que les querelles sont mortes ; aujourd’hui qu’il n’y a plus ni bleus ni chouans ; aujourd’hui que nous sommes sous la paix, Dieu merci, que t’importe la couleur de sa cocarde ? Et, par ma foi, si M. Courtin a, comme il dit, de bonnes choses à te communiquer, pourquoi ne pas les entendre, ces bonnes choses ?

 

Jean Oullier haussa les épaules d’un air d’impatience.

 

– Vieux renard ! pensa Courtin, trop bien renseigné sur ce qui se passait pour se laisser abuser par les fleurs de rhétorique pacifique dont Aubin Courte-Joie jugeait à propos d’émailler son discours.

 

Mais, tout haut :

 

– D’autant mieux, ajouta-t-il, que la politique n’est pour rien dans ce dont je voulais l’entretenir.

 

– Là, tu le vois bien, dit Courte-Joie ; rien n’empêche que tu ne devises avec M. le maire. Allons, allons, fais-lui place auprès de toi, et vous jaserez tout à votre aise.

 

Tout cela ne détermina point Jean Oullier à faire meilleure mine à Courtin, ni même à se tourner de son côté.

 

Seulement, il ne se leva point – ce qui était à craindre – en sentant le métayer prendre place près de lui.

 

– Gars Oullier, dit Courtin en manière de préambule, m’est avis que les bonnes causeries sont celles qui sont bien arrosées. « Le vin, c’est du miel sur les mots, » disait notre curé… non pas au prône ; mais ça n’empêchait pas son dire d’être une vérité. Si nous buvions une bouteille, peut-être cela ferait-il germer mes paroles.

 

– Comme il vous plaira, répondit Jean Oullier, qui, tout en éprouvant une profonde répugnance à trinquer avec Courtin, n’en regardait pas moins le sacrifice qu’il faisait comme nécessaire à la cause à laquelle il s’était dévoué.

 

– Avez-vous du vin ? demanda Courtin à Mariette.

 

– Ah ! par exemple, répondit celle-ci, si nous avons du vin ! en voilà une belle demande !

 

– Mais du bon, je veux dire ; du vin cacheté.

 

– Du vin cacheté, on en a, fit Mariette avec un mouvement d’orgueil ; seulement, il vaut quarante sous la bouteille.

 

– Bah ! reprit Aubin, qui s’était assis de l’autre côté de la cheminée pour saisir au passage, s’il était possible, quelques mots des confidences que Courtin allait faire au garde, M. le maire est un homme qui a de quoi, petiote, et quarante sous ne l’empêcheront point de payer sa redevance à madame la baronne Michel.

 

Courtin regretta de s’être tant avancé ; si des temps comme ceux de la grande guerre allaient revenir, par malheur, il était peut-être dangereux de passer pour être trop riche.

 

– De quoi ! reprit-il, de quoi ! comme vous y allez, gars Aubin ! Oui, certes, j’ai de quoi payer mon fermage ; mais, mon fermage payé, croyez que je me tiens pour bienheureux quand j’ai joint les deux bouts. La v’là, ma richesse !

 

– Que vous soyez riche ou pauvre, ce ne sont point nos affaires, répondit Jean Oullier. Voyons, qu’avez-vous à me dire ? Et dépêchons !

 

Courtin prit la bouteille que lui présentait Mariette, essuya soigneusement le goulot avec sa manche, versa quelques gouttes de vin dans son verre, remplit celui de Jean Oullier, puis le sien, trinqua, et, dégustant lentement sa boisson :

 

– Ils ne sont pas à plaindre, dit-il en faisant claquer sa langue contre son palais, ceux qui tous les jours, en boivent de semblable !

 

– Surtout s’ils le boivent avec une conscience calme et tranquille, répondit Jean Oullier ; car, à mon avis, c’est ce qui fait le vin bon.

 

– Jean Oullier, reprit Courtin sans s’arrêter à la réflexion philosophique de son interlocuteur, et en se penchant sur le foyer de façon à n’être entendu que de celui auquel il s’adressait, Jean Oullier, vous me gardez rancune et vous avez tort, là, parole d’honneur, c’est moi qui vous le dis.

 

– Prouvez-le, et je vous croirai. Voilà la confiance que j’ai en vous.

 

– Je ne vous veux pas de mal ; je me veux du bien à moi même, comme disait tout à l’heure Aubin Courte-Joie, qui est un homme de jugement, et c’est tout ; ce n’est point là un grand crime, il me semble. Je m’occupe de mes petites affaires, sans me mêler beaucoup de celles des autres, parce que je me dis : « Mon bonhomme, si, au terme de Pâques ou à celui de Noël, tu n’as pas ton argent prêt dans ton boursicot, le roi, qu’il s’appelle Henri V ou Louis-Philippe, ne s’en souciera pas plus que son fisc, et tu recevras un papier à son image ; ce qui sera bien de l’honneur pour toi, mais ce qui te coûtera cher. Laisse donc Henri V et Louis-Philippe s’arranger comme il leur plaira, et songe à toi. » Vous, vous raisonnez autrement, je le sais, c’est votre affaire ; je ne vous blâme point et ne puis tout au plus que vous plaindre.

 

– Gardez votre pitié pour d’autres, maître Courtin, repartit Jean Oullier avec hauteur ; je n’en ai souci, je vous jure, non plus que je n’avais souci de vos confidences.

 

– Quand je dis je vous plains mon gars Oullier, c’est de votre maître aussi bien que de vous que je veux parler. M. le marquis est un homme que je vénère ; il s’est fait massacrer dans la grande guerre… Eh bien, qu’y a-t-il gagné ?

 

– Maître Courtin, vous aviez dit que vous ne parleriez pas politique ; voilà déjà que vous manquez à votre parole, il me semble.

 

– Oui, je l’ai dit, c’est vrai ; mais ce n’est pas ma faute si, dans ce satané pays, la politique est si bien entortillée à nos affaires, que l’une ne va plus sans les autres ! Je vous disais donc, mon gars Oullier, que M. le marquis était un homme que je vénère et que cela me fait deuil, grand deuil, de le voir écrasé par un tas d’enrichis, lui qui jadis marchait le premier de la province.

 

– S’il est content de son sort, que vous importe ? répondit Jean Oullier. Vous ne l’avez pas entendu se plaindre, et il ne vous a pas demandé d’argent à emprunter ?

 

– Que diriez-vous d’un homme qui vous proposerait de rendre au château de Souday toute la fortune, toute la richesse qui en sont sorties ? Voyons, dit Courtin sans s’arrêter aux duretés de son interlocuteur, pensez-vous que cet homme serait votre ennemi, et ne vous semble-t-il pas que M. le marquis lui devrait une fière reconnaissance ?… Là, répondez carrément, comme on vous parle.

 

– Assurément, si c’était par des moyens honnêtes qu’il voulût faire tout cela, l’homme dont vous parlez… mais j’en doute.

 

– Des moyens honnêtes ! Est-ce qu’on oserait vous en proposer d’autres, Jean Oullier ? Tenez, mon gars, je suis franc comme jonc et je n’y vais pas par quatre chemins : je peux faire, moi qui vous parle, que les mille et les cents deviennent plus communs au château de Souday que les écus de cinq livres ne le sont aujourd’hui ; seulement…

 

– Seulement, quoi ? Voyons ! Ah ! voilà où le bât vous blesse, n’est-ce pas ?

 

– Seulement, dame, il faudrait que j’y trouvasse mon profit, moi.

 

– Si l’affaire est bonne, ça serait juste et l’on vous y ferait votre part.

 

– N’est-ce pas, donc ! et ce que je demande pour pousser à la roue, c’est bien peu de chose.

 

– Mais encore qu’est-ce que vous demandez ? répliqua Jean Oullier, qui devenait à son tour très curieux de connaître la pensée de Courtin.

 

– Oh ! mon Dieu ! c’est simple comme bonjour ! Je voudrais d’abord qu’on s’arrangeât de façon à ce que je n’aie plus à renouveler le bail, ni à payer de fermage pour la métairie que j’occupe pour douze années encore.

 

– C’est-à-dire qu’on vous en ferait cadeau ?

 

– Si M. le marquis le voulait, je ne le refuserais pas, vous comprenez ; non, je ne suis pas si fort ennemi de moi-même.

 

– Mais comment cela s’arrangerait-il ? Votre métairie appartient au fils Michel ou à sa mère ; je n’ai point entendu dire qu’ils voulussent la vendre. Comment pourrait-on vous donner ce qui ne nous appartient pas ?

 

– Bon ! continua Courtin ; mais, si je me mêlais de l’affaire que je vous propose, peut-être que cette métairie ne tarderait pas à vous appartenir, ou à peu près, et alors l’affaire serait facile. Qu’en dites-vous ?

 

– Je dis que je ne vous comprends pas, maître Courtin.

 

– Farceur !… Ah ! c’est que c’est un beau parti que notre jeune homme ! Savez-vous que, outre la Logerie, il a encore la Coudraie, les moulins de la Ferronnerie, les bois de Gervaise, et que tout cela, bon an mal an, donne bien huit mille pistoles ? Savez-vous que la vieille baronne lui en réserve autant, après sa mort, bien entendu ?

 

– Qu’est-ce que le fils Michel, dit Oullier, a de commun avec M. le marquis de Souday, et en quoi la fortune de votre maître peut-elle intéresser le mien ?

 

– Allons, voyons, jouons franc jeu, mon gars Oullier. Pardine ! vous n’avez pas été sans vous apercevoir que notre monsieur est amoureux d’une de vos demoiselles, et fièrement encore ! Laquelle, je n’en sais rien ; mais que M. le marquis dise un mot, qu’il me baille un bout d’écrit, par rapport à la métairie ; une fois mariée, la jeune fille – elles sont fines comme des mouches ! – maniera son mari à sa guise et aura de lui tout ce qu’elle voudra ; celui-ci n’aura garde de lui refuser quelques méchants arpents, surtout lorsqu’il s’agira de les donner à un homme envers lequel, de son côté, il sera reconnaissant tout plein. Alors, je fais mon affaire et la vôtre. Nous n’avons qu’un obstacle, voyez-vous, c’est la mère ; eh bien, je me charge, moi, de lever cet obstacle, ajouta Courtin en se penchant sur Jean Oullier.

 

Celui-ci ne répondit pas ; mais il regarda fixement son interlocuteur.

 

– Oui, continua le maire de la Logerie, lorsque nous le voudrons tous, madame la baronne n’aura rien à nous refuser. Vois-tu, mon Oullier, ajouta Courtin en frappant amicalement sur la cuisse de son interlocuteur, j’en sais long sur le compte de M. Michel.

 

– Eh bien, alors, qu’avez-vous besoin de nous ? qui vous empêche d’exiger d’elle, et tout de suite, ce dont vous avez ambition ?

 

– Ce qui m’en empêche, c’est qu’il faudrait qu’au dire d’un enfant qui, tout en gardant ses brebis, a entendu conclure le marché, je pusse ajouter le témoignage de celui qui, dans le bois de la Chabotière, a vu recevoir le prix du sang. Et ce témoignage, tu sais bien qui peut le donner, toi, gars Oullier ? Le jour où nous ferons cause commune, la baronne deviendra souple comme une poignée de lin. Elle est avare, mais elle est encore plus fière : la crainte d’un déshonneur public, des jaseries du pays, la rendra tout plein accommodante. Elle trouvera qu’après tout, mademoiselle de Souday, si pauvre et si bâtarde qu’elle soit, vaut bien le fils du baron Michel, dont le grand-père était un paysan comme nous, et dont le père était…, suffit !… Votre demoiselle sera riche ; notre jeune homme sera heureux ; moi, je serai bien aise. Qu’est-ce qu’il y a à opposer à tout cela ? Sans compter que nous serons amis, mon gars Oullier, et, vanité à part, tout en ambitionnant votre amitié, je crois que la mienne a bien son prix.

 

– Votre amitié ?… répondit Jean Oullier, qui avait peine à réprimer l’indignation qu’excitait en lui la singulière proposition que venait de lui faire Courtin.

 

– Oui, mon amitié, dit celui-ci. Tu as beau hocher la tête, c’est comme cela. Je t’ai dit que j’en savais autant que pas un sur la vie de défunt M. Michel ; j’aurais pu ajouter que j’en sais plus que personne sur sa mort. J’étais un des rabatteurs de la traque où il fut tué, et ma place dans le rang m’amenait juste en face de son poste… J’étais bien jeune, et déjà j’avais l’habitude – que Dieu me la conserve ! – de ne jaser que quand mon intérêt voulait que je le fisse. Maintenant, comptes-tu pour rien les services que ton parti pourrait attendre de moi, lorsque mon intérêt me rangerait de votre bord ?

 

– Maître Courtin, répondit Jean Oullier en fronçant le sourcil, je n’ai aucune influence sur les déterminations de M. le marquis de Souday ; mais, si j’en avais une, si petite qu’elle fût, jamais cette métairie n’entrerait dans la famille, et, y entrât-elle, jamais elle ne servirait à payer la trahison !

 

– De grands mots que tout cela, fit Courtin.

 

– Non ; si pauvres que soient mesdemoiselles de Souday, jamais je ne voudrais pour elles du jeune homme dont vous me parlez ; si riche que soit ce jeune homme, et portât-il un autre nom que le sien, jamais mademoiselle de Souday ne devrait acheter une alliance par une bassesse.

 

– Tu appelles cela une bassesse, toi ? Moi, je n’y vois qu’une bonne affaire.

 

– Pour vous, c’est possible ; mais, pour ceux dont je suis le serviteur, acheter l’alliance de M. Michel par un accord avec vous, ce serait pis qu’une bassesse, ce serait une infamie.

 

– Jean Oullier, prends garde ! Je veux rester bon enfant, sans trop m’inquiéter de l’étiquette que tu mets sur mes sacs. Je suis venu à toi dans de bonnes intentions ; tâche qu’il ne m’en soit pas venu de mauvaises lorsque je sortirai d’ici.

 

– Je ne me soucie pas plus de vos menaces que de vos avances, maître Courtin, tenez-vous-le pour dit, et, s’il faut absolument vous le répéter, eh bien, on vous le répétera !

 

– Encore une fois, Jean Oullier, écoute-moi. Je te l’ai avoué, je veux être riche ; c’est ma marotte, comme c’est la tienne d’être fidèle comme un chien à des gens qui s’inquiètent moins de toi que tu ne t’inquiètes de ton basset ; j’avais imaginé que je pouvais être utile à ton maître, j’avais espéré qu’il ne laisserait pas un tel service sans récompense. C’est impossible, me dis-tu ? N’en parlons plus. Mais, si les nobles que tu sers voulaient, eux, se montrer reconnaissants à ma guise, j’aimerais à les obliger plutôt que les autres, je tenais à te le dire encore.

 

– Parce que vous espériez que les nobles vous payeraient plus cher que les autres, n’est-ce pas ?

 

– Sans doute, mon Jean Oullier, je ne fais pas le fier avec toi, c’est cela même, tu l’as dit ; et, comme tu le disais aussi tout à l’heure, s’il faut te le répéter, on te le répétera.

 

– Je ne sers point d’intermédiaire à de tels marchés, maître Courtin. D’ailleurs, la récompense que j’aurais à vous proposer, si elle était proportionnée à ce qu’ils pourraient attendre de vous, serait si peu de chose, que ce n’est pas la peine d’en parler.

 

– Eh ! eh ! qui sait ? Tu ne te doutais guère, mon gars, que je connusse l’affaire de la Chabotière ! Peut-être je t’étonnerais bien si je te disais tout ce que je sais.

 

Jean Oullier eut peur de paraître effrayé.

 

– Tenez, dit-il à Courtin, en voilà assez. Si vous voulez vous vendre, adressez-vous à d’autres. De semblables marchés me répugneraient, quand bien même je serais en mesure de les faire. Ils ne me regardent pas, Dieu merci !

 

– C’est votre dernier mot, Jean Oullier ?

 

– Mon premier et mon dernier. Suivez votre chemin, maître Courtin, et laissez-nous dans le nôtre.

 

– Eh bien, tant pis, dit Courtin en se levant ; car, foi d’homme, j’aurais été bien aise de marcher avec vous autres.

 

En achevant ces paroles, Courtin se leva, fit un signe de tête à Jean Oullier et sortit.

 

À peine avait-il passé le seuil de la porte, qu’Aubin Courte-Joie, trottant sur ses deux jambes de bois, se rapprocha de Jean Oullier.

 

– Tu as fait une sottise, dit-il à voix basse.

 

– Que fallait-il faire ?

 

– Le conduire à Louis Renaud ou à Gaspard ; ils l’eussent acheté.

 

– Qui ? ce méchant traître ?

 

– Mon Jean, en 1815, quand j’étais maire, j’ai été à Nantes ; j’ai vu là un homme que l’on appelait ***, qui était ou avait été ministre, et je lui ai entendu dire deux choses que j’ai retenues : la première, que ce sont les traîtres qui font et défont les empires ; la seconde, que la trahison est la seule chose en ce monde qui ne se mesure pas à la taille de celui qui la fait.

 

– Que me conseilles-tu, à présent ?

 

– De le suivre et de veiller sur lui.

 

Jean Oullier réfléchit un instant.

 

Puis, se levant à son tour :

 

– Je crois, par ma foi, que tu pourrais bien avoir raison.

 

Et il sortit tout soucieux.

 

XIX

La foire de Montaigu


L’état d’effervescence des esprits dans l’ouest de la France ne prenait pas le gouvernement au dépourvu.

 

La foi politique était devenue trop tiède pour qu’une insurrection qui embrassait une si vaste étendue de territoire, pour qu’un complot qui supposait tant de conjurés demeurât longtemps secret.

 

Bien avant l’apparition de Madame sur les côtes de Provence, on était renseigné à Paris sur le mouvement qui se préparait ; des mesures de répression promptes et vigoureuses avaient été concertées ; du moment où il devint évident que la princesse s’était dirigée vers les provinces de l’Ouest, il ne s’agissait plus que de les mettre à exécution, que d’en confier la direction à des hommes sûrs et habiles.

 

Les départements dont on craignait le soulèvement avaient été divisés en autant d’arrondissements militaires qu’ils comptaient de sous-préfectures.

 

Chacun de ces arrondissements, commandé par un chef de bataillon, était le centre de plusieurs cantonnements secondaires, commandés par des capitaines autour desquels des détachements plus faibles encore, commandés par des lieutenants ou des sous-lieutenants, servaient de grand’gardes et s’avançaient dans l’intérieur des terres aussi loin que la facilité des communications pouvait le permettre.

 

Montaigu, placé dans l’arrondissement de Clisson, avait sa garnison, qui consistait en une compagnie du 32e régiment de ligne.

 

Le jour où s’étaient passés les événements que nous venons de raconter, cette garnison avait été renforcée de deux brigades de gendarmerie, arrivées de Nantes le matin même, et d’une vingtaine de chasseurs à cheval.

 

Les chasseurs à cheval avaient servi d’escorte à un officier général de la garnison de Nantes qui était en tournée pour inspecter les détachements.

 

Cet officier général était le général Dermoncourt.

 

L’inspection de la garnison de Montaigu étant terminée, Dermoncourt, vieux soldat aussi intelligent qu’énergique, pensa qu’il ne serait pas hors de propos de passer l’inspection de ceux qu’il appelait ses vieux amis les Vendéens, et qu’il avait aperçus en rangs si pressés sur la place et dans les rues de Montaigu.

 

Il se dépouilla de son uniforme, revêtit des habits bourgeois et descendit au milieu de la foule, accompagné d’un membre de l’administration civile qui se trouvait à Montaigu en même temps que lui.

 

Quoique toujours sombre, l’attitude de la population restait calme.

 

La foule s’ouvrait sur le passage des deux messieurs, et, bien que la tournure martiale du général, son épaisse moustache, noire malgré ses soixante-cinq ans, sa figure balafrée, et aussi l’air suffisant de son acolyte les désignassent à la curiosité pénétrante de la multitude, et rendissent leur déguisement à peu près inutile, pas une manifestation hostile ne signala leur promenade.

 

– Allons, allons ! dit le général, mes vieux amis les Vendéens ne sont pas trop changés, et je les retrouve aussi peu communicatifs que je les ai laissés, il y a tantôt trente-huit ans.

 

– Ils me semblent, à moi, d’une indifférence de bon augure, repartit l’administrateur d’un ton important. Les deux mois que je viens de passer à Paris, et pendant lesquels chaque jour avait son émeute, m’ont donné quelque expérience en semblable matière, et je crois pouvoir affirmer que ce ne sont point là les allures d’un peuple qui se prépare à l’insurrection. Voyez donc, mon cher général : peu ou point de groupes, pas un seul orateur en plein vent, nulle animation, nulle rumeur, un calme parfait ! Allons donc ! ces gens-là songent à leur petit commerce et pas à autre chose, c’est moi qui vous en réponds.

 

– Vous avez raison, mon cher monsieur, et je suis parfaitement de votre avis : ces braves gens, comme vous les appelez, ne songent absolument qu’à leur petit commerce ; mais ce commerce, c’est la façon la plus avantageuse de détailler les balles de plomb et les lames de sabre qui forment leur fond de boutique pour le quart d’heure et qu’ils comptent nous repasser le plus tôt possible.

 

– Croyez-vous ?

 

– Je ne le crois pas, j’en suis sûr. Si l’élément religieux ne manquait pas, très-heureusement pour nous, à cette nouvelle levée de boucliers et ne me faisait penser qu’elle ne peut pas être générale, je vous répondrais hardiment qu’il n’est pas un des gaillards que vous voyez là en veste de bure, en culotte de toile et en sabots, qui n’ait son poste, son rang, son numéro dans un des bataillons qu’enrégimentent MM. les nobles.

 

– Quoi ! les mendiants aussi ?

 

– Oui, les mendiants surtout. Ce qui caractérise cette guerre, mon cher monsieur, c’est que nous avons affaire à un ennemi qui est partout et n’est nulle part ; vous le cherchez, et vous n’apercevez qu’un paysan comme ceux-ci, qui vous salue, qu’un mendiant qui vous tend la main, qu’un colporteur qui vous offre sa marchandise, qu’un musicien qui vous écorche les oreilles avec sa trompette, qu’un charlatan qui débite sa drogue, qu’un petit pâtre qui vous sourit, qu’une femme qui allaite son enfant sur le seuil de sa chaumière, qu’un buisson parfaitement honnête et parfaitement inoffensif qui se penche sur le chemin ; vous passez sans méfiance. Eh bien, paysan, pâtre, mendiant, musicien, charlatan, femme, colporteur, sont autant d’adversaires ! le buisson lui-même en est un ! Les uns, rampant dans les genêts, vous suivront comme votre ombre, remplissant leur métier d’espions infatigables, et, à la moindre manœuvre suspecte, avertiront ceux que vous poursuivez, longtemps avant que vous puissiez les surprendre ; les autres auront ramassé dans un fossé sous les ronces, dans un sillon sous les herbes de la friche, un long fusil rouillé, et, si vous en valez la peine, vous suivront comme les premiers jusqu’à ce qu’ils trouvent l’occasion bonne et la portée favorable. Ils sont fort avares de leur poudre. Le buisson vous enverra un coup de fusil, et, si vous avez la chance que le buisson manque son coup, lorsque vous en sonderez les profondeurs, vous ne trouverez qu’un buisson, c’est-à-dire des branches, des épines et des feuilles. Voilà comment ils sont inoffensifs dans ce pays, mon cher monsieur.

 

– N’exagérez-vous pas un peu, général ? dit l’officier civil d’un air de doute.

 

– Pardieu ! nous pouvons en tenter l’expérience, monsieur le sous-préfet. Nous voici au milieu d’une foule parfaitement pacifique ; nous n’avons autour de nous que des amis, des Français, des compatriotes, eh bien, faites seulement arrêter l’un de ces hommes !

 

– Qu’arriverait-il donc si je l’arrêtais ?

 

– Il arriverait que l’un d’eux que nous ne connaissons pas, peut-être ce jeune gars en veste blanche, peut-être ce mendiant qui mange de si bon appétit sur le seuil de cette porte, et qui se trouverait être Diot Jambe-d’argent, Bras-de-fer ou tout autre chef de bande, se lèverait et ferait un signe ; qu’à ce signe, douze ou quinze cents bâtons qui se promènent fondraient sur notre tête, et qu’avant que mon escorte eût pu venir à notre aide, nous serions moulus comme deux gerbes de blé sous le fléau. Vous ne me semblez pas convaincu ? Allons, décidément, vous voulez en faire l’expérience.

 

– Si fait, si, je vous crois, général, s’écria le sous-préfet avec vivacité. Pas de mauvaise plaisanterie, diable ! depuis que vous m’avez éclairé sur leurs intentions, toutes ces figures me semblent rembrunies de moitié ; je leur trouve l’air de vrais coquins.

 

– Allons donc ! ce sont de braves gens, de très braves gens ; seulement, il faut savoir les prendre, et, malheureusement, cela n’est pas donné à tous ceux qu’on leur envoie, dit le général avec un sourire narquois. Voulez-vous avoir un échantillon de leur conversation ? Vous êtes, vous avez été ou vous avez dû être avocat ; je gage que jamais vous n’avez rencontré, parmi vos confrères, un gaillard aussi habile à parler sans rien dire que le sont ces gens-là. – Hé ! gars, continua le général en s’adressant à un paysan de trente-cinq à quarante ans, qui tournait autour d’eux en examinant avec curiosité une galette qu’il tenait à la main. Hé ! gars, indiquez-moi donc où l’on vend de ces beaux gâteaux comme vous en avez là et dont la mine seule m’affriande.

 

– On ne les vend pas, monsieur ; on les donne.

 

– Peste ! mais voilà qui me décide, j’en veux un.

 

– C’est bien curieux, dit le paysan, c’est bien curieux tout de même qu’on donne ainsi de bonne galette de blé blanc que l’on pourrait si bien vendre !

 

– Oui, c’est assez singulier ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que le premier individu sur lequel nous tombons, non-seulement réponde à nos questions, mais encore aille au-devant de celles que nous pourrions lui adresser. Montrez-moi donc votre galette, mon brave homme.

 

Le général examina à son tour l’objet que lui remit le paysan.

 

C’était un simple gâteau de farine et de lait ; seulement, avant la cuisson, on avait, avec un couteau, dessiné une croix et quatre barres parallèles sur la croûte.

 

– Diable ! mais c’est d’autant plus agréable de recevoir un semblable cadeau qu’il réunit l’utile à l’agréable. Cela doit être un rébus, ce joli petit dessin. Dites-moi donc, mon brave, qui vous a donné ce gâteau ?

 

– On ne me l’a pas donné, on se méfie de moi.

 

– Ah ! vous êtes patriote ?

 

– Je suis maire de ma commune, je tiens pour le gouvernement. J’ai vu une femme en remettre de semblables à des gens de Machecoul, et cela, sans qu’ils les lui demandassent, sans qu’ils lui offrissent rien en échange. Alors, je l’ai priée de m’en vendre, elle n’a pas osé me refuser. J’en ai pris deux, j’en ai mangé un devant elle, et j’ai mis l’autre, que voici, dans ma poche.

 

– Et voulez-vous me le céder, mon brave homme ? Je fais collection de rébus, et celui-là m’intéresse.

 

– Je puis vous le donner ou vous le vendre, comme vous voudrez.

 

– Ah ! ah ! fit Dermoncourt en regardant son interlocuteur avec plus d’attention qu’il ne l’avait fait jusqu’alors ; je crois te comprendre. Tu peux donc expliquer ces hiéroglyphes ?

 

– Peut-être, et, à coup sûr, vous fournir d’autres renseignements qui ne sont pas à dédaigner.

 

– Mais tu veux qu’on te paye ?

 

– Sans doute, reprit effrontément le paysan.

 

– C’est ainsi que tu sers le gouvernement qui t’a nommé maire ?

 

– Parbleu ! le gouvernement n’a pas mis un toit de tuiles à ma maison, il n’a pas changé les murs de bauge en murs de pierre ; elle est couverte de paille, bâtie de bois et de terre : cela s’enflamme tout de suite, brûle vite, et il ne reste rien que des cendres. Qui risque gros doit gagner gros ; car tout cela, vous entendez bien, peut être brûlé en une nuit.

 

– Tu as raison. Allons, monsieur l’administrateur, voici qui rentre dans vos attributions. Grâce à Dieu, je ne suis qu’un soldat, et la marchandise doit être payée quand on me la livre. Payez donc et livrez-la-moi.

 

– Faites vite, dit le métayer ; car de tous côtés on nous observe.

 

En effet, les paysans s’étaient rapprochés peu à peu du groupe formé par les deux messieurs et par leur compatriote. Sans autre motif apparent que la curiosité qu’excitent toujours les étrangers, ils avaient fini par former un cercle assez compacte autour des trois personnages.

 

Le général s’en aperçut.

 

– Mon cher, dit-il tout haut en s’adressant au sous-préfet, je ne vous engage point à vous fier à la parole de cet homme ; il vous vend deux cents sacs d’avoine à dix-neuf francs le sac ; reste à savoir s’il vous les livrera. Donnez-lui des arrhes et qu’il vous signe une promesse.

 

– Mais je n’ai ni papier, ni crayon, dit le sous-préfet, qui comprenait l’intention du général.

 

– Allez à l’hôtel, morbleu !… Voyons, continua le général, y en a-t-il d’autres ici qui aient de l’avoine à vendre ? Nous avons des chevaux à nourrir.

 

Un paysan répondit affirmativement, et, pendant que le général discutait du prix avec lui, le sous-préfet et l’homme à la galette purent s’éloigner sans trop exciter l’attention.

 

Cet homme, nos lecteurs ont dû s’en douter, n’était autre que Courtin.

 

Tâchons d’expliquer les manœuvres que Courtin avait exécutées depuis le matin.

 

Après l’entretien qu’il avait eu avec son jeune maître, Courtin avait longuement réfléchi.

 

Il lui avait semblé qu’une dénonciation pure et simple n’était pas ce qui pouvait être le plus profitable à ses intérêts.

 

Il pouvait se faire que le gouvernement laissât sans récompense ce service d’un de ses agents subalternes. L’acte restait dangereux sans profit ; car Courtin attirait sur lui l’inimitié des royalistes, si nombreux dans le canton.

 

C’est alors qu’il avait imaginé le petit plan que nous l’avons vu communiquer à Jean Oullier.

 

Il espérait, en servant les amours du jeune baron, en en tirant un lucre raisonnable, se concilier la bienveillance du marquis de Souday, dont il pensait qu’un semblable mariage devait être toute l’ambition, et arriver, au moyen de cette bienveillance, à se faire payer bien cher un silence qui sauvegarderait la tête qui, s’il ne s’était pas trompé, devait être si précieuse au parti royaliste.

 

Nous avons vu comment Jean Oullier avait reçu les avances de Courtin. Alors, celui-ci, manquant ce qui lui semblait une excellente affaire, s’était décidé à se contenter d’une médiocre et s’était retourné du côté du gouvernement.

 

XX

L’émeute


Une demi-heure après la conférence du sous-préfet et de Courtin, un gendarme parcourait les groupes, cherchant le général, qu’il trouva causant très-intimement avec un respectable mendiant couvert de haillons ; le gendarme dit quelques mots à l’oreille du général, et celui-ci revint précipitamment à l’Hôtel du Cheval-Blanc.

 

Le sous-préfet l’attendait à la porte.

 

– Eh bien ? demanda le général en voyant l’air satisfait du fonctionnaire public.

 

– Ah ! général, grande nouvelle et bonne nouvelle ! répondit celui-ci.

 

– Voyons un peu cela.

 

– L’homme à qui j’ai eu affaire est véritablement très-fort.

 

– La belle nouvelle ! ils le sont tous, très forts ! Le plus niais d’entre eux en remontrerait à M. de Talleyrand. Que vous a-t-il dit, l’homme très-fort ?

 

– Il a vu arriver avant-hier au soir, au château de Souday, le comte de Bonneville déguisé en paysan et, avec lui, un autre petit paysan qui lui a paru être une femme.

 

– Eh bien, après ?

 

– Eh bien, général, il n’y a pas de doute.

 

– Achevez, monsieur le sous-préfet ! vous voyez mon impatience, dit le général du ton le plus calme.

 

– Je veux dire qu’à mon avis, il n’y a point de doute que cette femme ne soit celle qui nous est signalée, c’est-à-dire la princesse.

 

– Qu’il n’y ait pas doute pour vous, soit ; mais il y a doute pour moi.

 

– Pourquoi cela, général ?

 

– Parce que, moi aussi, j’ai reçu des confidences.

 

– Volontaires ou involontaires ?

 

– Est-ce qu’on en sait quelque chose avec ces gens-là !

 

– Bah !

 

– Mais, enfin, que vous a-t-on dit ?

 

– On ne m’a rien dit.

 

– Eh bien, alors ?

 

– Eh bien, alors, quand je vous ai quitté, j’ai continué mon marché d’avoine.

 

– Oui ; ensuite ?

 

– Ensuite, le paysan auquel je m’étais adressé m’a demandé des arrhes ; c’était trop juste. Moi, de mon côté, je lui ai demandé un reçu ; c’était plus juste encore. Il a voulu l’aller écrire chez un marchand quelconque. « Bah ! lui ai-je dit, voilà un crayon, vous avez bien un bout de papier sur vous ; mon chapeau vous servira de table. » Il a déchiré une lettre, m’a donné son reçu, et le voici. Lisez.

 

Le sous-préfet prit le papier et lut :

 

« Reçu de M. Jean-Louis Robier la somme de cinquante francs, à compte sur trente sacs d’avoine que je m’engage à lui livrer le 28 courant,

 

» Ce 14 mai 1832.

 

» F. Terrien »

 

– Eh bien, observa le sous-préfet, je ne vois là aucun renseignement, moi.

 

– Tournez le papier, s’il vous plaît.

 

– Ah ! ah ! fit le sous-préfet.

 

Le papier que tenait le fonctionnaire public était la moitié d’une lettre déchirée par le milieu. Au verso, il lut les lignes suivantes :

 

… arquis,

…. ois à l’instant la nouvelle

…. celle que nous attendons

…. à Beaufays le 26 au soir.

…. officiers de votre division

…. présentés à Madame.

…. votre monde sous la main.

…. respectueux,

…. oux.

 

– Ah ! diable, fit le sous-préfet, c’est tout simplement l’annonce d’une prise d’armes que vous me communiquez là ; car il est facile de reconstruire ce qui manque.

 

– On ne peut plus facile, dit le général.

 

Puis à voix basse :

 

– Peut-être trop facile même.

 

– Ah çà ! que me disiez-vous donc ? fit le fonctionnaire public, de la finesse de ces gens-là ; mais, au contraire, ils me semblent d’une innocence qui me confond.

 

– Attendez donc ! dit Dermoncourt ; ce n’est pas tout.

 

– Ah ! ah !

 

– Après avoir quitté mon marchand d’avoine, j’ai abordé un mendiant, une espèce d’idiot. Je lui ai parlé du bon Dieu, de ses saints, de la Vierge, du sarrasin, de la récolte de pommes – remarquez que les pommiers sont en fleur – et j’ai fini par lui demander s’il voulait nous servir de guide pour nous conduire au Loroux, où nous devions, vous vous le rappelez, aller faire un tour. « Je ne peux pas, m’a répondu mon idiot d’un air malin. – Pourquoi cela ? lui ai-je demandé de l’air le plus bête que j’ai pu. – Parce que je suis commandé, m’a-t-il dit, pour conduire une belle dame et deux messieurs comme vous, du Puy-Laurens à la Flocelière. »

 

– Ah ! diable ! cela se complique, il me semble.

 

– Au contraire, cela s’éclaircit.

 

– Expliquez-vous.

 

– Les confidences qui viennent sans qu’on les appelle, dans ce pays où il est si difficile de les obtenir quand on les cherche, me paraissent des piéges assez grossiers pour qu’un vieux renard comme moi ne donne pas dedans. La duchesse de Berry, si duchesse de Berry il y a, ne peut être à la fois à Souday, à Beaufays et à Puy-Laurens. Voyons, que vous en semble, mon cher sous-préfet ?

 

– Dame, répondit le fonctionnaire public en se grattant l’oreille, je crois qu’elle a pu être ou pourra être tour à tour dans les trois endroits, et, ma foi, sans aller courir au gîte où elle était ou au gîte où elle sera, j’irais droit à la Flocelière, c’est-à-dire à l’endroit où votre idiot la signale aujourd’hui.

 

– Vous êtes un mauvais limier, mon cher, dit le général. Le seul renseignement exact que nous ayons reçu est celui de ce drôle qui nous a donné de la galette et que vous avez amené ici…

 

– Mais les autres ?

 

– Je parierais mes épaulettes de général contre des épaulettes de sous-lieutenant que les autres nous sont envoyés par quelque madré compère qui avait vu M. le maire causer avec nous, et qui avait intérêt à nous faire prendre le change. En chasse donc, mon cher sous-préfet, et occupons-nous de Souday, si nous ne voulons pas faire buisson creux.

 

– Bravo ! s’écria le sous-préfet ; je craignais d’avoir fait un pas de clerc ; mais ce que vous me dites me rassure.

 

– Qu’avez-vous fait ?

 

– Eh bien, ce maire, j’ai là son nom : il s’appelle Courtin et est maire d’un petit village qu’on nomme la Logerie.

 

– Je connais cela : nous avons failli y prendre Charette, il y a tantôt trente-sept ans.

 

– Eh bien, cet homme m’a désigné un individu qui pouvait nous servir de guide, et qu’en tout cas il était prudent d’arrêter afin qu’il ne retournât point au château pour donner l’alarme.

 

– Et cet homme ?

 

– C’est l’intendant du marquis, son garde. Voici son signalement.

 

Le général prit un papier et lut :

 

« Cheveux grisonnants et courts, front bas, yeux noirs et vifs, sourcils hérissés, nez orné d’une verrue, avec du poil dans les narines, favoris encadrant le visage, chapeau rond, veste de velours, gilet et culotte pareils, guêtres et ceinture en cuir. Signes particuliers : un chien d’arrêt braque de poil marron. La seconde incisive de gauche cassée. »

 

– Bon ! s’écria le général ! mon marchand d’avoine trait pour trait ! maître Terrien, qui ne s’appelle pas plus Terrien, j’en répondrais, que je ne m’appelle Barrabas.

 

– Eh bien, général, vous pourrez vous en assurer tout à l’heure.

 

– Comment cela ?

 

– Dans un instant, il sera ici.

 

– Ici ?

 

– Sans doute.

 

– Il va venir ici ?

 

– Il va y venir.

 

– De bonne volonté ?

 

– De bonne volonté ou de force.

 

– De force ?

 

– Oui ; j’ai donné l’ordre de l’arrêter, et ce doit être fait au moment où je vous parle.

 

– Mille tonnerres ! s’écria le général en laissant tomber sur la table un si violent coup de poing, que le magistrat en rebondit sur son fauteuil. – Mille tonnerres ! répéta-t-il, qu’avez-vous fait là ?

 

– Il me semble, général, que, si c’est un homme aussi dangereux qu’on me l’a dit, il n’y avait qu’un parti à prendre : c’était de l’arrêter.

 

– Dangereux ! dangereux !… Il est bien plus dangereux maintenant qu’il ne l’était il y a un quart d’heure.

 

– Mais s’il est arrêté ?

 

– Il ne l’aura pas été si vite, croyez-moi, qu’il n’ait eu le temps de donner l’éveil. La princesse sera avertie avant que nous soyons à une lieue d’ici. Bien heureux encore si vous ne nous avez pas mis toute cette gredine de population sur les bras, de telle sorte que nous ne pourrons distraire un homme de la garnison.

 

– Mais peut-être y a-t-il encore moyen… dit le sous-préfet en se précipitant vers la porte.

 

– Oui, courez… Ah ! mille tonnerres ! il est trop tard !

 

En effet, une rumeur sourde venait du dehors, grossissant de seconde en seconde jusqu’à ce qu’elle eût atteint le diapason de ce concert terrible que font les multitudes qui préludent à la bataille.

 

Le général ouvrit la fenêtre.

 

Il aperçut, à cent pas de l’auberge, les gendarmes qui amenaient Jean Oullier, garrotté au milieu d’eux.

 

La foule les entourait, hurlante et menaçante ; les gendarmes n’avançaient que lentement et avec peine.

 

Cependant ils n’avaient point encore fait usage de leurs armes ; mais il n’y avait pas une minute à perdre.

 

– Allons, le vin est tiré, il faut le boire ! dit le général en se dépouillant de sa redingote et en revêtant à la hâte son uniforme.

 

Puis, appelant son secrétaire :

 

– Rusconi, mon cheval ! mon cheval ! cria-t-il. – Vous, monsieur le sous-préfet, tâchez de rassembler les gardes nationaux, s’il y en a ; mais que pas un fusil ne s’abaisse sans mon ordre.

 

Un capitaine, envoyé par le secrétaire, entra.

 

– Vous, capitaine, continua le général, réunissez vos hommes dans la cour ; que mes vingt chasseurs montent à cheval ; deux jours de vivres et vingt-cinq cartouches par homme ; et tenez-vous prêts à sortir au premier signal que je donnerai.

 

Le vieux général, qui avait retrouvé tout le feu de sa jeunesse, descendit dans la cour, et, tout en envoyant au diable les pékins, ordonna que l’on ouvrît la porte cochère qui donnait sur la rue.

 

– Comment ! s’écria le sous-préfet, vous allez vous présenter seul à ces furieux ? Vous n’y songez pas, général !

 

– Au contraire, je ne songe qu’à cela. Morbleu ! ne faut-il pas que je dégage mes hommes ? Allons, place ! place ! ce n’est pas le moment de faire du sentiment.

 

En effet, aussitôt que les deux battants furent ouverts, et que la porte, en roulant sur ses gonds, lui eut donné passage, le général, enlevant vigoureusement son cheval de deux coups d’éperon, se trouva, du premier bond de l’animal, au milieu de la rue et au plus fort de la mêlée.

 

Cette soudaine apparition d’un vieux soldat à la figure énergique, à la haute stature, à l’uniforme brodé et constellé de décorations, l’audace merveilleuse dont il faisait preuve produisirent sur la foule l’effet d’une commotion électrique.

 

Les clameurs cessèrent comme par enchantement ; les bâtons levés s’abaissèrent. Les paysans les plus voisins du général portèrent la main à leur chapeau ; les rangs compacts s’ouvrirent, et le soldat de Rivoli et des Pyramides put avancer d’une vingtaine de pas dans la direction des gendarmes.

 

– Eh bien, qu’avez-vous donc, mes gars ? s’écria-t-il d’une voix si retentissante, qu’on l’entendit jusque dans les rues attenantes à la place.

 

– Nous avons que l’on vient d’arrêter Jean Oullier, dit une voix.

 

– Et que Jean Oullier est un brave homme, dit une autre voix.

 

– Ce sont les malfaiteurs que l’on arrête, et non pas les honnêtes gens, dit une troisième.

 

– Ce qui fait que nous ne laisserons pas prendre Jean Oullier, dit une quatrième.

 

– Silence ! dit le général d’un ton de commandement si impérieux, que toutes les voix se turent.

 

Puis alors :

 

– Si Jean Oullier est un brave homme, un honnête homme, dit-il, ce dont je ne doute pas, Jean Oullier sera relâché ; s’il est un de ceux qui cherchent à vous tromper, à abuser de vos bons et loyaux sentiments, Jean Oullier sera puni. Croyez-vous donc qu’il soit injuste de punir ceux qui cherchent à replonger le pays dans les effroyables désastres dont les vieux ne parlent aux jeunes qu’en pleurant ?

 

– Jean Oullier est un homme paisible et qui ne veut de mal à personne, dit une voix.

 

– Que vous manque-t-il donc ? continua le général sans s’arrêter à l’interruption. Vos prêtres, on les respecte ; votre religion, c’est la nôtre. Avons-nous tué le roi comme en 1793 ? aboli Dieu comme en 1794 ? En veut-on à vos biens ? Non ; ils sont sous la sauvegarde de la loi commune. Jamais votre commerce n’a été si florissant.

 

– Cela est vrai, dit un jeune paysan.

 

– N’écoutez donc pas les mauvais Français qui, pour satisfaire leurs passions égoïstes, ne craignent pas d’appeler sur le pays toutes les horreurs de la guerre civile. – Ne vous souvient-il plus de ce qu’elles sont, et faut-il vous le rappeler ? Faut-il que je vous rappelle vos vieillards, vos mères, vos femmes, vos enfants massacrés, vos moissons foulées aux pieds, vos chaumières en feu, la mort et la ruine à chacun de vos foyers ?

 

– Ce sont les bleus qui ont fait tout cela ! cria une voix.

 

– Non, ce ne sont pas les bleus, poursuivit le général ; ce sont ceux qui vous ont poussés à cette lutte insensée… insensée alors et qui serait impie aujourd’hui ; lutte qui avait au moins son prétexte dans ce temps-là, mais qui n’en a plus aujourd’hui.

 

Et, tout en parlant, le général poussait son cheval dans la direction des gendarmes, qui, de leur côté, faisaient tous leurs efforts pour arriver au général.

 

Cela leur devenait d’autant plus possible que son discours tout soldatesque faisait une évidente impression sur quelques paysans ; les uns baissaient la tête et demeuraient muets ; les autres communiquaient à leurs voisins des réflexions qui, à l’air dont elles étaient faites, devaient être approbatives.

 

Mais, à mesure que le général avançait dans le cercle qui entourait les gendarmes et leur prisonnier, il trouvait des physionomies moins favorablement disposées ; les plus rapprochées étaient tout à fait menaçantes. Les porteurs de ces sortes de physionomie étaient évidemment les meneurs, les chefs de bande, les capitaines de paroisse.

 

Pour ceux-là, il était inutile de se mettre en frais d’éloquence : il y avait chez eux parti pris de ne jamais écouter et d’empêcher les autres d’écouter.

 

Ils ne criaient pas, ils hurlaient.

 

Le général comprit la situation, et résolut d’imposer à ces hommes par un de ces actes de vigueur corporelle qui ont tant de pouvoir sur les multitudes.

 

Aubin Courte-Joie était au premier rang des mutins.

 

Avec l’infirmité que nous lui connaissons, cela paraîtra d’abord étrange.

 

Mais Aubin Courte-Joie, à ses deux mauvaises jambes de bois avait, pour le moment, substitué deux bonnes jambes de chair et d’os ; Aubin Courte-Joie s’était fait une monture d’un mendiant à taille colossale.

 

Il était assis à califourchon sur les épaules de ce mendiant, lequel, au moyen des courroies qui entouraient les jambes postiches du cabaretier, le maintenait dans cette posture aussi solidement que le général se maintenait sur sa selle.

 

Ainsi juché, Aubin Courte-Joie arrivait à la hauteur de l’épaule du général, et le poursuivait de ses vociférations frénétiques et de ses gestes menaçants.

 

Le général allongea la main de son côté, le saisit par le collet de sa veste, l’enleva à la force du poignet, le tint quelque temps suspendu au-dessus de la foule, et, le jetant enfin à un gendarme :

 

– Serrez-moi ce polichinelle, dit-il, il finirait par me donner la migraine.

 

Le mendiant, débarrassé de son cavalier, avait relevé la tête, et le général reconnut l’idiot avec lequel il s’était entretenu dans la matinée ; seulement, à cette heure, l’idiot avait l’air aussi spirituel que pas un.

 

L’action du général avait soulevé l’hilarité de la foule ; mais cette hilarité ne dura pas longtemps.

 

En effet, Aubin Courte-Joie se trouvait entre les bras du gendarme à la gauche duquel était Jean Oullier.

 

Il tira doucement de sa poche son couteau tout ouvert et le plongea jusqu’au manche dans la poitrine du gendarme en criant :

 

– Vive Henri V ! Sauve-toi, mon gars Oullier.

 

En même temps, le mendiant, qui, par un légitime sentiment d’émulation, voulait sans doute répondre dignement à l’acte athlétique du général, se glissait sous son cheval, et, par un brusque et vigoureux mouvement, saisissant le général par sa botte, le jetait de l’autre côté.

 

Le général et le gendarme tombèrent en même temps : on eût pu les croire tués tous deux.

 

Mais le général se releva immédiatement et se remit en selle avec autant de force que d’adresse.

 

En se remettant en selle, il donna un si vigoureux coup de poing sur la tête nue du mendiant, que celui-ci, sans pousser un cri, tomba à la renverse comme s’il eût eu le crâne brisé.

 

Ni le gendarme ni le mendiant ne se relevèrent ; le mendiant était évanoui, le gendarme était mort.

 

De son côté, Jean Oullier, quoiqu’il eût les mains liées, donna un si brusque coup d’épaule au second gendarme, que celui-ci chancela.

 

Jean Oullier franchit le corps du soldat mort et se jeta dans la foule.

 

Mais le général avait l’œil partout, même sur ce qui se passait derrière lui.

 

Il fit faire une volte à son cheval, qui bondit au milieu de cette houle vivante, empoigna Jean Oullier comme il avait empoigné Aubin Courte-Joie, et le plaça en travers de son cheval.

 

Alors, les pierres commencèrent à pleuvoir et les bâtons à reprendre leur position offensive.

 

Les gendarmes tinrent bon ; ils enveloppèrent le général et firent autour de lui une ceinture, présentant leurs baïonnettes à la foule, qui, n’osant plus les attaquer corps à corps, se contenta de les attaquer de ses projectiles.

 

Ils avancèrent ainsi jusqu’à vingt pas de l’auberge.

 

À ce moment, la situation du général et de ses hommes devenait critique.

 

Les paysans, qui semblaient décidés à ne pas laisser Jean Oullier au pouvoir de ses ennemis, se montraient de plus en plus audacieux dans leur agression.

 

Déjà quelques baïonnettes s’étaient teintes de sang, et cependant l’ardeur des mutins ne faisait que s’accroître.

 

Heureusement qu’à la distance où étaient placés les soldats, la voix du général pouvait arriver jusqu’à eux.

 

– À moi les grenadiers du 32e ! cria-t-il.

 

Au même instant, les portes de l’auberge s’ouvrirent, les soldats se précipitèrent la baïonnette en avant et refoulèrent les paysans.

 

Le général et son escorte purent pénétrer dans la cour.

 

Le général y trouva le sous-préfet, qui l’attendait.

 

– Voilà votre homme, dit-il en lui jetant Jean Oullier comme un paquet ; il nous a coûté cher. Dieu veuille qu’il rapporte son prix !

 

On entendit alors une fusillade bien nourrie qui partait de l’extrémité de la place.

 

– Qu’est-ce que cela ? dit le général dressant les oreilles et ouvrant les narines.

 

– La garde nationale, sans doute, répondit le sous-préfet ; la garde nationale, à qui j’ai donné l’ordre de se réunir, et qui, selon mes instructions, a dû tourner les mutins.

 

– Et qui lui a donné ordre de faire feu ?

 

– Moi, général ; il fallait bien vous dégager.

 

– Eh ! mille tonnerres ! vous voyez bien que je me suis dégagé tout seul, dit le vieux soldat.

 

Puis, secouant la tête :

 

– Monsieur, dit-il, retenez bien ceci : en guerre civile, tout sang inutilement versé est plus qu’un crime, c’est une faute.

 

Une ordonnance entra au galop dans la cour.

 

– Mon général, dit l’officier, les insurgés fuient dans toutes les directions. Les chasseurs arrivent ; faut-il qu’ils les poursuivent ?

 

– Que pas un homme ne bouge ! dit le général. Laissez faire la garde nationale. Ce sont des amis, ils s’arrangeront entre eux.

 

En effet, une seconde fusillade annonça que paysans et gardes nationaux s’arrangeaient.

 

C’étaient ces deux détonations qu’avait entendues, de la Logerie, le baron Michel.

 

– Ah ! dit le général, maintenant, il s’agit tout simplement de profiter de cette triste journée.

 

Puis, montrant Jean Oullier :

 

– Nous n’avons qu’une chance pour nous, ajouta-t-il, c’est que cet homme ait été seul dans le secret. A-t-il communiqué avec quelqu’un depuis que vous l’avez arrêté, gendarmes ?

 

– Non, mon général, pas même par signes, attendu qu’il a les mains liées.

 

– Lui avez-vous vu faire un geste de la tête, dire un mot ? Vous le savez, avec ces gaillards-là, un geste suffit, un mot dit tout.

 

– Non, mon général.

 

– Eh bien, alors, courons-en la chance. Faites manger vos hommes, capitaine ; dans un quart d’heure, nous nous mettrons en route. Les gendarmes et la garde nationale suffiront pour maintenir la ville ; j’emmène mes vingt chasseurs pour éclairer la route.

 

Le général rentra dans l’intérieur de l’auberge.

 

Les soldats firent leurs préparatifs de départ.

 

Pendant ce temps, Jean Oullier restait assis sur une pierre, au milieu de la cour, gardé à vue par deux gendarmes.

 

Sa figure conservait son impassibilité habituelle ; il caressait, de ses deux mains liées, son chien, qui l’avait suivi, et qui appuyait sa tête sur les genoux de son maître, en léchant de temps en temps les mains par lesquelles il était caressé, comme pour rappeler au prisonnier que, dans son infortune, il avait conservé un ami.

 

Jean Oullier le caressait doucement avec une plume de canard sauvage qu’il avait ramassée dans la cour ; puis, profitant d’un moment où ses deux gardiens avaient cessé de regarder de son côté, il glissa cette plume entre les dents de l’animal, lui fit un signe d’intelligence, et se leva en disant tout bas :

 

– Va, Pataud !

 

Le chien s’éloigna doucement, en regardant de temps en temps son maître ; puis, arrivé à la porte, il la franchit sans être remarqué de personne et disparut.

 

– Bon ! dit Jean Oullier, voilà qui arrivera avant nous.

 

Malheureusement, les gendarmes n’étaient pas seuls à surveiller le prisonnier !

 

XXI

Les ressources de Jean Oullier


Il n’y a encore aujourd’hui, dans toute la Vendée, que fort peu de grandes et belles routes, et le peu qu’il y en a ont été faites depuis 1832, c’est-à-dire depuis l’époque où se sont passés les événements que nous avons entrepris de raconter.

 

C’est principalement l’absence des grandes voies de communication qui avait fait la force des insurgés de la grande guerre.

 

Disons un mot de celles qui existaient alors, en nous occupant seulement de celles de la rive gauche de la Loire.

 

Elles sont au nombre de deux.

 

La première va de Nantes à La Rochelle par Montaigu ; la seconde, de Nantes à Paimbœuf par le Pèlerin, en côtoyant presque toujours les bords du fleuve.

 

Il existe, outre ces routes de premier ordre, quelques mauvaises routes secondaires ou transversales ; elles se dirigent de Nantes sur Beaupréau par Vallet, de Nantes sur Mortagne, Cholet et Bressuire par Clisson, de Nantes sur les Sables-d’Olonne par Légé, de Nantes sur Challans par Machecoul.

 

Pour arriver de Montaigu à Machecoul en suivant ces routes, il était absolument nécessaire de faire un détour considérable ; en effet, il fallait aller jusqu’à Légé, déboucher, de là, sur la route de Nantes aux Sables-d’Olonne, la suivre jusqu’au point où elle coupe celle de Challans et remonter ensuite jusqu’à Machecoul.

 

Le général comprenait trop bien que tout le succès de son expédition dépendait de la rapidité avec laquelle elle serait conduite, pour se résigner à une marche si longue.

 

D’ailleurs, ces routes n’étaient pas plus favorables aux opérations militaires que les chemins de traverse.

 

Bordées de fossés larges et profonds, de buissons et d’arbres, encaissées la plupart du temps, enfoncées entre deux talus couronnés de haies, elles sont, dans presque toute leur longueur, très favorables aux embuscades.

 

Le peu d’avantages qu’elles offraient ne compensaient aucunement leurs inconvénients ; le général se décida donc à suivre le chemin de traverse qui conduisait à Machecoul par Vieille-Vigne et qui raccourcissait le chemin de près d’une lieue et demie.

 

Le système de cantonnements adopté par le général avait eu pour conséquence de familiariser les soldats avec le pays et de leur donner une connaissance exacte des mauvais sentiers.

 

Jusqu’à la rivière de la Boulogne, le capitaine qui commandait le détachement d’infanterie connaissait la route pour l’avoir explorée de jour ; lorsqu’on serait arrivé là, comme il était évident que Jean Oullier se refuserait à montrer la route, on trouverait un guide envoyé par Courtin, lequel n’avait point osé prêter ostensiblement son concours à l’expédition.

 

Tout en se résignant à suivre le chemin de traverse, le général avait pris ses précautions pour n’être pas surpris.

 

Deux chasseurs, le pistolet au poing, marchaient en avant et éclairaient la colonne, qu’une douzaine d’hommes flanquaient des deux côtés de la route, de manière à fouiller les buissons et les genêts qui l’entouraient toujours et la dominaient quelquefois.

 

Le général marchait en tête de sa petite troupe, au milieu de laquelle il avait placé Jean Oullier.

 

Le vieux Vendéen, les poignets attachés, avait été mis en croupe d’un chasseur ; une sangle qui le serrait par le milieu du corps avait été, pour plus de sûreté, bouclée sur la poitrine du cavalier, de façon à ce que Jean Oullier, quand bien même il fût parvenu à se débarrasser des entraves qui lui liaient les mains, ne pût échapper au soldat.

 

Deux autres chasseurs marchaient à droite et à gauche du premier et avaient été spécialement chargés de veiller sur le prisonnier.

 

Il était un peu plus de six heures du soir lorsque l’on sortit de Montaigu ; on avait cinq lieues à faire, et, en supposant que ces cinq lieues prissent cinq heures, on devait se trouver vers onze heures au château de Souday.

 

Cette heure semblait très favorable au général pour exécuter son coup de main.

 

Si le rapport de Courtin était exact, si ses présomptions ne l’avaient pas trompé, les chefs du mouvement vendéen devaient être réunis à Souday pour conférer avec la princesse, et il était possible qu’ils ne se fussent pas encore retirés lorsque l’on arriverait devant le château. Si cela était ainsi, rien n’empêchait qu’on ne les prît tous du même coup de filet.

 

Après une demi-heure de marche, c’est-à-dire à une demi-lieue de Montaigu, et comme la petite colonne traversait le carrefour de Saint-Corentin, une vieille femme en haillons priait, agenouillée devant un calvaire.

 

Au bruit que faisait la troupe, elle détourna la tête, et, comme entraînée par la curiosité, elle se leva et se plaça sur le bord de la route pour la voir défiler ; puis, comme si la vue de l’habit brodé du général lui en eût donné l’idée, elle marmotta une de ces prières à l’aide desquelles les mendiants demandent l’aumône.

 

Officiers et soldats, absorbés dans d’autres préoccupations et s’assombrissant au fur et à mesure que le jour s’assombrissait lui-même, passèrent sans prendre garde à la vieille femme.

 

– Votre général n’a donc pas vu cette chercheuse de pain ? demanda Jean Oullier au chasseur qui était à sa droite.

 

– Pourquoi dites-vous cela ?

 

– Parce qu’il ne lui a pas ouvert sa bourse. Qu’il y prenne garde ! qui repousse la main ouverte, doit craindre la main fermée. Il nous arrivera malheur.

 

– Si tu veux prendre la prédiction pour toi, mon bonhomme, je crois que tu peux dire cela sans crainte de te tromper, attendu que, de nous tous, il me semble que c’est toi qui cours le plus gros risque.

 

– Oui ; aussi voudrais-je le conjurer.

 

– Comment cela ?

 

– Fouillez dans ma poche et prenez-y une pièce de monnaie.

 

– Pourquoi faire ?

 

– Pour la donner à cette femme ; et elle partagera ses prières entre moi qui lui aurai fait l’aumône et vous qui m’aurez aidé à la lui faire.

 

Le chasseur haussa les épaules ; mais la superstition est singulièrement contagieuse, et celle qui se rattache aux idées de charité l’est plus encore que les autres.

 

Le soldat, tout en se prétendant au-dessus de pareilles puérilités, ne crut donc pas devoir refuser à Jean Oullier le service que réclamait celui-ci et qui devait attirer sur eux deux la bénédiction du ciel.

 

La troupe faisait en ce moment un à-droite pour s’engager dans le chemin creux qui conduisait à Vieille-Vigne ; le général avait arrêté son cheval et regardait défiler ses soldats pour s’assurer de ses yeux que toutes les dispositions qu’il avait ordonnées étaient bien suivies ; il s’aperçut que Jean Oullier causait avec son voisin et il vit le geste du soldat.

 

– Pourquoi laisses-tu communiquer le prisonnier avec les passants ? demanda-t-il au chasseur.

 

Le chasseur raconta au général ce dont il s’agissait.

 

– Halte ! cria le général ; arrêtez cette femme et fouillez-la.

 

On lui obéit à l’instant même, et l’on ne trouva sur la mendiante que quelques pièces de monnaie que le général examina cependant avec le plus grand soin.

 

Mais il eut beau les tourner et les retourner, il n’y put rien découvrir de suspect.

 

Il n’en mit pas moins la monnaie dans sa poche en donnant, en échange, à la vieille une pièce de cinq francs.

 

Jean Oullier regardait faire le général avec un sourire narquois.

 

– Eh bien, vous le voyez, dit-il à demi-voix, et cependant de façon à ce que la mendiante ne perdît pas une de ses paroles, la pauvre aumône du prisonnier (il appuya sur le mot) vous aura porté bonheur, la mère ; et c’est une raison de plus pour que vous ne m’oubliiez pas dans vos prières. Une douzaine d’Ave Maria qui intercèdent pour lui peuvent singulièrement faciliter le salut d’un pauvre diable.

 

Jean Oullier avait élevé la voix en prononçant cette dernière phrase.

 

– Mon bonhomme, dit le général s’adressant à Jean Oullier lorsque la colonne eut repris sa marche, désormais c’est à moi qu’il faudra vous adresser lorsque vous aurez quelque charité à faire ; c’est moi qui vous recommanderai aux prières de ceux que vous voudrez bien secourir ; mon intermédiaire ne saurait vous faire de tort là-haut, et il peut vous épargner une foule de désagréments ici-bas. – Et vous autres, continua d’une voix rude le général s’adressant aux cavaliers, n’oubliez plus mes ordres à l’avenir ; car c’est à vous, je vous le dis, qu’il arriverait malheur.

 

À Vieille-Vigne, on fit halte pour donner un quart d’heure de repos aux fantassins.

 

On plaça le Vendéen au milieu du carré, de manière à l’isoler de la population qui était accourue et qui se pressait, curieuse, autour des soldats.

 

Le cheval qui portait Jean Oullier était déferré, et fatiguait beaucoup sous son double poids ; le général désigna, pour le remplacer, celui de l’escorte qui semblait le plus vigoureux.

 

Ce cheval appartenait à un des cavaliers de l’avant-garde qui, malgré les dangers qu’il courait en espèce de sentinelle perdue, ne sembla prendre le poste de son camarade qu’avec beaucoup de mauvaise grâce.

 

Ce cavalier était un homme petit, trapu, vigoureux, à la figure douce et intelligente, et qui n’avait pas dans la tournure l’air de crânerie qui distinguait ses compagnons.

 

Pendant les préparatifs de cette substitution, à la lueur de la lanterne que l’on avait approchée – la nuit était tout à fait venue – que l’on avait approchée, disons-nous, pour examiner si les sangles et les liens étaient en bon état, Jean Oullier put apercevoir les traits de l’homme avec lequel il allait faire la route ; ses yeux rencontrèrent les yeux du soldat, et il remarqua que celui-ci avait rougi en le regardant.

 

On se remit en marche en redoublant de précautions ; car plus on avançait, plus le pays devenait couvert et, par conséquent, favorable à une attaque.

 

La perspective du danger qu’ils pouvaient courir, la fatigue qu’ils avaient à supporter dans des chemins qui ne sont, pour la plupart du temps, que des ravins jonchés de pierres énormes, n’altéraient en rien la gaieté des soldats, qui commençaient à se faire un amusement du danger, et qui, après avoir gardé un instant le silence à la tombée de la nuit, s’étaient, la nuit venue, remis à causer entre eux avec cette insouciance qui, chez les Français, peut disparaître un instant, mais qui revient toujours.

 

Seul, le chasseur dont Jean Oullier partageait la monture restait singulièrement morne et soucieux.

 

– Sacredié ! Thomas, dit le cavalier de droite en s’adressant à celui-ci, tu n’es jamais bien gai d’habitude ; mais, aujourd’hui, parole d’honneur, tu as l’air de porter le diable en terre.

 

– Dame, dit le chasseur de gauche, s’il ne porte pas le diable en terre, il m’a bien l’air de le porter en croupe.

 

– Mais figure-toi, Thomas, que c’est une payse que tu as en croupe, au lieu d’un pays, et pince-lui les mollets.

 

– Le gaillard doit savoir comment cela se pratique : c’est la mode de son pays, d’aller à cheval avec une fille qui vous embrasse par-derrière.

 

– C’est vrai, dit le premier, sais-tu que tu es à moitié chouan, Thomas ?

 

– Dis donc qu’il est chouan tout à fait ! Ne va-t-il pas à la messe tous les dimanches ?

 

Le chasseur auquel s’adressaient ces brocards n’eut pas le temps de répondre ; la voix du général ordonnait de rompre les rangs et de marcher par file, le sentier étant devenu si étroit, les talus si rapprochés les uns des autres, qu’il était impossible à deux cavaliers d’y cheminer de front.

 

Pendant le moment de confusion que nécessite cette manœuvre, Jean Oullier se mit à siffler tout bas l’air breton dont les paroles commencent ainsi :

 

Les chouans sont des hommes de bien…

 

À la première note de l’air, le cavalier ne put s’empêcher de tressaillir.

 

Alors, comme, des deux chasseurs, l’un était devant, l’autre derrière, Jean Oullier, débarrassé de leur surveillance, approcha sa lèvre de l’oreille du cavalier silencieux.

 

– Ah ! tu as beau te taire, dit-il ; je t’ai reconnu du premier coup, Thomas Tinguy, comme, du premier coup, tu m’as reconnu toi-même.

 

Le soldat poussa un soupir et fit un mouvement d’épaules qui semblait dire qu’il agissait contre son gré.

 

Mais il ne répondit pas encore.

 

– Thomas Tinguy, continua Jean Oullier, sais-tu où tu vas ? sais-tu où tu conduis le vieil ami de ton père ? Au pillage et à la désolation du château de Souday, dont les maîtres ont été de tout temps les bienfaiteurs de ta famille !

 

Thomas Tinguy poussa un nouveau soupir.

 

– Ton père est mort ! reprit Jean Oullier.

 

Thomas ne répondit pas, mais frissonna sur sa selle ; seulement, ce monosyllabe sortit de sa bouche, entendu de Jean Oullier seul :

 

– Mort ?…

 

– Oui, mort ! murmura le garde-chasse. Et qui veillait à son chevet, avec ta sœur Rosine, quand le vieux a rendu le dernier soupir ? Les deux jeunes demoiselles de Souday, que tu connais bien, mademoiselle Bertha et mademoiselle Mary ; et cela, au risque de leur vie, puisque ton père est mort d’une fièvre pernicieuse. Ne pouvant prolonger son existence, comme deux anges qu’elles sont, elles ont adouci son agonie. Où est maintenant ta sœur, qui n’avait plus d’asile ? Au château de Souday. Ah ! Thomas Tinguy, j’aime mieux être le pauvre Jean Oullier que l’on va fusiller dans un coin, peut-être, que celui qui le mène garrotté au supplice !

 

– Tais-toi, Jean ! tais-toi ! dit Thomas Tinguy, avec une voix sanglotante ; nous ne sommes pas encore arrivés… On verra.

 

Pendant que cela se passait entre Jean Oullier et le fils de Tinguy, le ravin dans lequel cheminait la petite troupe avait pris une pente rapide.

 

On descendait vers un des gués de la Boulogne.

 

La nuit était venue, nuit sombre, obscure, sans une étoile au ciel ; et cette nuit qui, d’un côté, pouvait favoriser le dénoûment de l’expédition, pouvait aussi, de l’autre, devenir pour sa marche, dans ce pays sauvage et inconnu, une source de graves inconvénients.

 

En arrivant au bord de la rivière, on y trouva les deux chasseurs d’avant-garde qui attendaient, le pistolet au poing.

 

Ils étaient arrêtés et inquiets.

 

En effet, au lieu d’une eau claire et limpide, bondissant sur des cailloux, comme on la voit ordinairement aux endroits guéables, ils avaient trouvé devant eux une onde noire et stagnante qui battait mollement les bords des rochers dans lesquels la Boulogne est encaissée.

 

On avait beau regarder de tous côtés, on ne voyait pas le guide que Courtin avait promis d’envoyer.

 

Le général jeta un cri d’appel.

 

– Qui vive ? répondit-on de l’autre côté de la rivière.

 

– Souday ! dit le général.

 

– Alors, c’est à vous que j’ai affaire, cria la voix.

 

– Sommes-nous au gué de la Boulogne ? demanda le général.

 

– Oui.

 

– Pourquoi les eaux sont-elles si hautes ?

 

– Il y a une grande crue à cause des dernières pluies.

 

– Malgré cette crue, le passage est-il possible ?

 

– Dame, jamais je n’ai vu la rivière à cette hauteur-là ; je crois donc qu’il serait plus prudent…

 

La voix du guide s’arrêta tout à coup et parut se perdre dans un sourd gémissement.

 

Puis on entendit le bruit d’une lutte comme serait celle de plusieurs hommes qui font rouler des cailloux sous leurs pieds.

 

– Mille tonnerres ! cria le général, on assassine notre guide !

 

Un cri d’angoisse et d’agonie répondit à cette exclamation du général et la confirma.

 

– Un grenadier à cheval derrière chaque cavalier libre ! cria le général ; le capitaine derrière moi ! les deux lieutenants ici, avec le reste de la troupe, le prisonnier et les trois chasseurs de garde ! Allons et vivement !

 

En un instant chacun des dix-sept chasseurs eut un grenadier derrière lui.

 

Quatre-vingts grenadiers et les deux lieutenants, le prisonnier et les trois chasseurs, y compris Tinguy, restaient sur la rive droite de la Boulogne.

 

L’ordre s’exécuta avec la rapidité de la pensée, et le général, suivi de ces dix-sept chasseurs, ainsi doublés d’autant de grenadiers, entra dans le lit de la rivière.

 

À vingt pas du bord, les chevaux perdirent pied ; mais ils se mirent à nager pendant quelques instants et atteignirent sans accident le bord opposé.

 

À peine sur la rive, les fantassins mirent pied à terre.

 

– Ne voyez-vous rien ? dit le général essayant de sonder l’obscurité qui entourait la petite troupe.

 

– Non, mon général, répondirent les soldats tout d’une voix.

 

– Cependant, c’est bien d’ici, répliqua le général comme se parlant à lui-même, que le brave homme nous a répondu. Fouillez les buissons, mais sans vous écarter les uns des autres ; peut-être trouverez-vous son cadavre.

 

Les soldats obéirent, cherchant dans un rayon de cinquante mètres environ autour de leur chef ; mais ils revinrent au bout d’un quart d’heure sans avoir rien découvert et assez décontenancés de cette subite disparition de leur guide.

 

– Vous n’avez rien trouvé ? demanda le général.

 

Un seul grenadier s’avança, tenant à la main un bonnet de coton.

 

– J’ai trouvé ce bonnet de coton, dit-il.

 

– Où cela ?

 

– Accroché aux épines d’un buisson.

 

– C’est le bonnet de coton de notre guide, dit le général.

 

– Comment cela ? demanda le capitaine.

 

– Parce que, répondit sans hésitation le général, les hommes qui l’ont attaqué devaient porter des chapeaux.

 

Le capitaine se tut, n’osant pas interroger davantage ; mais il était évident que l’explication du général ne lui avait rien expliqué.

 

Dermoncourt comprit son silence.

 

– C’est bien simple, dit-il : les hommes qui viennent d’assassiner notre guide nous suivaient évidemment depuis que nous avons quitté Montaigu, et cela, dans l’intention de nous enlever notre prisonnier. – Il paraît que la prise est plus importante que je ne l’avais pensé d’abord ! – Ces hommes qui nous suivaient étaient à la foire et devaient être, comme ils le sont quand ils vont à la ville, coiffés de chapeaux, tandis qu’au contraire, le guide, pris dans son lit à l’improviste, réveillé par l’homme qui devait nous l’envoyer, a dû mettre la première coiffure qui lui sera tombée sous la main, ou bien plutôt encore garder celle qu’il avait sur la tête ; de là le bonnet de coton.

 

– Et vous pensez, général, dit le capitaine, que les chouans ont osé s’aventurer si près de notre colonne ?

 

– Ils marchent de conserve avec nous depuis Montaigu, et ne nous ont pas quittés de vue un seul instant. Mordieu ! on se plaint toujours de l’inhumanité qui dirige cette guerre, et, en toute occasion, on s’aperçoit, à ses dépens, qu’on n’est jamais assez inhumain… Niais que je suis !

 

– Je comprends de moins en moins, général, dit le capitaine en riant.

 

– Vous rappelez-vous cette mendiante qui nous a accostés en sortant de Montaigu ?

 

– Oui, général.

 

– Eh bien, c’est cette drôlesse qui nous a mis cette bande sur les bras. Je voulais la faire reconduire à la ville ; j’ai eu tort de ne pas suivre mon inspiration : j’aurais sauvé la vie à ce pauvre diable. Ah ! j’y suis maintenant : les Ave Maria auxquels notre prisonnier recommandait son salut avant d’être à Souday, nous venons d’en entendre le plain-chant.

 

– Croyez-vous donc qu’ils oseront nous attaquer ?

 

– S’ils étaient en force, ce serait déjà fait ; mais ils sont cinq ou six hommes, tout au plus.

 

– Voulez-vous que je fasse passer les hommes restés sur l’autre rive, général ?

 

– Attendez ! Nos chevaux ont perdu pied : nos fantassins se noieraient. Il doit y avoir un autre gué plus praticable dans les environs.

 

– Vous le supposez, général ?

 

– Parbleu ! j’en suis sûr.

 

– Vous connaissez donc la rivière ?

 

– Pas le moins du monde.

 

– Eh bien, alors ?

 

– Ah ! capitaine, on voit bien que vous n’avez pas fait, comme moi, la grande guerre, cette guerre de sauvages dans laquelle il fallait sans cesse procéder par induction. Ces gens-là n’étaient point placés en embuscade sur cette partie de la rive au moment où nous nous sommes présentés sur l’autre, c’est clair.

 

– Pour vous, général.

 

– Eh ! mon Dieu, pour tout le monde. S’ils eussent été placés sur cette rive-ci, ils eussent entendu marcher le guide, qui marchait sans défiance, et n’eussent point attendu notre arrivée pour s’emparer de sa personne ou le tuer ; donc, cette bande marchait sur nos ailes, flanquait nos flanqueurs.

 

– Effectivement, général, c’est probable.

 

– Ils ont dû arriver sur les bords de la Boulogne un instant avant nous. Or, l’intervalle qui a séparé l’instant où nous sommes arrivés et où nous avons fait halte, de celui où notre homme a été assailli, a été trop court pour qu’ils aient fait un long détour, afin de chercher un passage.

 

– Pourquoi n’auraient-ils point passé au même endroit que nous ?

 

– Parce que la plupart des paysans, surtout dans l’intérieur des terres, ne savent pas nager. C’est donc tout près d’ici que doit exister ce passage. Que quatre hommes remontent la rivière, et que quatre hommes la descendent pendant cinq cents pas. Allons, et lestement ! Il s’agit de ne pas mourir ici… Avec cela que nous sommes mouillés !

 

Au bout de dix minutes, l’officier était de retour.

 

– Vous aviez parfaitement raison, général, dit-il : à trois cents pas d’ici, il y a un îlot au milieu de la rivière ; un arbre relie cet îlot à la rive gauche, et un autre arbre va de l’îlot au bord opposé.

 

– Bravo ! dit le général ; le reste de notre troupe pourra passer sans mouiller une cartouche.

 

Puis, s’adressant au petit corps resté sur l’autre rive :

 

– Ohé ! lieutenant, cria-t-il, remontez la Boulogne jusqu’à ce que vous trouviez un arbre jeté en travers de la rivière, et veillez sur le prisonnier.

 

XXII

Apporte, Pataud ! Apporte


Pendant cinq minutes, à peu près, les deux petites troupes remontèrent parallèlement les deux rives de la Boulogne.

 

Enfin, le général arrivé devant l’endroit désigné par le capitaine, cria halte.

 

– Un lieutenant et quarante hommes en avant ! dit-il.

 

Quarante hommes et un lieutenant descendirent à la rivière et passèrent, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, mais pouvant soutenir au-dessus de la rivière leurs fusils et leurs cartouches, qui ne furent point mouillés.

 

Les quarante soldats abordèrent et se rangèrent en bataille.

 

– Maintenant, dit le général, faites passer le prisonnier.

 

Thomas Tinguy se mit à l’eau, flanqué d’un chasseur à droite et à gauche.

 

– En vérité, Thomas, dit Jean Oullier d’une voix basse et pénétrante, à ta place, je craindrais une chose : c’est que le spectre de mon père ne se dressât devant moi pour avoir mis en balance le sang de son meilleur ami avec une méchante sangle qu’il s’agit de déboucler.

 

Le chasseur passa la main sur son front baigné de sueur et fit le signe de la croix.

 

En ce moment, les trois cavaliers étaient arrivés au milieu de la rivière ; mais le courant les avait un peu séparés les uns des autres.

 

Tout à coup, un grand bruit, accompagné du rejaillissement de l’eau, prouva que ce n’était point vainement que Jean Oullier avait évoqué devant le pauvre soldat breton l’image vénérée de celui qui lui avait donné la vie.

 

Le général ne se méprit pas un instant sur la cause du bruit qu’il avait entendu.

 

– Le prisonnier s’évade ! cria-t-il d’une voix de tonnerre. Allumez les torches et dispersez-vous sur la rive, et feu sur lui s’il se montre ! Quant à toi, ajouta-t-il en s’adressant à Thomas Tinguy, qui prenait terre à deux pas de lui sans avoir un seul instant cherché à fuir, quant à toi, tu n’iras pas plus loin !

 

Et, tirant un pistolet de ses fontes :

 

– Meurent ainsi tous les traîtres ! cria-t-il.

 

Et il fit feu.

 

Thomas Tinguy, atteint en pleine poitrine, tomba roide mort…

 

Les soldats, obéissant avec une rapidité qui témoignait hautement de la connaissance qu’ils avaient de la gravité de leur situation, s’étaient, en effet, élancés le long de la rivière pour en suivre le courant.

 

Une douzaine de torches, allumées tant sur la rive droite que sur la rive gauche de la Boulogne, projetaient leur sanglante clarté sur les eaux.

 

Jean Oullier, débarrassé de son lien principal au moment où Thomas Tinguy avait consenti à déboucler la sangle qui le retenait, s’était laissé glisser à bas du cheval et avait plongé dans la rivière en passant entre les jambes de la monture du cavalier de droite.

 

Maintenant, on nous demandera comment Jean Oullier faisait pour nager avec ses mains garrottées.

 

Jean Oullier comptait tellement sur le succès que son éloquence devait avoir près du fils de son vieux camarade, que, depuis que la nuit était venue, tout le temps qu’il n’employait pas à convaincre Thomas Tinguy, il le consacrait à ronger avec ses dents la corde qui lui liait les poignets.

 

Jean Oullier avait de bonnes dents ; aussi, en arrivant à la Boulogne, sa corde ne tenait-elle qu’à un fil ; et, une fois à l’eau, le moindre effort lui suffit pour s’en débarrasser complètement.

 

Au bout de quelques secondes, Jean Oullier eut besoin de respirer ; force lui fut donc de reparaître à la surface de l’eau. Mais, au même instant, dix coups de feu éclatèrent sur l’une et l’autre rive, et autant de balles soulevèrent l’écume autour du nageur.

 

Par un miracle, aucune ne l’atteignit ; mais il avait senti sur son visage le souffle strident des projectiles.

 

Il n’était point prudent de tenter une seconde fois le hasard ; car, cette fois, ce ne serait plus tenter le hasard, ce serait tenter Dieu.

 

Il replongea, et, comme il trouvait du fond, au lieu de continuer à descendre la rivière, il se mit à la remonter, essayant de ce qu’en termes de vénerie, il appelait un hourvari.

 

Pourquoi ce qui réussissait parfois au lièvre, au renard ou au loup qu’il chassait, ne lui réussirait-il pas, à lui ?

 

Jean Oullier fit donc un hourvari, remontant la rivière, retenant sa respiration à faire éclater sa poitrine, et ne reparaissant qu’en évitant d’entrer dans les lignes de lumière que les torches traçaient sur les deux bords de la rivière.

 

La manœuvre, en effet, trompa ses ennemis.

 

Ne présumant pas qu’il ajoutât une difficulté nouvelle à celle que présentait déjà sa fuite, les soldats continuèrent de le chercher en descendant la Boulogne, tenant leur fusil comme des chasseurs qui attendent le gibier et prêts à faire feu aussitôt qu’il se montrerait.

 

Parce que le gibier était un homme, l’attente n’en était que plus vive et plus ardente.

 

Une demi-douzaine de grenadiers seulement battirent les bords supérieurs de la Boulogne ; ceux-là n’avaient avec eux qu’une seule torche.

 

Étouffant, autant que possible, le bruit de sa respiration, Jean Oullier parvint à atteindre un saule dont les branches s’avançaient au-dessus de la rivière, et dont l’extrémité des branches pendait à fleur d’eau.

 

Le nageur saisit une de ces branches, la mit entre ses dents et se soutint la tête renversée en arrière, de manière que sa bouche et son nez seuls fussent à l’air.

 

Il venait à peine de reprendre sa respiration lorsqu’il entendit un hurlement plaintif partant de l’endroit où la colonne avait fait halte et où il était entré dans la rivière.

 

Ce hurlement, il le reconnut.

 

– Pataud ! murmura-t-il, Pataud, ici ? Pataud, que j’avais renvoyé à Souday ? Il doit lui être arrivé quelque malheur pour qu’il n’y soit point parvenu… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il avec une incroyable ferveur et une foi suprême, c’est maintenant qu’il est nécessaire que ces gens ne me reprennent pas !

 

Les soldats qui avaient vu le chien de Jean Oullier dans la cour de l’auberge le reconnurent aussi.

 

– Voilà son chien ! voilà son chien ! s’écrièrent-ils.

 

– Bravo ! dit un sergent, le chien nous aidera à retrouver le maître.

 

Et il essaya de mettre la main sur Pataud.

 

Mais, bien que la marche du pauvre animal parût alourdie, Pataud lui échappa, et, ayant humé l’air dans la direction du courant, il se jeta à la rivière.

 

– Par ici, camarades ! par ici ! cria le sergent, s’adressant aux soldats qui exploraient les bords de la rivière, et en étendant le bras dans la direction qu’avait prise le chien. Nous allons trouver le chien en arrêt. Tout beau, Pataud ! tout beau !

 

Jean Oullier, du moment où il avait reconnu le cri de Pataud, avait, au risque de ce qui pouvait lui arriver, mis la tête hors de l’eau.

 

Il vit le chien qui, coupant diagonalement la rivière, nageait droit de son côté ; il comprit qu’il était perdu s’il ne prenait point un parti suprême.

 

Or, sacrifier son chien était pour Jean Oullier un parti suprême.

 

S’il ne se fût agi que de sa vie, Jean Oullier se fût perdu ou sauvé avec son chien, ou tout au moins eût-il hésité à se sauver aux dépens de la vie de Pataud.

 

Il détacha doucement la casaque de poil de chèvre qui recouvrait son gilet et la laissa aller au fil de l’eau, tout en la poussant vers le milieu du courant.

 

Pataud n’était plus qu’à cinq ou six pas de lui.

 

– Cherche ! apporte ! lui dit doucement Jean Oullier en lui indiquant la direction qu’il devait prendre.

 

Puis, comme le chien, sentant sans doute ses forces diminuer, hésitait à obéir :

 

– Apporte, Pataud ! apporte ! dit Jean Oullier d’un ton plus impératif.

 

Pataud s’élança dans la direction du sayon de poil, qui avait déjà gagné une vingtaine de pas sur lui.

 

Voyant que sa ruse réussissait, Jean Oullier fit provision d’air et plongea de nouveau, au moment même où les soldats arrivaient au pied du grand saule.

 

L’un d’eux grimpa lestement sur l’arbre, et, allongeant la torche, éclaira tout le lit de la Boulogne.

 

On vit alors la casaque rapidement entraînée par le courant et Pataud nageant après cette casaque en poussant des plaintes et des gémissements, comme s’il eût déploré l’impossibilité où le mettaient ses forces épuisées d’accomplir l’ordre de son maître.

 

Les soldats, qui suivaient la manœuvre de l’animal, redescendirent la rivière, s’éloignant de Jean Oullier, et, comme l’un d’eux aperçut la casaque qui flottait à fleur d’eau :

 

– Ici ! cria-t-il, mes amis, ici, ici, le brigand !

 

Et il fit feu sur la casaque.

 

Grenadiers et chasseurs coururent en tumulte le long des deux rives, s’éloignant de plus en plus de l’endroit où s’était réfugié Jean Oullier, et criblant de leurs balles la peau de bique, vers laquelle Pataud nageait en désespéré.

 

Pendant quelques minutes, le feu fut si vivement soutenu, qu’il n’était plus besoin de torches : les éclairs de soufre enflammé qui jaillissaient des fusils illuminaient le ravin sauvage où coule la Boulogne, et les rochers, répercutant le bruit des détonations, doublaient celui de la fusillade.

 

Le général s’aperçut le premier de l’erreur de ses soldats.

 

– Faites cesser le feu, dit-il au capitaine, qui marchait à son côté ; ces imbéciles ont lâché la proie pour l’ombre !

 

En ce moment, un éclair brilla sur la crête d’un rocher avoisinant la rivière ; un sifflement aigu se fit entendre au-dessus de la tête des deux officiers et une balle alla s’enfonce à deux pas en avant d’eux dans le tronc d’un arbre.

 

– Ah ! ah ! fit le général avec le plus grand sang-froid, notre drôle n’avait demandé qu’une douzaine d’Ave Maria ; m’est avis que ses amis vont faire plus largement les choses.

 

En effet, trois ou quatre nouvelles détonations se firent entendre et les balles ricochèrent sur le rivage. Un homme jeta un cri.

 

Alors, d’une voix qui dominait le tumulte :

 

– Clairons, cria le général, sonnez le ralliement, et vous autres, éteignez les torches !

 

Puis, tout bas au capitaine :

 

– Faites passer au gué les quarante hommes de l’autre rive ; nous aurons peut-être tout à l’heure besoin de tout notre monde.

 

En un instant, les soldats, alarmés par cette attaque nocturne, s’étaient groupés autour de leur chef.

 

Cinq ou six éclairs, venant de points éloignés les uns des autres, brillèrent encore sur la crête du ravin, rayant la voûte noire du ciel ; un grenadier tomba mort ; le cheval d’un chasseur se cabra et se renversa sur son cavalier : une balle l’avait frappé dans le poitrail.

 

– En avant, mille tonnerres ! cria le général, et voyons si ces oiseaux de nuit oseront nous attendre.

 

Et, se mettant à la tête de ses soldats, il commença de gravir l’escarpement du ravin avec tant d’élan, que, malgré l’obscurité qui rendait l’ascension plus difficile, malgré les balles qui venaient ricocher au milieu des soldats et blessèrent encore deux hommes, en un instant la petite troupe eut couronné les hauteurs.

 

Le feu des ennemis s’éteignit alors comme par enchantement, et, si quelques buissons de genêts qui ondulaient encore n’eussent témoigné de la récente présence des chouans, on eût pu croire que ceux-ci s’étaient abîmés sous terre.

 

– Triste guerre ! triste guerre ! murmura le général. Et maintenant notre expédition doit nécessairement avorter. N’importe ! tentons-la. D’ailleurs, Souday est sur la route de Machecoul, et c’est à Machecoul seulement que nous pouvons faire reposer nos hommes.

 

– Mais un guide, général ? dit le capitaine.

 

– Un guide ? Voyez-vous cette lumière, à cinq cents pas d’ici ?

 

– Une lumière ?

 

– Oui, là.

 

– Non, mon général.

 

– Eh bien, je la vois. Cette lumière indique une cabane ; une cabane indique un paysan, et, homme, femme ou enfant, il faudra bien que l’habitant de cette cabane nous conduise à travers la forêt.

 

Et, d’un ton qui était de mauvais augure pour l’habitant de la cabane, quel qu’il fût, le général ordonna de se remettre en marche, après avoir eu soin d’étendre ses lignes d’éclaireurs et de flanqueurs aussi loin que la sûreté individuelle de ses hommes lui permettait de le faire.

 

Le général, suivi de sa petite troupe, n’avait pas encore quitté la hauteur, qu’un homme sortait de l’eau, s’arrêtait un instant pour écouter, derrière le tronc d’un saule, et se glissait le long des buissons, dans l’intention évidente de suivre la même route que les soldats avaient prise.

 

Comme il empoignait une touffe de bruyère pour gravir le rocher, un faible gémissement se fit entendre à quelques pas de lui.

 

Jean Oullier – car cet homme n’était autre que notre fugitif – s’avança du côté où il avait entendu gémir.

 

Au fur et à mesure qu’il approchait, les plaintes prenaient un accent plus douloureux.

 

Il se baissa, étendit la main et sentit qu’une langue douce et chaude se promenait sur cette main.

 

– Pataud ! mon pauvre Pataud ! murmura le Vendéen.

 

C’était effectivement Pataud, qui, usant ce qui lui restait de forces, avait amené sur la rive la peau de bique de son maître, et s’était couché dessus pour y mourir.

 

Jean Oullier tira son vêtement de dessous le chien et appela Pataud.

 

Pataud poussa un long gémissement, mais ne bougea point.

 

Jean Oullier prit le chien dans ses bras pour l’emporter ; mais le chien ne faisait plus aucun mouvement.

 

La main avec laquelle le Vendéen soutenait l’animal se mouillait d’un liquide tiède et visqueux.

 

Le Vendéen porta cette main à sa bouche et reconnut la fade saveur du sang.

 

Il essaya de desserrer les dents de l’animal et ne put y parvenir.

 

Pataud était mort en sauvant son maître, que le hasard avait ramené là pour recevoir sa dernière caresse.

 

Seulement, avait-il été tué par une des balles lancées par les soldats, ou n’était-il point déjà blessé lorsqu’il s’était mis à l’eau pour rejoindre Jean Oullier ?

 

Le Vendéen penchait pour ce dernier avis ; cette halte de Pataud près de la rivière, la faiblesse avec laquelle il nageait, tout portait Jean Oullier à croire à une blessure antérieure.

 

– C’est bon, dit-il ; demain, il fera jour, et malheur à celui qui t’aura tué, mon pauvre chien !

 

Et, à ces mots, il déposa le corps de Pataud dans une cépée, et, s’élançant sur la colline, il s’enfonça dans les genêts.

 

XXIII

À qui appartenait la chaumière


La chaumière dont le général avait vu étinceler la vitre dans l’obscurité et qu’il avait signalée au capitaine était habitée par deux ménages.

 

Ces deux ménages avaient pour chefs les deux frères.

 

Ces deux frères se nommaient, l’aîné Joseph, le cadet Pascal Picaut.

 

Le père des deux Picaut avait fait, dès 1792, partie des premiers rassemblements du pays de Retz ; il s’était attaché au sanguinaire Souchu, comme le pilote s’attache au requin, comme le chacal s’attache au lion, et il avait pris sa part des affreux massacres qui signalèrent les débuts de l’insurrection sur la rive gauche de la Loire.

 

Lorsque Charette fit justice de ce Carrier à cocarde blanche, Picaut, dont les appétits sanguinaires s’étaient développés, bouda le nouveau chef, qui, à ses yeux, avait le tort grave de ne vouloir de sang que sur le champ de bataille, quitta la division et passa dans celle que commandait le terrible Jolly, le vieux chirurgien de Machecoul : celui-là, du moins, était à la hauteur de l’exaltation de Picaut.

 

Mais, Jolly, reconnaissant le besoin d’unité, pressentant le génie militaire du chef de la basse Vendée, se rangea sous les drapeaux de Charette, et Picaut, qui n’avait point été consulté, se dispensa de consulter lui-même son commandant pour abandonner de nouveau ses camarades.

 

Fatigué, au reste, de ces mutations perpétuelles, profondément convaincu que le temps ne pourrait rien contre la rancune qu’il conservait aux meurtriers de Souchu, il chercha un général que les exploits de Charette ne pussent séduire et ne trouva rien de mieux que Stofflet, dont l’antagonisme contre le héros du pays de Retz s’était déjà révélé en mainte circonstance.

 

Le 25 février 1796, Stofflet fut fait prisonnier à la ferme de la Poitevinière, avec deux aides de camp et deux chasseurs qui l’accompagnaient.

 

On fusilla le chef vendéen et les deux officiers ; on renvoya les deux paysans à leurs chaumières.

 

Il y avait deux ans que Picaut, qui était un des deux chasseurs de Stofflet, n’avait revu sa maison.

 

En y arrivant, il aperçut sur le seuil deux grands jeunes gens vigoureux et bien bâtis, qui se jetèrent à son cou et l’embrassèrent.

 

C’étaient ses fils.

 

L’aîné avait dix-sept ans, l’autre seize.

 

Picaut se prêta de bonne grâce à leurs caresses ; puis, lorsqu’ils eurent fini, il se mit à contempler leur structure, leur carrure d’athlète, à tâter leurs membres musculeux avec une satisfaction évidente.

 

Picaut avait laissé chez lui deux enfants, il retrouvait deux soldats.

 

Seulement, comme lui, ces soldats étaient absolument désarmés.

 

La République, en effet, avait pris à Picaut la carabine et le sabre qu’il tenait de la munificence anglaise.

 

Or, Picaut comptait bien que la République les lui rendrait et qu’elle serait même assez généreuse pour armer ses deux fils, afin de le dédommager du tort qu’elle lui avait fait.

 

Il est vrai qu’il ne comptait pas la consulter pour cela.

 

En conséquence, dès le lendemain, il ordonnait aux deux jeunes gens de prendre leurs bâtons de pommier sauvage, et il se mettait en route avec eux dans la direction de Torfou.

 

Il y avait à Torfou une demi-brigade d’infanterie.

 

Lorsque Picaut, qui marchait de nuit et qui, dédaignant les sentiers frayés, cheminait à travers champs, aperçut, à une demi-lieue de lui, une agglomération de lumières qui lui signalait la ville et lui indiquait qu’il touchait au but de son voyage, il commanda à ses deux fils de continuer à le suivre, mais d’imiter tous ses mouvements, et de rester immobiles à la place où ils se trouveraient du moment qu’ils entendraient le gazouillement du merle réveillé en sursaut.

 

Il n’y a point de chasseur qui ne sache que le merle, réveillé en sursaut, s’échappe en jetant trois ou quatre cris rapides et répétés qui n’appartiennent qu’à lui.

 

Alors, au lieu de marcher droit comme il avait fait jusque-là, Picaut se mit à ramper, suivant toujours l’ombre des haies, tournant autour de la ville et écoutant, de vingt pas en vingt pas, avec la plus grande attention.

 

Enfin, le bruit d’une marche lente, mesurée, monotone, arriva jusqu’à lui.

 

Cette marche était celle d’un homme seul.

 

Picaut se mit à plat ventre et continua d’avancer dans la direction du bruit et se soulevant sur les coudes et sur les genoux.

 

Ses enfants l’imitèrent.

 

Au bout du champ qu’il suivait, Picaut entrouvrit la haie, regarda au travers, et, satisfait de son inspection, se fit une trouée, y passa la tête, et, sans trop s’embarrasser des épines que son corps rencontrait, se glissa comme une couleuvre à travers les branches.

 

Arrivé de l’autre côté, il imita le sifflement du merle effarouché.

 

C’était, nous l’avons dit, le signal convenu avec ses deux fils.

 

Ils s’arrêtèrent suivant la consigne reçue ; seulement, se dressant pour regarder au-dessus de la haie, ils suivirent des yeux la manœuvre de leur père.

 

La pièce qui s’étendait de l’autre côté de la haie, et dans laquelle Picaut avait passé, était un pré dont l’herbe haute et épaisse ondoyait au gré du vent.

 

À l’extrémité du pré, c’est-à-dire à cinquante pas à peu près, on apercevait la route.

 

Sur cette route se promenait une sentinelle placée à cent pas d’une maison qui servait de grand’garde, et à la porte de laquelle était une seconde sentinelle.

 

Les deux jeunes gens embrassèrent d’un regard tout cet ensemble, puis ramenèrent leurs yeux sur leur père, qui continuait de ramper dans l’herbe et se dirigeait du côté de la sentinelle.

 

Lorsque Picaut ne fut plus qu’à deux pas de la route, il s’arrêta derrière un buisson.

 

Le soldat se promenait de long en large, et, chaque fois que, dans sa promenade, il tournait le dos à la ville, ses vêtements ou ses armes effleuraient les branches du buisson.

 

À chaque fois les deux jeunes gens frissonnaient pour leur père.

 

Tout à coup, et au moment où le vent s’élevait avec une certaine force, la brise qui venait dans leur direction leur apporta un cri étouffé ; puis, avec cette acuité de regard des hommes habitués à y voir la nuit, ils aperçurent, sur la ligne blanche du chemin, comme une masse noirâtre qui se débattait.

 

Cette masse se composait de Picaut et de la sentinelle.

 

Picaut, après avoir frappé la sentinelle d’un coup de couteau, l’achevait en l’étranglant.

 

Un instant plus tard, le Vendéen revenait vers ses deux fils, et, comme après le carnage, la louve partage le butin à ses petits, Picaut partageait aux siens le fusil, le sabre et la giberne du soldat.

 

Avec ce fusil, ce sabre et cette giberne garnie de cartouches, le second équipement fut plus facile à se procurer que le premier, le troisième que le second.

 

Mais ce n’était point assez, pour Picaut, que d’avoir des armes : il lui fallait encore trouver l’occasion de s’en servir ; il regarda autour de lui, et, dans MM. Autichamp, de Scepeaux, de Puisaye et de Bourmont, qui tenaient encore la campagne, il ne trouva que des royalistes à l’eau de rose qui ne faisaient point la guerre à son gré et dont aucun ne ressemblait même de loin à Souchu, qui était resté le type que Picaut cherchait dans un chef.

 

Il en résulta que, plutôt que d’être mal commandé, Picaut se décida à se faire chef et à commander aux autres.

 

Il recruta quelques mécontents comme lui, et devint chef d’une bande qui, quoique peu nombreuse, ne laissa pas que de témoigner de ses sentiments de haine pour la République.

 

La tactique de Picaut était des plus simples.

 

Il habitait d’ordinaire les forêts.

 

Pendant le jour, il laissait reposer ses hommes.

 

La nuit venue, il sortait du bois qui lui servait d’asile, embusquait sa petite troupe le long des haies ; puis, si un convoi ou une diligence venait à passer, il l’attaquait et l’enlevait ; quand les convois étaient rares ou les diligences trop bien escortées, Picaut se dédommageait sur les avant-postes, qu’il fusillait, et sur les fermes des patriotes, qu’il incendiait.

 

Après une ou deux expéditions, ses compagnons lui avaient donné le surnom de Sans-Quartier, et Picaut, qui tenait à mériter consciencieusement ce titre, ne manqua jamais, depuis, de faire pendre, fusiller ou éventrer tous les républicains, mâles ou femelles, bourgeois ou militaires, vieillards ou enfants, qui tombaient entre ses mains.

 

Il continua ses opérations jusqu’en 1800 ; mais, à cette époque, l’Europe laissant quelque répit au premier consul – ou le premier consul laissant quelque répit à l’Europe – Bonaparte, qui avait sans doute entendu vanter les exploits de Picaut Sans-Quartier, résolut de lui consacrer ses loisirs et dépêcha contre lui, non pas un corps d’armée, mais deux chouans recrutés rue de Jérusalem et deux brigades de gendarmerie.

 

Picaut, sans défiance, reçut les deux faux frères dans sa bande.

 

Quelques jours après, il tombait dans une souricière.

 

On le prit, lui et la meilleure partie de sa bande.

 

Picaut paya de sa tête la sanglante renommée qu’il s’était acquise : comme c’était encore plus un coureur de grandes routes et un arrêteur de diligences qu’un soldat, il fut condamné, non pas à la fusillade, mais à la guillotine.

 

Il monta, au reste, bravement à l’échafaud, ne demandant pas plus de quartier aux autres qu’il n’en avait accordé lui-même.

 

Joseph, son fils aîné, fut envoyé au bagne avec les autres prisonniers. Quant à Pascal, qui avait échappé à l’embuscade et regagné ses forêts, il continua à chouanner avec des restes de bande.

 

Mais cette vie de sauvage ne tarda point à lui devenir odieuse ; il se rapprocha des villes, et, un beau jour, il entra dans Beaupréau, remit au premier soldat qu’il rencontra son sabre et son fusil, et se fit conduire chez le commandant de la ville, auquel il raconta son histoire.

 

Ce commandant, qui était chef d’une brigade de dragons, s’intéressa au pauvre diable, et, en considération de sa jeunesse et de la singulière confiance avec laquelle il avait agi à son endroit, il lui offrit d’entrer dans son régiment.

 

En cas de refus, il était forcé de le livrer à l’autorité judiciaire.

 

Devant une semblable alternative, Pascal Picaut, qui, du reste, ayant appris le sort de son père et de son frère, ne tenait plus à retourner au pays, Pascal Picaut, disons-nous, ne pouvait hésiter et n’hésita point.

 

Il endossa l’uniforme.

 

Quatorze ans après, les deux fils de Sans-Quartier se retrouvaient en venant prendre possession du petit héritage que leur avait laissé leur père.

 

La rentrée des Bourbons avait ouvert à Joseph les portes du bagne, et licencié Pascal, qui, de brigand de la Vendée, était devenu brigand de la Loire.

 

Joseph, sortant du bagne, rentrait dans sa chaumière plus exalté que ne l’avait jamais été son père, brûlant à la fois de venger, dans le sang des patriotes et la mort de son père et les tortures que lui-même avait subies.

 

Pascal, au contraire, revenait avec des pensées toutes différentes de ses idées primitives, changées par le monde nouveau qu’il avait vu, et surtout par son contact avec des hommes pour lesquels la haine des Bourbons était un devoir, la chute de Napoléon une douleur, l’entrée des alliés une honte ; sentiment qu’entretenait dans son cœur la vue de la croix qu’il portait sur sa poitrine.

 

Cependant, et malgré une dissidence d’opinion qui amenait des discussions fréquentes, malgré la mésintelligence habituelle qui régnait entre eux, les deux frères ne s’étaient point séparés et avaient continué d’habiter en commun la maison que leur père leur avait laissée, et de cultiver la moitié des champs qui l’entouraient.

 

Tous deux s’étaient mariés : Joseph avec la fille d’un pauvre paysan ; Pascal, auquel sa croix et sa petite pension donnaient une certaine considération dans le pays, avait épousé la fille d’un bourgeois de Saint-Philbert, patriote comme il l’était lui-même.

 

La présence des deux femmes dans la maison commune, femmes qui toutes deux, l’une par envie, l’autre par rancune, exagérèrent les sentiments de leurs maris, augmenta ces dispositions à la discorde ; cependant, jusqu’en 1830, les deux frères continuèrent de vivre ensemble.

 

La révolution de juillet, à laquelle Pascal avait applaudi, réveilla toute l’exaltation fanatique de Joseph ; d’un autre côté, le beau-père de Pascal devint maire de Saint-Philbert, et le chouan et sa femme vomirent tant d’injures contre ces patauds, que madame Pascal déclara à son mari qu’elle ne voulait plus vivre avec de pareils forcenés, au milieu desquels elle ne se croyait plus en sûreté.

 

Le vieux soldat n’avait pas d’enfants ; il s’était singulièrement attaché à ceux de son frère. Il y avait surtout un petit garçon aux cheveux cendrés, aux joues rebondies et rouges comme des pommes de pigeonnet, dont il ne savait pas se passer : sa plus grande, sa seule distraction était de faire sauter le petit bonhomme sur ses genoux pendant des heures entières. Pascal sentit son cœur se serrer à l’idée de s’éloigner de son fils adoptif ; malgré les torts de son aîné, il n’avait pas cessé d’aimer son frère ; il voyait celui-ci appauvri par les frais qu’avait nécessités l’entretien de sa nombreuse famille ; il craignait que son départ ne le laissât dans la misère : en conséquence, il refusa ce que lui demandait sa femme.

 

Seulement, on cessa de manger en commun, et, comme la maison se composait de trois pièces, Pascal en laissa deux à son frère, et se retira dans la troisième, après avoir fait murer la porte de communication.

 

Le soir du jour où Jean Oullier avait été fait prisonnier, la femme de Pascal Picaut était fort inquiète.

 

Son mari avait quitté le logis vers quatre heures, c’est-à-dire au moment même où la colonne du général Dermoncourt sortait de Montaigu. Pascal devait aller, disait-il, régler un compte avec Courtin, de la Logerie, et, quoiqu’il fût près de huit heures, il n’était pas encore rentré.

 

Mais l’inquiétude de la pauvre femme était devenue de l’angoisse quand elle avait à trois cents pas de sa maison, entendu retentir les différents coups de feu tirés sur les bords de la Boulogne.

 

Marianne Picaut attendait donc son mari avec la plus vive anxiété, et, de temps en temps, elle quittait son rouet, installé au coin de la cheminée, pour aller écouter à la porte.

 

Les détonations éteintes, elle n’entendit plus rien, que le bruit du vent qui agitait la cime des arbres, ou le cri d’un chien qui, dans le lointain, poussait un hurlement plaintif.

 

Le petit Louis – l’enfant que Pascal aimait tant – vint à son tour, au bruit de ces coups de feu, s’informer si son oncle était rentré ; mais à peine avait-il montré sa jolie petite tête blonde et rose à la porte, que la voix de sa mère, qui le rappelait durement, le fit disparaître.

 

Depuis quelques jours, Joseph était devenu plus hautain, plus menaçant, et, le matin même, avant de partir pour la foire de Montaigu, à laquelle il devait se rendre, il avait eu avec son frère une scène qui, sans la patience du vieux soldat, fût certainement devenue une rixe.

 

La femme de Pascal n’osa donc pas aller communiquer ses inquiétudes à sa belle-sœur.

 

Tout à coup, elle entendit un bruit de voix chuchotant avec mystère dans le verger qui précédait la chaumière. Elle se leva si précipitamment, qu’elle renversa son rouet.

 

Au même instant, la porte s’ouvrit, et Joseph Picaut parut sur le seuil.

 

XXIV

Comment Marianne Picaut pleura son mari


La présence de son beau-frère, que Marianne Picaut attendait si peu en ce moment, un vague pressentiment de malheur qui vint la saisir à sa vue, produisirent sur la pauvre Marianne une si vive impression, qu’elle retomba sur sa chaise à demi morte de terreur.

 

Cependant, Joseph s’avançait lentement, et sans proférer une parole, vers la femme de son frère, qui le regardait du même œil qu’elle eût regardé une apparition.

 

Arrivé près de la cheminée, Joseph, toujours muet, prit une chaise, s’assit et se mit à remuer les cendres du foyer avec le bâton qu’il tenait à la main.

 

Comme il était entré dans le cercle de lumière que renvoyait le foyer, Marianne put voir que son beau-frère, lui aussi, était fort pâle.

 

– Au nom du bon Dieu, Joseph, lui demanda-t-elle, qu’avez-vous ?

 

– Quels sont donc les patauds qui sont venus chez vous, ce soir, Marianne ? demanda le chouan répondant à une question par une autre question.

 

– Personne n’est venu, dit Marianne en secouant la tête pour donner plus de force à sa dénégation.

 

Puis, à son tour :

 

– Joseph, dit-elle, vous n’avez pas rencontré votre frère ?

 

– Qui donc l’avait emmené hors de chez lui ? demanda le chouan, qui semblait avoir pris le parti d’interroger sans jamais vouloir répondre.

 

– Encore une fois, personne, je vous dis ; seulement, vers les quatre heures de l’après-midi, il a quitté la maison pour aller payer au maire de la Logerie le sarrasin que, la semaine dernière, il lui avait acheté pour vous.

 

– Le maire de la Logerie ? répliqua Joseph Picaut en fronçant le sourcil. Ah ! oui, maître Courtin… Encore un fier brigand, celui-là ! Il y a cependant longtemps que je dis à Pascal, – et ce matin encore, je le lui ai répété : « Ne tente pas le Dieu que tu renies, ou il t’arrivera malheur ! »

 

– Joseph ! Joseph ! s’écria Marianne, osez-vous bien mêler le nom de Dieu à ces paroles de haine contre votre frère, qui vous chérit si bien, vous et les vôtres, qu’il s’ôterait le pain de la bouche pour le donner à vos enfants ! Si le malheur veut qu’il y ait des discordes civiles dans notre pauvre pays, est-ce une raison pour que vous les introduisiez jusque dans notre chaumière ? Gardez votre opinion, mon Dieu, et laissez-lui la sienne ; la sienne est inoffensive, et la vôtre ne l’est pas. Son fusil reste accroché à la cheminée, ne se mêle à aucune intrigue et ne menace aucun parti ; tandis que, depuis six mois, il n’est pas de jour où vous ne soyez sorti armé jusqu’aux dents ! tandis que, depuis six mois, il n’est point de menaces que vous n’ayez proférées contre les gens des villes où j’ai mes parents, et même contre nous !

 

– Il vaut mieux sortir le fusil au poing, il vaut mieux affronter les patauds, comme je le fais, que de trahir lâchement ceux au milieu desquels on vit, que d’amener chez nous les nouveaux bleus, que de leur servir de guide quand ils se répandent dans nos campagnes pour aller piller les châteaux de ceux qui ont gardé la foi.

 

– Qui a servi de guide aux soldats ?

 

– Pascal.

 

– Quand cela ? où cela ?

 

– Ce soir, au gué de Pont-Farcy.

 

– Grand Dieu ! c’est du côté du gué que venaient les coups de fusil ! s’écria Marianne.

 

Tout à coup, les yeux de la pauvre femme devinrent fixes et hagards.

 

Ils venaient de s’arrêter sur les mains de Joseph.

 

– Vous avez du sang aux mains ! s’écria-t-elle. À qui ce sang, Joseph ? dites-le-moi ! à qui ce sang ?

 

Le premier mouvement du chouan avait été de cacher ses mains, mais il paya d’audace.

 

– Ce sang, répondit Joseph, dont le visage, de pâle qu’il était, devint pourpre ; ce sang, c’est celui d’un traître à son Dieu, à son pays et à son roi ; c’est le sang d’un homme qui a oublié que les bleus avaient envoyé son père à l’échafaud et son frère au bagne, et qui n’a pas craint de servir les bleus !

 

– Vous avez tué mon mari ! vous avez assassiné votre frère ! s’écria Marianne en se dressant en face de Joseph avec une violence sauvage.

 

– Non, pas moi, dit Joseph.

 

– Tu mens !

 

– Je vous jure que ce n’est pas moi.

 

– Alors, si tu jures que ce n’est pas toi, jure aussi que tu m’aideras à le venger.

 

– Vous aider à le venger ! moi, Joseph Picaut ? Non, non, répondit le chouan d’une voix sombre ; car, quoique je n’aie point porté la main sur lui, j’approuve ceux qui l’ont frappé ; et, si j’avais été à leur place, quoiqu’il fût mon frère, je jure Notre Seigneur que je l’aurais frappé comme eux !

 

– Répète ce que tu viens de dire, s’écria Marianne ; car j’espère avoir mal entendu.

 

Le chouan répéta mot pour mot les mêmes paroles.

 

– Sois donc maudit alors, comme je les maudis ! s’écria Marianne en levant la main avec un geste terrible au-dessus de la tête de son beau-frère ; et cette vengeance que tu répudies, et dans laquelle je t’enveloppe, fratricide d’intention, sinon de fait, nous resterons deux pour l’accomplir : Dieu et moi ! et, si Dieu me manque, eh bien, seule, j’y suffirai !

 

Puis, avec une énergie qui domina complètement le chouan :

 

– Et maintenant, où est-il ? reprit Marianne ; qu’ont-ils fait de son corps ? Parle ! mais parle donc ! Tu me rendras bien son cadavre, n’est-ce pas ?

 

– Quand je suis arrivé au bruit des coups de fusil, dit Joseph, il respirait encore. Je l’ai pris dans mes bras pour l’apporter ici ; mais il est mort en chemin.

 

– Et, alors, tu l’as jeté dans un fossé comme un chien, n’est-ce pas, Caïn ? Oh ! moi qui ne voulais pas y croire, quand je lisais cela dans la Bible !

 

– Non, dit Joseph, je l’ai déposé dans le verger.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria la pauvre femme, dont tout le corps fut agité d’un tremblement convulsif. Mon Dieu, peut-être t’es-tu trompé, Joseph… peut-être respire-t-il encore ; peut-être, avec des soins, des secours, est-il possible de le sauver ! Viens avec moi, Joseph, viens ! et, si nous le retrouvons vivant, eh bien, je te pardonnerai d’être l’ami des meurtriers de ton frère…

 

Elle décrocha la lampe et s’élança vers la porte.

 

Mais, au lieu de la suivre, Joseph Picaut, qui, depuis quelques instants, prêtait l’oreille aux bruits du dehors, entendant ces bruits – qui étaient évidemment d’une troupe en marche – se rapprocher de la chaumière, attendit que le reflet de la lampe que portait sa belle-sœur n’éclairât plus la porte de la maison, sortit par cette porte, contourna les bâtiments, et, franchissant la haie qui les séparait des champs, s’élança dans la direction de la forêt de Machecoul, dont les masses noires se dessinaient à cinq cents pas de là.

 

La pauvre Marianne, de son côté, courait çà et là dans le verger.

 

Éperdue, à moitié folle, elle promenait sa lampe autour d’elle, oubliant de concentrer ses regards sur le cercle de lumière que celle-ci projetait sur le gazon, il lui semblait que, pour retrouver le cadavre de son mari, ses yeux perceraient les ténèbres.

 

Tout à coup, en passant à un endroit où deux ou trois fois déjà elle avait passé, elle trébucha, faillit tomber, et, dans ce mouvement, ses mains, en se portant vers la terre, rencontrèrent un corps humain adossé contre l’échalier.

 

Elle poussa un cri terrible, se précipita sur le cadavre, l’embrassa étroitement ; puis, l’enlevant entre ses bras comme, en d’autres circonstances, elle eût fait d’un enfant, elle le porta dans l’intérieur de la chaumière et le déposa sur le lit.

 

Quelle que fût la mésintelligence qui régnait entre les deux frères, la femme de Joseph se leva et accourut chez Pascal.

 

En apercevant le cadavre de son beau-frère, elle tomba à genoux près du lit en sanglotant.

 

Marianne prit la lumière que sa belle-sœur avait apportée, – car, pour elle, elle avait laissé la sienne à l’endroit où elle avait retrouvé Pascal, – Marianne, disons-nous, prit la lumière et la promena sur le visage de son mari.

 

Pascal Picaut avait la bouche et les yeux ouverts comme s’il vivait encore.

 

Marianne mit vivement la main sur la poitrine du cadavre : le cœur ne battait plus.

 

Alors, se tournant vers sa belle-sœur, qui pleurait et priait toujours, la veuve de Pascal Picaut, dont les yeux étaient devenus rouges et flamboyants comme les tisons de l’âtre, s’écria :

 

– Voilà ce que les chouans ont fait de mon mari ! voilà ce que Joseph a fait de son frère ! eh bien, sur ce cadavre, je jure de ne me donner ni paix ni trêve, jusqu’à ce que les assassins aient payé le prix du sang !

 

– Et vous n’attendrez pas longtemps, pauvre femme ! ou j’y perdrai mon nom, dit une voix d’homme derrière les deux femmes.

 

Toutes deux se retournèrent et aperçurent un officier enveloppé d’un manteau.

 

Cet officier était entré sans qu’elles l’entendissent.

 

À la porte, on voyait dans l’ombre étinceler les baïonnettes.

 

On entendait hennir les chevaux, qui respiraient dans la brise l’odeur du sang.

 

– Qui êtes-vous ? demanda Marianne.

 

– Un vieux soldat comme votre mari, un homme qui a vu assez de champs de bataille pour qu’il ait le droit de vous dire qu’il ne faut pas gémir sur le sort de ceux qui, comme lui, tombent pour la patrie, mais qu’il faut les venger.

 

– Je ne gémis pas, monsieur, répondit la veuve en redressant la tête et en secouant ses cheveux épars. Que vous amène dans notre chaumière en même temps que le mort ?

 

– Votre mari devait nous servir de guide dans une expédition importante pour le salut de votre malheureux pays : cette expédition peut empêcher que des flots de sang ne coulent pour une cause perdue ; ne pourriez-vous me donner quelqu’un pour le remplacer ?

 

– Rencontrerez-vous des chouans dans votre expédition ? demanda Marianne.

 

– C’est probable, répondit l’officier.

 

– Eh bien, alors, c’est moi qui serai votre guide ! s’écria la veuve en décrochant le fusil de son mari, suspendu au manteau de la cheminée. Où voulez-vous aller ? Je vous conduis ; vous me payerez avec des cartouches.

 

– Nous voulons aller au château de Souday.

 

– Bien ; je vous y conduirai, je sais les chemins.

 

Et, jetant un dernier regard sur le cadavre de son mari, la veuve de Pascal Picaut sortit la première de sa maison, suivie par le général.

 

La femme de Joseph resta à prier près du corps de son beau-frère.

 

XXV

Où l’amour prête des opinions politiques à ceux qui n’en ont pas


Nous avons laissé le jeune baron Michel sur le point de prendre un grand parti.

 

Seulement, au moment de prendre ce parti, il avait entendu des pas dans le corridor.

 

Il s’était alors jeté sur son lit, les yeux fermés, mais l’oreille ouverte.

 

Ces pas avaient passé et, un instant après, repassé devant sa porte sans s’arrêter.

 

Ce n’étaient point les pas de sa mère, ce n’était point à lui que l’on en voulait.

 

Le jeune baron rouvrit les yeux, et, reprenant une position semi-verticale, se mit à réfléchir, assis sur son lit.

 

Ses réflexions étaient graves.

 

Il fallait ou rompre avec sa mère, dont les moindres volontés étaient des lois pour lui, renoncer aux idées ambitieuses que celle-ci caressait pour son fils, et qui, par instant, n’avaient point été sans séduire la vacillante imagination du jeune baron ; il fallait dire adieu aux honneurs dont la royauté de juillet avait promis de ne point se montrer avare envers le jeune millionnaire, se lancer dans une équipée qui, à coup sûr, pouvait être sanglante, ramener à sa suite l’exil, la confiscation, la mort, mais que Michel, malgré sa jeunesse, jugeait, avec beaucoup de bon sens, devoir demeurer impuissante ; il fallait tout cela, – ou bien se résigner et oublier Mary.

 

Disons-le, Michel réfléchit un instant, mais n’hésita point.

 

L’entêtement est la première conséquence de la faiblesse, qui s’obstine parfois jusqu’à la férocité.

 

Trop de bonnes raisons aiguillonnaient, d’ailleurs, le désir du jeune baron pour qu’il y résistât.

 

L’honneur lui faisait un devoir de prévenir le comte de Bonneville des dangers qui pouvaient le menacer, lui et la personne qu’il accompagnait.

 

Et, sur ce point, s’il se reprochait une chose, c’était d’avoir trop tardé.

 

Aussi, après quelques secondes de réflexion, prit-il son parti.

 

Malgré les précautions de sa mère, Michel avait lu assez de romans pour savoir comment, au besoin, une simple paire de draps peut devenir une échelle fort satisfaisante et c’était ce à quoi, tout naturellement, il avait songé d’abord. Malheureusement, les fenêtres de sa chambre étaient juste au-dessus de celles de l’office, d’où l’on devait immanquablement le voir flotter entre ciel et terre lorsqu’il entreprendrait sa descente, quoique, comme nous l’avons dit, la nuit commençât à tomber ; en outre, il y avait si loin de sa chambre au sol, que, malgré sa résolution de conquérir au prix de mille dangers le cœur de celle qu’il aimait, notre jeune homme sentait une sueur froide passer sur tout son corps, à l’idée de se trouver suspendu au-dessus d’un pareil abîme par un si fragile lien.

 

Il y avait, en face de ses fenêtres, un énorme peuplier du Canada dont les branches s’avançaient à quatre ou cinq pieds du balcon.

 

Descendre le long de ce peuplier, si inexpérimenté que fût Michel dans les exercices du corps, cela lui semblait facile ; mais il fallait atteindre les branches, et le jeune homme ne comptait point assez sur l’élasticité de ses jarrets pour l’essayer.

 

La nécessité le rendit ingénieux.

 

Il avait trouvé, en furetant dans la chambre, tout un attirail de pêche qui jadis lui avait servi à s’escrimer contre les carpes et les gardons du lac de Grand-Lieu, plaisir innocent que la sollicitude maternelle, si exagérée qu’elle fût, avait cru pouvoir autoriser.

 

Il prit une de ses cannes de pêche, qu’il munit d’un hameçon.

 

Il déposa la canne dressée près de la fenêtre.

 

Il alla à son lit et prit un drap.

 

À l’extrémité du drap, il noua un chandelier, – il lui fallait un objet d’un certain poids : un chandelier tomba sous sa main, il prit un chandelier.

 

Il lança son chandelier de manière à le faire retomber de l’autre côté d’une des plus grandes branches du peuplier.

 

Puis, avec le bout de sa ligne armée d’un hameçon, il saisit le bout flottant et le ramena à lui.

 

Après quoi, il lia les deux bouts énergiquement au balcon de sa fenêtre ; une espèce de pont suspendu, d’une solidité à toute épreuve, se trouva ainsi établi entre la fenêtre et le peuplier.

 

Le jeune homme se mit à califourchon sur ce pont comme un matelot sur sa vergue, et, en avançant doucement, il eut bientôt atteint la branche, puis enfin la terre.

 

Alors, et sans se soucier si on le verrait ou non, il traversa la pelouse en courant et se dirigea vers Souday, dont, à présent, il savait le chemin mieux que personne.

 

Lorsqu’il fut à la hauteur de la Roche-Servière, il entendit une fusillade qui lui parut éclater entre Montaigu et le lac de Grand-Lieu.

 

Son émotion fut vive et profonde.

 

Chacune des détonations qui lui arrivaient avec la brise produisait une commotion douloureuse qui se répercutait dans son cœur ; ce bruit, en effet, semblait indiquer le danger, peut-être même l’agonie de ceux qu’il aimait, et cette pensée le glaçait d’épouvante ; puis, lorsqu’il songeait que Mary pouvait l’accuser, rejeter sur lui les malheurs qu’il n’avait pas su écarter de sa tête et de celles de son père, de sa sœur et de leurs amis, ses yeux se remplissaient de larmes.

 

Aussi, loin de ralentir sa marche au bruit de cette fusillade, ne pensa-t-il qu’à redoubler de vitesse ; du pas accéléré, il passa au pas de course, et arriva bientôt aux premiers arbres de la forêt de Machecoul.

 

Là, au lieu de suivre la route, qui eût retardé son arrivée de quelques minutes, il se jeta dans un sentier qu’il avait pris plus d’une fois dans ce même but de raccourcir son chemin.

 

Sous la voûte obscure des arbres, tombant de temps en temps dans un fossé, se heurtant à une pierre, s’accrochant à un buisson, tant l’obscurité était grande, tant le sentier était étroit, il arriva enfin à ce que l’on appelle le val du Diable.

 

Il franchissait le ruisseau qui en suit le fond, lorsqu’un homme s’élançant brusquement d’une touffe de genêts, se précipita sur lui et le saisit si brusquement, qu’il le renversa en arrière dans le lit fangeux du ruisseau ; et, lui faisant sentir contre la tempe le froid du canon d’un pistolet :

 

– Pas un cri ! pas un mot ! ou vous êtes mort ! lui dit-il.

 

Cette position affreuse pour le jeune homme se prolongea pendant une minute qui lui sembla un siècle.

 

L’homme lui avait mis un genou sur la poitrine, le maintenait renversé, et restait lui-même immobile comme s’il attendait quelqu’un.

 

Enfin, voyant que ce quelqu’un ne venait pas, il poussa un cri de chat-huant.

 

Un cri semblable, venu de l’intérieur du bois, lui répondit ; puis le pas rapide d’un homme se fit entendre, et un nouveau personnage arriva sur le lieu de la scène.

 

– Est-ce toi, Picaut ? dit l’homme qui tenait sous son genou le jeune baron.

 

– Non, ce n’est pas Picaut, répondit l’homme ; c’est moi.

 

– Qui, toi ?

 

– Moi, Jean Oullier ! répondit le nouveau venu.

 

– Jean Oullier, s’écria le premier avec tant de joie, qu’il se dressa à moitié et soulagea d’autant son prisonnier. Vrai, c’est vous ? vrai, vous avez échappé aux culottes rouges ?

 

– Oui, grâce à vous autres, mes amis ; mais nous n’avons pas une minute à perdre si nous voulons éviter de grands malheurs.

 

– Que faut-il faire ? Maintenant que te voilà libre et que tu es avec nous, tout ira bien.

 

– Combien as-tu d’hommes avec toi ?

 

– Nous étions huit en sortant de Montaigu ; les gars de Vieille-Vigne nous ont ralliés : nous devons bien être quinze ou dix-huit à cette heure.

 

– Et des fusils ?

 

– Tous en ont.

 

– Bien. Où les as-tu égaillés ?

 

– Sur la lisière de la forêt.

 

– Il faut rassembler tout ton monde.

 

– Oui.

 

– Tu connais le carrefour des Ragots ?

 

– Comme ma poche.

 

– Vous y attendrez les soldats, non pas en embuscade, mais à découvert ; tu ordonneras le feu quand ils seront à vingt pas de tes hommes. Tuez-en le plus que vous pourrez ; ce sera toujours autant de vermine de moins.

 

– Bien ; et après ?

 

– Aussitôt les fusils déchargés, vous vous séparerez en deux bandes : l’une fuira par le sentier de la Cloutière, l’autre par le chemin de Bourgnieux. Vous fuirez en tiraillant, bien entendu ; faut leur donner du goût à vous suivre.

 

– Pour les détourner de leur route, quoi !

 

– Justement, Guérin ! c’est cela.

 

– Oui, mais…, et vous ?

 

– Moi, je cours à Souday. Il faut que j’y sois dans dix minutes.

 

– Oh ! oh ! Jean Oullier, fit le paysan d’un air de doute.

 

– Eh bien, après ? demanda Jean Oullier. Se défie-t-on de moi, par hasard ?

 

– On ne dit pas qu’on se défie de toi, on dit qu’on ne se fie à aucun autre.

 

– Il faut que je sois dans dix minutes à Souday, te dis-je ; et, quand Jean Oullier dit il faut, c’est qu’il faut ! Toi, tu occuperas les soldats pendant une demi-heure, c’est tout ce que je te demande.

 

– Jean Oullier ! Jean Oullier !

 

– Quoi ?

 

– Eh bien, si les gars allaient ne pas vouloir attendre les culottes rouges à découvert ?

 

– Tu le leur ordonnerais, au nom du bon Dieu !

 

– Si c’était toi qui leur ordonnât, ils obéiraient ; mais, moi… avec ça qu’il y a là Joseph Picaut, et tu sais bien que Joseph Picaut ne fait qu’à sa manière.

 

– Mais, si je ne vas pas à Souday, qui ira à ma place ?

 

– Moi, si vous voulez bien, monsieur Jean Oullier, dit une voix qui semblait sortir de terre.

 

– Qui est-ce qui parle ? demanda le garde.

 

– Un prisonnier que je viens de faire, répondit le chouan.

 

– Comment s’appelle-t-il ?

 

– Oh ! je ne lui ai pas demandé son nom.

 

– Votre nom ? demanda durement Jean Oullier.

 

– Je suis le baron de la Logerie, répliqua le jeune homme en parvenant à s’asseoir.

 

Car la main de fer du Vendéen s’était desserrée, lui avait rendu la liberté de ses mouvements, et il en profitait pour respirer.

 

– Ah ! le fils Michel… Encore vous par ici ? murmura Jean Oullier à demi-voix et d’un ton farouche.

 

– Oui ; lorsque M. Guérin m’a arrêté, j’allais justement à Souday prévenir mon ami Bonneville et Petit-Pierre que leur retraite était connue.

 

– Et comment saviez-vous cela ?

 

– Je l’ai appris hier au soir, en écoutant une conversation de ma mère avec Courtin.

 

– Comment alors, ayant de si belles intentions, avez-vous tant tardé à avertir votre ami ? repartit Jean Oullier avec un accent tout à la fois de doute et d’ironie.

 

– Parce que la baronne m’avait enfermé dans ma chambre, que cette chambre est située au second étage, que je n’ai pu sortir que cette nuit, par la fenêtre, et au risque de me tuer.

 

Jean Oullier réfléchît pendant quelques secondes : ses préventions contre tout ce qui venait de la Logerie étaient si fortes, sa haine contre tout ce qui portait le nom de Michel était si profonde, qu’il lui répugna d’accepter le moindre service du jeune homme ; car, malgré son accent de naïve franchise, le méfiant Vendéen se demandait encore si sa bonne volonté ne cachait pas quelque trahison.

 

Cependant, il comprenait que Guérin avait raison, que, seul, dans une circonstance suprême, il saurait donner aux chouans assez de confiance en eux-mêmes pour se laisser aborder par leurs ennemis ; que, seul, il pourrait prendre les mesures nécessaires pour ralentir la marche de ceux-ci.

 

D’un autre côté, il se disait que Michel, mieux qu’aucun des paysans, saurait expliquer au comte de Bonneville le danger qui le menaçait, et, tout en rechignant encore, il se résigna à avoir une obligation au jeune rejeton de la famille Michel.

 

Mais ce ne fut point sans murmurer :

 

– Ah ! louveteau ! il faut bien que je ne puisse faire autrement, va !

 

Puis, tout haut :

 

– Eh bien, soit, dit-il enfin. Allez-y donc ! Mais avez-vous des jambes, au moins ?

 

– D’acier !

 

– Hum ! fit Jean Oullier.

 

– Si mademoiselle Bertha était là, elle vous le certifierait.

 

– Mademoiselle Bertha ? dit Jean Oullier, dont les sourcils se froncèrent.

 

– Oui ; c’est moi qui ai été chercher le médecin pour le père Tinguy, et je n’ai mis que cinquante minutes à faire deux lieues et demie, aller et retour.

 

Jean Oullier secoua la tête en homme qui est loin d’être convaincu.

 

– Occupez-vous de vos ennemis, dit Michel, et comptez sur moi. Il vous fallait dix minutes pour aller à Souday ; moi, j’y serai dans cinq, je vous en réponds.

 

Et, le jeune homme secoua la fange dont il était couvert et s’apprêta à partir.

 

– Connaissez-vous bien le chemin ? lui demanda Jean Oullier.

 

– Si je le connais ! Comme les sentiers du parc de la Logerie.

 

Et s’élançant dans la direction du château de Souday :

 

– Bonne chance, monsieur Jean Oullier ! cria-t-il au Vendéen.

 

Jean Oullier resta un instant rêveur : la connaissance que le jeune baron déclarait avoir des environs du château de son maître le contrariait singulièrement.

 

– Bon, bon, dit-il enfin en grommelant, nous mettrons ordre à tout cela quand nous en aurons le temps.

 

Puis, à Guérin :

 

– Voyons, toi, dit-il, appelle les gars.

 

Le chouan déchaussa un de ses sabots, et, l’approchant de sa bouche, il souffla dedans de façon à imiter le hurlement du loup.

 

– Crois-tu qu’ils t’entendront ? demanda Jean Oullier.

 

– À coup sûr ! J’ai pris le dessus du vent, pour les rallier au besoin.

 

– Alors, inutile de les attendre ici. Gagnons le carrefour des Ragots ; tu les hauleras tout en marchant, et ce sera autant de temps de gagné.

 

– Combien, à peu près, avez-vous d’avance sur les soldats ? demanda Guérin en se jetant dans le fourré à la suite de Jean Oullier.

 

– Une grande demi-heure ; ils se sont arrêtés à la ferme de la Pichardière.

 

– De la Pichardière ? fit Guérin devenu rêveur.

 

– Sans doute ; le Pascal Picaut, qu’ils auront réveillé, leur aura servi de guide. N’est-il pas homme à cela ?

 

– Le Pascal Picaut ne servira plus de guide à personne : le Pascal Picaut ne se réveillera plus ! dit Guérin d’une voix sombre.

 

– Ah ! ah ! dit Jean Oullier, tantôt… c’était donc lui ?

 

– Oui, c’était lui.

 

– Et vous l’avez tué ?

 

– Il se débattait, il appelait à l’aide ; les soldats étaient à demi-portée de fusil de nous. Il a bien fallu !

 

– Pauvre Pascal ! fit Jean Oullier.

 

– Oui, reprit Guérin, quoique pataud, c’était un brave homme.

 

– Et son frère ? demanda Jean Oullier.

 

– Son frère ?…

 

– Oui, Joseph.

 

– Il regardait, dit Guérin.

 

Jean Oullier se secoua, comme un loup qui reçoit dans le flanc une charge de chevrotines. Cette vigoureuse nature avait accepté toutes les conséquences d’une lutte terrible, comme le sont d’ordinaire les luttes des guerres civiles ; mais il n’avait pas prévu celle-là, et elle le faisait frissonner d’horreur.

 

Pour dérober son émotion à Guérin, il se mit à hâter le pas et, malgré les ténèbres, à franchir les cépées avec la rapidité qu’il y mettait quand il appuyait ses chiens.

 

Guérin, qui, du reste, s’arrêtait de temps en temps pour souffler dans son sabot, avait peine à le suivre.

 

Tout à coup, il l’entendit qui sifflait doucement pour l’avertir de faire halte.

 

En ce moment, ils étaient arrivés à un endroit de la forêt que l’on appelle le saut de Baugé.

 

Ils n’étaient qu’à peu de distance du carrefour des Ragots.

 

XXVI

Le saut de Baugé


Le saut de Baugé est un marécage au-dessus duquel le chemin qui conduit à Souday monte presque perpendiculairement.

 

C’est un des escarpements les plus abrupts de cette montueuse forêt.

 

La colonne des culottes rouges, comme Guérin appelait les soldats, devait d’abord traverser ces marécages, puis gravir cette côte rapide.

 

Jean Oullier était arrivé à l’endroit de la route où le chemin s’étend, à l’aide de fascines, à travers le marécage, pour monter ensuite la colline.

 

Arrivé là, il avait, comme nous l’avons dit, sifflé Guérin, qui le trouva réfléchissant.

 

– Eh bien, demanda Guérin, à quoi penses-tu ?

 

– Je pense, répondit Jean Oullier, que ceci vaudrait peut-être mieux que le carrefour des Ragots.

 

– D’autant plus, dit Guérin, que voici une charrette derrière laquelle on pourrait s’embusquer.

 

Jean Oullier, qui n’y avait pas fait attention, examina l’objet que lui indiquait son compagnon.

 

C’était une lourde voiture chargée de bois, que ses conducteurs avaient abandonnée pour la nuit au bord du marais, sans doute parce que, surpris par l’obscurité, ils n’avaient pas osé se hasarder sur l’étroit chemin qui, pareil à un pont, traversait le marais fangeux.

 

– J’ai une idée, dit Jean Oullier, en regardant alternativement la charrette et la colline qui se dressait comme un rempart sombre de l’autre côté du marais ; seulement, il faudrait…

 

Et Jean Oullier regarda autour de lui.

 

– Il faudrait, quoi ?

 

– Que les gars arrivassent.

 

– Les voici, dit Guérin. Tiens, regarde ; voici Patry, voici les deux frères Gambier, voilà les gens de Vieille-Vigne, et puis Joseph Picaut.

 

Jean Oullier se détourna pour ne pas voir celui-ci.

 

Effectivement, les chouans arrivaient de tous les côtés ; il en sortait un de derrière chaque haie, il en surgissait un de chaque buisson.

 

Bientôt ils furent tous réunis.

 

– Mes gars, leur dit Jean Oullier, depuis que la Vendée est Vendée, c’est-à-dire qu’elle se bat, jamais ses enfants ne se sont trouvés plus qu’aujourd’hui dans l’obligation de montrer leur cœur et leur foi. Si nous n’arrêtons pas les soldats de Louis-Philippe, je crois qu’un grand malheur arrivera ; un malheur tel, mes enfants, que toute la gloire dont notre pays s’est couvert en sera effacée. Quant à moi, je suis bien décidé à laisser mes os dans le saut de Baugé avant de permettre que cette infernale colonne aille plus loin.

 

– Nous aussi, Jean Oullier, dirent toutes les voix.

 

– Bien ! je n’attendais pas moins des hommes qui m’ont suivi depuis Montaigu pour me délivrer, et qui y ont réussi. Voyons, pour commencer, cela vous effrayerait-il, de m’aider à pousser cette charrette jusqu’au haut de la côte ?

 

– Essayons, dirent les Vendéens.

 

Jean Oullier se mit à leur tête, et la lourde voiture, que les uns poussaient par les roues, les autres par-derrière, tandis que huit ou dix la tiraient par les brancards, traversa sans encombre le marais, et fut hissée plutôt que traînée sur le sommet de l’escarpement.

 

Lorsque Jean Oullier l’eut calée avec des pierres, de façon qu’elle ne redescendît pas d’elle-même, entraînée par son propre poids, cette rampe qu’elle avait eu tant de peine à gravir :

 

– Maintenant, dit-il, vous allez vous embusquer de chaque côté du marais, moitié à droite, moitié à gauche, et, quand il sera temps, c’est-à-dire quand je crierai : « Feu ! » vous tirerez. Si les soldats se retournent et vous suivent, comme je l’espère, battez doucement en retraite du côté de Grand-Lieu, toujours de façon à les entraîner à votre poursuite, à dégager Souday, où ils veulent arriver. Si, au contraire, ils continuent leur chemin à grande course, alors, chacun de notre côté, nous irons les attendre au carrefour des Ragots. C’est là qu’il s’agira de tenir ferme et de mourir à son poste.

 

Les chouans allèrent s’embusquer aux deux côtés du marécage ; Jean Oullier resta seul avec Guérin.

 

Alors, il se jeta à plat ventre, collant son oreille contre terre :

 

– Ils approchent, dit-il ; ils suivent le chemin de Souday comme s’ils le connaissaient. Qui diable peut donc les conduire, puisque Pascal Picaut est mort ?

 

– Ils auront trouvé à la ferme quelque paysan qu’ils auront contraint.

 

– Alors, c’en est encore un qu’il faudra leur enlever… En fin fond de forêt de Machecoul, sans guide, il n’en rentrera pas un dans Montaigu !

 

– Ah çà ! mais tu n’as pas d’armes, Jean Oullier.

 

– Moi, répliqua le vieux Vendéen en riant entre ses dents, j’en ai une qui en abattra plus que ta carabine, et, dans dix minutes, sois tranquille, si tout va comme je l’espère, les fusils ne seront pas rares le long du saut de Baugé.

 

En achevant ces mots, Jean Oullier se releva, et, remontant la pente qu’il avait descendue à moitié pour faire prendre à ses hommes leurs dispositions de bataille, il se rapprocha de la charrette.

 

Il était temps : comme il arrivait au sommet de la colline, il entendit sur la descente le bruit des pierres qui roulaient sous les pieds des chevaux, et il vit deux ou trois étincelles que leurs fers tiraient des cailloux.

 

L’air, en outre, était imprégné de ce frémissement qui, dans la nuit, annonce l’approche d’une troupe armée.

 

– Allons, va rejoindre les hommes, dit-il à Guérin ; moi, je reste ici.

 

– Pourquoi faire ?

 

– Tu le verras tout à l’heure.

 

Guérin obéit.

 

Jean Oullier se glissa sous la charrette et attendit.

 

À peine Guérin avait-il pris son poste près de ses compagnons, que les deux chasseurs d’avant-garde se trouvèrent au bord du marécage.

 

Voyant la difficulté du terrain, ils s’arrêtèrent hésitants.

 

– Tout droit ! cria une voix fermement accentuée, quoique avec un timbre féminin, tout droit !

 

Les deux chasseurs s’engagèrent dans le marécage, et, grâce au chemin tracé par les fascines, ils le traversèrent sans accident, et se mirent alors à gravir la hauteur, se rapprochant de plus en plus de la charrette et, par conséquent de Jean Oullier.

 

Lorsqu’ils ne furent plus qu’à vingt pas de lui, Jean Oullier, toujours sous la charrette, se suspendit par les mains à l’essieu, par les pieds aux barres de devant, et demeura immobile.

 

Bientôt les deux chasseurs d’avant-garde arrivèrent à la hauteur de la charrette.

 

Ils l’examinèrent attentivement, du haut de leur monture ; mais, ne voyant rien qui pût exciter leur méfiance, ils continuèrent leur chemin.

 

Le gros de la colonne était alors au bord du marais.

 

La veuve passa d’abord, puis le général, puis les chasseurs.

 

Derrière les chasseurs, vint l’infanterie.

 

On traversa le marécage dans cet ordre.

 

Mais, au moment où l’on atteignait le bas de la pente, un bruit semblable au roulement du tonnerre partit du sommet de l’escarpement que les soldats allaient gravir ; le sol trembla sous leurs pas, et une sorte d’avalanche descendit du haut de la colline avec la rapidité de la foudre.

 

– Rangez-vous ! cria Dermoncourt d’une voix qui dominait tout cet horrible fracas.

 

Et, saisissant la veuve par le bras, il donna un coup d’éperon à son cheval, qui bondit et se jeta dans les buissons.

 

Le général avait surtout pensé à son guide : c’était pour le moment ce qu’il avait de plus précieux.

 

Son guide et lui étaient sauvés.

 

Mais les soldats, pour la plupart, n’eurent pas le temps d’exécuter l’ordre de leur chef. Paralysés par le bruit étrange qu’ils entendaient, ne sachant à quel nouvel ennemi ils avaient affaire, aveuglés par les ténèbres, se sentant enveloppés par le danger, ils demeurèrent au milieu du chemin, et la charrette – car c’était elle que Jean Oullier avait lancée sur la déclivité de la route – troua leur masse comme eût pu le faire un énorme boulet, et s’abattit au milieu d’eux, tuant ceux qui se trouvaient sous ses roues, blessant ceux qu’elle couvrait de ses débris.

 

Un moment de stupeur suivit cette catastrophe ; mais elle n’eut point de prise sur Dermoncourt, qui, d’une voix forte, cria :

 

– En avant, soldats ! en avant ! et sortons au plus vite de ce coupe-gorge.

 

Au même instant, une voix non moins forte que celle du général cria :

 

– Feu, les gars !

 

Un éclair sortit de chacun des buissons qui bordaient le marécage, et une pluie de balles vint crépiter autour de la petite colonne.

 

La voix qui avait commandé le feu s’était fait entendre en avant de la colonne, les coups de feu pétillaient derrière elle ; le général, vieux loup de guerre, aussi rusé que Jean Oullier, comprit la manœuvre.

 

On voulait le détourner de son chemin.

 

– En avant ! cria-t-il ; ne perdez pas votre temps à riposter… En avant ! en avant !

 

La troupe prit le pas de course, et, malgré la fusillade, elle arriva au sommet de la colline.

 

En même temps que le général et les soldats accomplissaient leur mouvement ascensionnel, Jean Oullier, se masquant derrière les bruyères, descendait rapidement la colline et se retrouvait au milieu de ses compagnons.

 

– Bravo ! lui dit Guérin. Ah ! si nous avions eu seulement dix bras comme les tiens et quelques charrettes de bois comme celle-là, nous serions à cette heure délivrés de ces maudits soldats.

 

– Hum ! répondit Jean Oullier, je ne suis pas aussi satisfait que toi. J’avais espéré qu’ils retourneraient en arrière, et il n’en est rien : ils m’ont tout l’air de continuer leur route. Au carrefour des Ragots, donc ! et aussi vite que nos jambes pourront nous y porter.

 

– Qui donc prétend que les culottes rouges continuent leur route ? demanda une voix.

 

Jean Oullier s’approcha de la clairière marécageuse d’où cette voix était partie et reconnut Joseph Picaut.

 

Le Vendéen, un genou en terre et son fusil près de lui, vidait consciencieusement les poches de trois soldats que l’énorme projectile de Jean Oullier avait renversés et écrasés.

 

Le vieux garde se détourna avec dégoût.

 

– Écoutez Joseph, dit Guérin parlant bas à l’oreille de Jean Oullier ; écoutez-le ; car il y voit la nuit comme les chats, et son conseil n’est point à dédaigner.

 

– Eh ! je prétends, moi, continua Joseph Picaut en enfermant son butin dans un bissac qu’il portait toujours avec lui, je prétends, moi, que, depuis qu’ils sont arrivés au faîte de la montagne, les bleus n’ont point bougé de place. Vous n’avez donc pas d’oreilles, vous autres, que vous ne les entendez pas qui trépignent là-haut comme des moutons dans leur parc ? Eh bien, si vous ne les entendez pas, je les entends, moi.

 

– Il faudrait s’en assurer, dit Jean Oullier à Guérin, évitant ainsi de répondre à Joseph.

 

– Vous avez raison, Jean Oullier, et j’y vais moi-même, répondit Guérin.

 

Le Vendéen traversa le marais, se jeta dans les roseaux, gravit la moitié de la rampe, puis, arrivé là, se coucha à plat-ventre, rampant comme une couleuvre le long des rochers, et glissant si doucement entre les bruyères, que c’était à peine si son passage agitait leur cime.

 

Il arriva ainsi jusqu’aux deux tiers de la colline.

 

Lorsqu’il ne fut plus qu’à trente pas du point culminant, il se redressa, mit son chapeau au bout d’une branche, et l’agita au-dessus de sa tête.

 

Aussitôt un coup de feu, parti de la hauteur, fit voler le chapeau de Guérin à vingt pas de son propriétaire.

 

– Il a raison, dit Jean Oullier, qui entendit d’en bas la détonation. Mais comment se fait-il qu’ils renoncent à leur projet ? Leur guide a-t-il été tué ?

 

– Leur guide n’a pas été tué, dit Joseph Picaut d’une voix sinistre.

 

– Tu l’as donc vu ? demanda une voix ; car Jean Oullier semblait décidé à ne plus adresser la parole à Picaut.

 

– Oui, répondit le chouan.

 

– Reconnu ?

 

– Oui.

 

– Alors, murmura Jean Oullier se parlant à lui-même, c’est qu’ils n’aiment pas les fondrières, et que l’air des marais leur semble malsain. Derrière ces rochers, ils sont à l’abri de nos balles, et ils y vont sans doute demeurer jusqu’au jour.

 

Effectivement, on aperçut bientôt de faibles lueurs briller sur la hauteur ; puis, peu à peu, ces lueurs s’activèrent, grandirent, et quatre ou cinq feux éclairèrent de leurs reflets sanglants les maigres buissons qui poussaient entre les interstices des roches.

 

– Voilà qui est bien étrange, si leur guide est encore avec eux, dit Jean Oullier. Enfin, c’est possible, et, comme, s’ils changent d’idée, c’est toujours par le carrefour des Ragots qu’ils doivent passer…

 

Il regarda autour de lui, et, voyant Guérin qui était revenu prendre sa place à son côté :

 

– Tu vas, continua-t-il, t’y rendre avec tes hommes, Guérin.

 

– Bien, fit celui-ci.

 

– S’ils continuent leur route, tu sais ce que tu as à faire ; si au contraire, ils ont décidément établi leur bivac[4] au saut de Baugé, dans une heure tu pourras les laisser grelotter à leur aise autour de leur feu : il sera inutile de les attaquer.

 

– Pourquoi cela ? dit Joseph Picaut.

 

Interpellé directement comme chef, et sur l’ordre donné par lui, Jean Oullier fut forcé de répondre.

 

– Parce que, dit-il, c’est un crime d’exposer inutilement la vie de braves gens.

 

– Dites tout simplement, Jean Oullier…

 

– Quoi ? demanda le vieux garde interrompant vivement Joseph Picaut.

 

– Dites : « Parce que mes maîtres, les nobles que je sers, n’ont plus besoin de la vie de ces braves gens. » Et, cette fois-là, vous direz la vérité, Jean Oullier.

 

– Qui est-ce qui dit que Jean Oullier a jamais menti ? demanda le vieux garde en fronçant le sourcil.

 

– Moi ! dit Joseph Picaut.

 

Jean Oullier serra les dents, mais se contint ; il semblait décidé à n’avoir ni amitié ni rixe avec l’ex-galérien.

 

– Moi ! répéta celui-ci ; moi qui prétends que ce n’est point par souci de nos corps que vous voulez nous empêcher de profiter de notre victoire, mais parce que vous ne nous avez fait battre que pour empêcher les culottes rouges d’aller piller le château de Souday.

 

– Joseph Picaut, répliqua Jean Oullier avec calme, quoique nous portions la même cocarde, nous ne suivons pas les mêmes voies et ne tendons pas au même but. J’ai toujours pensé que, quelles que fussent leurs opinions, les hommes étaient frères, et je ne me plais pas à voir répandre inutilement le sang de mon frère… Quant à ce qui est de mes relations avec mes maîtres, j’ai toujours regardé l’humilité comme le premier devoir d’un chrétien, surtout lorsque ce chrétien est un pauvre paysan comme vous et moi. Enfin, j’ai toujours envisagé l’obéissance comme la plus impérieuse loi du soldat. Je sais que vous ne pensez pas ainsi ; tant pis pour vous ! En d’autres circonstances, je vous eusse peut-être fait repentir de ce que vous venez de dire ; mais, en ce moment, je ne m’appartiens pas… rendez-en grâce à Dieu !

 

– Eh bien, dit en ricanant Joseph Picaut, quand vous serez redevenu propriétaire de votre individu, vous savez où me trouver, n’est-ce pas, Jean Oullier ? et vous ne me chercherez pas longtemps.

 

Puis, se retournant vers la petite troupe :

 

– Maintenant, dit-il, si parmi vous autres il en est qui pensent qu’il est fou d’attendre le lièvre à l’affût, quand on peut le prendre au gîte, que ceux-là viennent avec moi.

 

Et il fit un mouvement pour s’éloigner.

 

Personne ne bougea ; personne même ne répondit.

 

Joseph Picaut, voyant le silence général qui accueillait sa proposition, fit un geste de colère et s’enfonça dans le hallier.

 

Jean Oullier prit ses paroles pour une forfanterie et se contenta de hausser les épaules.

 

– Allons, allons, vous autres, dit Jean Oullier aux chouans, au carrefour des Ragots, et vivement ! Suivez le lit du ruisseau jusqu’à la taille des Quatre-Vents, et, dans un quart d’heure, vous y serez.

 

– Et toi, Jean Oullier ? demanda Guérin.

 

– Moi, répondit le vieux garde, je cours à Souday ; je veux m’assurer que ce Michel a rempli sa mission.

 

La petite troupe s’éloigna obéissante, suivant, comme l’avait dit Jean Oullier, le cours du ruisseau qu’elle descendait.

 

Le vieux garde resta seul.

 

Il écouta pendant quelques instants le bruit de l’eau que les chouans agitaient en marchant ; mais bientôt ce bruit finit par se confondre avec celui des cascatelles, et Jean Oullier tourna la tête du côté des soldats.

 

Les rochers sur lesquels la colonne avait fait halte formaient une petite chaîne qui allait de l’est à l’ouest, dans la direction de Souday.

 

À l’est, elle se terminait à deux cents pas environ de l’endroit où s’était passée la scène que nous venons de raconter, finissant par une pente douce qui allait aboutir au ruisseau dont les chouans avaient remonté le cours pour tourner le campement des soldats.

 

Du côté de l’ouest, elle se prolongeait pendant une demi-lieue à peu près, et plus elle avançait du côté de Souday, plus elle devenait escarpée, plus elle s’élevait, plus ses flancs étaient abrupts et dénués de végétation.

 

De ce côté, elle se terminait par un véritable précipice, formé d’énormes rochers perpendiculaires, qui surplombaient le ruisseau mouillant leur base.

 

Une ou deux fois peut-être dans sa vie, et pour gagner de vitesse le sanglier que ses chiens poursuivaient, Jean Oullier s’était risqué à descendre ce précipice.

 

Cette descente s’était opérée par un sentier perdu dans les touffes de genêts, large d’un pied à peine, et que l’on appelait la viette des Biques, c’est-à-dire le sentier des chèvres.

 

Ce sentier n’était connu que de quelques chasseurs.

 

Mais Jean Oullier lui-même l’avait descendu avec tant de difficultés et en affrontant de si grands périls, qu’il lui semblait impossible que l’on pût, pendant la nuit, avoir l’idée d’utiliser ce passage.

 

Si le chef de la colonne ennemie voulait continuer son mouvement agressif contre Souday, il devait donc, ou suivre le chemin, et alors rencontrer les chouans au carrefour des Ragots, ou prendre par la pente praticable, c’est-à-dire revenir sur ses pas, et suivre le ruisseau que les Vendéens venaient de remonter.

 

Mais le ruisseau recevait, à quelques pas de là, un affluent considérable : il devenait torrent et torrent profond et rapide ; ses bords étaient garnis de ronces qui les rendaient impénétrables. Il n’y avait donc aucun danger à redouter de ce côté.

 

Et cependant, par une espèce de pressentiment, Jean Oullier n’était pas tranquille.

 

Il lui semblait tout à fait extraordinaire que la volonté de Dermoncourt eût ainsi cédé à la première attaque, et que le général eût si subitement et si facilement renoncé à son dessein de marcher sur Souday.

 

Au lieu de s’éloigner, comme il l’avait dit, il regardait donc les hauteurs d’un air pensif et inquiet, lorsqu’il lui sembla que les feux perdaient de leur vivacité et de leur éclat, et que la lumière qu’ils projetaient sur les rochers qui leur servaient d’abri devenait de plus en plus pâle.

 

Jean Oullier eut bien vite pris son parti ; il s’élança par le même chemin qu’avait pris Guérin, et en employant la même tactique que lui ; seulement, il ne s’arrêta point, comme Guérin, aux deux tiers de la montée : il continua de ramper jusqu’à ce qu’il fût au pied des blocs de pierre qui entouraient la hauteur d’une espèce de ceinture.

 

Puis il écouta ; mais il n’entendit aucun bruit.

 

Alors, il se dressa doucement sur ses pieds, et, par l’intervalle que laissaient entre elles deux énormes roches, il regarda et ne vit rien.

 

La place était déserte, les feux étaient solitaires, et les branches de genêt dont on les avait couverts crépitaient seules en s’éteignant dans le silence.

 

Jean Oullier gravit un versant des rochers, se laissa glisser sur l’autre, et tomba à la place où il avait supposé les soldats.

 

Les soldats avaient disparu.

 

Alors, il poussa un cri terrible, cri de rage et d’appel à ses compagnons, et, avec la légèreté d’un daim poursuivi, en appelant à ses muscles d’acier, il s’élança le long de la chaîne de rochers, dans la direction de Souday.

 

Il n’y avait plus à en douter, le guide inconnu, ou plutôt connu de Joseph Picaut seul, avait dirigé les soldats du côté de la viette des Biques.

 

Quelles que fussent les difficultés que la nature du terrain opposait à la marche de Jean Oullier, glissant sur les roches plates couchées dans la mousse comme autant de pierres funèbres, se heurtant aux rocs de granit qui se dressaient sur la bruyère comme des soldats en sentinelle, s’enchevêtrant les pieds dans les ronces qui lui déchiraient la chair, il ne mit pas plus de dix minutes à parcourir la colline dans toute sa longueur.

 

Arrivé à son extrémité, il escalada un dernier monticule qui dominait le vallon, et aperçut les soldats.

 

Ils achevaient de franchir la déclivité de la colline ; ils s’étaient hasardés, contre toute attente dans la viette des Biques, et, à la lueur des torches qu’ils avaient allumées pour éclairer leurs pas, on voyait leur file serpenter le long de l’abîme.

 

Jean Oullier se cramponna à l’énorme pierre sur laquelle il était monté, la secoua, espérant l’ébranler et la faire rouler sur leurs têtes.

 

Mais les efforts de cette rage folle furent impuissants, et un ricanement moqueur répondit aux imprécations dont il les accompagnait.

 

Jean Oullier se retourna, pensant que Satan seul pouvait rire ainsi.

 

Le rieur était Joseph Picaut.

 

– Eh bien, maître Jean, dit celui-ci en sortant d’une touffe de genêts, m’est avis que mon affût valait mieux que le vôtre ; seulement, vous m’avez fait perdre mon temps : je suis arrivé trop tard, et il en pourra cuire à vos amis.

 

– Mon Dieu, mon Dieu, s’écria Jean Oullier en prenant ses cheveux à pleines mains, qui donc a pu les conduire par la viette des Biques ?

 

– En tout cas, dit Joseph Picaut, celle qui les y a conduits ne les ramènera ni par ce chemin ni par un autre. Regarde-la bien maintenant, Jean Oullier, si tu tiens à la voir vivante.

 

Jean Oullier se pencha de nouveau.

 

Les soldats avaient traversé le ruisseau, ils se reformaient autour du général. Au milieu d’eux, à cent pas à peine, mais séparée des deux hommes par un abîme, on apercevait une femme, les cheveux épars, qui, du doigt, indiquait au général le chemin qu’il devait suivre.

 

– Marianne Picaut, s’écria Jean Oullier.

 

Le chouan ne répondit rien ; mais il mit son fusil sur l’épaule et chercha lentement son point de mire.

 

Jean Oullier s’était retourné au bruit qu’avait fait le chien en s’armant. Au moment où le tireur allait appuyer sur la gâchette, il releva brusquement le canon du fusil.

 

– Malheureux ! lui dit-il, laisse-lui au moins le temps d’ensevelir ton frère.

 

Le coup partit en l’air ; la balle alla se perdre dans l’espace.

 

– Tiens ! s’écria Joseph Picaut furieux, en saisissant son fusil par le canon, et en déchargeant un coup terrible par la crosse sur la tête de Jean Oullier, qui ne s’attendait point à cette attaque ; tiens ! les blancs comme toi, je les traite comme des bleus !

 

Malgré sa force herculéenne, le vieux Vendéen tomba d’abord sur les genoux, puis, ne pouvant pas même se maintenir dans cette position, roula le long du rocher. Dans cette chute, il voulut se retenir à une touffe de bruyère que sa main avait saisie instinctivement ; mais peu à peu il la sentit qui cédait sous le poids de son corps.

 

Tout étourdi qu’il était, Jean Oullier n’avait cependant pas tout à fait perdu connaissance, et, s’attendant à chaque instant à sentir se briser dans ses doigts les rameaux fragiles qui le soutenaient au-dessus de l’abîme, il recommandait son âme à Dieu.

 

En ce moment, il entendit quelques détonations d’armes à feu retentir sur la bruyère, et, à travers ses paupières à moitié fermées, vit briller comme des étincelles.

 

Espérant que c’étaient les chouans qui arrivaient, conduits par Guérin, il essaya de crier ; mais il lui sembla que sa voix était emprisonnée dans sa poitrine, et ne pouvait soulever cette espèce de main de plomb qui arrêtait le souffle sur ses lèvres.

 

Il était comme un homme en proie à un affreux cauchemar, et la douleur que lui causait l’attente devint si violente, qu’il croyait – oubliant le coup qu’il avait reçu – voir ruisseler de son front sur sa poitrine une sueur de sang.

 

Peu à peu, ses forces l’abandonnèrent, ses doigts se détendirent, ses muscles se relâchèrent, et l’angoisse qu’il ressentait devint d’autant plus terrible, qu’il lui semblait que c’était volontairement qu’il abandonnait les branches qui le maintenaient au-dessus du vide.

 

Bientôt il lui parut qu’il était attiré vers l’abîme comme par une force irrésistible ; ses doigts quittèrent leur dernier appui.

 

Mais, au moment même où il s’imaginait qu’il allait entendre l’air tourbillonner et siffler à son passage, qu’il allait sentir la pointe aiguë des rochers déchirer son corps, des bras vigoureux le tirèrent et le transportèrent sur une petite plate-forme qui s’étendait à quelques pas du précipice.

 

Il était sauvé !

 

Seulement, ces bras le secouaient bien brutalement pour être des bras amis.

 

XXVII

Les hôtes de Souday


Le lendemain de l’arrivée du comte de Bonneville et de son compagnon au château de Souday, le marquis était revenu de son expédition, ou plutôt de sa conférence.

 

En descendant de cheval, le digne gentilhomme manifesta une humeur massacrante.

 

Il gourmanda ses filles, qui n’étaient pas venues au-devant de lui au moins jusqu’à la porte, pesta après Jean Oullier, qui avait pris la licence d’aller à la foire de Montaigu sans son consentement, et querella la cuisinière, qui, à défaut de son majordome, était venue lui tenir l’étrier et qui, au lieu de lui tenir celui de droite, tirait de toutes ses forces sur l’étrivière de gauche ; ce qui força le marquis à descendre du côté opposé au perron.

 

En entrant dans le salon, M. de Souday continua d’exhaler sa colère par des monosyllabes qui avaient une telle énergie, que Bertha et Mary, si accoutumées que fussent leurs oreilles aux licences de langage que se permettait le vieil émigré, ne savaient plus quelle contenance garder.

 

Vainement elles essayèrent leurs plus douces câlineries pour dérider le front soucieux de leur père : rien n’y faisait, et, tout en chauffant ses pieds au feu de la cheminée, le marquis continuait de frapper sur ses grandes bottes avec le fouet qu’il tenait à la main, paraissant très-désolé que lesdites bottes ne fussent pas MM. tels et tels, auxquels il adressait, en même temps qu’il jouait avec le manche de son fouet, les épithètes les plus malsonnantes.

 

Décidément, le marquis était furieux.

 

En effet, depuis quelque temps, il se blasait sur les plaisirs de la chasse ; il s’était surpris bâillant en accomplissant le whist qui terminait régulièrement toutes ses soirées ; les jouissances du faire-valoir lui semblaient insipides et le séjour de Souday lui était devenu nauséabond.

 

En outre, jamais, depuis dix ans, ses jambes n’avaient eu autant d’élasticité ; jamais sa poitrine n’avait respiré si libre ; jamais son cerveau n’avait été aussi entreprenant.

 

Il entrait dans cet été de la Saint-Martin des vieillards, époque où leur esprit jette une lueur plus vive avant de pâlir, où leur corps rassemble toutes ses forces, comme pour se préparer à la dernière lutte ; et le marquis, se trouvant plus gaillard, plus dispos qu’il ne l’était depuis de longues années, mal à l’aise dans le petit cercle de ses occupations ordinaires, devenues insuffisantes, sentant l’ennui le gagner, avait pensé que les émotions d’une nouvelle Vendée iraient merveilleusement à sa nouvelle jeunesse, et n’avait pas douté un instant qu’il ne retrouvât dans la vie accidentée du partisan ces profondes jouissances dont le souvenir seul charmait ses vieux jours.

 

Il avait donc accueilli avec enthousiasme l’annonce d’une prise d’armes, et une commotion politique de cette espèce, venue à point, lui prouvait, une fois de plus ce que déjà bien des fois il avait supposé dans son placide et naïf égoïsme : à savoir, que le monde entier avait été créé et manœuvrait pour la plus complète satisfaction d’un aussi digne gentilhomme que l’était M. le marquis de Souday.

 

Mais il avait trouvé, chez ses coreligionnaires, une tiédeur, un désir d’atermoiement qui l’avaient exaspéré.

 

Les uns avaient prétendu que l’esprit public n’était pas mûr ; les autres, qu’il était imprudent de rien tenter sans s’être assuré d’une défection dans l’armée ; les autres avaient avancé que l’enthousiasme religieux et politique était singulièrement refroidi chez les paysans, qu’il serait difficile de les conduire au combat ; et l’héroïque marquis, qui ne pouvait comprendre que la France entière ne fût pas prête, alors qu’une petite campagne lui semblait un passe-temps tout à fait agréable, que Jean Oullier avait fourbi sa meilleure carabine, que ses filles lui avaient brodé une écharpe et un cœur sanglant, le marquis, disons-nous, avait rompu brusquement en visière avec ses amis et avait regagné son château sans vouloir en écouter davantage.

 

Mary, qui savait à quel point son père respectait la tradition de l’hospitalité, profita d’une recrudescence de mauvaise humeur chez le digne gentilhomme pour lui annoncer doucement la présence du comte de Bonneville au château, espérant opérer ainsi une diversion au courroux que manifestait l’irascible vieillard.

 

– Bonneville ! Bonneville ! Qu’est-ce que c’est que cela, Bonneville ? grommelait le marquis de Souday. Quelque pancalier[5] ou quelque avocat ; un de ces officiers poussés tout épauletés, ou un de ces bavards qui n’ont jamais fait feu que de la langue ; un mirliflore qui va nous prouver qu’il faut attendre, laisser Philippe user sa popularité ! comme si, en supposant que cela fût nécessaire, une popularité, il n’était pas bien plus simple et bien plus facile d’en acquérir une à notre roi !

 

– Je vois que M. le marquis est pour une prise d’armes immédiate, fit une petite voix douce et flûtée, à côté du marquis de Souday.

 

Celui-ci se retourna et aperçut un tout jeune homme, vêtu en paysan, qui, appuyé comme lui à la cheminée, se chauffait comme lui les pieds au foyer.

 

L’étranger était entré sans bruit par une porte latérale, et le marquis, qui, du reste, lui tournait le dos au moment de son entrée, emporté par la chaleur de ses imprécations, n’avait pas pris garde aux signes par lesquels ses filles l’avertissaient de la présence d’un de leurs hôtes.

 

Petit-Pierre – car c’était lui – paraissait avoir de seize à dix-huit ans ; mais il était bien mince et bien frêle pour son âge ; sa figure était pâle, et les longues boucles de cheveux noirs qui l’encadraient en faisaient encore ressortir la blancheur ; ses grands yeux bleus rayonnaient d’intelligence et de courage ; sa bouche, fine et légèrement retroussée dans les coins, s’animait d’un sourire malicieux ; son menton, fortement proéminent, indiquait une force de volonté peu commune ; enfin, un nez légèrement aquilin complétait une physionomie dont la distinction contrastait étrangement avec son costume.

 

– M. Petit-Pierre, dit Bertha en prenant la main du nouveau venu et en le présentant à son père.

 

Le marquis fit une profonde inclination, à laquelle le jeune paysan répondit par un salut des plus gracieux.

 

Le vieil émigré n’était que légèrement intrigué par le costume et par le nom de Petit-Pierre : la grande guerre l’avait habitué à ces sobriquets sous lesquels les gens de la plus haute naissance dissimulaient leurs qualités, aux travestissements sous lesquels ils cherchaient à cacher leur distinction native ; ce qui le préoccupait singulièrement, c’était l’excessive jeunesse de son hôte.

 

– Mesdemoiselles de Souday m’ont dit, monsieur, qu’elles avaient été assez heureuses pour pouvoir être, hier au soir, de quelque utilité à vous et à votre ami M. le comte de Bonneville ; ce m’est un double regret d’avoir été absent de ma maison. Sans la désagréable corvée que ces messieurs m’ont fait faire, j’aurais eu l’honneur de vous ouvrir moi-même mon pauvre château. Enfin, j’espère que ces péronnelles auront compris qu’il était de leur devoir de me remplacer convenablement, et que rien de ce que comporte notre médiocre position n’aura été épargné pour vous rendre ce maussade séjour supportable.

 

– Votre hospitalité, monsieur le marquis, ne pouvait que gagner à être exercée par d’aussi gracieux intermédiaires, répondit galamment Petit-Pierre.

 

– Humph ! fit le marquis en allongeant la lèvre inférieure ; en d’autres temps que ceux où nous sommes, elles pourraient assez bien s’entendre à procurer quelques divertissements à leurs hôtes. Bertha, que voici, relève fort proprement une brisée et détourne un sanglier comme personne. Mary, de son côté, n’a point sa pareille pour connaître les gaulées que hantent les bécasses. Mais, à part une certaine force au whist qu’elles tiennent de moi, je les regarde comme tout à fait impropres à faire les honneurs d’un salon ; et, pour quelque temps, nous voici confinés en tête à tête avec nos tisons, ajouta M. de Souday en rapprochant ceux de son foyer par un coup de pied qui témoignait de la persistance de sa colère.

 

– Je crois que bien peu de femmes de la cour possèdent autant de grâce et de distinction que ces demoiselles, et je vous assure qu’il n’en est pas qui allient ces qualités à la noblesse de cœur et de sentiments dont vos deux filles, monsieur le marquis, ont donné des preuves.

 

– La cour ? fit le marquis de Souday, avec une surprise interrogative et en regardant Petit-Pierre.

 

Petit-Pierre rougit en souriant, comme un acteur qui se fourvoie devant un auditoire bénévole.

 

– Je parle par présomption, monsieur le marquis, dit-il avec un embarras trop profond pour n’être pas factice ; je dis la cour, parce que c’est là que leur nom a marqué la place de vos deux filles, parce que c’est là, enfin, que je voudrais les voir.

 

Le marquis de Souday rougit aussi d’avoir fait rougir son hôte ; il venait de toucher involontairement à l’incognito dans lequel celui-ci tenait à rester, et l’exquise urbanité du vieux gentilhomme se reprochait amèrement sa faute.

 

Petit-Pierre se hâta de reprendre la parole.

 

– Je vous disais, monsieur le marquis, lorsque ces demoiselles m’ont fait l’honneur de me présenter à vous, que vous me sembliez être de ceux qui désirent une prise d’armes immédiate.

 

– Ventrebleu ! je puis vous l’avouer, à vous, monsieur, qui, à ce que je vois, êtes des nôtres…

 

Petit-Pierre inclina la tête en signe d’affirmation.

 

– Oui, c’est mon avis, continua le marquis ; mais j’aurai beau dire et beau faire, on ne croira pas le vieux gentilhomme qui a roussi sa peau au terrible feu qui a brûlé le pays de 93 à 97 ; on écoutera un tas de bavards, d’avocats sans cause, de beaux mignons qui ont peur de coucher en plein air, de gâter leurs habits aux buissons, des poules mouillées, des…, ajouta le marquis en recommençant à trépigner avec rage sur les tisons, qui se vengeaient en lançant sur ses bottes des milliers d’étincelles.

 

– Mon père, fit doucement Mary, qui avait remarqué un sourire échappé à Petit-Pierre, mon père, calmez-vous !

 

– Non, je ne me calmerai pas, repartit le fougueux vieillard. Tout était prêt ; Jean Oullier m’avait assuré que ma division rugissait d’enthousiasme ; et, du 14 mai, nous voici ajournés aux calendes grecques !

 

– Patience, monsieur le marquis, dit Petit-Pierre, l’heure sonnera.

 

– Patience ! patience ! cela vous est facile à dire, fit en soupirant le marquis ; vous êtes jeune, vous avez le temps d’attendre ; mais moi, qui sait si Dieu me donnera encore assez de jours pour voir déployer le bon vieux drapeau sous lequel j’ai si joyeusement combattu ?

 

La plainte du vieillard toucha Petit-Pierre.

 

– Mais n’avez-vous pas entendu dire comme moi, monsieur le marquis, demanda-t-il, que la prise d’armes n’était différée qu’à cause de l’incertitude où l’on était sur l’arrivée de la princesse ?

 

Cette phrase sembla redoubler la mauvaise humeur du marquis.

 

– Laissez-moi tranquille, jeune homme, dit-il d’un accent profondément courroucé. Est-ce que je ne connais pas cette vieille plaisanterie ? Est-ce que, pendant cinq ans que j’ai guerroyé en Vendée, on n’a pas cessé de nous promettre cette épée royale qui devait rallier autour d’elle toutes les ambitions ? est-ce que je n’étais pas de ceux qui, le 2 octobre, attendaient le comte d’Artois sur la côte de l’île Dieu ? Nous ne verrons pas plus cette princesse, en 1832, que nous n’avons vu de prince en 1796 ! Cela ne m’empêchera pas de me faire tuer pour eux, comme c’est le devoir d’un gentilhomme. Les branches doivent tomber avec le vieux tronc.

 

– Monsieur le marquis de Souday, dit Petit-Pierre d’une voix singulièrement émue, je vous jure, moi, que madame la duchesse de Berry, n’eût-elle eu qu’une coquille de noix à son service, eût traversé la mer pour venir se ranger sous le drapeau que Charette portait d’une main si vaillante et si noble ; je vous jure qu’aujourd’hui elle viendra, sinon vaincre, du moins mourir avec ceux qui se lèveront pour défendre les droits de son fils !

 

Il y avait tant d’énergie dans cet accent, et il était si extraordinaire que de semblables paroles sortissent de la bouche d’un petit paysan de seize ans, que le marquis de Souday regarda son interlocuteur avec une surprise profonde.

 

– Mais qui êtes-vous donc, lui dit-il en cédant à son étonnement ; qui êtes-vous donc pour parler ainsi des résolutions de Son Altesse royale et vous engager pour elle, jeune homme… ou plutôt enfant ?

 

– Il me semblait, monsieur le marquis, que mademoille de Souday, en me présentant à vous, m’avait fait l’honneur de vous dire mon nom.

 

– C’est juste, monsieur Petit-Pierre, fit le marquis tout confus. Mille pardons ! mais, continua-t-il, en s’adressant avec plus d’intérêt à son interlocuteur, qu’il supposait le fils de quelque grand personnage, serait-il indiscret de vous demander votre opinion sur l’opportunité de la prise d’armes ? Quelle que soit votre jeunesse, vous parlez avec tant de raison, que je ne vous cacherai pas mon désir de la connaître.

 

– Cette opinion, je vous la communiquerai d’autant plus volontiers, monsieur le marquis, qu’elle se rapproche beaucoup de la vôtre.

 

– Vraiment ?

 

– Mon avis, si je puis me permettre d’en émettre un…

 

– Comment donc ! mais, auprès des piètres sires que j’ai entendus causer cette nuit, vous me semblez un des sept sages de la Grèce.

 

– Vous êtes trop indulgent. Je suis donc d’avis, monsieur le marquis, qu’il est fort malheureux que nous n’ayons pu sortir de nos bauges, comme il était convenu, dans la nuit du 13 au 14 mai.

 

– Voyez-vous ! que leur disais-je ! Et vos raisons, monsieur ?

 

– Mes raisons, les voici. Les soldats sont cantonnés dans les villages, logés chez les habitants, dispersés, éloignés les uns des autres, sans direction, sans drapeau ; rien n’était plus facile que de les surprendre et de les désarmer dans le premier moment de la surprise.

 

– C’est fort juste ; tandis qu’à présent ?…

 

– À présent… depuis deux jours, l’ordre est donné d’évacuer les petits cantonnements, de resserrer le réseau militaire qui couvre le pays, de se grouper, non plus par compagnie, mais par bataillon, par régiment ; aujourd’hui, il nous faut une bataille rangée pour obtenir le résultat que nous donnait une nuit de sommeil.

 

– C’est concluant ! s’écria le marquis avec enthousiasme ; et ce qui me désole, c’est que, dans ces trente-six raisons que j’ai données à mes adversaires je n’ai pas songé à celle-là ! Mais, continua-t-il, cet ordre envoyé aux troupes, êtes-vous bien certain, monsieur, qu’il ait été donné ?

 

– Très-certain, dit Petit-Pierre avec l’expression la plus modeste qu’il put donner à sa physionomie.

 

Le marquis regarda son hôte avec stupéfaction.

 

– C’est fâcheux, reprit-il, très-fâcheux ! Enfin, comme vous dites, mon jeune ami – permettez-moi de vous donner ce titre, – le mieux est de prendre patience et d’attendre que la nouvelle Marie-Thérèse vienne se placer au milieu de ses nouveaux Hongrois, et de boire, en attendant ce jour, à la santé de son royal rejeton et du drapeau sans tache. Pour cela, il faudrait que ces demoiselles daignassent s’occuper de notre déjeuner, puisque Jean Oullier est parti, puisque quelqu’un, ajouta-t-il en lançant un regard demi-courroucé à ses filles, s’est permis de l’envoyer à Montaigu sans mon ordre.

 

– Ce quelqu’un, c’est moi, monsieur le marquis, dit Petit-Pierre avec un ton dont la courtoisie n’était pas exempte de fermeté. Et je vous demande pardon d’avoir disposé ainsi d’un de vos hommes ; mais il était urgent que nous sussions à quoi nous en tenir sur les dispositions des paysans rassemblés à la foire de Montaigu.

 

Il y avait dans cette voix douce et suave, un tel accent d’assurance aisée et naturelle, une telle conscience de la supériorité de celui qui parlait, que le marquis demeura très-interdit ; et, repassant dans sa cervelle tous les grands personnages qu’il avait connus autrefois pour deviner de qui ce jeune homme pouvait être le rejeton, il ne put que balbutier quelques paroles d’acquiescement.

 

Le comte de Bonneville entra dans le salon en ce moment.

 

En sa qualité de vieille connaissance du marquis, Petit-Pierre réclama l’honneur de présenter lui-même son ami à leur hôte.

 

La physionomie ouverte, franche et joyeuse du comte séduisit immédiatement le marquis de Souday, déjà très-enchanté du jeune compagnon ; il abjura sa mauvaise humeur, fit serment de ne pas plus penser à la couardise de ses futurs compagnons d’armes qu’aux buissons creux de l’an passé ; seulement, en invitant ses hôtes à le précéder dans la salle à manger, il se promit d’user de toute son adresse pour obtenir du comte de Bonneville qu’il trahît l’incognito de ce singulier Petit-Pierre.

 

Sur ces entrefaites, Mary rentra et annonça à son père qu’il était servi.

 

XXVIII

Où le marquis de Souday regrette amèrement que Petit-Pierre ne soit pas gentilhomme


Les deux jeunes gens, que le marquis de Souday poussait devant lui, s’arrêtèrent sur le seuil de la salle à manger.

 

L’aspect de la table, en effet, était formidable.

 

À son centre se dressait, comme la citadelle antique dominant toute la ville, un majestueux pâté de sanglier et de chevreuil ; un brochet d’une quinzaine de livres, trois ou quatre poulets en daube, une véritable tour de Babel de côtelettes, une pyramide de lapereaux à la sauce verte flanquaient cette citadelle, au nord, au midi, à l’est et à l’ouest ; et, comme pour leur servir de postes avancés, la cuisinière de M. de Souday les avait entourés d’un épais cordon de plats qui se touchaient les uns les autres, et qui garnissaient les approches d’aliments de toutes sortes : hors-d’œuvre, entrées, entremets, légumes, salade, fruits et marmelades ; tout cela pressé, entassé, amoncelé dans une confusion peu pittoresque, mais pleine de charme, cependant, pour des appétits qu’avait aiguisés l’air incisif des forêts du pays de Mauge.

 

– Tudieu ! dit Petit-Pierre en reculant, comme nous l’avons dit, à la vue de toute cette victuaille ; vous traitez, en vérité, de pauvres paysans avec trop de cérémonie, monsieur de Souday.

 

– Oh ! quant à cela, je n’y suis pour rien, mon jeune ami, et il ne faut ni m’en vouloir, ni me remercier ; c’est l’affaire de ces demoiselles. Mais il est inutile de vous dire, n’est-ce pas, que je serai heureux si vous faites honneur à la chère d’un pauvre gentilhomme campagnard !

 

Et le marquis poussa devant lui Petit-Pierre, afin qu’il allât prendre place à cette table de laquelle il paraissait hésiter à s’approcher.

 

Petit-Pierre céda à la pression, mais en faisant ses réserves.

 

– Je n’oserais jurer de répondre dignement à ce que vous attendez de moi, monsieur le marquis, dit le jeune homme ; car, je vous l’avouerai humblement, je suis un pauvre mangeur.

 

– J’entends, fit le marquis : vous êtes habitué à des plats plus délicats. Quant à moi, je suis un vrai paysan, et, à toutes les friandises des grandes tables, je préfère les aliments substantiels et chargés de suc qui réparent convenablement les forces débilitées de l’estomac.

 

– J’ai entendu de bien grandes dissertations là-dessus, dit Petit-Pierre, entre le roi Louis XVIII et le marquis d’Avaray.

 

Le comte de Bonneville poussa Petit-Pierre du coude.

 

– Vous avez connu le roi Louis XVIII et le marquis d’Avaray ? dit le vieux gentilhomme au comble de l’étonnement, et en regardant Petit-Pierre comme pour s’assurer que celui-ci ne se moquait pas de lui.

 

– Dans ma jeunesse, oui, beaucoup, répondit simplement Petit-Pierre.

 

– Hum ! fit le marquis, à la bonne heure.

 

On avait pris place autour de la table, et chacun, Bertha et Mary comme les autres, commença d’attaquer le formidable déjeuner.

 

Mais le marquis de Souday eut beau offrir, tour à tour, à son jeune convive de tous les plats qui chargeaient la table, Petit-Pierre refusa et dit qu’il se contenterait, si son hôte le voulait bien, d’une tasse de thé et de deux œufs frais pondus par les poules qu’il avait si joyeusement entendues coqueter dans la matinée.

 

– Quant aux œufs frais, dit le marquis, ce sera chose facile, et Mary va se charger de les aller prendre tout chauds au poulailler ; mais, quant au thé, diable ! diable ! je doute qu’il y en ait à la maison.

 

Mary n’avait point attendu d’être chargée de la mission dont son père se reposait sur elle pour se lever et se préparer à sortir ; mais, au doute exprimé par le marquis à l’endroit du thé, elle s’arrêta, aussi embarrassée que lui.

 

Évidemment, le thé manquait.

 

Petit-Pierre vit l’embarras de ses hôtes.

 

– Oh ! dit-il, ne vous inquiétez pas : M. de Bonneville aura la bonté d’aller prendre dans mon nécessaire quelques pincées de thé…

 

– Dans votre nécessaire ?

 

– Oui, dit Petit-Pierre, comme j’ai contracté la mauvaise habitude de boire du thé, j’en porte toujours avec moi.

 

Et il remit au comte de Bonneville une petite clef qu’il tira d’un trousseau pendu à une chaîne d’or.

 

Le comte de Bonneville s’empressa de sortir d’un côté, tandis que Mary sortait de l’autre.

 

– Par le diable ! s’écria le marquis en engloutissant un énorme morceau de venaison, vous êtes une véritable femmelette, mon jeune ami, et, sans l’opinion que vous avez émise tout à l’heure et que je trouve beaucoup trop profonde pour être sortie d’un cerveau féminin, je douterais presque de votre sexe.

 

Petit-Pierre sourit.

 

– Bah ! dit-il, vous me verrez à l’œuvre, monsieur le marquis, lorsque nous rencontrerons les soldats de Philippe, et vous reviendrez, je l’espère, sur la mauvaise opinion que je vous donne de moi en ce moment.

 

– Comment ! vous serez de nos bandes ? demanda le marquis de plus en plus étonné.

 

– Je l’espère, répondit le jeune homme.

 

– Et moi, dit Bonneville en rentrant et en remettant à Petit-Pierre la clef qu’il avait reçue de lui, je vous réponds que vous le verrez toujours à mes côtés.

 

– J’en serai ravi, mon jeune ami, dit le marquis ; mais cela n’aura rien d’étonnant pour moi. Dieu n’a point mesuré le courage aux corps auxquels il le donne, et j’ai vu, dans la grande guerre, une des dames qui ont suivi M. de Charette faire très-vaillamment le coup de pistolet.

 

En ce moment, Mary rentra : elle tenait d’une main la théière, et, de l’autre, les deux œufs à la coque sur une assiette.

 

– Merci, ma bien belle enfant, dit Petit-Pierre avec un ton de galante protection qui rappela à M. de Souday les seigneurs de la vieille cour, et mille excuses pour la peine que je vous ai donnée.

 

– Vous parliez tout à l’heure de Sa Majesté Louis XVIII, dit le marquis de Souday, et de ses opinions culinaires ; j’ai souvent entendu dire, en effet, qu’il avait, à propos de ses repas, des délicatesses suprêmes.

 

– C’est vrai, dit Petit-Pierre, il avait, ce bon roi, une façon de manger les ortolans et les côtelettes qui n’appartenait qu’à lui.

 

– Il me semble, cependant, dit le marquis de Souday en mordant à belles dents dans une côtelette dont il enleva la noix d’un seul coup, qu’il n’y a pas deux façons de manger les côtelettes…

 

– C’est celle que vous pratiquez, n’est-ce pas, monsieur le marquis ? dit en riant Bonneville.

 

– Oui, par ma foi ! Et, quant aux ortolans, lorsque, par hasard, Bertha ou Mary s’amusent à la petite guerre et rapportent, non pas des ortolans, mais des mauviettes et des becfigues, je les prends par le bec, je les saupoudre délicatement de poivre et de sel, je les introduis tout entiers dans ma bouche, et leur coupe avec mes dents le bec au ras des yeux. C’est excellent ainsi ! seulement, il en faut deux ou trois douzaines par personne.

 

Petit-Pierre se mit à rire ; cela lui rappelait l’histoire du cent-suisse qui avait parié de manger un veau de six semaines à son dîner.

 

– J’ai eu tort de dire que le roi Louis XVIII avait une façon particulière de manger les ortolans et les côtelettes ; j’aurais dû dire une façon de les faire cuire, c’eût été plus exact.

 

– Dame ! fit le marquis de Souday, il me semble que l’on cuit les ortolans à la broche et les côtelettes sur le gril.

 

– C’est vrai, dit Petit-Pierre, qui s’amusait visiblement à ces souvenirs ; mais Sa Majesté Louis XVIII avait raffiné sur leur cuisson. Pour les côtelettes, le maître d’hôtel des Tuileries avait soin de faire cuire celles qui devaient avoir l’honneur, comme, il le disait, d’être mangées par le roi, entre deux autres côtelettes de manière à ce que la côtelette du milieu cuisît dans le jus des deux autres. Il en était de même des ortolans : ceux qui devaient avoir l’honneur d’être mangés par le roi étaient introduits dans une grive, laquelle était elle-même introduite dans une bécasse ; lorsque l’ortolan était cuit, la bécasse n’était pas mangeable, mais la grive était excellente et l’ortolan superfin.

 

– Mais, en vérité, jeune homme, dit le marquis de Souday en se renversant en arrière et en regardant Petit-Pierre avec un suprême étonnement, on dirait que vous avez vu le bon roi Louis XVIII accomplir toutes ces prouesses gastronomiques.

 

– Je l’ai vu, en effet, répondit Petit-Pierre.

 

– Vous aviez donc une charge à la cour ? demanda en riant le marquis.

 

– J’étais page, répondit Petit-Pierre.

 

– Ah ! voilà qui m’explique tout, fit le marquis. Pardieu ! vous avez, en vérité, beaucoup vu pour votre âge.

 

– Oui, répondit Petit-Pierre avec un soupir ; – trop vu même !

 

Les deux jeunes filles jetèrent un coup d’œil de profonde sympathie sur le jeune homme.

 

En effet, sur cette figure qui paraissait si jeune au premier aspect, on eût dit, après un mûr examen, que déjà un certain nombre d’années avaient passé, et que le malheur avait laissé sa trace à leur suite.

 

Le marquis fit deux ou trois tentatives pour relever la conversation ; mais Petit-Pierre, plongé dans ses pensées, semblait avoir dit tout ce qu’il avait à dire, et, soit qu’il n’entendît point les différentes théories que fit le marquis sur les viandes noires et sur les viandes blanches, sur la différence des sucs que contenaient le gibier des forêts et le gibier de basse-cour, soit qu’il ne jugeât point à propos de les approuver ou de les réfuter, il garda obstinément le silence.

 

Malgré ce mutisme, lorsqu’on se leva de table, le marquis de Souday, que la satisfaction de son appétit avait rendu fort expansif, était enchanté de son jeune ami.

 

On rentra au salon ; mais Petit-Pierre, au lieu de se réunir aux deux jeunes filles, au comte de Bonneville et au marquis de Souday autour de la cheminée – où brûlait un feu qui indiquait que, grâce au voisinage de la forêt, le bois était abondant au château de Souday, – Petit-Pierre, toujours soucieux ou rêveur, comme on voudra, alla droit à la fenêtre et appuya son front contre la vitre.

 

Au bout d’un instant, et comme le marquis de Souday faisait au comte de Bonneville force compliments sur son jeune compagnon, le nom du jeune gentilhomme, prononcé d’une voix brève et avec un accent impérieux, le fit tressaillir.

 

C’était Petit-Pierre qui l’appelait.

 

Il se retourna vivement, et courut plutôt qu’il ne marcha au jeune paysan.

 

Celui-ci lui parla tout bas pendant quelques instants et comme s’il lui donnait des ordres.

 

Après chaque phrase de Petit-Pierre, Bonneville s’inclinait en signe d’assentiment.

 

Quand Petit-Pierre eut fini, Bonneville prit son chapeau, salua et sortit.

 

Petit-Pierre alors s’avança vers le marquis.

 

– Monsieur de Souday, dit-il, je viens d’affirmer au comte de Bonneville que vous ne trouveriez pas mauvais qu’il prît un de vos chevaux pour faire une tournée dans les châteaux des environs, et donner rendez-vous ce soir, à Souday, à ces mêmes hommes contre lesquels vous êtes entré ce matin en lutte ; on les trouvera sans doute encore réunis à Saint-Philbert. Voilà pourquoi je lui ai enjoint de se hâter.

 

– Mais, fit le marquis, quelques-uns de ces messieurs me garderont peut-être rancune de la façon dont je leur ai parlé ce matin, et feront probablement quelques façons pour venir chez moi.

 

– Un ordre décidera ceux-là qu’une invitation trouverait rétifs.

 

– Un ordre de qui ? demanda le marquis étonné.

 

– Mais de madame la duchesse de Berry, dont M. de Bonneville a les pleins pouvoirs. Maintenant, demanda Petit-Pierre avec une certaine hésitation, peut-être craignez-vous qu’une pareille réunion au château de Souday n’ait une funeste conséquence pour vous et votre famille ? En ce cas, marquis, dites un mot ; le comte de Bonneville n’est pas encore parti.

 

– Corbleu ! dit le marquis, qu’il parte et au galop, dût-il crever mon meilleur cheval !

 

Le marquis n’avait pas achevé ces paroles, que, comme s’il les eût entendues et qu’il profitât de la permission qui lui était donnée, le comte de Bonneville passait à fond de train devant les fenêtres du salon, et, franchissant la grande porte, s’élançait sur la route de Saint-Philbert.

 

Le marquis alla à la fenêtre en face pour le suivre plus longtemps des yeux et ne se retourna que lorsqu’il l’eut perdu de vue.

 

Il chercha alors du regard Petit-Pierre ; mais Petit-Pierre avait disparu, et, quand le marquis s’informa de lui à ses filles, elles lui répondirent que le jeune homme s’était retiré en disant qu’il montait à sa chambre pour faire sa correspondance.

 

– Drôle de petit bonhomme ! murmura le marquis de Souday.

 

XXIX

Les Vendéens de 1832


Le même jour, à cinq heures de l’après-midi, le comte de Bonneville était de retour.

 

Il avait vu cinq des principaux chefs, et ceux-ci devaient être au château de Souday, entre huit et neuf heures.

 

Le marquis, toujours hospitalier, ordonna à la cuisinière de s’entendre comme elle le voudrait avec la basse-cour et le garde-manger, mais de tenir prêt le plus copieux souper qu’il lui serait possible.

 

Les cinq chefs rejoints par le comte, et qui devaient se réunir le soir, étaient Louis Renaud, Pascal, Cœur-de-Lion, Gaspard et Achille.

 

Ceux de nos lecteurs qui sont quelque peu familiers avec les événements de 1832 reconnaîtront facilement les personnages dont il est question, qui se déguisaient sous ces différents noms de guerre, destinés à les masquer aux yeux de l’autorité dans le cas où quelque dépêche serait surprise.

 

En conséquence, à huit heures du soir, Oullier n’étant pas revenu, – au grand désespoir du marquis, – la porte du château fut confiée à Mary, qui ne devait ouvrir qu’à ceux qui frapperaient d’une certaine façon.

 

Le salon, contrevents fermés, rideaux tirés, fut destiné à la conférence.

 

Dès sept heures du soir, quatre personnages attendaient dans ce salon : c’étaient le marquis de Souday, le comte de Bonneville, Petit-Pierre et Bertha.

 

Mary, nous l’avons dit, faisait le guet dans une espèce de petite logette percée, du côté de la grande route, d’une fenêtre à travers les barreaux de laquelle on pouvait voir qui frappait, de manière à n’ouvrir qu’après s’être assuré de l’identité du visiteur.

 

Des personnages du salon, le plus impatient était Petit-Pierre, dont le calme ne paraissait pas être la vertu dominante. Quoique la pendule marquât sept heures et demie à peine, et que le rendez-vous eût été fixé pour huit heures, il allait sans cesse écouter à la porte entr’ouverte si quelque bruit n’annonçait pas un des gentilshommes attendus.

 

Enfin, à huit heures précises, on entendit frapper à la porte et l’on reconnut, aux trois coups espacés d’une certaine façon, que ce devait être un des chefs convoqués.

 

– Ah ! fit Petit-Pierre en allant vivement à la porte.

 

Mais le comte de Bonneville l’arrêta d’un geste et d’un sourire respectueux.

 

– C’est juste, dit le jeune homme.

 

Et il alla se perdre dans le coin le plus obscur du salon.

 

Presque au même moment, le chef convoqué apparaissait dans l’encadrement de la porte.

 

– M. Louis Renaud, dit le comte de Bonneville assez haut pour que Petit-Pierre entendît, et pût, d’après le nom de guerre, connaître le nom véritable.

 

Le marquis de Souday alla au-devant de Louis Renaud avec d’autant plus d’empressement qu’il avait reconnu dans ce jeune homme un de ceux qui, comme lui, avaient été pour une prise d’armes immédiate.

 

– Ah ! venez, mon cher comte ; vous êtes le premier arrivé ; c’est de bon augure.

 

– Si j’arrive le premier, mon cher marquis, dit Louis Renaud, ce n’est pas, j’en suis certain, que j’y aie mis plus d’empressement que mes compagnons ; c’est que, étant plus rapproché de vous, j’ai eu moins de chemin à faire.

 

Et, achevant ces mots, celui qui s’annonçait sous le nom de Louis Renaud, quoique revêtu d’un simple costume de paysan breton, se présentait avec une grâce juvénile si parfaite et saluait Bertha avec une aisance si aristocratique, que ces deux qualités, devenues des défauts, lui eussent considérablement nui s’il eût été forcé d’emprunter, même momentanément, les manières et le langage de la caste sociale à laquelle il avait emprunté son costume.

 

Ces devoirs de politesse rendus au maître de la maison et à Bertha, le comte de Bonneville eut son tour.

 

Mais celui-ci, comprenant l’impatience de Petit-Pierre, qui, pour être caché dans son coin, ne rappelait pas moins sa présence par des mouvements dont le comte de Bonneville semblait pouvoir donner seul l’interprétation, aborda nettement la question.

 

– Mon cher comte, dit-il à Louis Renaud, vous connaissez l’étendue de mes pouvoirs ; vous avez lu la lettre de Son Altesse royale Madame, et vous savez que, momentanément du moins, je suis son intermédiaire auprès de vous… Quel est votre avis sur la situation ?

 

– Mon avis, mon cher comte, je l’ai dit ce matin, pas tel peut-être que je vais le dire ici ; mais, ici, où je sais être avec d’ardents partisans de Madame, je puis risquer la vérité tout entière.

 

– Oui, la vérité tout entière, dit Bonneville ; c’est ce qu’il faut surtout que sache Madame ; et, ce que vous me direz, mon cher comte, vous n’en avez aucun doute, ce sera comme si elle l’entendait.

 

– Eh bien, mon avis serait de ne rien commencer avant l’arrivée du maréchal.

 

– Le maréchal, fit Petit-Pierre, n’est-il point à Nantes ?

 

Louis Renaud, qui n’avait pas encore remarqué le jeune homme, tourna les yeux vers lui en entendant cette interpellation, puis salua, et répondit :

 

– Aujourd’hui seulement, en rentrant chez moi, j’ai appris qu’à la nouvelle des événements du Midi le maréchal avait quitté Nantes, et que personne ne savait, ni la route qu’il avait prise, ni la résolution qu’il avait arrêtée.

 

Petit-Pierre frappa du pied avec impatience.

 

– Mais, s’écria-t-il, le maréchal était l’âme de l’entreprise, cependant ! son absence va nuire au soulèvement, diminuer la confiance du soldat. En son absence, tous les droits vont être égaux, et nous allons voir renaître parmi les chefs ces rivalités qui furent si fatales au parti royaliste dans les premières guerres de la Vendée.

 

Voyant que Petit-Pierre s’était emparé de la conversation, le comte de Bonneville s’effaça, démasquant le jeune homme, qui fit deux pas en avant et entra dans le cercle de lumière projeté par les lampes.

 

Louis Renaud regarda avec étonnement ce jeune homme, presque enfant, qui venait de parler avec tant d’assurance et de précision.

 

– C’est un retard, monsieur, dit-il, et voilà tout. Ne doutez point que, dès que le maréchal sera assuré de la présence de Madame en Vendée, il ne s’empresse de se rendre à son poste.

 

– M. de Bonneville ne vous a-t-il donc pas dit que Madame était en route et serait incessamment au milieu de ses amis ?

 

– Si fait, monsieur, et cette nouvelle m’a, pour ma part, causé une vive joie.

 

– Un retard ! un retard ! murmura Petit-Pierre. J’avais toujours entendu dire, il me semble, que tout soulèvement dans votre pays devait avoir lieu dans la première quinzaine de mai, afin qu’on pût disposer plus facilement des habitants des campagnes, qui, plus tard, sont occupés de leurs travaux. Or, nous sommes au 14 ; donc, nous sommes en retard. Quant aux chefs, ils sont convoqués, n’est-ce pas ?

 

– Oui, monsieur, répondit Louis Renaud avec une certaine gravité triste ; je dis plus, c’est que vous ne devez même guère compter que sur les chefs.

 

Puis il ajouta avec un soupir :

 

– Et pas sur tous encore, ainsi qu’a pu le voir, ce matin, M. le marquis de Souday.

 

– Que me dites-vous là, monsieur ! s’écria Petit-Pierre. De la tiédeur en Vendée, quand nos amis de Marseille – et je vous en parle pertinemment, j’en arrive – quand nos amis de Marseille sont furieux contre eux-mêmes et ne demandent qu’à prendre leur revanche !

 

Un pâle sourire passa sur les lèvres du jeune chef.

 

– Vous êtes du Midi, monsieur, dit-il au jeune homme, quoique vous n’en ayez point l’accent.

 

– C’est vrai, fit Petit-Pierre. Eh bien, après ?

 

– Il ne faut point confondre le Midi avec l’Ouest, monsieur, le Marseillais avec le Vendéen. Une proclamation soulève le Midi, un échec l’abat. La Vendée, au contraire – et, quand vous y serez resté quelque temps, vous apprécierez la vérité de ce que je vous dis, – la Vendée, au contraire, est grave, froide, silencieuse ; tout projet s’y discute lentement et laborieusement ; toutes chances de revers et de succès sont exposées à leur tour ; puis, lorsque les chances de succès paraissent l’emporter sur les autres, la Vendée tend la main, dit oui et meurt, s’il le faut, pour accomplir sa promesse. Mais, comme elle sait que oui et non sont pour elle des paroles de vie et de mort, elle est lente à les prononcer.

 

– Mais l’enthousiasme, monsieur ! s’écria Petit-Pierre.

 

Le jeune chef sourit.

 

– Oui, l’enthousiasme, dit-il, j’en ai entendu parler dans ma jeunesse : c’est une divinité de l’autre siècle, qui est descendue de son autel depuis que tant de promesses ont été faites à nos pères qui n’ont point été tenues. Savez-vous ce qui s’est passé, ce matin, à Saint-Philbert ?

 

– En partie, oui ; le marquis me l’a dit.

 

– Mais après le départ du marquis ?

 

– Non.

 

– Eh bien, sur douze chefs qui devaient commander les douze divisions, sept ont protesté au nom de leurs hommes, et doivent, à cette heure, les avoir renvoyés chez eux ; et cela, tout en déclarant, les uns et les autres, qu’en toute circonstance, et personnellement, leur sang était au service de Madame et prêt à couler pour elle ; seulement, ils ne voulaient point, ajoutaient-ils, prendre devant Dieu la terrible responsabilité d’entraîner leurs paysans dans une entreprise qui semblait ne devoir être qu’une sanglante échauffourée.

 

– Mais, alors, dit Petit-Pierre, il faudra donc renoncer à tout espoir, à toute tentative ?

 

Le même sourire triste passa sur les lèvres du jeune homme :

 

– À tout espoir, oui, peut-être ; à toute tentative, non. Madame nous a fait écrire qu’elle était poussée par le comité directeur de Paris ; Madame nous a fait affirmer qu’elle avait des ramifications dans l’armée ; essayons ! Peut-être une émeute à Paris, peut-être une désertion parmi les soldats lui donnera-t-elle raison contre nous. Si nous ne tentions rien pour elle, Madame serait convaincue, en se retirant, que, si l’on avait tenté quelque chose, on eût pu réussir, – et il ne faut pas que Madame ait un doute.

 

– Cependant, si l’on échoue ? s’écria Petit-Pierre.

 

– Ce sera cinq ou six cents personnes qui se seront fait tuer inutilement, voilà tout ; et il est bon que, de temps en temps, un parti, dût-il échouer, donne ces sortes d’exemples, non-seulement à son pays, mais encore aux nations voisines.

 

– Vous n’êtes point de ceux qui ont renvoyé leurs hommes, vous ? demanda Petit-Pierre.

 

– Si fait, monsieur ; mais je suis de ceux qui ont fait le serment de mourir pour Son Altesse royale. D’ailleurs, continua le jeune homme, peut-être l’affaire est-elle déjà engagée, et n’aurons-nous d’autre mérite que de suivre le mouvement.

 

– Comment cela ? demandèrent en même temps Petit-Pierre, Bonneville et le marquis.

 

– Il y a eu des coups de fusil tirés aujourd’hui, à la foire de Montaigu.

 

– Et on en tire en ce moment du côté du gué de la Boulogne, dit une voix inconnue et qui venait du côté de la porte, dans l’encadrement de laquelle apparaissait un nouveau personnage.

 

XXX

L’alarme


Celui que nous venons d’introduire, ou plutôt qui s’introduisait lui-même dans le salon du marquis de Souday, était le commissaire général de la future armée vendéenne, qui avait changé son nom, fort connu au barreau de Nantes, contre le pseudonyme de Pascal.

 

Plusieurs fois, il avait été à l’étranger pour y conférer avec Madame et la connaissait parfaitement. Il y avait deux mois à peine qu’il avait fait un dernier voyage de ce genre, et que, portant à Son Altesse royale des nouvelles de la France, il avait, en échange, reçu ses ordres.

 

C’était lui qui était revenu dire à la Vendée de se tenir prête.

 

– Ah ! ah ! fit le marquis de Souday avec un certain mouvement des lèvres qui annonçait qu’il n’avait pas les avocats dans une inattaquable admiration, M. le commissaire général Pascal…

 

– Qui nous apporte des nouvelles, à ce qu’il paraît, dit Petit-Pierre dans l’intention bien visible d’attirer sur lui toute l’attention du nouveau venu.

 

En effet, au son de la voix qui venait de prononcer ces paroles, le commissaire civil tressaillit, et se retourna du côté de Petit-Pierre, lequel lui fit des yeux et des lèvres un signe imperceptible, mais qui parut suffire à lui indiquer ce qu’il avait à faire.

 

– Des nouvelles, oui, répéta-t-il.

 

– Bonnes ou mauvaises ? demanda Louis Renaud.

 

– Mélangées… Mais commençons par la bonne.

 

– Dites !

 

– Son Altesse royale a traversé heureusement le Midi et est arrivée saine et sauve en Vendée.

 

– Êtes-vous sûr de cela ? demandèrent en même temps le marquis de Souday et Louis Renaud.

 

– Aussi sûr qu’il est sûr que je vous vois tous cinq dans ce salon, et en bonne santé, répondit Pascal. Maintenant, passons aux autres nouvelles.

 

– Avez-vous appris quelque chose de Montaigu ? demanda Louis Renaud.

 

– On s’y est battu aujourd’hui, dit Pascal ; quelques coups de fusil ont été tirés par la garde nationale, quelques paysans ont été tués ou blessés.

 

– Mais à quel propos ? demanda Petit-Pierre.

 

– À propos d’une rixe survenue à la foire, et qui a dégénéré en émeute.

 

– Qui commande à Montaigu ? demanda encore Petit-Pierre.

 

– Un simple capitaine, répondit Pascal ; mais, aujourd’hui, en considération de la foire, le sous-préfet et le général commandant la subdivision militaire s’y étaient rendus.

 

– Et savez-vous le nom du général ?

 

– Le général Dermoncourt.

 

– Qu’est-ce que c’est que cela, le général Dermoncourt ?

 

– Sous quel rapport voulez-vous le connaître, monsieur ? Est-ce comme homme, comme opinion, comme caractère ?

 

– Sous ces trois rapports.

 

– Comme homme, c’est un homme de soixante à soixante-deux ans, de cette race de fer qui a fait toutes les guerres de la Révolution et de l’Empire ; il sera nuit et jour à cheval et ne nous laissera pas un moment de repos.

 

– C’est bien, repartit en riant Louis Renaud ; on tâchera de le fatiguer, et, comme nous n’avons, en moyenne, que la moitié de son âge, nous serons bien malheureux ou bien maladroits si nous n’y réussissons pas.

 

– Son opinion ? demanda Petit-Pierre.

 

– Au fond, répondit Pascal, je le crois républicain.

 

– Malgré douze ans de service sous l’Empire ? Il était bon teint !

 

– Il y en a encore comme cela. Vous vous rappelez ce que Henri IV disait des ligueurs : « La caque sent toujours le hareng. »

 

– Et comme caractère ?

 

– Oh ! quant à cela, la loyauté même ! Ce n’est ni un Amadis ni un Galaor ; mais c’est un Ferragus, et, si jamais Madame avait le malheur de tomber entre ses mains…

 

– Eh ! que dites-vous donc là, monsieur Pascal ! fit Petit-Pierre.

 

– Je suis avocat, monsieur, répondit le commissaire civil, et, en ma qualité d’avocat, je prévois toutes les chances d’un procès. Je répète donc : si jamais Madame avait le malheur de tomber entre les mains du général Dermoncourt, elle pourrait juger de sa courtoisie.

 

– Alors, dit Petit-Pierre, voilà un ennemi comme Madame l’eût choisi elle-même, vigoureux, brave et loyal. Monsieur, nous avons de la chance… Mais vous parliez de coups de fusil au gué de la Boulogne.

 

– Je présume, du moins, que ceux que je viens d’entendre sur la route se tirent par là.

 

– Peut-être, dit le marquis, serait-il bon que Bertha allât à la découverte et écoutât ; elle nous rendrait compte de ce qui se passe.

 

Bertha se leva.

 

– Comment ! dit Petit-Pierre, mademoiselle ?

 

– Pourquoi pas ? demanda le marquis.

 

– Parce qu’il me semble que c’est la besogne d’un homme, et non celle d’une femme.

 

– Mon jeune ami, dit le vieux gentilhomme, en pareille matière, je ne m’en rapporte qu’à moi ; après moi, à Jean Oullier, et, après Jean Oullier, à Bertha ou à Mary. Je désire avoir l’honneur de vous tenir compagnie ; mon drôle de Jean Oullier court les champs ; laissez donc faire Bertha.

 

Bertha, en conséquence, continua son chemin vers la porte ; mais, à la porte, elle rencontra sa sœur, qui échangea tout bas quelques mots avec elle.

 

– Voilà Mary, dit Bertha.

 

– Ah ! fit le marquis. As-tu entendu des coups de fusil, petite ?

 

– Oui, père, dit Mary ; on se bat.

 

– Et où cela ?

 

– Au saut de Baugé.

 

– Tu es sûre ?

 

– Oui ; seulement, les coups de fusil partent du marais.

 

– Vous voyez, dit le marquis, c’est précis. Qui garde la porte en ton absence ?

 

– Rosine Tinguy.

 

– Écoutez, dit Petit-Pierre.

 

En effet, on frappait à la porte à coups redoublés.

 

– Diable ! fit le marquis, ce n’est pas un des nôtres.

 

On écouta avec plus d’attention.

 

– Ouvrez ! criait une voix, ouvrez ! Il n’y a pas un instant à perdre.

 

– C’est sa voix ! dit vivement Mary.

 

– Sa voix ! répéta le marquis ; la voix de qui ?

 

– Oui, la voix du jeune baron Michel, dit Bertha, qui, comme sa sœur, l’avait reconnue.

 

– Et que vient faire ici ce pancalier ? dit le marquis en faisant un pas vers la porte comme pour s’opposer à son entrée.

 

– Laissez-le venir, marquis, laissez-le venir ! s’écria Bonneville. Il n’est point à craindre, et je réponds de lui.

 

À peine avait-il prononcé ces mots, que l’on entendit le bruit d’un pas rapide, qui se précipitait vers le salon, et que l’on vit paraître le jeune baron, pâle, haletant, couvert de boue, ruisselant de sueur, n’ayant plus de souffle que pour dire :

 

– Pas un instant à perdre ! fuyez ! Ils viennent !

 

Et il tomba sur un genou, appuyant une de ses mains contre la terre ; la respiration lui manquait, ses forces étaient épuisées.

 

Comme il l’avait promis à Jean Oullier, il avait fait plus d’une demi-lieue en six minutes.

 

Il y eut dans le salon un moment de trouble et de confusion suprêmes.

 

– Aux armes ! cria le marquis.

 

Et, sautant sur son fusil, il indiqua du doigt un râtelier placé dans le coin du salon et supportant trois ou quatre carabines et fusils de chasse.

 

Le comte de Bonneville et Pascal, d’un seul et même mouvement, se jetèrent au-devant de Petit-Pierre pour le défendre.

 

Mary s’élança vers le jeune baron pour le relever et lui porter secours s’il était besoin.

 

Bertha courut à la fenêtre qui donnait sur la forêt et l’ouvrit.

 

On entendit alors quelques coups de fusil plus rapprochés, et cependant à une certaine distance.

 

– Ils sont à la viette des Biques, dit Bertha.

 

– Allons donc ! fit le marquis, impossible qu’ils tentent une pareille route.

 

– Ils y sont, père, dit Bertha.

 

– Oui, oui, murmura Michel, je les ai vus ; ils avaient des torches ; une femme les guidait, marchant la première ; le général marchait le second.

 

– Oh ! maudit Jean ! dit le marquis, pourquoi n’es-tu pas ici ?

 

– Il se bat, monsieur le marquis, dit le jeune baron ; il m’a envoyé, ne pouvant venir.

 

– Lui ? fit le marquis.

 

– Mais je venais, mademoiselle, dit-il, je venais de moi-même. Depuis hier, je sais que l’on doit attaquer le château ; mais j’étais prisonnier, je suis descendu par la fenêtre du second…

 

– Grand Dieu ! fit Mary en pâlissant.

 

– Bravo ! fit Bertha.

 

– Messieurs, dit tranquillement Petit-Pierre, je crois qu’il s’agirait de prendre un parti. Combattons-nous ? En ce cas, il faut nous armer, fermer les portes du château et prendre nos postes. Fuyons-nous ? Je crois qu’il y a encore moins de temps à perdre.

 

– Défendons-nous ! dit le marquis.

 

– Fuyons ! dit Bonneville. Quand Petit-Pierre sera en sûreté, nous nous défendrons.

 

– Eh bien, fit Petit-Pierre, que dites-vous là, comte ?

 

– Je dis que rien n’est prêt et que nous ne pouvons pas nous battre… N’est-ce pas, messieurs ?

 

– On peut toujours se battre, dit la voix jeune et nonchalante d’un nouveau venu, en s’adressant moitié à ceux qui étaient dans le salon, moitié à deux autres jeunes gens qui le suivaient et que, sans doute, il avait rencontrés à la porte.

 

– Ah ! Gaspard ! Gaspard ! s’écria Bonneville.

 

Et, s’élançant à la rencontre du nouvel arrivant, il lui dit quelques mots à l’oreille.

 

– Messieurs, dit Gaspard, le comte de Bonneville a parfaitement raison : en retraite !

 

Puis, s’adressant au marquis :

 

– Y a-t-il à votre château quelque porte, quelque sortie secrète, marquis ? Nous n’avons pas de temps à perdre : les derniers coups de fusil que nous écoutions à la porte, Achille, Cœur-de-Lion et moi, n’étaient pas tirés à plus de cinq cents pas d’ici.

 

– Messieurs, dit le marquis de Souday, vous êtes chez moi ; c’est à moi de prendre la responsabilité de tout. Silence ! que l’on m’écoute et que l’on m’obéisse aujourd’hui : j’obéirai à mon tour demain.

 

Il se fit un profond silence.

 

– Mary, dit le marquis, faites fermer la porte du château, mais sans la barricader, afin qu’on puisse l’ouvrir au premier coup qui sera frappé. Bertha, au souterrain sans perdre un instant ! Moi et mes deux filles, nous recevrons le général et lui ferons les honneurs du château, et, demain, partout où vous serez, nous vous rejoindrons ; seulement, faites-le-nous savoir.

 

Mary s’élança hors de la chambre pour exécuter l’ordre de son père, tandis que Bertha, faisant signe à Petit-Pierre de la suivre, sortait par la porte opposée, traversait la cour, entrait dans la chapelle, prenait deux cierges sur l’autel, les allumait à une lampe, les mettait aux mains de Bonneville et de Pascal, et, poussant un ressort qui faisait tourner sur lui-même le devant de l’autel, découvrait un escalier conduisant aux caveaux qui servaient autrefois de sépulture aux seigneurs de Souday.

 

– Il n’y a point à vous égarer, dit Bertha : vous trouverez la porte à l’extrémité, et la clef est en dedans. Cette porte donne sur la campagne.

 

Petit-Pierre prit la main de Bertha, la serra vivement et s’élança dans le souterrain derrière Bonneville et Pascal, qui éclairaient le chemin.

 

Louis Renaud, Achille, Cœur-de-Lion et Gaspard suivirent Petit-Pierre.

 

Bertha referma la porte sur eux.

 

Elle avait remarqué que le baron Michel n’était point parmi les fugitifs.

 

XXXI

Mon compère Loriot


Le marquis de Souday, après avoir suivi des yeux les fugitifs jusqu’à ce qu’ils eussent disparu dans la chapelle, poussa une de ces exclamations qui indique que la poitrine est dégagée d’un certain poids, et rentra dans le vestibule.

 

Mais, au lieu de passer du vestibule au salon, il passa du vestibule à la cuisine.

 

Contre toutes ses habitudes, et au grand étonnement de la cuisinière, il s’approcha des fourneaux, souleva avec sollicitude le couvercle de chaque casserole, s’assura qu’aucun ragoût n’était attaché au fond, fit reculer les broches afin qu’un coup de feu in extremis ne vînt point déshonorer les rôtis, remonta dans le vestibule, passa du vestibule dans la salle à manger, inspecta les bouteilles, fit doubler leurs rangs, regarda si la table était dressée dans les règles, et, satisfait de ce qu’il venait de voir, rentra dans le salon.

 

Il y retrouva ses deux filles, la porte du château ayant été confiée à Rosine, dont toute la mission se bornait, au reste, à tirer les cordons au premier coup de marteau qui retentirait.

 

Toutes deux étaient assises chacune à un coin du feu ; Mary était inquiète, Bertha rêveuse. Toutes deux pensaient à Michel.

 

Mary supposait que le jeune baron avait suivi le comte de Bonneville et Petit-Pierre, et se préoccupait grandement des fatigues qu’il allait éprouver, des dangers qu’il allait courir.

 

Bertha, elle, était tout enivrée par cette poignante jouissance qui suit la révélation de l’amour de l’être qu’on aime ; il lui semblait qu’elle avait acquis dans les regards du jeune baron la certitude que c’était pour elle que le pauvre enfant, si craintif, si hésitant, avait dompté sa faiblesse et bravé des périls réels ; elle mesurait la grandeur de l’amour qu’elle lui supposait à l’étendue de la révolution que cet amour avait produite dans le caractère du jeune homme ; elle bâtissait mille châteaux en Espagne, et se reprochait amèrement de ne pas l’avoir contraint à rentrer au château lorsqu’elle s’était aperçue qu’il ne suivait pas ceux que son dévouement avait sauvés.

 

Puis elle souriait ; car, tout à coup, une pensée lui traversait l’esprit : c’est qu’il était resté au château, qu’il s’y était caché dans quelque coin pour la voir à la dérobée, et que, si elle se hasardait dans les cours ou dans le parc, elle le verrait surgir devant elle et l’entendrait lui dire : « Voyez ce dont je suis capable pour obtenir un regard de vous ! »

 

Le marquis venait à peine de s’asseoir dans son fauteuil et n’avait pas encore eu le temps de remarquer la préoccupation de ses deux filles, qu’il pouvait, d’ailleurs, attribuer à toute autre cause, lorsqu’un coup de marteau retentit sur la porte.

 

Le marquis de Souday tressaillit, non pas qu’il n’attendît point ce coup de marteau ; mais ce coup de marteau n’était point tel qu’il l’attendait ; il était timide, presque obséquieux et, par conséquent, n’avait rien de militaire.

 

– Oh ! oh ! fit le marquis, qu’est-ce que cela ?

 

– On a frappé, je crois, dit Bertha sortant de sa rêverie.

 

– Oui, un coup, dit Mary.

 

Le marquis secoua la tête, en homme qui dit : « Ce n’est pas cela, » mais qui, toutefois, pensant qu’en pareille circonstance il faut tout voir par soi-même, ne s’en décide pas moins à voir ce que cela est.

 

En conséquence, il sortit du salon, traversa le vestibule et s’avança sur la première marche du perron.

 

En effet, au lieu des sabres et des baïonnettes qu’il s’attendait à voir étinceler dans l’ombre, au lieu des figures soldatesques et des moustaches avec lesquelles il croyait avoir à faire connaissance, le marquis de Souday ne voyait rien autre chose que la coupole d’un immense parapluie de toile bleue qui se dirigeait vers lui la pointe en avant, gravissant le perron marche à marche.

 

Comme ce parapluie, qui avançait toujours, pareil à la carapace d’une tortue, menaçait de lui crever l’œil avec la pointe qui sortait de son centre telle que la pointe d’un bouclier antique, le marquis releva l’orbe de ce bouclier et se trouva face à face avec un museau de fouine surmonté de deux petits points brillants comme des escarboucles, et coiffé d’un chapeau très-haut de forme, très-étroit de bords, et si souvent brossé et rebrossé, qu’il brillait dans l’ombre comme s’il eût été verni.

 

– Par les mille diables d’enfer ! s’écria le marquis de Souday, c’est mon compère Loriot !

 

– Prêt à vous rendre ses petits services, si vous l’en jugez digne, fit le dernier venu, d’une voix de fausset qui devenait caverneuse, tant son propriétaire s’efforçait de la rendre pateline.

 

– Vous êtes le très-bienvenu à Souday, maître Loriot, dit le marquis avec un accent de bonne humeur et comme s’il se promettait quelque joie de la présence de celui qu’il accueillait par un cordial salut. J’y attends ce soir nombreuse compagnie, et, en votre qualité de notaire du maître du logis, vous m’aiderez à en faire les honneurs. Venez saluer ces demoiselles.

 

Et le vieux gentilhomme, avec une aisance qui prouvait à quel degré il était pénétré de la distance qui existait entre un marquis de Souday et un notaire de village, précéda son hôte dans le salon.

 

Il est vrai que maître Loriot mettait un soin si minutieux à frotter ses pieds sur le paillasson gisant à la porte de ce sanctuaire, que la politesse que le marquis eût jugé à propos de lui faire en restant derrière lui eût dégénéré en une véritable corvée.

 

Profitons du moment où le tabellion, éclairé par l’entre-bâillement de la porte, referme son parapluie et se frotte les pieds, pour esquisser son portrait, si toutefois l’entreprise ne dépasse pas nos moyens.

 

Maître Loriot, notaire à Machecoul, était un petit bonhomme, maigre et fluet, paraissant encore de moitié plus exigu par suite de l’habitude qu’il avait prise de ne jamais parler que courbé en deux et dans l’attitude du plus profond respect.

 

Un nez long et pointu lui tenait lieu de visage ; en développant outre mesure ce trait de sa physionomie, la nature avait voulu se rattraper sur le reste, et, avec une incroyable parcimonie, elle lui avait mesuré tout ce qui n’appartenait point à la partie saillante de la face ; si bien qu’il fallait le regarder de bien près et fort longtemps pour s’apercevoir que maître Loriot avait des yeux et une bouche comme le reste des hommes ; mais aussi, lorsqu’on en était arrivé là, on remarquait que ces yeux étaient pleins de vivacité, et que cette bouche ne manquait pas de finesse.

 

Et, en effet, maître Loriot – ou le compère Loriot, comme l’appelait le marquis de Souday, qui, en sa qualité de grand chasseur, était quelque peu ornithologue – le compère Loriot, disons-nous, tenait toutes les promesses de son prospectus physiognomonique : il était assez habile pour faire suer une trentaine de mille francs à une étude de campagne dans laquelle ses prédécesseurs avaient réussi à grand’peine.

 

Pour arriver à ce résultat, regardé jusqu’à lui comme impossible, M. Loriot avait étudié, non pas le Code, mais les hommes ; il avait conclu de ses études que la vanité et l’orgueil étaient leurs prédispositions dominantes ; il avait, en conséquence, cherché à se rendre agréable à ces deux vices, et n’avait pas tardé à devenir nécessaire à ceux qui les possédaient.

 

Chez maître Loriot, en raison de ce système, la politesse touchait presque à l’obséquiosité : il ne saluait pas, il se prosternait, et, comme les fakirs de l’Inde, il avait si bien brisé son corps à certaines manœuvres, qu’il s’était habitué littéralement à cette attitude ; c’était une parenthèse toujours ouverte, jamais fermée, dans laquelle s’encadraient les titres de ses clients, qui revenaient à chaque phrase avec une intarissable abondance ; pour peu que son interlocuteur fût baron, ou même chevalier, ou seulement gentilhomme, jamais le notaire ne lui eût parlé autrement qu’à la troisième personne. Au reste, il se montrait d’une reconnaissance à la fois humble et expansive pour les procédés affables que l’on avait à son égard, et, comme, en même temps, il manifestait un dévouement exagéré aux intérêts qu’on lui confiait, il avait su mériter tant d’éloges que, peu à peu, il avait conquis une clientèle considérable dans la noblesse des environs.

 

Ce qui avait surtout contribué au succès de maître Loriot dans le département de la Loire-Inférieure et même dans les départements voisins, c’était l’exaltation de ses opinions politiques.

 

Maître Loriot était de ceux dont on pouvait dire : « Plus royaliste que le roi. »

 

Son petit œil gris étincelait lorsqu’il entendait prononcer le nom d’un jacobin, et, pour lui, toutes les fractions libérales, depuis M. de Chateaubriand jusqu’à M. de La Fayette, étaient des jacobins.

 

Jamais il n’avait voulu reconnaître la royauté de juillet et il n’appelait jamais Louis-Philippe autrement que « M. le duc d’Orléans, » ne lui accordant pas même le titre d’altesse royale que lui avait accordé Charles X.

 

Maître Loriot était un des visiteurs les plus habituels du château de Souday.

 

Il entrait dans sa tactique de faire parade du plus profond respect pour cet illustre débris de l’ancien ordre social, ordre social qui avait tous ses regrets, et il avait poussé le respect jusqu’à consentir à quelques emprunts dont le marquis de Souday, fort insouciant, comme nous l’avons dit, des choses d’argent, négligeait régulièrement de lui payer les intérêts.

 

Le marquis de Souday accueillait volontiers son compère Loriot : d’abord, en raison des susdits emprunts ; ensuite, parce que la fibre orgueilleuse du vieux gentilhomme n’était pas plus qu’une autre insensible à la flatterie ; enfin, parce que, la froideur dans laquelle le propriétaire de Souday vivait avec son voisinage le rendant fort isolé, il accueillait avec joie tout ce qui venait rompre la monotonie de sa vie.

 

Lorsque le petit notaire se crut certain que ses chaussures n’avaient pas conservé un vestige de crotte, il entra dans le salon.

 

Il salua de nouveau le marquis, qui avait déjà repris sa place dans le fauteuil, et commença de complimenter les deux jeunes filles.

 

Mais le marquis ne lui laissa pas le loisir d’achever ses compliments.

 

– Loriot, lui dit-il, je serai toujours enchanté de vous voir.

 

Le notaire s’inclina jusqu’à terre.

 

– Seulement, continua le marquis, vous me permettrez de vous demander, n’est-ce pas ? ce qui peut vous amener dans notre désert à neuf heures et demie du soir, et par un temps pareil. Je sais bien que, lorsqu’on a un parapluie comme le vôtre, la voûte du ciel est toujours bleue.

 

Loriot crut convenable de ne pas laisser passer la plaisanterie du marquis sans en rire et sans murmurer :

 

– Ah ! très bien ! très bien !

 

Puis, répondant directement :

 

– Voici, dit-il. J’étais au château de la Logerie, d’où je suis parti fort tard, ayant, sur un ordre reçu à deux heures seulement, été porter de l’argent à la propriétaire du susdit château ; je revenais à pied, selon ma coutume, lorsque j’ai entendu dans la forêt des bruits de fâcheux augure, et qui m’ont confirmé ce que je savais déjà de l’émeute de Montaigu ; j’ai appréhendé, si j’allais plus loin, de rencontrer, sur mon chemin, des soldats du duc d’Orléans, et j’ai pensé que M. le marquis daignerait m’accorder l’hospitalité pour cette nuit.

 

Au nom de la Logerie, Bertha et Mary avaient relevé la tête comme deux chevaux qui entendent au loin et tout à coup le bruit du clairon.

 

– Vous venez de la Logerie ? fit le marquis.

 

– Comme j’ai eu l’honneur de le dire à M. le marquis, répliqua maître Loriot.

 

– Tiens ! tiens ! tiens ! Nous avons déjà eu quelqu’un de la Logerie, ce soir.

 

– Le jeune baron, peut-être ? répondit le notaire.

 

– Oui.

 

– C’est justement lui que je cherche.

 

– Loriot, dit le marquis, je m’étonne de vous voir, vous que je considère comme un homme dont les principes sont solides, je m’étonne de vous voir prostituer de la sorte, en l’accolant au nom de ces Michel, un titre que, d’habitude, vous respectez.

 

En entendant le marquis prononcer cette phrase avec un suprême dédain, Bertha devint pourpre, et Mary pâlit.

 

L’impression que les paroles qu’il avait dites produisaient sur les jeunes filles ne fut pas remarquée du vieux gentilhomme ; mais elle n’échappa point au petit œil gris du notaire. Il allait parler, quand, de la main, M. de Souday lui fit signe qu’il n’avait pas tout dit.

 

– Puis, continua celui-ci, pourquoi vous, compère, que nous traitons avec bonté, avec bienveillance, pourquoi croyez-vous nécessaire de vous servir d’un subterfuge pour entrer dans notre maison ?

 

– Monsieur le marquis…, balbutia Loriot.

 

– Vous y venez chercher Michel, n’est-ce pas ? Rien de mieux ! Pourquoi mentir ?

 

– Que M. le marquis daigne agréer mes très-humbles excuses !… La mère de ce jeune homme, que j’ai été forcé d’accepter au nombre de mes clientes, attendu que c’est un legs de mon prédécesseur, est fort inquiète : au risque de se casser le cou, son fils est descendu d’une fenêtre du deuxième étage, et, au mépris de ses volontés maternelles, il a pris la fuite ; de sorte que madame Michel m’avait chargé…

 

– Ah ! ah ! fit le marquis, il a fait tout cela ?

 

– Littéralement, monsieur le marquis.

 

– Eh bien, voilà qui me raccommode avec lui… Pas tout à fait, entendons-nous bien, mais un peu.

 

– Si M. le marquis pouvait m’indiquer où j’ai la chance de trouver le jeune homme, dit Loriot, je le reconduirais à la Logerie.

 

– Ah ! quant à cela, du diable si je sais comment ni par où il s’est esquivé ! Voyons, le savez-vous, vous autres ? demanda le marquis s’adressant à ses filles.

 

Bertha et Mary firent toutes deux un signe négatif.

 

– Vous le voyez, mon pauvre compère, dit le marquis, nous ne pouvons vous être d’aucune utilité. Mais pourquoi la mère Michel avait-elle séquestré son fils ?

 

– Il paraîtrait, répondit le notaire, que le jeune Michel, jusqu’aujourd’hui si doux, si docile et si obéissant, est devenu tout à coup amoureux.

 

– Ah ! ah ! il a pris le mors aux dents, dit le marquis ; je connais cela. Eh bien, compère Loriot, si vous êtes appelé en conseil, dites à la mère de lui rendre la bride et de lui donner du champ : cela vaut mieux que la martingale. Au fond, pour le peu que je l’ai vu, il m’a eu l’air d’un bon petit diable.

 

– Un excellent cœur, monsieur le marquis ! et, avec cela, fils unique, plus de cent mille livres de rente ! dit le notaire.

 

– Hum ! fit le marquis, s’il n’a que cela, ce sera bien peu pour racheter les vilenies du nom qu’il porte.

 

– Mon père ! s’écria Bertha, tandis que Mary se contentait de soupirer, vous oubliez le service qu’il nous a rendu ce soir.

 

– Eh ! eh ! fit Loriot regardant Bertha, la baronne aurait-elle raison ? Par ma foi, ce serait un beau contrat à faire !

 

Et il se mit à supputer ce que pourrait lui rapporter d’honoraires le contrat de mariage du baron Michel de la Logerie avec mademoiselle Bertha de Souday.

 

– Tu as raison, mon enfant, dit le marquis ; aussi laissons Loriot chercher le chaton de la mère Michel, et ne nous en inquiétons pas aujourd’hui.

 

Puis, se retournant vers le notaire :

 

– Allez-vous donc vous remettre en quête, monsieur le tabellion ?

 

– Monsieur le marquis, si vous daigniez me le permettre, je préférerais…

 

– Tout à l’heure, vous me donniez comme prétexte votre crainte de rencontrer les soldats, interrompit le marquis : vous en avez donc bien peur ? Morbleu ! qu’est-ce que c’est que cela ? Vous, un des nôtres !

 

– Je n’en ai pas peur, répliqua Loriot, M. le marquis peut m’en croire ; mais ces maudits bleus me causent une si profonde aversion, que, quand j’aperçois un de leurs uniformes, mon estomac se resserre, et je suis vingt-quatre heures sans pouvoir manger.

 

– Cela m’explique votre maigreur, compère ; mais ce qui est encore plus triste, c’est que cela m’oblige à vous mettre à la porte.

 

– M. le marquis veut rire aux dépens de son humble serviteur.

 

– Pas le moins du monde ; seulement, je ne veux pas votre mort, compère.

 

– Comment cela ?

 

– Si la vue d’un soldat vous cause vingt-quatre heures d’inanition, vous ne pouvez manquer de mourir de faim tout de bon, quand, pendant une nuit entière, vous aurez été sous le même toit qu’un régiment.

 

– Un régiment !

 

– Sans doute ; j’ai invité un régiment à souper ce soir à Souday, et l’amitié que j’ai pour vous, compère, m’oblige à vous faire déguerpir au plus vite ; seulement, mettez-y quelques précautions, car ces drôles, en vous voyant courir les champs, ou plutôt les bois, à pareille heure, pourraient bien vous prendre pour ce que vous n’êtes pas… je veux dire pour ce que vous êtes.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, dans ce cas, ils ne manqueraient pas de vous honorer de quelques coups de fusil, et les fusils des soldats de M. le duc d’Orléans sont chargés à balle.

 

Le notaire devint fort pâle et balbutia quelques paroles inintelligibles.

 

– Alors décidez-vous ! vous avez le choix : mourir de faim ou d’un coup de fusil. Vous n’avez pas de temps à perdre ; car, cette fois, j’entends la marche de toute une troupe…, et tenez, voilà, selon toute probabilité, le général qui frappe à la porte.

 

En effet, le marteau retentit, mais vigoureusement cette fois, et ainsi qu’il convenait à l’hôte dont il annonçait l’arrivée.

 

– En compagnie de monsieur le marquis, fit Loriot, je me sens de force à vaincre mes répugnances, si invincibles qu’elles soient.

 

– Bien ! Alors, prenez ce flambeau et venez au-devant de mes invités.

 

– Vos invités ? Mais, en vérité, monsieur le marquis, je ne puis croire…

 

– Venez, venez, Thomas. Loriot ! vous allez voir et vous croirez après.

 

Et le marquis de Souday, prenant lui-même un flambeau, s’avança sur le perron.

 

Bertha et Mary le suivirent, Mary pensive, Bertha inquiète, toutes deux regardant, au plus profond de l’ombre de la cour, pour voir si elles ne découvriraient point celui auquel elles ne cessaient pas de songer.

 

XXXII

Où le général mange un dîner qui n’avait pas été préparé pour lui


Selon les instructions du marquis, transmises par Mary à Rosine, la porte avait été ouverte aux soldats dès le premier coup de marteau. La porte ouverte, ils avaient envahi la cour, et se hâtaient de cerner la maison.

 

Au moment où le vieux général descendait de cheval, il aperçut les deux porte-flambeaux, et, à côté d’eux, moitié dans l’ombre, moitié dans la lumière, les deux jeunes filles.

 

Tout cela s’avançait vers lui d’un air tout à la fois empressé et gracieux qui le surprit.

 

– Ma foi, général, s’écria le marquis en descendant jusqu’au dernier degré de l’escalier pour aller aussi loin que possible à la recherche du général, je désespérais presque de vous voir… ce soir, du moins.

 

– Vous désespériez, dites-vous, monsieur le marquis ? fit le général stupéfait de cet exorde.

 

– Je désespérais de vous voir, je le répète. À quelle heure êtes-vous parti de Montaigu ? vers sept heures ?

 

– À sept heures précises.

 

– Eh bien, c’est cela ! j’avais calculé qu’il fallait un peu plus de deux heures pour venir ; je vous attendais donc vers neuf heures un quart, neuf heures et demie ; mais voilà qu’il en est plus de dix ! J’en étais à me dire : « Mon Dieu, serait-il arrivé quelque accident qui me prive de l’honneur de recevoir un si brave et si estimable officier ? »

 

– Ainsi, vous m’attendiez, monsieur ?

 

– Pardieu ! Je parie que c’est ce maudit gué de Pont-Farcy qui vous aura retardé. Quel abominable pays, général ! des ruisseaux qui, à la moindre pluie, deviennent des torrents impraticables ; des chemins… ils appellent cela des chemins ! moi, j’appelle cela des fondrières ! Au reste, vous en savez bien quelque chose ; car je présume que ce n’est pas sans quelque difficulté que vous avez franchi le maudit saut de Baugé, une mer de boue où l’on enfonce jusqu’à la ceinture quand on n’enfonce pas jusque par-dessus la tête ! Mais avouez que tout cela n’est rien à côté de la viette des Biques, où, tout jeune, moi, un chasseur enragé, je n’osais pas me hasarder sans frémir… Vraiment, général, en pensant à tout ce que l’honneur que vous me faites vous aura coûté de peines et de fatigues, je ne sais comment vous en témoigner ma reconnaissance.

 

Le général vit que, pour le moment, il avait affaire à plus fin que lui.

 

Il se résolut à manger franchement le plat que le marquis lui servait.

 

– Croyez bien, monsieur le marquis, répondit-il, que je regrette de m’être tant fait attendre, et qu’il n’y a aucunement de ma faute dans le retard que vous me reprochez. En tout cas, je tâcherai de profiter de la leçon que vous voulez bien me donner, et, une autre fois, en dépit des gués, des sauts et des viettes, j’arriverai selon les règles les plus rigoureuses de la politesse.

 

En ce moment, un officier s’approcha du général pour prendre ses ordres relativement à la perquisition que l’on devait faire dans le château.

 

– C’est inutile, mon cher capitaine, dit le général. N’entendez-vous pas que notre hôte nous dit que nous arrivons trop tard ? C’est nous dire que nous n’avons aucune peine à prendre et que nous trouverons tout en ordre dans le château.

 

– Comment donc ! comment donc ! dit le marquis ; mais, en ordre ou non, mon château est tout à votre disposition, général : usez-en donc comme s’il vous appartenait.

 

– Ceci m’est offert de trop bonne grâce pour que je refuse, dit le général en s’inclinant.

 

– Oh ! que vous êtes étourdies, mesdemoiselles ! fit le marquis de Souday s’adressant à ses filles ; vous ne me faites pas remarquer que je tiens ces messieurs à la porte, et par le temps qu’il fait ! des gens qui ont traversé le gué de Pont-Farcy ! Mais entrez donc, général, entrez donc, messieurs ! J’ai fait préparer un excellent feu au salon, un feu devant lequel vous pourrez sécher vos habits, que l’eau de la Boulogne doit rendre inhabitables.

 

– Comment reconnaîtrai-je jamais la délicatesse de vos procédés ? dit le général en se mordant les moustaches et un peu les lèvres.

 

– Oh ! vous êtes un homme à me r