William Shakspeare

 

 

 

CORIOLAN

 

 

 

(1607)
Traduction de M. Guizot

 

 

 

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Table des matières

 

NOTICE SUR CORIOLAN.. 4

PERSONNAGES. 6

ACTE PREMIER.. 7

SCÈNE I. 8

SCÈNE II. 16

SCÈNE III. 18

SCÈNE IV.. 22

SCÈNE V.. 25

SCÈNE VI. 27

SCÈNE VII. 30

SCÈNE VIII. 31

SCÈNE IX.. 32

SCÈNE X.. 35

ACTE DEUXIÈME.. 37

SCÈNE I. 38

SCÈNE II. 46

SCÈNE III. 51

ACTE TROISIÈME.. 59

SCÈNE I. 60

SCÈNE II. 71

SCÈNE III. 75

ACTE QUATRIÈME.. 80

SCÈNE I. 81

SCÈNE II. 83

SCÈNE III. 86

SCÈNE IV.. 88

SCÈNE V.. 89

SCÈNE VI. 96

SCÈNE VII. 102

ACTE CINQUIÈME.. 103

SCÈNE I. 105

SCÈNE II. 108

SCÈNE III. 112

SCÈNE IV.. 117

SCÈNE V.. 120

À propos de cette édition électronique. 125

 

NOTICE SUR CORIOLAN

 

Coriolan, comme l’observe La Harpe, est un des plus beaux rôles qu’il soit possible de mettre sur la scène. C’est un de ces caractères éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu’ils élèvent, un de ces personnages dans le genre de l’Achille d’Homère qui font le sort d’un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire ; une de ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l’injustice, parce qu’elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir les ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes et venimeuses.

 

Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable, c’est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de Coriolan, et qui fait seul plier son orgueil offensé. « Et comme aux autres la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire ; aussi à luy, la fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu’il voyoit que sa mère en recevoit ; car il estimoit n’y avoir rien qui le rendît plus heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l’ouist priser et louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné, et qu’elle l’embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux espraintes de joye. » – (PLUTARQUE, trad. d’Amyol.)

 

Il n’est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de Coriolan, que Graun a mis en musique.

 

En Angleterre, on compte le Coriolan de Jean Dennis, aujourd’hui presque oublié ; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en 1755 ; et surtout celui de Thomson, l’auteur des Saisons, dont le talent descriptif est le véritable titre au rang distingué qu’il occupe dans la littérature anglaise.

 

Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première est de Hardy, avec des chœurs, jouée dès l’an 1607, et imprimée en 1626 ; la seconde, sous le titre de Véritable Coriolan, est de Chapoton, et fut représentée en 1638 ; la troisième, de Chevreau, dans la même année ; la quatrième, de l’abbé Abeille, de 1676 ; la cinquième, de Chaligny Des Plaines, 1722 ; la sixième, de Mauger, 1748 ; la septième, de Richer, imprimée la même année ; la huitième, de Gudin, mise au théâtre en 1776. La dernière enfin, du rhéteur La Harpe, représentée en 1784, est la seule qui soit restée au théâtre.

 

La Harpe se défend d’avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare. Sa tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de l’Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans l’art dramatique comme Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété. Seul il a su reproduire les héros de l’ancienne Rome avec la vérité de l’histoire, et égaler Plutarque dans l’art de les peindre dans toutes les situations de la vie.

 

Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple au Mont-Sacré, l’an de Rome 262, jusqu’à la mort de Coriolan.

 

L’histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des principaux discours sont tirés de la Vie de Coriolan par Plutarque, que Shakspeare pouvait lire dans l’ancienne traduction anglaise de Thomas Worth, faite sur celle d’Amyot en 1576. Nous renvoyons les lecteurs à la Vie des hommes illustres, pour voir tout ce que le poëte doit à l’historien.

 

La tragédie de Coriolan est une des plus intéressantes productions de Shakspeare. L’humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité de la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans Virgilie, la hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne jalousie des plébéiens et l’insolence tribunitienne dans Brutus et Sicinius, forment les contrastes les plus variés et les plus heureux. Une curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune, et l’intérêt se soutient depuis le commencement jusqu’à la fin. M. Schlegel, admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au sujet de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à la gaieté lorsqu’il peint la multitude et ses aveugles mouvements ; il semble craindre, dit M. Schlegel, qu’on ne s’aperçoive pas de toute la sottise qu’il donne aux plébéiens dans cette pièce, et il l’a fait encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius. Il résulte de là des scènes plaisantes d’un genre tout à fait particulier, et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de cette espèce ; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir au consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe ; comme il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son cœur ; et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l’humilité d’usage, il finit par arracher leurs suffrages en les défiant.

 

PERSONNAGES

 

CAIUS MARCIUS CORIOLAN, Romain de l’ordre des patriciens.

 

TITUS LARTIUS, COMINIUS, généraux de Rome dans la guerre contre les Volsques, et amis de Coriolan.

 

MÉNÉNIUS AGRIPPA, ami de Coriolan.

 

SICINIUS VELUTUS, JUNIUS BRUTUS, tribuns du peuple et ennemis de Coriolan.

 

LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan.

 

UN HÉRAUT ROMAIN.

 

TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques.

 

UN LIEUTENANT D’AUFIDIUS.

 

VOLUMNI, mère de Coriolan.

 

VIRGILIE, femme de Coriolan.

 

VALÉRIE, amie de Virgilie.

 

UN CITOYEN D’ANTIUM.

 

DEUX SENTINELLES VOLSQUES.

 

DAMES ROMAINES.

 

CONSPIRATEURS VOLSQUES, ligués avec Aufidius.

 

SÉNATEURS ROMAINS, SÉNATEURS VOLSQUES, ÉDILES, LICTEURS, SOLDATS, FOULE DE PLÉBÉIENS, ESCLAVES D’AUFIDIUS, ETC.

 

La scène est tantôt dans Rome, tantôt dans le territoire des Volsques et des Antiates.

 

ACTE PREMIER

 

SCÈNE I

 

La scène est dans une rue de Rome.

Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons, de massues et autres armes.

 

 

PREMIER CITOYEN. – Avant d’aller plus loin, laissez-moi vous parler.

 

PLUSIEURS CITOYENS parlant à la fois. – Parlez, parlez.

 

PREMIER CITOYEN. – Êtes-vous tous bien résolus à mourir, plutôt que de souffrir la faim ?

 

TOUS. – Nous y sommes résolus, nous y sommes résolus.

 

PREMIER CITOYEN. – Eh bien ! vous savez que Caïus Marcius est le grand ennemi du peuple ?

 

TOUS. – Nous le savons, nous le savons.

 

PREMIER CITOYEN. – Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que nous voulons. Est-ce une chose arrêtée ?

 

TOUS. – Oui, n’en parlons plus : c’est une affaire faite ; courons, courons.

 

SECOND CITOYEN. – Un mot, bons citoyens.

 

PREMIER CITOYEN. – Nous sommes rangés parmi les pauvres citoyens[1], les patriciens parmi les bons. Ce qui fait regorger les autorités nous soulagerait : s’ils nous cédaient à temps ce qu’ils ont de trop, nous pourrions faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils nous trouvent trop chers. La maigreur qui nous défigure, le tableau de notre misère, sont comme un inventaire qui détaille leur abondance. Notre souffrance est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques avant que nous soyons devenus des squelettes, car les dieux savent que ce qui me fait parler ainsi, c’est la faim du pain et non la soif de la vengeance.

 

SECOND CITOYEN. – Voulez-vous agir surtout contre Caïus Marcius ?

 

LES CITOYENS. – Contre lui d’abord, c’est un vrai chien pour le peuple.

 

SECOND CITOYEN. – Mais songez-vous aux services qu’il a rendus à son pays ?

 

PREMIER CITOYEN. – Parfaitement, et nous aurions du plaisir à lui en tenir bon compte, s’il ne se payait lui-même en orgueil.

 

TOUS. – Allons, parlez sans fiel.

 

PREMIER CITOYEN. – Je vous dis que tout ce qu’il a fait de glorieux, il l’a fait dans ce but. Il plaît à de bonnes âmes de dire qu’il a tout fait pour la patrie : je dis, moi, qu’il l’a fait d’abord pour plaire à sa mère, et puis pour avoir le droit d’être orgueilleux outre mesure. Son orgueil est monté au niveau de sa valeur.

 

SECOND CITOYEN. – Ce qu’il ne peut changer dans sa nature, vous le mettez à son compte comme un vice ; vous ne l’accuserez pas du moins de cupidité ?

 

PREMIER CITOYEN. – Et quand je ne le pourrais pas, je ne serais pas stérile en accusations : il a tant de défauts que je me fatiguerais à les énumérer. (Des cris se font entendre dans l’intérieur.) Que veulent dire ces cris ? L’autre partie de la ville se soulève ; et nous, nous nous amusons ici à bavarder. Au Capitole !

 

TOUS. – Allons, allons.

 

PREMIER CITOYEN. – Doucement ! – Qui s’avance vers nous ?

 

(Survient Ménénius Agrippa.)

 

SECOND CITOYEN. – Le digne Ménénius Agrippa, un homme qui a toujours aimé le peuple.

 

PREMIER CITOYEN. – Oui, oui, il est assez brave homme ! Plût aux dieux que tout le reste fût comme lui !

 

MÉNÉNIUS. – Quel projet avez-vous donc en tête, mes concitoyens ? Où allez-vous avec ces bâtons et ces massues ? – De quoi s’agit-il, dites, je vous prie ?

 

SECOND CITOYEN. – Nos projets ne sont pas inconnus au sénat ; depuis quinze jours il a vent de ce que nous voulons : il va le voir aujourd’hui par nos actes. Il dit que les pauvres solliciteurs ont de bons poumons : il verra que nous avons de bons bras aussi.

 

MÉNÉNIUS. – Quoi ! mes bons amis, mes honnêtes voisins, voulez-vous donc vous perdre vous-mêmes ?

 

SECOND CITOYEN. – Nous ne le pouvons pas, nous sommes déjà perdus.

 

MÉNÉNIUS. – Mes amis, je vous déclare que les patriciens ont pour vous les soins les plus charitables. – Le besoin vous presse ; vous souffrez dans cette disette : mais vous feriez aussi bien de menacer le ciel de vos bâtons, que de les lever contre le sénat de Rome dont les destins suivront leur cours, et briseraient devant eux dix mille chaînes plus fortes que celles dont vous pourrez jamais l’enlacer. Quant à cette disette, ce ne sont pas les patriciens, ce sont les dieux qui en sont les auteurs : ce sont vos prières, et non vos armes qui peuvent vous secourir. Hélas ! vos malheurs vous entraînent à des malheurs plus grands. Vous insultez ceux qui tiennent le gouvernail de l’État, ceux qui ont pour vous des soins paternels, tandis que vous les maudissez comme vos ennemis !

 

SECOND CITOYEN. – Des soins paternels ? Oui, vraiment ! Jamais ils n’ont pris de nous aucun soin. Nous laisser mourir de faim, tandis que leurs magasins regorgent de blé ; faire des édits sur l’usure pour soutenir les usuriers ; abroger chaque jour quelqu’une des lois salutaires établies contre les riches, et chaque jour porter de plus cruels décrets pour enchaîner, pour assujettir le pauvre ! Si la guerre ne nous dévore pas, ce sera le sénat : voilà l’amour qu’il a pour nous !

 

MÉNÉNIUS. – Votre malice est extrême : il faut que vous en conveniez, ou bien souffrez qu’on vous taxe de folie. – Je veux vous raconter un joli conte. Peut-être l’aurez-vous déjà entendu ; mais n’importe, il sert à mon but, et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre.

 

SECOND CITOYEN. – Je vous écouterai volontiers, noble Ménénius ; mais n’espérez pas tromper nos maux par le récit d’une fable ; cependant, si cela vous fait plaisir, voyons, dites.

 

MÉNÉNIUS. – « Un jour tous les membres du corps humain se révoltèrent contre l’estomac. Voici leurs plaintes contre lui : ils disaient que, comme un gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif, engloutissant tranquillement la nourriture, sans jamais partager le travail des autres organes qui se fatiguaient à voir, à entendre, à parler, à instruire, à marcher, à sentir, ayant tous leurs fonctions mutuelles, et servant, en ministres laborieux, les désirs et les vœux communs du corps entier. L’estomac répondit… »

 

SECOND CITOYEN. – Ah ! voyons, seigneur, ce que l’estomac répondit.

 

MÉNÉNIUS. – Je vais vous le dire. « Il répondit, avec une sorte de sourire, qui ne venait pas des poumons (car si je fais parler l’estomac, je peux bien aussi le faire sourire), il répondit donc, avec dédain, aux membres mutinés et mécontents qui, le voyant tout recevoir, lui portaient une envie aussi raisonnable que celle qui vous anime contre nos sénateurs, parce qu’ils ne sont pas comme vous…

 

SECOND CITOYEN. – La réponse de votre estomac ! quelle fut sa réponse ? – Ah ! si la tête majestueuse et faite pour la couronne ; si l’œil, sentinelle vigilante ; si le cœur, notre conseiller ; le bras, notre soldat ; la jambe, notre coursier ; la langue, notre trompette ; si tous les autres membres, et cette foule de menus organes qui soutiennent et conservent notre machine ; si tous…

 

MÉNÉNIUS. – Quoi donc ! il me coupe la parole, cet homme-là ! Eh bien ! quoi ? Voyons.

 

SECOND CITOYEN. – Si tous voyaient ce cormoran d’estomac, le gouffre du corps humain, prétendre leur faire la loi…

 

MÉNÉNIUS. – Eh bien ! après ?

 

SECOND CITOYEN. – Si les principaux agents se plaignaient de l’estomac, qu’aurait-il à répondre ?

 

MÉNÉNIUS. – Je vous le dirai, si vous pouvez m’accorder un peu de ce qui est si rare chez vous, un peu de patience ; vous la saurez, la réponse de l’estomac.

 

SECOND CITOYEN. – Vous nous la faites bien attendre.

 

MÉNÉNIUS. – Remarquez bien ceci, mon ami. Notre grave estomac était réfléchi, et nullement inconsidéré comme ses accusateurs. Voici sa réponse : « Il est vrai, mes amis, vous qui faites partie du corps, dit-il, que je reçois d’abord toute la nourriture qui vous fait vivre, et cela est juste, car je suis l’entrepôt et le magasin du corps entier. Mais si vous y réfléchissez, je renvoie tout par les fleuves de votre sang jusqu’au cœur qui est la cour de l’âme, et jusqu’à la résidence du cerveau : car les canaux qui serpentent dans l’homme, les nerfs les plus forts, les veines les plus petites, reçoivent de moi cette nourriture suffisante qui entretient leur vie, et quoique vous tous à la fois, mes bons amis » (c’est l’estomac qui parle, écoutez-moi)…

 

SECOND CITOYEN. – Oui, oui. Bien ! bien !

 

MÉNÉNIUS. – « Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite ce que je distribue à chacun en particulier, je peux bien, pour résultat du compte que je vous rends, conclure que vous recevez de moi la farine la plus pure, et qu’il ne me reste à moi que le son. » Eh bien ! qu’en dites-vous !

 

SECOND CITOYEN. – C’était une réponse. Mais quelle application en ferez-vous ?

 

MÉNÉNIUS. – Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac, et vous, vous êtes les membres mutinés. Examinez leurs conseils et leurs soins ; pesez bien toute chose dans l’intérêt de l’État, vous verrez que tout le bien public, auquel vous avez part, vous vient du sénat, et jamais de vous-mêmes. – Qu’en penses-tu, toi que je vois tenir dans cette assemblée la place du gros orteil dans le corps humain ?

 

SECOND CITOYEN. – Du gros orteil, moi ! comment cela ?

 

MÉNÉNIUS. – Parce qu’étant un des plus bas, des plus lâches et des plus pauvres partisans de cette belle révolte, tu vas le premier en avant. Misérable, toi qui es du sang le plus vil, tu es le premier à faire courir les autres là où tu as quelque chose à gagner. – Allons, préparez vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats sont à la veille de se battre : il y aura du mal pour un des deux partis. (Caïus Marcus arrive.) – Noble Marcius, salut !

 

MARCIUS. – Je vous remercie. – De quoi s’agit-il, coquins de factieux, qui, en grattant la gale de vos prétentions, n’avez fait qu’une croûte de vous-mêmes ?

 

SECOND CITOYEN. – Nous avons toujours vos douces paroles.

 

MARCIUS. – Celui qui t’adresserait de douces paroles serait un flatteur qui m’inspirerait un sentiment au-dessous de l’horreur. – Que demandez-vous, chiens hargneux, qui n’aimez ni la paix ni la guerre ! La guerre vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui se fie à vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que des lièvres ; au lieu de trouver des renards, ne trouve que des oies. Vous n’êtes pas plus sûrs que le charbon sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu consiste à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent aux lois, et à blasphémer contre la justice qu’on lui rend. Quiconque mérite la grandeur, mérite votre haine. Vos affections ressemblent au goût d’un malade, dont les désirs se portent sur tout ce qui peut augmenter son mal. S’appuyer sur votre faveur, c’est nager avec des nageoires de plomb, c’est vouloir trancher le chêne avec des roseaux. Allez vous faire pendre ! Qu’on se fie à vous ! Chaque minute vous voit changer de résolution, appeler grand l’homme qui naguère était l’objet de votre haine, et donner le nom d’infâme à celui que vous nommiez votre couronne ! – Quelle est donc la cause qui vous fait élever, des différents quartiers de la ville, ces clameurs séditieuses contre l’auguste sénat ? Lui seul, sous les auspices des dieux, vous tient en respect : sans lui, vous vous dévoreriez les uns les autres. – Que cherchent-ils ?

 

MÉNÉNIUS. – Du blé taxé à leur prix, et ils disent que les magasins de Rome sont pleins !

 

MARCIUS. – Qu’ils aillent se faire pendre ! Ils disent ! Quoi ! ils se tiendront assis au coin de leur feu, et prétendront savoir ce qui se fait au Capitole ! juger quel est celui qui peut s’élever, celui qui prospère et celui qui décline, soutenir les factions, arranger des mariages imaginaires, dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs souliers de savetier ceux qui ne sont pas à leur gré ! Ils disent que le blé ne manque pas !… Si la noblesse mettait un terme à sa pitié, et si elle laissait agir mon épée, je ferais une carrière pour enterrer des milliers de ces esclaves, et leurs cadavres s’entasseraient jusqu’à la hauteur de ma lance.

 

MÉNÉNIUS. – Mais les voilà, je crois, à peu près persuadés ; car bien qu’ils manquent abondamment de discrétion, ils se retirent lâchement. – Que dit, je vous prie, l’autre troupe ?

 

MARCIUS. – Elle est dispersée. Qu’ils aillent se faire pendre ! ils disaient que la faim les pressait, et nous étourdissaient de proverbes : La faim brise les pierres ; il faut nourrir son chien ; la viande est faite pour être mangée ; les dieux ne font pas croître le blé seulement pour les riches. Tels étaient les lambeaux de phrases par lesquels ils exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On leur a accordé leur demande, une demande étrange qui suffirait à briser le cœur de la générosité, et à faire pâlir un pouvoir hardi ! ils ont jeté leurs bonnets en l’air comme s’ils eussent voulu les accrocher aux cornes de la lune, et ils ont poussé des cris de jalouse allégresse.

 

MÉNÉNIUS. – Que leur a-t-on accordé ?

 

MARCIUS. – D’avoir cinq tribuns de leur choix pour soutenir leur vulgaire sagesse. Ils ont nommé Junius Brutus ; Sicinius Vélutus en est un autre : le reste… m’est inconnu. – Par la mort ! la canaille aurait démoli tous les toits de Rome, plutôt que d’obtenir de moi cette victoire. Avec le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir, et trouvera de nouveaux prétextes de révolte.

 

MÉNÉNIUS. – Étrange événement !

 

MARCIUS, au peuple. – Allez-vous cacher dans vos maisons, vils restes de la sédition.

 

(Entre un messager.)

 

LE MESSAGER. – Où est Caïus Marcius ?

 

MARCIUS. – Me voici. Que viens-tu m’annoncer ?

 

LE MESSAGER. – Les Volsques ont pris les armes, seigneur.

 

MARCIUS. – J’en suis content ; nous allons nous purger de notre superflu moisi. – Voyez, voilà les plus respectables de nos sénateurs !

 

(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d’autres sénateurs, Junius Brutus et Sicinius Vélutus.)

 

PREMIER SÉNATEUR. – Ce que vous nous avez annoncé dernièrement était la vérité, Marcius : les Volsques ont pris les armes.

 

MARCIUS. – Ils ont un général, Tullus Aufidius, qui vous embarrassera. J’avoue ma faiblesse, je suis jaloux de sa gloire ; et si je n’étais pas ce que je suis, je ne voudrais être que Tullus.

 

COMINIUS. – Vous avez combattu ensemble.

 

MARCIUS. – Si la moitié de l’univers était en guerre avec l’autre, et qu’il fût de mon parti, je me révolterais pour n’avoir à combattre que lui : c’est un lion que je suis fier de pouvoir chasser.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Brave Marcius, suivez donc Cominius à cette guerre.

 

COMINIUS. – C’est votre promesse.

 

MARCIUS. – Je m’en souviens, et je suis constant. Oui, Titus Lartius, vous me verrez encore frapper à la face de Tullus. – Quoi ! l’âge vous a-t-il glacé ? Resterez-vous ici ?

 

TITUS. – Non, Marcius : appuyé sur une béquille, je combattrais avec l’autre, plutôt que de rester spectateur oisif de cette guerre.

 

MÉNÉNIUS. – Ô vrai fils de ta race !

 

PREMIER SÉNATEUR. – Accompagnez-nous au Capitole, où je sais que nos meilleurs amis nous attendent.

 

TITUS. – Marchez à notre tête : suivez, Cominius, et nous marcherons après vous. Vous méritez le premier rang.

 

COMINIUS. – Noble Marcius !

 

PREMIER SÉNATEUR, au peuple. – Allez-vous-en ! retournez chez vous. Retirez-vous.

 

MARCIUS. – Non, laissez-les nous suivre : les Volsques ont du blé en abondance. Conduisons ces rats pour ronger leurs greniers. – Respectables mutins, votre bravoure se montre à propos : je vous en prie, suivez-nous.

 

(Les sénateurs sortent ; le peuple se disperse et disparaît.)

 

SICINIUS. – Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que ce Marcius ?

 

BRUTUS. – Il n’a point d’égal.

 

SICINIUS. – Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns…

 

BRUTUS. – Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux ?

 

SICINIUS. – Non, mais ses railleries.

 

BRUTUS. – Dans sa colère, il insulterait les dieux mêmes.

 

SICINIUS. – Il raillerait la lune modeste.

 

BRUTUS. – Que cette guerre le dévore ! Il est si orgueilleux qu’il ne mériterait pas d’être si vaillant.

 

SICINIUS. – Un homme de ce caractère, enflé par les succès, nous dédaigne comme l’ombre sur laquelle il marche en plein midi. Mais je mitonne que son arrogance puisse se plier à servir sous les ordres de Cominius.

 

BRUTUS. – La gloire est tout ce qu’il ambitionne, et il en est déjà couvert. Or, pour la conserver ou l’accroître encore, le poste le plus sûr est le second rang. Les événements malheureux seront attribués au général ; lors même qu’il ferait tout ce qui est au pouvoir d’un mortel, la censure irréfléchie s’écrierait, en parlant de Marcius : « Oh ! s’il avait conduit cette entreprise ! »

 

SICINIUS. – Et si nos armes prospèrent, la prévention publique, qui est entêtée de Marcius, en ravira tout le mérite à Cominius.

 

BRUTUS. – Allez ; la moitié des honneurs de Cominius seront pour Marcius, quand bien même Marcius ne les aurait pas gagnés ; et toutes ses fautes deviendront des honneurs pour Marcius, quand bien même il ne les mériterait nullement.

 

SICINIUS. – Partons, allons savoir comment la commission sera rédigée et de quelle façon Marcius partira pour cette expédition, plus grand que s’il était seul à commander.

 

BRUTUS. – Allons.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE II

 

La ville de Corioles. Le sénat.

TULLUS AUFIDIUS et le sénat de Corioles assemblé.

 

 

PREMIER SÉNATEUR. – Vous pensez donc, Aufidius, que les Romains ont pénétré nos conseils, et qu’ils sont instruits de nos plans ?

 

AUFIDIUS. – Ne le pensez-vous pas comme moi ? A-t-on jamais projeté dans cet État un acte qui ait pu s’accomplir avant que Rome en eût avis ? J’ai eu des nouvelles de Rome il n’y a pas quatre jours ; voici ce qu’on disait : Je crois l’avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà, (Il lit) « Ils ont une armée toute prête : mais on ignore « si elle sera dirigée vers l’Orient, ou vers l’Occident ; la disette est grande, le peuple mutin. On dit que Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus haï dans Rome qu’il ne l’est de vous, et Titus Lartius, un des plus vaillants Romains, sont tous trois chargés de conduire cette armée à sa destination, quelle qu’elle soit ; il est vraisemblable que c’est contre vous. Tenez-vous sur vos gardes. »

 

PREMIER SÉNATEUR. – Notre armée est en campagne. Nous n’avons jamais douté que Rome ne fût prête à nous répondre.

 

AUFIDIUS. – Mais vous avez jugé prudent de tenir secrets vos grands desseins, jusqu’au jour qui devait nécessairement les dévoiler. À peine conçus, ils sont connus à Rome. – Nos projets ainsi découverts n’atteindront plus leur but, qui était de prendre plusieurs villes avant même que Rome sût que nous étions sur pied.

 

SECOND SÉNATEUR. – Noble Aufidius, recevez votre commission et volez à vos troupes. Laissez-nous seuls garder Corioles : si les Romains viennent camper sous ses murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège ; mais vous verrez, je crois, que ces grands préparatifs n’ont pas été faits contre nous.

 

AUFIDIUS. – Ne doutez pas de ce que je vous dis : je ne parle que d’après des informations certaines. Je dirai plus, déjà plusieurs corps de l’armée romaine sont en campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse vos seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer, Marcius et moi, nous avons juré de combattre jusqu’à ce que l’un de nous deux fût hors d’état de continuer.

 

TOUS LES SÉNATEURS. – Que les dieux vous secondent !

 

AUFIDIUS. – Qu’ils veillent sur vos seigneuries !

 

PREMIER SÉNATEUR. – Adieu !

 

SECOND SÉNATEUR. – Adieu !

 

TOUS ENSEMBLE. – Adieu !

 

(Ils sortent.)

SCÈNE III

 

Rome. Appartement de la maison de Marcius.

VOLUMNIE ET VIRGILIE entrent ; elles s’assoient sur deux tabourets.

 

 

VOLUMNIE. – Je vous prie, ma fille, chantez, ou du moins exprimez-vous d’une manière moins décourageante. Si mon fils était mon époux, je serais plus joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la gloire, que des marques les plus tendres de son amour sur la couche nuptiale. – Alors qu’il était encore un enfant délicat et l’unique fils de mes entrailles, alors que les grâces de son âge lui attiraient tous les regards, alors qu’une autre mère n’aurait pas voulu se priver une heure du plaisir de le contempler, quand même un roi l’aurait suppliée un jour entier, moi je pensais combien la gloire lui siérait bien ; je me disais qu’il ne vaudrait guère mieux qu’un portrait à pendre à un mur si la soif de la renommée ne le mettait en mouvement, et mon plaisir fut de l’envoyer chercher le danger partout où il pourrait trouver l’honneur : je l’envoyai à une guerre sanglante. Il en revint le front ceint de la couronne de chêne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas plus joyeusement à sa naissance lorsqu’on me dit que j’avais un fils, que le jour où pour la première fois il prouva qu’il était un homme.

 

VIRGILIE. – Et s’il eût été tué dans cette guerre, madame ?…

 

VOLUMNIE. – Alors son grand renom serait devenu mon fils, et m’aurait tenu lieu de postérité. – Laissez-moi vous parler sincèrement. Si j’avais eu douze fils, tous également chéris, tous aussi passionnément aimés que votre Marcius, que mon Marcius, j’aurais mieux aimé en voir onze mourir généreusement pour leur pays, qu’un seul se rassasier de volupté loin des batailles.

 

(Une suivante se présente.)

 

LA SUIVANTE. – Madame, la noble Valérie vient vous faire une visite.

 

VIRGILIE. – Permettez-moi de me retirer ; je vous en conjure.

 

VOLUMNIE. – Non, ma fille, je ne vous le permettrai point. – Je crois entendre le tambour de votre époux : je le vois traîner Aufidius par les cheveux, et les Volsques fuir effrayés comme des enfants poursuivis par un ours ; je le vois frapper ainsi du pied ; – je l’entends s’écrier : « En avant, lâches ! quoi ! nés dans le sein de Rome, vous fûtes engendrés dans la peur ? » Essuyant de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté, il marche en avant comme un moissonneur qui s’est engagé, ou à tout faucher ou à perdre son salaire.

 

VIRGILIE. – Son front ensanglanté ? ô Jupiter, point de sang !

 

VOLUMNIE. – Taisez-vous, folle, le sang sur le front d’un guerrier sied mieux que l’or sur les trophées ! Le sein d’Hécube, allaitant Hector, n’était pas plus charmant que le front d’Hector ensanglanté par les épées des Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous sommes prêtes à la recevoir.

 

(La suivante sort.)

 

VIRGILIE. – Le ciel protège mon seigneur contre le féroce Aufidius !

 

VOLUMNIE. – Il abattra sous son genou la tête d’Aufidius, et foulera aux pieds son cou.

 

(La suivante rentre avec Valérie et l’esclave qui l’accompagne.)

 

VALÉRIE. – Mesdames, je vous donne le bonjour à toutes deux.

 

VOLUMNIE. – Aimable personne !

 

VIRGILIE. – Je suis bien heureuse de vous voir, madame.

 

VALÉRIE. – Comment vous portez-vous, toutes deux ? – Mais vous êtes d’excellentes ménagères : quel ouvrage faites-vous là ? Une belle broderie, en vérité ! Et comment va votre petit garçon ?

 

VIRGILIE. – Je vous remercie, madame, il est bien.

 

VOLUMNIE. – Il aimerait bien mieux voir des épées, et entendre un tambour, que de regarder son maître.

 

VALÉRIE. – Oh ! sur ma parole, il est en tout le fils de son père ! je jure que c’est un joli enfant. – En vérité, mercredi dernier je pris plaisir à le regarder une demi-heure entière. – Il a une physionomie si décidée ! – Je m’amusais à le voir poursuivre un papillon aux ailes dorées : il le prit, le lâcha, le reprit, et le voilà de nouveau parti, allant, venant, sautant, le rattrapant ; puis, soit qu’il fût tombé et que sa chute l’eût enragé, soit je ne sais pourquoi, il le mit entre ses dents et le déchira : il fallait voir comme il le mit en pièces !

 

VOLUMNIE. – C’est une des manières de son père.

 

VALÉRIE. – En vérité, c’est un noble enfant.

 

VIRGILIE. – Un petit fou, madame.

 

VALÉRIE. – Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument que vous veniez avec moi faire la paresseuse cet après-midi.

 

VIRGILIE. – Non, madame, je ne sortirai pas.

 

VALÉRIE. – Vous ne sortirez pas ?

 

VOLUMNIE. – Elle sortira, elle sortira.

 

VIRGILIE. – Non, en vérité, si vous le permettez, je ne passerai pas le seuil, jusqu’à ce que mon seigneur soit revenu de la guerre.

 

VALÉRIE. – Fi donc ! vous vous renfermez sans aucune raison. – Allons, venez faire une visite à cette dame qui est en couche.

 

VIRGILIE. – Je lui souhaite le prompt retour de ses forces, et je la visiterai dans mes prières ; mais je ne puis aller la voir.

 

VALÉRIE. – Et pourquoi, je vous prie ?

 

VIRGILIE. – Ce n’est de ma part ni paresse, ni indifférence pour elle.

 

VALÉRIE. – Vous voulez donc être une autre Pénélope ? Mais on dit que toute la laine qu’elle fila pendant l’absence d’Ulysse ne servit qu’à mettre la teigne dans Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile fût sensible comme votre doigt : par pitié, vous vous lasseriez de la piquer. Venez donc avec nous.

 

VIRGILIE. – Non, ma chère dame, excusez-moi ; en vérité, je ne sortirai pas.

 

VALÉRIE. – En vérité, vous viendrez avec moi : je vous apprendrai d’heureuses nouvelles de votre époux.

 

VIRGILIE. – Oh ! madame, vous ne pouvez pas encore en avoir.

 

VALÉRIE. – Je ne plaisante pas : on en a reçu hier au soir.

 

VIRGILIE. – Est-il bien vrai, madame ?

 

VALÉRIE. – Sérieusement : je ne vous trompe pas. Ce que je sais, je le tiens d’un sénateur : voici la nouvelle. Les Volsques ont une armée en campagne ; le général Cominius est allé l’attaquer avec une partie de nos forces. Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs de Corioles : ils ne doutent pas du succès de ce siège, qui terminera bientôt la guerre. Je vous dis la vérité, sur mon honneur. – Venez donc avec nous, je vous en conjure.

 

VIRGILIE. – Excusez-moi pour aujourd’hui, madame, et dans la suite je ne vous refuserai jamais rien.

 

VOLUMNIE. – Laissez-la seule, madame : de l’humeur qu’elle est, elle ne ferait que troubler notre gaieté.

 

VALÉRIE. – Je commence à le croire : adieu donc ! – Ah ! plutôt venez, aimable et chère amie ; venez avec nous, Virgilie : mettez votre gravité à la porte, et suivez-nous.

 

VIRGILIE. – Non, madame ; non, en un mot. Je ne dois pas sortir. – Je vous souhaite beaucoup de plaisir.

 

VALÉRIE. – Eh bien donc !… Adieu.

 

(Elles sortent.)

SCÈNE IV

 

La scène se passe devant Corioles.

MARCIUS, TITUS LARTIUS entrent suivis d’officiers et de soldats, au son des tambours et avec bannières déployées. Un messager vient à eux.

 

 

MARCIUS. – Voici des nouvelles : je gage qu’ils en sont venus aux mains.

 

LARTIUS. – Je parie que non, mon cheval contre le vôtre.

 

MARCIUS. – J’accepte la gageure.

 

LARTIUS. – Je la tiendrai.

 

MARCIUS, au messager. – Dis-moi, notre général a-t-il joint l’ennemi ?

 

LE MESSAGER. – Les deux armées sont en présence : mais elles ne se sont encore rien dit.

 

LARTIUS. – Ainsi votre superbe cheval est à moi.

 

MARCIUS. – Je vous l’achèterai.

 

LARTIUS. – Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner, mais je vous le prête pour cinquante ans. – Sommez la ville.

 

MARCIUS. – À quelle distance de nous sont les deux armées ?

 

LE MESSAGER. – À un mille et demi.

 

MARCIUS. – Nous pourrons donc entendre leur alarme et eux la nôtre ? – C’est dans ce moment, ô Mars, que je te conjure de hâter ici notre ouvrage, afin que nous puissions, avec nos épées fumantes, voler au secours de nos amis. – Allons, sonne de ta trompette !

 

(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence. – Quelques sénateurs volsques paraissent sur les murs au milieu des soldats.)

 

MARCIUS. – Tullus Aufidius est-il dans vos murs ?

 

PREMIER SÉNATEUR. – Non, ni lui, ni aucun homme qui vous craigne moins que lui, c’est-à-dire, moins que peu. Écoutez : nos tambours rassemblent notre jeunesse ! (Alarme dans le lointain.) Nous renverserons nos murs, plutôt que de nous y laisser emprisonner : nos portes, qui vous semblent fermées, n’ont pour loquets que des roseaux ; elles vont s’ouvrir d’elles-mêmes. Entendez-vous dans le lointain (Nouvelle alarme.) C’est Aufidius. Écoutez quel ravage il fait dans votre armée en déroute.

 

MARCIUS. – Oh ! ils sont aux prises.

 

LARTIUS – Que leurs cris nous servent de leçon : vite, des échelles.

 

(Les Volsques font une sortie.)

 

MARCIUS. – Ils ne nous craignent pas ! Ils osent sortir de leur ville ! – Allons, soldats, serrez vos boucliers contre votre cœur, et combattez avec des cœurs qui soient encore plus à l’épreuve du fer que vos boucliers. Avancez, vaillant Titus. Ils nous dédaignent fort au delà de ce que nous pensions. J’en sue de rage. – Venez, braves compagnons. Celui de vous qui reculera, je le traiterai comme un Volsque. Il périra sous mon glaive.

 

(Le signal est donné, les Romains et les Volsques se rencontrent. – Les Romains sont battus et repoussés jusque dans leurs tranchées.)

 

MARCIUS. – Que toute la contagion du sud descende sur vous, vous la honte de Rome !… vous troupeau de… – Que les clous et la peste vous couvrent de plaies, afin que vous soyez abhorrés avant d’être vus et que vous vous infestiez les uns les autres à un mille de distance. Âmes d’oies qui portez des figures humaines, comment avez-vous pu fuir devant des esclaves que battraient des singes ? Par Pluton et l’enfer ! ils sont tous frappés par derrière, le dos rougi de leur sang et le front blême, fuyant et transis de peur. – Réparez votre faute, chargez de nouveau, ou, par les feux du ciel, je laisse là l’ennemi, et je tourne mes armes contre vous ; prenez-y garde. En avant ! Si vous voulez tenir ferme, nous allons les repousser jusque dans les bras de leurs femmes, comme ils nous ont poursuivis jusque dans nos tranchées. –

 

(Les clameurs guerrières recommencent : Marcius charge les Volsques et les poursuit jusqu’aux portes de la ville.)

 

– Voilà les portes qui s’ouvrent. – Maintenant secondez-moi en braves. C’est pour les vainqueurs que la fortune élargit l’entrée de la ville, et non pour les fuyards : regardez-moi, imitez-moi.

 

(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.)

 

UN PREMIER SOLDAT. – Audace de fou ! Ce ne sera pas moi !

 

–UN SECOND SOLDAT. – Ni moi.

 

TROISIÈME SOLDAT. – Vois, les portes se ferment sur lui.

 

(Les cris continuent.)

 

TOUS. – Le voilà pris, je le garantis.

 

TITUS LARTIUS parait. – Marcius ! qu’est-il devenu ?

 

TOUS. – Il est mort, seigneur ; il n’en faut pas douter.

 

PREMIER SOLDAT. – Il était sur les talons des fuyards et il est entré dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se sont refermées ; et il est dans Corioles, seul contre tous ses habitants.

 

LARTIUS. – Ô mon brave compagnon ! plus brave que l’insensible acier de son épée ; quand elle plie, il tient bon. Ils n’ont pas osé te suivre, Marcius ! – Un diamant de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu étais un guerrier accompli, égal aux vœux de Caton même. Terrible et redoutable, non-seulement dans les coups que tu portais ; mais ton farouche regard et le son foudroyant de ta voix faisaient frissonner les ennemis comme si l’univers agité par la fièvre eût tremblé.

 

(Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l’ennemi.)

 

PREMIER SOLDAT. – Voyez, seigneur. LARTIUS. – Oh ! c’est Marcius : courons le sauver ou périr tous avec lui.

 

(Ils combattent et entrent tous dans la ville.)

SCÈNE V

 

L’intérieur de la ville.

Quelques Romains chargés de butin.

 

 

PREMIER ROMAIN. – Je porterai ces dépouilles à Rome.

 

SECOND ROMAIN. – Et moi, celles-ci.

 

TROISIÈME ROMAIN. – Peste soit de ce vil métal ! je l’avais pris pour de l’argent.

 

(On entend toujours dans l’éloignement les cris des combattants. – Marcius et Titus Lartius s’avancent, précédés d’un héraut.)

 

MARCIUS. – Voyez ces maraudeurs ! qui estiment leur temps au prix d’une mauvaise drachme ! coussins, cuillers de plomb, morceaux de fers d’un liard, pourpoints que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont portés ; voilà ce que ramassent ces lâches esclaves, avant que le combat soit fini. – Tombons sur eux. – Mais écoutez, quel fracas autour du général ennemi ? – Volons à lui ! – C’est là qu’est l’homme que mon cœur hait ; c’est Aufidius qui massacre nos Romains. Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats suffisant pour garder la ville, tandis que moi, avec ceux qui ont du cœur, je vole au secours de Cominius.

 

LARTIUS. – Digne seigneur, ton sang coule ; tu es trop épuisé par ce premier exercice pour entreprendre un second combat.

 

MARCIUS. – Seigneur, ne me louez point, l’ouvrage que j’ai fait ne m’a pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que je perds me soulage, au lieu de m’affaiblir. C’est dans cet état que je veux paraître devant Aufidius, et le combattre.

 

LARTIUS. – Que la belle déesse de la fortune t’accorde son amour ; et que ses charmes puissants détournent l’épée de tes ennemis, vaillant Marcius ; que la prospérité te suive comme un page.

 

MARCIUS. – Ton ami n’est pas au-dessous de ceux qu’elle a placés au plus haut rang. Adieu !

 

LARTIUS. – Intrépide Marcius ! Toi, va sonner ta trompette dans la place publique, et rassemble tous les officiers de la ville : c’est là que je leur ferai connaître mes intentions. Partez.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

 

Les environs du camp de Cominius.

COMINIUS faisant retraite avec un nombre de soldats.

 

 

COMINIUS. – Respirez, mes amis ; bien combattu ! Nous quittons le champ de bataille en vrais Romains, sans folle témérité dans notre résistance, sans lâcheté dans notre retraite. – Croyez-moi, mes amis, nous serons encore attaqués. – Dans la chaleur de l’action, nous avons entendu par intervalles les charges de nos amis apportées par le vent. Dieux de Rome, accordez-leur le succès que nous désirons pour nous-mêmes ! Faites que nos deux armées se rejoignent, le front souriant, et puissent vous offrir ensemble un sacrifice d’actions de grâces ! (Un messager paraît.) – Quelles nouvelles ?

 

LE MESSAGER. – Les habitants de Corioles ont fait une sortie et livré bataille à Lartius et Marcius. J’ai vu nos troupes repoussées jusque dans les tranchées et aussitôt je suis parti.

 

COMINIUS. – Quoique tu dises la vérité, je crois, tu ne parles pas bien. Combien y a-t-il que tu es parti ?

 

LE MESSAGER. – Plus d’une heure, seigneur.

 

COMINIUS. – Quoi ! il n’y a pas un mille de distance. À l’instant nous entendions encore leur tambour. Comment as-tu pu mettre une heure à parcourir un mille, et m’apporter des nouvelles si tardives ?

 

LE MESSAGER. – Les espions des Volsques m’ont donné la chasse, et j’ai été forcé de faire un détour de trois ou quatre milles : sans quoi, seigneur, je vous aurais apporté cette nouvelle une demie-heure plus tôt.

 

(Marcius arrive.)

 

COMINIUS. – Quel est ce guerrier là-bas, qui a l’air d’avoir été écorché tout vif. Ô Dieu ! il a bien le port de Marcius ; ce n’est pas la première fois que je l’ai vu dans cet état !

 

MARCIUS. – Suis-je venu trop tard ?

 

COMINIUS. – Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre du son d’un tambourin, que moi la voix de Marcius de celle de tout homme.

 

MARCIUS. – Suis-je venu trop tard ?

 

COMINIUS. – Oui, si vous ne revenez pas couvert du sang des ennemis, mais baigné dans votre propre sang.

 

MARCIUS. – Oh ! laissez-moi vous embrasser avec des bras aussi robustes que lorsque je faisais la cour à ma femme, et avec un cœur aussi joyeux qu’à la fin de mes noces, lorsque les flambeaux de l’hymen me guidèrent à la couche nuptiale.

 

COMINIUS. – Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius ?

 

MARCIUS. – Il est occupé à porter des décrets : il condamne les uns à mort, les autres à l’exil ; rançonne celui-ci, fait grâce à celui-là ou le menace : il régit Corioles au nom de Rome, et la gouverne comme un docile lévrier caressant la main qui le tient en lesse.

 

COMINIUS. – Où est ce malheureux qui est venu m’annoncer que les Volsques vous avaient repoussés jusque dans vos tranchées ? Où est-il ? Qu’on le fasse venir.

 

MARCIUS. – Laissez-le en paix ; il vous a dit la vérité. Mais quant à nos seigneurs les plébéiens… (Peste soit des coquins… des tribuns, voilà tout ce qu’ils méritent), la souris n’a jamais fui le chat comme ils fuyaient devant une canaille encore plus méprisable qu’eux.

 

COMINIUS. – Mais comment avez-vous pu triompher ?

 

MARCIUS. – Ce temps est-il fait pour l’employer en récits ? Je ne crois pas… Où est l’ennemi ? Êtes-vous maîtres du champ de bataille ? Si vous ne l’êtes pas, pourquoi rester dans l’inaction avant que vous le soyez devenus ?

 

COMINIUS. – Marcius, nous avons combattu avec désavantage ; et nous nous sommes repliés, pour assurer l’exécution de nos desseins.

 

MARCIUS. – Quel est leur ordre de bataille ? Savez-vous de quel côté sont placées leurs troupes d’élite ?

 

COMINIUS. – Suivant mes conjectures, leur avant-garde est formée des Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats : à leur tête est Aufidius, le centre de toutes leurs espérances.

 

MARCIUS. – Je vous conjure, au nom de toutes les batailles où nous avons combattu et de tout le sang que nous avons versé ensemble, au nom des serments que nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons pas l’occasion. Remplissons l’air de traits et d’épées nues : tentons la fortune à cette heure même…

 

COMINIUS. – J’aimerais mieux vous voir conduire à un bain salutaire, et panser vos blessures : mais jamais je n’ose vous refuser ce que vous demandez. Choisissez vous-même parmi ces soldats ceux qui peuvent le mieux seconder votre entreprise.

 

MARCIUS. – Je choisis ceux qui voudront me suivre. S’il y a parmi vous quelqu’un (et ce serait un crime d’en douter) qui aime sur son visage le fard dont il voit le mien coloré, qui craigne moins pour ses jours que pour son honneur, qui pense qu’une belle mort est préférable à une vie honteuse, et qui chérisse plus sa patrie que lui-même ; qu’il vienne, seul ou suivi de ceux qui pensent de même : qu’il étende comme moi la main (il lève la main) en témoignage de ses dispositions, et qu’il suive Marcius. –

 

(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs épées, élèvent Marcius sur leurs bras, et font voler leurs bonnets en l’air.)

 

– Oh ! laissez-moi ! Voulez-vous faire de moi un glaive ? Si ces démonstrations ne sont pas une vaine apparence, qui de vous ne vaut pas quatre Volsques ? Pas un de vous qui ne puisse opposer au vaillant Aufidius un bouclier aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces à tous ; mais je n’en dois choisir qu’un certain nombre. Les autres réserveront leur courage pour quelque autre combat que l’occasion amènera. Allons marchons. Quatre des plus braves recevront immédiatement mes ordres.

 

COMINIUS. – Marchez, mes amis : tenez ce que promet cette démonstration ; et vous partagerez avec nous tous les fruits de la guerre.

 

(Ils sortent et suivent Coriolan.)

SCÈNE VII

 

Les portes de Corioles.

TITUS LARTIUS, ayant laissé une garnison dans Corioles, marche, avec un tambour et un trompette, vers COMINIUS ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES SOLDATS, UN ESPION.

 

 

LARTIUS. – Veillez à la garde des portes : suivez les ordres que je vous ai donnés. À mon premier avis, envoyez ces centuries à notre secours : le reste pourra tenir quelque temps ; si nous perdons la bataille, nous ne pouvons pas garder la ville.

 

LE LIEUTENANT. – Reposez-vous sur nos soins, seigneur.

 

LARTIUS. – Rentrez et fermez vos portes sur nous. Guide, marche ; conduis-nous au camp des Romains.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE VIII

 

L’autre camp des Romains.

On entend des cris de bataille MARCIUS ET AUFIDIUS entrent par différentes portes et se rencontrent.

 

 

MARCIUS. – Je ne veux combattre que toi : je te hais plus que l’homme qui viole sa parole…

 

AUFIDIUS. – Ma haine égale la tienne, et l’Afrique n’a point de serpent que j’abhorre plus que ta gloire, objet de ma jalousie. Affermis ton pied.

 

MARCIUS. – Que le premier qui reculera meure l’esclave de l’autre, et que les dieux le punissent encore dans l’autre vie !

 

AUFIDIUS. – Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi de tes clameurs comme un lièvre.

 

MARCIUS. – Tullus, pendant trois heures entières, je viens de combattre seul dans les murs de Corioles, et j’y ai fait tout ce que j’ai voulu. Ce sang dont tu vois mon visage masqué, n’est pas le mien ; pour te venger, appelle et déploie toutes tes forces.

 

AUFIDIUS. – Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons d’ancêtres, tu ne m’échapperais pas ici.

 

(Ils combattent sur place : quelques Volsques viennent au secours d’Aufidius : Marcius combat contre eux, jusqu’à ce qu’ils se retirent hors d’haleine.)

 

AUFIDIUS, en se retirant aux Volsques. – Plus officieux que braves, vous m’avez déshonoré par votre sotte assistance.

 

(Ils fuient poussés par Marcius.)

SCÈNE IX

 

Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite. Cominius entre par une porte avec les Romains ; Marcius entre par l’autre, un bras en écharpe.

 

 

COMINIUS. – Si je te racontais en détail tout ce que tu as fait aujourd’hui, tu ne croirais pas toi-même à tes propres actions. Mais je garde ce récit pour un autre lieu : c’est là que les sénateurs mêleront des larmes à leurs sourires ; que nos illustres patriciens écouteront, hausseront les épaules, et finiront par admirer ; que nos dames romaines trembleront d’effroi et de plaisir ; que ces tribuns imbéciles, qui, ligués avec les vils plébéiens, détestent ta gloire, seront forcés de s’écrier, en dépit de leurs cœurs : « Nous remercions les dieux d’avoir accordé à Rome un tel guerrier. » Et pourtant, avant le banquet de cette journée dont tu es venu encore prendre ta part, tu étais déjà rassasié.

 

(Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de poursuivre l’ennemi.)

 

LARTIUS. – Ô mon général ! (Montrant Marcius.) Voilà le coursier, nous n’en sommes que le caparaçon. – Avez-vous vu ?…

 

MARCIUS. – De grâce, épargnez-moi : ma mère, qui a le privilège de vanter son sang, m’afflige quand elle me donne des louanges. J’ai fait comme vous tout ce que j’ai pu, par le même motif qui vous anime, l’amour de ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu’il souhaitait a fait plus que moi.

 

COMINIUS. – Vous ne serez point le tombeau de votre mérite : il faut que Rome connaisse tout le prix d’un de ses enfants. Dérober à sa connaissance vos actions, ce serait un crime plus grand qu’un vol, ce serait une trahison. On peut les célébrer, les élever au comble de la louange, sans passer les bornes de la modération. Ainsi, je vous en conjure, écoutez-moi en présence de toute l’armée, je veux dire ce que vous êtes, et non récompenser ce que vous avez fait.

 

MARCIUS. – J’ai sur mon corps quelques blessures, qui deviennent plus cuisantes quand j’en entends parler.

 

COMINIUS. – N’en pas parler serait une ingratitude qui pourrait les envenimer et les rendre mortelles. – De tous les chevaux dont nous avons pris un bon nombre, de tous les trésors que nous avons amassés dans Corioles et sur le champ de bataille, nous vous offrons la dîme : levez à votre choix ce tribut sur tout le butin, avant le partage général.

 

MARCIUS. – Je vous remercie, général ; mais je ne puis amener mon cœur à accepter aucun salaire pour ce qu’a fait mon épée ; je refuse votre offre, et ne veux qu’une part égale à ceux qui ont assisté à l’action. –

 

(Fanfares ; acclamations redoublées : tous s’écrient Marcius, vive Marcius ! en jetant leurs bonnets en l’air et agitant leurs lances. Cominius et Lartius ôtent leur casques, et restent la tête découverte devant toute l’armée.)

 

– Puissent ces mêmes instruments que vous profanez perdre à jamais leurs sons, si les tambours et les trompettes doivent se changer en organes de la flatterie sur le champ de bataille ! Laissez aux cours et aux cités le privilège de n’offrir que les dehors perfides de l’adulation et de rendre l’acier aussi doux que la soie du parasite. Qu’on les réserve pour donner le signal des combats. C’est assez, vous dis-je. Parce que vous voyez sur mon nez quelques traces de sang que je n’ai pas encore eu le temps de laver, – parce que j’ai terrassé quelques faibles ennemis, exploits qu’ont faits comme moi une foule d’autres soldats qui sont ici, et qu’on ne remarque pas vous me recevez avec des acclamations hyperboliques comme si j’aimais que mon faible mérite fût alimenté par des louanges assaisonnées de mensonge !

 

COMINIUS. – Vous avez trop de modestie, vous êtes plus ennemi de votre gloire que reconnaissant envers nous, qui vous rendons un hommage sincère. Si vous vous irritez ainsi contre vous-même, vous nous permettrez de vous enchaîner comme un furieux qui cherche à se détruire de ses mains ; afin de pouvoir vous parler raison en sûreté. Que toute la terre sache donc comme nous, que c’est Caïus Marcius qui remporte la palme de cette guerre : je lui en donne pour gage mon superbe coursier, connu de tout le camp, avec tous ses ornements ; et dès ce moment, en récompense de ce qu’il a fait devant Corioles, je le proclame, au milieu des cris et des applaudissements de toute l’armée, Caïus Marcius Coriolanus – Portez toujours noblement ce surnom.

 

(Acclamations. – Musique guerrière.)

(Toute l’armée répète : Caïus Marcius Coriolanus !)

 

MARCIUS. – Je vais laver mon visage ; et alors vous verrez s’il est vrai que je rougisse ou non. – N’importe ! je vous rends grâces. Je veux monter votre coursier, et dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour soutenir le beau surnom que vous me décernez.

 

COMINIUS. – Allons, entrons dans notre tente ; avant de nous livrer au repos, il nous faut instruire Rome de nos succès. Vous, Titus Lartius, retournez à Corioles ; et envoyez-nous à Rome les citoyens les plus considérables, afin que nous puissions conférer avec eux, dans leur intérêt comme dans le nôtre.

 

LARTIUS. – Je vais le faire, seigneur.

 

MARCIUS. – Les dieux commencent à se jouer de moi : moi, qui viens tout à l’heure de refuser les plus magnifiques présents, je me vois obligé de demander une grâce à mon général.

 

COMINIUS. – Elle vous est accordée. Quelle est-elle ?

 

MARCIUS. – J’ai passé quelque temps ici à Corioles, chez un pauvre citoyen qui m’a traité en ami. Il a poussé dans le combat un cri vers moi : je l’ai vu faire prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant moi, et la fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la liberté de mon malheureux hôte.

 

COMINIUS. – Ô noble demande ! Fût-il le bourreau de mon fils, il sera libre comme l’air. Rendez-lui la liberté, Titus !

 

LARTIUS. – Son nom, Marcius ?

 

MARCIUS. – Par Jupiter ! je l’ai oublié. – Je suis fatigué, et ma mémoire en est troublée : n’avez-vous point de vin ici ?

 

COMINIUS. – Entrons dans nos tentes : le sang se fige sur votre visage ; il est temps que vous preniez soin de vos blessures : allons.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE X

 

Le camp des Volsques.

Bruit d’instruments militaires : TULLUS AUFIDIUS parait tout sanglant avec deux ou trois officiers.

 

 

AUFIDIUS. – La ville est prise.

 

UN OFFICIER. – Elle sera rendue à de bonnes conditions.

 

AUFIDIUS. – Des conditions ! Je voudrais être Romain… car étant Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis. Des conditions ! Eh ! y a-t-il de bonnes conditions dans un traité pour le parti qui est à la merci du vainqueur ? – Marcius, cinq fois j’ai combattu contre toi, et cinq fois tu m’as vaincu ; et tu me vaincrais toujours, je crois, quand nos combats se renouvelleraient aussi souvent que nos repas ! Mais, j’en jure par les éléments, si je me rencontre encore une fois avec lui face à face, il sera à moi ou je serai à lui. Mon émulation renonce à l’honneur dont elle s’est piquée jusqu’ici ; et au lieu d’espérer, comme je l’ai fait, de le terrasser, en luttant en brave et fer contre fer, je lui tendrai quelque piège : il faut qu’il succombe ou sous ma fureur, ou sous mon adresse.

 

L’OFFICIER. – C’est le démon !

 

AUFIDIUS. – Il a plus d’audace, mais moins de ruse. Ma valeur est empoisonnée par les affronts qu’elle a reçus de lui ; elle change de nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire, ni la nudité, ni la maladie, ni le temple, ni le Capitole, ni les prières des prêtres, ni l’heure du sacrifice, aucune de ces barrières qui s’opposent à la fureur, ne pourront élever leurs privilèges traditionnels et pourris contre la haine que je porte à Marcius. Partout où je le trouverai, dans mes propres foyers, sous la garde de mon frère, là, violant les lois de l’hospitalité, je laverai dans son sang ma cruelle main. – Vous, allez à la ville ; voyez comment les Romains la gardent, quels sont les otages qu’ils ont demandés pour Rome.

 

L’OFFICIER. – N’y viendrez-vous pas vous-même ?

 

AUFIDIUS. – On m’attend au bosquet de cyprès, au sud des moulins de la ville. Je vous prie, revenez m’apprendre en ce lieu quel cours suit la fortune afin que je règle ma marche sur celle des événements.

 

L’OFFICIER. – J’exécuterai vos ordres, seigneur.

 

(Ils sortent.)

 

FIN DU PREMIER ACTE.

 

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

 

La ville de Rome. Place publique. MÉNÉNIUS, SICINIUS ET BRUTUS.

 

 

MÉNÉNIUS. – L’augure m’a dit que nous aurions des nouvelles ce soir.

 

BRUTUS. – Bonnes ou mauvaises ?

 

MÉNÉNIUS. – Peu favorables aux vœux du peuple ; car il n’aime pas Marcius.

 

SICINIUS. – La nature enseigne aux animaux à distinguer leurs amis.

 

MÉNÉNIUS. – Quel est, je vous prie, l’animal que le loup aime ?

 

SICINIUS. – L’agneau.

 

MÉNÉNIUS. – Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens, toujours affamés, voudraient dévorer le noble Marcius.

 

BRUTUS. – C’est un agneau, qui bêle comme un ours.

 

MÉNÉNIUS. – Un ours ? soit : mais qui vit comme un agneau. Vous êtes vieux tous les deux ; répondez à une question.

 

TOUS DEUX. – Voyons cette question.

 

MÉNÉNIUS. – Quel est le vice manquant à Marcius que vous n’ayez vous deux en abondance ?

 

BRUTUS. – Il ne lui manque aucun défaut ; il est richement pourvu.

 

SICINIUS. – D’orgueil en particulier.

 

BRUTUS. – Et par-dessus tout de jactance.

 

MÉNÉNIUS. – Voilà qui est étrange ! Et vous deux, savez-vous le blâme dont vous êtes l’objet dans la ville ? Je veux dire de la part des gens de notre ordre ? le savez-vous ?

 

LES DEUX TRIBUNS. – Comment, de quel blâme pouvons-nous être l’objet ?

 

MÉNÉNIUS. – Puisque vous parlez d’orgueil, m’écouterez-vous sans humeur ?

 

LES DEUX TRIBUNS. – Oui : allons, voyons.

 

MÉNÉNIUS. – Après tout, qu’importe ! car il n’est pas nécessaire de voler beaucoup les occasions pour vous dérober beaucoup de votre patience. – Suivez sans frein votre penchant naturel ; et prenez de l’humeur tant qu’il vous plaira, si du moins c’est un plaisir pour vous que de vous fâcher. Vous reprochez à Marcius de l’orgueil !

 

BRUTUS. – Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche.

 

MÉNÉNIUS. – Oh ! je sais que vous faîtes très peu de choses à vous tout seuls. Vous avez abondance de secours : sans quoi vos actions seraient merveilleusement rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire beaucoup à vous seuls. – Vous parlez d’orgueil ? Ah ! si vous pouviez tourner les yeux et voir la nuque de vos cous, si vous pouviez faire une revue intérieure de vos bonnes personnes, si vous le pouviez…

 

BRUTUS. – Eh bien ! qu’arriverait-il ?

 

MÉNÉNIUS. – Eh bien ! vous verriez une paire de magistrats sans mérite, orgueilleux, violents, entêtés, en d’autres termes, aussi sots qu’on en ait jamais vu dans Rome.

 

SICINIUS. – Ménénius, on vous connaît bien aussi.

 

MÉNÉNIUS. – On me connaît pour un patricien d’humeur joviale, qui ne hait pas une coupe de vin généreux, pur de tout mélange avec une seule goutte du Tibre ; qui a, dit-on, le défaut d’accueillir trop favorablement les plaintes du premier venu, d’être trop prompt, et de prendre feu comme de l’amadou pour le plus léger motif. On peut dire encore qu’il m’arrive plus souvent de converser avec la croupe noire de la nuit qu’avec le front riant de l’aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et toute ma malice s’exhale en paroles. Lorsque je rencontre deux politiques tels que vous, il m’est impossible de les appeler des Lycurgues. Si la liqueur que vous me versez m’affecte désagréablement le palais, je fais la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont bien parlé, quand je trouve des âneries dans la majeure partie de vos syllabes, et quoique je me résigne à supporter ceux qui disent que vous êtes de graves personnages dignes de nos respects, cependant ceux qui disent que vous avez de bonnes figures mentent effrontément. Si c’est là ce que vous voyez dans la carte de mon microcosme[2], s’ensuit-il qu’on me connaisse bien aussi ? Voyons, quels défauts votre aveugle perspicacité découvrira-t-elle dans mon caractère, si moi aussi je suis bien connu ?

 

BRUTUS. – Allez, allez ! nous vous connaissons de reste.

 

MÉNÉNIUS. – Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mêmes, ni quoi que ce soit. Vous recherchez les coups de chapeau et les courbettes des pauvres malheureux ; vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre le plaidoyer d’une marchande de citrons contre un marchand de robinets, et vous remettez à une seconde audience la décision de ce procès de trois sous. Quand vous êtes sur votre tribunal, juges entre deux parties, si par malheur vous avez la colique, vous faites des grimaces comme de vrais masques, vous dressez l’étendard rouge contre toute patience, et, demandant un pot de chambre à grands cris, vous renvoyez les deux parties plus acharnées l’une contre l’autre, et la cause plus embrouillée ; tout l’accord que vous mettez entre eux, c’est de les traiter tous deux de fripons. Vous êtes un étrange couple !

 

BRUTUS. – Allez, allez ! On sait que vous dîtes plus de bons mots à table, que vous ne siégez utilement au Capitole.

 

MÉNÉNIUS. – Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur gravité devant des objets aussi ridicules que vous ; votre meilleur raisonnement ne vaut pas un poil de votre barbe, qui tout entière ne mérite pas l’honneur d’être enterrée dans le coussin d’une ravaudeuse, ou dans le bât d’un âne ; et vous osez dire que Marcius a de l’orgueil ! Marcius, qui, évalué au plus bas, vaut tous vos ancêtres ensemble depuis Deucalion, quoique peut-être quelques-uns des plus illustres fussent des bourreaux héréditaires. Bonsoir à vos Seigneuries ; une plus longue conversation avec vous infecterait mon cerveau. Pasteurs des animaux de plébéiens, vous me permettrez de prendre congé de vous.

 

(Brutus et Sicinius se retirent à l’écart.)

(Surviennent Volumnie, Virgilie et Valérie.)

 

MÉNÉNIUS. – Qu’est-ce donc, belles et nobles dames ? La lune, descendue sur la terre, n’y brillerait pas de plus de majesté que vous. Et que cherchent vos regards empressés ?

 

VOLUMNIE. – Honorable Ménénius, mon fils Marcius approche : pour l’amour de Junon, ne nous retardez pas.

 

MÉNÉNIUS. – Ah ! Marcius revient à Rome ?

 

VOLUMNIE. – Oui, noble Ménénius, et avec la gloire la plus éclatante.

 

MÉNÉNIUS. – Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes remerciements. Oh ! Marcius revient à Rome !

 

VOLUMNIE ET VIRGILIE. – Oui, rien de plus vrai.

 

VOLUMNIE. – Voyez : cette lettre est de sa main. Le sénat en a reçu une autre, sa femme une autre, et il y en a une pour vous, je crois, à la maison.

 

MÉNÉNIUS. – Oh ! je vais donner ce soir des fêtes à ébranler les voûtes : une lettre pour moi !

 

VIRGILIE. – Oui, sûrement, il y a une lettre pour vous : je l’ai vue.

 

MÉNÉNIUS. – Une lettre pour moi ! elle m’assure sept ans de santé. Pendant sept ans je ferai la nique au médecin. La plus fameuse ordonnance de Galien n’est que drogue d’empirique, et ne vaut pas mieux qu’une médecine de cheval, en comparaison de ce préservatif. N’est-il point blessé ? Il n’a pas coutume de revenir sans blessures.

 

VIRGILIE. – Oh ! non, non, non !

 

VOLUMNIE. – Oh ! il est blessé : j’en rends grâce aux dieux.

 

MÉNÉNIUS. – Et moi aussi, pourvu qu’il ne le soit pas trop. Les blessures lui vont bien. Apporte-t-il dans sa poche une victoire ?

 

VOLUMNIE. – Elle couronne son front. Voilà la troisième fois, Ménénius, que mon fils revient avec la guirlande de chêne.

 

MÉNÉNIUS. – A-t-il frotté Aufidius comme il faut ?

 

VOLUMNIE. – Titus Lartius écrit qu’ils ont combattu l’un contre l’autre ; mais qu’Aufidius a pris la fuite.

 

MÉNÉNIUS. – Oh ! il était temps, je le lui garantis : s’il eût résisté encore, je n’aurais pas voulu être traité comme lui pour tous les trésors de Corioles. – Le sénat est-il informé de cette nouvelle ?

 

VOLUMNIE. – Allons, mesdames. – Oui, oui, le sénat a reçu des lettres du général, qui donne à mon fils la gloire de cette guerre. Il a, dans cette action, deux fois surpassé l’honneur de ses premiers exploits.

 

VALÉRIE. – Il est vrai qu’on raconte de lui des choses merveilleuses.

 

MÉNÉNIUS. – Merveilleuses ! oui, je vous le garantis ; et bien achetées par lui.

 

VIRGILIE. – Que les dieux nous en confirment la vérité !

 

VOLUMNIE. – La vérité ? Ah ! par exemple !

 

MÉNÉNIUS. – La vérité ? je vous le jure, moi ; tout cela est vrai. – Où est-il blessé ? – (Aux tribuns.) Que les dieux conservent vos bonnes Seigneuries. Marcius revient à Rome. Il a de nouveaux sujets d’avoir de l’orgueil. – Où est-il blessé ?

 

VOLUMNIE. – À l’épaule et au bras gauche. – Là resteront de larges cicatrices qu’il pourra montrer au peuple, quand il demandera la place qui lui est due. – Lorsqu’il repoussa Tarquin, il reçut sept blessures.

 

MÉNÉNIUS. – Il en a une sur le cou, et deux dans la cuisse : je lui en connais neuf.

 

VOLUMNIE. – Avant cette dernière expédition, il avait déjà reçu vingt-cinq blessures.

 

MÉNÉNIUS. – Il en a donc maintenant vingt-sept, et chaque blessure fut le tombeau d’un ennemi. Entendez-vous les trompettes ?

 

(Acclamations et fanfares.)

 

VOLUMNIE. – Voilà les avant-coureurs de Marcius : il fait marcher devant lui le bruit de la victoire, et derrière lui il laisse des pleurs. La mort, ce sombre fantôme, est assise sur son bras vigoureux : ce bras se lève, retombe, et alors les hommes meurent.

 

(Les trompettes sonnent. On voit paraître Cominius et Titus Lartius ; Coriolan est au milieu d’eux, le front ceint d’une couronne de chêne ; les chefs de l’armée et les soldats le suivent : un héraut le précède.)

 

LE HÉRAUT. – Apprends, ô Rome, que Marcius a combattu seul dans les murs de Corioles, où il a gagné avec gloire un nom qui s’ajoute au nom de Caïus Marcius. Coriolan est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu à Rome, illustre Coriolan !

 

(Fanfares.)

 

TOUS ENSEMBLE. – Soyez le bienvenu à Rome, illustre Coriolan !

 

CORIOLAN. – Assez ! cela blesse mon cœur ; je vous prie, cessez.

 

COMINIUS. – Voyez votre mère.

 

CORIOLAN. – Oh ! je le sais, vous avez imploré tous les dieux pour ma prospérité.

 

(Il fléchit le genou.)

 

VOLUMNIE. – Non, mon brave soldat, lève-toi ; lève-toi, mon cher Marcius, mon noble Caïus, et encore un surnom nouveau qui comble l’honneur de tes exploits ! Oui, Coriolan : n’est-ce pas le nom qu’il faut que je te donne ? Mais voilà ta femme…

 

CORIOLAN. – Salut, mon gracieux silence ! Quoi ! aurais-tu donc ri si tu m’avais vu rapporté dans un cercueil, toi qui pleures à mon triomphe ? Ah ! ma chère, ce sont les veuves de Corioles, et les mères qui ont perdu leurs enfants qui pleurent ainsi…

 

MÉNÉNIUS. – Que les dieux te couronnent !

 

CORIOLAN. – Ah ! vous vivez encore ? (À Valérie.) Aimable dame, pardonnez.

 

VOLUMNIE. – Je ne sais de quel côté me tourner. – Ô mon fils ! sois le bienvenu dans ta patrie ; et vous aussi, général, soyez tous les bienvenus.

 

MÉNÉNIUS. – Sois mille et mille fois le bienvenu ! Je suis prêt à pleurer et à rire. Mon cœur est tout à la fois triste et gai. – Sois le bienvenu ! Qu’une malédiction dévore le cœur de celui qui n’est pas joyeux de te voir ! Vous êtes trois que Rome doit adorer : mais j’en atteste tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs ingrats sur lesquels on ne peut greffer la moindre affection pour vous. N’importe : soyez les bienvenus, ô guerriers ! Une ortie ne sera jamais qu’une ortie, et les travers des fous seront toujours folie.

 

COMINIUS. – Il a toujours raison.

 

CORIOLAN. – Toujours Ménénius, toujours le même.

 

LE HÉRAUT. – Faites place : avancez.

 

CORIOLAN, à sa mère et à sa femme. – Donnez-moi votre main, et vous la vôtre. Avant que je puisse abriter ma tête sous notre propre toit, mon devoir m’oblige à visiter nos bons patriciens, de qui j’ai reçu mille félicitations, accompagnées d’une foule d’honneurs.

 

VOLUMNIE. – J’ai assez vécu pour voir mes vœux accomplis, et réaliser les songes de mon imagination. Une seule chose te manque, et je ne doute pas que Rome ne te l’accorde.

 

CORIOLAN. – Sachez, ô tendre mère, que j’aime mieux les servir à mon gré, que de leur commander selon leur goût.

 

COMINIUS. – Allons au Capitole.

 

(Fanfares : ils sortent en pompe comme ils sont entrés ; les tribuns restent.)

 

BRUTUS. – Toutes les langues parlent de lui ; les yeux affaiblis de la vieillesse empruntent le secours des lunettes pour le voir : la nourrice babillarde, toute occupée de jaser de lui, n’entend plus les cris de son nourrisson ; le dernier souillon de cuisine songe à sa parure, arrange son plus beau mouchoir sur sa gorge enfumée, et court gravir sur les murs pour le regarder. On se presse sur les échoppes, dans les boutiques, aux fenêtres ; les plombs sont couverts de peuple ; on voit les figures les plus diverses à cheval sur les toits, tous empressés de le voir. Les prêtres, qui se montrent si rarement, se confondent avec la multitude, et se pressent pour arriver tout essoufflés à une place vulgaire. Les dames exposent les lis et les roses de leurs joues délicates, et livrent nus les charmes de leur visage aux brûlants baisers de Phœbus. C’est un bruit, un tumulte autour de lui ! on dirait qu’un dieu est recelé dans sa personne mortelle, et lui donne un aspect plein de grâce.

 

SICINIUS. – Je vous le garantis consul dans l’instant même.

 

BRUTUS. – Notre charge, en ce cas, tant que durera son autorité, peut se reposer à loisir.

 

SICINIUS. – Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs, cette modération qui sait le terme d’où il faut partir, et celui où il faut s’arrêter : il perdra tout ce qu’il a gagné.

 

BRUTUS. – C’est là l’espérance qui nous console.

 

SICINIUS. – N’en doutez pas. Le peuple, dont nous sommes l’appui, conservera son ancienne aversion pour lui, et oubliera, à la plus légère occasion, tous les nouveaux honneurs qu’on lui rend aujourd’hui ; et, lui-même, il les rejettera, je n’en doute pas, car il s’en fera gloire.

 

BRUTUS. – Je l’ai entendu jurer que, s’il briguait le consulat, jamais il ne consentirait à paraître sur la place publique revêtu du vêtement râpé de l’humilité ; qu’il dédaignerait l’usage de montrer aux plébéiens ses blessures, pour mendier (disait-il) leurs voix empestées.

 

SICINIUS. – C’est la vérité.

 

BRUTUS. – Ce sont ses propres termes. Oh ! il renoncera plutôt à cette dignité, que de ne la pas devoir uniquement aux suffrages des chevaliers, et aux vœux des nobles.

 

SICINIUS. – Qu’il persiste dans cette résolution ! qu’il l’exécute ! et je n’en désire pas davantage.

 

BRUTUS. – Il est vraisemblable qu’il le fera.

 

SICINIUS. – Alors ce sera, comme nous le voulons, sa ruine certaine.

 

BRUTUS. – Il faut le perdre, ou nous perdons notre autorité. Pour arriver à nos fins, ne nous lassons pas de représenter aux plébéiens quelle haine Marcius a toujours nourrie contre eux ; comment il a fait tous ses efforts pour en faire des bêtes de somme, imposer silence à leurs défenseurs, et les dépouiller de leurs plus chers privilèges ; comment il les regarde, sous le rapport des facultés, de la capacité, de la grandeur d’âme, et de l’aptitude à la vie du monde, comme des chameaux employés à la guerre, qui ne reçoivent leur nourriture que pour porter des fardeaux, et qui sont accablés de coups, quand ils succombent sous le poids.

 

SICINIUS. – Ces idées suggérées, comme vous dites, dans une occasion favorable, lorsque sa prodigieuse insolence offensera le peuple, enflammeront le courroux de la multitude comme une étincelle embrase le chaume desséché, et allumeront un incendie qui obscurcira pour jamais Marcius. L’occasion ne nous manquera pas, pourvu qu’on l’irrite : c’est une chose aussi aisée que de lancer des chiens contre les moutons.

 

(Un messager paraît.)

 

BRUTUS. – Que venez-vous nous apprendre ?

 

LE MESSAGER. – On désire votre présence au Capitole. On croit que Marcius sera consul. J’ai vu les muets se presser en foule pour le voir, et les aveugles attentifs à ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur son passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs écharpes, leurs gants et leurs mouchoirs ; les nobles s’inclinaient comme devant la statue de Jupiter, les plébéiens faisaient une grêle de leurs bonnets ; leurs acclamations étaient comme la voix du tonnerre. Jamais je n’ai rien vu de semblable.

 

BRUTUS. – Allons au Capitole ; portons-y pour le moment des yeux et des oreilles : mais tenons nos cœurs prêts pour l’événement.

 

SICINIUS. – Allons.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE II

 

La scène est toujours à Rome. Le Capitole.

Deux officiers viennent placer des coussins.

 

 

PREMIER OFFICIER. – Allons, allons, ils sont ici tout à l’heure. – Combien y a-t-il de candidats pour le consulat ?

 

SECOND OFFICIER. – Trois, dit-on, mais tout le monde croit que Coriolan l’emportera.

 

PREMIER OFFICIER. – C’est un brave soldat, mais il a un orgueil qui crie vengeance et il n’aime pas le petit peuple.

 

SECOND OFFICIER. – Certes, nous avons eu plusieurs grands hommes qui ont flatté le peuple, et qui n’ont pu s’en faire aimer ; et il y en a beaucoup que le peuple aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans motif, il hait aussi sans fondement. Ainsi l’indifférence de Coriolan pour la haine du peuple et pour son amour est la preuve de la connaissance qu’il a de son vrai caractère ; sa noble insouciance ne lui permet pas de dissimuler ses sentiments.

 

PREMIER OFFICIER. – S’il lui était égal d’être aimé, ou non, il serait resté dans son indifférence, et n’eut fait au peuple ni bien ni mal ; mais il cherche la haine des plébéiens avec plus de zèle qu’ils n’en peuvent avoir à la lui prouver, et il n’oublie rien pour se faire connaître en tout comme leur ennemi déclaré. Or, s’étudier ainsi à s’attirer la haine et la disgrâce du peuple, c’est une conduite aussi blâmable que de le flatter pour s’en faire aimer, politique qu’il dédaigne.

 

SECOND OFFICIER. – Il a bien mérité de son pays, et il ne s’est point élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui, souples et courtois devant la multitude, lui prodiguent leurs saluts, sans avoir d’autre titre à son estime et à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa gloire devant tous les yeux et ses actions dans tous les cœurs, qu’un silence qui en refuserait l’aveu serait une énorme ingratitude ; un récit infidèle serait une calomnie qui se démentirait elle-même, et recueillerait partout le reproche et le mépris.

 

PREMIER OFFICIER. – N’en parlons plus. C’est un digne homme. – Retirons-nous ; les voilà.

 

(Entrent Coriolan ; Ménénius ; le consul Cominius, précédé de ses licteurs ; plusieurs autres sénateurs ; Sicinius et Brutus. Les sénateurs vont à leurs places ; les tribuns prennent les leurs à part.)

 

MÉNÉNIUS. – Après avoir décidé le sort des Volsques, et arrêté que Titus Lartius sera rappelé, il nous reste pour objet principal de cette assemblée particulière à récompenser les nobles services de celui qui a si vaillamment combattu pour son pays. Qu’il plaise donc au grave et respectable sénat de Rome d’ordonner au consul ici présent, notre digne général dans cette dernière guerre si heureuse, de nous parler un peu de ces grandes choses qu’a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre reconnaissance par des honneurs dignes de lui.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Parlez, noble Cominius ; ne retranchez rien de peur d’être trop long, et faites nous penser que notre ordre manque de moyens de récompenser, plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs du peuple, nous vous demandons une attention favorable et ensuite votre bienveillante intervention auprès du peuple pour lui faire approuver ce qui se passe ici.

 

SICINIUS. – Nous sommes rassemblés pour un objet agréable, et nos cœurs sont disposés à respecter et à seconder les desseins de cette assemblée.

 

BRUTUS. – Et nous nous trouverons encore plus heureux de le faire, si Coriolan veut se souvenir de témoigner au peuple une plus tendre estime qu’il n’a fait jusqu’à présent.

 

MÉNÉNIUS. – Il n’est pas question de cela ; il n’en est pas question. J’aimerais mieux que vous vous fussiez tu. Voulez-vous bien écouter Cominius parler ?

 

BRUTUS. – Très-volontiers : mais pourtant mon avis était plus raisonnable que votre refus d’y faire attention.

 

MÉNÉNIUS. – Il aime vos plébéiens : mais n’exigez pas qu’il se fasse leur camarade de lit. Digne Cominius, parlez. (À Coriolan, qui se lève et veut sortir.) Non, demeurez à votre place.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Asseyez-vous, Coriolan, et n’ayez pas honte d’écouter le récit de ce que vous avez fait de glorieux.

 

CORIOLAN. – J’en demande pardon à vos Honneurs : j’aimerais mieux avoir à guérir encore mes blessures que d’entendre répéter comment je les ai reçues.

 

BRUTUS, à Coriolan. – Je me flatte que ce n’est pas ce que j’ai dit qui vous fait quitter votre siège ?

 

CORIOLAN. – Non : cependant j’ai souvent fui dans une guerre de mots, moi qui ai toujours été au-devant des coups. Ne m’ayant point flatté, vous ne m’offensez pas : Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le méritent.

 

MÉNÉNIUS. – Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.

 

CORIOLAN. – Autant j’aimerais me laisser gratter la tête au soleil pendant qu’on sonne I’alarme, que d’être tranquillement assis à entendre faire des monstres de mes riens.

 

(Il sort.)

 

MÉNÉNIUS. – Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il flatter votre multitude toujours croissante, où l’on ne trouve pas un homme de bien sur mille, lui qui aimerait mieux risquer tous ses membres pour la gloire, qu’une seule de ses oreilles pour s’entendre louer. – Commencez Cominius.

 

COMINIUS. – Je manquerai d’haleine ; et ce n’est pas d’une voix faible que l’on doit annoncer les exploits de Coriolan. On convient que la valeur est la première des vertus, et la plus honorable pour celui qui la possède. Le monde n’a donc point d’homme qui puisse balancer à lui seul l’homme dont je parle. À seize ans, lorsque Tarquin rassembla une armée contre Rome, Marcius surpassa tous les Romains. Notre dictateur d’alors, qui est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre, lorsqu’avec son menton d’amazone, il chassa devant lui les moustaches hérissées. Debout, au-dessus d’un Romain terrassé qu’il couvrait de son corps, il immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés contre lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu’il lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle d’une femme sur la scène, il se montra le premier des hommes sur le champ de bataille ; en récompense, il reçut la couronne de chêne. Ainsi, entrant en homme dans la carrière de l’adolescence, il crut comme l’Océan ; et dans le choc de dix-sept batailles successives, son épée ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu’il a fait dans cette guerre, devant les murs de Corioles et dans l’enceinte de la ville, permettez-moi de le dire ; je ne puis en parler comme il le faudrait : il a arrêté les fuyards, et son exemple unique a appris aux lâches à se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant un vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les hommes cédaient et tombaient sous sa proue. Son glaive, imprimait le sceau de la mort partout où il frappait ; de la tête aux pieds il était tout en sang, et chacun de ses mouvements était marqué par les cris des mourants. Seul, il franchit les portes meurtrières de la cité, en les marquant d’une destinée inévitable ; seul et sans être secouru, il les repasse ; puis, enlevant les renforts qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une planète ; enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain de nos armes vient frapper son oreille attentive ; aussitôt son courage redouble et ranime son corps épuisé : il arrive sur le lieu du combat ; là il s’élance, moissonnant des vies humaines, comme si le carnage devait être éternel, et tant que nous ne sommes point maîtres du champ de bataille et de la ville, il ne s’arrête pas, même pour reprendre haleine.

 

MÉNÉNIUS. – Digne homme !

 

PREMIER SÉNATEUR. – Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprêmes que nous lui préparons.

 

COMINIUS. – Il a dédaigné les dépouilles des Volsques ; il a regardé les objets les plus précieux comme la fange de la terre : il désire moins que ne donnerait l’avarice même ; il trouve dans ses actions sa récompense : heureux d’employer son temps à I’abréger.

 

MÉNÉNIUS. – Il est vraiment noble : qu’il soit rappelé.

 

UN SÉNATEUR. – Qu’on appelle Coriolan.

 

UN OFFICIER. – Le voici.

 

(Coriolan entre.)

 

MÉNÉNIUS. – Coriolan, tout le sénat est charmé de vous faire consul.

 

CORIOLAN. – Je lui dois pour toujours mes services et ma vie.

 

MÉNÉNIUS. – Il ne reste plus qu’à parler au peuple.

 

CORIOLAN. – Permettez-moi, je vous en conjure, de m’affranchir de cet usage : je ne puis revêtir la robe, me présenter la tête nue devant le peuple, et le conjurer, au nom de mes blessures, de m’accorder ses suffrages. Que j’en sois dispensé !

 

SICINIUS. – Le peuple doit avoir sa voix ; il ne rabattra rien, absolument rien de la cérémonie.

 

MÉNÉNIUS. – Ne lui montez pas la tête. – Et vous, accommodez-vous à la coutume, et arrivez aux honneurs comme ceux qui vous ont précédé, dans les formes prescrites.

 

CORIOLAN. – C’est un rôle que je ne pourrai jouer sans rougir ; et l’on pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.

 

BRUTUS. – Remarquez-vous ce qu’il dit là ?

 

CORIOLAN. – Me vanter devant eux ! Dire : J’ai fait ceci et cela ; leur montrer des cicatrices dont je ne souffre pas et que je voudrais tenir cachées : comme si je n’avais reçu tant de blessures que pour recevoir le salaire de leurs voix.

 

MÉNÉNIUS. – Ne vous obstinez pas à cela. – Tribuns du peuple, nous vous recommandons nos projets, et nous souhaitons tous joie et honneur à notre illustre consul.

 

LES SÉNATEURS. – Joie et honneur à Coriolan.

 

(Acclamations.)

(Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus.)

 

BRUTUS. – Vous voyez comme il veut en agir avec le peuple.

 

SICINIUS. – Puissent-ils pénétrer ses pensées ! Il leur demandera leurs voix, d’un ton à leur faire sentir qu’il méprise le pouvoir qu’ils ont de lui accorder ce qu’il sollicite.

 

BRUTUS. – Venez, nous allons les instruire de notre conduite ici : venez à la place publique, où je sais qu’ils nous attendent.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE III

 

Rome. – Le Forum.

PLUSIEURS CITOYENS paraissent.

 

 

PREMIER CITOYEN. – En un mot, s’il demande nos voix, nous ne devons pas les lui refuser.

 

SECOND CITOYEN. – Nous le pouvons si nous voulons.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en nous-mêmes : mais c’est un pouvoir que nous n’avons pas le pouvoir d’exercer ; car s’il nous montre ses blessures et nous raconte ses exploits, nous serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui parlera pour elles. Oui, s’il nous raconte tous ses nobles exploits, nous serons bien forcés de parler aussi de notre noble reconnaissance. L’ingratitude est un vice monstrueux ; et si le peuple était ingrat, il deviendrait monstrueux. Nous sommes les membres du peuple ; nous deviendrions des membres monstrueux !

 

PREMIER CITOYEN. – Mais pour donner de nous-mêmes cette idée, il ne nous manque pas grand’chose ; car lorsque nous nous sommes soulevés pour le prix du blé, il n’hésita pas à nommer le peuple la multitude aux cent têtes.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Il n’est pas le seul qui nous ait appelés ainsi ; non parce que les uns ont la chevelure brune, les autres noire, ou parce que ceux-ci ont une tête chevelue, et ceux-là une tête chauve : mais à cause de cette grande variété d’esprits de toutes couleurs qui nous distingue. Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois de nos cerveaux, on les verrait voler en même temps à l’est, à l’ouest, au nord et au sud. En partant du même centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les points de la circonférence.

 

SECOND CITOYEN. – Vous le croyez ? Quelle route prendrait mon esprit, à votre avis ?

 

TROISIÈME CITOYEN. – Oh ! votre esprit ne délogerait pas aussi promptement qu’un autre, tant il est enfoncé dans votre tête dure : mais si une fois il pouvait s’en dégager, sûrement il irait droit au sud.

 

SECOND CITOYEN. – Pourquoi de ce côté-là ?

 

TROISIÈME CITOYEN. – Pour se perdre dans un brouillard, où, après s’être fondu jusqu’aux trois quarts dans une rosée corrompue, le reste reviendrait charitablement vous aider à trouver femme.

 

SECOND CITOYEN. – Vous avez toujours le mot pour rire : à votre aise, à votre aise.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Êtes-vous tous résolus à donner votre voix ? Mais peu importe que tous la donnent ; la pluralité décide : pour moi je dis que si Coriolan était mieux disposé pour le peuple, jamais il n’aurait eu son égal en mérite. (Entrent Coriolan et Ménénius.) – Le voici vêtu de la robe de I’humilité ; observons sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble ; mais approchons de l’endroit où il se tient debout, un à un, deux à deux, ou trois à trois : il faut qu’il nous présente sa requête à chacun en particulier, afin que chacun de nous reçoive un honneur personnel, en lui donnant notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi donc, et je vous montrerai comment nous devons l’approcher.

 

TOUS ENSEMBLE. – C’est cela, c’est cela.

 

(Ils sortent.)

 

MÉNÉNIUS. – Ah ! Coriolan, vous avez tort : ne savez-vous pas que les plus illustres Romains ont fait ce que vous faites ?

 

CORIOLAN. – Que faut-il que je dise ? Aidez-moi, je vous prie, Ménénius. La peste de cet usage ! Je ne pourrai mettre ma langue au pas. Voyez mes blessures ; je les ai reçues au service de ma patrie ; tandis que certains de vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au bruit de nos propres tambours.

 

MÉNÉNIUS. – Oh ! dieux : ne parlez pas de cela. Il faut les prier de se souvenir de vous.

 

CORIOLAN. – Eux, se souvenir de moi ! Que l’enfer les engloutisse ! Je désire qu’ils m’oublient, comme ils oublient les vertus que nos prêtres leur recommandent en pure perte.

 

MÉNÉNIUS. – Vous gâterez tout. – Je vous laisse. Parlez-leur, je vous prie, comme il convient à votre but ; encore une fois, je vous en conjure. (Il sort.)

 

(Deux citoyens approchent.)

 

CORIOLAN. – Dites-leur donc de se laver la figure, et de se nettoyer les dents. – Ah ! j’en vois deux qui s’avancent. – Vous savez pourquoi je suis ici debout.

 

PREMIER CITOYEN. – Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y conduit ?

 

CORIOLAN. – Mon mérite.

 

SECOND CITOYEN. – Votre mérite ?

 

CORIOLAN. – Oui ; et non pas ma volonté.

 

PREMIER CITOYEN. – Pourquoi pas votre volonté ?

 

CORIOLAN. – Non, ce ne fut jamais ma volonté d’importuner le pauvre pour lui demander l’aumône.

 

PREMIER CITOYEN. – Vous devez penser que, si nous vous accordons quelque chose, c’est dans l’espoir de gagner avec vous.

 

CORIOLAN. – Fort bien. À quel prix, s’il vous plaît, voulez-vous m’accorder le consulat ?

 

PREMIER CITOYEN. – Le prix, c’est de le demander honnêtement.

 

CORIOLAN. – Honnêtement ? – Accordez-le moi, je vous prie. J’ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous montrer en particulier. Eh bien ! vous, donnez-moi votre bonne voix. Que me répondez-vous ?

 

SECOND CITOYEN. – Vous l’aurez, digne Coriolan.

 

CORIOLAN. – J’y compte. Voilà déjà deux excellentes voix ! J’ai votre aumône : adieu.

 

PREMIER CITOYEN. – Cette manière est un peu bizarre.

 

SECOND CITOYEN, mécontent. – Si c’était à refaire… Mais n’importe.

 

(Ils se retirent.)

(Deux autres citoyens s’avancent.)

 

CORIOLAN. – Je vous prie, s’il dépend de votre voix que je devienne consul… Vous voyez que j’ai pris le costume d’usage.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne l’avez pas servie noblement.

 

CORIOLAN. – Le mot de cette énigme ?

 

TROISIÈME CITOYEN. – Vous avez été le fléau de ses ennemis ; et aussi la verge de ses amis. Non, vous n’avez pas aimé le commun peuple.

 

CORIOLAN. – Vous devriez me croire d’autant plus vertueux que j’ai été moins commun dans mes amitiés : mais je flatterai mes frères les plébéiens pour obtenir d’eux une plus tendre estime. C’est une condition qu’ils croient bien douce ; et puisque, dans la sagesse de leur choix, ils préfèrent mes coups de chapeau à mon cœur, je leur ferai ces courbettes qui les séduisent et j’en serai quitte avec eux pour des grimaces ; oui, je leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme de quelques hommes populaires ; je leur en donnerai tant qu’ils en désireront : Je vous conjure donc de me faire consul.

 

QUATRIÈME CITOYEN. – Nous espérons trouver en vous notre ami ; et, dans cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon cœur.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre pays.

 

CORIOLAN. – Il est inutile de vous apprendre, en vous les montrant, ce que vous savez déjà. Je m’applaudis beaucoup d’avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus longtemps.

 

TOUS DEUX. – Que les dieux vous comblent de joie ! C’est le vœu de notre cœur.

 

(Ils se retirent.)

 

CORIOLAN. – Ô voix pleines de douceur ! Il vaut mieux mourir, il vaut mieux mourir de faim que d’implorer le salaire que nous avons déjà mérité. Pourquoi resterais-je dans cette robe de laine à solliciter Pierre et Paul ? C’est l’usage : mais si nous obéissions en tout aux caprices de l’usage, la poussière s’accumulerait sur l’antique temps, et l’erreur formerait une énorme montagne qu’il ne serait plus possible à la vérité de surmonter. – Plutôt que de faire ainsi le fou, abandonnons la première place et l’honneur suprême à qui voudra remplir ce rôle. – Mais je me vois à la moitié de ma tâche : puisque j’ai tant fait… patience, et achevons le reste. – (Trois citoyens paraissent.) Voici de nouvelles voix. (Aux citoyens.) Donnez-moi vos voix. – C’est pour vos voix que j’ai combattu et veillé dans les camps ; c’est pour vous que j’ai reçu plus de vingt-quatre blessures et que je me suis trouvé en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix, j’ai fait beaucoup de choses plus ou moins illustres. – Donnez-moi vos voix. – Je désire être consul.

 

CINQUIÈME CITOYEN. – Il a fait noblement tout ce qu’il a fait, et il n’est pas d’honnête homme dont il ne doive remporter le suffrage.

 

SIXIÈME CITOYEN. – Qu’il soit donc consul ; que les dieux le comblent de joie, et le rendent l’ami du peuple !

 

TOUS ENSEMBLE. – Amen, amen ! Que le ciel te conserve, noble consul !

 

(Tous se retirent.)

 

CORIOLAN. – Ô dignes suffrages !

 

(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.)

 

MÉNÉNIUS. – Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus qu’à vous revêtir des marques de votre dignité pour retourner au sénat.

 

CORIOLAN, aux tribuns. – Tout est fini ?

 

SICINIUS. – Vous avez satisfait à l’usage. Le peuple vous admet, et doit être convoqué de nouveau pour confirmer votre élection.

 

CORIOLAN. – Où ? au sénat ?

 

SICINIUS. – Là même, Coriolan.

 

CORIOLAN. – Puis-je changer de robe ?

 

SICINIUS. – Vous le pouvez.

 

CORIOLAN. – Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse me reconnaître moi-même, avant de me montrer au sénat.

 

MÉNÉNIUS. – Je vous accompagnerai. Venez-vous ?

 

BRUTUS. – Nous demeurons ici pour assembler le peuple.

 

SICINIUS. – Salut à tous les deux !

 

(Coriolan sort avec Ménénius.)

 

SICINIUS. – Il tient le consulat maintenant ; et si j’en juge par ses yeux, il triomphe dans son cœur.

 

BRUTUS. – L’orgueil de son âme éclatait sous ses humbles vêtements. – Voulez-vous congédier le peuple ?

 

(Une foule de plébéiens.)

 

SICINIUS. – Eh bien ! mes amis, vous avez donc choisi cet homme ?

 

PREMIER CITOYEN. – Il a nos voix, seigneur.

 

BRUTUS. – Nous prions les dieux qu’il mérite votre amour.

 

SECOND CITOYEN. – Amen ; mais si j’en crois ma petite intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé nos voix.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Rien n’est plus sûr : il s’est bien amusé à nos dépens.

 

PREMIER CITOYEN. – Non : c’est sa manière de parler. Il ne s’est pas moqué de nous.

 

SECOND CITOYEN. – Pas un de nous, excepté vous, qui ne dise qu’il nous a traités avec mépris. Il devait nous montrer les preuves de son mérite, les blessures qu’il a reçues pour son pays.

 

SICINIUS. – Il les a montrées, sans doute ?

 

PLUSIEURS PARLANT À LA FOIS. – Non : personne ne les a vues.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Il nous disait qu’il avait des blessures, qu’il les pourrait montrer en particulier ; et puis faisant un geste dédaigneux avec son bonnet : « Oui je veux être consul, ajoutait-il ; mais, d’après une vieille coutume, je ne puis l’être que par votre suffrage. Donnez-moi donc votre voix. » Et après que nous l’avons donnée, il était ici, je l’ai bien entendu : « Je vous remercie de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez données ; je n’ai plus affaire à vous. » – N’était-ce pas là se moquer ?

 

SICINIUS. – Pourquoi donc n’avez-vous pas eu l’esprit de vous en apercevoir ? Ou, si vous vous en êtes aperçus, pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité de lui accorder votre suffrage ?

 

BRUTUS. – Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la leçon, qu’alors même qu’il était sans pouvoir, petit serviteur de la république, il était votre ennemi ; qu’il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué les privilèges que vous avez dans l’État ; que si, parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l’ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre vous-mêmes ? Au moins auriez vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient digne de la place qu’il demandait, son bon naturel devait aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix, changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zélé protecteur.

 

SICINIUS. – Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments à l’épreuve ; et vous lui auriez arraché des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer de tenir en temps et lieu ; ou sinon vous auriez aigri par là ce caractère farouche qui n’endure aisément rien de ce qui peut le lier ; il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte pour passer sans l’élire.

 

BRUTUS. – Avez-vous remarqué qu’il vous sollicitait avec un mépris non déguisé alors qu’il avait besoin de votre faveur ? Et pensez-vous que ce mépris ne vous accablera pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser ? Étiez-vous donc des corps sans âmes ? N’avez-vous donc une langue que pour parler contre la rectitude de votre jugement ?

 

SICINIUS. – N’avez-vous pas déjà refusé votre suffrage à plus d’un candidat qui l’a sollicité ? et aujourd’hui vous l’accordez à un homme qui, au lieu de le demander, ne fait que se moquer de vous.

 

TROISIÈME CITOYEN. – Notre choix n’est pas confirmé ; nous pouvons le révoquer encore.

 

SECOND CITOYEN. – Et nous le révoquerons : j’ai cinq cents voix d’accord avec la mienne.

 

PREMIER CITOYEN. – Moi j’en ai mille, et des amis encore pour les soutenir.

 

BRUTUS. – Allez à l’instant leur dire qu’on a choisi un consul qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur laissera pas plus de voix qu’à des chiens qu’on bat pour avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour cela.

 

SICINIUS. – Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi, révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement son orgueil, et n’oubliez pas de parler de sa haine contre vous, de l’air de dédain qu’il avait sous l’habit de suppliant, et des railleries qu’il a mêlées à sa requête. Dites que votre amour, ne s’attachant qu’à ses services, a distrait votre attention de son rôle actuel, dont l’indécente ironie est l’effet de sa haine invétérée contre vous.

 

BRUTUS. – Rejetez même cette faute sur nous, sur vos tribuns ; plaignez-vous du silence de notre autorité qui n’a mis aucune opposition, et vous a comme forcés de faire tomber votre choix sur sa personne.

 

SICINIUS. – Dites que, dans votre choix, vous avez été plutôt guidés par notre volonté que par votre inclination ; que l’esprit préoccupé d’une nécessité qui vous a paru votre devoir, vous l’avez, bien qu’à contre-cœur, nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.

 

BRUTUS. – Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous vous avions fait de beaux discours sur les services qu’il a rendus si jeune à sa patrie, et qu’il a continués si longtemps ; sur la noblesse de sa race, sur l’illustre maison des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus Marcius, petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna en ces lieux, et Publius et Quintus, à qui nous devons les aqueducs qui font arriver la meilleure eau dans Rome ; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi nommé, parce qu’il fut deux fois censeur, l’un des plus vénérables ancêtres de Coriolan.

 

SICINIUS. – Né de tels aïeux, soutenu par un mérite personnel digne des premières places, voilà l’homme que nous avons dû recommander à votre reconnaissance ; mais en mettant dans la balance sa conduite présente et sa conduite passée, vous avez trouvé en lui votre ennemi acharné, et vous révoquez vos suffrages irréfléchis.

 

BRUTUS. – Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter, que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix qu’à notre instigation. Aussitôt que vous serez en nombre, allez au Capitole.

 

TOUS ENSEMBLE. – Nous n’y manquerons pas. Presque tous se repentent de leur choix.

 

(Les plébéiens se retirent.)

 

BRUTUS. – Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette première émeute que d’attendre une occasion plus qu’incertaine pour en exciter une plus grande. Si, conservant son caractère, il entre en fureur en voyant leur refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de manière à tirer avantage de son dépit.

 

SICINIUS. – Allons au Capitole : nous y serons avant la foule des plébéiens ; et ce qu’ils vont faire, aiguillonnés par nous, ne semblera, comme cela est en partie, que leur propre ouvrage.

 

(Ils sortent.)

 

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

 

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

 

Une rue à Rome.

Fanfares. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS, TITUS LARTIUS, sénateurs et patriciens.

 

 

CORIOLAN. – Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle armée !

 

LARTIUS. – Oui, seigneur ; et voilà ce qui a fait hâter notre traité.

 

CORIOLAN. – Ainsi les Volsques en sont encore au même point qu’auparavant, tout prêts à faire une incursion sur notre territoire, à la première occasion qui les tentera.

 

COMINIUS. – Ils sont tellement épuisés, seigneur consul, que j’ai peine à croire que nous vivions assez pour revoir flotter encore leurs bannières.

 

CORIOLAN. – Avez-vous vu Aufidius ?

 

LARTIUS. – Il est venu me trouver sur la foi d’un sauf-conduit, et il a chargé les Volsques d’imprécations, pour avoir si lâchement cédé la ville : il s’est retiré à Antium.

 

CORIOLAN. – A-t-il parlé de moi ?

 

LARTIUS. – Oui, seigneur.

 

CORIOLAN. – Oui ? – Et qu’en a-t-il dit ?

 

LARTIUS. – Il a dit combien de fois il s’était mesuré avec vous, fer centre fer ; – qu’il n’était point d’objet sur la terre qui lui fût plus odieux que vous ; qu’il abandonnerait sans retour toute sa fortune, pour être une fois nommé votre vainqueur.

 

CORIOLAN. – Et il a fixé sa demeure à Antium ?

 

LARTIUS. – Oui, à Antium.

 

CORIOLAN. – Mon désir serait d’avoir une occasion d’aller l’y chercher, et de m’exposer en face à sa haine. – Soyez le bienvenu ! (Sicinius et Brutus paraissent.) Voyez : voilà les tribuns du peuple, les langues de la bouche commune. Je les méprise ; car ils se targuent de leur autorité d’une façon qui fait souffrir tous les hommes de cœur.

 

SICINIUS, à Coriolan. – N’allez pas plus loin.

 

CORIOLAN, surpris. – Comment ! – Qu’est-ce donc ?

 

BRUTUS. – Il est dangereux pour vous d’avancer. – Arrêtez.

 

CORIOLAN. – D’où vient ce changement ?

 

MÉNÉNIUS. – La cause ?

 

COMINIUS. – N’a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers et du peuple ?

 

BRUTUS. – Non, Cominius.

 

CORIOLAN. – Sont-ce des enfants qui m’ont donné leurs voix ?

 

UN SÉNATEUR. – Tribuns, laissez-le passer : il va se rendre à la place publique.

 

BRUTUS. – Le peuple est irrité contre lui.

 

SICINIUS. – Arrêtez, ou le désordre va s’accroître.

 

CORIOLAN. – Voilà donc le troupeau que vous conduisez ? Méritent-ils d’avoir une voix, ceux qui la donnent et la retirent l’instant d’après ? À quoi bon vos offices ? Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous leurs dents ? N’est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur ?

 

MÉNÉNIUS. – Calmez-vous, calmez-vous.

 

CORIOLAN. – C’est un dessein prémédité, un complot formé de brider la volonté de la noblesse. Souffrez-le, si vous le pouvez, et vivez avec une populace qui ne peut commander, et ne voudra jamais obéir.

 

BRUTUS. – Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint hautement que vous vous êtes moqué de lui : il se plaint que dernièrement, lorsqu’on lui a fait une distribution gratuite de blé, vous en avez marqué votre mécontentement ; que vous avez injurié ceux qui plaidaient la cause du peuple ; que vous les avez appelés de lâches complaisants, des flatteurs, des ennemis de la noblesse.

 

CORIOLAN. – Comment ? ceci était connu auparavant.

 

BRUTUS. – Non pas à tous.

 

CORIOLAN. – Et vous les en avez instruits depuis ?

 

BRUTUS. – Qui, moi, je les en ai instruits ?

 

CORIOLAN. – Vous êtes bien capable d’un trait pareil.

 

BRUTUS. – Je suis certainement capable de réparer vos imprudences.

 

CORIOLAN. – Eh ! pourquoi serais-je consul ? par les nuages que voilà, faites-moi démériter autant que vous, et alors prenez-moi pour votre collègue.

 

SICINIUS. – Vous laissez trop voir cette haine qui irrite le peuple. Si vous êtes jaloux d’arriver au terme où vous aspirez, il vous faut chercher à rentrer, avec des dispositions plus douces, dans la voie dont vous vous êtes écarté : ou bien, vous n’aurez jamais l’honneur d’être ni consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.

 

MÉNÉNIUS. – Restons calmes.

 

COMINIUS. – On trompe le peuple ; on l’excite. – Cette fraude est indigne de Rome, et Coriolan n’a pas mérité cet obstacle injurieux dont on veut perfidement embarrasser le chemin ouvert à son mérite.

 

CORIOLAN. – Me parler aujourd’hui de blé ? – Oui, ce fut mon propos, et je veux le répéter encore.

 

MÉNÉNIUS. – Pas dans ce moment, pas dans ce moment.

 

UN SÉNATEUR. – Non, pas dans ce moment, où les esprits sont échauffés.

 

CORIOLAN. – Dans ce moment même, sur ma vie, je veux le répéter. (Aux sénateurs.) – Vous, mes nobles amis, j’implore votre pardon. Mais pour cette ignoble et puante multitude, qu’elle me regarde pendant que je lui dis ses vérités, et qu’elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, nous nourrissons contre le sénat l’ivraie de la révolte, de l’insolence et de la sédition : nous l’avons nous-mêmes cultivée, semée, propagée en la mêlant à notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu, certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons donné à la canaille.

 

MÉNÉNIUS. – C’est assez, calmez-vous.

 

UN SÉNATEUR. – Plus de paroles, nous vous en conjurons.

 

CORIOLAN. – Comment, plus de paroles ! – De même que j’ai versé mon sang pour mon pays, sans jamais craindre aucune force ennemie, … tant que je respirerai, ma voix ne cessera d’articuler des paroles contre cette lèpre dont nous rougirions d’être atteints, et que pourtant nous prenons tous les moyens de gagner.

 

BRUTUS. – Vous parlez des masses comme si vous étiez un dieu fait pour punir, et non pas un mortel soumis aux mêmes faiblesses qu’elles.

 

SICINIUS. – Il serait à propos que le peuple en fût instruit.

 

MÉNÉNIUS. – De quoi ? de quoi ? de sa colère ?

 

CORIOLAN. – De la colère ? Quand je serais aussi paisible que le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment.

 

SICINIUS. – C’est un sentiment qui doit rester un poison dans le cœur qui le conçoit, et n’en point sortir ; c’est moi qui vous le dis.

 

CORIOLAN. – Qui doit rester ! Entendez-vous ce Triton du fretin ? Remarquez-vous son absolu qui doit ?

 

COMINIUS. – Oui, on dirait que c’est la loi qui parle.

 

CORIOLAN. – Ô patriciens vertueux, mais imprévoyants ; ô graves, mais imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous donné à cette hydre le droit de se choisir un officier qui, avec son qui doit, lui qui n’est que la trompette et le bruit du monstre, a l’audace de dire qu’il changera le fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s’emparera de son cours. Si c’est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans votre ignorance ; mais s’il n’en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à votre dangereuse douceur. Si vous êtes sages, n’agissez pas comme la foule des insensés ; si vous n’êtes pas plus sages qu’eux, permettez donc qu’ils viennent siéger auprès de vous. Vous n’êtes que des plébéiens, s’ils sont des sénateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des sénateurs, lorsque dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c’est le leur qui l’emporte… Eux choisir leur magistrat ! Et ils choisissent un homme qui oppose son qui doit, son qui doit populaire, aux décisions d’un tribunal plus respectable que n’en vit jamais la Grèce. Par Jupiter ! cette ignominie avilit les consuls ; et mon âme souffre en songeant que lorsque deux autorités se combattent, sans que ni l’une ni l’autre soit souveraine, le désordre ne tarde pas à se glisser entre elles, et à les renverser bientôt l’une par l’autre.

 

COMINIUS. – Allons, rendons-nous à la place publique.

 

CORIOLAN. – Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement le blé des magasins de l’État, comme on le pratiqua jadis quelquefois dans la Grèce…

 

MÉNÉNIUS. – Allons, allons, ne parlons plus de cet article.

 

CORIOLAN. – Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un pouvoir plus absolu, je soutiens que c’est nourrir la révolte, et saper les fondements de l’État.

 

BRUTUS. – Quoi donc ? Le peuple donnerait son suffrage à un homme qui parle de lui sur ce ton ?

 

CORIOLAN. – Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage. Ils savent bien que cette distribution de blé n’était pas une récompense ; ils sont bien convaincus qu’ils n’ont rendu aucun service qui la méritât. Appelés à faire la guerre, dans une crise où l’État était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur s’est surtout signalée, ne parlaient pas en leur faveur. Les accusations dénuées de toute raison qu’ils ont si fréquemment élevées contre le sénat, n’étaient pas faites pour motiver ce don si généreux. Et voyez le résultat. Comment l’estomac multiple du monstre digérera-t-il la libéralité du sénat ? Que leurs actions montrent ce que seraient probablement leurs paroles : Nous l’avons demandé ; nous sommes de l’ordre le plus nombreux, et c’est par crainte qu’ils nous ont accordé notre requête. – C’est ainsi que nous avilissons l’honneur de notre rang, et que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte notre sollicitude pour elle ; avec le temps, cette conduite brisera les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles à coups de bec.

 

MÉNÉNIUS. – Allons, en voilà assez.

 

BRUTUS. – Oui, assez, et beaucoup trop.

 

CORIOLAN. – Non, prenez encore ceci : je ne finirai pas sans avoir dit ce qu’on peut attester au nom des puissances divines et humaines. – Là où l’autorité est ainsi partagée ; là où un parti méprise l’autre avec raison, et où l’autre insulte sans motif ; là où la noblesse, les titres, la sagesse ne peuvent rien accomplir que d’après le oui et le non d’une ignorante multitude, on omet mille choses d’une nécessité réelle, et l’on cède à une inconstante légèreté. De cette contradiction à tout propos, il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, qui aimez les bases fondamentales de l’État, et qui voyez les changements qu’on y introduit ; vous qui préférez une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d’avis de secouer violemment par un remède dangereux un corps qui, sans ce remède, doit périr inévitablement ; arrachez donc la langue de la multitude, qu’elle ne lèche plus les douceurs qui l’empoisonnent. Votre déshonneur est une injure faite au bon sens ; elle prive l’État de cette unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout pouvoir de faire le bien, tant le mal est puissant.

 

BRUTUS. – Il en a dit assez.

 

SICINIUS. – Il a parlé comme un traître ; et il subira le jugement des traîtres.

 

CORIOLAN. – Misérable ! que le dépit t’accable ! Que ferait le peuple de ces tribuns chauves ? C’est sur eux qu’il s’appuie pour manquer d’obéissance au premier corps de l’État. Ils furent choisis dans une révolte, dans une crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussière.

 

BRUTUS. – Trahison manifeste !

 

SICINIUS. – Cet homme consul ? Non.

 

BRUTUS. – Édiles ! holà ! qu’on le saisisse.

 

(Les édiles paraissent.)

 

SICINIUS. – Allez, assemblez le peuple (Brutus sort), au nom duquel je t’attaque, entends-tu, comme un traître novateur, un ennemi du bien public. Obéis, je te somme au nom du peuple ; prépare-toi à répondre.

 

CORIOLAN. – Loin de moi, vieux bouc.

 

LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS. – Nous sommes tous sa caution.

 

COMINIUS, au tribun. – Vieillard, ôte tes mains.

 

CORIOLAN. – Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue tes os hors de tes vêtements !

 

SICINIUS. – À mon secours, citoyens !

 

(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)

 

MÉNÉNIUS, aux deux partis. Des deux côtés plus de respect.

 

SICINIUS, au peuple. – Voilà l’homme qui veut vous enlever toute votre autorité.

 

BRUTUS. – Édiles, saisissez-le.

 

LA POPULACE. – Qu’on s’en empare, qu’on s’en empare !

 

SECOND SÉNATEUR. – Des armes, des armes, des armes ! (Tous s’attroupent autour de Coriolan) – Tribuns, patriciens, citoyens ! – Arrêtez : qu’est-ce donc !… – Sicinius, Brutus, Coriolan, citoyens !

 

TOUS ENSEMBLE. – Silence, silence, arrêtez ; silence.

 

MÉNÉNIUS. – Que va-t-il résulter de ceci ? – Je suis hors d’haleine. La confusion va se mettre partout. Je n’ai pas la force de parler. – Vous, tribuns du peuple, Coriolan, patience ; parlez, bon Sicinius.

 

SICINIUS. – Peuple, écoutez-moi. – Silence.

 

TOUT LE PEUPLE. – Écoutons notre tribun : silence. – Parlez, parlez.

 

SICINIUS. – Vous êtes sur le point de perdre vos libertés : Marcius veut vous les enlever toutes ; Marcius, que vous venez de désigner pour le consulat.

 

MÉNÉNIUS. – Fi donc ! fi donc ! fi donc ! c’est le moyen d’allumer l’incendie et non pas de l’éteindre.

 

SECOND SÉNATEUR. – Oui, c’est le moyen de renverser la cité de fond en comble.

 

SICINIUS. – La cité est-elle autre chose que le peuple !

 

LE PEUPLE. – C’est la vérité, le peuple est la cité.

 

BRUTUS. – C’est par le consentement de tous que nous avons été établis les magistrats du peuple.

 

LE PEUPLE. – Et vous êtes nos magistrats.

 

MÉNÉNIUS. – Et vous continuerez à l’être.

 

COMINIUS. – Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre le toit sous les fondements, et d’ensevelir ce qui reste d’ordre sous un amas de ruines.

 

SICINIUS. – Son discours mérite la mort.

 

BRUTUS. – Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut nous résoudre à la perdre. – Nous prononçons ici, de la part du peuple, dont le pouvoir nous a créés ses magistrats, que Marcius mérite la mort à l’instant même.

 

SICINIUS. – Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche Tarpéienne, et précipitez-le dans l’abîme.

 

BRUTUS. – Édiles saisissez-vous de sa personne.

 

(Marcius se défend.)

 

TOUS LES PLÉBÉIENS. – Cède, Marcius ; cède.

 

MÉNÉNIUS. – Écoutez-moi ; un seul mot… Tribuns, je vous en conjure ; je ne veux dire qu’un mot.

 

LES ÉDILES. – Silence ! silence !

 

MÉNÉNIUS. – Soyez ce que vous paraissez, les vrais amis de votre patrie ; procédez avec calme, au lieu de vous faire ainsi violemment justice.

 

BRUTUS. – Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui paraissent des remèdes prudents, sont funestes quand le mal est violent. Emparez-vous de lui, et traînez-le au rocher.

 

(Coriolan tire son épée.)

 

CORIOLAN. – Non : je veux mourir ici. – Il en est plus d’un parmi vous qui m’a vu combattre. Allons, essayez sur vous-mêmes si je suis encore ce que vous m’avez vu devant l’ennemi.

 

MÉNÉNIUS. – Mettez bas cette épée : tribuns, retirez-vous un moment.

 

BRUTUS. – Saisissez-le.

 

MÉNÉNIUS. – Défendez Marcius, défendez-le, vous tous qui êtes nobles : jeunes et vieux, défendez-le. – Vous, tous, sénateurs, chevaliers, jeunes et vieux, secourez-le.

 

TOUT LE PEUPLE. – À bas Marcius ! à bas !

 

(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont battus et repoussés : ils disparaissent.)

 

– Allez regagner votre maison : partez, sortez d’ici, ou tout est perdu.

 

SECOND SÉNATEUR. – Partez.

 

CORIOLAN. – Tenez ferme, nous avons autant d’amis que d’ennemis.

 

MÉNÉNIUS. – Quoi ! nous en viendrions à cette extrémité !

 

UN SÉNATEUR. – Que les dieux nous en préservent ! Mon noble ami, je t’en conjure, retire-toi dans ta maison ; laisse-nous apaiser cette affaire.

 

MÉNÉNIUS. – C’est une plaie que vous ne pouvez guérir vous-même. Partez, je vous en conjure.

 

COMINIUS. – Allons, Coriolan, venez avec nous.

 

MÉNÉNIUS. – Je voudrais qu’ils fussent des barbares (ils le sont, quoique nés sur le fumier de Rome), et non des Romains (ils ne le sont pas en effet, quoiqu’ils mugissent près des portiques du Capitole). – Éloignez-vous : abstenez-vous d’exprimer votre noble courroux ; attendez un temps plus favorable.

 

CORIOLAN. – En champ libre, j’en voudrais battre quarante, à moi seul.

 

MÉNÉNIUS. – Moi-même, j’en prendrais pour ma part deux des plus résolus : oui, les deux tribuns.

 

COMINIUS. – Mais en ce moment tout ces calculs ne sont pas de saison ; et le courage devient folie quand il attaque un rempart qui va l’écraser de ses ruines. Voulez-vous vous éloigner, avant que la populace revienne ? Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le cours, renverse les digues qui la contenaient.

 

MÉNÉNIUS. – Je vous en prie, partez d’ici, j’essayerai si ma vieille sagesse sera de mise avec cette multitude qui n’en a pas beaucoup. Il faut boucher les trous, n’importe avec quelle étoffe.

 

COMINIUS. – Allons ! venez.

 

(Coriolan et Cominius sortent.)

 

PREMIER SÉNATEUR. – C’est un homme qui a pour jamais compromis sa fortune.

 

MÉNÉNIUS. – Il est d’une nature trop noble pour le monde. Il ne flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir son trident, ni Jupiter pour disposer de sa foudre : sa bouche est son cœur. Tout ce que son sein enfante, il faut que sa langue le déclare ; et lorsqu’il est irrité, il oublie jusqu’au nom de la mort. Voici un beau tumulte !

 

(On entend un bruit confus.)

 

SECOND SÉNATEUR. – Je voudrais que tous ces plébéiens fussent dans leur lit.

 

MÉNÉNIUS. – Et moi qu’il fussent engloutis dans le Tibre. – Diantre, pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus doucement ?

 

(Brutus et Sicinius paraissent ; ils reviennent suivis de la populace.)

 

SICINIUS. – Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler Rome, et remplacer, à elle seule, tous ses habitants ?

 

MÉNÉNIUS. – Respectables tribuns !…

 

SICINIUS. – Il faut qu’il soit précipité sans pitié de la roche Tarpéienne. Il s’est révolté contre la loi ; la loi ne daignera point lui accorder d’autre forme de procès que la sévérité de cette puissance populaire qu’il affecte de mépriser.

 

PREMIER CITOYEN. – Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns sont la voix du peuple, et nous les bras.

 

TOUT LE PEUPLE. – Il le verra, soyez-en sûr.

 

MÉNÉNIUS. – Citoyens !…

 

SICINIUS. – Taisez-vous !

 

MÉNÉNIUS. – Ne criez pas : tue ; quand vous devriez lancer un simple mandat.

 

SICINIUS. – Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prêté la main à son évasion ?

 

MÉNÉNIUS. – Laissez-moi parler. – Je connais toutes les qualités du consul ; mais aussi je sais avouer ses fautes.

 

SICINIUS. – Du consul !… Quel consul ?

 

MÉNÉNIUS. – Le consul Coriolan.

 

BRUTUS. – Lui, consul !

 

TOUT LE PEUPLE. – Non, non, non, non.

 

MÉNÉNIUS. – Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et de vous la faveur d’être entendu, je ne veux vous dire qu’une parole ou deux ; tout le mal qui peut en résulter pour vous, c’est la perte de quelques instants.

 

SICINIUS. – Parlez donc, mais promptement ; car nous sommes déterminés à nous défaire de ce serpent venimeux : le chasser de Rome, ce serait un vrai danger ; le souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine : il est arrêté qu’il mourra ce soir.

 

MÉNÉNIUS. – Ah ! que les Dieux bienfaisants ne permettent pas que notre glorieuse Rome, dont la reconnaissance pour ceux de ses enfants qui l’ont méritée est consignée dans le livre de Jupiter, s’oublie jusqu’à les dévorer elle-même, comme une mère dénaturée !

 

SICINIUS. – C’est un mal qu’il faut détruire.

 

MÉNÉNIUS. – Oh ! c’est un membre qui n’est qu’un peu malade : le couper serait mortel ; le guérir est facile. Qu’a-t-il donc fait à Rome qui mérite la mort ? Est-ce parce qu’il a tué nos ennemis ? Le sang qu’il a perdu (j’ose dire qu’il en a plus perdu qu’il n’en reste dans ses veines), il l’a versé pour sa patrie : si sa patrie répandait ce sang qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui souffririons cette injustice, un opprobre éternel jusqu’à la fin du monde.

 

SICINIUS. – Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

 

BRUTUS. – C’est détourner la question : tant qu’il a aimé sa patrie, sa patrie l’a honoré.

 

MÉNÉNIUS. – Quand la gangrène nous prive du service d’un membre, on doit donc n’avoir aucun égard pour ce qu’il fut jadis ?

 

BRUTUS. – Nous n’écouterons plus rien : poursuivez-le dans sa maison, arrachez-le d’ici ; il est à craindre que son mal étant d’une nature contagieuse ne se répande plus loin.

 

MÉNÉNIUS. – Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse comme celle du tigre, quand elle viendra à se sentir punie de sa fougue inconsidérée, voudra, mais trop tard, s’arrêter et attacher à ses pas des entraves de plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que l’affection qu’on lui porte ne fasse éclater des factions qui renversent la superbe Rome par les Romains.

 

BRUTUS. – S’il arrivait que…

 

SICINIUS. – Que dites-vous ? N’avons-nous pas déjà l’échantillon de son obéissance ? Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés ! – Allons.

 

MÉNÉNIUS. – Faites attention à une chose : il a toujours vécu dans les camps depuis qu’il a pu tirer l’épée, et il est mal instruit à manier un langage raffiné. Son ou farine, il mêle tout sans distinction. Si vous voulez le permettre, j’irai le trouver, et je me charge de l’amener à la place publique, où il faudra qu’il se justifie suivant les formes légales, et dans une discussion paisible, au péril de ses jours.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable : l’autre coûterait trop de sang, et on ne pourrait en prévoir le résultat définitif.

 

SICINIUS. – Eh bien ! noble Ménénius, soyez donc ici l’officier du peuple. Concitoyens, mettez bas vos armes.

 

BRUTUS. – Ne rentrez pas encore dans vos maisons.

 

SICINIUS, à Ménénius. – Venez nous trouver à la place publique : nous vous y attendrons ; et si vous n’amenez pas Marcius, nous en reviendrons à notre premier projet.

 

MÉNÉNIUS. – Je l’amènerai devant vous. (Aux sénateurs.) Daignez m’accompagner : il faut qu’il vienne, ou les plus grands malheurs s’ensuivraient.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Permettez-nous d’aller le trouver avec vous.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE II

 

Appartement de la maison de Coriolan.

CORIOLAN entre accompagné de PATRICIENS.

 

 

CORIOLAN. – Quand ils renverseraient tout autour de moi, quand ils me présenteraient la mort sur la roue, ou à la queue de chevaux indomptés ; quand ils entasseraient dix collines encore sur la roche Tarpéienne, afin que l’œil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice, non, je ne changerais pas de conduite avec eux.

 

(Volumnie paraît.)

 

UN PATRICIEN. – Vous prenez le parti le plus noble.

 

CORIOLAN. – Je vois avec étonnement que ma mère commence à ne me plus approuver ; elle, qui avait coutume de les appeler des bêtes à laine, des êtres créés pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la bouche béante, dans le silence de l’admiration, lorsqu’un homme de mon rang se levait pour discuter la paix ou la guerre ! – Je parle de vous, ma mère : pourquoi me souhaiteriez-vous plus de douceur ? Voudriez-vous donc que je mentisse à ma nature. Mieux vaut que je me montre tel que je suis.

 

VOLUMNIE. – Ô Coriolan, Coriolan, j’aurais voulu vous voir consolider votre pouvoir avant de le perdre à jamais.

 

CORIOLAN. – Qu’il devienne ce qu’il pourra.

 

VOLUMNIE. – Vous auriez pu être assez vous-même, tout en faisant moins d’efforts pour paraître tel. Votre caractère aurait trouvé bien moins d’obstacles, si vous aviez dissimulé jusqu’à ce qu’ils fussent hors d’état de vous contrarier.

 

CORIOLAN. – Qu’ils aillent se faire pendre.

 

VOLUMNIE. – Et que le feu les dévore.

 

(Ménénius arrive, accompagné d’une troupe de sénateurs.)

 

MÉNÉNIUS. – Allons, allons, vous avez été trop brusque, un peu trop brusque. Il faut revenir devant le peuple, et réparer cela.

 

LES SÉNATEURS. – Il n’y a point d’autre remède, si vous ne voulez pas voir notre belle Rome se fendre par le milieu et s’écrouler.

 

VOLUMNIE. – Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil : je porte un cœur qui n’est pas plus souple que le vôtre ; mais j’ai une tête qui sait faire meilleur usage de la colère.

 

MÉNÉNIUS. – Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que de le voir s’abaisser à ce point devant la multitude, si la crise violente de ces temps ne l’exigeait pas, comme le seul remède qui puisse sauver l’État, on me verrait encore endosser mon armure, qu’à peine à présent je puis porter.

 

CORIOLAN. – Que faut-il faire ?

 

MÉNÉNIUS. – Retourner vers les tribuns.

 

CORIOLAN. – Et ensuite ?

 

MÉNÉNIUS. – Rétracter ce que vous avez dit.

 

CORIOLAN. – Pour eux ? Je ne pourrais pas le faire pour les dieux mêmes ; et il faut que je le fasse pour les tribuns ?

 

VOLUMNIE. – Vous êtes trop absolu, quoique vous ne puissiez jamais avoir trop de cette noble fierté, sauf quand la nécessité parle…Je vous ai ouï dire que l’honneur et la politique, comme deux amis inséparables, marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien ! dites-moi quel tort l’un fait à l’autre dans la paix, pour qu’ils ne s’y trouvent pas également unis ?

 

CORIOLAN. – Assez, assez.

 

MÉNÉNIUS. – La question est raisonnable.

 

VOLUMNIE. – Si l’honneur vous permet, à la guerre, de paraître ce que vous n’êtes pas (principe utile que vous adoptez pour règle de votre conduite), pourquoi serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la politique fût, dans la paix, la compagne de l’honneur, puisque, à la guerre, ils sont également indispensables ?

 

CORIOLAN. – Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements ?

 

VOLUMNIE. – Parce qu’il s’agit de parler au peuple, non pas d’après votre opinion personnelle, ni en obéissant à la voix de votre cœur, mais avec des mots que votre langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre âme véridique désavouera. Non, il n’y a pas à cela plus de déshonneur pour vous qu’à prendre une ville avec de douces paroles, lorsque tout autre moyen mettrait votre fortune en péril et coûterait beaucoup de sang. Moi, je dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur que je le fisse : et en cela, je pense comme pensent votre épouse, votre fils, ces sénateurs et toute cette noblesse. – Mais vous, vous aimerez mieux montrer à notre populace un front menaçant que de lui accorder une seule caresse pour gagner son amour, et prévenir des événements qui peuvent tout perdre.

 

MÉNÉNIUS. – Noble dame, joignez-vous à nous ; continuez de parler avec cette sagesse ; vous pourrez réussir non-seulement à prévenir les dangers présents, mais même à réparer les malheurs du passé.

 

VOLUMNIE. – Je t’en conjure, ô mon fils, va reparaître devant eux, ton bonnet à la main ; et de loin salue ainsi la foule (suppose qu’elle est là devant toi) ; puis, mettant un genou sur les pierres (car en pareille circonstance l’action est pleine d’éloquence et les yeux des ignorants sont plus savants que leurs oreilles), fais à plusieurs reprises un geste repentant, qui corrige et démente ton cœur inflexible, devenu tout à coup humble et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui le touche ; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et qu’ayant été élevé au milieu des combats, tu n’as pas l’usage de ces douces manières que tu devrais avoir et qu’ils pourraient exiger, lorsque tu viens demander leurs bonnes grâces ; mais qu’à l’avenir tu seras leur ami autant qu’il dépendra de toi.

 

MÉNÉNIUS. – Faites ce qu’elle dit, et tous les cœurs sont à vous ; car ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu’on les implore, qu’ils le sont à proférer des injures sur le plus léger prétexte.

 

VOLUMNIE. – Je t’en conjure, va, et sois docile ; quoique je sache bien que tu aimerais mieux descendre avec ton ennemi dans un gouffre enflammé que de le flatter dans un riant bosquet… (Cominius entre.) Voilà Cominius.

 

(Cominius entre.)

 

COMINIUS. – Je viens de la place publique ; et il faut vous appuyer d’un parti puissant, ou chercher vous-même votre sûreté dans la plus grande modération ou dans l’absence. Tout le peuple est en fureur.

 

MÉNÉNIUS. – Seulement quelques paroles de conciliation…

 

COMINIUS. – Je crois qu’elles les apaiseraient, si Coriolan peut y plier sa fierté.

 

VOLUMNIE. – II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon fils, dis que tu y consens, et va l’exécuter.

 

CORIOLAN. – Faut-il donc que j’aille leur montrer mes cheveux en désordre ? Faut-il que ma langue donne bassement à mon noble cœur un démenti qu’il lui faudra endurer ? Eh bien ! soit ; je le ferai. Cependant, s’il n’y avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius, j’aimerais mieux qu’ils le missent en poussière, et qu’ils la jetassent aux vents. – Au forum ! Vous m’avez chargé là d’un rôle que je ne remplirai jamais au naturel.

 

COMINIUS. – Allons, allons ; nous vous aiderons.

 

VOLUMNIE. – Je t’en conjure, mon cher fils. Tu as dit que mes louanges t’avaient fait guerrier : eh bien ! pour obtenir encore de moi d’autres louanges, joue un rôle que tu n’as pas encore rempli.

 

CORIOLAN. – Eh bien, soit ! – Sors de mon sein, mon inclination naturelle, et cède la place à l’esprit d’une courtisane. Que ma voix mâle et guerrière, qui faisait chœur avec les clairons, devienne grêle comme le fausset de l’eunuque, ou comme la voix d’une jeune fille qui endort un enfant au berceau ; que le sourire des fourbes sillonne mes joues, et que les pleurs d’un jeune écolier obscurcissent mes yeux ; que la langue suppliante d’un mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux, couverts de fer, qui n’ont jamais fléchi que sur mon étrier, se prosternent aussi bas que ceux du misérable qui a reçu l’aumône. – Je ne le ferai point, ou bien j’abjurerais ma fidélité à l’honneur, et, par les mouvements Et les attitudes de mon corps, j’enseignerais à mon âme la plus infâme lâcheté.

 

VOLUMNIE. – Eh bien ! à ton choix. Il est plus déshonorant pour ta mère de te supplier qu’il ne l’est pour toi de supplier le peuple. Que tout tombe en ruine : ta mère aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que de redouter sans cesse ta dangereuse inflexibilité ; car je brave la mort d’un cœur aussi fier que le tien. Fais ce qu’il te plaira. Ta valeur vient de moi, tu l’as sucée avec mon lait : mais tu ne dois ton orgueil qu’à toi-même.

 

CORIOLAN. – Je vous prie, calmez-vous, ma mère : je vais aller à la place publique ; ne me grondez plus. Oui, j’irai, monté sur des tréteaux, marchander leur amitié, séduire leurs cœurs par des flatteries, et je reviendrai chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me voyez partir : parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai consul, ou ne vous fiez plus désormais à mon talent dans l’art de la flatterie.

 

VOLUMNIE. – Fais à ta guise.

 

(Elle sort.)

 

COMINIUS. – Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous de modération pour répondre avec douceur ; car, d’après ce que j’ai ouï dire, ils préparent contre vous des accusations plus graves que celles dont ils vous ont déjà chargé.

 

CORIOLAN. – Avec douceur, avez-vous dit ? Marchons, je vous prie : qu’ils m’accusent avec l’art de la fraude ; moi, je répondrai dans toute la franchise de l’honneur.

 

COMINIUS. – Oui, mais avec douceur.

 

CORIOLAN. – À la bonne heure ; avec douceur donc : allons, oui, avec douceur.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE III

 

La place publique.

SICINIUS ET BRUTUS.

 

 

BRUTUS. – Accusez-le surtout d’aspirer à la tyrannie. S’il nous échappe de ce côté, reprochez-lui sa haine contre le peuple ; ajoutez que les dépouilles conquises sur les Antiates n’ont jamais été distribuées. (Un édile paraît.) Eh bien ! viendra-t-il ?

 

L’ÉDILE. – Il vient.

 

BRUTUS. – Qui l’accompagne ?

 

L’ÉDILE. – Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l’ont toujours appuyé de leur crédit.

 

SICINIUS. – Avez-vous une liste de tous les suffrages dont nous nous sommes assurés, rangés par ordre ?

 

L’ÉDILE. – Oui, elle est prête ; la voici.

 

SICINIUS. – Les avez-vous classés par tribus ?

 

L’ÉDILE. – Je l’ai fait.

 

SICINIUS. – À présent, assemblez le peuple sur cette place ; et lorsqu’ils m’entendront dire : Il est ainsi ordonné par les droits et l’autorité du peuple ; soit qu’il s’agisse de la mort, de l’amende ou de l’exil : si je dis, l’amende, qu’ils s’écrient : l’amende ; si je dis la mort, qu’ils répètent : la mort, en insistant sur leurs anciens privilèges et sur le pouvoir qu’ils ont de décider la cause.

 

L’ÉDILE. – Je le leur ferai savoir.

 

BRUTUS. – Et dès qu’ils auront commencé leurs clameurs, qu’ils ne cessent plus, jusqu’à ce que le bruit confus de leurs voix presse l’exécution de la sentence que les circonstances nous auront fait décréter.

 

L’ÉDILE. – Fort bien !

 

SICINIUS. – Disposez-les à être bien déterminés, et prêts à nous soutenir dès que nous aurons lâché le mot.

 

BRUTUS. – Allez et veillez à tout cela. (L’édile sort. – À Sicinius.) Commencez par irriter sa colère : il est accoutumé à l’emporter partout, et à faire triompher son opinion sans contradiction. Une fois qu’il est courroucé, rien ne peut le ramener à la modération : alors il exhale tout ce qui est dans son cœur ; et ce qui est dans son cœur est de concert avec nous pour opérer sa ruine.

 

(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et d’autres sénateurs.)

 

SICINIUS. – Bon ! le voici qui vient.

 

MÉNÉNIUS, à Coriolan. – De la modération, je vous en conjure.

 

CORIOLAN. – Oui, comme un hôtelier, qui, pour la plus vile pièce d’argent, se laissera traiter de fripon tant qu’on voudra. – Que les respectables dieux conservent Rome en sûreté ; qu’ils placent sur les sièges de la justice des hommes de bien ; qu’ils entretiennent l’amour parmi nous ; qu’ils remplissent nos vastes temples des spectacles pompeux de la paix, et non pas nos rues des horreurs de la guerre.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Ainsi soit-il !

 

MÉNÉNIUS. – Noble souhait !

 

(L’édile parait, suivi des plébéiens.)

 

SICINIUS. – Peuple, avancez, approchez.

 

L’ÉDILE. – Prêtez l’oreille à la voix de vos tribuns : écoutez-les ; silence ! vous dis-je.

 

CORIOLAN. – Laissez-moi parler le premier.

 

LES DEUX TRIBUNS. – Eh bien ! soit, parlez : holà ! silence !

 

CORIOLAN. – Est-il bien sûr qu’après ceci, je ne serai plus accusé ? Tout se terminera-t-il ici ?

 

SICINIUS. – Je vous demande, moi, si vous vous soumettez aux suffrages du peuple, si vous reconnaissez ses officiers, et si vous consentez à subir une légitime censure, pour toutes les fautes dont vous serez reconnu coupable.

 

CORIOLAN. – J’y consens.

 

MÉNÉNIUS. – Voyez, citoyens ; il dit qu’il consent. Considérez quels services militaires il a rendus ; souvenez-vous des blessures dont son corps est couvert, comme un cimetière hérissé de tombeaux.

 

CORIOLAN. – Quelques égratignures de buissons, quelques cicatrices pour rire.

 

MÉNÉNIUS. – Souvenez-vous encore, que s’il ne parle pas comme un habitant des cités, il se montre à vous comme un soldat. Ne prenez pas pour de la méchanceté la rudesse de son langage : elle convient à un soldat, mais il ne vous veut aucun mal.

 

COMINIUS. – Fort bien ! fort bien ! en voilà assez.

 

CORIOLAN. – Quelle est la raison pour laquelle, quand je suis nommé consul par tous les suffrages, on me fait l’affront de m’ôter le consulat l’heure d’après ?

 

SICINIUS. – Répondez-nous.

 

CORIOLAN. – Parlez donc : oui, vous avez raison, je dois vous répondre.

 

SICINIUS. – Nous vous accusons d’avoir travaillé sourdement à dépouiller Rome de toutes ses magistratures établies, et d’avoir marché par des voies détournées à la tyrannie ; en quoi vous êtes un traître au peuple.

 

CORIOLAN. – Comment ! moi, traître ?

 

MÉNÉNIUS. – Allons ! de la modération ; votre promesse…

 

CORIOLAN. – Que les flammes des gouffres les plus profonds de l’enfer enveloppent le peuple ! M’appeler traître au peuple ! Toi, insolent tribun, quand tes yeux, tes mains et ta langue pourraient lancer à la fois contre moi chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais que tu mens, oui, en face, et d’une voix aussi libre, aussi sincère que lorsque je prie les dieux.

 

SICINIUS. – Peuple, l’entendez-vous ?

 

TOUT LE PEUPLE. – À la roche Tarpéienne ! À la roche Tarpéienne !

 

SICINIUS – Silence. – Nous n’avons pas besoin d’intenter contre lui d’autres accusations : ce que vous lui avez vu faire et entendu dire, son insolence à frapper vos magistrats, à vous charger d’imprécations, à résister à vos lois par la violence, et à braver ici même l’assemblée, dont la respectable autorité doit juger son procès ; tous ces attentats sont d’un genre si criminel, si capital, qu’ils méritent le dernier supplice.

 

BRUTUS. – Mais en considération des services utiles qu’il a rendus à Rome…

 

CORIOLAN. – Que parlez-vous de services ?…

 

BRUTUS. – Je parle de ce que je sais.

 

CORIOLAN. – Vous ?

 

MÉNÉNIUS. – Est-ce-là la promesse que vous avez faite à votre mère ?

 

COMINIUS. – Je vous en prie souvenez-vous…

 

CORIOLAN, en fureur. – Je ne me souviens plus de rien. Qu’ils me condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien, ou à errer dans l’exil, ou à languir enfermé avec un grain de nourriture par jour, je n’achèterais pas leur merci au prix d’un seul mot de complaisance ; je n’abaisserais pas ma fierté pour tout ce qu’ils pourraient me donner, non, quand, pour l’obtenir, il ne faudrait que leur dire bonjour.

 

SICINIUS. – Pour avoir en différentes occasions, et autant qu’il a été en lui, fait éclater sa haine contre le peuple, cherchant les moyens de le dépouiller de son autorité ; pour avoir tout récemment outragé le tribunal auguste de la justice ; et cela en frappant, en sa présence, les ministres qui la distribuent : au nom du peuple, et en vertu du pouvoir que nous avons en qualité de tribuns, nous le bannissons à l’instant même, et le condamnons à ne jamais rentrer dans les portes de Rome, sous peine d’être précipité de la roche Tarpéienne ; au nom du peuple, je déclare que ce jugement sera exécuté.

 

TOUT LE PEUPLE. – Il le sera, il le sera. Qu’il sorte de Rome ; il est banni ; c’est décidé.

 

COMINIUS. – Daignez m’entendre, mes dignes citoyens, mes amis.

 

SICINIUS. – Il est jugé : il n’y a plus rien à entendre.

 

COMINIUS. – Laissez-moi parler. J’ai été consul, et je puis montrer sur moi les marques des blessures que j’ai reçues pour Rome de la main de ses ennemis. J’aime le bien de mon pays d’un amour plus tendre, plus respectueux et plus sacré que celui dont j’aime ma vie, l’honneur de ma femme, sa fécondité et les fruits précieux de ses entrailles et de mon sang. – Eh bien ! si je vous disais que…

 

SICINIUS. – Nous vous voyons venir. – Que direz-vous ?

 

BRUTUS. – Il n’y a plus rien à dire : il est banni comme ennemi du peuple et de sa patrie ; cela sera.

 

TOUS. – Cela sera, cela sera.

 

CORIOLAN. – Vile meute de chiens, dont j’abhorre le souffle comme la vapeur empestée d’un marécage, et dont j’estime les faveurs comme ces cadavres privés de sépulture qui infectent l’air, je vous bannis et vous condamne à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète inconstance. Qu’à chaque instant de vaines rumeurs troublent vos cœurs ! que vos ennemis, par le seul mouvement de leurs panaches, vous plongent dans le désespoir ! Conservez toujours le pouvoir de bannir vos défenseurs, jusqu’à ce qu’à la fin votre aveugle stupidité, qui ne voit les maux que lorsqu’elle les sent, vous livre, comme les captifs les plus avilis, à quelque nation qui s’empare de vous sans coup férir. – Ainsi, dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le dos. Il y a un monde ailleurs.

 

(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)

 

L’ÉDILE. – L’ennemi du peuple est parti, il est parti.

 

TOUT LE PEUPLE. – Notre ennemi est banni ; il est parti. Hoé ! hoé !…

 

(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées, en jetant leurs bonnets en l’air.)

 

SICINIUS. – Allez, poursuivez-le jusqu’à ce qu’il soit hors des portes ; suivez-le comme il vous a suivis : outragez-le, accablez-le des humiliations qu’il mérite. – Donnez-nous une escorte, qui nous accompagne dans les rues de Rome.

 

TOUT LE PEUPLE. – Allons, allons le voir sortir des portes de Rome. Que les dieux conservent nos dignes tribuns ! Allons.

 

(Ils sortent.)

 

FIN DU TROISIÈME ACTE.

 

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

 

La scène est près d’une porte de Rome.

CORIOLAN paraît avec VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS, COMINIUS, et plusieurs jeunes patriciens.

 

 

CORIOLAN. – Allons, arrêtez vos larmes : abrégeons nos adieux : le monstre aux mille têtes me pousse hors de Rome. Quoi, ma mère ! où est votre ancien courage ? Vous aviez coutume de me dire que l’adversité est l’épreuve des âmes ; que les hommes vulgaires peuvent supporter de vulgaires infortunes ; que par une mer calme, tous les pilotes paraissent maîtres dans l’art de manœuvrer ; mais que les coups de la fortune, quand elle frappe au cœur, pour être supportés avec calme, demandent une noble adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon âme de principes faits pour la rendre invincible.

 

VIRGILIE. – Ciel, ô Ciel !

 

CORIOLAN. – Femme, je te conjure…

 

VOLUMNIE. – Que la peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et que tous les artisans périssent !

 

CORIOLAN. – Quoi ! ils vont m’aimer dès qu’ils m’auront perdu. Allons, ma mère ; rappelez le courage qui vous inspirait lorsque vous me disiez que, si vous eussiez été l’épouse d’Hercule, vous vous seriez chargée de six de ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de ses fatigues. – Cominius, ne vous laissez pas abattre ; adieu. – Adieu, ma femme, adieu. Ma mère, adieu ; consolez-vous : je me tirerai d’affaire. – Toi, bon vieillard, fidèle Ménénius, tes larmes sont plus amères que celles d’un jeune homme ; elles blessent tes yeux. – Toi, jadis mon général, je t’ai connu dans la guerre un visage impassible ; et tu as tant vu de ces spectacles qui endurcissent le cœur ! Dis à ces femmes éplorées qu’il y a autant de folie à gémir qu’à rire d’un revers inévitable. – Ma mère, vous savez bien que les hasards de ma vie ont toujours fait votre joie ; croyez-moi (bien que je m’en aille seul, comme un dragon solitaire qui rend son repaire redoutable, et dont chacun parle, quoique peu d’hommes l’aient vu), votre fils ou surpassera les renommées vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse et de la perfidie.

 

VOLUMNIE. – Mon noble fils, où veux-tu aller ? Permets que le digne Cominius t’accompagne quelque temps ; arrête avec lui un plan et une marche certaine, plutôt que d’aller errant t’exposer à tous les hasards qui surgiront sous tes pas.

 

CORIOLAN. – Ô dieux !

 

COMINIUS. – Je t’accompagnerai pendant un mois ; nous raisonnerons ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton séjour, afin que tu puisses recevoir de nos nouvelles, et nous des tiennes. Alors, si le temps amène un événement qui prépare ton rappel, nous n’aurons pas l’univers entier à parcourir pour trouver un seul homme, au risque encore de perdre l’avantage d’un moment de chaleur, que refroidit toujours l’absence de celui qui pourrait en profiter.

 

CORIOLAN. – Adieu. Tu es chargé d’années, et trop rassasié des travaux de la guerre, pour venir encore courir les hasards avec un homme dont toutes les forces sont entières. Accompagne-moi seulement jusqu’aux portes. – Venez, ma femme chérie ; et vous, ma bonne mère, et vous, mes nobles et vrais amis : et lorsque je serai hors des murs, faites-moi vos adieux, et quittez-moi le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez. Tant que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez toujours parler de moi, et vous n’apprendrez jamais rien qui démente ce que j’ai été jusqu’à ce jour.

 

MÉNÉNIUS. – Quelle oreille a jamais rien entendu de plus noble ! Allons, séchons nos pleurs. – Ah ! si je pouvais secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par l’âge, seulement sept années, j’atteste les dieux que je te suivrais pas à pas.

 

CORIOLAN. – Donne-moi ta main. Partons.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE II

 

Une rue près de la porte de Rome.

SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE.

 

 

SICINIUS, à l’édile. – Faites-les rentrer chez eux : il est sorti de Rome, et nous n’irons pas plus loin. Ce coup vexe les nobles, qui, nous le voyons, se sont rangés de son parti.

 

BRUTUS. – À présent que nous avons fait sentir notre pouvoir, songeons à paraître plus humbles après le succès.

 

SICINIUS, à l’édile. – Faites retirer le peuple : dites-lui qu’il a retrouvé sa force, et que son grand adversaire est parti.

 

BRUTUS. – Oui, congédiez-les. J’aperçois la mère de Coriolan qui vient à nous.

 

(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.)

 

SICINIUS. – Évitons-la.

 

BRUTUS. – Pourquoi ?

 

SICINIUS. – On dit qu’elle est folle.

 

BRUTUS. – Ils nous ont aperçus : continue ton chemin.

 

VOLUMNIE. – Oh ! je vous rencontre à propos ; que tous les fléaux des dieux pleuvent sur vous, en récompense de votre amour !

 

MÉNÉNIUS. – Calmez-vous, calmez-vous : pas si haut.

 

VOLUMNIE. – Ah ! si mes larmes me laissaient la force, vous m’entendriez… ; mais je ne vous quitte pas sans vous avoir dit… (À Sicinius.) Vous voulez vous en aller !… (À Brutus.) Vous resterez aussi.

 

VIRGILIE. – Plût à Dieu que j’eusse pu dire la même chose, à mon époux !

 

SICINIUS. – Mais c’est un vrai homme !

 

VOLUMNIE. – Imbécile ! est-ce là une honte ? Mais l’entendez-vous ? Mon père n’était-il donc pas homme ? – Vieux renard, as-tu bien pu être assez rusé pour bannir un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que tu n’as dit de mots.

 

SICINIUS. – Ô dieux protecteurs !

 

VOLUMNIE. – Oui, plus de coups glorieux que tu n’as dit en ta vie de paroles sages et utiles au bien de Rome. – Je te dirai ce que… – Mais va-t’en. – Non, tu resteras. – Je voudrais que mon fils fût dans les déserts de I’Arabie, armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant lui.

 

SICINIUS. – Eh bien ! qu’en arriverait-il ?

 

VIRGILIE. – Ce qu’il en arriverait ? Il aurait bientôt mis fin à ta postérité.

 

VOLUMNIE. – Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon citoyen, toutes les blessures qu’il a reçues pour Rome…

 

MÉNÉNIUS. – Allons, cessez, cessez, contenez-vous.

 

SICINIUS. – Je souhaiterais qu’il eût continué de servir sa patrie comme il avait commencé, et qu’il n’eût pas lui-même rompu le nœud glorieux qui les attachait l’un à I’autre.

 

BRUTUS. – Oui, je le souhaiterais aussi.

 

VOLUMNIE. – Vous le souhaiteriez, dites-vous ?… Et c’est vous qui avez animé la populace, vous chats miaulants, aussi en état d’apprécier son mérite que je le suis, moi, de pénétrer les mystères dont le ciel interdit la connaissance à la terre.

 

BRUTUS, à Sicinius. – Je vous en prie, allons-nous-en.

 

VOLUMNIE. – Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait là une belle action ; mais avant que vous me quittiez, vous entendrez encore cette vérité. Autant le Capitole surpasse en hauteur la plus humble maison de Rome, autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui m’accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous avez banni, vous surpasse en mérite, vous tous tant que vous êtes.

 

BRUTUS. – À merveille ! parlez : nous vous laissons-là.

 

SICINIUS. – Aussi bien, pourquoi s’arrêter ici, pour se voir harceler par une femme qui a perdu la raison ?

 

VOLUMNIE. – Emportez avec vous les prières que j’adresse au ciel pour vous. Je voudrais que les dieux ne fussent occupés qu’à accomplir mes malédictions ! (Les tribuns sortent.) Oh ! si je pouvais les rencontrer seulement une fois par jour !… cela soulagerait mon cœur du poids douloureux qui l’oppresse.

 

MÉNÉNIUS. – Vous leur avez dit là leur fait ; et, j’en conviens, vous en avez bien sujet : voulez-vous venir souper avec moi ?

 

VOLUMNIE. – La colère est mon aliment : je me nourris de moi-même, et je mourrai de faim en me nourrissant ainsi. – Allons, quittons cette place ; mettons un terme à ces cris et à ces pleurs d’enfant : je veux être Junon dans ma colère. Venez, venez.

 

MÉNÉNIUS. – Fi donc ! fi donc !

 

(Ils sortent.)

SCÈNE III

 

La scène change et représente un chemin entre Rome et Antium.

UN ROMAIN ET UN VOLSQUE se rencontrent.

 

 

LE ROMAIN. – Bien sûr, je vous connais, et je suis connu de vous : votre nom, ou je me trompe fort, est Adrien.

 

LE VOLSQUE. – Cela est vrai : d’honneur, je ne vous remets pas.

 

LE ROMAIN. – Je suis un Romain ; mais je sers, comme vous, contre Rome. Me reconnaissez-vous à présent ?

 

LE VOLSQUE. – N’êtes-vous pas Nicanor ?

 

LE ROMAIN. – Lui-même.

 

LE VOLSQUE. – Vous aviez une barbe plus épaisse, ce me semble, la dernière fois que je vous ai vu : mais le son de votre voix me rappelle vos traits. Quelles nouvelles de Rome ? J’étais chargé par le sénat volsque d’aller vous y chercher : vous m’avez fort heureusement épargné une journée de chemin.

 

LE ROMAIN. – Il y a eu à Rome d’étranges insurrections : le peuple soulevé contre les sénateurs, les patriciens et les nobles.

 

LE VOLSQUE. – Il y a eu, dites-vous ? Elles sont donc à leur terme ? Notre sénat ne le croit pas : on presse, les préparatifs de guerre, et l’on espère fondre sur les Romains au plus chaud de leurs divisions.

 

LE ROMAIN. – Le plus fort du feu est passé : mais il ne faut qu’une étincelle pour rallumer l’incendie ; car les nobles prennent si à cœur le bannissement du brave Coriolan, qu’ils sont tous disposés à ôter au peuple son pouvoir ; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu couve sous la cendre, je puis vous I’assurer, et il est près d’éclater avec violence.

 

LE VOLSQUE. – Coriolan banni ?

 

LE ROMAIN. – Oui, il est banni.

 

LE VOLSQUE. – Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes sûr d’être bien reçu.

 

LE ROMAIN. – L’occasion est bonne pour les Volsques. J’ai entendu dire que le moment le plus favorable pour séduire une femme, c’est quand elle est en querelle avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand adversaire Coriolan n’a plus ni crédit ni emploi dans sa patrie.

 

LE VOLSQUE. – Il ne peut manquer d’y briller. Je me félicite de cette rencontre inattendue : grâce à vous, ma commission est remplie, et je vais vous accompagner avec joie jusqu’à mon logis.

 

LE ROMAIN. – D’ici au souper, je vous apprendrai bien des nouvelles de Rome qui vous surprendront, et qui toutes tendent à I’avantage de ses ennemis. N’avez-vous pas, disiez-vous, une armée prête à marcher ?

 

LE VOLSQUE. – Une armée superbe ; les centurions ont déjà reçu leurs commissions et leur paye ; ils ont l’ordre d’être sur pied une heure après le premier signal.

 

LE ROMAIN. – Je suis ravi d’apprendre qu’ils sont tout prêts, et je suis I’homme, je crois, qui va les mettre dans le cas d’agir à l’heure même. Je m’applaudis de vous avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand plaisir.

 

LE VOLSQUE. – Vous vous chargez là de mon rôle : c’est moi qui ai le plus sujet de me réjouir de la vôtre.

 

LE ROMAIN. – Allons, marchons ensemble.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

 

Antium, devant la maison d’Aufidius.

CORIOLAN entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché dans son manteau.

 

 

CORIOLAN. – C’est une belle ville qu’Antium ! Cité d’Antium, c’est moi qui t’ai remplie de veuves. Combien d’héritiers de ces beaux édifices j’ai ouï gémir et vu périr dans mes guerres ! Cité d’Antium, ne va pas me reconnaître : tes femmes et tes enfants, armés de broches et de pierres, me tueraient dans un combat sans gloire. (Il rencontre un Volsque.) Salut, citoyen.

 

LE VOLSQUE. – Je vous le rends.

 

CORIOLAN. – Conduisez-moi, s’il vous plaît, à la demeure du brave Aufidius. Est-il à Antium ?

 

LE VOLSQUE. – Oui, et il donne un festin aux grands de l’État.

 

CORIOLAN. – Où est sa maison, je vous prie ?

 

LE VOLSQUE. – C’est celle-ci, là, devant vous.

 

CORIOLAN. – Je vous remercie : adieu. (Le Volsque s’en va.) Ô monde, voilà tes révolutions bizarres ! Deux amis qui se sont juré une foi inviolable, qui paraissent n’avoir à eux deux qu’un seul et même cœur, qui passent ensemble toutes les heures de la vie, partageant le même lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont pour ainsi dire deux jumeaux inséparables, unis par une éternelle amitié, vont dans l’espace d’une heure, sur la plus légère querelle, sur une parole, rompre violemment ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et aussi deux ennemis mortels, dont la haine troublait le sommeil et les nuits, qui tramaient des complots pour se surprendre l’un l’autre, il ne faut qu’un hasard, l’événement le plus futile, pour les changer en amis tendres et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le lieu de ma naissance, et tout mon amour est donné à cette ville ennemie. – Entrons, si Aufidius me fait périr, il ne fera que tirer une juste vengeance ; s’il m’accueille en allié, je rendrai service à son pays.

 

(Il s’éloigne.)

SCÈNE V

 

Une salle d’entrée dans la maison d’Aufidius.

On entend de la musique : tout annonce une fête dans l’intérieur.

 

 

UN ESCLAVE entre.

 

PREMIER ESCLAVE. – Du vin, du vin. Que fait-on ici ? Je crois que tous nos gens sont endormis.

 

(Entre un second esclave.)

 

SECOND ESCLAVE. – Où est Cotus ? mon maître le demande. Cotus ?

 

(Coriolan entre.)

 

CORIOLAN. – Une belle maison ! Voici un grand festin ; mais je n’y parais pas en convive.

 

(Le premier esclave repasse par la salle.)

 

PREMIER ESCLAVE. – Que voulez-vous, l’ami ? D’où êtes-vous ? Il n’y a pas ici de place pour vous : je vous prie, regagnez la porte.

 

CORIOLAN, à part. – Je ne mérite pas un meilleur accueil, en ma qualité de Coriolan.

 

(Le second esclave revient.)

 

SECOND ESCLAVE. – D’où êtes-vous l’ami ? – Le portier a-t-il les yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles gens ! Je vous prie, l’ami, sortez.

 

CORIOLAN. – Que je sorte, moi !

 

SECOND ESCLAVE. – Oui, vous ; allons, sortez.

 

CORIOLAN. – Tu me deviens importun.

 

SECOND ESCLAVE. – Oh ! êtes-vous si brave ?… En ce cas, je vais vous donner à qui parler.

 

(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.)

 

TROISIÈME ESCLAVE, au premier. – Quel est cet inconnu ?

 

PREMIER ESCLAVE. – L’homme le plus étrange que j’ai encore vu : je ne peux parvenir à le faire sortir. Je te prie, avertis mon maître qu’il veut lui parler.

 

TROISIÈME ESCLAVE, à Coriolan. – Que cherchez-vous ici, l’homme ? Allons, je vous prie, videz le logis.

 

CORIOLAN. – Laissez-moi debout ici ; je ne nuis pas à votre foyer.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Qui êtes-vous ?

 

CORIOLAN. – Un noble.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Ah ! un pauvre noble, sur ma foi !

 

CORIOLAN. – Vrai : je le suis pourtant.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – De grâce, mon pauvre noble, choisissez quelque autre asile : il n’y a point de place ici pour vous. Allons, je vous prie, videz les lieux, allons.

 

CORIOLAN, le repoussant. – Poursuis tes affaires, et va t’engraisser des reliefs du festin.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Quoi ! vous ne voulez-vous pas ? Je t’en prie, annonce à mon maître que l’hôte étrange l’attend ici.

 

SECOND ESCLAVE. – Je vais l’avertir.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Où demeures-tu ?

 

CORIOLAN. – Sous le dais.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Sous le dais ?

 

CORIOLAN. – Oui.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Où est donc ce dais ?

 

CORIOLAN. – Dans la ville des milans et des corbeaux.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Dans la ville des milans et des corbeaux ? – Quel âne est ceci ?…Tu habites donc aussi avec les buses ?

 

CORIOLAN. – Non, je ne sers point ton maître.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Holà ! seigneur, voudriez-vous vous mêler des affaires de mon maître ?

 

CORIOLAN. – Cela est plus honnête que de se mêler de celles de ta maîtresse. – Bavard éternel, prête-moi ton bâton ; allons, décampe.

 

(Il le bat, et l’esclave se sauve.)

(Aufidius entre, précédé de l’esclave qui l’a averti.)

 

AUFIDIUS. – Où est cet individu ?

 

SECOND ESCLAVE. – Le voilà, seigneur. Je l’aurais malmené si je n’avais craint de faire du bruit et de troubler vos convives.

 

AUFIDIUS. – De quel lieu viens-tu ? Que demandes-tu ? Ton nom ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Parle : quel est ton nom ?

 

CORIOLAN, se découvrant le visage. – Tullus, si tu ne me connais pas encore, et qu’en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la nécessité me forcera de me nommer.

 

AUFIDIUS. – Quel est ton nom ?

 

(Les esclaves se retirent.)

 

CORIOLAN. – Un nom fait pour offenser l’oreille des Volsques, et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.

 

AUFIDIUS. – Parle : quel est ton nom ? Tu as un air menaçant, et l’orgueil du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom ?

 

CORIOLAN. – Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu à présent ?

 

AUFIDIUS. – Non, je ne te connais point : nomme-toi.

 

CORIOLAN. – Mon nom est Caïus Marcius, qui t’a fait tant de mal à toi et à tous les Volsques. C’est ce qu’atteste mon surnom de Coriolan. Mes pénibles services, mes dangers extrêmes, et tout le sang que j’ai versé pour mon ingrate patrie, n’ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom seul m’est demeuré. L’envie a dévoré tout le reste ; l’envie et la cruauté d’une vile populace, tolérée par nos nobles sans courage ; ils m’ont tous abandonné, et ils ont souffert que des voix d’esclaves me bannissent de Rome. C’est cette extrémité qui me conduit aujourd’hui dans tes foyers, non pas dans l’espérance (ne va pas t’y méprendre) de sauver ma vie : car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de l’univers que j’aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant toi, c’est que, dans mon dépit, je veux m’acquitter envers ceux qui m’ont banni. Si donc tu portes un cœur qui respire la vengeance des affronts que tu as reçus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et effacer les traces de honte qui l’ont défigurée, hâte-toi de m’employer et de faire servir ma disgrâce à ton avantage : mets ma misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour toi ; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers démons de l’enfer. Mais si tu n’oses plus rien entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M’épargner serait en toi démence ; moi, dont la haine t’a toujours poursuivi sans relâche ; moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang ; je ne peux plus vivre qu’à ta honte, ou pour te servir.

 

AUFIDIUS. – Ô Marcius ! Marcius ! chaque mot que tu viens de prononcer a arraché de mon cœur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m’apparaîtrait et me révélerait les mystères des dieux, en ajoutant : « Je te dis la vérité ; » je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n’en ai en toi, brave et magnanime Marcius ! Ô laisse-moi entourer de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot s’est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats. J’embrasse l’enclume de mon épée. Mon amitié généreuse le dispute à la tienne avec plus d’ardeur que je n’en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que j’aimais passionnément la fille que j’ai épousée ; jamais amant ne poussa des soupirs plus sincères : eh bien ! la joie de te voir ici, noble mortel, fait éprouver à mon cœur de plus violents transports que ne m’en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t’annonce que nous avons une armée sur pied, et que j’étais décidé à tenter encore de t’arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu m’as battu douze fois ; et depuis, chaque nuit, je n’ai rêvé que combats corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l’un l’autre à la gorge ; et je m’éveillais à moitié mort, épuisé par un vain songe. – Vaillant Marcius, quand nous n’aurions d’autre sujet de querelle avec Rome que l’injustice de t’avoir banni, nous ferions marcher tous les Volsques, depuis l’âge de douze ans jusqu’à celui de soixante-dix ; et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, jusque dans les entrailles de cette ville ingrate. Oh ! viens, entre, et serre la main de nos sénateurs : tu trouveras en eux des amis ; ils sont ici à prendre congé de moi. J’étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome même, mais contre son territoire.

 

CORIOLAN. – Dieux ! vous me rendez heureux.

 

AUFIDIUS. – Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger toi-même de diriger tes vengeances, prends la moitié du commandement : tu connais le fort et le faible de ton pays ; nul ne le saurait faire comme toi. Tu décideras toi-même s’il faut aller frapper droit aux portes de Rome, ou l’ébranler dans les parties les plus éloignées, s’il faut l’épouvanter avant de la détruire. Mais entre : permets que je te présente à des hommes qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois le bienvenu ! Je suis plus ton ami que je n’ai jamais été ton ennemi ; et, Marcius, c’est dire beaucoup. – Ta main : sois le bienvenu !

 

(Ils sortent.)

(Entrent les deux premiers esclaves.)

 

PREMIER ESCLAVE. – Il s’est fait ici un étrange changement.

 

SECOND ESCLAVE. – Sur ma foi, j’ai failli le frapper : mais certain pressentiment m’arrêtait et me disait que ses habits n’accusaient pas la vérité.

 

PREMIER ESCLAVE. – Quel bras il a ! Du bout du doigt il m’a fait tourner comme un sabot.

 

SECOND ESCLAVE. – Moi, j’ai bien vu à son air qu’il y avait en lui quelque chose…Il avait dans la figure un je ne sais quoi…je ne trouve pas de mot pour exprimer mon idée.

 

PREMIER ESCLAVE. – Oui, tu as raison : un regard… Que je sois perdu si je n’ai pas vu, à sa mine, qu’il était plus qu’il ne paraissait.

 

SECOND ESCLAVE. – Et moi aussi, je le jure. C’est tout uniment l’homme du monde le plus extraordinaire.

 

PREMIER ESCLAVE. – Je le crois : mais tu connais un plus grand guerrier que lui.

 

SECOND ESCLAVE. – Qui ? mon maître ?

 

PREMIER ESCLAVE. – Oui : mais il n’est point question de cela.

 

SECOND ESCLAVE. – Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.

 

PREMIER ESCLAVE. – Oh ! non, pas tant ; mais je le regarde comme un plus grand guerrier.

 

SECOND ESCLAVE. – Cependant, pour la défense d’une ville, notre général est excellent.

 

PREMIER ESCLAVE. – Oui, et pour un assaut aussi.

 

(Rentre le troisième esclave.)

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Ho ! ho ! camarades ; je puis vous dire des nouvelles, de grandes nouvelles, scélérats !

 

TOUS DEUX ENSEMBLE. – Quelles nouvelles ? quelles nouvelles ? Fais-nous-en part.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Si j’avais à choisir, je ne voudrais pas être Romain : oui, j’aimerais autant être un criminel condamné.

 

TOUS DEUX. – Pourquoi donc ? pourquoi ?

 

TROISIÈME ESCLAVE. – C’est que celui qui avait coutume de frotter notre général, Caïus Marcius, est ici.

 

PREMIER ESCLAVE. – Tu dis frotter notre général ?

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Eh bien ! peut-être pas le frotter, mais tout au moins lui tenir tête.

 

SECOND ESCLAVE. – Allons, nous sommes camarades et amis : disons la vérité ; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer à lui-même.

 

PREMIER ESCLAVE. – À dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.

 

SECOND ESCLAVE. – Oui, ma foi ; et s’il avait été anthropophage, il vous l’aurait grillé et mangé.

 

PREMIER ESCLAVE. – Mais voyons la suite de tes nouvelles.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Eh bien ! on le traite ici comme s’il était le fils et l’héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège d’honneur ; pas un de nos sénateurs qui osât lui faire une question ; tous sont restés ébahis devant lui. Notre général lui-même le caresse comme une maîtresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l’œil à tous ses discours. Mais l’important de la nouvelle, c’est que notre général est coupé en deux : oui, il n’est plus aujourd’hui que la moitié de ce qu’il était hier ; car cet autre a la moitié du commandement, à la prière et de l’aveu de toute l’assemblée. Il ira, dit-il, vous tirer l’oreille aux gardiens des portes de Rome ; il balayera tout et laissera son passage libre et clair derrière lui.

 

SECOND ESCLAVE. – Et il est homme à le faire plus qu’aucun que je connaisse.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Homme à le faire ! Il le fera ; car vois-tu, camarade, il lui reste autant d’amis qu’il peut avoir d’ennemis ; mais ces amis n’osaient pas, en quelque façon (tu comprends), se montrer, comme on dit, ses amis dans l’infélicité[3].

 

PREMIER ESCLAVE. – Dans l’infélicité ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Mais lorsqu’ils le verront relever la tête et se baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les lapins après la pluie, et se joindront à lui.

 

PREMIER ESCLAVE. – Mais quand se met-on en marche ?

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Demain, aujourd’hui, tout à l’heure : vous entendrez le tambour cette après-midi. L’expédition fait en quelque sorte partie du festin, et ils la veulent terminer avant de s’essuyer la bouche.

 

SECOND ESCLAVE. – Bon : nous allons donc revoir le monde en mouvement ! Cette paix n’est bonne à rien qu’à rouiller le fer, enrichir les tailleurs, et nourrir des chansonniers.

 

PREMIER ESCLAVE. – Moi, je dis : ayons la guerre ; elle surpasse autant la paix que le jour surpasse la nuit : elle est vive, vigilante, sonore, et pleine d’activité et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une léthargie fade, sourde, assoupie, insensible : elle fait plus de bâtards que la guerre ne détruit d’hommes.

 

SECOND ESCLAVE… – C’est cela, et comme la guerre peut s’appeler un métier de voleur, la paix n’est bonne qu’à faire des cocus.

 

PREMIER ESCLAVE. – Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des autres.

 

TROISIÈME ESCLAVE. – Bien dit, parce qu’ils ont alors moins besoin les uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse ! J’espère dans peu voir les Romains à aussi vil prix dans le marché que l’ont été les Volsques… J’entends du bruit : ils se lèvent de table.

 

TOUS TROIS. – Entrons vite, vite, entrons.

 

(Ils sortent »)

 

SCÈNE VI

 

Rome. – Une place publique.

SICINIUS ET BRUTUS.

 

 

SICINIUS. – Nous n’entendons plus parler de lui, et nous n’avons pas à le craindre. Toutes ses ressources sont anéanties par la paix actuelle et par la tranquillité du peuple, qui auparavant était dans un horrible désordre. Ses amis rougissent à présent que le monde va à merveille sans lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en souffrir eux-mêmes, voir le peuple ameuté en troupes séditieuses infester les rues de Rome, que nos artisans chanter dans leurs ateliers, et aller en paix à leurs travaux.

 

(Ménénius paraît.)

 

BRUTUS. – Nous avons bien fait de tenir bon. – N’est-ce pas là Ménénius.

 

SICINIUS. – C’est lui, c’est lui. Oh ! oh ! il s’est bien adouci depuis quelque temps ! – Salut, Ménénius.

 

MÉNÉNIUS. – Salut, vous deux.

 

SICINIUS. – Votre Coriolan n’est pas fort regretté, si ce n’est par ses amis. Vous le voyez, la république subsiste encore, et continuera de subsister, en dépit de tout son ressentiment.

 

MÉNÉNIUS. – Tout est bien, et aurait pu être encore mieux, s’il avait pu temporiser.

 

SICINIUS. – Où est-il allé ? en savez-vous quelque chose ?

 

MÉNÉNIUS. – Non, je n’en ai rien appris : sa mère et sa femme n’ont eu de lui aucunes nouvelles.

 

(Arrivent trois ou quatre citoyens.)

 

LES CITOYENS. – Que les dieux vous conservent !

 

SICINIUS. – Salut, voisins.

 

BRUTUS. – Salut, vous tous, salut !

 

PREMIER CITOYEN. – Nous, nos femmes et nos enfants, nous devons à genoux adresser pour vous nos vœux au ciel.

 

SICINIUS. – Vivez et prospérez.

 

BRUTUS. – Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité que Coriolan vous aimât comme nous vous aimons.

 

LES CITOYENS. – Que les dieux veillent sur vous !

 

LES DEUX TRIBUNS. – Adieu, adieu.

 

(Les citoyens sortent.)

 

SICINIUS. – Ce temps est plus heureux, plus agréable pour nous, que lorsque ces gens couraient dans les rues en poussant des cris confus.

 

BRUTUS. – Caïus Marcius était un bon officier à la guerre ; mais insolent, bouffi d’orgueil, ambitieux au delà de toute idée, n’aimant que lui.

 

SICINIUS. – Et aspirant à régner seul, sans partage ni conseil.

 

MÉNÉNIUS. – Je ne suis pas de votre avis.

 

SICINIUS. – Nous en aurions fait tous la triste expérience, à notre grand malheur, s’il fût arrivé au consulat.

 

BRUTUS. – Les dieux ont heureusement prévenu ce danger, et Rome est en paix et en sûreté sans lui.

 

(Entre un édile.)

 

L’ÉDILE. – Honorables tribuns, un esclave que nous venons de faire conduire en prison rapporte que les Volsques, en deux corps séparés, sont entrés sur le territoire de Rome ; qu’ils exercent toutes les fureurs de la guerre, et détruisent tout sur leur passage.

 

MÉNÉNIUS. – C’est Aufidius qui, ayant appris le bannissement de notre Marcius, ose encore montrer ses cornes. Lorsque Marcius défendait Rome, il se tenait dans sa coquille, et osait à peine jeter un coup d’œil à la dérobée.

 

SICINIUS. – Que dites-vous de Marcius ?

 

BRUTUS, à l’édile. – Allez, et faites fustiger ce porteur de nouvelles ; il n’est pas possible que les Volsques aient l’audace de rompre la paix.

 

MÉNÉNIUS. – Ce n’est pas possible ? Nous avons de quoi nous souvenir que cela est très-possible ; et j’en ai vu, moi, dans l’espace de ma vie, trois exemples consécutifs. Mais, du moins, interrogez à fond cet esclave avant de le punir ; sachez de lui d’où il tient cette nouvelle, et ne vous exposez pas à fouetter et à battre le messager qui vient vous avertir du danger qui nous menace.

 

SICINIUS. – Ne m’en parlez pas : moi, je suis convaincu que cela est impossible.

 

BRUTUS. – Non, cela ne se peut pas.

 

(Arrive un messager.)

 

LE MESSAGER. – Les nobles, d’un air très-sérieux, vont tous au sénat : il est arrivé quelque nouvelle qui leur a fait changer de visage.

 

SICINIUS. – Ce sera cet esclave ! (À l’édile.) Allez, vous dis-je, et faites-le battre de verges devant le peuple assemblé. Une nouvelle de son invention ! – C’est son rapport qui cause tout ceci.

 

LE MESSAGER. – Oui, digne tribun, c’est le rapport de l’esclave, mais appuyé par d’autres avis plus terribles encore que le sien.

 

SICINIUS. – Et quels autres avis plus terribles ?

 

LE MESSAGER. – On dit beaucoup et tout haut (à quel point le fait est probable, je n’en sais rien) que Marcius, ligué avec Aufidius, conduit une armée contre Rome, et qu’il a fait serment d’exercer une vengeance qui enveloppera tout, depuis l’enfant au berceau jusqu’au vieillard infirme.

 

SICINIUS. – Voilà qui est très-probable !

 

Brutus. – C’est une fausse rumeur, inventée pour faire désirer aux esprits craintifs de retour à Rome du bon Marcius.

 

SICINIUS. – C’est bien là le tour.

 

MÉNÉNIUS. – Il est vrai que ce second avis n’est guère vraisemblable : Aufidius et lui ne peuvent pas plus s’accorder ensemble que les deux contraires les plus ennemis.

 

(Un second messager entre.)

 

SECOND MESSAGER. – Vous êtes mandés par le sénat. Une armée redoutable, conduite par Caïus Marcius ligué avec Aufidius, ravage notre territoire ; ils ont déjà tout renversé sur leur passage : ils brûlent ou emmènent tout ce qu’ils rencontrent devant eux.

 

(Cominius entre.)

 

COMINIUS. – Vous avez fait là un beau chef-d’œuvre !

 

MÉNÉNIUS. – Quelles nouvelles ? quelles nouvelles ?

 

COMINIUS. – Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir vos filles, voir vos femmes déshonorées sous votre nez, et pour faire fondre sur vos têtes le plomb des toits de la ville.

 

MÉNÉNIUS. – Comment ! quelles nouvelles avez-vous ?

 

COMINIUS. – Et voir vos temples brûlés jusqu’à leurs fondements ; et vos franchises, auxquelles vous étiez si attachés, reléguées dans un pauvre trou.

 

MÉNÉNIUS. – De grâce, expliquez-nous… (Aux tribuns.) Oui vous avez fait là de belle besogne, j’en ai peur. (À Cominius.) Parlez, je vous prie ; quelles nouvelles ? Si Marcius s’était joint aux Volsques !…

 

COMINIUS. – Si ? dites-vous ! – Il est le dieu des Volsques : il s’avance à leur tête, comme un être créé par quelque autre divinité que la nature, et qui s’entend mieux qu’elle à former l’homme. Les Volsques le suivent, marchant contre nous, pauvres marmots, avec l’assurance des enfants qui poursuivent, en se jouant, les papillons de l’été, ou des bouchers qui tuent les mouches.

 

MÉNÉNIUS. – Oh ! vous avez fait là de la belle besogne, vous et vos gens à tablier : vous qui faisiez tant de cas de la voix des artisans et du souffle de vos mangeurs d’ail.

 

COMINIUS. – Il renversera votre Rome sur vos têtes.

 

MÉNÉNIUS. – Oui, aussi aisément que le bras d’Hercule secouait de l’arbre un fruit mûr. Vous avez fait là une magnifique besogne.

 

BRUTUS. – Mais votre nouvelle est-elle bien vraie ?

 

COMINIUS. – Oui, oui ; et vous pâlirez avant de la trouver fausse. Toutes les régions d’alentour se révoltent avec joie. Ceux qui résistent sont raillés de leur stupide valeur, et périssent en véritables insensés. Et qui peut le blâmer ? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque chose de grand et d’extraordinaire.

 

MÉNÉNIUS. – Nous sommes tous perdus, si ce grand homme n’a pitié de nous.

 

COMINIUS. – Et qui ira l’implorer ? pas les tribuns : ce serait une honte. Le peuple mérite sa clémence, comme le loup mérite la pitié des bergers. Et ses meilleurs amis, s’ils disaient : « Sois miséricordieux pour Rome, » se conduiraient envers lui comme ceux qui ont mérité sa haine, et se montreraient ses ennemis.

 

MÉNÉNIUS. – Vous avez raison. Pour moi, je le verrais près de ma maison, un tison ardent à la main pour la brûler, que je ne n’aurais pas le front de lui dire : « Je t’en conjure, arrête. » (Aux tribuns.) – Vous avez fait là un beau coup, avec vos ruses ; vous avez bien réussi !

 

COMINIUS. – Vous avez jeté toute la ville dans une consternation qui n’a jamais eu d’égale, et jamais le salut de Rome ne fut plus désespéré.

 

LES TRIBUNS. – Ne dites pas que c’est nous qui avons attiré ce malheur.

 

MÉNÉNIUS. – Qui donc ? Est-ce nous ? nous l’aimions, il est vrai ; mais, en nobles lâches et ingrats, nous avons laissé le champ libre à votre populace, qui l’a chassé au milieu des huées.

 

COMINIUS. – Mais je crains bien qu’elle ne l’y rappelle à grand cris. Aufidius, le second des mortels après Coriolan, lui obéit en tout, comme s’il n’était que son officier. Le désespoir est toute la politique, la force et la défense que Rome peut leur opposer.

 

(Il entre une foule de citoyens.)

 

MÉNÉNIUS. – Voici la foule. – Et Aufidius est donc avec lui ? C’est vous qui avez infecté l’air d’une nuée de vos sales bonnets, en demandant, avec des huées, l’exil de Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la tête d’une armée furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un fouet pour vous ; autant vous êtes d’impertinents qui avez jeté vos chapeaux en l’air, autant il en foulera aux pieds pour vous payer de vos suffrages. N’importe, s’il ne faisait de vous tous qu’un charbon, vous l’auriez mérité.

 

TOUS LES CITOYENS. – Il est vrai ; nous entendons débiter des nouvelles bien effrayantes.

 

PREMIER CITOYEN. – Pour moi, quand j’ai crié : Bannissez-le ! j’ai dit aussi que c’était bien dommage.

 

SECOND CITOYEN. – Et moi aussi, je l’ai dit.

 

TROISIÈME CITOYEN. – J’ai dit la même chose ; et, il faut l’avouer, c’est ce qu’a dit le plus grand nombre d’entre nous : ce que nous avons fait, nous l’avons fait pour le mieux ; et, quoique nous ayons volontiers consenti à son exil, ce fut cependant contre notre volonté.

 

COMINIUS. – Oh ! vous êtes de braves gens : criards !

 

MÉNÉNIUS. – Vous avez fait là un joli coup, vous et vos aboyeurs ! (À Cominius.) Nous rendrons-nous au Capitole ?

 

COMINIUS. – Sans doute. Et que faire autre chose ?

 

(Ils sortent.)

 

SICINIUS, au peuple. – Allez, bons citoyens ; rentrez dans vos maisons : ne prenez point l’épouvante. Ces deux hommes sont d’un parti qui serait bien joyeux que ces nouvelles fussent vraies, tout en feignant le contraire. Retirez-vous, et ne montrez point d’alarme.

 

PREMIER CITOYEN. – Que les dieux nous soient propices ! Allons, concitoyens, retirons-nous. – Je l’ai toujours dit, moi, que nous avions tort de le bannir.

 

SECOND CITOYEN. – Et nous avons tous dit la même chose : mais venez, rentrons.

 

(Ils sortent.)

 

BRUTUS. – Je n’aime point cette nouvelle.

 

SICINIUS. – Ni moi.

 

BRUTUS. – Allons au Capitole. Je voudrais pour la moitié de ma fortune pouvoir changer cette nouvelle en mensonge.

 

SICINIUS. – Je vous prie, allons-nous-en.

 

(Les deux tribuns s’en vont.)

SCÈNE VII

 

Un camp à une petite distance des portes de Rome.

AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT.

 

 

AUFIDIUS. – Passent-ils toujours sous les drapeaux du Romain ?

 

LE LIEUTENANT. – Je ne conçois pas quel sortilège il a pour les attirer ; mais vos soldats ont pour lui une espèce de culte. À table, il est le sujet de leurs entretiens ; après le repas, c’est encore à lui que s’adressent leurs sentiments et leurs vœux ; et vous êtes mis à l’arrière-plan, seigneur, dans cette expédition, même par les vôtres.

 

AUFIDIUS. – C’est ce que je ne pourrais empêcher à présent, sans rendre notre entreprise boiteuse. Je le vois bien aujourd’hui, il se conduit avec plus d’orgueil, même vis-à-vis de moi, que je ne l’ai prévu lorsque je l’ai accueilli et embrassé. Mais c’est sa nature, et il faut bien que j’excuse quelque temps ce qu’il est impossible de corriger.

 

LE LIEUTENANT. – Moi, je souhaiterais, seigneur, pour vos propres intérêts, que vous ne l’eussiez pas associé au commandement ; je voudrais qu’il eût reçu des ordres de vous, ou bien que vous l’eussiez laissé agir seul.

 

AUFIDIUS. – Je te comprends à merveille ; et sois sûr qu’il ne se doute pas de ce que je pourrai dire contre lui, lorsqu’il aura à rendre ses comptes. Quoiqu’il semble, et c’est ce qu’il croit lui-même ainsi que le vulgaire, qu’il conduit tout heureusement et qu’il sert sans réserve les intérêts des Volsques, quoiqu’il combatte comme un lion, et qu’il triomphe aussitôt qu’il tire l’épée ; cependant il est un point qu’il a laissé imparfait, et qui fera sauter sa tête ou la mienne, lorsque nous viendrons tous deux à rendre nos comptes.

 

LE LIEUTENANT. – Dites-moi, général, pensez-vous qu’il emporte Rome ?

 

AUFIDIUS. – Toutes les places se rendent à lui avant même qu’il arrive devant leurs murs, et la noblesse de Rome est pour lui. Les sénateurs et les patriciens sont aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats ; et le peuple sera aussi prompt à le rappeler qu’il l’a été à le bannir. Je pense qu’il sera pour Rome ce qu’est pour le poisson l’orfraie, qui s’en empare par le droit de souveraineté qu’il tient de la nature. D’abord il a servi l’État en brave citoyen ; mais il n’a pu porter ses honneurs avec modération : soit orgueil, vice qu’engendrent des succès journaliers, et que n’évite jamais l’homme heureux ; soit inhabileté à profiter des occasions dont il a pu disposer, soit impossibilité naturelle de prendre une autre attitude sur les sièges du sénat que sous le casque, et de gouverner la paix moins rudement que la guerre : un seul de ces défauts (car je lui rends justice, il ne les a pas tous, ou du moins il n’a de chacun qu’une teinte légère), un seul de ces défauts a suffi, pour le faire craindre, haïr et bannir. Il n’a du mérite que pour l’étouffer dès qu’il parle. Ainsi nos vertus sont soumises aux circonstances, qui souvent les interprètent mal. Une vertu qui aime à se faire valoir elle-même trouve son tombeau dans la tribune où elle monte pour exalter ses actions. Un feu étouffe un autre feu ; un clou chasse un autre clou ; un droit renverse un autre droit ; la force périt par une autre force – Allons, éloignons-nous. Marcius, quand Rome sera ta proie, tu seras le plus misérable des hommes, et tu ne tarderas pas à devenir la mienne.

 

(Ils sortent.)

 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

 

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

 

Une place publique de Rome.

MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS et autres Romains.

 

 

MÉNÉNIUS. – Non, je n’irai point : vous entendez ce qu’il a dit à Cominius, qui fut jadis son général, et qui l’aima de l’amitié la plus tendre. Moi, il m’appelait son père : mais que lui importe à présent ? – Allez-y, vous qui l’avez banni : prosternez-vous à mille pas de sa tente, et cherchez à genoux le chemin de sa clémence ; s’il n’a écouté Cominius qu’avec indifférence, je reste chez moi.

 

COMINIUS. – Il affectait de ne me pas connaître.

 

MÉNÉNIUS. – L’entendez-vous ?

 

COMINIUS. – Cependant il m’a nommé une fois par mon nom ; je lui ai rappelé notre ancienne liaison, et tout le sang que nous avons perdu dans les combats à côté l’un de l’autre. Il a refusé de répondre au nom de Coriolan que je lui donnais et à tous ses autres noms. « Il n’était plus, disait-il, qu’une espèce de néant ; il voulait rester sans titre, jusqu’à ce qu’il s’en fût forgé un au feu de Rome en flammes. »

 

MÉNÉNIUS. – Eh bien ! vous voyez : oh ! vous avez fait là un beau chef-d’œuvre, vous autres, tribuns qui avez tout fait pour que le charbon fût à bon marché dans Rome ! Oh ! vous laisserez après vous un noble souvenir !

 

COMINIUS. – Je lui ai représenté combien il était glorieux de pardonner à ceux qui n’espéraient plus rien. Il m’a répondu que c’était une prière bien avilissante pour un État, que d’implorer le pardon d’un homme qu’il avait banni.

 

MÉNÉNIUS. – Très-bien ; pouvait-il en dire moins ?

 

COMINIUS. – J’ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses amis particuliers. Sa réponse a été qu’il ne pouvait pas perdre son temps à les trier et à les séparer d’un amas de chaume corrompu ; que ce serait une folie, pour un ou deux bons grains, de ne point brûler cet amas infect.

 

MÉNÉNIUS. – Pour un ou deux bons grains ! J’en suis un ; sa mère, sa femme, son enfant, et ce brave Romain, c’est nous qui sommes les grains qu’il voudrait sauver de l’incendie : et vous, tribuns, vous êtes le chaume corrompu qu’on sent de plus haut que la lune : il faudra donc que nous soyons brûlés à cause de vous !

 

SICINIUS. – De grâce, un peu de patience. Si vous refusez votre appui dans une extrémité aussi imprévue, ne nous reprochez pas du moins notre détresse. Je n’en doute point ; si vous vouliez défendre la cause de votre patrie, votre éloquence, bien plus que l’armée que nous pouvons rassembler à la hâte, arrêterait notre concitoyen.

 

MÉNÉNIUS. – Non, je ne veux point m’en mêler.

 

SICINIUS. – Je vous en conjure, allez le trouver.

 

MÉNÉNIUS. – Eh ! qu’y ferai-je ?

 

BRUTUS. – Essayez du moins ce que peut pour Rome l’amitié que vous porte Marcius.

 

MÉNÉNIUS. – Fort bien ; pour revenir vous dire que Marcius m’a renvoyé, comme il a renvoyé Cominius, sans vouloir m’entendre. Et qu’aurai-je gagné à cette démarche ? Je reviendrai confus comme un ami rebuté par son ami, et pénétré de douleur de sa cruelle indifférence ; car convenez que cela arrivera.

 

SICINIUS. – Votre bonne volonté méritera du moins les remerciements de Rome ; et votre patrie mesurera sa reconnaissance à tout le bien que vous aurez voulu lui faire.

 

MÉNÉNIUS. – Allons, je veux bien le tenter : je crois qu’il m’écoutera. Cependant, la façon dont il s’est mordu les lèvres, et dont il a marmotté entre ses dents, en recevant ce bon Cominius, ne m’encourage guère. – Non, il n’aura pas été pris dans un moment favorable ; sans doute il n’avait pas dîné. Le matin, quand le sang refroidi n’enfle plus nos veines, nous sommes maussades, durs, et incapables de donner et de pardonner : mais quand nous avons rempli les canaux de notre sang par le vin et la bonne chère, l’âme est plus flexible que dans les heures d’un jeûne religieux : j’attendrai donc, pour lui présenter ma requête, le moment qui suivra son repas, et alors j’attaquerai son cœur.

 

BRUTUS. – Vous connaissez trop bien le chemin qui y conduit pour perdre vos pas.

 

MÉNÉNIUS. – Je vous le promets ; d’honneur, je vais le tenter ; advienne que pourra ! Avant peu vous saurez quel est mon succès.

 

(Il sort.)

 

COMINIUS. – Coriolan ne voudra jamais l’entendre.

 

SICINIUS. – Croyez-vous ?

 

COMINIUS. – Je vous dis qu’il est comme sur un trône d’or : son œil est enflammé comme s’il voulait brûler Rome. Le souvenir de son injure tient l’entrée de son cœur fermée à la pitié. Je me suis mis à genoux devant lui ; et à peine m’a-t-il dit, d’une voix faible : Levez-vous ! et il m’a congédié ainsi, d’un geste muet de sa main. Ensuite il m’a fait remettre un écrit contenant ce qu’il voulait faire et ce qu’il ne voulait pas faire, protestant qu’il s’était engagé par serment à s’en tenir à ses conditions : en sorte que toute espérance est vaine, à moins que sa noble mère et sa femme, qui, à ce que j’apprends, sont dans le dessein d’aller le solliciter elles-mêmes, ne viennent à bout de lui arracher le pardon de sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos instances, encourager leur résolution et hâter leur démarche.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE II

 

Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome.

SENTINELLES montant la garde. Ménénius s’approche d’elles.

 

 

PREMIER SOLDAT. – Halte-là : d’où es-tu ?

 

SECOND SOLDAT. – Arrière, retourne sur tes pas.

 

MÉNÉNIUS. – Vous faites votre devoir en braves soldats ; c’est bien : mais permettez ; je suis un fonctionnaire de l’État, et je viens pour parler à Coriolan.

 

PREMIER SOLDAT. – De quel lieu venez-vous ?

 

MÉNÉNIUS. – De Rome.

 

PREMIER SOLDAT. – Vous ne pouvez pas avancer : il faut retourner sur vos pas. Notre général ne veut plus écouter personne venant de Rome.

 

SECOND SOLDAT. – Vous verrez votre Rome environnée de flammes avant que vous parliez à Coriolan.

 

MÉNÉNIUS. – Mes braves amis, si vous avez entendu votre général parler de Rome et des amis qu’il y conserve, il y a mille à parier contre un que, dans ses récits, mon nom aura frappé votre oreille. Mon nom est Ménénius.

 

PREMIER SOLDAT. – Soit : rebroussez chemin ; la vertu de votre nom n’est pas un passe-port ici.

 

MÉNÉNIUS. – Je te dis, camarade, que ton général est mon intime ami : j’ai été le livre qui a publié toutes ses belles actions, et qui a déployé aux yeux des hommes toute l’étendue de sa renommée sans rivale. J’ai toujours appuyé mes amis de mon témoignage (et il est le premier de mes amis), portant mon zèle jusqu’aux dernières limites de la vérité. Quelquefois même, semblable à la boule roulant sur une pente trompeuse, j’ai été tomber au delà du but, et j’ai presque imprimé le sceau du mensonge sur la louange ; tu vois, camarade, que tu dois me laisser passer.

 

PREMIER SOLDAT. – En vérité, seigneur, quand vous auriez débité en sa faveur autant de mensonges que vous avez déjà dit de paroles, vous ne passeriez pas. Non, quand il y aurait autant de vertu à mentir qu’à vivre chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.

 

MÉNÉNIUS. – Je te prie, mon ami, souviens-toi bien que mon nom est Ménénius, le partisan déclaré de ton général.

 

SECOND SOLDAT. – Quelque déterminé menteur que vous ayez pu être à sa louange, comme vous vous vantez de l’avoir été, je suis un homme, moi, qui vous dirai la vérité sous ses ordres ; en conséquence, vous ne passerez pas. Reprenez votre chemin.

 

MÉNÉNIUS. – A-t-il dîné ? Pouvez-vous me le dire ? Car je ne veux lui parler qu’après dîner.

 

PREMIER SOLDAT. – Vous êtes un Romain, dites-vous ?

 

MÉNÉNIUS. – Je le suis, comme l’est ton général.

 

PREMIER SOLDAT. – Vous devriez donc haïr Rome comme il la hait. – Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos portes votre défenseur, et, cédant à une ignorante populace, envoyé votre bouclier à vos ennemis ; pouvez-vous espérer d’arrêter ses vengeances avec les vains gémissements de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de vos jeunes filles, ou l’intercession impuissante d’un radoteur décrépit comme vous ? Pensez-vous que votre faible souffle éteindra les flammes qui sont prêtes à embraser votre ville ? Non, vous êtes dans l’erreur. Ainsi, retournez à Rome, et préparez-vous à subir votre arrêt : vous êtes tous condamnés ; notre général a juré qu’il n’y avait plus ni pardon ni répit.

 

MÉNÉNIUS. – Coquin ! sais-tu bien que si ton capitaine me savait ici, il me traiterait avec distinction ?

 

SECOND SOLDAT. – Allons, mon capitaine ne vous connaît pas.

 

MÉNÉNIUS. – C’est ton général que je veux dire.

 

PREMIER SOLDAT. – Mon général ne s’embarrasse guère de vous. Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas voir répandre le peu de sang qui coule dans vos veines. Retirez-vous !

 

MÉNÉNIUS. – Comment donc, camarade ! camarade !

 

(Entre Coriolan avec Aufidius.)

 

CORIOLAN. – De quoi s’agit-il ?

 

MÉNÉNIUS, à la sentinelle. – Maintenant, mon camarade, je vais te faire avoir ce que tu mérites : tu verras que l’on me considère ici, tu verras qu’une imbécile de sentinelle comme toi ne peut pas m’empêcher d’approcher de mon fils Coriolan ; devine, à la manière dont il va me traiter, si tu n’es pas à deux doigts de la potence, ou de quelque autre mort plus lente et plus cruelle : regarde bien, et tremble sur le sort qui t’attend. – (À Coriolan.) Que les dieux assemblés à toutes les heures s’occupent sans cesse de ton bonheur et qu’ils t’aiment seulement autant que t’aime ton vieux père Ménénius ! Ô mon fils, mon fils ! tu prépares des flammes pour nous ! Regarde, voici de l’eau pour les éteindre. J’ai eu de la peine à me résoudre à venir vers toi ; mais chacun m’assurant que je pouvais seul te fléchir, j’ai été poussé hors de nos portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner à Rome et à tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices apaisent ta fureur, et en fassent tomber le dernier ressentiment sur ce misérable qui, comme un bloc insensible, m’a refusé tout accès auprès de toi !

 

CORIOLAN. – Loin de moi !

 

MÉNÉNIUS. – Comment, loin de moi !

 

CORIOLAN. – Je ne connais plus ; ni femme, ni mère, ni enfant. Ma volonté ne m’appartient plus ; elle est engagée au service d’autrui : et quoique je me doive à moi ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans le cœur des Volsques. Nous avons été unis par l’amitié ; un ingrat oubli en empoisonnera le souvenir plutôt que de permettre à ma pitié de me rappeler combien nous fûmes intimes. Ainsi, laisse-moi : mon oreille oppose à tes demandes une dureté plus inflexible que le fer que vos portes opposent à ma force. Pourtant, car je t’ai tendrement aimé, prends avec toi cet écrit ; je l’ai tracé pour toi, et je te I’aurais envoyé. (Il lui remet un papier.) Pas un mot de plus, Ménénius, je ne l’écouterai pas de toi. (Il lui tourne le dos et le quitte.) – (À Aufidius.) Ce vieillard, Aufidius, était pour moi un père dans Rome ; et tu vois…

 

AUFIDIUS. – Tu sais soutenir ton caractère.

 

(Ils sortent ensemble.)

 

PREMIER SOLDAT. – Eh bien ! votre nom est donc Ménénius ?

 

SECOND SOLDAT. – C’est un nom, comme vous voyez, dont le charme est bien puissant ! – Vous savez par quel chemin on retourne à Rome ?

 

PREMIER SOLDAT. – Avez-vous vu comme nous avons été réprimandés pour avoir barré le passage à Votre Grandeur ?

 

SECOND SOLDAT. – Croyez-vous que j’aie sujet de m’évanouir de peur ?

 

MÉNÉNIUS. – Je ne m’embarrasse plus ni du monde ni de votre général. Pour des être tels que vous, je puis à peine penser qu’ils existent, tant vous êtes petits à mes yeux ! Celui qui est décidé à se donner la mort lui-même ne la craint point d’un autre. Que votre général suive à son gré ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous êtes, et puisse votre misère s’accroître avec vos années ! Je vous dis ce qu’on m’a dit : Loin de moi !

 

(Il sort.)

 

PREMIER SOLDAT. – Un noble mortel, je le garantis.

 

SECOND SOLDAT. – Le noble mortel, c’est notre général. C’est un rocher, un chêne que le vent ne peut ébranler.

 

(Les soldats s’éloignent.)

SCÈNE III

 

La tente de Coriolan.

Entrent CORIOLAN, AUFIDIUS et autres.

 

 

CORIOLAN. – Demain, nous rangeons notre armée devant les murs de Rome. Toi, mon collègue, dans cette expédition, tu dois rendre compte au sénat volsque de la franchise que j’ai mise dans ma conduite.

 

AUFIDIUS. – Oui, tu n’as considéré que les intérêts des Volsques ; tu as fermé l’oreille à la prière universelle de Rome ; tu ne t’es permis aucune conférence secrète, pas même avec tes plus intimes amis, qui se croyaient sûrs de te gagner.

 

CORIOLAN. – Le dernier, ce vieillard que j’ai renvoyé à Rome, le cœur brisé, m’aimait plus tendrement que n’aime un père : oui, il m’aimait comme son dieu. Leur dernière ressource était de me renvoyer. C’est pour l’amour de lui, malgré la dureté que je lui ai montrée, que j’ai offert encore une fois les premières conditions : tu sais qu’ils les ont refusées ; maintenant ils ne peuvent plus les accepter. C’était uniquement pour ne pas refuser tout à ce vieillard, qui se flattait d’obtenir bien davantage ; et c’est lui avoir accordé bien peu. À présent, de nouvelles députations, de nouvelles requêtes, ni de la part de l’État, ni de celle de mes amis particuliers, je n’en veux plus écouter désormais. – Ah ! quelles sont ces clameurs ? (On entend des cris.) Vient-on tenter de me faire enfreindre mon serment, au moment même où je viens de le prononcer ? Je ne l’enfreindrai pas.

 

(Entrent Virgilie, Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec un cortége de dames romaines, toutes en robe de deuil.)

 

CORIOLAN, de loin, les voyant avancer. – Ah ! c’est ma femme qui marche à leur tête ; puis la vénérable mère dont le sein m’a porté, tenant par la main l’enfant de son fils. – Mais, loin de moi, tendresse ! Que tous les liens, tous les droits de la nature s’anéantissent ! Que ma seule vertu soit d’être inflexible ! Que m’importent cette humble attitude, ou ces yeux de colombe qui rendraient les dieux parjures ? Je m’attendris, et je ne suis pas formé d’une argile plus dure que les autres hommes. Ma mère fléchissant le genou devant moi ! C’est comme si le mont Olympe s’humiliait devant une taupinière. Et mon jeune enfant, dont le visage semble me supplier ; et la nature qui me crie : « Ne refuse pas ! » Que les Volsques promènent la charrue et la herse sur les ruines de Rome et de l’Italie entière, je ne serai point assez stupide pour obéir à un aveugle instinct. Je veux rester insensible, comme si l’homme était le seul auteur de son existence, et qu’il ne connût point de parents.

 

VIRGILIE. – Mon maître et mon époux !

 

CORIOLAN. – Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux qu’à Rome.

 

VIRGILIE. – La douleur, qui nous offre à vous si changées, vous le fait croire.

 

CORIOLAN. – Comme un acteur imbécile, j’ai déjà oublié mon rôle ; je reste court, et suis tout prêt d’essuyer un affront complet. – Ô toi, la plus chère partie de moi-même, pardonne à ma tyrannie ; mais ne me dis jamais : Pardonne aux Romains. – Oh ! donne-moi un baiser qui dure autant que mon exil, qui soit aussi doux que me l’est la vengeance. – Par la reine jalouse des cieux, le baiser, ma bien-aimée, que tu me donnas en partant de Rome, mes lèvres fidèles l’ont toujours depuis conservé pur et vierge. – Ô dieux ! je me répands en vaines paroles, et je laisse la plus respectable mère de l’univers, sans l’avoir encore saluée. – Tombe à genoux, Coriolan, et montre ici un sentiment de respect plus profond que les enfants vulgaires. (Il se met à genoux.)

 

VOLUMNIE. – Ô lève-toi, mon fils, et sois béni des dieux ! c’est moi qui tombe à genoux devant toi sans autre coussin que ces cailloux, et qui te montre un respect déplacé entre une mère et son enfant. (Elle s’agenouille.)

 

CORIOLAN. – Que faites-vous ? Vous, à genoux devant moi ! devant le fils dont vous avez châtié l’enfance ! Alors que les cailloux du rivage stérile attaquent les étoiles ; que les vents mutinés arrachent les cèdres orgueilleux et les lancent contre l’orbe de feu du soleil : c’est supprimer l’impossible que de faire naturellement ce qui ne peut pas être.

 

VOLUMNIE. – Tu es mon guerrier ; j’ai contribué à te former à la guerre. – Connais-tu cette femme ?

 

CORIOLAN. – Oui, la noble sœur de Publicola ; l’astre le plus doux de Rome, chaste comme la neige la plus pure que l’hiver suspende au temple de Diane : chère Valérie.

 

VOLUMNIE. – Voici un imparfait abrégé de vous deux (montrant le jeune Marcius), qui, développé et agrandi par les années, pourra ressembler en tout à son père.

 

CORIOLAN. – Que le dieu des guerriers, de l’aveu du souverain Jupiter, remplisse ton âme de noblesse ! Deviens invulnérable à la honte, et parais un jour sur les champs de bataille, comme le phare brillant sur le bord des mers, qui brave tous les coups de l’orage et sauve ceux qui le voient !

 

VOLUMNIE. – Enfant, mettez-vous à genoux.

 

CORIOLAN. – Voilà mon brave enfant.

 

VOLUMNIE. – Eh bien ! cet enfant, cette femme, ta femme et moi, nous t’adressons notre prière.

 

CORIOLAN. – Je vous conjure, arrêtez : ou si vous voulez me faire une demande, avant tout, souvenez-vous bien de ceci, de ne pas vous offenser si je vous refuse ce que j’ai juré de n’accorder jamais. Ne me demandez pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore avec les artisans de Rome. Ne me dites pas que je suis dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mes fureurs et ma vengeance par vos raisons de sang-froid…

 

VOLUMNIE. – C’est assez ! N’en dis pas davantage : tu viens de nous dire que tu ne nous accorderais rien ; car nous n’avons rien autre chose à te demander, que ce que tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons que, si nous succombons dans notre requête, le blâme en retombe sur ta dureté. Écoute-nous.

 

CORIOLAN. – Aufidius, et vous, Volsques, prêtez l’oreille ; car nous n’écouterons aucune demande de Rome en secret. Votre requête ?

 

VOLUMNIE. – Quand nous resterions muettes et sans parler, ces tristes vêtements et le dépérissement de nos visages te diraient assez quelle vie nous avons menée depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si tu ne vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la terre. Ta vue, qui devrait nous faire verser des larmes de joie, faire tressaillir nos cœurs de plaisir, nous fait verser des larmes de désespoir, et trembler de crainte et de douleur, en montrant aux yeux d’une mère, d’une femme, d’un enfant, un fils, un époux et un père, qui déchire les entrailles de sa patrie. Et c’est à nous, infortunées, que ta haine est surtout fatale. Tu nous enlèves jusqu’au pouvoir de prier les dieux, douceur qui reste à tous les malheureux, excepté à nous. Car, comment pouvons-nous, hélas ! comment pouvons-nous prier les dieux pour notre patrie, comme c’est notre devoir, et les prier pour ta victoire, comme c’est aussi notre devoir ? Hélas ! il nous faut perdre, ou notre chère patrie qui nous a nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre patrie. De quelque côté que nos vœux s’accomplissent, nous trouvons partout le plus grand des malheurs ; car il faudra te voir ou traîné comme un esclave rebelle, chargé de fers, le long de nos rues, ou foulant en triomphe sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la palme de la victoire pour prix d’avoir bravement versé le sang de ta femme et de tes enfants. Pour moi, mon fils, je ne me propose pas d’attendre l’événement de la fortune, ni le dénoûment de cette guerre. Si je ne puis te déterminer à montrer une noble clémence aux deux partis, plutôt que de chercher la ruine de l’un des deux pour envahir ta patrie, il te faudra marcher (sois-en sûr, tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère, qui t’a conçu et mis au monde.

 

VIRGILIE. – Oui, et sur mon sein aussi, qui t’a donné cet enfant pour faire revivre ton nom dans l’avenir.

 

L’ENFANT. – Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai ; et quand je serai plus grand, alors je me battrai.

 

CORIOLAN ému. – Pour n’être pas faible et sensible comme une femme, il ne faut voir ni un enfant ni le visage d’une femme. – Je me suis arrêté trop longtemps.

 

(Il se lève.)

 

VOLUMNIE. – Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l’objet de notre prière était de te demander de sauver les Romains en détruisant les Volsques que tu sers, tu aurais raison de nous condamner comme des ennemies de ton honneur. Non : notre prière est que tu les réconcilies ensemble ; que les Volsques puissent dire : « Nous avons montré cette clémence », les Romains : « Nous l’avons acceptée ; » et que les deux partis te saluent ensemble en criant : Que les dieux bénissent Coriolan, qui nous a procuré cette paix ! – Tu sais, mon illustre fils, que l’événement de la guerre est incertain : mais ce qui est certain, c’est que, si tu subjugues Rome, le fruit que tu en recueilleras sera un nom chargé de malédictions répétées ; et l’histoire dira de toi : « Ce fut un brave guerrier : mais il a effacé sa gloire par sa dernière action ; il a détruit son pays, et son nom ne passa aux générations suivantes que pour en être abhorré. » – Réponds-moi, mon fils ; tu as toujours aspiré aux plus sublimes efforts de l’honneur ; tu étais jaloux d’imiter les dieux, qui tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne déchirent que l’air du bruit de leur tonnerre, et ne font éclater leur foudre que sur un chêne insensible. – Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Penses-tu qu’il soit honorable pour un mortel généreux de se souvenir toujours de l’injure qu’il a reçue ? – Ma fille, parle-lui. – Il ne s’embarrasse pas de tes pleurs. – Parle donc, toi, mon enfant ; peut-être que ta faiblesse le touchera plus que nos raisons. – Il n’est point dans le monde entier de fils plus redevable à sa mère ; et, cependant, il me laisse ici parler en vain comme si je déclamais sur des tréteaux. Va, tu n’as jamais montré dans ta vie aucun égard pour ta tendre mère ; tandis que, comme une pauvre poule, qui ne désire pas d’avoir plus d’un poussin, elle t’a élevé pour la guerre et t’a comblé d’honneurs pendant la paix. – Dis que ma requête est injuste, et chasse-moi avec mépris de ta présence ; mais si elle ne l’est pas, tu manques à ton devoir, et les dieux te puniront de me refuser la déférence qui est due à une mère. – Il se détourne de nous. À genoux, femmes ; faisons-lui honte de cette humiliation. – Sans doute il doit bien plus d’orgueil à son surnom, de Coriolan, que de pitié à nos prières. Fléchissons encore une fois le genou devant lui ; ce sera notre dernière supplication, et puis nous allons retourner dans Rome, et mourir parmi nos concitoyens, – Ah ! du moins, daigne nous accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne peut exprimer ce qu’il voudrait dire, mais qui tombe à genoux et tend ses mains vers toi pour nous imiter, appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n’en as de la refuser. – Allons, partons. Oui, cet homme a une Volsque pour mère : sa femme habite à Corioles ; et si ce jeune enfant lui ressemble, c’est un effet du hasard. – Laisse-nous partir. – Je ne dis plus rien, jusqu’à ce que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la parole.

 

CORIOLAN. – Ô ma mère ! ma mère ! (Il la prend par la main sans parler.) Ah ! qu’avez-vous fait ? Voyez, le ciel s’entr’ouvre, et les dieux abaissent leurs regards sur cette plaine, et ils sourient de pitié en voyant cette scène contre nature… Ô ma mère, ma mère ! Oh ! vous remportez une heureuse victoire pour Rome ! mais quant à votre fils, ah ! croyez-le, croyez-le, cette victoire, que vous remportez sur lui, lui est bien funeste, si elle ne lui devient pas mortelle. Mais n’importe ! j’accepte ma destinée. – Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre la guerre que j’avais promise, je ferai une paix convenable. – Mais quoi ! généreux Aufidius ; si tu étais à ma place, parle, aurais-tu moins écouté une mère ? Aurais-tu pu lui moins accorder ? Réponds, Aufidius.

 

AUFIDIUS. – J’ai été vivement ému.

 

CORIOLAN. – Ah ! j’oserais le jurer que tu l’as été. Et ce n’était pas chose facile de forcer mes yeux à verser les larmes de la compassion. Mais, brave général, quelle paix veux-tu faire ? Donne-moi tes conseils. Pour moi, je ne rentrerai pas à Rome ; je retourne avec toi à Antium, et je te prie de m’appuyer dans ma défense. Ô ma mère ! ma femme !

 

AUFIDIUS, à part. – Je suis bien aise que tu aies mis en contradiction ta pitié et ton honneur ; je saurai tirer parti de ceci pour rétablir ma fortune dans son premier état.

 

(Les dames romaines font des signes à Coriolan, qui leur dit :)

 

CORIOLAN. – Oui, tout à l’heure ; mais nous viderons ensemble quelques coupes, et vous remporterez à Rome des preuves plus visibles que des paroles, dans le traité que nous aurons scellé sous des conditions égales… Venez ; entrez dans notre tente. (À Volumnie et à Virgilie.) Et vous, illustres Romaines, vous méritez que Rome vous élève un temple : toutes les épées de l’Italie, tous ses soldats ligués ensemble n’auraient pas eu le pouvoir de faire cette paix.

 

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

 

La place publique de Rome.

MÉNÉNIUS ET SICINIUS.

 

 

MÉNÉNIUS. – Voyez-vous là-bas ce coin du Capitole, cette pierre qui forme l’angle ?

 

SICINIUS. – Oui ; mais à quel propos ?…

 

MÉNÉNIUS. – Si vous pouvez la déplacer avec votre petit doigt, alors il y a lieu d’espérer que les dames de Rome, et surtout sa mère, pourront le fléchir : mais moi je dis qu’il n’y a pas le moindre espoir qu’elles y réussissent. Nos têtes sont dévouées : nous ne faisons plus qu’attendre ici l’exécution de notre arrêt.

 

SICINIUS. – Est-il possible qu’en si peu de temps les dispositions d’un homme éprouvent un si grand changement ?

 

MÉNÉNIUS. – Il y a de la différence entre un ver et un papillon ; cependant le papillon n’était qu’un ver dans l’origine ; de même ce Marcius, d’homme est devenu un dragon : il a des ailes et a cessé d’être une créature rampante.

 

SICINIUS. – Il aimait tendrement sa mère.

 

MÉNÉNIUS. – Et moi, il m’aimait tendrement aussi ; et il ne se souvient pas plus de sa mère qu’un cheval de huit ans. L’aigreur de son visage tourne les grappes mûres. Quand il marche, il se meut comme une machine de guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son œil percerait une cuirasse du trait de son regard ; sa voix a le son lugubre d’une cloche funèbre, et son murmure ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est assis sur son siége comme s’il eût été fait pour Alexandre. Ce qu’il commande est exécuté en un clin d’œil : il ne lui manque d’un dieu que l’éternité, et un ciel pour trône.

 

SICINIUS. – Qu’il ait pitié de nous, si tout ce que vous dites est vrai !

 

MÉNÉNIUS. – Je le peins d’après son caractère. Vous verrez quelle grâce aura obtenue sa mère. Il n’y a pas plus de pitié en lui qu’il n’y a de lait dans un tigre : notre pauvre Rome en va faire l’épreuve ; et voilà ce qui vous doit être imputé.

 

SICINIUS. – Que les dieux nous soient propices !

 

MÉNÉNIUS. – Non ; les dieux refuseront de nous être propices dans une telle circonstance. Quand nous l’avons banni, nous n’avons pas respecté les dieux, et quand il reviendra pour nous casser le cou, les dieux n’auront aucun égard pour nous.

 

(Entre un messager.)

 

LE MESSAGER. – Tribun, si vous voulez sauver votre vie, fuyez dans votre maison ; les plébéiens ont saisi votre collègue, ils le traînent en jurant tous que si les dames romaines ne rapportent pas des nouvelles consolantes, ils le feront mourir à petit feu.

 

(Entre un second messager.)

 

SICINIUS. – Quelles nouvelles ?

 

LE MESSAGER. – De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles ! Nos dames l’ont emporté ; les Volsques se retirent, et Marcius est parti avec eux. Rome n’a jamais vu de plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins furent chassés ?

 

SICINIUS. – Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est vraie ? En es-tu bien sûr ?

 

LE MESSAGER. – J’en suis sûr, comme il est sûr que le soleil est un astre de feu. Où étiez-vous donc caché, pour en douter encore ? Jamais fleuve ne précipita ses flots sous les voûtes d’un pont avec autant de rapidité que la foule du peuple consolé qui vient de rentrer dans les portes de Rome. Tenez, entendez-vous ?… (On entend les trompettes, les hautbois et les tambours auxquels se mêlent des acclamations.) Les trompettes, les flûtes, les psaltérions, les fifres, les tambours, les cymbales et les acclamations des Romains font danser le soleil. Entendez-vous ?

 

(On entend des acclamations.)

 

MÉNÉNIUS. – Voici d’heureuses nouvelles ! Je veux aller au-devant de nos Romaines. Cette Volumnie vaut à elle seule une ville entière de consuls, de sénateurs, de patriciens… et de tribuns comme vous ; oh ! toute une terre et toute une mer remplies ! Vous avez fait aujourd’hui d’heureuses prières. Ce matin je n’aurais pas donné une obole pour dix mille de vos têtes. Écoutez, quelle allégresse !

 

(Les instruments et les cris continuent.)

 

SICINIUS, au messager. – Que les dieux te récompensent de tes bonnes nouvelles ; reçois le témoignage de ma reconnaissance.

 

LE MESSAGER. – Nous avons tous grand sujet de rendre aux dieux de vives actions de grâces.

 

SICINIUS. – Sont-elles bien près des portes ?

 

LE MESSAGER. – Sur le point d’entrer dans la ville.

 

SICINIUS. – Allons au-devant d’elles : allons augmenter de notre joie la joie publique.

 

(Ils sortent.)

(Les dames entrent accompagnées par les sénateurs, les patriciens et le peuple. Le cortège défile sur le théâtre.)

 

UN SÉNATEUR. – Voyez notre patronne, celle qui a rendu la vie à Rome : convoquez toutes les tribus ; qu’on remercie les dieux, et qu’on allume des feux de joie : semez des fleurs devant elles ; surmontez par vos cris de reconnaissance les cris d’injustice qui bannirent Marcius : rappelez le fils par vos acclamations au retour de la mère ; criez tous : Salut, nobles dames, salut !

 

TOUS ensemble répètent et crient. – Salut, nobles dames, salut !

 

(Fanfares et tambours. – Ils sortent.)

SCÈNE V

 

La place publique d’Antium.

TULLUS AUFIDIUS paraît au milieu de sa suite.

 

 

AUFIDIUS, à un officier. – Allez, annoncez aux nobles de l’État que je suis arrivé : remettez-leur ce papier ; et, quand ils l’auront lu, dites-leur de se rendre à la place publique, où je confirmerai la vérité de cet écrit devant eux et devant le peuple assemblé. Celui que j’accuse est déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose de paraître devant le peuple, espérant se justifier avec des paroles. Hâtez-vous. (À trois ou quatre conspirateurs de la faction d’Aufidius qui viennent au-devant de lui.) Soyez les bienvenus.

 

PREMIER CONJURÉ. – En quel état est notre général ?

 

AUFIDIUS. – Dans l’état d’homme empoisonné par ses propres aumônes, et tué par sa charité.

 

SECOND CONJURÉ. – Très-noble seigneur, si vous persistez dans le projet auquel vous avez désiré de nous associer, nous vous délivrerons du danger qui vous menace.

 

AUFIDIUS. – Je ne puis encore rien décider : nous agirons selon que nous trouverons le peuple disposé.

 

TROISIÈME CONJURÉ. – Tant qu’il y aura de la division entre Marcius et vous, le peuple flottera incertain : mais la chute de l’un rendra le survivant héritier de toute sa faveur.

 

AUFIDIUS. – Je le sais ; et mon plan, pour trouver un prétexte de le frapper, est bien arrangé. – Je l’ai relevé dans sa disgrâce, j’ai engagé mon honneur pour garant de sa foi. Marcius, ainsi comblé d’honneur, a arrosé de flatteries ses nouvelles plantations ; il a caressé et séduit mes amis, et c’est dans cette vue qu’il a plié son caractère, qu’on avait toujours connu auparavant pour être rude, indépendant et indomptable.

 

TROISIÈME CONJURÉ. – Telle était sa roideur quand il briguait le consulat, qu’il le perdit en refusant de fléchir.

 

AUFIDIUS. – C’est ce dont j’allais parler. Banni pour son orgueil, il est venu dans ma maison offrir sa tête à mon glaive : je l’ai accueilli, je l’ai associé à ma fortune, j’ai donné un libre cours à tous ses désirs ; j’ai fait plus : je l’ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats ; j’ai servi ses desseins aux dépens de ma propre personne ; je l’ai aidé à recueillir une renommée qu’il s’est appropriée tout entière, et j’ai mis de l’orgueil à me nuire ainsi à moi-même, si bien qu’à la fin j’ai pu être pris pour son subordonné et non son égal, et qu’il m’a traité de l’air qu’on prend avec un mercenaire.

 

PREMIER CONJURÉ. – Voilà en effet son procédé : l’armée en a été étonnée, et pour dernier trait, lorsqu’il était maître de Rome, et que nous nous attendions au butin et à la gloire…

 

AUFIDIUS. – Oui, et c’est sur ce point que je l’attaquerai avec toute l’habileté dont je serai capable. Pour quelques larmes de femme qu’on obtient aussi facilement que des mensonges, il a vendu tout le sang versé et tous les travaux qu’avait coûtés notre grande entreprise. C’est pour cela qu’il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais écoutons.

 

(On entend le bruit des instruments militaires et les cris du peuple.)

 

PREMIER CONJURÉ. – Vous êtes entré dans notre ville natale comme un poteau, sans que personne vous ait fait accueil ; mais il revient en fatiguant l’air par le bruit qu’il cause.

 

SECOND CONJURÉ. – Et tout ce peuple stupide, dont il a tué les enfants, s’enroue lâchement à célébrer sa gloire.

 

TROISIÈME CONJURÉ. – Profitez donc du moment favorable, avant qu’il s’explique et qu’il gagne le peuple par ses discours ; qu’il sente votre fer ; nous vous seconderons. Lorsqu’il sera couché sur la terre, alors vous raconterez son histoire suivant vos intérêts ; et votre harangue ensevelira son apologie avec son corps.

 

AUFIDIUS. – Cessons nos discours ; voici les nobles qui arrivent.

 

(Entrent les sénateurs volsques.)

 

LES SÉNATEURS, à Aufidius. – Nous vous félicitons de votre retour dans notre ville.

 

AUFIDIUS. – Je ne l’ai pas mérité : mais, dignes sénateurs, avez-vous lu avec attention l’écrit que je vous ai fait remettre ?

 

TOUS. – Nous l’avons lu.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Et sa lecture nous a affligés. Les fautes que nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient, je pense, aisément s’oublier ; mais de finir par où il aurait dû commencer, sacrifier tout le fruit de nos préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque Rome se rendait à nous, c’est un crime qui n’admet aucune excuse.

 

AUFIDIUS. – Il approche : vous allez l’entendre.

 

(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de guerre et des drapeaux ; le peuple le suit en foule.)

 

CORIOLAN. – Salut, seigneurs : je reviens votre soldat, et je rapporte un cœur qui n’est pas plus entaché de l’amour de mon pays, qu’il ne l’était lorsque je suis sorti de cette ville. Je vous suis toujours dévoué, et tout prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j’ai commencé notre expédition avec succès : et que j’ai conduit vos armées par une route sanglante jusqu’aux portes de Rome. Les dépouilles que nous rapportons dans cette ville surpassent d’un tiers les dépenses de l’armement. Nous avons fait une paix aussi honorable pour Antium qu’elle est ignominieuse pour Rome. Nous vous en présentons ici le traité, et les articles, signés des consuls et des patriciens, et scellés du sceau du sénat.

 

AUFIDIUS. – Ne lisez pas, nobles sénateurs : mais dites au traître qu’il a abusé à l’excès des pouvoirs que vous lui aviez confiés.

 

CORIOLAN. – Traître ! Comment donc ?

 

AUFIDIUS. – Oui, traître ! Marcius !

 

CORIOLAN. – Marcius !

 

AUFIDIUS. – Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu que je te ferai l’honneur de te décorer du surnom de Coriolan, que tu as volé dans Corioles ? Entendez ma voix, vous, sénateurs ; vous, chefs de cet État : il a trahi lâchement vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d’eau Rome qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l’a lâchement cédée à sa femme et à sa mère. Il a violé ses serments, et rompu la trame de ses desseins aussi facilement que le nœud d’un fil usé ; et sans qu’il ait assemblé aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes de sa nourrice, de vains gémissements, des clameurs de femmes lui ont fait lâcher une victoire qui était à vous, les pages ont rougi pour lui et les gens de cœur se sont regardés de surprise les uns les autres.

 

CORIOLAN. – Ô Mars, l’entends-tu ?

 

AUFIDIUS. – Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.

 

CORIOLAN. – Ah ! dieux !

 

AUFIDIUS. – Un enfant, rien de plus.

 

CORIOLAN. – Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein d’une rage qu’il ne peut plus contenir. Moi, un enfant ? Ô lâche esclave ! – Pardonnez, illustres sénateurs ; c’est la première fois que j’aie jamais été forcé de quereller en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables seigneurs, doit démentir ce misérable roquet ; lui-même sera forcé de convenir de son imposture, lui qui porte les traces de mes coups sur son corps et qui les portera jusqu’au tombeau.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Silence, tous deux, et laissez-moi parler.

 

CORIOLAN. – Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes et enfants ! plongez tous vos poignards dans mon sein. Un enfant ! Lâche chien ! – Si vous avez écrit avec vérité les annales de votre histoire, c’est à Corioles que, semblable à l’aigle qui fond dans un colombier, j’ai réduit les Volsques au silence de la peur ; moi seul je l’ai fait. Un enfant !

 

AUFIDIUS. – Quoi, sénateurs ! vous souffrirez qu’il retrace à vos yeux le souvenir d’un succès qu’il ne dut qu’à l’aveugle fortune, et qui vous couvrit de honte ? Vous entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous insulter en face, et se vanter de vos affronts ?

 

LES CONJURÉS. – Qu’il meure pour cette insulte.

 

DES VOIX DU PEUPLE. – Mettons-le en pièces à l’heure même : il a tué mon fils, ma fille ; il a tué mon cousin Marcus ; il a tué mon père.

 

(Des bruits confus s’élèvent dans toute l’assemblée.)

 

SECOND SÉNATEUR, au peuple. – Cessez ces clameurs : point d’outrage. Silence. C’est un brave guerrier, et sa renommée couvre toute la terre. Ses dernières fautes envers nous seront soumises à un jugement impartial. Aufidius, arrête, et ne trouble point la paix.

 

CORIOLAN. – Oh ! si je le tenais lui, avec six autres Aufidius, et même avec toute sa race, pour me faire justice avec mon épée !

 

AUFIDIUS. – Lâche insolent !

 

TOUS LES CONJURÉS. – Tuez-le, tuez-le.

 

(Les conjurés tirent tous l’épée, se jettent sur Coriolan, le tuent ; il tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)

 

LES SÉNATEURS. – Arrêtez, arrêtez, arrêtez.

 

AUFIDIUS. – Mes nobles maîtres, daignez m’entendre.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Ô Tullus !

 

SECOND SÉNATEUR. – Tu as fait une action qui fera pleurer la Valeur.

 

TROISIÈME SÉNATEUR. – Ne foulez point ainsi son corps : contenez vos fureurs ; remettez vos épées.

 

AUFIDIUS. – Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment de fureur qu’il a provoquée, il m’est impossible de vous l’apprendre), quand vous saurez l’extrême danger où vous exposait la vie de cet homme, vous vous réjouirez de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l’assemblée du sénat ; je vous prouverai mon fidèle et loyal dévouement, ou je me soumets à votre jugement le plus rigoureux.

 

PREMIER SÉNATEUR. – Emportez son corps, et pleurez sur lui. Qu’il soit regardé comme le plus illustre mort que jamais héraut ait conduit à son tombeau !

 

SECOND SÉNATEUR. – Son propre emportement absout à moitié Aufidius du blâme qu’il pourrait mériter. Faisons servir cet événement à notre plus grand avantage.

 

AUFIDIUS. – Ma fureur est passée, et je me sens pénétré de douleur. Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux guerriers : je serai le quatrième. Que le tambour fasse entendre un son lugubre. Traînez vos piques renversées : oublions que cette ville renferme une foule de femmes qu’il a privées de leurs maris et de leurs enfants, et qui, maintenant encore, gémissent dans le deuil et les larmes ; il laissera un noble souvenir. Venez, aidez-moi !

 

(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d’une marche funèbre.)

 

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

 

 

 

 

 

 


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[1] SECOND CITOYEN. – One word, good citizens.

PREMIER CITOYEN. – We are accounted poor citizens; The patricians good.

Good signifie à la fois bon et solvable.

[2] Microcosme (ou petit monde). Ce nom a été donné à l’homme par beaucoup de médecins et de philosophes anciens, qui ont considéré notre corps comme l’abrégé de l’univers.

[3] L’esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un mot qu’il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève.

Voici la phrase:

THIRD SERVANT. – Which friends, sir (as it were), durst not (look you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he’s in directitude.

FIRST SERVANT. – Directitude? what is that?