Gaston Leroux

 

 

 

LE FILS DE TROIS PÈRES

(HARDIGRAS)

 

 

 

Roman Provençal

 

 

 

Librairie Baudinière – mars 1926
Première publication sous le titre Hardigras
en 89 feuilletons quotidiens dans Le Journal,
19 février-18 mai 1925

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Où Hardigras commence à faire parler de lui. 5

II  Où le nouveau service de nuit de M. Hyacinthe Supia se fait fort à son tour d’arrêter, Hardigras et ce qu’il en advient. 15

III  Où, de guerre lasse, M. Hyacinthe Supia s’adresse à la police d’État pour qu’elle arrête Hardigras et ce qu’il en advient. 21

IV  L’idée de M. le commissaire. 28

L’idée de Mlle Antoinette pour arrêter Hardigras. 42

VI  Le prince Hippothadée. 54

VII  Titin-le-Bastardon. 73

VIII  Où Titin-le-Bastardon est chargé officiellement par M. Supia d’arrêter Hardigras et ce qu’il en advient. 81

IX  Où il est démontré que Titin-le-Bastardon avait du génie. 115

Entrée de « Carnevale » et de son bon copaingn dans leur bonne ville de Nice. 129

XI  Où l’on voit Titin-le-Bastardon à la recherche de ses trois « païres » ! 141

XII  Comment Hardigras, qui n’était pas invité, troubla les noces de Mlle Agagnosc et du prince Hippothadée de Transalbanie. 174

XIII  Où la mariée est retrouvée. 202

XIV  Où Titin, au moment où il s’y attendait le moins, reçoit des nouvelles de son troisième « païre ». 222

XV  De quelques petits malheurs qui survinrent à Titin-le-Grand. 236

XVI  Où il est prouvé une fois de plus que petits malheurs annoncent souvent grande catastrophe  269

XVII  Rendez-vous d’amour. 277

XVIII  Dans lequel Hardigras est mort, dit-il. 302

XIX  De quelques satisfactions que M. Hyacinthe Supia tire du mariage de sa pupille Toinetta avec le prince Hippothadée. 311

XX  Suite des aventures d’Hippothadée et de son collier. 323

XXI  Dans lequel Hardigras ressuscite. 335

XXII  La Fourca sous la terreur. 345

XXIII  Comment Pistafun se comporta chez les chats-fourrés en attendant le bon plaisir de Hardigras. 362

XXIV  Dans lequel Hardigras remplit le rôle de ministère public et à la fin duquel il n’en est pas moins condamné à mort. 374

XXV  Dans lequel Hardigras hérite d’un trône dans le moment qu’il va avoir la tête tranchée, ce qui le gênera, dit-il, pour porter la couronne. 384

XXVI  Comment Hardigras se comporta devant l’échafaud. 397

XXVII  Par qui Hardigras avait été sauvé ; de la honte qu’il en eut et de la joie qu’il en éprouva. 402

XXVIII  Dans lequel le prince Hippothadée fait preuve, de sa science généalogique, ce qui ne le garantit point de deux grands malheurs .. 408

XXIX  Où Titin-le-Bastardon en appelle au « Jugement de Blec » d’où sortit la grande expédition de ceux de la Fourca et de ceux de La Torre contre les Loups des « Gorges du Loup » suivie du siège de la Fourca par les troupes du Gouvernement. 429

À propos de cette édition électronique. 445

 

I

Où Hardigras commence à faire parler de lui.


Ce matin, avant même que les portes fussent ouvertes aux clients, les grands magasins de la « Bella Nissa », au coin de la place du Palais, étaient en rumeur. Du haut en bas de ce vaste établissement, les employés se lançaient la nouvelle : Hardigras, pendant la nuit, avait encore fait des siennes !…

 

Une première vendeuse – rayon de blanc – clamait que deux paires de drap ourlés à jour et brodés lui manquaient. À leur place elle avait trouvé la carte de visite de Hardigras. Ce « diaou » (diable) de Hardigras ! Il couchait dans la batiste !

 

Les vendeuses du rayon de soierie qui n’avaient pas encore reçu sa visite depuis qu’il hantait, pour la terreur des uns et pour la joie des autres, les grands magasins de la « Bella Nissa », se détournaient pour sourire. Elles avaient conclu de ce que Hardigras avait jusqu’alors respecté leur assortiment de bas de soie, que ce mystérieux seigneur avait peu ou prou de coquetterie pour ses maîtresses. En tout cas, s’il n’était point raffiné de la bagatelle, il paraissait fort porté sur sa bouche, car au rayon d’alimentation, que l’on avait inauguré au commencement de la saison, on ne comptait plus les boîtes de conserves qui avaient disparu comme par enchantement.

 

Les demoiselles de la passementerie gémissaient qu’elles ne trouvaient plus leurs « références » (échantillonnage). Enfin, ce même jour, on constata l’absence de deux pyjamas, d’un lot de serviettes éponge et, au rayon de la parfumerie, de plusieurs flacons d’eau de Cologne à 80 degrés et d’un vaporisateur. Hardigras devenait homme du monde !

 

Partout, pour que les soupçons ne s’égarassent point, il laissait ses cartes… de haut luxe, provenant naturellement du rayon de la papeterie, sur lesquelles, avec son stylo, il avait tracé, en formidables majuscules, ce nom extraordinaire : HARDIGRAS, qui avait une couleur si savoureuse dans cette grande cité du Midi, illustrée par son carnaval.

 

Et impossible de mettre la main dessus !…

 

Sa première manifestation avait témoigné qu’il ne dédaignait pas d’élire domicile dans la maison et d’y goûter un repos parfait.

 

Un jour on avait découvert qu’il avait fait sienne, au rayon de l’ameublement, une chambre complète.

 

Sans doute n’avait-il pu résister à la tentation : un beau lit Louis XVI, canné, tout « dressé » avec des draps fins, des taies d’oreiller ornées de dentelles ! L’administration avait poussé la prévenance jusqu’à allumer sur la table de nuit une délicieuse veilleuse dont l’ampoule électrique se voilait d’un petit abat-jour de soie rose, garni de perles multicolores. Comment ne pas répondre à une pareille invite ? Cette chambre semblait attendre son locataire. On pouvait imaginer que Hardigras, en se mêlant dans la journée au flot des clients, avait résolu de ne pas la faire attendre plus longtemps… Et, la nuit venue, après que les vendeurs eurent recouvert les meubles de leurs lustrines grises, l’hôte indésirable de la « Bella Nissa » avait pris possession de son appartement…

 

Sans craindre la ronde des veilleurs de nuit, Hardigras, entre ses draps et sous le couvert de la lustrine, avait dû faire de beaux rêves !… Puis il s’était levé de bonne heure, s’était senti « en appétit », était allé aux provisions… on avait pu reconstituer, grâce à la disparition de quelques denrées ou condiments, les éléments de son petit déjeuner du matin.

 

Par la même occasion, Hardigras avait monté sa batterie de cuisine : casseroles, réchaud à essence, il ne manquait de rien !

 

Un autre jour, il avait travaillé pour sa garde-robe. Négligeant les smokings et habits de soirée, il s’était muni de quelques complets qui eussent fait le bonheur d’une demi-douzaine de braves compagnons s’apprêtant galamment à aller faire tourner les filles aux festins du dimanche ou à « faire cougourdon » à Cimiez, en mangeant « la tourta de blea ».

 

En choisissant des effets de tailles différentes, peut-être avait-il voulu faire croire à des complices, mais plus simplement avait-il ainsi dissimulé la sienne, ce qui prouvait qu’il ne manquait point de bon sens.

 

Pour les chaussures, il semblait affectionner particulièrement « le 42 », on en avait conclu que telle devait être sa pointure. Il ne portait point de gants. Malgré ces précieux renseignements, qui semblaient attester que l’on n’avait point affaire à un gentleman cambrioleur, Hardigras restait introuvable !…

 

Inutile de dire que, depuis six semaines, ce « diaou » de Hardigras était célèbre sur tout le littoral. De Saint Raphaël à Menton on ne parlait que de lui. Les grands quotidiens de la Côte d’Azur avaient relaté ses premiers exploits avec un luxe de détails qui avait fini par amuser tout le monde.

 

On avait cru d’abord à une façon de publicité nouvelle, dans le moment où le vieil établissement niçard avait à lutter contre la concurrence triomphante des Galeries Parisiennes, mais la colère du directeur, M. Hyacinthe Supia, contre les journalistes, qu’il envoyait « en galera » (en galère, à la gare) chaque fois que ceux-ci parvenaient à le joindre, les menaces qu’il faisait entendre à l’adresse de l’insaisissable bandit eurent tôt fait de démontrer à un public d’abord incrédule que l’aventure était sérieuse.

 

Alors, on s’en réjouit davantage.

 

Il est bon de dire aussi que M. Hyacinthe Supia n’était sympathique à personne. D’abord, il ne riait jamais, ce qui est impardonnable dans un pays qui est le paradis sur la terre. Et puis, il était avare, rognant sur tout, congédiant les vieux serviteurs sous les prétextes les plus futiles, engageant les jeunes à des prix de famine. Ses employés l’appelaient : « le boïa » (le bourreau).

 

Ce jour-là, où commence dans la comédie cette histoire qui devait se continuer d’une façon si tragique, quand on eut découvert les nouveaux larcins, exercices nocturnes de Hardigras et que l’on s’en fut gaussé comme il convenait entre soi, les employés cessèrent tout à coup de plaisanter.

 

La haute et sèche stature de M. Hyacinthe Supia venait d’apparaître, enveloppée dans une longue redingote comme dans un drapeau noir, et, sur son passage, régnait la terreur. Ses yeux glauques s’éclairaient d’une mauvaise flamme.

 

Jamais « le boïa » n’avait paru aussi redoutable. Derrière lui venait, solennel et fort gourmé, M. Sébastien Morelli, chef du personnel, surnommé « Sa Majesté » pour la dignité écrasante de sa démarche et parce qu’il contresignait de ses initiales S. M. les décisions les plus funestes à l’avenir des employés.

 

Le patron pénétra dans son bureau sans avoir adressé la parole à personne. D’autres individualités considérables vinrent l’y rejoindre ; et le bruit se répandit bientôt qu’il y avait conseil.

 

Une demi-heure plus tard, on en connaissait les résultats. M. Hyacinthe Supia avait décidé de renouveler entièrement le service de surveillance de jour et de nuit. Puis on apprit que le conseil, à l’unanimité, avait pris la résolution de donner désormais congé à tous les employés dans le service desquels on constaterait le passage de Hardigras.

 

On ne plaisantait plus !… Les employés étaient consternés… Pour qu’il eût pris une mesure pareille, M. Supia devait imaginer que son voleur avait des complices dans la maison ! En tout cas, on commençait à trouver Hardigras moins drôle maintenant qu’il faisait renvoyer le personnel !…

 

En dépit de la gravité des circonstances, ce fut une explosion de rires quand on s’aperçut, sur le coup de midi, qu’une main mystérieuse venait d’accrocher une pancarte au grillage de la caisse centrale, sur laquelle on pouvait lire : « Tout employé renvoyé de la « Bella Nissa » pour cause de Hardigras, retrouvera dans les huit jours une place qui ne lui fera point regretter le pain sec du boïa ! Je m’y engage. – HARDIGRAS. »

 

Comment cette insolente pancarte était-elle venue là ! On l’avait suspendue de telle sorte qu’il était malaisé de l’atteindre. Si bien qu’elle resta de longues minutes exposée aux yeux du personnel qui se réjouissait en aparté et de la clientèle qui se gaudissait ouvertement.

 

« Assident ! » s’écria-t-on tout à coup « le voilà lé moure de tôla ! » (Accident ! voilà le visage de tôle). C’était encore un sobriquet qui était en usage chez les petits débitants de la rue Droite quand ils parlaient du patron de la « Bella Nissa », lequel avait assurément résolu leur ruine en ouvrant un rayon d’alimentation.

 

M. Hyacinthe, en effet, arrivait, bousculant ; tout le monde ; on venait justement d’apporter une échelle, mais avant que fût décrochée la pancarte, il avait eu le temps de la lire !

 

Il devint plus jaune que confiture de coing, se saisit du maudit carton, se retourna sur la foule, dévisageant ceux qui riaient, paraissant homme à les étrangler. Il finit par passer outre en faisant signe à « Sa Majesté » de l’accompagner jusque chez lui.

 

Tous deux prirent l’ascenseur et s’arrêtèrent au cinquième, où M. le Directeur avait son appartement.

 

Il faillit passer sur le corps de là domestique épouvantée qui vint lui ouvrir et ils s’enfermèrent aussitôt dans son cabinet particulier. La conférence dura plus d’une heure et elle ne se passa point sans éclats. Enfin « Sa Majesté » s’en alla et M. Hyacinthe resta seul. Le déjeuner était brûlé depuis longtemps. La consternation régnait de la cuisine à la salle à manger. Enfin quelqu’un osa frapper à la porte et comme on ne répondait pas, cette porte, timidement, s’ouvrit et une radieuse enfant vint éclairer de la présence de ses dix-sept printemps cet intérieur maussade.

 

– Bonjour, parrain ! fit la petite sans élan, comment allez-vous, ce matin ?

 

– Mal, répondit-il sans aucune grâce.

 

– Ma tante et ma cousine vous attendent pour déjeuner.

 

– Qu’elles déjeunent sans moi… et qu’on me laisse tranquille !… Tu entends, Antoinette ?…

 

– Oui, parrain.

 

Et elle referma la porte… mais elle la rouvrit presque aussitôt.

 

– Parrain, reprit-elle avec une candeur qui paraissait trop naturelle pour ne pas être affectée : est-ce que ce serait encore ce méchant Hardigras qui vous met dans des états pareils ?…

 

– « Christo !… » Antoinette !… Tu te f… de moi !

 

Et il marcha sur la petite avec un tel air de menace que celle-ci lui colla la porte sur le nez.

 

Il s’en croyait débarrassé quand la porte se rouvrit une fois de plus !… C’était toujours la petite :

 

– Je vais vous dire, parrain, c’est que j’avais : une idée…

 

– Une idée pour quoi ? gronda l’autre quasi maté par une pareille obstination.

 

– Pour arrêter Hardigras !…

 

– Eh bien ! garde-la pour toi !… clama Supia… et surtout que je ne te revoie plus !… ou sans ça…

 

– Bien ! bien ! parrain, on y va !…

 

Et elle s’enfuit définitivement sans demander son reste.

 

Sa femme et sa fille n’osèrent l’aborder de la journée. Vers les cinq heures, Sébastien Morelli revint lui annoncer qu’il avait fait le nécessaire pour que le nouveau service de surveillance nocturne fût prêt le soir même, mais M. Supia lui déclara qu’il n’avait besoin de personne pour cette nuit-là, qu’il ne voulait voir âme qui vive dans les magasins après la clôture et qu’il donnait congé même aux pompiers.

 

« Sa Majesté », qui n’était point très intelligente, se retira sans comprendre, il était pourtant facile de deviner que « le boïa » avait résolu de se rendre compte par lui-même de ce qui se passait, la nuit, dans sa maison. Il ne voulait pas faire appel à la police dont l’intervention s’accompagne le plus souvent d’une publicité regrettable. Il arrêterait lui-même Hardigras, l’interrogerait et saurait bien démêler les fils qui faisaient se mouvoir cet insolent pantin, à la solde de ses ennemis.

 

M. Hyacinthe était brave. À neuf heures du soir, il descendit dans les magasins déserts, avec des revolvers dans toutes ses poches. On s’imagine facilement les ruses d’apache qu’il déploya pour surprendre son hôte. « Le boïa » devait connaître aussi bien les tours et détours de la « Bella Nissa » que le fantomatique Hardigras.

 

Des sous-sols où se concentraient les services de départ au quatrième étage, où il avait relégué les ustensiles de ménage et la quincaillerie, il se glissa en rampant, projetant de temps à autre les feux d’une petite lanterne sourde sur des coins de ténèbres qui lui paraissaient suspects.

 

Plus d’une fois également il s’était arrêté, croyant avoir entendu un soupir, une respiration.

 

Un moment, en approchant, avec mille précautions de la fameuse chambre Louis XVI où Hardigras, naguère, avait goûté dans ces draps un repos si douillet… ne s’imagina-t-il point percevoir un ronflement singulier qui ne pouvait décemment venir que d’un homme dénué de tout sens moral, inaccessible aux remords comme aux mauvais rêves ? Et M. Hyacinthe, soudain, brusqua l’attaque, soulevant d’un coup la lustrine ! Le ronflement cependant continuait, insolemment rythmique, mais un peu plus loin… Tout le rayon de l’ameublement y passa… et le ronflement continuait toujours, de plus en plus quiet, régulier et béat ! C’était à devenir fou ! Les lustrines volaient comme d’immenses ailes noires sous les poings rageurs du « boïa ».

 

Le malheureux vécut une nuit d’halluciné. Vers les trois heures du matin, il finit par errer comme un fou, courant au quatrième quand il était au rez-de-chaussée, puis, persuadé tout à coup qu’une rumeur inexplicable montait des sous-sols, il redescendait comme une flèche.

 

Il ne prenait plus aucune précaution. Il trébuchait, tombait, se relevait, hagard, en sueur, jetant tout haut cet appel effaré : « Qui est là ? » et comme personne ne lui répondait, il continuait, d’une voix menaçante : « Répondez ou je tire ! »

 

Il lui semblait que s’il déchargeait son revolver, cela le soulagerait !

 

Tout à coup, il tira sur une forme étrange qui s’était dressée devant lui, éclairée d’un reflet sinistre.

 

Il y eut un fracas terrible.

 

M. Hyacinthe Supia venait de fracasser une armoire à glace.

 

Dans le même moment, une odeur très caractérisée de brûlé vint faire palpiter ses narines, Il se pencha haletant, au-dessus d’une galerie qui dominait le hall central. À la faible lueur du vitrage, il aperçut une fumée assez opaque qui montait du rayon de l’habillement pour hommes. Il cria : « Au feu ! »

 

Mais à quoi bon ? Est-ce qu’il n’avait pas lui-même chassé, cette nuit-là, les pompiers ?… Hardigras le savait et profitait de l’occasion pour faire flamber la « Bella Nissa » ! M. Supia roula plutôt qu’il ne descendit jusqu’au rayon menacé. Il se jeta sur l’extincteur, mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en découvrant que cet appareil avait déjà fonctionné et que le commencement d’incendie se trouvait éteint… de par l’intervention… mon Dieu, oui !… de par l’intervention de Hardigras !…

 

Sous ce dernier coup, le « boïa » s’avoua momentanément vaincu. Hardigras l’avait peut-être, cette nuit-là, sauvé de la ruine, car ses contrats d’assurance, depuis les derniers agrandissements, étaient loin d’être en ordre !…

 

Il rentra chez lui dans un état à faire pitié mais il ne voulait pas être plaint, refusa les soins de sa femme et de sa fille et allongea une gifle à Antoinette qui continuait à faire entendre que si on voulait l’écouter, Hardigras serait arrêté avant quarante-huit heures.

 

II

Où le nouveau service de nuit de M. Hyacinthe Supia se fait fort à son tour d’arrêter, Hardigras et ce qu’il en advient.


Par on ne sait quel sortilège, tout le personnel se trouva au courant, dès le lendemain des incidents de cette nuit tragi-comique. Le désordre dans lequel les employés retrouvèrent leurs rayons attestait le zèle funeste qui avait animé le « boïa » dans cette poursuite de l’Insaisissable. L’histoire de ronflement, dont cependant M. Hyacinthe ne s’était vanté à personne, eut un succès tout particulier. Ah ! ce « diaou » de Hardigras en avait de bien bonnes ! Sans compter que le patron lui devait une fière chandelle ! Sans lui, la « Bella Nissa » ne serait plus que cendres.

 

Hardigras commençait à faire figure de héros.

 

Les petits commerçants du quartier, à qui il avait envoyé, avec sa carte, les employés chassés par le « boïa », s’étaient arrangés pour donner du travail à ses protégés. On ne voulait faire à Hardigras nulle peine. Quand on rapporta le fait à M. Hyacinthe celui-ci jura que toute la vieille ville aurait bientôt lieu de s’en repentir et qu’il aurait raison de ce fantoche et de ceux qui se faisaient ses complices.

 

Sur ces entrefaites, « Sa Majesté » Sébastien Morelli présenta au patron le nouveau service de nuit. Ils étaient là quatre gars, de vrais hercules qui ne craignaient ni Dieu ni diable, célèbres sur le port et à la gare des marchandises, où ils faisaient peu ou prou la contrebande, jonglant avec les caisses, les malles et les tonneaux. Le premier, qui était connu sous le nom de Noré « Tantifla » (Honoré Pomme de Terre), dit :

 

– Moi, s’il montre le bout de son nez, je vous le traîne ici battu comme seigle vert et vous demandant grâce pour la vie !

 

– Moi, dit Tony « Bouta » (Antoine La Barrique), je me roule dessus et je vous l’offre comme « touta de blea » (tarte de blette).

 

– Moi, déclara « Cioa Aiguardente » (François Eau-de-Feu), je m’en fais une fourre, histoire de me mettre en soif. Préparez votre « branda ».

 

– Et moi, proclama Peppino « Pistafun » (Pépin Pulvérise-Fumée), qu’il s’amène un petit peu et ce n’est plus qu’une « estrasse » (chiffon sale).

 

Quand ils furent partis, « Sa Majesté » demanda à M. Supia ce qu’il en pensait. Le patron répondit assez mélancoliquement qu’il ne doutait point de la force de ces messieurs, mais encore fallait-il que Hardigras montrât le bout de son nez. Or, jusqu’à ce jour, on ignorait comment était fait son appendice nasal.

 

– Laissez-moi faire ! dit « Sa Majesté » et je réponds du succès de l’expédition.

 

Il avait son idée. On approchait du temps de Carnaval et, depuis la veille, la « Bella Nissa » exposait les masques, costumes, dominos et autres déguisements de circonstance avec un luxe et une abondance qui faisaient se bousculer une foule toujours avide de ces oripeaux annonciateurs de réjouissances populaires. Dans la crainte de Hardigras, toutes ces merveilles étaient, le soir, soigneusement, rangées et enfermées dans des caisses jusqu’au lendemain matin.

 

Une bannière magnifique digne de faire pendant à celle de Carnaval lui-même et qui devait flotter glorieusement jusqu’à la mi-carême dans le hall central de la « Bella Nissa », attirait tous les regards. Elle était aux couleurs de la redoute et on y lisait en lettres d’or cette inscription mirifique : « Mardi Gras n’est pas mort ! »

 

Or, ce soir-là, M. Morelli décida qu’on ne « rangerait » ni masques, ni costumes, ni bannière, sous prétexte que le meilleur de la matinée passait à reconstituer une exposition qui exigeait l’emploi d’un nombreux personnel. À la vérité « Sa Majesté » pensait que Hardigras ne résisterait pas à la tentation de s’offrir quelques hochets à la veille d’une fête de cette importance et qu’il y voudrait briller sous les plus avantageux atours sans avoir à délier les cordons de sa bourse.

 

M. Morelli prit toutes les précautions désirables, et ses quatre hercules furent placés de telle sorte que nul ne pouvait leur échapper qui se glisserait dans le domaine tentateur. Lui-même prit la direction des opérations nocturnes. À neuf heures du soir, chacun était à son poste.

 

Avant de s’y rendre, le chef du personnel avait vu une dernière fois M. Supia et ses paroles avaient été si réconfortantes, il paraissait si sûr de son affaire que le « boïa » en avait conçu quelque espoir.

 

Cette nuit-là se passa donc, pour le patron, dans le calme.

 

Cependant, à huit heures, étonné d’être sans nouvelles, il descendit dans les magasins.

 

Il fut tout de suite fâcheusement impressionné par quelques propos d’employés qui, au lieu de s’occuper de l’étalage, s’esbaudissaient entre eux en se montrant une pauvre petite bannière en méchant papier qui avait pris la place de la glorieuse oriflamme et sur laquelle on pouvait lire : « La vôtre fera bien mieux mon affaire ! Je n’aurai qu’à changer l’M en H. Merci ! »

 

M. Hyacinthe Supia crut qu’il allait étouffer. C’est tout juste s’il eut la force d’appeler, d’une voix rauque, le chef du personnel !… Un employé supérieur accourut et lui annonça d’une voix lamentable qu’il fallait renoncer ce matin-là à voir M. le chef du personnel…

 

– J’espère, ajouta-t-il, que M. le directeur pourra l’interroger cet après-midi, en tout cas il ira certainement mieux demain matin !…

 

– Que lui est-il donc arrivé ? Il est malade ?

 

– Oui, monsieur le directeur, bien malade… mais ce ne sera pas grave !

 

– En ce cas, je veux le voir tout de suite !…

 

– Je supplierai monsieur le directeur de ne pas insister !… M. Sébastien Morelli n’est pas présentable !…

 

– Comment ! pas présentable ?

 

– Monsieur le directeur ! nous ne vous cacherons pas plus longtemps la vérité !… On a retrouvé ce matin M. le chef du personnel, vautré sur un lit de dominos tango, dans un bien triste état !… Les dominos sont perdus, monsieur le directeur !… Quant à M. le chef du personnel, il était ivre-mort !…

 

M. le directeur n’en pouvait croire ses oreilles. Hébété, se refusant à comprendre, il se fit répéter plusieurs fois l’incroyable nouvelle.

 

M. Sébastien Morelli devait la haute situation qu’il occupait dans les magasins de la « Bella Nissa » moins à son intelligence qu’à des mœurs irréprochables, à une sobriété parfaite, Sébastien Morelli avait été trouvé ivre-mort !…

 

– Et il n’était pas le seul !… ajouta l’employé supérieur.

 

– Pas le seul !… Avec qui donc, monsieur le directeur.

 

– Tout le service de nuit !… Christo ! que s’est-il donc passé ?

 

– On ne sait pas au juste, M. le directeur…

 

– Mais, c’est inimaginable !… s’écria M. Hyacinthe qui, pour la première fois de sa vie était devenu rouge et « frisait » l’apoplexie. Enfin ! vous, vous qui les avez vus, vous avez bien une idée !

 

– Mon Dieu, oui, monsieur le directeur, mais je ne sais si je dois…

 

– Dites !… je vous l’ordonne !…

 

– Eh bien, voilà… ce Hardigras a pris une telle importance…

 

– Quelle importance ?… Où ?… chez qui ?… dans le cerveau des imbéciles !…

 

– Justement, monsieur le directeur, c’est ce que je voulais dire… mais comme il s’agit de M. le chef du personnel…

 

– C’est le plus bête de tous !… allez-y… je vous écoute.

 

– J’imagine donc, qu’avant de se mesurer avec ce Hardigras auquel il accorde tant d’importance, il a voulu se donner un peu de courage, ainsi qu’à ses hommes.

 

– Votre imagination est stupide, monsieur… M. le chef du personnel a horreur de l’alcool et les quatre autres en ont une telle habitude que je pense qu’il est pratiquement impossible de les saouler !… Ce Hardigras est capable de les avoir empoisonnés !… S’il n’est pas mort cet après-midi, je me rendrai au chevet de M. Morelli !… Et quant à vous, monsieur, vous pourrez passer à la caisse si dans cinq minutes vous ne m’avez pas débarrassé de ça !

 

Et il montrait l’odieuse bannière que, dans le désarroi, l’on n’avait pas pensé à faire disparaître.

 

III

Où, de guerre lasse, M. Hyacinthe Supia s’adresse à la police d’État pour qu’elle arrête Hardigras et ce qu’il en advient.


M. le directeur résolut de ne pas attendre plus longtemps pour s’adresser à la police d’État.

 

Par quel maléfice et aussi par quelles complicités Hardigras avait-il pu mettre hors de combat Sébastien Morelli et ses quatre veilleurs avant même qu’ils eussent tenté quoi que ce fût contre lui ?… M. le directeur ne pouvait l’imaginer, et puisque ses propres inspecteurs se déclaraient impuissants, il appartiendrait aux pouvoirs constitués de démêler les fils de cette stupéfiante intrigue.

 

Il payait ses impôts, ne fraudant pas le fisc ; l’État lui devait aide et protection.

 

À la police, on lui dit que M. le commissaire central qu’il demandait était en congé, mais que le commissaire de quartier qui le remplaçait momentanément, M. Bezaudin, bien connu pour son aménité parfaite et sa façon hautement philosophique de concevoir les devoirs difficiles de son métier, se ferait un plaisir de le recevoir.

 

M. Bezaudin sourit en voyant pénétrer dans son bureau le directeur de la « Bella Nissa ». Il le pria de s’asseoir et écouta fort attentivement son histoire, qu’il connaissait déjà. Quand M. Supia eut terminé, il lui reprocha d’avoir tardé si longtemps à le venir trouver. Ne devait-il point tout de suite s’adresser à la seule institution qui fût susceptible de le débarrasser d’un pareil fléau ?

 

– Rentrez chez vous bien tranquillement, lui fit-il, nous interrogerons aujourd’hui même M. Sébastien Morelli et ses hommes et nous vous ferons savoir ce qu’il en est.

 

À cinq heures, M. Supia reçut un coup de téléphone. C’était M. le commissaire qui le demandait. Il accourut et voici ce qu’on lui dit :

 

– Nous savons maintenant tout ce qui s’est passé. Hier soir, M. Sébastien Morelli, après avoir placé ses hommes, s’est tenu lui-même immobile sous un comptoir, jusqu’à minuit. À cette heure, las d’une position qui l’ankylosait, il voulut tenter quelque mouvement, mais il trouva derrière lui une corde tendue qui le fit trébucher. Aussitôt, des formes obscures s’étaient ruées sur lui et l’avaient mis dans l’impossibilité de se défendre.

 

On lui avait noué un bandeau sur les yeux et longtemps il dut marcher, monter, descendre… Finalement, quand on lui rendit la vue, il se trouva dans une vaste pièce tendue d’andrinople ornée de gravures encadrées qui avaient été empruntées à la galerie de tableaux de la « Bella Nissa » ; une table couverte de mets et de bouteilles de champagne en occupait le centre et une dizaine de joyeux convives enveloppés dans des dominos, la figure couverte de ces sortes de masques qui servent les jours de confetti de plâtre, faisaient bombance.

 

La joyeuse assemblée était présidée par un domino couleur de feu qui se carrait dans un magnifique fauteuil Louis XIV aux bois dorés.

 

– Hélas ! soupira M. Supia, je le connais !…

 

– Ce domino, que tout le monde appelait Hardigras, avait un masque de treillis si curieusement peinturluré, si cocassement maquillé autour des yeux, qu’on ne pouvait le voir sans éclater de rire. C’était la tête la plus hilare qui se pût imaginer. Cependant, M. Sébastien Morelli ne rit point, parce qu’il aperçut presque en même temps derrière cette figure si extraordinairement drôle, un pendu !

 

– Un pendu ! s’écria M. Supia.

 

– Non, un simulacre de pendu…

 

– C’est bien ce que je pensais, monsieur le commissaire… Il s’agissait d’une farce de carnaval !…

 

– Nous aimons à le croire, monsieur. Le pendu tirait une langue fort longue. Mon Dieu ! ce mannequin ne nous aurait pas occupé plus longtemps si, d’après les dires de M. Morelli, il n’avait été habillé exactement comme l’honorable propriétaire de la « Bella Nissa » et si l’on n’avait cherché à lui donner quelque ressemblance avec lui !…

 

– Hein ?… Quoi ?… Qu’est-ce que vous dites ?… Le pendu me ressemblait ?…

 

– Ce point est d’autant plus important, reprit M. Bezaudin, que le pendu portait à son cou une pancarte où il était écrit : « En attendant l’autre ! »

 

– Monsieur, le commissaire ! s’écria M. Hyacinthe Supia, en fermant les poings, voilà où nous en sommes avec ce Hardigras !…

 

– Oui, monsieur le directeur, voilà où vous en êtes ! Mais, comptez sur nous, nous ne vous laisserons point pendre comme cela !…

 

– Je le pense bien !… Et alors, qu’est-ce qu’il a fait, M. Morelli ?

 

– Vous pensez qu’il avait de moins en moins envie de rire !… d’autant que Hardigras ordonna que l’on fit entrer ses invités !… Et l’on apporta, solidement ficelés, Tony Bouta, Noré Tantifla, Cioa Aiguardente et Peppino Pistafun. Ils étaient, bien entendu, désarmés et durent passer par la loi de Hardigras qui était de boire sec et sans arrêt, monsieur, à votre santé, c’est-à-dire à la santé du pendu !…

 

– Ils le pouvaient, monsieur le commissaire, car c’est moi qui ai fourni toute cette ripaille !… Ce qui me stupéfie, c’est que mon chef de personnel ait consenti à boire comme les autres.

 

– Plus que les autres, monsieur, car on le força à prononcer les toasts les plus saugrenus ! Enfin, tout se passa de telle sorte qu’après quelques heures de ce régime, le malheureux tomba épuisé et qu’il ne se souvient plus de rien !…

 

M. Bezaudin se tut.

 

– Alors, monsieur ! c’est tout ce que vous avez à me dire !

 

– Non, monsieur Supia !… Vous imaginez bien que nous avons su tirer de cette méchante aventure tous les enseignements qu’elle comporte. D’abord, il ne nous paraît nullement naturel que des hommes de la force de vos quatre veilleurs de nuit se soient laissé brimer aussi facilement par la bande de Hardigras ! C’est certainement la première fois qu’on les fait boire de force ! Ne vous semble-t-il point qu’il y a là matière à réflexions ?

 

– C’est tout réfléchi ! proclama M. Hyacinthe… Ce sont des complices ! Cet imbécile de Morelli n’a rien trouvé de mieux pour arrêter Hardigras que de s’adresser à des gens qui se feraient tuer pour lui !

 

– Je les en crois fort capables ! répliqua M. Bezaudin.

 

– À qui le dites-vous, monsieur le commissaire ? Allons ! Il faut arrêter tout de suite ces quatre bougres-là, à moins qu’ils ne soient déjà sous les verrous !

 

À ces mots, qui partaient d’un bon naturel, M. le commissaire sourit.

 

– Si vous étiez venu nous voir plus souvent, fit-il, vous sauriez, monsieur Supia, que le premier soin de la police est de laisser les malandrins en liberté. Que voulez-vous que nous en fassions en prison ? Ils sont d’un rendement nul, tandis que si nous avons l’air de ne nous douter de rien, si nous les laissons faire tout ce qu’ils veulent, il nous est loisible de surveiller leur manœuvre et de les prendre sur le fait !

 

– Je comprends ! soupira M. Supia, vous les arrêterez quand ils m’auront assassiné ! En attendant, ils vont continuer à me voler !

 

– Non ! répondit péremptoirement M. Bezaudin… Connaissez-vous M. Souques ?… Enfin, vous en avez bien entendu parler… Et M. Ordinal ?… Vous ne connaissez pas non plus M. Ordinal ?… Eh bien ! monsieur Supia, J’aurai l’occasion de vous les présenter ! Ce sont deux inspecteurs de la Sûreté générale que M. le commissaire central a fait venir de Paris pour arrêter deux rats d’hôtel des plus dangereux qui opèrent en ce moment sur la Côte d’Azur… mission difficile, car ces bandits n’hésitent pas à faire usage de leurs armes quand ils se trouvent serrés de trop près. Avant de venir ici, ils avaient déjà une vingtaine de cambriolages et trois meurtres sur la conscience. Vous comprenez qu’à côté de ces bandits votre Hardigras fait bien petite figure. MM. Souques et Ordinal l’arrêteront par-dessus le marché, histoire de se faire la main.

 

– Ah ! monsieur le commissaire, puissiez-vous dire vrai !

 

– Surtout, ne vous occupez plus de rien… Ce soir même, ces deux inspecteurs assureront le service de nuit de la « Bella Nissa ». Et ce sera bien le diable si demain matin nous n’avons pas du nouveau !

 

Le lendemain, en effet, il y eut du nouveau !

 

Et voilà ce que l’on racontait dès six heures sur le cours Saleya, autour des tables et des tentes qui se dressaient dans la première pagaïe du marché.

 

Les deux fameux inspecteurs de la Sûreté, MM. Souques et Ordinal, qui devaient arrêter Hardigras, avaient été attaqués ce soir-là dans les magasins de la « Bella Nissa » par deux brigands armés qui s’étaient jetés tout à coup devant eux et allaient leur faire un mauvais parti quand deux coups de feu tirés par on ne sait qui avaient étendu à leurs pieds leurs agresseurs, grièvement blessés. Les inspecteurs s’étaient mis immédiatement à la poursuite de leur sauveur, mais il leur avait été impossible de le rejoindre. Cependant, il ne faisait doute pour personne qu’ils avaient eu affaire à Hardigras lui-même. Quant aux deux bandits, qui avaient été transportés à l’hôpital Saint-Roch dans le plus fâcheux état, ils avaient fait les aveux les plus complets. Ce n’étaient ni plus ni moins que les deux fameux rats d’hôtel dont les sanglants exploits épouvantaient depuis quelques semaines, l’honorable clientèle de nos palaces !

 

Quelques minutes plus tard, on s’arrachait les grands quotidiens locaux qui venaient de paraître avec des manchettes énormes : « Le drame de la « Bella Nissa » !… Le dernier coup de Hardigras !… »

 

Ce fut une ruée vers les grands magasins de la vieille ville.

 

Du haut du balcon de la première galerie, M. Hyacinthe Supia qui, ce matin-là, était vert, assistait à cet assaut. Un nom odieux, cent fois, mille fois répété, montait jusqu’à lui : « Hardigras ! Hardigras ! » Ce populaire n’allait-il pas demander pour le brigand un prix Montyon ? Soudain, tous les visages s’immobilisèrent dans une attitude attentive, puis un éclat de rire homérique, fourni par la foule en délire, remplit le vaste hall et tintinnabula affreusement aux oreilles de M. le directeur.

 

Il ne douta point que ce fût encore une invention de son infernal ennemi. Lui aussi leva la tête et vit, suspendue au balcon supérieur, une bande de calicot sur laquelle se détachaient en lettres noires cette nouvelle inscription en pur niçard : « Ou maù semena, maù racueglie » (qui mal sème, mal récolte !) suivie de cette phrase en français courant à l’adresse de tous les rats et rastas d’hôtel de toutes les nations : « Avis à ceux qui viennent se promener la nuit dans ma maison ! »

 

IV

L’idée de M. le commissaire


Sa maison !… Sa maison !… la « Bella Nissa » était devenue la maison de Hardigras !…

 

Comme le pauvre M. Supia rentrait chez lui, plus accablé que jamais, il trouva sur son chemin la charmante Antoinette qui était déjà au courant.

 

– Eh ! parrain ! lui souffla-t-elle, ne trouvez vous pas que ce n’est pas des manières pour ce Hardigras d’appeler la « Bella Nissa » sa maison !

 

Il fonça sur elle, comme s’il allait la tuer, mais la petite, d’une pirouette, lui avait déjà échappé.

 

Elle aussi, maintenant, était furieuse et elle lui jeta, de derrière une porte : « Je ne vous la dirai jamais, mon idée ! »

 

Dans la matinée, M. Supia fut convoqué à la police. Il trouva là M. Bezaudin et les deux inspecteurs de la Sûreté, MM. Souques et Ordinal.

 

Ils étaient maigres tous les deux, secs, étriqués dans des vêtements assez poussiéreux. Ils se ressemblaient singulièrement.

 

N’aimant qu’une chose au monde, leur métier, ils pensaient toujours à leurs affaires, c’est-à-dire qu’ils étaient toujours soupçonneux, sournois, taciturnes, voyant le monde en laid. Quand on leur abandonnait quelque gros gibier, ils se lançaient sur sa piste avec une muette frénésie qui n’était apaisée que lorsqu’ils le rapportaient tout pantelant, les poignets brisés par les menottes.

 

D’une bravoure du reste à toute épreuve, ils portaient maintes cicatrices…

 

Ce qui les distinguait, c’est que M. Ordinal parlait quelquefois ; M. Souques jamais. Il écrivait. Et il n’admettait d’ordre que par écrit. C’était un système.

 

M. Souques avait le plus grand mépris pour M. Ordinal, et M. Ordinal détestait M. Souques.

 

Ils s’en voulaient de ce que chacun volait à l’autre dans leur chasse à l’homme.

 

Cependant l’aventure commune de la nuit précédente les avait rapprochés dans une rage mutuelle contre Hardigras.

 

Hardigras leur avait peut-être sauvé la vie. Ils ne lui pardonnaient pas. Ils lui en voulaient d’avoir abîmé deux « pièces » qui leur appartenaient : les deux rats d’hôtel.

 

Bref, ils étaient dans un état d’esprit trop près de celui de M. Hyacinthe Supia pour que tous trois ne s’entendissent pas bientôt.

 

Quand à M. Bezaudin, il souriait plus que jamais. Il se voyait débarrassé de deux hôtes dangereux, c’était le principal. Et ses premiers mots ne laissèrent aucun doute sur la reconnaissance qu’il en avait à Hardigras.

 

– Eh bien ! fit-il, dès que l’on eut introduit le patron de la « Bella Nissa », votre Hardigras nous a rendu un fameux service cette nuit !

 

Cet accueil trop désinvolte déplut souverainement à M. Supia.

 

– À vous, peut-être ! grogna-t-il en s’asseyant, mais en ce qui me concerne, je constate que Hardigras tient surtout à rester seul à me voler ! C’est un privilège qu’il ne veut partager avec personne.

 

Et il jeta sur sa table la bande de calicot sur laquelle Hardigras avait donné une explication si parfaitement cynique de son acte d’héroïsme…

 

M. Bezaudin haussa les épaules… Tout cela n’est pas bien grave, fit-il, et ne saurait vous faire oublier qu’il a empêché votre maison de brûler et qu’il vient de sauver la vie de ces deux messieurs…

 

Ici, M. Ordinal redressa la tête et interrompit tout net M. Bezaudin.

 

– Pardon, monsieur le commissaire, exprima t-il d’une petite voix sèche et assez désagréable, ce n’est pas la première fois que notre vie se trouve menacée, à M. Souques et à moi ! Mais je vous prie de croire que nous n’avons jamais eu besoin d’un voleur de profession pour nous sortir d’un mauvais pas !…

 

– J’en suis persuadé, répliqua le commissaire bon enfant… Tout de même, vous ne sauriez nier, M. Souques et vous, qu’après ce qui s’est passé cette nuit, vous ne deviez à Hardigras quelque reconnaissance !

 

– Et de quoi donc, monsieur le commissaire ? reprit plus sèchement encore M. Ordinal… Peut-être de ce qu’il nous a privés, grâce à cet incident, de la joie professionnelle d’arrêter nous-mêmes deux flibustiers sur lesquels nous avions déjà la main !

 

– Et qui allaient vous tuer !

 

– Ou nous rater ! C’est le risque de tous les jours dans notre métier, monsieur le commissaire !

 

M. Souques approuva, d’un signe de tête. M. Ordinal reprit :

 

– La belle besogne, en vérité, qu’a faite là votre Hardigras !… Ces messieurs vont peut-être crever à l’hôpital sans avoir eu le temps de manger le morceau. C’est désormais une affaire entre Hardigras et nous !… Nous ne quitterons pas Nice avant de l’avoir arrêté ! C’est notre dernier mot, monsieur le commissaire !…

 

Et M. Ordinal se tourna vers M. Souques. Ce dernier fouilla, silencieusement dans sa poche et en sortit les menottes qu’il montra au commissaire. Il n’avait pas besoin de parler. On l’avait compris.

 

Sur quoi, M. Bezaudin leur rit au nez :

 

– Ah ! messieurs ! faites donc comme il vous plaira !… mais permettez-moi de vous dire que jusqu’aujourd’hui, vous n’avez pas été plus malins que les autres !…

 

M. Hyacinthe Supia, qui avait écouté M. Ordinal et M. Souques avec les marques de la plus vive approbation, se retourna alors tout de go vers le magistrat et lui demanda sur un ton dénué de toute affabilité :

 

– Mais si vous n’arrêtez pas Hardigras, monsieur le commissaire, qu’en ferez-vous donc, je vous prie ?…

 

– Rien, proclama M. Bezaudin… Je n’en ferai rien !… je vous le laisse… j’avais une idée, n’en parlons plus !

 

– Pardon ! Pardon ! releva M. Supia… l’autre jour vous m’avez dit : « N’arrêtons pas les complices ! » Aujourd’hui, vous me dites : « N’arrêtons pas Hardigras ! » J’ai bien le droit de connaître l’idée d’un commissaire de police qui semble considérer que son premier devoir est de n’arrêter personne.

 

– Arrêter Hardigras !… Arrêter Hardigras !… Ce n’est pas moi qui vous en empêcherai… Bigre !…

 

– Votre idée, monsieur le commissaire ?… Ces messieurs et moi tenons absolument à la connaître, insista M. Supia, de plus en plus hostile…

 

Mais MM. Ordinal et Souques, assis côte à côte, fixaient vaguement le plafond, pour bien montrer à quelle distance ils étaient de l’idée de M. le commissaire.

 

Voyant qu’elle leur importait si peu, M. Bezaudin qui, pour être philosophe, n’en était pas moins homme, c’est-à-dire susceptible d’un certain amour-propre, se décida aussitôt à leur en faire part.

 

– Eh bien !… voilà !… J’ai pensé que nous faisions fausse route avec Hardigras…

 

– C’est-à-dire ? demanda M. Supia, qui trouvait l’attitude de M. Bezaudin de plus en plus suspecte…

 

– C’est-à-dire qu’au lieu de le traquer comme on l’a fait jusqu’à ce jour…

 

– Vous voudriez peut-être vous arranger avec lui ?

 

– M. Supia, il n’y a point d’arrangement possible entre un magistrat comme moi et un homme comme Hardigras…

 

– J’aime à vous l’entendre dire.

 

– Mais c’est une considération qu’un homme comme vous aurait peut-être tort de repousser dans les circonstances que nous traversons…

 

– Ah ! par exemple !… moi, avec ce bandit !…

 

– Allons bon !… voici déjà les grands mots… Un bandit ! La nuit dernière, il n’a pas agi comme un bandit et je n’en veux pour preuve que la sympathie de la foule qui augmente tous les jours pour Hardigras…

 

– La sympathie de la foule ! glapit M. Supia. De quelle foule parlez-vous donc, monsieur le commissaire ?

 

– Oh ! d’une foule pas très reluisante, c’est entendu !… mais pas bien méchante non plus, allez ; de celle qui aime les bonnes farces et les mauvais tours, qui se plaît à voir rosser le commissaire, je la connais… et vous aussi, monsieur Supia, vous la connaissez, car elle constitue la clientèle la plus solide de votre bonne vieille maison… Eh bien ! c’est la complicité de cette foule-là que je trouve redoutable !… Et j’ai pensé que si l’on faisait entendre à Hardigras que la plaisanterie a suffisamment duré…

 

– Vous appelez cela une plaisanterie ! râla M. Supia…

 

Dans son indignation, il alla chercher aide et assistance auprès des deux inspecteurs, mais ceux-ci continuaient à fixer imperturbablement le plafond où cependant Hardigras n’avait encore tracé aucune inscription.

 

– Monsieur Supia, reprit le commissaire agacé, laissez-moi développer toute ma pensée, je vous en prie… Après, mon Dieu, vous en ferez ce que vous voudrez !… Si l’on disait à Hardigras : « On veut bien tout oublier, mais à une condition, c’est que tu ailles te faire pendre ailleurs, seulement tu restitueras tout ce que tu as subtilisé !…

 

– Volé, monsieur, volé !… Moi aussi j’appelle les choses par leur nom !…

 

– Oui, tout ce que tu as volé dans les magasins de la « Bella Nissa »…

 

– Alors, vous voulez traiter avec Hardigras ?

 

– Il ne s’agit nullement de traiter avec lui ! Il s’agit de vous en débarrasser au meilleur compte et le plus vite possible !… Qu’il sache seulement qu’on ne le poursuivra pas jusqu’au bout du monde s’il restitue… ce qu’il peut restituer encore… je suis sûr qu’il ne se le fera pas dire deux fois !…

 

– Et par qui lui ferez-vous dire cela, monsieur le commissaire, puisque vous avez été incapable de découvrir cet appartement où il loge et nourrit ses amis à mes frais ?…

 

– Je suis persuadé, tenez, que votre service de nuit, oui, ces quatre messieurs que Hardigras a forcés de boire votre champagne et vos liqueurs, ne demanderaient pas mieux que de rendre à Hardigras ce petit service, en reconnaissance de cette nuit mémorable… Voulez-vous me permettre de leur dire, devant vous, deux mots à ce sujet ?…

 

– Quelle honte !… soupira M. Supia en se laissant tomber, accablé, sur une chaise… enfin ! essayez !… comme vous dites, d’une façon ou de l’autre… Il faut en finir !…

 

Le commissaire appela son secrétaire, lui dit deux mots et, un instant après, les quatre veilleurs de nuit étaient introduits.

 

Bouta, Aiguardente, Tantifla et Pistafun étaient plus florissants et gaillards que jamais.

 

Ils prétendaient qu’ils ne s’étaient jamais mieux portés que depuis qu’ils avaient pris ce qu’ils appelaient : la purge de Hardigras !

 

En face du commissaire, ils prirent une mine consternée.

 

– Messieurs, leur déclara M. Bezaudin de sa plus grosse voix, s’il ne dépendait que de moi, il y a vingt-quatre heures que je vous aurais déjà accordé une hospitalité qui vous changerait singulièrement de celle que vous avez goûtée chez votre ami Hardigras !…

 

– Hardigras n’est point notre ami, interrompit Tony Bouta… sans quoi, « mestre ! », nous serions malades de trop de graisse ! mais, pour dire la vérité, nous ne l’avons pas pris « à grippe » !…

 

– Ouais ! fit le commissaire, un peu moins d’histoires, s’il vous plaît ! Je sais à quoi m’en tenir sur votre compte ! et je vous aurais déjà déférés au Parquet, si je n’avais cédé aux instances de M. Supia, ici présent, qui veut bien considérer que vous vous êtes laissé, entraîner à boire plus que de raison des liqueurs dont vous n’auriez pas dû, cependant, ignorer la provenance !

 

– Et Sébastien Morelli, est-ce qu’il l’ignorait, lui, la provenance ? Dites un peu, monsieur le commissaire…

 

– Il ne s’agit point ici de M. Morelli ! Cet homme est au-dessus de tout soupçon.

 

– Oui, pour lui « on a coulé lessive », mais pour nous, tout de suite le « barilong » (le mur long, le bagne), et pourquoi, je vous dis, parce que l’on nous a ouvert de force le « gigier » (gésier).

 

– Taisez-vous, Tony Bouta ! et écoutez ce que vous dit cet excellent M. Supia. Là où je vois, moi, une aggravation de délit, il trouve, lui, le moyen de vous excuser ! Eh bien ! il faut lui prouver votre reconnaissance !

 

– Notre « reconnaissance » ! gémit Aiguardente, que faut-il faire, « mestre », pour vous la prouver ?

 

– Messieurs, je ne vous demande point de m’indiquer où se trouve cet appartement où Hardigras accumule le fruit de ses rapines…

 

– Qué jé tombe du mal de la terre (du haut mal) si je m’en fais même l’idée ! fit entendre Tory Bouta, la main levée. Mais si jamais on me le souffle à l’oreille, je vous le saurai dire, mestre, ou que le « diaou » m’enterre !

 

– Et moi, protesta Tantifla, qué jé meure étique jusqu’au bout des ongles (phtisique) si jé mé doute où votre Hardigras il respire !…

 

– Qué jé né mange plus jamais une « estocafida », proclama Aiguardente ; qué jé né boive plus un coup de « blée » ; qué jé né fasse plus un « piccaresta à le boccia », (réussir un coup à la boule), si j’ai jamais su quelque chose de son domicile légal, familial et paternel.

 

– « Avaï » conclut Pistafun, nous ne sommes point mal plaisants, « mestre » ! mais Hardigras, nous ne le connaissons « ni en blanc ni en vert ! » (ni d’Ève ni d’Adam). Là-dessus, il ne faut point nous confusionner !… Nous avons été apportés devant lui, ficelés comme « saucissons » qué j’en ai encore les membres qui me lancent !… Le reste que l’on peut vous dire c’est des « estrabots » (des bobards).

 

M. Bezaudin laissa gravement tomber ces mots :

 

– Je ne vous le demande point parce que je le sais ! Ce matin même Hardigras serait au « Novi » (aux nouvelles prisons) si M. Hyacinthe Supia, dans son inépuisable bonté ne fût venu me supplier d’épargner un homme qui a sauvé ses magasins de la ruine et de l’incendie et qui, au péril de ses jours, a conservé à l’État deux de ses plus utiles serviteurs.

 

Ce disant, il se tournait vers MM. Ordinal et Souques qui avaient cessé de considérer le plafond pour fixer avec obstination le bout de leurs bottines.

 

– Certes ! continua le magistrat, ces messieurs, pas plus que moi-même ne sauraient entrer en composition avec un homme aussi coupable que Hardigras, lequel s’est placé, par ses fantaisies criminelles, en dehors de la société, mais il appartenait à celui qui a été seul lésé dans toute cette affaire de faire entendre la voix de la pitié. Je viens donc vous dire, à vous qui ne connaissez point le domicile de Hardigras, mais qui « par hasard » pourriez rencontrer cet aimable compagnon, qu’il serait peut-être bon qu’il sache que M. Hyacinthe Supia est prêt à lui pardonner ; bref, à retirer sa plainte s’il veut bien restituer dans les délais les plus courts tous les objets qui ont disparu de la « Bella Nissa », de par son fait, ce qu’il ne saurait nier puisque, tous ses vols, il les a signés !… Qu’il sache bien aussi qu’après avoir effectué toutes ces restitutions il a le plus grand intérêt à disparaître avant que la police ait mis la main sur lui, car s’il m’arrive de le rencontrer, moi, je l’envoie, comme vous dites, au « Barilong », lui « et tous ses complices ! » Vous m’avez compris cette fois, messieurs ?

 

– Avaï ! reprit Pistafun… comme vous y allez, monsieur le commissaire !… Vous menez bien du tapage pour une chose qui ne nous regarde pas… Mais si « nous n’en pouvons pas de plus » nous devons tout de même vous dire notre sentiment !…

 

– Dites toujours, Pistafun !…

 

– Eh bien ! « mestre », notre sentiment est que ce « diaou » de Hardigras ne rendra jamais les meubles.

 

– Jamais ! répétèrent les autres en secouant tristement la tête.

 

– Et qu’est-ce qui vous fait dire cela, je vous prie ?

 

– Il les aime trop ! Il en prend trop de « soignes », expliqua Pistafun. Si vous voyez comme tout cela est bien tenu, sans un grain de poussière ! c’est plaisir !… Surtout ses armoires à glace, il y en, a partout, dans la salle à manger, dans le salon, dans la chambre à coucher et jusque dans la cuisine ! Et par terre, sur le carreau, du linoléum comme on n’en jamais connu dans les palais même au temps des Lascaris !… Que voulez-vous ? Il aime son intérieur, cet homme !… Et toutes ses casseroles depuis la plus grande où l’on pourrait faire cuire des cougourdons pour toute une noce, jusqu’à la plus petite qui est mignonne et comme pour une poupée ! Non ! non ! Il ne faut point demander ce qui ne se peut !… Si moi, Pistafun, je le rencontrais tout à fait par hasard et que je sache que c’est lui Hardigras, car devant nous il n’a pas quitté son masque… ah !… et si je lui disais : « Hardigras, fait un peu plaisir à ce bon M. Supia, rends-lui ton mobilier, savez-vous ce qu’il me répondrait : Pistafun ! tu té moques, eh ! « va pinta des gabia ! » (Va peindre des cages !…) Non ! non ! « mestre » ! adressez-vous à d’autres, ou plutôt faites sans rien dire, puisque vous savez où loge cet « appartemin » de mystère ! vous n’avez pas besoin de nous, diable !…

 

M. le commissaire était devenu cramoisi. Sa tactique échouait lamentablement. Il croisa les bras et, tourné vers M. Hyacinthe Supia, il prononça avec indignation :

 

– Vous voyez, monsieur, où nous en, arrivons avec vos avances à Hardigras !… Eh bien ! maintenant, monsieur Supia, vous n’avez plus la parole (M. Supia n’avait rien dit). Rien ne me retiendra plus !… c’est la guerre à boulets rouges ! Hardigras en galère ! c’est mon dernier mot !…

 

À la sortie du commissariat, M. Hyacinthe Supia fut rejoint par les deux inspecteurs de la sûreté. M. Ordinal l’entreprit à peu près en ces termes :

 

– Maintenant que M. le commissaire nous a donné carte blanche, ça ne va pas traîner. Seulement il faut nous laisser faire. Nous nous sommes procuré à la Bibliothèque municipale des cartes et documents relatifs à la vieille ville, au château, aux issues souterraines sur la vallée du Paillon : cela nous guidera dans notre recherche de certaines caves, adjacentes certainement à vos magasins et dont Hardigras a fait, à vos dépens, son trop joyeux repaire. Ne vous occupez plus de rien. Nous allons disparaître. Si l’on vous vole : n’en faites pas éclat. Au contraire, arrangez-vous pour qu’on n’en sache rien. Soyez patient, c’est tout ce que nous vous demandons. Nous répondons de tout !

 

M. Supia écouta cette déclaration d’un air assez mélancolique. Cependant, comme ces deux messieurs étaient son dernier espoir, il ne voulut point les décourager.

 

Les trois premiers jours se passèrent fort convenablement. Hardigras se montrait discret. M. Supia, de guerre lasse, finissait par s’habituer à ses menus larcins, mais le quatrième jour, M. Morelli, tout à fait remis de sa terrible aventure, vint lui rapporter qu’un magnifique service d’argenterie avait disparu !

 

Et les inspecteurs de la sûreté ne donnaient toujours point signe de vie. Il n’y avait pas de raison pour que les choses ne s’éternisassent point. M. Supia retourna voir le commissaire.

 

Il le trouva des plus inquiets. À Paris, on commençait à s’étonner de la longue absence de MM. Souques et Ordinal et de leur persistant silence. On demandait des explications à Nice qui ne savait quoi répondre. M. le commissaire était au courant de la dernière conversation que ces messieurs avaient eue avec M. Supia, mais, comme celui-ci, il trouvait que l’événement se prolongeait au delà, de toute prévision. Depuis deux jours, il avait fait marcher tous ses hommes et on ne lui avait rien rapporté qui méritât d’être retenu. Dans les bars, dans les « cabanons », partout où la « branda », la « grappa » et le petit vin blanc délient les langues, on avait vainement prêté l’oreille, sous des déguisements divers, aux réflexions et discours des plus joyeux compagnons : dans les restaurants à prix fixe où les employés célibataires de la « Bella Nissa » prenaient leurs repas, non seulement on n’avait fait aucune allusion à la disparition des deux inspecteurs, mais on ne prononçait même plus le nom de Hardigras. Ces messieurs savaient que beaucoup d’entre eux étaient soupçonnés d’avoir mis beaucoup de bonne volonté à la disparition du facétieux cambrioleur et, depuis quelques jours, ils savaient tenir leur langue. Enfin si MM. Ordinal et Souques n’avaient pas quitté Nice « ou si on ne les avait pas fait disparaître » certains agents qui les connaissaient bien auraient retrouvé leurs traces, si bien grimés fussent-ils ! Mais rien ! rien, rien ! Au fond, ce Hardigras pouvait être capable du meilleur comme du pire. Après les avoir sauvés, sachant qu’il n’en était résulté que deux ennemis nouveaux qui avaient juré de le conduire au « barilong », il s’en était peut-être débarrassé sans remords.

 

M. Supia revint chez lui, pensif, n’ayant tiré de sa conversation avec le commissaire aucun réconfort. Depuis quelque temps, on ne s’amusait point dans la famille. Et peut-être y avait-il d’autres raisons à cette absence de gaîté que les méchants tours de Hardigras. Voici le moment de pénétrer dans « l’intérieur » de M. Hyacinthe Supia et de faire plus ample connaissance avec les personnages qui le décorent. Le mystère de la « Bella Nissa » nous a tellement occupé jusqu’ici que nous avons du négliger tout ce qui ne se rapportait point directement aux hauts faits de Hardigras et que nous n’avons pu qu’apercevoir Mlle Antoinette qui, elle aussi, avait son idée pour, l’arrêter.

 

V

L’idée de Mlle Antoinette pour arrêter Hardigras


De M. Supia lui-même, que savons-nous ? Peu de chose. Sachons donc qu’au physique il n’avait pas volé son nom de « Supia », qui, en dialecte niçard, désigne la seiche. Maigre et dégingandé, flottant dans les plis d’une longue redingote noire sans laquelle il ne se montrait jamais à son personnel, le teint bilieux, l’œil glauque, le nez et le menton pointus, le poil rare mais ramené avec un soin jaloux sur son front aride, ce cinquantenaire aujourd’hui si peu plaisant avait eu, il y a une vingtaine d’années, son succès auprès des femmes.

 

Il avait séduit entre autres celle de son patron, M. Delamarre, le fondateur de la « Bella Nissa » dont Supia était alors chef de la comptabilité.

 

Mme Delamarre (Thérèse-Honorine-Conception) avait trouvé à cet employé supérieur un air si distingué qu’elle n’avait eu ni la force ni la vertu de lui résister. Sur ces entrefaites, M. Delamarre avait eu le bon esprit de trépasser d’indigestion avant que de connaître son infortune.

 

À propos de ce décès subit, certains bruits coururent comme il arrive toujours quand une heureuse coïncidence est l’occasion d’un triomphe inattendu. Ils ne troublèrent en aucune façon le distingué Hyacinthe. Les noces de M. Supia et de Mme veuve Delamarre furent honnêtes et décentes.

 

Mais une semaine s’était à peine écoulée quand Mme Delamarre découvrit que son second époux était dur, revêche, tyrannique et fort avare de ses sous (les siens). Quant au personnel, nous savons de quelle sorte il le traita. C’est dire que, du haut en bas de la maison (le domicile familial compris), il était, pour tout le monde, « le boïa » (le bourreau).

 

Peut-être ce surnom était-il excessif, mais nous sommes dans un pays où il n’est pire crime que de ne point se faire aimer.

 

Quelqu’un qui ne l’aimait point, par exemple, c’était sa filleule, la gentille Antoinette. Elle n’était aimée de personne dans la maison, à l’exception des domestiques qui l’adoraient, car c’est un fait que les serviteurs honorent toujours de leur affection les personnes que leurs patrons ne peuvent souffrir.

 

Antoinette était fille d’une sœur de Mme Delamarre qui avait épousé un brave Niçois, intelligent, travailleur et bon vivant, ce qui est là-bas une cause nullement négligeable de réussite. Antoine Agagnosc, qui avait commencé par être coupeur chez un tailleur en renom et avait le sens des affaires. Quelques années plus tard il était établi à son nom et c’est alors qu’il avait épousé la sœur de Mme Delamarre.

 

La « Bella Nissa » n’était dans ce temps-là que l’une des plus vieilles maisons de nouveautés de la ville, fournissant la moyenne bourgeoisie et surtout le peuple du marché et des campagnes. Devenu le beau-frère de Delamarre, Agagnosc n’eut point de peine à lui faire entendre qu’il y aurait gros à gagner en donnant aux magasins un développement qui leur amènerait une clientèle plus relevée et il lui proposa de s’associer avec lui. Ce qui fut fait pour leur prospérité à tous les deux. La « Bella Nissa » tint bientôt tout un pâté de maisons et donna de gros bénéfices.

 

Sur ces entrefaites, Delamarre mourut, et Mme Delamarre épousa, comme nous avons dit M. Hyacinthe Supia.

 

L’association continua entre Agagnosc et Supia. Cette année-là, les deux sœurs donnèrent à leurs époux chacune une fille. Ce fut un beau baptême. Agagnosc tenait la fille de Supia sur les fonts baptismaux, tandis que Supia présentait lui-même au curé de Saint-Paul la fille d’Agagnosc.

 

C’est ainsi qu’Antoinette devint la filleule Supia. Mme Agagnosc, qui était d’une santé fragile, mourut quand Antoinette n’avait encore que deux ans. De son côté, Agagnosc, qui adorait sa femme, tomba dans une grande tristesse et courut lui-même à sa fin.

 

Il laissa une grosse fortune, plus sa part dans les magasins. Tout cela serait pour la petite Antoinette. Il ne pensa pas pouvoir mieux faire que de laisser la gérance de cette fortune à Hyacinthe Supia dont il avait pu apprécier la stricte honnêteté servie par la plus parfaite avarice. Enfin, la sœur de Mme Agagnosc serait une seconde mère pour Antoinette.

 

Il mourut donc l’esprit en paix, heureux d’aller retrouver sa femme qui l’attendait, là-haut, sous les fleurs, dans le petit cimetière du Château, en pleine lumière niçoise.

 

Les Supia avaient une maison de campagne à la « Nova Fourca » dans la plaine de Grasse. C’est là qu’Antoinette fut élevée, parmi les jasmins et les roses et buvant le lait des chèvres de la mère Bibi.

 

Elle venait rarement à la ville et ne s’y plaisait point, ce qui faisait l’affaire de tout le monde.

 

Cependant, quand elle fut grande, il fallut bien, malgré ses pleurs, l’arracher à cette vie, de sauvageonne. On la mit en pension à Nice. Elle en était sortie depuis un an pour le plus grand plaisir de ses maîtresses auxquelles elle faisait une vie assez difficile, bien qu’elle fût douée du meilleur caractère du monde et peut-être même à cause de ce caractère. Elle ne pensait qu’à jouer, avait horreur des livres et savait si gentiment se faire pardonner ses petites frasques qu’il était presque impossible de la punir. Tout programme, dans ces conditions, devenait impossible.

 

Malgré les recommandations les moins justifiées auprès des examinateurs on ne put lui faire avoir son brevet. Elle eut néanmoins, en géographie, un beau succès en citant parmi les mers polaires « l’océan arthritique ». On lui demanda aussi ce que c’était que l’hôtel des Invalides elle répondit que c’était un dancing. Ce fut vainement qu’elle expliqua qu’on lui avait dit que dans tous les hôtels à Paris, il y avait un « dancing ». On ne sut jamais si elle s’était, moquée du monde. Elle avait alors quinze ans.

 

Après d’aussi brillantes études M. Hyacinthe Supia lui donna une institutrice qui était surtout une gouvernante qui ne devait jamais la quitter. M. Supia avait ses raisons pour cela.

 

Ce n’était point sans effroi qu’il voyait arriver le moment où il lui faudrait rendre des comptes à sa pupille. L’affaire du mariage serait une grosse affaire pour la « Bella Nissa » surtout dans un moment où l’entreprise faisait feu de tous ses canons pour lutter contre la concurrence parisienne.

 

M. Supia entendait choisir le mari d’Antoinette. Mais celle-ci entendait-elle que son mari fût choisi par son parrain ? Nous étonnerons beaucoup le monde en avançant que cela lui était parfaitement égal. Et nous allons en avoir la preuve tout de suite.

 

M. Supia arriva chez lui à l’heure du déjeuner. Une domestique lui annonça en tremblant que madame et mademoiselle n’étaient pas encore rentrées.

 

– Et Mlle Antoinette ? Elle est avec ces dames ?

 

– Non, monsieur ! ces dames sont sorties seules.

 

– Dites à Mlle Antoinette que je la demande.

 

Et il pénétra dans la salle à manger où le couvert était mis pour quatre personnes. Il jeta un regard mécontent sur la table et rappela la femme de chambre.

 

– On ne vous a donc pas dit que le prince venait déjeuner ?

 

– Non, monsieur.

 

– Eh bien ! il vient. Mettez le grand couvert, le chemin de table et des fleurs : Dites à Mlle Antoinette que je l’attends dans mon bureau !…

 

Deux minutes plus tard, la porte du bureau s’ouvrit et cette même jeune fille que nous avons vue déjà apparaître, dans un moment où M. Supia n’était guère moins maussade, montra son sourire éclatant, ses yeux de pervenche, ses joues rondes, son petit nez retroussé, son front de lumière dans le cadre doré d’une chevelure rebelle à tous les peignes et à tous les rubans de la « Bella Nissa ».

 

– Bonjour, parrain ! Comment allez-vous ce matin ?

 

– Mal ! répondit sans aucune grâce M. Supia. Ah ! ça, mais qu’est-ce que c’est que cette robe-là ? On ne t’a pas dit que le prince déjeunait avec nous, ce matin ?

 

– Je vais vous dire, parrain !… Ma tante a téléphoné à votre prince.

 

– Et qu’a-t-il répondu, le prince ?

 

– Il aurait répondu à ma tante qu’il lui était impossible de venir aujourd’hui.

 

– C’est bon ! Il viendra tout de même !… Va changer de robe… et arrange-moi tes cheveux. Compris ?…

 

– Mais puisqu’il a téléphoné à ma tante !…

 

– Ta tante ne sait ce qu’elle dit !…

 

– Oui, parrain !

 

– Je lui avais dit de t’emmener avec Caroline sur la Promenade des Anglais ! Pourquoi es-tu restée ici ?

 

– Je ne sais pas moi, parrain ! Ma tante et ma cousine n’avaient sans doute pas besoin de moi !… Elles s’en passent très bien, vous savez !…

 

– C’est de ta faute !… Tu te tiens si mal !…

 

– Oh ! parrain ! Mais je me passe également très bien d’elles, consolez-vous !…

 

– Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?

 

– J’ai travaillé toute la matinée avec Mlle Lévadette qui avait mal aux dents !… Elle a toujours quelque chose, Mlle Lévadette, et ça ne la rend pas aimable !… Mon parrain, vous ne pourriez pas me donner une autre gouvernante ?

 

– Tu n’auras plus de gouvernante le jour où tu te marieras !…

 

– Mon parrain, mariez-moi tout de suite !…

 

– Avec qui ? demanda brutalement Hyacinthe Supia en lançant à la jeune fille un regard soupçonneux…

 

– Avec qui vous voudrez !…

 

– C’est bien !… J’y penserai !… J’ai juré à ton père de faire ton bonheur ! et je le ferai !… malgré toi s’il le faut !…

 

– Eh ! parrain ! je ne demande qu’une chose, c’est que vous le fassiez le plus tôt possible !… Renvoyez-moi à la campagne, à la Fourca !… J’étais si heureuse à la Fourca !…

 

– Avec les chèvres de la mère Bibi ?

 

– Oui !…

 

– Petite niaise !… crois-tu que j’ai accepté d’être ton tuteur pour faire de toi une gardienne de chèvres ?…

 

– Qu’est-ce que vous voulez faire de moi, parrain ?

 

– Je te le dirai bientôt !…

 

– Oh ! je le sais bien, moi, ce que vous voulez faire de moi !… Une princesse !

 

Hyacinthe, interloqué, se tut.

 

Que la petite, qui était si futée eût deviné cela, il ne s’en étonnait pas outre mesure, mais il attendait… Antoinette ne parlait du prince que pour s’en moquer et lui avait, déjà, joué bien des tours… Et puis le prince avouait quarante-cinq ans ! Certes, il était encore fort bel homme, mais enfin, un bel homme de quarante-cinq ans pour une jeunesse de dix-sept, ça n’est séduisant qu’au théâtre.

 

Donc, M. Hyacinthe attendait et comme la petite ne disait plus rien, il fit, tout à coup, impatient :

 

– Eh bien ! si c’était vrai ?

 

– Ça va !… Je veux bien être princesse.

 

– Je savais bien que je te ferais plaisir !…

 

– Et à lui, donc…

 

– Il te l’a dit ?

 

– Pensez-vous !… Il est bien trop correct pour cela !…

 

– Pour te dire qu’il t’aime ?

 

– Non ! pour me dire qu’il aime ma galette.

 

M. Supia toussa…

 

– Enfin ! tu as réfléchi ?…

 

– Non ! c’est vous qui avez réfléchi !… Vous vous êtes dit : « Ça fera bien, un prince à la « Bella Nissa ». Ça fera enrager les « Galeries Parisienne » !… »

 

– On ne peut rien te cacher, Antoinette !…

 

– C’est le prince qui va être épaté !…

 

– De ce que je lui donne ma filleule ?…

 

– Non ! que je le prenne !… Car enfin, il est fauché comme les blés, votre prince, et avec la vie qu’il mène, il lui faudra bientôt une petite voiture !…

 

– Antoinette ! je parle sérieusement !…

 

– Moi aussi !… Mais il sera bien plus épaté après !

 

– Après quoi ?…

 

– Après que nous serons mariés !… Quand je le plaquerai !…

 

– Hein ?… Est-ce que tu deviens folle ?…

 

– Je n’ai jamais été aussi raisonnable !… D’un côté, je fais tout ce que vous voulez et de l’autre, je vais, en le laissant tomber après le mariage, au-devant de son désir !… Je ne veux pas le gêner, moi, cet homme… Je vous le laisserai, puisque vous ne pouvez pas vous passer de lui, et je retournerai à la Fourca avec les chèvres de la mère Bibi !… Ah ! parrain, c’est à prendre ou à laisser !…

 

– Ça va ! ça va ! ma fille !… Après tout, tu seras mariée, tu feras ce que tu voudras… Ça regardera ton mari !…

 

– Dites donc, parrain ! C’est ma tante et ma cousine qui vont enrager !…

 

– Sans compter qu’elles auraient le droit d’être jalouses de toi ! Songe donc : princesse ! Va t’habiller ! va !… Ah ! petite !… dis-moi donc un peu… Qu’est-ce que c’est que cette idée que tu voulais me dire… Tu sais… à propos… à propos de ce diable de Hardigras !…

 

Antoinette éclata de rire :

 

– Ah ! vous y voilà donc !… Eh bien ! vous savez, vous mériteriez bien que je ne vous la dise pas, mon idée !… Et puis, non !… réflexion faite, je ne vous la dirai pas !… Je vais m’habiller parrain !…

 

– Antoinette !

 

– Ah ! ne me retenez pas ! Monseigneur pourrait arriver et je désire me mettre à mon avantage !…

 

– Antoinette !…

 

– Et puis, ce que je pense, vous ne le feriez pas.

 

– Dis toujours !…

 

– Eh bien ! voilà, c’est une idée que j’ai comme ça !… Ah ! c’est très simple !… Je suis sûre qu’il n’y a qu’un homme qui soit capable d’arrêter Hardigras !…

 

– Qui ?…

 

– Ça se passe toujours la nuit, n’est-ce pas ?…

 

– Qui ?… Me le diras-tu ?…

 

– Eh bien ! puisque ça se passe toujours la nuit, il vous faudrait un chef des veilleurs qui serait un peu là !… et qui ne demanderait pas mieux que de me faire plaisir !…

 

– Mais qui ?…

 

– Sans compter qu’en même temps, vous feriez une bonne action !…

 

– Enfin, parleras-tu ?…

 

– Eh bien ! voilà, à votre place, je ferais venir Titin !…

 

M. Supia eut un haut-le-corps, puis il frappa la table de son poing :

 

– Titin ! s’écria-t-il… « Titin le Bastardon !… Titin, l’enfant de Carnevale !… » Tu oses !…

 

– Et pourquoi pas ?… Il aurait tôt fait de vous le dénicher, votre Hardigras !

 

– Antoinette !… Je t’ai déjà dit de ne plus me parler de ce garçon-là !… Ton Titin est une mauvaise tête qui ne fera jamais rien de bon !…

 

– Vous avez tort, parrain, il est malin comme un singe et rien ne l’arrête !… mais lui, si je lui dis de coffrer Hardigras, il l’arrêtera !

 

– Et pourquoi Titin plutôt qu’un autre ?

 

– Parce que Titin a toujours fait ce que j’ai voulu !…

 

– C’est bon ! En voilà assez sur ce sujet ! J’espère que vous ne vous êtes plus revus depuis que je te l’ai défendu ?…

 

– Non, le pauvre garçon n’a plus rien tenté pour m’approcher depuis que vous lui avez signifié son congé…

 

– Eh bien ! restons-en là !…

 

– Comme vous voudrez !… Restons-en là !… Mais ne vous plaignez pas, parrain, si Hardigras finit par vider votre boutique !…

VI

Le prince Hippothadée


La domestique vint annoncer le prince Hippothadée. M. Supia s’en fut aussitôt le rejoindre et l’introduisit lui-même dans son salon. Le patron de la « Bella Nissa » regretta tout haut que ses meubles fussent encore garnis de leurs housses, mais ces dames n’étaient pas encore revenues de leur promenade. M. Supia priait le prince de les excuser.

 

– Ces dames sont tout excusées, monsieur Supia, répondit le prince d’un air moitié figue, moitié raisin. Mme Supia m’a, en effet, téléphoné ce matin que votre désir était de m’inviter à déjeuner, mais qu’elle me priait de trouver quelque prétexte pour remettre à plus tard le plaisir que j’aurais eu à m’asseoir à votre table, car elle devait faire de longues courses dans la matinée, rentrer déjeuner en coup de vent et ressortir au plus tôt pour se rendre à Monte-Carlo où elle et sa fille avaient rendez-vous avec des amis qui avaient projeté je ne sais quelle partie.

 

Je lui répondis que tout ceci tombait admirablement, car j’avais déjà accepté l’invitation de Mme la comtesse de Domingo d’Azila afin de mettre la dernière main au programme de sa matinée artistique au bénéfice des petits orphelins de pécheurs, de « poutina » morts en mer…

 

Le prince Hippothadée Henri-Vladimir, seigneur de Transalbanie, avait le plus grand air du monde : sa haute stature, sa taille élancée, sa souple démarche, sa façon de baiser la main des dames et de leur faire danser le tango appartenaient encore à la « seconde jeunesse ; mais le visage fripé, ridé, fardé, la moustache et le cheveu trop noirs, le regard vitreux accusaient les années passées dans le labeur forcené de la haute noce et des salons de jeu.

 

Il portait monocle, mais cet accessoire ne lui donnait point cet air de ridicule insolence avec lequel les petits gentilshommes essaient d’en imposer à la tourbe. Il en jouait fort gracieusement, ce qui ajoutait à son amabilité coutumière, car le prince Hippothadée cachait soigneusement, sous les dehors les plus charmants, des instincts dévorateurs.

 

Il était toujours un des ornements les plus appréciés de la vie mondaine, mais il n’y avait plus pour l’aider à en supporter les frais que la générosité parcimonieuse et rétive de Mme la comtesse de Domingo d’Azila.

 

Il résultait de tout cela qu’il était grand temps pour le prince de faire, comme on dit dans la bonne société, une fin.

 

Le prince y avait-il songé ? Il y avait des chances pour cela. En tout cas, M. Supia y avait songé pour lui.

 

Celui-ci avait écouté sans étonnement le récit, non dénué d’amertume, du seigneur Hippothadée.

 

– Décidément, ces dames vous fuient depuis quelque temps, prince ! fit le patron de la « Bella Nissa » avec une grimace qui avait la prétention d’être un sourire…

 

– Je le croirais volontiers, répondit Hippothadée, mais si j’ai cessé de plaire, il faut qu’elles sachent bien que je ne me suis jamais imposé à personne et si vous me voyez ici, monsieur Supia, c’est moins pour répondre à l’invitation personnelle et pressante que vous avez bien voulu m’envoyer ce matin que pour avoir une explication avec ces dames…

 

– Je vous ai fait venir, mon cher prince, pour remettre toutes choses en place… Il s’agit d’un simple malentendu… Quand vous nous avez fait l’honneur d’accepter les invitations de Mme Supia et d’y répondre par l’empressement que vous avez mis à présenter ces dames dans un monde que nous n’avons point l’habitude de fréquenter, Mme Supia avait cru remarquer… pardon ! vous me permettez, n’est-ce pas, mon cher prince, de tout vous dire, en toute sincérité, car je vous estime trop pour biaiser avec vous ?…

 

– Je vous écoute, mon cher monsieur Supia !… Je vous écoute !…

 

– Eh bien ! Mme Supia avait cru remarquer que notre fille Caroline retenait quelquefois votre attention !…

 

– Ah ! ah ! en vérité !…

 

– Oui, Mme Supia m’a dit : « Ne t’étonne point, Hyacinthe, si le prince Hippothadée vient si souvent chez nous : Caroline y est bien pour quelque chose ! »

 

– Évidemment, évidemment !… Vous avez un intérieur charmant, monsieur Supia, et Mlle Caroline est délicieuse !…

 

– Je continue : ma femme, après m’avoir dit cela, a dit à sa fille : « Ne sois pas surprise de rencontrer si souvent le prince à la promenade, sûrement, il t’a distinguée !… »

 

– Et Mme Supia avait raison ! avoua le prince galamment : Mlle Caroline ne saurait passer inaperçue !…

 

– De telle sorte que toutes deux se sont imaginé… Grands Dieux ! ne vous fâchez pas, prince !… c’est tellement énorme ce que je vais vous dire…

 

– Allez !… mais allez donc, mon cher, monsieur Supia…

 

– Elles se sont donc imaginé qu’il y avait de par le monde… de par le monde de la nouveauté… une demoiselle Supia qui pourrait bien devenir, quelque jour, princesse !

 

– Eh ! eh ! voyez-vous cela !…

 

– Mais, mon cher prince, vous continuez de sourire !… Tout ce que je vous dis là, ne vous renverse donc pas ?…

 

– Et pourquoi donc serais-je renversé monsieur Supia ?… Nous avons fait bien du chemin depuis la guerre !… Où sont-ils les rois du jour ? Regardez autour de nous ! Ils sont dans le commerce !… dans l’industrie !… dans les affaires !… Le monde leur appartient !… Non ! non ! je ne suis pas renversé !… Un prince ne saurait être au contraire que très flatté par cette idée qu’il va devenir le gendre d’un roi du jour !… Je parle en général, naturellement !… Je ne suis pas assez infatué de ma personne ni de mon titre, pour imaginer que je vais devenir le gendre de M. Supia !…

 

– Prince ! vous vous moquez de moi !…

 

– Nullement !… Je vous assure !

 

– Vous parlez sérieusement ?

 

– Très sérieusement.

 

– Eh bien ! prince, très sérieusement, vous avez eu raison de ne point vous imaginer cela, car je ne vous aurais pas donné ma fille !…

 

Le prince, tout à fait surpris, en laissa tomber son monocle.

 

– Et pourquoi ne m’auriez-vous pas donné votre fille ?

 

– Parce que vous ne l’aimez pas !

 

– Et qui vous dit que je ne l’aime pas !

 

– Quelque chose qui me dit que vous en aimez une autre !

 

– Cessons cette énigme, monsieur Supia ! Je voudrai bien savoir qui j’aime ?…

 

– Vous aimez ma filleule, Mlle Antoinette Agagnosc !

 

– Moi, je ne l’ai jamais regardée !

 

– Mon cher prince, il y a des façons de ne pas regarder les dames ou les demoiselles qui ne sauraient tromper un homme d’expérience comme moi. Ça n’est point que je sois grand clerc dans les choses de l’amour, mais j’ai appris à pénétrer les désirs les plus secrets, les pensées les plus obscures, ou, si vous aimez mieux, les plus habilement dissimulées…

 

– Et où donc avez-vous appris tout cela, monsieur Supia ?

 

– Dans mes magasins, prince ! tout simplement !… Je vous jure qu’avec moi les kleptomanes n’ont point beau jeu et il suffit qu’une de mes clientes considère avec le plus grand intérêt, par exemple le comptoir de la passementerie, pour être assuré qu’elle convoite la paire de bas de soie à 79 fr. 95 qui se trouve immédiatement derrière elle ; ainsi, quand je vous voyais si aimable avec ma fille Caroline, j’avais deviné que vous ne pensiez qu’à ma filleule Antoinette, que vous ne regardiez pas !

 

– Euh ! euh ! fit le prince après avoir réfléchi que l’affaire Antoinette se présentait sous un jour au moins aussi brillant que l’affaire Caroline… Euh ! euh ! je ne sais si je dois… Ah ! permettez-moi de vous dire bien franchement, mon cher monsieur Supia, que vous m’embarrassez !

 

– Et pourquoi donc ?

 

– Dame !… comprenez mon hésitation ! Si je vous avouais, qu’en effet, Mlle Antoinette ne m’est pas indifférente, peut-être me répliqueriez-vous que je suis fort à plaindre, attendu que votre dessein bien arrêté est de me refuser la main de Mlle Antoinette, si par hasard j’avais conçu le projet de vous la demander.

 

– Eh bien ! cette fois, vous avez tort, mon cher prince !… Demandez-moi la main de Mlle Antoinette et je vous l’accorde !

 

– Vous êtes étonnant, monsieur Supia ! Mettre ainsi, du premier coup, le comble au plus cher de mes désirs. Mais dites-moi… nous sommes là à causer tous les deux !… Et si Mlle Antoinette, qui se moque toujours de moi…

 

– Eh ! prince !… quel petit psychologue vous faites !… Elle se moque toujours de vous parce qu’elle vous aime !… Vous n’avez pas deviné cela ?

 

– Ma foi non !… Vous êtes sûr de cela ?

 

– Absolument sûr !

 

– Elle vous l’a dit ?

 

– Il n’y a pas dix minutes !…

 

– Et ces dames savent ?… interrogea avec une certaine inquiétude Hippothadée qui, malgré tout son flegme, se montrait fort ému du coup de fortune qui lui tombait soudain du ciel.

 

– Oui !… depuis plusieurs jours, j’en avais parlé à ma femme… sachant d’avance comment cela finirait et pour couper court aux jérémiades de ma fille, qui s’était sottement trompée sur vos sentiments à son égard, j’avais pris sur moi de leur déclarer que vos vues s’étaient portés sur Mlle Antoinette et que, vous ne m’aviez pas caché que votre plus cher désir serait d’en faire au plus tôt une princesse !…

 

– Alors ! Je comprends tout ! s’écria le prince. C’est que vous êtes très intelligent !…

 

– En avez-vous jamais douté ?…

 

– J’en doute aujourd’hui… Dame !… Je me sens si petit à côté d’un homme comme vous !… Vous avez une façon de hâter les choses…

 

– L’habitude des affaires !… mon cher prince !… À propos d’affaires… avouez que vous n’en faites pas une mauvaise…

 

– Oh ! moi, vous savez, les affaires !…

 

– Enfin, tout de même, la dot vous intéresse ?…

 

– Mon Dieu !…

 

– Ta ! ta ! ta !… Comme dit Antoinette, vous êtes fauché comme les blés !…

 

– Ah ! elle a dit cela, Mlle Antoinette ?…

 

– Vous vivez d’expédients !…

 

– Hein ?…

 

– Mais ceci est le passé ! et le passé ne me regarde pas !…

 

– Mon cher monsieur Supia, répondit Hippothadée, de sa plus belle voix du proche Orient à la fois charmante et languissante… l’argent a toujours passé chez moi après l’amour !… Je vous ai dit que j’aimais Mlle Antoinette…

 

– Ta ! ta ! ta !… Les affaires sont les affaires… Deux millions chez le notaire… et sa part, qui est énorme, dans la « Bella Nissa » ! C’est net !… et le présent n’est rien à côté de l’avenir !…

 

– Comment donc cela, monsieur Supia ?

 

– Oui ! Vous mettez les deux millions dans la « Bella Nissa » et vous doublez du coup vos revenus…

 

– Permettez !… Permettez !…

 

– Quoi ?… Hésiteriez-vous, par hasard ?…

 

– Je ne dis pas cela !… mais tout à l’heure vous avez bien voulu me faire part des bruits qui courent sur mon compte ; je me permettrai de vous dire à mon tour qu’il y a en ville des murmures fâcheux touchant la « Bella Nissa »… Les bénéfices en auraient singulièrement diminué depuis deux ans…

 

– C’est exact !… mais il n’y a là rien de fâcheux !… Nous avons eu des frais énormes !… mais ils sont déjà à peu près amortis. Enfin, avec les deux millions d’Antoinette… les vôtres, mon cher prince, nous allons reprendre un essor nouveau !…

 

– Sans doute !… Sans doute…

 

– Si vous ne voulez pas de l’affaire, dites-le !…

 

– Mais je ne dis pas cela !… Seulement, vous comprenez bien qu’en se mariant, le prince Hippothadée va avoir des frais !… Enfin, j’ai des dettes…

 

– Je m’en doutais !…

 

– Si je me marie… il faut que je rembourse cette admirable femme qu’est la comtesse de Domingo d’Azila qui, depuis cinq ans, m’avance de quoi vivre… ou alors nous allons à un scandale épouvantable !…

 

– Il n’y aura pas de scandale, attendu que rien ne sera changé à vos vieilles habitudes avec cette honorable dame… Vous continuerez à la fréquenter autant qu’il vous plaira !… Antoinette prétend qu’elle vous aimera davantage de loin que de près !… Elle partira pour la campagne et vous laissera à la ville ! Mme Domingo d’Azila n’aura jamais été aussi heureuse, car vous lui coûterez moins cher !…

 

Hippothadée se leva, le rouge au front :

 

– Monsieur Supia, pour qui me prenez-vous ?…

 

– Je ne vous prends pas ! Je vous achète !…

 

– Pas cher, en tout cas !…

 

– Vous trouvez ! Je vous assure cent cinquante mille francs !…

 

– Je vous ferai savoir, monsieur, à qui vous parlez !… Il me faut, en me mariant, un million !…

 

– Mon devoir de tuteur s’y oppose !… Cent cinquante mille francs par an, ou rien !…

 

– Et je passerai à la caisse tous les mois… Vous me faites l’aumône, monsieur Supia !… Si encore, dans la corbeille de noces…

 

– Plus un mot, ou je croirai que vous n’aimez pas ma filleule et alors je serai contraint à me demander ce que peut venir faire chez moi, dans mon humble intérieur, un prince de haute lignée, comme vous, ruiné comme vous, s’il ne vient pas chercher une dot !… Qui peut donc l’attirer ici ?… Me laisserez-vous chercher longtemps, Hippothadée ?…

 

Cette dernière phrase avait été jetée d’une façon si lugubre, la main qui tenait le malheureux Hippothadée s’était crispée sur l’épaule, qu’elle déchirait, avec tant de force insoupçonnée chez cet être falot et redoutable, que le prince se laissa tomber sur un siège, vaincu…

 

– Oh ! J’aime trop Mlle Antoinette pour continuer plus longtemps un débat qui m’épuise… Mais vous êtes dur en affaires, monsieur Supia !…

 

L’autre ricana en lui tendant la main :

 

– Topez là… J’assure votre avenir, enfant prodigue !… Comptez sur le père Supia… sur le « boïa », comme on m’appelle ici. Vous en rencontrerez souvent des bourreaux comme moi, qui vous apportent sur un plat une rente de cent cinquante mille francs et une jolie fille comme Antoinette !… Êtes vous bien à plaindre vraiment ?

 

Le prince prit la main qu’on lui tendait et la serra, sinon avec effusion, du moins avec toute la loyauté dont il était capable.

 

Cette minute les faisait complices. Elle était solennelle, émouvante. M. Supia ne desserrait point son étreinte. Il avait l’air de prendre définitivement possession d’un ami de qui il était en droit de tout attendre. Peut-être même allait-il lui donner l’accolade ainsi qu’on a accoutumé de faire dans les ménages bourgeois, quand la domestique vint avertir monsieur que « ces dames venaient d’arriver », qu’« elles l’attendaient dans la salle à manger ».

 

– Elles vous tiennent toujours rigueur, fit Supia en riant. Allons faire notre paix avec elles, mon cher Hippothadée !

 

Et il le fit passer devant lui.

 

Ces dames, en effet, étaient là. Elles feignirent la plus grande surprise en apercevant le prince, bien que la domestique les eût averties qu’il se trouvait au salon avec M. Supia.

 

Mme Supia était encore une fort belle femme, quoiqu’un peu empâtée. Son cou grassouillet s’ornait d’un collier de perles magnifiques, son poignet dodu secouait de lourds anneaux d’or, d’autres bijoux solides étaient épars sur sa personne soigneusement parée de soie et de velours.

 

La bonne santé de Thélise ressortait davantage quand elle avait comme repoussoir le profil de tôle de son bilieux époux. Toute autre que cette brave dame fût morte de désespoir au lendemain de ses noces en découvrant combien elle s’était trompée sur le compte de son nouveau conjoint et en supputant les tristes heures qu’il lui faudrait passer. Mais Thélise était de la bonne race de ce pays enchanté où il n’y a point de place pour la douleur.

 

Patiente, elle s’était dit qu’elle était jeune encore et qu’une troisième expérience pouvait être plus heureuse que les précédentes. C’est cet espoir qui la soutint dans son malheur, Les années s’étaient écoulées. Y avait-il eu une troisième expérience ? Y en avait-il eu plusieurs quand elle avait rencontré sur son chemin le prince Hippothadée ?…

 

En tout cas, nous nous tromperions bien si Thélise ne pensait point l’avoir enfin découvert, ce bel oiseau rare qu’elle cherchait mais jugez de la persistance de son malheur ! Elle avait à peine pu apprécier les joies consolatrices de sa nouvelle aventure que M. Supia, son époux, lui avait confié que son prince charmant demandait à épouser Antoinette.

 

C’était pour aboutir à Antoinette qu’Hippothadée avait commencé par Thélise !

 

Voilà de ces découvertes qui sont bien faites pour ulcérer un cœur sincère qui, chaque fois, qu’il s’est donné, a cru que c’était pour la vie.

 

Depuis deux jours, Thélise était comme folle… Caroline ne pouvait soupçonner qu’il y eût d’autre cause au désespoir de sa mère que la peine de son enfant, car Caroline n’avait caché à personne, et encore moins au prince, qu’elle comptait bien devenir princesse. Thélise profitait de cette candeur de Caroline pour ne mettre aucun frein à son ressentiment à l’endroit d’Hippothadée.

 

Enfin, la douleur de la mère et de la fille se décuplait à l’idée que les honneurs princiers étaient réservés à cette petite Agagnosc, qui était incapable de se tenir dans le monde : princesse de Transalbanie !… N’était-ce pas à mourir de rire ! En attendant, elles en pleuraient…

 

C’est en vain que M. Supia, pour calmer sa fille, avait daigné lui expliquer qu’en faisant cadeau d’Hippothadée à Antoinette, il se faisait un cadeau à lui-même, ce qui ne manquerait point de lui profiter plus tard à elle, Caroline, lorsque son père serait mort ; elle s’était refusa à entrer dans la compréhension d’une combinaison aussi simple.

 

M. Supia avait eu plus facilement raison de Thélise. Pour mettre un frein à ses manifestations, il lui avait suffi de la regarder bien en face et de prononcer quelques mots dans le genre de ceux-ci :

 

– Si vous persistez à ne point vouloir m’entendre, je finirai pas croire, madame, que l’amour, qui était déjà aveugle, est également sourd !… Quand je parle d’amour, ma chère Thélise, ajouta-t-il tout de suite, je parle naturellement de l’amour d’une mère pour sa fille !…

 

Cette seconde phrase, qui commentait si heureusement la première, n’avait point tout à l’ait rassuré la chère Thélise, qui resta encore quelques instants sous le coup foudroyant, de la première…

 

Nous en avons suffisamment dit pour que l’on s’imagine sans peine quel fut ce déjeuner qui réunissait une aussi charmante famille autour de son chef, à l’occasion d’un événement prochain – événement qui, après s’être présenté sous des dehors assez comiques, portait en lui-même la plus sauvage tragédie et allait être le point de départ de drames terribles et mystérieux dont toute une région, qui ne connaissait encore que le bonheur de vivre, resterait longtemps secouée.

 

… Mais puisque nous n’en sommes encore qu’aux grelots de Carnaval qui approchent dans la coulisse, amusons-nous donc de la mauvaise humeur de M. Supia, car, malgré son entrain factice, il n’a pu réussir à faire parler Caroline ni à faire manger Thélise laquelle, pour la première fois de sa vie, n’avait pas faim.

 

C’était bien son droit. Au surplus, dans cette cruelle circonstance, Mme Supia s’était strictement consignée dans ses devoirs de maîtresse de maison. Quand Antoinette, avec sa toilette des dimanches et un ruban tout neuf dans les cheveux, eut fait une entrée à peu près convenable sous la haute direction de Mlle Lévadette, qui continuait à avoir mal aux dents. Thélise lui avait désigné, sur un coup d’œil du « boïa », une chaise à côté du prince, puis elle avait laissé tomber ces mots, prononcés d’une bouche un peu sèche :

 

– Je crois que maintenant nous sommes au complet ; nous pouvons « nous entabler !… »

 

Et chacun s’était « entablé ».

 

Elle ne dit plus rien.

 

À son mari qui insistait pour qu’elle consentît à prendre sa part du festin, elle avait répondu :

 

– Monsieur Supia, « je me suis déjà fait l’honneur de vous dire » que je n’ai point « d’appeutit » aujourd’hui.

 

Alors, M. Supia, sans s’arrêter à sa fille, qu’il sentait prête à éclater en sanglots, passait le plat à Mlle Lévadette.

 

Mais Mlle Lévadette, avec sa mâchoire malade et le désespoir littéraire où elle se trouvait chaque fois que Mme Supia sortait, devant le prince de Transalbanie, une de ces formules savoureuses qui attestaient combien Thélise, malgré son entrée dans la bonne bourgeoisie niçoise, tenait encore de près au peuple, n’était point en mesure de répondre aux avances culinaires de M. Supia. Le prince, de son côté, ne touchait aux mets que du bout des dents. Il avait inutilement cherché le regard de Thélise et celui de Caroline, mais pour l’une comme pour l’autre, il ne semblait plus exister.

 

Antoinette ne lui avait pas encore adressé la parole et il ne redoutait rien tant, du reste, que cette échéance.

 

Antoinette, elle, s’amusait énormément, mais comme elle n’en laissait rien paraître, la séance continuait, lugubre et maussade.

 

Tout à coup, on entendit la voix claironnante de la terrible enfant qui, du fond de l’assiette sur laquelle elle était penchée, s’écriait :

 

– Ça doit être bien rigolo de s’appeler Mme Hippothadée !…

 

Il n’y eut, pour éclater de rire de cette réflexion saugrenue, que la vieille domestique qui se fit incontinent jeter à la porte par M. Hyacinthe, lequel présenta immédiatement ses excuses à son hôte pour l’espièglerie indécente de sa filleule et la stupidité notoire de la femme de service.

 

Après quoi, il profita immédiatement de l’incident pour le vider et qu’il n’en fût plus question.

 

– Antoinette, fit-il, tu n’es qu’une petite sotte !

 

– Oui parrain !

 

– Et tu n’es pas digne des grands honneurs qui t’attendent !

 

– Quels honneurs, parrain ?

 

– Le prince Hippothadée, ici présent, m’a causé l’orgueilleuse surprise de me demander ta main !…

 

– Vous vous moquez de moi, parrain !… Tout ça, c’est « des estrabots ! » (des bobards).

 

– Taisez-vous, petite malheureuse, ou employez un autre langage, je vous prie… Quand on va devenir princesse…

 

– Oh ! Nous avons le temps d’en parler ! Je ne sais seulement point s’il m’aime, cet homme !…

 

– Prince ! je vous en supplie, excusez-la ! Ce sont des manières qu’elle a prises à la campagne et dont nous n’avons pas eu le temps encore de la débarrasser !…

 

– Moi ! je trouve Mlle Antoinette charmante, dit le prince en jouant avec le cordon de son monocle et en prenant sournoisement son air le plus séduisant… Sous la franchise de sa parole, je devine une nature spontanée, intelligente, apte à toutes les transformations… Nous en ferons une grande dame ! Mlle Antoinette n’aura qu’à le vouloir et elle en éclipsera bien d’autres, j’en suis persuadé !…

 

À ces mots, les yeux de Thélise se remplirent de larmes et Caroline, devenue pâle comme la nappe, se mordit la lèvre jusqu’au sang…

 

Le prince se félicita d’avoir ainsi fait sortir de leur attitude glacée et de leur lointain dédain deux femmes qu’il tenait toujours pour ses esclaves.

 

Puis, penché languissamment du côté de la petite Agagnosc, il poursuivit :

 

– Vous avez prononcé tout à l’heure, mademoiselle, des paroles qui m’ont profondément troublé… Sachez donc (ici le prince jeta un regard affreusement machiavélique du côté de Thélise et de Caroline) que le véritable amour est timide !… Mais si grande qu’ait été ma discrétion, j’avais espéré que vous aviez bien un peu deviné quels étaient mes sentiments à votre égard !…

 

– Eh ! « monsieur le prince » ! Comment donc l’aurais-je deviné ! répliqua avec sa candeur redoutable Mlle Agagnosc… jusqu’alors, vous n’avez encore embrassé que ma tante et ma cousine !

 

L’effet fut immédiat et certainement plus complet qu’Hippothadée ne l’avait espéré. Thélise laissa échapper et brisa en mille éclats la carafe avec laquelle elle se versait de l’eau. Quant à Caroline, elle saisit sans plus tarder l’occasion de piquer la première attaque de nerfs de sa vie. Ce tumulte, ces cris troublèrent M. Supia lui-même qui se précipita avec le prince au secours de Caroline. Mlle Lévadette, poursuivie par sa rage de dents, quitta la pièce sous prétexte d’aller chercher un flacon de vinaigre de Bully. Seule, Mlle Agagnosc avait gardé son sang-froid, expliquant posément qu’il n’y avait pas de quoi faire tant de bruit parce que le prince avait embrassé sa tante et sa cousine « le jour de leur fête » !

 

Est-ce qu’on la souhaitait jamais, sa fête à elle !… C’était peut-être pour cela que le prince ne l’avait pas embrassée !…

 

M. Supia l’aurait tuée, le prince ne s’occupait plus d’elle. Thélise emportait sa fille dans ses bras. M. Supia voulait l’y aider. Thélise le repoussa sans douceur.

 

– Je vous en prie, laissez-nous, monsieur Supia, lui dit-elle, vous avez assez fait aujourd’hui le « turluberlu » !

 

Thélise n’accepta d’aide, contrairement à toute prévision, que du prince, qui avait réussi à lui glisser à l’oreille : « Je ne suis pas le misérable que vous croyez ! » Et ils s’enfermèrent tous les trois.

 

Quand la porte se rouvrit, ils avaient les yeux rouges, mais ils étaient réconciliés.

 

Battu en affaires, Hippothadée avait retrouvé tous ses moyens sur le terrain de l’amour… Il n’avait pas eu de peine à convaincre Thélise que, dans toute cette affaire, il avait dû subir la contrainte de M. Supia, soupçonneux et avare ; qu’un mariage, dans de telles conditions, personnellement, le ruinait et que lui, Hippothadée, n’avait pas hésité cependant à passer sur les funestes conditions du « boïa » pour la tranquillité de leurs amours à tous deux.

 

Enfin, pendant que Thélise continuait ses tendres soins à sa fille, qui n’était point encore sortie de ses vapeurs, il avait fait entendre à la mère qu’il eût été bien dangereux de continuer à abuser de la crédulité de son enfant et qu’une solution à tant de difficultés du côté d’Antoinette était encore ce que l’on pouvait espérer de mieux…

 

Après avoir parlé ainsi à Thélise, il ne fut point à court. Dès que Caroline ouvrit les yeux et fut en mesure de le comprendre, il lui jura qu’il n’avait jamais aimé qu’elle mais qu’étant dénué d’argent, M. Supia l’avait repoussé comme gendre, ce à quoi, du reste, il fallait s’attendre de la part de ce vieux grigou. C’était un miracle qu’il eût pensé à lui donner Antoinette, combinaison louche qui répugnait à la loyauté d’Hippothadée, mais qu’il avait accepté néanmoins parce qu’elle lui permettrait d’entrer dans la famille et de voir chaque jour celle à laquelle il n’avait jamais cessé de penser !…

 

Pour le reste, il convenait de montrer quelque patience. Avec un caractère comme celui d’Antoinette et les dispositions qu’il lui connaissait, Mlle Agagnosc aurait bientôt mis tous les torts de son côté, et, n’est-ce pas ? le divorce n’était point fait pour les chiens !

 

Là-dessus, tous trois s’étaient embrassés tendrement et, ayant scellé ainsi la réconciliation, ils cherchèrent M. Supia pour lui faire part de la bonne nouvelle.

 

Mais ils ne le trouvèrent point, car ce dernier, entre temps, en avait reçu une mauvaise.

 

On lui avait apporté un communiqué de M. le commissaire Bezaudin qui lui apprenait que l’on avait enfin des nouvelles de MM. Souques et Ordinal.

 

On venait de retrouver les deux inspecteurs de la Sûreté à Naples, dans un bien fâcheux état au fond d’un vieux caboteur, sur lequel Hardigras, aidé d’un ami, leur avait procuré un passage gratuit…

 

Les détails manquaient.

 

MM. Souques et Ordinal, encore tout fumants de l’aventure, avaient télégraphié qu’ils iraient prochainement à Nice, mais qu’ils comptaient bien que l’on ne ferait rien en leur absence et qu’ils continuaient à répondre de tout.

 

Mais M. Supia en avait assez de la police et il profita de ce qu’on l’avait laissé seul avec Antoinette pour mettre tout amour-propre de côté et lui demander si elle était toujours dans l’idée qu’il n’y avait qu’un homme au monde pour arrêter Hardigras…

 

– Toujours !… mon parrain… lui répondit-elle. Vous n’avez qu’à aller trouver Titin-le-Bastardon de ma part et lui dire : « Toinette veut que tu arrêtes Hardigras ! », il vous l’amènera, votre Hardigras, pieds et poings liés.

 

VII

Titin-le-Bastardon


Il n’était point de la dignité de M. Supia d’aller chercher lui-même Titin-le-Bastardon.

 

Descendu dans son cabinet directorial, il eut une courte conférence avec Sébastien Morelli, lequel se dirigea aussitôt vers la place Arson.

 

Cette place populaire était bien plaisante à voir avec ses joueurs de boules qui avaient « fait tomber la veste » et montraient leurs muscles bronzés, leurs épaules larges, leurs cous de taureau, leurs poitrines poilues sous la chemise entr’ouverte. Ils lançaient la « boccia » (la boule) avec un entrain, une gaieté naturelle qui éclatait chaque fois que l’un de ces messieurs avait réussi un « picareste » qui déblayait le jeu.

 

Et qui donc, place Arson, fut jamais de mauvaise humeur ? Pourrait-on le dire ? Et ensuite, quelle raison y aurait-il eu à cela ?… Aucun des gars qui étaient là, présents, n’aurait eu d’excuse à porter le diable en terre ! Ils n’avaient pas été condamnés comme tant d’autres à travailler huit heures par jour ! Leurs besoins, qui étaient de bien boire, bien manger et bien s’amuser, sagement restreints, comme on le voit à la satisfaction naturelle de la minute qui passe, n’exigeaient chez ; eux que peu d’efforts… ce qui leur permettait de réserver tous leurs moyens pour la « boccia » et pour les affaires publiques, nous voulons dire pour la politique qui, à certaines périodes, doit être l’occupation normale d’un honnête homme, attaché à ses devoirs de citoyen et dont il est généralement récompensé par une abondance de biens qui se résolvent en banquets, beuveries, festins et autres réjouissances auxquelles sont conviées les dames…

 

Malheureux M. Morelli qui avait mission de troubler d’aussi belles parties…

 

– « Gaïda ! » (attention) fit entendre sournoisement l’un des joueurs en voyant apparaître Sa Majesté…

 

Pistafun leva le nez et salua de la main le chef du personnel de la « Bella Nissa ».

 

– Eh ! maître Sébastien, lui jeta-t-il, sans avoir l’air d’attacher d’autre importance à l’inexplicable présence de Sa Majesté en ce lieu réservé aux sports populaires. Comment elle va, cette santé ?

 

– Messieurs, exprima M. Morelli en s’efforçant de faire bonne contenance devant la curiosité générale, je passais par là quand je me puis souvenu que M. Supia m’avait dit : « Si, par hasard, vous voyez Titin-le-Bastardon, faites-lui donc savoir que je serais heureux d’avoir avec lui un petit mot. C’est un brave garçon auquel je n’ai jamais voulu que du bien !… »

 

Il attendit, mais personne ne disait plus mot. On avait complètement oublié qu’il était là…

 

Il s’approcha de Pistafun qui venait de lancer ses boules et affectait maintenant un air indifférent.

 

– Eh ! Pistafun ! vous ne pourriez pas me le dire où il est ce Titin ?…

 

– Titin-le-Bastardon ?…

 

– Oui.

 

– Il y a plus d’un mois qu’il est venu faire sa partie ! déclarèrent quelques joueurs : il n’est sûrement pas à Nice, sans quoi ça se saurait, diable !…

 

Pistafun dit :

 

– La dernière fois que je l’ai vu, c’était au Peillon, où il organisait le festin avec distribution de bouquets souvenirs aux demoiselles d’honneur, vermouth d’honneur, bal et feu d’artifice, comme de juste… Il y a quelque temps de cela !…

 

– Et moi, fit Tantifla, c’était à la Colle où il organisait la grand’messe en musique, apéritif-concert, concours de « vitou » et de « quadrette », cela s’entend ! ce n’était pas hier, hé ?…

 

– Et moi, déclara Aiguardente, c’était l’été dernier à Saint-Jeannet, à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, et puis à Biot en l’honneur de Saint-Julien, et puis à Saint-Vallier de Thiey pour la Saint-Constant ! Ah ! j’allais oublier la Saint-Julien à Roquebillière ! Titin est un homme de bien qui ne manquerait point un saint, comme de juste pour ce qui est de la fête suivant les usages et coutumes et avec tous les apparats nécessaires qu’il connaît mieux qu’homme du monde ! C’est pourquoi il n’y a pas de festin sans Titin ! Vous n’avez qu’à chercher sur le calendrier, monsieur Morelli, et vous finirez bien par trouver Titin !

 

Mais Tony Bouta fit entendre :

 

– Possible que Titin soit pour ce soir à la Fourca !… c’est demain que l’on tire le « menon ! » (le chevreau). Il doit organiser la distribution des « gijouala » (cocardes) et faire répéter la fanfare !

 

M. Sébastien Morelli pensait que ces hommes devaient avoir raison. Il trouverait à la Fourca la mère Bibi : elle savait où était Titin-le-Bastardon… Mais il était trop tard pour prendre le train de Grasse et M. Morelli remit au lendemain son expédition. Il ne quitta point la place Arson sans avoir remercié MM. Pistafun, Bouta, Tantifla et Aiguardente et il dut décliner l’invitation de ces braves qui lui offraient une tournée, au cabanon.

 

Le lendemain, à trois heures, M. Morelli arrivait à la Fourca-Nova.

 

La Fourca était une vieille petite cité qui dressait sur le rocher la pyramide dorée de ses antiques maisons accrochées l’une à l’autre et surmontées d’une tour moyenâgeuse du haut de laquelle on apercevait tout le pays environnant, depuis les lointains de Grasse jusqu’à la mer d’azur… Cette tour était surmontée au temps jadis d’une potence destinée à rappeler à ceux de la plaine que les seigneurs du Mont et du Château avaient droit sur eux de haute et basse justice. D’où le nom de la « Fourca » (la fourche, la potence) qui avait fini par prévaloir dans tout le pays du Loup.

 

Le Loup est une rivière qui, à quelques kilomètres de là, sort des gorges les plus abruptes, les plus sauvages qui se puissent imaginer et parcourt jusqu’à la côte une contrée tantôt verte comme la Normandie, tantôt émaillée de fleurs comme un jardin des mille et une nuits.

 

À part ces deux noms tragiques, tout n’était que sourire dans ce pays enchanté.

 

La Fourca-Nova, qui s’étend au pied de la vieille Fourca, est un lieu de villégiature. Les Delamarre y avaient une confortable maison carrée aux murs roses, au toit de tuiles, aux fenêtres ornées de quelques fresques à l’italienne. Un grand jardin, un potager, un verger, une basse-cour, tout cela autrefois bien vivant, aujourd’hui à peu près délaissé, achevaient de donner à la villa un caractère de plantureuse et gaie paysannerie qui n’avait pas eu le don cependant de séduire M. Supia, lequel penchait pour le genre château.

 

Cependant, comme les terrains augmentaient de valeur d’année en année, il avait conservé l’immeuble et ses dépendances. Bien mieux, il avait acheté, sous des noms divers, les clos adjacents, et c’est ainsi que, par un marché où la mère Bibi n’avait vu que du feu et qui n’était qu’un vol déguisé, il s’était emparé d’une petite ferme que le défunt époux de cette honnête paysanne avait mis vingt ans à acquérir.

 

Depuis, la mère Bibi avait dû habiter une cabane dans laquelle elle s’était réfugiée pendant la guerre, avec ses deux chèvres. Au retour des tranchées, Titin-le-Bastardon, son enfant adoptif, qui n’avait pas un sou en poche, mais dont l’esprit fertile n’était jamais à bout de ressources, lui avait procuré une petite épicerie dans la rue qui joignait la vieille Fourca-Nova à la nouvelle.

 

Titin-le-Bastardon ne passait jamais devant les grilles fermées de la Patentaine, la villa des Delamarre, sans pousser un gros soupir. C’était là qu’avait été élevée la petite Toinette, autrement dit Mlle Agagnosc, avec laquelle il avait fait de si bonnes parties en compagnie des chèvres de la mère Bibi…

 

M. Delamarre avait appelé sa villa « la Patentaine », (qui signifie en provençal la Prétentaine), parce que c’était là qu’il avait résolu, sa fortune faite, de vivre et mourir le plus gaîment et le plus grassement du monde. Hélas ! il ne connut point longtemps la « Patentaine » et s’il mourut gaîment, il y mourut trop vite à son gré… et au gré de Toinette, comme nous savons déjà…

 

M. Morelli, passa, lui, sans soupirer devant la Patentaine et commença de gravir les ruelles qui conduisaient tout là-haut à la place où, de tout temps, on avait « donné le festin ».

 

Il tourna au coin de la vieille église à base romane, rafraîchie d’un pilier Renaissance et riche encore à l’intérieur comme une basilique, de tous les trésors dont certains datent de l’an mille, époque où tous les mécréants achetaient le paradis avec les biens dont ils croyaient, n’avoir plus besoin sur terre.

 

Puis, le dédale des ruelles se fit plus abrupt, il passa sous des voûtes qui étaient là moins pour relier des maisons entre elles que pour les soutenir, et il déboucha enfin dans l’apothéose ensoleillée d’un festin qui durait depuis quatre heures et dont Titin le Bastardon semblait être le héros. Entre M. le maire, un vrai « petou » (bon vieux paysan de la banlieue) encore solide et buvant sec malgré ses soixante-dix ans, et la mère Bibi qui en avait soixante-quinze et qui avait fini par ressembler à ses chèvres dont elle avait le museau pointu, l’œil clair et le jarret solide (elle ouvrait toujours le bal), Titin était en train de prononcer l’un de ces discours dont il avait le secret et qui empaumaient toujours son monde, quoi qu’il dît.

 

Il était le porte-parole, l’organisateur, l’animateur, comme on dit maintenant, de la joie universelle.

 

Son langage, coloré, tantôt rude, tantôt caressant, fustigeait ou flattait suivant son bon plaisir. On disait toujours « amen ! » parce que toujours il s’arrangeait pour avoir les rieurs de son côté. Les autorités en entendaient parfois de vertes, mais aucune n’eût osé se fâcher, car, en politique, ce garçon, qui n’avait ni feu ni lieu, avait une influence immense.

 

Toutes les filles en étaient amoureuses, et nous oserons dire que plus d’une femme en possession d’époux eût volontiers pour Titin fait un léger accroc au contrat.

 

Titin n’a pas des épaules de portefaix, comme ses amis Tantifla, Bouta, Aiguardente et Pistafun, mais de taille moyenne et bien prise, admirablement musclé et râblé, ayant pratiqué au régiment les sports les plus rudes et fait la guerre dans des conditions terribles, sur la Somme, à Verdun, en Champagne il reçut les félicitations de ses chefs, lesquels avaient failli, pour indiscipline, le condamner à mort… Titin vous eût cassé un homme en deux comme une paille !…

 

Tout jeune, il se battait avec tout le monde. Pas un des gars qui était là n’eût pu dire qu’il n’avait reçu de lui une bonne trempe au temps des premières culottes et même des premières parties de boccia ; du reste ils en étaient fiers maintenant et auraient plutôt inventé une raclée de leur camarade.

 

On ne pouvait pas dire que Titin fût beau, mais il avait des yeux magnifiques, deux belles billes noires qui brillaient entre de longs cils. La bouche était un peu large, la lèvre retroussée sur des dents éclatantes, tout le reste disparaissait dans l’épanouissement du sourire. Il suffisait de l’avoir vu une fois pour dire : « En voilà un qui est heureux d’être sur la terre !… »

 

Quand ses amis lui parlaient de prendre femme, il pouffait.

 

– Les ménages, disait-il, ne sont que batailles !… Avec eux, il n’y a plus ni commodités, ni délices, et c’en est fini de tous les honnêtes plaisirs, qui sont : bien boire, bien manger, et ne point se soucier.

 

– Eh ! lui répliquait-on, Titin, tu prêches la fin du monde !

 

– Que non ! La bonne nature qui a tout mis « bas » n’a point enfanté le mariage ! surtout dans notre pays de clair matin où les hommes laissent tout faire à leurs femmes, ce qui est injuste et m’empêcherait de dormir.

 

VIII

Où Titin-le-Bastardon est chargé officiellement par M. Supia d’arrêter Hardigras et ce qu’il en advient.


Titin prononçait donc un discours. De quoi parlait-il ?

 

Mais de tout et de tous ! Comme cela lui venait et pour le contentement certain des braves qui étaient là, bouche bée, à l’écouter. Les discours de fin de banquet de Titin étaient entremêlés d’une quantité incroyable de souhaits, vœux ardents pour la prospérité d’un chacun et de la communauté qui n’allaient point sans que l’on se levât pour choquer les verres, lever le coude et faire couler la « branda » comme il se doit après une honnête mangeaille.

 

Il avait le don de faire rire sans méchanceté aux dépens des convives qu’il entreprenait à tour de rôle et présentait à la société sous les aspects les plus comiques… Enfin, il terminait toujours par quelques aperçus hardiment philosophiques et des moralités exprimées sous forme de dictons populaires dont il avait son sac plein et toujours prêt. Et ses dires, le plus souvent, attestaient sa sagesse et une expérience des hommes qui dépassaient son âge, tels : « Ce n’est pas tout d’être honnête. Il faut surtout le paraître ! » « Un bienfait est toujours perdu ! » « Beaucoup de parents, beaucoup de tourments ! » « Le coût gâte le goût ! » Et il concluait toujours qu’il ne fallait point s’en faire parce que « Coura Dieu vous serra une fenestra, vou duerba una pouarta ! » (Quand Dieu vous ferme une fenêtre, il vous ouvre une porte !)

 

M. Sébastien Morelli attendit prudemment que Titin eût fini au milieu d’un vacarme épouvantable et d’un enthousiasme délirant pour s’approcher de lui. Il avait bien attendu une heure, mais quand il s’approcha, les demoiselles étaient déjà accrochées après lui, car les violons se faisaient entendre et il allait ouvrir le bal.

 

La mère Bibi avait déjà retroussé sa jupe et montrait ses deux triques dans des bas blancs tout neufs. Il fit danser la vieille comme une jeunesse. Elle était fière des encouragements et des battements de mains qui l’excitaient au passage, mais elle était encore plus fière de son Titin auquel elle souriait comme en extase en lui montrant sa dernière dent…

 

Quand Titin eut déposé la mère Bibi sur un banc après l’avoir embrassée sur ses deux joues sèches, Sa Majesté réussit à le joindre.

 

– Monsieur Titin, lui dit-il en le prenant par le bras, M. Supia voudrait vous voir au plus tôt. Il faudrait venir tout de suite !

 

Puis, se penchant à son oreille :

 

– C’est de la part de Mlle Antoinette…

 

Au nom de Supia, Titin se préparait déjà à envoyer promener M. Morelli. Mais au nom d’Antoinette, il lui fit signe que c’était entendu, qu’il allait le suivre tout de suite. L’assemblée ne comprenait rien à ce qui se passait et les violons attendaient. Quand on vit Titin remettre sa veste et se diriger vers la voûte qui conduisait à la ville basse où l’attendait M. Morelli, ce furent une stupeur et une consternation générales. Il partit sans donner aucune explication, pas même un salut à ce pauvre « petou » de maire, ni faire un geste d’amitié à la mère Bibi.

 

– Tout ça, pour le Supia !

 

– Eh ! bien sûr, il va revenir ! fit Anaïs, l’aînée d’Estève, le boulanger de la rue Montante.

 

– Non point, répliqua Nathalie. Il ne reviendra pas ! Ce n’est pas pour Supia qu’il se dérange, bien sûr ! C’est pour sa Toinette !

 

– Eh bien ! après ?… intervint Giaousé Babazouk… Il se dérange pour ce qu’il veut ! Titin n’a d’explication à donner à personne ! Ses affaires ne nous regardent pas !… Nous n’avons pas à nous occuper de « sa politique » peut-être !…

 

Et tout fut dit. Quand on avait parlé de la « politique de Titin », personne n’était assez malin, ni assez osé pour souffler mot. On se remit à danser, mais ça n’était plus ça !…

 

M. Morelli emmena immédiatement Titin chez M. Supia. Il ne lui avait rien dit, mais Titin était tellement heureux de revoir Toinette qu’il ne se demandait même point ce qu’elle pouvait lui vouloir. Quand, au lieu de se trouver en face d’Antoinette, il aperçut Supia, il commença de froncer les sourcils. Les deux hommes ne s’aimaient pas. À son retour de la guerre Titin était venu saluer Antoinette ; il avait bien fallu le recevoir, mais Mlle Lévadette était présente à l’entrevue et son attitude disait assez combien elle trouvait déplacée l’insistance de ce jeune homme à revoir une « demoiselle » avec laquelle il avait pu courir les champs quand il était gamin mais à laquelle il était de son devoir de ne plus penser aujourd’hui !

 

Cette première réception n’avait pas découragé Titin, au contraire, chaque fois qu’il rentrait de la « Fourca », son premier soin était de courir à la « Bella Nissa » avec des fromages de la mère Bibi et des fleurs qu’il offrait à son amie.

 

Chaque fois, M. Supia abrégeait l’entrevue. Un beau jour, il avait fait à Titin l’honneur de lui écrire une lettre dans laquelle il le priait de cesser ses visites à sa filleule et de faire désormais comme s’il ne la connaissait pas. Il avait bien voulu entr’ouvrir sa porte à « un soldat qui revenait de la guerre avec de beaux services », mais Mlle Agagnosc n’avait plus rien à faire avec un garçon qui était « le scandale de la ville ».

 

M. Supia trouvait étrange que Titin eût toujours de l’argent de poche pour régaler ses amis, sans avoir de métier avoué…

 

Il n’avait pas un métier ! il en avait dix !… Suivant la maison, l’heure la minute : une commission ardue, un coup d’épaule qu’un camarade lui demandait, sans compter la pêche à la « poutine ». Enfin un tas de professions qui demandent beaucoup d’adresse et d’intelligence… Et puis était venue la politique, et puis une entreprise extraordinaire qui lui rapportait de quoi vivre largement, sans en ficher un coup !…

 

M. Supia, ce jour-là, paraissait aussi gracieux que sa nature le lui permettait. Il essayait même de sourire à Titin qui ne s’en apercevait guère, ne le regardant point.

 

– Mon cher Titin, commença M. Supia, je vous ai fait venir…

 

Mais l’autre l’interrompit tout de suite :

 

– Il n’y a pas de « cher Titin »… On m’a dit que c’était de la part de Mlle Antoinette… J’attends Mlle Antoinette…

 

– Je regrette bien qu’elle soit sortie, exprima sur un ton paterne le directeur de la « Bella Nissa », mais vous aurez certainement l’occasion de la voir demain matin. Je sais qu’elle tiendra à vous remercier elle-même du service que vous aurez bien voulu nous rendre… Mais veuillez donc vous asseoir, mon cher Titin !…

 

– Je ne suis pas votre cher Titin. Veuillez donc m’appeler M. Titin ! À part cela, je vous écoute…

 

Et le Bastardon s’assit, de plus en plus renfrogné, les mains dans les poches, et évitant autant que possible de regarder M. Supia dont la physionomie lui répugnait davantage, au fur et à mesure qu’elle se faisait plus aimable.

 

– Monsieur Titin, commença M. Supia, j’ai des excuses à vous faire. Je me suis trompé sur votre compte ! Je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas deviné l’homme de valeur qui est en vous !… Je sais toute l’importance que vous avez su prendre dans notre ville et les services que vous avez rendus à la cause publique par votre ascendant sur la classe la plus intéressante de notre population, par votre entregent, votre intelligence, votre initiative !

 

– Ça non, monsieur Supia ! Arrêtez les frais !… Vous avez besoin de moi ? De quoi s’agit-il ?

 

– Eh bien, voilà ! monsieur Titin ! Nous sommes, depuis plus d’un mois, victimes, à la « Bella Nissa », d’un cambriolage éhonté !…

 

– Ah ! c’est donc ça ! C’est pour l’histoire de Hardigras !…

 

– Vous y êtes, monsieur Titin !… Vous êtes au courant comme tout le monde, hélas ! de nos malheurs… Vous savez ce qui est arrivé à nos veilleurs de nuit, à cet excellent M. Morelli, aux agents de la Sûreté… Ce malfaisant personnage nous a toujours glissé dans les doigts… Enfin, bref, je désespérais de jamais mettre la main sur cet abominable individu quand ma filleule Antoinette m’a dit : « Eh ! Parrain !… il y a bien quelqu’un qui te l’arrêterait tout de suite, ce méchant Hardigras, c’est Titin, qui a toujours fait ce que j’ai voulu !… » Et voilà toute l’histoire, cher monsieur Titin ! Je vous ai fait la commission d’Antoinette, qu’en pensez-vous ?

 

– Vous avez de la chance, monsieur Supia, que ce soit Mlle Antoinette qui me demande cela : avec vous, il n’y aurait rien de fait !… foi de Titin ! et je vais vous dire pourquoi… Quand votre Hardigras a commencé ses mauvaises farces, savez-vous à qui vous avez pensé tout de suite ? Vous en souvenez-vous, monsieur Supia ?… Eh bien ! vous vous êtes dit : « Il n’y a qu’un méchant garnement au monde qui soit capable de m’en faire voir de toutes les couleurs comme ce Hardigras… C’est Titin-le-Bastardon !… » Et vous m’avez fait surveiller, monsieur ! J’ai été suivi nuit et jour par vos agents ; ils m’ont fait faire une pinte de bon sang, vous pouvez m’en croire… Je n’ai rien dit et j’ai pris la chose en rigolant parce que tel est mon caractère… Aujourd’hui que vous avez reconnu votre erreur…

 

– Je la reconnais ! On ne peut rien vous cacher, monsieur Titin !

 

– Aujourd’hui vous venez me dire : « Il n’y a qu’un gars comme vous qui soit capable d’arrêter Hardigras !… » Vous m’avouerez que j’aurais tous les droits de vous envoyer promener !…

 

– Monsieur Titin ! ne vous fâchez pas ! Il n’y a pas que moi qui ait cru d’abord ce que vous dites !… Je ne veux nommer personne…

 

– Passons ! dit Titin, je m’en fiche de ce qu’on peut dire ou ne pas dire !… Quand on, a sa conscience pour soi !…

 

– Je vous ai fait surveiller, je vous en demande pardon ! mais il y a beau temps que je ne me préoccupais même plus de ce que vous faisiez !…

 

– Oui ! quand vous avez été assuré que je m’avais pas quitté la « Fourca » !…

 

– Monsieur Titin, il y a plus de trois semaines que je ne savais même point où vous vous trouviez, la preuve, c’est que cet excellent M. Morelli est allé, à tout hasard, vous chercher place Arson !…

 

– Avez-vous parlé de vos premiers soupçons à Mlle Antoinette ?…

 

– Pensez-vous, monsieur Titin !

 

– Vous avez eu tort, monsieur Supia, car vous en auriez été débarrassé tout de suite !… Je la connais, Mlle Antoinette !… Ce n’est pas à elle qu’il ferait bon de venir dire que Titin est un cambrioleur, un voleur, un détrousseur de magasin, un homme de sac et de corde, un pourvoyeur de potence !…

 

– Un pourvoyeur de potence ? interrogea M. Supia en regardant Titin avec un effroi nullement joué…

 

– Eh ! n’a-t-on pas raconté que ce malfaiteur avait dressé dans ses caves une potence à laquelle il vous avait pendu, monsieur Supia !…

 

– C’est exact ! hélas ! soupira M. Supia. Il avait pendu là un mannequin qui, paraît-il, me ressemblait…

 

– Mais, s’il faut en croire Pistafun, Tantifla et compagnie, il y avait là un écriteau où on lisait : « En attendant l’autre ! »

 

– Ne trouvez-vous pas cela abominable ! râla M. Supia.

 

– Abominable !… il n’y a pas d’autre mot ! C’est ce que je disais hier encore à mon ami Babazou !… « On a beau ne pas aimer, M. Supia, ce n’est pas moi à qui l’idée viendrait jamais de lui préparer une potence avec le dessein avoué de l’y pendre !… »

 

– Vous ne m’aimez pas, monsieur Titin !

 

– Non, monsieur Supia, je ne vous aime pas ! Mais pour faire plaisir à Mlle Antoinette, je vous arrêterai votre Hardigras !

 

– Et quand cela ?…

 

– Cette nuit donc !…

 

– Vous êtes sûr de l’arrêter cette nuit ?

 

– Comme vous êtes là !…

 

– Vous êtes un homme extraordinaire monsieur Titin !…

 

– Bah ! répliqua modestement Titin, on est comme on est !…

 

Il quitta M. Supia en lui promettant d’être de retour à neuf heures. Il ne demandait qu’une chose à M. Supia, c’était de l’introduire lui-même dans les magasins, de façon que personne ne pût soupçonner sa présence. Après, il répondait de tout !…

 

– Et je puis réellement espérer ?… balbutia M. Supia, effaré d’une pareille assurance…

 

– Mlle Antoinette sera contente !… Vous pourrez le lui dire de ma part et allez dormir sur vos deux oreilles !…

 

En quittant la « Bella Nissa », Titin se dirigea droit sur le quai des Ponchettes, où il eut l’occasion immédiate de serrer la main d’une douzaine de pêcheurs de ses amis. Le front penché, il s’en revint jusqu’au coin de la rue de l’Hôtel-de-Ville, d’où, par-dessus tout un pâté de maisons, il pouvait apercevoir le cinquième étage de la « Bella Nissa » et, à l’angle du bâtiment, une fenêtre que n’éclairait, du reste, aucune lumière… « Si elle était là se dit-il, elle aurait allumé… Le Supia ne m’a pas menti !… » Il rentra dans la vieille ville, toujours pensif. De toute évidence, Titin songeait à la meilleure façon de prendre Hardigras. Ainsi arriva-t-il dans un restaurant populaire de la rue Droite, renommé pour sa « pissaladière » et sa « stocaficada ».

 

Dans ce quartier aux ruelles étroites, aux murs noircis, aux hautes maisons décrépies dont l’équilibre avait été rompu par des siècles d’humidité, le haut commerce niçois se faisait quelquefois une fête de pénétrer dans la salle basse du vieil établissement et de se faire servir sur les tables rustiques les plats nationaux qui avaient régalé son enfance.

 

Justement, ce soir, il y avait là, à la table du fond, le bon Papajeudi, Mme Papajeudi et les trois demoiselles Papajeudi. Ils avaient commencé petitement comme tant d’autres et avaient réussi, à force d’économies, de bonne humeur et de travail acharné dans le commerce des denrées, beurres, fromages. Ils avaient maintenant une maison des plus importantes, place du Marché, fournissaient les hôtels et palaces, ce qui ne les empêchait point de continuer chaque jour que Dieu fait le petit détail et de soigner comme il sied le client qui passe. Dès l’ouverture du marché, on pouvait voir Mme Papajeudi à sa caisse et son mari, le tablier retroussé à la ceinture, une palette de bois à la main, coupant les mottes de beurre doré et pesant la marchandise au contentement de chacun. Quant aux demoiselles, on ne les voyait jamais. Elles étaient en pension, apprenaient le piano et le chant et se destinaient à faire l’ornement des salons dans lesquels elles entreraient plus tard, juste récompense du labeur obstiné de leurs parents.

 

Titin avait toujours été gâté par les Papajeudi, au temps où, encore gamin, il était accouru à Nice parce qu’on lui avait pris sa « Toinetta ». Quand il rôdait dans le marché, pignochant de-ci delà sa nourriture, récoltant une commission, un fruit, un coup de pied quelque part, enchanté de la vie parce que, de temps à autre, il pouvait apercevoir sa petite amie qui lui faisait des signes derrière la bonne ou la gouvernante, il était toujours sûr, dans les moments difficiles, de trouver chez les Papajeudi l’aumône d’un peu de stockfisch, d’une poignée d’olives ou autres friandises. Papajeudi le trouvait drôle, ce petit, qui parfois le faisait rire jusqu’aux larmes, parfois mettait dans des fureurs noires la bonne Mme Papajeudi, épouvantée de voir le gamin jongler avec ses œufs frais…

 

– Eh bé ! s’écria M. Papajeudi en apercevant le nouveau venu… Eh bé ! c’est Titin !… Tu connais la nouvelle ?…

 

– Non, monsieur Papajeudi… quelle nouvelle ?…

 

– Eh bé ! Toinetta se marie !…

 

Titin fit : « Ah ! » sans essayer de cacher son étonnement et peut-être sa peine. Il était devenu un peu pâle ; mais il ajouta sur un ton assez naturel en s’asseyant et en déployant sa serviette :

 

– Ma foi non, je ne connaissais pas la nouvelle…

 

– Comment ! s’exclama Mme Papajeudi, Toinetta ne t’avait rien dit ?

 

– Mais je n’ai pas vu Toinetta de longtemps ! répondit simplement Titin, commandant une demi-bouteille de chianti à Caramagna, le patron, qui accourait de la cuisine à la nouvelle de son arrivée.

 

– Bah !… fit Caramagna avec un coup d’œil si Toinette n’a rien dit à Titin, elle en aura peut-être bien soufflé un petit mot à Hardigras !

 

Titin haussa les épaules :

 

– Vous êtes tous des « fadas » (des imbéciles) avec votre Hardigras. Est-ce que je le connais, moi !…

 

Caramagna, à ces mots, éclata de rire, mais il s’arrêta net devant le regard dur que lui lança Titin.

 

– Vaï ti pinça en l’aïga (Va te jeter à l’eau !…), tu es trop bête, éclata celui-ci…

 

Caramagna sagement retourna à sa cuisine, car il savait qu’il n’était point prudent de se frotter à Titin quand il avait ce regard-là. Il y eut un silence, puis ce fut Titin qui demanda à M. Papajeudi :

 

– Fait-elle un beau mariage, au moins ?…

 

– Comment ! si elle fait un beau mariage, s’écria Mme Papajeudi, je crois bien ! Elle épouse un prince !

 

– Quel prince ? demanda Titin qui avait reconquis apparemment toute sa tranquillité.

 

– Le prince Hippothadée ! ni plus ni moins, qui sera peut-être un jour roi de Transalbanie, est-ce qu’on sait ?… du moins c’est lui qui en fait courir le bruit, le cher seigneur !…

 

– Il est beau ?… Il est jeune ?… questionnai Titin, toujours avec la même impassibilité.

 

– Je le trouve très chic ! roucoula Mme Papajeudi…

 

– Ah ! les femmes ! s’écria son époux en vidant dans un verre ce qui restait de chianti dans le fiasco, il suffit d’être prince et le reste ne compte plus pour ces dames. Son prince, à Toinetta, a plus de cinquante ans ! Il est maquillé comme une vieille cocotte, il n’a pour toute fortune que des dettes, il vit aux dépens d’une comtesse à perruque ! Qu’importe ! Toinetta veut être princesse, elle le sera !…

 

– Bientôt ? demanda Titin en repoussant d’un geste dont il ne fut pas maître son assiette pleine de bonnes tripes fumantes que Caramagna, pour se faire pardonner, venait de lui apporter lui-même avé le sourire !…

 

– Mais je crois bien que tout sera fait d’ici trois semaines ! répondit M. Papajeudi, j’ai rencontré ce matin, rue de l’Hôtel-de-Ville, le « boïa »… il sortait de la mairie et il courait faire le nécessaire à Sainte Reparate. Il paraissait gaillard comme s’il allait à la noce pour son compte… Eh bé ! Titin, à quoi je pense donc ?… Je le vois bien, je te fais de la peine !…

 

– Mais non !

 

– Tu lui fais de la peine, à ce garçon, s’apitoya Mme Papajeudi qui était bonne personne et prenait en pitié le chagrin de Titin.

 

– C’est vrai que j’ai de la peine, avoua le Bastardon, j’ai toujours bien aimé Toinette ! À la Fourca, nous avons joué si petits ensemble !… Elle m’aimait bien, elle aussi… Quand elle est devenue demoiselle, elle n’a pas fait la fière avec moi… Malgré le père Supia, on arrivait bien à se dire un petit bonjour, par ci par là, en se rappelant le bon temps… Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne pouvais souhaiter qu’une chose, moi !… C’est qu’elle soit heureuse ! Chez les Supia, elle ne l’était pas !… et je me disais : « Pourvu qu’elle fasse un bon mariage !… » Or, vous m’apprenez qu’« on la marie » à un rien du tout !… Eh bien !… J’ai un gros chagrin !… c’est sûr !…

 

La voix de Titin tremblait un peu… Son émotion avait gagné les Papajeudi et même les autres clients voisins qui pouvaient entendre… Caramagna essuya une larme furtive. Il y eut un silence… Enfin, Caramagna, en essuyant la table d’un coin de son tablier, crut devoir dire, pour attester qu’il prenait part à la peine de Titin :

 

– Mon pauvre Titin ! Je te plains bien, va !

 

Le Bastardon donna aussitôt un tel coup de poing sur la table qu’il eût fait sauter toute la vaisselle qui la chargeait au plafond si Caramagna ne se fût précipité à temps pour protéger son fonds de commerce…

 

– Bougre de « bavecca » ! lui jetait Titin devenu aussi rouge que tout à l’heure il était pâle… Ce n’est pas moi qui suis à plaindre ! C’est elle !

 

Le tremblant Caramagna n’avait pas besoin d’entendre cette dernière gentillesse qui le reléguait au rang des pauvres d’esprit après que Titin l’eut déjà comparé à la « bavecca », poisson qui a une gueule de raie, pour se rendre compte que son intervention, si amicale fût-elle, n’avait pas été du goût de son client, et il disparut sans plus tarder du côté de ses fourneaux, renonçant à se mettre dans les bonnes grâces d’un garçon qui, ce jour-là, montrait un caractère si difficile.

 

– Monsieur Papajeudi, reprit Titin, après un effort pour reconquérir son sang-froid, vous qui avez parlé à M. Supia, et qui l’avez vu si allègre, n’avez-vous point pensé qu’il pût y avoir dans toute cette affaire quelque tour de sa façon ? On le voit rarement gai de la joie des autres ! Enfin ! D’après ce que vous me dites, j’imagine que l’on a peut-être forcé la main (ce serait le cas de le dire) à notre pauvre Toinette…

 

– Croyez-moi, intervint Mme Papajeudi, à qui l’on ne demandait rien, Toinette n’est point si petite fille que ça ! et ce n’est point Supia tout dur et tyrannique qu’il soit, qui lui fera faire ce qui n’est point dans sa tête !…

 

– Je comprends ! fit Titin sur un ton des plus mélancoliques. Mais c’est une chose si inattendue ce mariage, que l’on peut se poser bien des questions !…

 

À ce moment survinrent deux employés de la « Bella Nissa » ; ils avaient un journal du soir à la main.

 

– La nouvelle est officielle ! annoncèrent-ils à deux camarades qui les attendaient. Mlle Acagnosc se marie !…

 

On s’arracha la feuille et quelqu’un lut tout haut :

 

« Nous avons le plaisir d’annoncer les fiançailles du prince Hippothadée de Transalbanie, un de nos hôtes bien connus, avec Mlle Antoinette Agagnosc, la charmante nièce et pupille de Mme et M. Hyacinthe Supia, directeur de la « Bella Nissa ». Tous les amis de cette vieille et honorable famille se réjouissent d’une union qui fait autant d’honneur au représentant princier d’une nation amie qu’au haut commerce de la Côte d’Azur. »

 

– Ça, s’écria l’un des employés, c’est du Supia tout pur !…

 

Titin ne disait plus rien. Il avait jeté un coup d’œil à la dérobée du côté de la salle voisine qui communiquait de plain-pied avec la pièce où il se trouvait avec les Papajeudi… Deux figures nouvelles venaient d’y faire leur apparition. Elles semblaient porter le diable en terre, tant elles étaient peu réjouissantes à regarder. C’étaient certainement des étrangers, s’il fallait accorder quelque foi à leurs costumes de voyage, à leurs cheveux d’un blond filasse. L’aspect nordique de ces individus qui s’étaient assis en silence à une table de côté, d’où l’on pouvait tout apercevoir dans les deux salles, se complétait d’énormes bésicles à garniture d’écaille.

 

L’un des employés de la « Bella Nissa » ne s’y trompa point.

 

– Je les reconnais, fit-il, assez haut pour être entendu de Titin… Ce sont les deux inspecteurs de la Sûreté qui l’ont échappé belle chez nous !

 

– On les croyait repartis pour Paris !… fit l’un des deux autres employés.

 

– Le bruit a couru qu’ils avaient disparu, fit à voix basse un autre client… Je sais qu’on les a recherchés partout… Ici, la police était sur les dents !… Et, naturellement, on accusait encore Hardigras !… C’est cependant lui qui les a sauvés !…

 

Tout le monde regardait Titin. Celui-ci se leva, régla sa dépense, enfonça son feutre sur sa tête d’un coup de poing. Il paraissait de fort méchante humeur.

 

– Tu t’en vas, Titin ? demanda Papajeudi, étonné…

 

– Oui !… je f… le camp !… j’en ai assez de vous entendre parler de votre Hardigras !… Christo !… pour qu’il n’en soit plus question !… et que vous ne m’en rabattiez plus les oreilles, je vais l’arrêter de ma propre main. Et je l’amènerai avant qu’il soit longtemps à MM. Souques et Ordinal !… si c’est lui qu’ils recherchent !…

 

Là-dessus, il passa raide comme la justice au milieu des tables, bouscula un peu en passant celle de MM. les Inspecteurs de Sûreté et effectua sa sortie dans le plus grand silence.

 

– Bah ! finit par dire M. Papajeudi… ça n’est point Hardigras qui l’occupe !… j’en mettrais ma main au feu !…

 

Mme Papajeudi était de cet avis :

 

– Il aimait bien Toinetta. Il l’aimait comme une sœur ; il est peiné d’un tel mariage !

 

Toujours silencieux et toujours tristes, MM. Souques et Ordinal mangeaient leur « stoccaficada » sans aucun entrain. Caramagna, qui les prenait pour ce qu’ils n’étaient pas, les considérait avec une fureur concentrée. Il finit par leur dire :

 

– Ces messieurs n’ont point de goût pour ma cuisine !… Veulent-ils encore des « kartoffeln » ! Je puis envoyer chercher de la choucroute…

 

Ils ne répondirent point, payèrent et gagnèrent la rue.

 

D’un pas paisible, ils se dirigèrent du côté de la « Bella Nissa ». Ils n’avaient point l’intention d’y pénétrer. M. Supia les avait définitivement instruits sur ses dispositions à leur égard : il ne voulait plus entendre parler d’eux, et leur avait même défendu en termes assez discourtois de s’occuper de ses affaires.

 

Le secours que ces messieurs lui avaient apporté jusqu’il ce jour n’avait pas été suffisamment efficace pour que ceux-ci se permissent d’insister.

 

En revenant rôder autour de la « Bella Nissa », MM. Souques et Ordinal n’avaient pas d’autre dessein que de suivre le Bastardon.

 

S’étant arrêtés dans l’ombre d’un mur, au coin de la place du Palais, ils n’avaient pas tardé à découvrir celui qu’ils cherchaient. Les mains dans les poches, il considérait attentivement une fenêtre du dernier étage de la « Bella Nissa » qui restait obstinément sombre et fermée.

 

Titin renouvela ce manège trois ou quatre fois, allant d’un trottoir à l’autre, évitant aussi la lumière.

 

Enfin il sembla se résoudre à diriger sa promenade vers d’autres parages… Il arriva, par des escaliers discrets, à remonter jusqu’au boulevard Mac-Mahon… Après un moment d’hésitation, il se glissa sous les arcades qui longeaient le casino et déboucha sur la place Masséna. Son attention fut attirée par la foule qui se pressait devant l’entrée du bâtiment municipal décorée de tentures et toute fleurie comme aux grands soirs de gala.

 

Le casino donnait en effet, ce soir-là, une représentation exceptionnelle à l’occasion d’une fête de charité. Les autos commençaient d’affluer, déposant sous les voûtes, où l’on avait établi un service d’ordre, des couples fastueux, et cette brillante société à laquelle une heureuse fortune permet de faire le bien chaque fois que cela est possible, sans trop s’ennuyer.

 

La nuit était magnifique pour la saison ; une de ces nuits dont les hivers de Nice ont le secret et qui étonnent toujours le voyageur.

 

Sous les fourrures entr’ouvertes, les femmes, couvertes de bijoux, étaient l’objet de l’admiration d’une double haie de curieux… Soudain Titin tressaillit… Il venait de reconnaître, descendant d’auto, entre sa tante et sa cousine, Antoinette dans une toilette d’un goût charmant et d’une simplicité somptueuse. Un manteau léger, lamé d’argent, posé négligemment sur les épaules, finit d’éblouir Titin…

 

Cette jeune reine, pour descendre de son char, venait de toucher la main que lui tendait ce monsieur en habit, qui avait si grand air, avec son morceau de carreau dans l’œil et sa façon de saluer les dames !

 

Certes ! Il n’était plus de la première jeunesse !… mais Titin le trouva suffisamment éblouissant pour que sa vue lui devînt immédiatement insupportable.

 

Il souffrait de tout et de tous… D’Antoinette surtout ! Ah ! mon Dieu, comme il souffrait de la voir passer si lointaine… Admirée de tous, avec ce clair sourire qu’il connaissait bien, mais qui n’était plus, hélas ! pour le pauvre Titin !

 

Ce sourire était peut-être la seule chose qui n’eût point changé en elle. !

 

Derrière elle, sa tante et sa cousine semblaient être ses servantes ! Que s’était-il passé, mon Dieu ?…

 

Titin se sauva comme un fou.

 

Où courut-il pendant les trois heures qui suivirent ?… Par quels chemins passa-t-il ? Seuls, MM. Souques et Ordinal eussent pu le dire…

 

Ah ! il leur fit faire de la route !…

 

Ils se retrouvèrent vers les minuit, toujours derrière Titin, mais devant les bâtiments de la « Bella Nissa ».

 

À ce moment, ils ne doutèrent plus de rien. Ils se demandèrent seulement par quelle ouverture insoupçonnée il allait pénétrer dans cette masse sombre qui leur livrerait le secret de Hardigras.

 

Ils n’en respiraient plus.

 

Aussi leur étonnement fut-il grand de voir le jeune homme frapper tranquillement à une petite porte qui mit, du reste, quelque temps à s’ouvrir.

 

Les deux agents jugèrent qu’ils n’avaient plus un instant à perdre et s’élancèrent avant que la porte eût été refermée.

 

Mais alors, ils se heurtèrent, non point à Titin, mais à une silhouette qu’ils ne s’attendaient point, certes, à trouver là. Et aussitôt, la porte leur claqua sur le nez.

 

Avoir couru trois heures pour voir finalement M. Supia ouvrir sa porte à Titin-le-Bastardon !…

 

On a beau s’attendre à tout dans le métier de MM. Souques et Ordinal, mais ce coup-là était tellement fort que M. Souques, qui ne parlait jamais, s’écria :

 

– Tout s’explique !

 

Pour ne paraître jamais inférieur aux autres ni à lui-même, M. Souques avait adopté cette façon de dire : « Tout s’explique » quand l’événement semblait particulièrement inexplicable.

 

Complètement abasourdis, ces messieurs rentrèrent se coucher…

 

Il est deux heures du matin. Il y a de la lumière à la fenêtre de la chambre de Toinetta…

 

La fiancée du prince Hippothadée vient de rentrer du casino où ce seigneur l’avait invitée à souper avec sa tante et sa cousine.

 

En vérité, voilà une soirée qui compte dans la vie de Mlle Agagnosc ! Et l’on ne saurait s’étonner si, au lieu de se mettre au lit immédiatement, elle ouvre sa fenêtre et s’attarde un peu, appuyée au léger balcon, à se remémorer l’enchantement de ces heures nouvelles où elle a connu qu’elle était faite pour tous les triomphes mondains.

 

Son succès a été complet ; la haute société niçoise en relations avec la famille Supia n’a point manqué de lui faire de grands compliments, et, d’autre part, le prince lui a présenté des amis à lui, qui ne dissimulaient point leur admiration pour sa beauté et sa jeunesse.

 

Mais il semble bien que le souvenir d’un si beau succès n’absorbe point entièrement Mlle Agagnosc ; pourquoi ces regards à droite, à gauche, au-dessus d’elle, au-dessus même des toits qui s’étagent à des niveaux divers, recouvrant les grands magasins ?

 

Ses yeux restent maintenant obstinément fixés vers le ciel. Le remercie-t-elle de son prochain bonheur ou s’amuse-t-elle à dénombrer, les astres ?

 

En suivant bien ses regards, nous découvrirons peut-être qu’ils rencontrent moins l’étoile alpha ou gamma de quelque constellation que certaine ombre qui vient de surgir au ras d’une gouttière et qui se dirige, fort précautionneusement, s’accrochant tantôt à une lucarne, tantôt à une tabatière, sans négliger l’ombre protectrice des cheminées, vers le toit qui abrite la future princesse de Transalbanie…

 

Disons même que ce n’est pas sans une certaine anxiété que Mlle Agagnosc suit des yeux les déplacements de cette audacieuse silhouette et quand l’on put craindre pour l’équilibre de ce singulier hôte des toits, ce n’est point de peur pour elle-même que Mlle Agagnosc frémit, mais bien pour l’insensé qui court le risque de se rompre le cou dans un dessein que nous avons certainement deviné.

 

Ne nous attendons point à ce qu’elle appelle au secours !…

 

C’est, au contraire, en faisant le moins de bruit possible, qu’elle rentre dans sa chambre, éteint l’électricité et revient tout doucement à sa fenêtre !…

 

Ô Roméo ! Le balcon de Juliette t’attend ! Mais quand, dans les nuits de Vérone, les doux enfants divins se rejoignaient dans l’angoisse d’être surpris par des parents ennemis, ils savaient qu’ils s’aimaient et ils risquaient tout pour un baiser !…

 

Mais, toi, pauvre Titin, tu joues ta vie pour apprendre de la bouche de Toinetta qu’elle vient joyeusement de se fiancer à un homme que tu détestes à en mourir.

 

Et ta Toinetta sait-elle que tu l’aimes ? Connaissait-elle ton secret avant toi ?… Avait-elle deviné ton cœur avant qu’il ait souffert ?… Non, n’est-ce pas ?… Il y a trop grand abîme entre Titin-le-Bastardon et Mlle Agagnosc, si grand que ni elle, ni toi n’avez jamais pensé d’en côtoyer les bords !… C’est ce qui vous faisait si loyaux et si heureux, dans vos rencontres, ignorants du danger.

 

Et maintenant que tu le connais, il t’épouvante ! mais tu viens quand même, Titin !…

 

Tu sais pourtant bien que tu n’as rien à lui dire !…

 

Mais tu veux l’entendre !…

 

Dans cette nuit de Nice, aussi belle que toutes les nuits d’amour en Italie, Titin, par un demi-miracle, s’est glissé en tremblant jusqu’à cette rampe fragile où s’appuie Toinetta.

 

Elle est encore toute émue de la gymnastique supérieure de son ami.

 

– Grand fou ! lui dit-elle, en l’embrassant gentiment comme autrefois… Je savais bien que tu viendrais. Je ne savais pas par où, par exemple. Mais tu étais dans la maison… grâce à moi. Le « boïa » te l’a dit, au moins. Oui, c’est moi qui ai eu cette idée de te faire venir pour arrêter ce mauvais farceur de Hardigras, qui fait enrager mon oncle. Tu comprends, Hardigras, ça m’est bien égal, c’est toi que je voulais voir. Il y a si longtemps qu’on ne s’est rencontrés ! Et je t’attendais !… Allais-tu arriver par en bas ? par en haut ? par le nord, le sud ou par l’est ?… J’en riais à l’avance, mais je ne riais plus, quand j’ai vu le danger que je t’ai fait courir !… Tu m’as fait peur tout à l’heure quand tu as trébuché près de la cheminée !… Mais sache que si tu t’étais écrasé sur le pavé, j’allais t’y rejoindre.

 

Il ne faudra plus recommencer ces bêtises-là !… Enfin, ce soir, profitons-en ! Raconte-moi des histoires sur la « Fourca ». La mère Bibi va toujours bien ?

 

– Toinetta !… ma Toinetta !… fit Titin, c’est vrai ce que tu dis là ?

 

– Quoi donc ?…

 

– Que tu m’aurais suivi, là, en bas, sur le pavé !…

 

– Je te le jure, Titin !… C’est à cause de moi que tu serais mort !… Je n’aurais pas pu vivre avec cette idée-là, bien sûr ! Crois-tu donc que je ne t’aime pas !

 

Il y eut un silence, puis Titin dit, en faisant un effort immense pour garder à sa voix son ton naturel :

 

– Paraît que tu te maries ?…

 

– Ah ! On t’a déjà dit cela ? J’allais justement te l’apprendre.

 

– Inutile ! C’était dans le journal du soir.

 

– On dirait que cela te fait un drôle d’effet !

 

– Moi ! Mais non, Toinetta. Il fallait bien que tu te maries un jour ou l’autre, n’est-ce pas ?

 

– Si ! Si ! Tu as à me dire quelque chose… Eh bien, dis !… Je t’écoute.

 

Mais Titin se taisait… Elle finit par s’impatienter :

 

– Vas-tu parler, vilain Titin !

 

Enfin, il posa la grave question :

 

– Est-ce que… Est-ce que tu l’aimes ?

 

– Moi ! Je ne l’aime ni ne le déteste ! Je le connais à peine.

 

– Et lui ? demanda encore Titin en tremblant.

 

– Quoi, lui ?

 

– Lui, est-ce qu’il t’aime ?…

 

– Et toi ?

 

– Quoi, moi ?…

 

– Oui, tu me poses une question, je t’en pose une autre… Est-ce que tu m’aimes ?

 

– Il ne s’agit pas de moi, répondit en balbutiant Titin… Tu sais bien que, moi, je t’aime depuis que tu es au monde !

 

– C’est tout ?…

 

– Dame ! soupira Titin.

 

– C’est pas beaucoup !… conclut-elle en riant nerveusement.

 

– Je ne pouvais pas t’aimer avant ! répondit bêtement Titin.

 

– Oui ! on s’aime toujours autant que lorsqu’on était gosses ! n’est-ce pas, Titin ?

 

– Mon Dieu ! Oui ! Toujours… Tu le sais bien, et même davantage.

 

– Si nous étions encore à la « Fourca » tu irais me chercher des nids et tu ferais toujours danser pour moi les chèvres de la mère Bibi. Eh bien ! c’est très gentil, ça, mon garçon !

 

Et elle rit encore, mais d’un petit rire qui n’était point sans une certaine amertume et qui était peut-être bien près des larmes…

 

Puis elle se tut et ce grand niais de Titin ne parla pas. À la vérité, il était bouleversé, à un point qu’on ne saurait dire. Il ne la regardait plus. Il ne voulait plus la voir, car il sentait que s’il tournait la tête de son côté, c’était fini ! Il la prendrait dans ses bras, l’étreindrait brusquement à en mourir et s’ils n’en mouraient ni l’un ni l’autre, ils n’avaient plus qu’à se jeter du haut du balcon, tous les deux !

 

Mais ce n’était pas un sort, n’est-ce pas pour Mlle Agagnosc, que de mourir dans les bras d’un Bastardon !… pas plus que d’y vivre, hélas !…

 

Alors ! Alors il ne la regardait pas… Il était penché sur la rampe, lui aussi, la tête dans les mains, le cœur en feu, essayant de se calmer, de se dominer, et elle non plus ne le regardait plus… Elle finit par dire :

 

– Tu me demandais si mon fiancé m’aime. Bien sûr qu’il m’aime !… Il m’adore ! Il fait tout ce que je veux ! Je serai heureuse avec lui ! Je serai princesse ! Il a tout pour lui.

 

– Il n’est plus jeune !… ricana Titin.

 

– Il est encore très bien ! D’un chic ! Toutes les femmes sont folles de lui !…

 

– Je le sais, dit Titin. À propos de femmes il a, paraît-il, une bien singulière réputation !…

 

– Ce sont ses ennemis qui disent ça ! Partout, il y a des jaloux, des méchants et des envieux ! Il s’est ruiné pour les femmes !…

 

– C’est au tour des femmes de l’entretenir ! grogna Titin, elles lui doivent bien ça !…

 

– Pourquoi dis-tu cela ? À cause de la comtesse d’Azila ? C’est une vieille amie de sa famille qui lui a prêté de l’argent, il le lui rendra !

 

– Avec le tien !

 

– Et après ?… J’en fais ce que je veux de mon argent ! Il me fait princesse. Je peux bien le faire riche ! Tout ça ; ça fait un beau mariage !

 

Titin ne répondit point. Il pleurait.

 

Tout à coup, elle s’en aperçut. Ce fut à son tour d’être bouleversée. Elle voulut relever sa tête :

 

– Qu’est-ce que tu as, mon Titin ? Pourquoi pleures-tu ?… Mais dis-le moi…

 

– Parce que je voudrais te voir heureuse, répondit-il en séchant rapidement ses larmes, comme s’il avait honte, et parce que je pense que tu ne le seras pas avec cet homme !…

 

– Mais avec quel homme donc crois-tu que je pourrais être heureuse ?…

 

– Je ne sais pas, moi !

 

Et brusquement il la quitta. Agile et décidé, il avait bondi sur la rampe comme un singe et s’accrochait aux persiennes pour, de là, remonter sur les toits…

 

Toinette était furieuse de voir qu’il lui échappait. Elle le suppliait de rester encore quelques instants, mais il lui répondit qu’il était grand temps qu’il s’occupât de Hardigras. Elle eut à nouveau son rire, son rire annonciateur des larmes…

 

– Eh bien ! Va donc !… Va ! avec ton Hardigras, et laisse-moi avec mon prince !… Si je suis malheureuse, ce sera bien fait !… autant lui qu’un autre, après tout !…

 

Mais Titin était déjà loin. Antoinette referma sa fenêtre rageusement.

 

Pendant ce temps, M. Supia, qui ne s’était point couché, attendait dans son bureau les événements promis par le Bastardon.

 

Nous avons vu que Titin était arrivé tard à la « Bella Nissa », après sa course désordonnée dans la ville, mais il avait su convaincre M. Supia que tout son temps avait été pris par l’élaboration d’un plan qui ne manquerait pas de donner les meilleurs résultats.

 

Le directeur de la « Bella Nissa » n’avait voulu le quitter qu’après l’avoir lui-même promené du haut en bas de ses magasins, l’arrêtant dans les endroits qui avaient été visités plus particulièrement par Hardigras.

 

Sa petite lanterne sourde à la main, arrivé au rayon de l’ameublement, il montra à Titin le fameux lit Louis XVI où le cynique Hardigras avait passé tranquillement la nuit. Depuis, on ne lui mettait plus de draps et la chambre avait été tout particulièrement recommandée à l’équipe de pompiers qui avait entièrement remplacé le service de veilleurs de nuit en qui M. Supia n’avait plus la moindre confiance.’.

 

– Ma plus belle chambre ! gémit encore M. Supia, un ensemble de style digne d’un musée ! Je viens du reste de la céder au prince de Transalbanie qui va épouser ma pupille. Je vous la recommande tout particulièrement.

 

– Je m’en charge, monsieur Supia. Vous pouvez dormir tranquille. J’ai mon plan !

 

Arrivé au quatrième étage, M. Supia, avant de quitter Titin pour rentrer chez lui, lui montra un petit en-cas qu’il avait disposé à son intention sous le dernier comptoir de quincaillerie… Il y avait un demi-poulet, un fromage, un pain, une bouteille de vin et un petit flacon de « branda ».

 

– Vous aurez là de quoi vous soutenir, lui dit-il, si vous vous sentez en appétit ou si vous avez besoin de vous réchauffer. Êtes-vous armé ?

 

– Jusqu’aux dents, maintenant ! répliqua le jeune homme avec un gros rire…

 

– Chut ! fit encore l’autre, qui n’avait pas compris, soyez prudent et si, demain, vous tenez votre promesse…

 

– Pouvez-vous en douter, monsieur Supia ?

 

– Hélas ! oui, j’en doute !… On m’a fait tant de promesses !…

 

– Soyez sans crainte. Vous aurez votre Hardigras demain matin au plus tard, bonsoir la compagnie !…

 

– Eh ! Vous ne partirez point comme cela sans avoir vu ma nièce !…

 

– Je l’ai vue, monsieur Supia, je l’ai vue tout à l’heure, quand elle faisait son entrée au Casino, au bras de son futur époux !… Que voulez-vous que le pauvre Titin ait affaire maintenant avec une princesse !… Tenez, je lui ferai cadeau de Hardigras ! Ce sera mon cadeau de noces !…

 

– J’ai toujours pensé que vous étiez un brave garçon ! J’ai foi en vous. Vous voyez ce bouton électrique, si vous avez besoin de moi cette nuit, appuyez là ! j’ai pris mes précautions, on accourra à votre secours ! À bientôt, Titin ! Je vous laisse ma petite lanterne sourde.

 

– Ouf ! soupira Titin, quand l’autre eut disparu. J’ai cru qu’il ne me quitterait pas ! Ce qu’il me rase avec son Hardigras !

 

De fait, Titin pensait à tout autre chose… Quand il se fut hissé sur les toits, ce n’était pas après Hardigras qu’il courait, et quand il se retrouva dans le magasin après l’expédition que nous savons, au balcon de Juliette, ce n’était plus le même Titin… le Titin que nous avons connu triste, las de tout… Il avait retrouvé toute sa joie de vivre, toute son exubérance, cette merveilleuse humeur et ce mépris incroyable de tout ce pourquoi les hommes veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent, c’est-à-dire le souci du lendemain…

 

Le présent seul existait pour lui dans sa splendeur révélée. Que ferait-il d’une aussi merveilleuse découverte ? Il n’en savait fichtre rien ! Mais « en cette minute, en ce lieu », il pouvait s’écrier : « Elle m’aime ! Elle m’aime !… » Et il ne se gênait pas pour le proclamer devant toutes ces casseroles assemblées dont ruine de fer-blanc vibrait de son enthousiasme, débordant…

 

Oui, ils s’aimaient d’amour. Ils avaient découvert cela sur le balcon enchanté, à travers toutes leurs mauvaises paroles qui accouraient sur leurs lèvres, parce qu’ils avaient peur de prononcer les seules vraies qui eussent pourtant soulagé leurs cœurs tout neufs qui s’étaient trop longtemps ignorés !

 

Elle m’aime ! Elle m’aime !

 

Tout à coup, il se tut. En voilà une imprudence ! Eh bien ! Si Hardigras m’entendait, il serait capable d’aller tout conter au père Supia ! « Fan d’un amuletta » que j’ai faim ! »

 

Et, à la lueur de la petite lanterne du « boïa », il eut tôt fait disparaître le demi-poulet. Le fromage et le pain passèrent sans qu’il en restât miette. Plus une goutte au fond de la bouteille, mais il se réserva de la « branda » pour les travaux qui lui restaient à accomplir.

 

Lesté de la sorte et tout le corps en liesse, il se déclara qu’il était maintenant d’attaque et il commença ses prudentes investigations. Il faisait moins de bruit qu’une souris, trouva le moyen de visiter tous les étages sans user des escaliers… et disparut un bon quart d’heure dans les sous sols, puis il revint, n’utilisant guère sa lanterne, laissant comme une ombre au milieu de tous ces fantômes que font, la nuit, dans les magasins déserts, les grandes poupées de bois qui les habitent et surgissent sous un rayon de lune…

 

Il remonta ainsi jusqu’au quatrième étage, pénétra dans le refuge de sa quincaillerie, rappelé par le désir de dire un petit bonjour à la « branda ».

 

De là, il redescendit au troisième et, suivant sa promesse, porta toute son attention sur la chambre Louis XVI. Le lit n’avait pas de draps, mais il avait un bon sommier. Il pensa que Hardigras n’avait pas dû mal dormir là-dessus et qu’il ne pouvait mieux garder ce lit auquel tenait tant M. Supia et qui était destiné à de si illustres noces qu’en s’y étendant à son tour.

 

Comme Hardigras avait fait, il ramena sur lui la vaste serge et attendit les événements.

 

Cette ruse » par laquelle il espérait de toute évidence surprendre l’hôte nocturne semblait l’enchanter. Il en riait à l’avance. Mais il ne rit point longtemps, car, tout « enfant de carnevale » que l’on soit et même de trois pères, on ne se trouve pas dans un bon lit après les émotions d’une journée pareille et un demi-fiasco de « branda » dans l’estomac sans qu’un doux appesantissement ne vienne bientôt réduire les forces physiques et morales de l’être le plus résistant.

 

Titin ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil puissant. Comme Hardigras certain soir, il ronfla. Mais autant qu’il nous en souvienne, le ronflement de Hardigras n’avait été qu’une malice inventée pour faire courir ce pauvre M. Supia, tandis que le ronflement de Titin était le plus vrai et le plus franchement harmonieux du monde.

 

Titin ronflait encore à sept heures du matin, heure à laquelle M. Supia, qui n’avait pas dormi du tout, se décidait à pénétrer dans ses magasins pour avoir des nouvelles de Hardigras !…

 

Hélas ! Titin ne pouvait parler, car il ronflait toujours, mais le plus affreux était qu’il ronflait sur le parquet qui supportait, quelques heures plus tôt, le lit et la fameuse chambre Louis XVI…

 

Maintenant, lit et chambre avaient disparu !

 

Il ne restait plus que Titin ronflant ! M. Supia, à ce spectacle, poussa des cris où s’exprimait un désespoir définitif. En même temps, il secouait Titin comme un enragé.

 

Mais celui-ci ronflait toujours… Ils furent cinq à le secouer il n’ouvrait pas les yeux et ne semblait nullement gêné dans son prodigieux repos par toute cette bousculade, si bien qu’on dut prendre le parti de le transporter dans une mansarde attenant à l’appartement de M. Supia.

 

On le jeta sur un lit. Il cessa de ronfler. Mais, hélas, ne se réveilla pas ! Seulement, il sourit. Selon toute probabilité, bien que sa face réjouie fût tournée du côté de M. Supia, ce n’était pas à M. Supia qu’il souriait, il souriait aux anges, le bon Titin ! Il souriait surtout à cette merveille tombée du paradis, à sa Toinetta !

 

Furieux de ce sourire qui semblait le narguer. M. Supia se précipita à nouveau sur lui. Alors Titin se reprit à ronfler !…

 

À onze heures, il n’était pas réveillé !… À midi !… À deux heures, il dormait toujours !

 

Sur les conseils d’Antoinette, qui, d’abord, s’était égayée de l’aventure, puis qui s’était affolée et qu’on avait la plus grande peine à retenir maintenant dans l’appartement, on fit venir un médecin, lequel examina longuement Titin et déclara que l’on avait dû faire prendre à ce garçon un puissant narcotique.

 

– Où a-t-il pris son dernier repas ? demanda-t-il.

 

– Eh docteur !… C’est moi-même qui lui ai préparé son souper, déclara M. Supia.

 

– Je désirerais en voir les reliefs, insista le représentant de la faculté…

 

On lui apporta assiettes, verre, bouteilles.

 

On constata qu’il restait au fond d’une bouteille quelques gouttes de « branda ».

 

Cinq minutes plus tard, toute la vaisselle et la « branda » étaient examinées dans un laboratoire ; de l’avenue de la Victoire, selon les derniers procédés scientifiques. Il fallut se rendre à l’évidence. Titin avait été endormi par un narcotique qu’une main inconnue avait versé dans la branda !

 

Une main inconnue ! Ah ! M. Supia ne la connaissait que trop, cette main-là ! Hardigras !… Toujours Hardigras !…

 

Ce fut du reste l’avis de Titin-le-Bastardon, qui se réveilla sur ces entrefaites.

 

– Ce sacré Hardigras m’a eu ! avoua-t-il sans trop s’émouvoir… Mais je reviendrai œ soir monsieur Supia, et…

 

– F… le camp ! hurla le boïa… F… le camp et que je ne te revoie plus !

 

– Monsieur Supia, fit Titin en passant son pantalon, vous n’êtes pas poli ! Jamais je n’aurais cru que vous feriez tant de bruit pour une pauvre chambre Louis, XVI. Moi qui ai failli être empoisonné pour vous. Adieu, monsieur Supia ! Mes respects, Mlle Antoinette et dites-lui combien je regrette d’avoir si peu réussi avec ce damné Hardigras !

 

Mais M. Supia était déjà descendu s’enfermer chez lui… Il recommença de considérer les choses… et cette fois conclut à son impuissance. C’est Bezaudin qui avait raison ! se dit-il, il faut traiter avec Hardigras !… Au meilleur prix possible !

 

M. Supia devait savoir le jour même à quel prix il pourrait peut-être traiter avec Hardigras. S’étant couché de bonne heure, à cause des fatigues de la nuit précédente et des fortes émotions de la journée, il fut renseigné avant neuf heures du soir. En glissant son mouchoir sous son traversin, sa main rencontra un pli qu’il ne s’attendait certes point à trouver en cette place…

 

L’enveloppe portait cette inscription, en lettres majuscules : Pour M. Hyacinthe Supia. (Urgent et strictement personnel).

 

La main tremblante, il décacheta et lut : Défense à M. Hyacinthe Supia de marier sa pupille, Mlle Antoinette Agagnosc, avec ce « rien du tout » de prince Hippothadée de Transalbanie !

 

Et signé : HARDIGRAS.

 

Naturellement.

 

IX

Où il est démontré que Titin-le-Bastardon avait du génie


Le lendemain soir, sur les sept heures, Titin, entièrement remis de sa cure forcée de sommeil, et plus réveillé que jamais, remontait d’un pas tranquille, en compagnie de son fidèle Babazouk, l’avenue de la Victoire, quand se retournant tout à coup, il aperçut deux gentlemen. À la coupe de leurs habits il était impossible de les prendre pour des habitués de palaces.

 

Cependant, nous devons rendre cette justice à MM. Souques et Ordinal qu’ils s’étaient fait des têtes si dissemblables de celles qui les décoraient l’avant-veille chez Caramagna que Titin lui-même se demanda s’il ne se trompait point en les attribuant aux deux célèbres détectives. Mais Babazouk lui dit :

 

– Tu peux y aller, Titin, ce sont bien eux ! Ils ne nous lâchent pas !

 

Alors Titin s’avança vers ces messieurs et les saluant correctement de la main portée à son feutre :

 

– Messieurs Souques et Ordinal, je crois ? Oui, c’est bien vous. Messieurs ! Il y a trois jours vous étiez en Boches, aujourd’hui vous faites les English… Rien à dire à cela. C’est dans vos attributions, et puisque nous sommes à la veille du Carnaval, il faut bien se mettre en train…

 

« Mais je commence à en avoir marre. Vous ne me quittez pas d’une semelle, et devant une insistance aussi déplacée, j’aurai le droit d’aller me plaindre à M. le commissaire central ! Je vous prie seulement, puisque vous tenez tant à notre compagnie, de venir vous promener avec nous !… Permettez-moi de vous présenter mon ami Giaousé Babazouk, qui m’en racontait tout à l’heure une bien bonne à propos de ce Hardigras, qui nous joue de si méchants tours.

 

« À propos, ne trouvez-vous point, messieurs, qu’il serait plus intelligent d’unir nos efforts que de les disséminer en pure perte ? On finira bien par l’avoir le « drôle » ! mais il faut que vous y mettiez du vôtre, messieurs, et que vous abandonniez une fois pour toutes cette idée, qui fut tant funeste à ce pauvre M. Supia et sur laquelle il a dû revenir, en me présentant toutes ses excuses, que Hardigras et Titin-le-Bastardon ne sont qu’une seule et même personne !…

 

« Messieurs, nous voici au passage Négrin. Il s’y trouve des bars fort recommandables… Permettez-moi de vous offrir, puisque vous êtes aujourd’hui des English, quelques cocktails comme vous n’en avez certainement jamais bu en Angleterre !…

 

MM. Souques et Ordinal avaient écouté avec une impassibilité parfaite le petit discours du Bastardon.

 

Quand il eut fini de parler, M. Ordinal lui dit :

 

– Hardigras aussi a offert à boire à M. Morelli.

 

– Mon Dieu, messieurs, que vous êtes méfiants !…

 

– Écoute, Titin, intervint Babazouk, c’est bien naturel… après ce qui est arrivé à ces messieurs !…

 

– Que voulez-vous dire ? interrogea M. Ordinal en jetant un mauvais coup d’œil à Babazouk.

 

– Eh bien ! mais après votre aventure de Naples ! fit le Bastardon.

 

– Chut !… commanda M. Ordinal, en regardant avec inquiétude autour de lui.

 

Ils descendirent tous quatre le passage Négrin… Le Bastardon poussa une porte. Ils se trouvaient dans un bar qui était en même temps un bodéga, où l’on consommait les boissons les plus variées autour de tonneaux coquettement cirés et cerclés d’acier brillant.

 

Fred, derrière son comptoir, agitait des gobelets avec une maestria sans cesse renouvelée. En entrant, Titin lui fit un petit signe d’amitié et lui demanda :

 

– Mon chef de la comptabilité n’est pas arrivé ?

 

– Pas encore, monsieur Titin, répondit Fred, mais il ne tardera guère… Il vous a attendu hier !… Le bruit a couru que vous aviez été malade.

 

– Je ne suis jamais malade, j’ai été empoisonné !

 

– Empoisonné ? s’écria Fred… Et par qui donc ?

 

– Par Hardigras !

 

Il ne parut pas prêter attention aux rires bruyants qui remplirent la salle et il se dirigea, suivi de ses trois compagnons, au fond de l’établissement, où se trouvait une petite pièce.

 

MM. Souques et Ordinal se regardaient et, sans qu’ils eussent à l’exprimer autrement, leur pensée était la même : « Cette fois » nous le tenons ! »

 

Quand ils furent servis, ce fut M. Ordinal qui commença :

 

– Messieurs, vous nous parliez tout à l’heure de ce qui nous est arrivé à Naples !… Il nous y est donc arrivé quelque chose ?

 

– Nous connaissons l’affaire dans tous ses détails ! déclara Titin.

 

– Vous la connaissez aussi bien que Hardigras lui-même ! jeta négligemment M. Ordinal.

 

– Ah ! c’est lui-même qui l’aurait racontée que ça ne m’étonnerait pas, vous savez ! répliqua Titin.

 

– Je saurais curieux de l’entendre !… fit encore M. Ordinal en lançant à la dérobée un coup d’œil à M. Souques… histoire de vous avertir si, par hasard, il s’y mêlait quelque fantaisie !…

 

– Eh bien ! vous allez juger, messieurs, si nous sommes bien renseignés !…

 

Et le Bastardon narra par le menu cette aventure à la fois si extraordinaire par sa réussite et si simple par les moyens employés…

 

Certain soir, les deux agents avaient été avertis que Hardigras, se sachant pourchassé, venait de se réfugier à bord d’un caboteur qui devait quitter le port dans la nuit même.

 

En attendant que le bâtiment prît la mer, Hardigras, pour plus de prudence, était descendu à fond de cale, où on l’avait caché derrière des caisses à destination de Naples.

 

Si l’on tenait à le prendre comme dans un traquenard, l’occasion était propice, mais il fallait se presser. Dans le moment même, l’équipage étant à terre, avait laissé la garde du bateau à quelque novice.

 

N’écoutant que leur courage, MM. Souques et Ordinal s’étaient hâtés vers le port.

 

Monter sur le navire, se rendre maîtres du novice, tout cela fut l’affaire d’un instant.

 

Le malheureux jeune homme protestait en vain de la violence qui lui était faite.

 

Ils le firent taire, revolver en main, et il dut leur montrer le chemin de la grande cale… Ils lui firent descendre le premier « l’échelle » qui les laissa au plus profond du bâtiment et là ils commencèrent leurs recherches.

 

Soudain, comme ils s’étaient enfoncés dans un trou noir, au bout duquel se trouvaient les caisses à destination de Naples, un bâton, au-dessus de leurs têtes, s’abattit sur la petite lanterne que portait M. Souques. En même temps, ils étaient bousculés, roulés, renversés sans qu’ils osassent se servir de leurs armes qui pouvaient les blesser mutuellement. Quand ils se relevèrent, ils s’aperçurent qu’ils étaient enfermés dans une sorte de cage où l’on avait eu la précaution humanitaire de laisser quelques provisions, auxquelles, durant tout le voyage, ils ne touchèrent point, n’en ayant, hélas, ! nulle envie. MM. Souques et Ordinal étaient, en effet, sujets au mal de mer et on les retira de là plus morts que vifs, quand ils furent arrivés à destination, bien entendu.

 

Le capitaine, l’équipage ne manquèrent point de leur prodiguer les soins les plus empressés, en attendant les autorités qu’ils avaient fait prévenir sitôt après leur découverte.

 

Quand on se fut expliqué, il parut certain que MM. Souques et Ordinal avaient été victimes une fois de plus du maudit Hardigras et de ce novice que le capitaine n’avait plus retrouvé à son bord et qui n’avait plus donné signe de vie.

 

Pour montrer sa bonne volonté et la désolation où il se trouvait du fâcheux voyage qu’il avait fait faire à MM. Souques et Ordinal, le capitaine leur avait offert de les ramener sans bourse délier sur son bâtiment, qui retournait à Nice, mais ces deux messieurs avaient décliné cette offre généreuse.

 

Ayant achevé son récit, Titin remplit les verres et porta un toast à la santé des deux agents, leur souhaitant une prompte revanche.

 

– M. Titin, prononça lentement et presque solennellement M. Ordinal, ni M. Souques ni moi n’avons interrompu votre récit parce que nous reconnaissons volontiers qu’il est aussi près de la réalité que possible ! Mais nous avons fait le nécessaire, croyez-le bien, pour que les lamentables détails d’une aventure qui ne nous fait point honneur ne soient connus que de nous !… Mais au fait, comment avez-vous appris tout cela, monsieur Titin ? Serait-il indiscret de vous le demander ?…

 

– Mon Dieu ! monsieur Ordinal, nous avons appris cela comme tout le monde ?

 

– Comment, comme tout le monde ?

 

– S’fiche de nous ! siffla M. Souques dont l’amour-propre était au supplice et qui ne cessait de remuer fébrilement dans sa poche les menottes destinées à Hardigras…

 

– Mais oui ! comme tout le monde !… par les journaux !…

 

– Par les journaux !… s’exclama M. Ordinal qui pâlit à vue d’œil… Les journaux parlent de notre aventure ?…

 

– Ils en sont plein ! répondit innocemment Titin…

 

– Voilà ! fit Babazouk en sortant de sa poche deux journaux de Paris arrivés dans la soirée…

 

Et il les déploya. Les agents se jetèrent dessus, et ils furent éblouis tout de suite par une manchette qui ne leur laissa aucun doute sur leur malheur : « Extraordinaire et déplorable aventure survenue à deux agents réputés de, la Sûreté générale. »

 

Dans le moment, ils n’eurent point la force de lire plus avant ; ils se regardèrent avec désespoir.

 

– Nous aurons notre tour !… fit entendre la voix assourdie et menaçante de M. Ordinal.

 

– Oui, fit M. Souques…

 

Et ils ne dirent plus rien !…

 

Ce fut Titin qui continua :

 

– La position de ces messieurs n’est pas drôle… Je parle maintenant sérieusement… Hardigras leur a sauvé la vie malgré eux et les a envoyés à Naples sans leur consentement. Cela mérite châtiment… Ils ne manqueront pas toujours Hardigras ! Moi aussi, je l’ai manqué ! Eh bien, messieurs !… cherchons-le ensemble !… Mais ne le cherchez pas sous ma veste ! vous ne l’y trouverez pas !… « Fan d’un amuletta ! » j’enrage de voir quelquefois mes meilleurs amis me regarder en rigolant quand on parle de Hardigras !… J’ai toujours agi en honnête homme, moi !… Je n’ai jamais fait de tort à personne !… D’où vient que l’on puisse me confondre avec un voleur de nuit ? Titin a toujours agi au grand soleil !… On connaît ses travaux de chaque jour !… Je suis parti de rien et j’occupe aujourd’hui une situation que je ne laisserai point compromettre par une obscure et ridicule légende ! Troun de pas Diou !… Ce n’est pas en jouant de mauvaises farces à M. Supia que l’on arrive à monter une entreprise des plus prospères et qui donne des bénéfices suffisants à régaler mes copains et amis d’un bout à l’autre de l’an, pas vrai, Giaousé ?…

 

– Il n’y en a pas deux dans le monde comme Titin !… c’est tout ce que j’ai à dire, moi, Babazouk !…

 

– Et de quelle entreprise parlez-vous donc ? demanda M. Ordinal qui croyait, d’après ses renseignements particuliers, que Titin était à peu près sans ressources…

 

– De quelle entreprise ? Vous me demandez de quelle entreprise ? Mais ne faites-vous donc, dans ce pays, que vous dorer le dos au soleil pour n’avoir jamais entendu parler des « Kiosques du Bastardon » ?

 

– Bah ! fit M. Ordinal qui croyait à une plaisanterie, vous avez une entreprise de kiosques ?

 

– Monsieur Ordinal !… Vous êtes le seul à ignorer que j’occupe deux cents employés, sans compter mes inspecteur des finances et mon chef de la comptabilité…

 

– Où sont vos kiosques ? interrogea l’agent, qui de plus en plus, croyait à une galéjade de l’incorrigible Titin.

 

– Mais ils sont dans les rues !… Ils couvrent la ville !… Ils sont assiégés dès les premières heures du jour !

 

– C’est extraordinaire ! je ne me doute même pas de ce que ça peut être… et qu’est-ce qu’on vend dans vos kiosques ?

 

– Mais la meilleure chose qui soit au monde à moins que vous ne trouviez que ce soit la pire, exprima narquoisement Titin en agitant au nez de MM. Souques et Ordinal les deux feuilles où était raconté leur déshonneur : des journaux.

 

– Et où sont vos bureaux ?

 

– Ici !

 

– Comment ici ?

 

– Puisque je vous le dis ! Ici, sur cette barrique ! Vous eussiez peut-être préféré un bureau américain ?

 

– S’fiche de nous ! grogna de nouveau M. Souques… en voilà assez !…

 

– Oui, monsieur Titin, en voilà assez ! répéta M. Ordinal en se levant… assez pour ce soir, mais n’ayez crainte, j’ai comme une vague idée que nous nous retrouverons !

 

– À votre disposition, messieurs. Vous êtes toujours assurés de me trouver à mon bureau le premier samedi du mois. Je suis obligé d’y faire acte de présence pour mes comptes de fin de mois. Comme on dit chez nous : « L’ordre pouarta de pan, lou désordre la fan ! » (L’ordre apporte du pain, le désordre la faim).

 

À ce moment, Fred, qui traversait la pièce, dit :

 

– Monsieur Titin, votre chef de comptabilité est arrivé.

 

– Faites-le monter, Fred ! je serai enchanté de le présenter à ces messieurs ! C’est le plus honnête homme que je connaisse. Ils ne doivent pas en rencontrer des tas, dans leur carrière.

 

– Non ! fit Souques.

 

– Entre, mon vieux « Gamba Secca » ! nous sommes bien contents de te revoir ! surtout si tu nous apportes de bonnes nouvelles.

 

– Excellentes ! Pour moi, ce sera un coup de « blec » (de vin), commanda Gamba Secca.

 

Gamba Secca désigne (en niçard) une jambe malade, « une jambe sèche » et aussi celui que la nature, quelquefois marâtre, a doué de cette infirmité. Celui qui arrivait là traînait en effet, une guibole un peu courte qui le faisait boiter, mais sa boiterie ne semblait pas le gêner beaucoup tant il était alerte et joyeusement sautillant. Il ne paraissait point riche et sa tenue était assez poussiéreuse. À part cela, il ne semblait souffrir ni de la faim ni de la soif.

 

– M. Gamba Secca, chef de ma comptabilité et du personnel, présenta Titin… Il n’est pas aussi décoratif que Sa Majesté Sébastien Morelli, mais, pour tenir des écritures, il n’en craint pas un ! Tu as apporté les livres, monsieur le chef de la comptabilité ?

 

– Ils ne me quittent jamais ! proclama Gamba Secca en sortant de sa poche un calepin crasseux, grand comme le creux de la main, plus un petit bout de crayon de rien du tout…

 

– M. l’inspecteur des finances ! proposa Giaousé. Les chiffres, c’est les chiffres, mais les sous, c’est les sous !… Je vous aiderai à compter !…

 

– À cette heure, il doit être encore au café de « Provence et Pérou réunis », à attendre la recette du jour, fit Titin.

 

– Non ! il m’a dit qu’il aurait la caisse de bonne heure et qu’on pouvait l’attendre !…

 

– Le voilà !… annonça Babazouk.

 

– « Ciaô ! Le Budeù ! » (Salut ! Le Budeu !) lui fit Titin, avance ici que je te présente à MM. Souques et Ordinal, deux de nos gloires parisiennes qui tiennent absolument à connaître tes petits talents !…

 

L’inspecteur des finances des entreprises Titin salua fort dignement. Sa tenue ne se différenciait guère de celle du chef de la comptabilité. Seulement, au lieu d’apporter des livres comme Gamba Secca, il bririqueballait deux sacs de toile à la panse bien remplie, qu’il jeta tout de go sur le bureau-tonneau de M. le directeur et qui rendirent un son métallique.

 

– Toujours « portant » (bien portant), Titin ? s’enquit fraternellement le Budeù. Ça ne sera donc rien que cette maladie ? Je me disais aussi : Ce n’est pas un garçon à espirer (expirer) si jeune, diable !

 

– Es-tu content des affaires ? demanda Titin.

 

– Eh ! nous avons fait le mois dernier plus du quart du précédent ! Tu n’es pas en « estase » ?

 

– Si ! si ! je suis en « estase » ! mon bon Bedon, en « estase estrême » !

 

– Eh bien ! pour moi, ce sera aussi un coup de « blec « ! tu entends Fred ! Et maintenant, à nos comptes !…

 

Il tira de sa ceinture un mouchoir qu’il dénoua et qui contenait un respectable paquet de coupures de la Banque de France, puis il fit couler la monnaie de ses sacs sur le bureau de M. le directeur, en un double ruisseau tintinnabulant.

 

Le Bastardon, sérieux maintenant comme un président du conseil d’administration, commença de compter les billets, cependant que Giaousé empilait les pièces et que le chef de la comptabilité contrôlait et alignait des chiffres…

 

Titin se retourna un instant pour considérer la mine ahurie et de plus en plus défiante de MM. Souques et Ordinal :

 

– Si vous voulez nous aider ? leur dit-il…, ça irait plus vite !

 

Pour votre récompense je vous mettrai au courant de ma petite combinaison !

 

Les deux agents brûlaient de savoir d’où venait tout cet argent, mais ne pouvaient se décider à jouer le rôle d’« extras » dans l’entreprise du Bastardon ; celui-ci, qui n’avait pas de fiel, la leur expliqua tout de même. Voici ce qu’il leur conta :

 

À l’heure où les boutiques sont encore fermées, où les marchands de journaux n’ont pas encore commencé leur étalage, où les débits de tabac eux-mêmes ont encore leurs volets, tout un peuple d’employés, d’ouvriers, de manœuvres, de « petites mains », enfin tous les matineux qui se rendent, ceux-là à leur administration, ceux-ci à l’usine ou à la fabrique, les autres à leurs magasins, eussent bien désiré, avant de se mettre au travail, de connaître les dernières nouvelles, de suivre le feuilleton du jour. Titin, au temps où il arrivait avec l’aurore au marché, avait bien souffert lui-même de cette absence de littérature et c’est en y réfléchissant que lui avait poussé l’idée des « kiosques du Bastardon ».

 

Leur établissement n’avait demandé comme mise de fonds que la somme nécessaire à l’achat d’un assez grand nombre de sacs. Encore s’était-il trouvé de bonnes gens pour faire crédit… « Je vous donnerai en échange de votre « fric », leur avait-il dit, des parts de fondateurs », et ainsi avait-il monté son affaire en commandite.

 

Les sacs avaient été accrochés un peu partout, de la place Masséna, qui est le cœur de la ville, aux plus lointains faubourgs. Ceci regardait son chef de personnel qui joignit bientôt à ce premier titre celui d’inspecteur des finances, le beau-frère de Gamba Secca que l’on appelait « le Budeù » (le boyau) à cause de son amour effréné pour les tripes, depuis que sa haute situation dans l’entreprise des kiosques du Bastardon lui permettait de ne se rien refuser.

 

On voyait quelquefois le Budeù, mais on n’apercevait jamais son personnel.

 

Et c’est encore aujourd’hui une surprise pour bien des gens que de voir, dès la première heure du jour, des sacs pleins de journaux sentant encore l’encre d’imprimerie, suspendus à un clou planté dans un mur, à une persienne fermée, aux barreaux de cuivre d’une tente de magasin non encore déroulée, sacs que nul ne semble surveiller pendant qu’ils se vident ; de leurs journaux et se remplissent des sous que le passant y laisse tomber. Un sac plein de gros sous, c’est tentant ! et nous ne sommes plus, hélas ! au temps de Rollon !

 

Faudrait-il taxer Titin d’imprudence ? Ce serait mal connaître le Bastardon.

 

On ne voyait point son personnel mais il existait, fort nombreux, et c’était la compagnie des T. D. L (tramways du littoral) qui le lui fournissait autant qu’il pouvait en avoir besoin ! et sans bourse délier, naturellement.

 

Les kiosques étaient installés le long des lignes, à tous les carrefours, les arrêts, les changements de traction et aiguillage. Tout en faisant leur besogne, les aiguilleurs et autres surveillaient les sacs et les clients… Que n’eussent-ils point fait pour Titin qui les récompenserait tous les ans, au mois de mai, par un repas pantagruélique.

 

Ce dîner ne lui coûtait non plus un sol (le coût gâte le goût) car il le faisait royalement payer par quelque gros personnage avide de gloire, auquel il promettait, pour les grands jours de batailles électorales, toutes les voix de son « personnel ».

 

Ce furent là, du reste, les débuts de la grande influence de Titin qui faisait des députés et des sénateurs comme Warwic fait des rois, mais toujours « avè » le sourire, hé !…

 

Ainsi est démontré, une fois pour toutes, le génie de Titin, lequel, avec une idée, remplissait sa poche en faisant travailler les autres et soulevait, par-dessus le marché, le monde ! Le monde politique, s’entend.

 

X

Entrée de « Carnevale » et de son bon copaingn dans leur bonne ville de Nice


Nous ne surprendrons personne en disant que MM. Souques et Ordinal quittèrent le passage Négrin bien avant Titin, Giaousé, Gamba Secca et le Budeù.

 

Les comptes étaient finis… Tout était en règle… Après les affaires sérieuses, on pouvait bien s’ébaudir un peu ! Jamais le Bastardon n’avait été aussi gai, ou tout au moins il l’était d’une autre manière. Il riait sans cause et sans donner d’explication précise de ses jubilations soudaines. Giaousé, qui le connaissait bien, lui jetait de temps à autre un regard étonné :

 

– Titin ! lui dit-il, tu nous caches quelque chose !

 

– Oui ! fit Titin.

 

– « Les autres fois » tu n’étais pas comme ça !…

 

Et il se mit à chanter :

 

Sien Morou lou saben…

Seniblan toui d’Afriquen

Ma se si lavessien

Besaï v’en plaserien

 

(Nous sommes Mores,

Nous le savons,

Nous avons l’air d’Africains,

Mais si nous nous lavions

Peut-être nous vous plairions.)

 

Et les trois autres reprirent en chœur la vieille chanson qui va réveiller le bon bourgeois niçois à l’heure où les gais compagnons reviennent, au bras de leurs petites amies, de fêter le mai ou tout autre solennité, lesquelles ne font défaut en aucune saison.

 

Sien Morou lou saben…

 

Ce n’est pas tout, déclara-t-il, nous avons assez entamé la recette ! Il faut qu’il nous en reste pour Carnevale.

 

– Et puis, c’est l’heure des tripes ! fit remarquer le Bedeù.

 

Et ils s’en furent, après s’être délestés de leur monnaie dans le tiroir de Fred, lequel accompagna Titin presque sur le seuil avec toute la déférence que l’on doit à un honorable commerçant dont la clientèle fait honneur à l’établissement.

 

On ne devait plus revoir le Bastardon avant l’entrée de Carnevale dans sa bonne ville de Nice. Entrée à jamais mémorable où l’on vit à la fois Carnavale, Titin et enfin Hardigras !

 

Ce jour-là, une agitation inaccoutumée règne dans les rues qui se peuplent comme par enchantement d’une multitude déjà prête à la joie et accourues des campagnes environnantes. Les étrangers s’arrachent à coups de billets de banque les places restées vacantes aux fenêtres, sur les balcons, dans les loges. Çà et là, quelques masques isolés circulent en dansant : ceux qui n’ont pas eu la patience d’attendre le commencement du défilé et qui n’aspirent qu’à mériter les suffrages du jury chargé de la distribution des récompenses.

 

À partir de midi, l’aspect des rues et des places où doit passer le cortège change absolument. Chacun se rend à sa place de combat et prépare ses munitions de guerre : confetti, serpentins et bouquets.

 

Sur une distance de plus de trois kilomètres et surmontant une double rangée de poteaux enguirlandés, des milliers de bannières et de drapeaux de toutes les nations s’offrent à la caresse de l’air… Les boutiques transformées en loges, les fenêtres richement pavoisées contiennent des nuées de spectateurs ; de nombreux étrangers sont accourus pour admirer cette fête unique au monde.

 

La bataille commence ; les confetti sont lancés à poignées ; des sacs entiers sont vidés sur les têtes ; les serpentins traversent l’air de leurs spirales multicolores… La foule, massée sur les trottoirs, poings en l’air chargés de projectiles, s’apprête pour la bataille joyeuse.

 

Des marchands de projectiles sont échelonnés, qui n’ont pas besoin de solliciter les clients, la marchandise est vite enlevée ; çà et là quelques badauds considèrent avec ahurissement ce spectacle nouveau pour eux.

 

Sur la chaussée, tout le monde acteur. Populaire unique qui sait être gai sans molester personne, qui sait faire ripaille sans choir dans la basse ivresse, et qui stupéfie toujours l’étranger par le sens de la politesse qui ne le quitte jamais au cours de ses réjouissances et de son tumulte doré. Pas de chienlits ! Ce sont les fils du soleil qui ne sont saouls que de la lumière du jour.

 

Mais voici le cortège…

 

Nous ne dirons point sous quelle figure ni sous quelle firme Sa Majesté Carnevale apparut cette année-là à son peuple fidèle ; nous passerons même sur les plus truculentes imaginations qui avaient présidé à la confection des chars de quartier, ce n’est pas le commencement du cortège qui nous intéresse, c’est la fin !… car si Carnevale a été salué comme toujours avec enthousiasme, que dire de la clameur formidable qui accompagne le dernier char, lequel n’était pas au programme et qui est sorti d’on ne sait où.

 

Pressons-nous derrière ce peuple qui remonte l’avenue de la victoire pour être plus tôt au courant de l’événement qui déchaîne une pareille tempête de joie…

 

Dans le cortège même, on se retourne, « les grosses têtes » s’arrêtent malgré leur succès personnel et tous les groupes suspendent leurs danses échevelées… Le père Balais-Balais cesse de pousser son charreton chargé de fagots de bruyère à balayer toute la voirie niçoise, l’affreux Ciapacan, ce bourreau des chiens, monte sur sa cage ambulante où il vient d’entasser les pauvres levrettes coupables d’être allé flirter dans la rue sans muselière… Sur le char des « cœurs d’artichaut », ces dames ne s’évertuent plus à arracher les feuilles symboliques et à les jeter aux passants… aux fenêtres, sur les balcons, on se dresse, on essaie de voir. Chacun se demande ce qui se passe.

 

Et tout coup un cri gagne de proche en proche : Hardigras !

 

C’est Hardigras qui ferme le cortège.

 

Et puis un autre nom est bientôt dans toutes les bouches : Titin ! Titin-le-Bastardon !…

 

Et l’on n’entend plus que ces deux noms ! Titin ! Hardigras ! Titin ! Hardigras ! Enfin, un renseignement plus précis : c’est Titin qui a arrêté Hardigras et qui l’amène, pieds et poings liés, à la police.

 

Au fur et à mesure qu’approche la fin du cortège, le prodigieux rire de la foule prend des proportions homériques… Enfin mille exclamations saluent l’arrivée de Titin-le-Bastardon qui, aidé de Pistafun, Bouta, Aiguardente et Tantifla, tire sur les cordes attachées à son char, sur lequel un énorme Hardigras cartonné sur charpente est étendu, couvert de chaînes.

 

Le géant atteste sa détresse de toute sa bouche grande ouverte qui bave une banderole écarlate comme une langue pendante sur laquelle chacun peut lire : « Au bari long, Hardigras ! » (Aux galères, Hardigras !)

 

Devant Titin triomphant, marchaient à reculons deux masques qui s’étaient fait les têtes de MM. Souques et Ordinal et faisaient un bruit de clochette avec des menottes colossales. Entre temps, ces messieurs s’inclinaient en signe d’admiration et de reconnaissance devant le Bastardon. Quand le cortège s’arrêtait, ils embrassaient Titin et la bouche de Hardigras laissait alors passer un beuglement effroyable qui traduisait sa douleur et sa honte !

 

« Pauvre Hardigras ! Brave Titin ! »

 

Ce fut place Masséna, devant les tribunes officielles, que le triomphe de Titin fut à son comble.

 

Les demoiselles surtout lui faisaient une fête à donner de l’orgueil à un milord ! Elles lui jetaient leurs bouquets, vidaient en son honneur des sacs de confetti, lui envoyaient des baisers. Tout à coup, de la foule partit une immense clameur : « À la « Bella Nissa » ! À la « Bella Nissa » ! »

 

Le char se dirigeait maintenant vers la place du Palais. On s’écrasait pour le suivre. Là-haut, au cinquième, sur son balcon, toute la famille Supia et le prince Hippothadée étaient penchés sur ce peuple en délire qui accompagnait en dansant et en chantant la géhenne du malheureux Hardigras !…

 

Toinetta fut la première à comprendre.

 

– Vé ! parrain ! s’écria-t-elle en tapant des mains, c’est Titin qui t’amène le Hardigras !

 

Le « boïa » pâlit. La farce le frappait en plein cœur ! En bas, mille cris répétaient son nom : Supia ! Supia ! ou encore : Le « boïa » ! Titin, fais cadeau de Hardigras au « boïa » !

 

Telle devait être la pensée du Bastardon, car, après avoir fait le tour de la place, le char, s’arrêta devant les bâtiments de la « Bella Nissa »…

 

Or, ce ne fut pas au « boïa » que Titin offrit son Hardigras, ce fut à Toinetta elle-même. Soulevant son feutre de Carnaval devant Mlle Agagnosc, il lui fit hommage de son prisonnier avec la grâce d’un toréador qui dédie le taureau à celle qu’il considère comme la reine de la fête et qui est souvent aussi la reine de son cœur.

 

Le geste était si beau, si glorieux et si plein de joyeuse élégance qu’un même cri partit de toutes les poitrines : À Toinetta ! À Toinetta !

 

Celle-ci salua et agita fort galamment son mouchoir en signe de remerciement, puis, comme si la chose arrivait par mégarde, elle laissa tomber la fine batiste qui voleta, d’abord hésitante comme une aile de ramier qui cherche sa route, enfin, guidée par une brise propice, elle s’en fut vers Titin qui, d’un bond prodigieux, s’en saisit bien avant qu’elle eût pu toucher le sol.

 

Aucun détail n’avait échappé à la foule. Celle-ci savait la tendre amitié qui unissait les deux enfants de leur terre chérie.

 

Hélas ! les triomphes les plus beaux sont souvent les plus courts ! Dans le moment que Titin était encore tourné vers Toinetta et agitait à son tour son charmant trophée, les acclamations firent place à un formidable éclat de rire, annonçant que quelque chose d’insolite se passait derrière lui…

 

Il tourna la tête et se trouva en face d’un spectacle qui eût dû le faire frémir d’horreur ou le couvrir de honte.

 

Mais un Titin, un jour de carnaval, rit de tout, et il se prit à rire plus fort que les autres en levant vers la voûte céleste deux bras qui attestaient sinon son désespoir, du moins sa stupéfaction.

 

Le crâne énorme du Hardigras de carton s’était soulevé et un Hardigras en chair et en os surgissait, agitant l’immense bannière qui décorait naguère les magasins de la « Bella Nissa » et sur laquelle on pouvait lire : « Hardigras n’est pas mort ! »

 

En même temps, un cri descendait du cinquième étage : Ma bannière !…

 

C’était M. Hyacinthe Supia qui, dans une agitation fébrile, désignait son bien et celui qui s’en était emparé !…

 

– Prenez-le ! Prenez-le ! C’est lui, Hardigras !

 

Il avait en effet toute l’apparence de celui que M. Sébastien Morelli avait décrit, tel qu’il l’avait vu, en cette nuit mémorable dont il était sorti en un si fâcheux état… Une simarre rouge lui tombait des épaules comme la toge des grands justiciers, le masque de treillis qui recouvrait son visage avait cette expression hilare à la fois terrible et bon enfant qu’ont les gens de joyeuse et parfaite santé quand ils feignent de se mettre en colère. Une couronne de carton doré couronnait sa chevelure opulente comme on voit, dans les gravures de l’Histoire de France, aux monarques de la première race… Enfin, il avait cette bannière, cette bannière qui prouvait tout, la bannière de M. Supia !…

 

– Allez ! zou ! À la rescousse, mes enfants ! s’écria Titin.

 

Et il s’élança.

 

Derrière lui s’ébranlèrent tous ses amis et aussi les faux Souques et Ordinal… et aussi les vrais !…

 

Ces derniers, sous un déguisement que leur facilitait la fête du jour, suivaient depuis son apparition le char carnavalesque et ils pensaient bien que tout ceci ne se terminerait point sans qu’ils eussent à intervenir.

 

Quand ils avaient vu surgir l’homme à la bannière, ils avaient percé la foule. Il fallait d’abord arrêter celui-là ! Il avait la bannière ! Il faudrait bien qu’il dise d’où elle lui était venue !

 

Titin, en quelques bonds, était arrivé au buste de l’énorme fantoche, s’était hissé jusqu’à sa bouche à laquelle il s’accrocha, pour, de là, par un dernier effort, arriver au crâne qui servait de piédestal à Hardigras, lequel, sans se préoccuper de tout ce tumulte, agitait toujours sa bannière.

 

Déjà Titin lui touchait les pieds, mais à ce moment le crâne se rouvrit et Hardigras y disparut avec la même facilité qu’il en était sorti.

 

– « Fan d’un amuletta » ! clama Titin… Je te poursuivrai jusqu’en enfer !

 

Et avant que le crâne se fût refermé, il y disparaissait à son tour…

 

Guidés par un aussi noble exemple, tout sa bande plongea dans le gouffre…

 

Enfin les authentiques Souques et Ordinal se trouvèrent eux aussi sur le bord de l’abîme toujours entr’ouvert et qui semblait les attendre.

 

Ils se regardèrent, se comprirent et restèrent là, debout sur le nez du colosse, dans une position assez ridicule.

 

Le crâne sembla attendre quelques instants puis se referma.

 

C’est sur les deux agents que tombaient maintenant les confetti avec cent allusions déplaisantes à une prudence qui, après tout, était fort excusable chez des hommes qui avaient déjà subi l’aventure de Naples.

 

Ils étaient si abasourdis, si mécontents d’eux-mêmes qu’ils ne prêtèrent d’abord aucune attention au mouvement qui mettait de nouveau en branle toute la mécanique à laquelle ils se trouvaient accrochés.

 

Quand ils s’aperçurent que le char roulait, ils découvrirent en même temps que Pistafun et ses trois acolytes s’étaient réattelés aux cordages et que tout l’équipage semblait conduit par Hardigras qui, surgissant des dessous du char, venait de prendre place sur le timon, sans avoir lâché sa bannière.

 

Et la course recommença. Tous se remirent à sa poursuite. Mais Hardigras semblait en baudruche tant il bondissait avec légèreté, passant entre les uns et les autres, se retrouvant debout sur le crâne du colosse alors que les autres, se bousculant, ne pouvaient que tendre vers lui leurs poings menaçants.

 

On se représente facilement l’allégresse de la foule qui suivait les péripéties de la course avec des encouragements narquois ; à celui-ci, à celui-là, tandis que tous les bravos étaient réservés à Hardigras. Il arriva un moment où on le crut bien pincé par MM. Souques et Ordinal ; mais, dans cette seconde décisive, la tête du colosse se trouvait à hauteur d’une certaine fenêtre du premier étage de la « Bella Nissa » qui donnait directement sur les comptoirs déserts. Hardigras s’envola par cette fenêtre que l’on croyait fermée, et disparut.

 

MM. Souques et Ordinal, cette fois, n’hésitèrent point à le suivre.

 

Le char s’était arrêté et un grand silence succéda soudain au tumulte de tout à l’heure… Tous les yeux étaient tournés vers la « Bella Nissa »… Au balcon des Supia il y eut un remue-ménage, un affolement auxquels seule Toinetta demeura étrangère… Au faîte de la bâtisse, Hardigras réapparut, dominant toute la ville et semblant la bénir avec sa bannière dont, tour à tour, il inclinait la hampe aux quatre points cardinaux. Il y avait dans son audacieuse attitude tant d’aimable majesté et une si bouffonne ironie à l’adresse de ceux qui le poursuivaient que les cris de « Vive Hardigras ! » montèrent comme un hommage éclatant du populaire qui semblait reconnaître en lui le prodigieux héros en qui s’incarnaient toutes les joies de Carnevale !

 

Mais il n’eut pas le temps de s’immobiliser : sur un aussi beau triomphe ; les toits étaient envahis ; de toutes parts accouraient les pompiers conduits par MM. Souques et Ordinal eux-mêmes, lesquels montraient en cette occasion un courage d’autant plus rare qu’ils étaient à peu près ignorants de la gymnastique spéciale à l’armée de l’incendie ou aux ouvriers couvreurs.

 

M. Supia avait repris sa gesticulation frénétique, dénonçant aux poursuivants les ruses de Hardigras pour leur échapper… jetant des indications : Là, derrière la cheminée ! Attention ! La lucarne ! La mansarde ! La gouttière ! Par ici ! Vous le tenez ?

 

Mais Hardigras paraissait ne rien ignorer des mystères des toits et c’est sans hésitation qu’il sautait de l’un à l’autre !… Un moment il disparut aux yeux de la famille Supia et tout à coup le « boïa » poussa un cri terrible : Hardigras venait de lui tomber sur les épaules !

 

Hippothadée, qui était brave, voulut se précipiter, mais un coup bien appliqué avec la hampe de la fameuse bannière que l’autre n’avait toujours pas lâchée le clouait sur place et Hardigras bondissait à nouveau pour disparaître par l’imposte de la fenêtre qu’il ferma derrière lui.

 

La joie de la foule devenait formidable.

 

Le « boïa », que Thélise et sa fille Caroline voulaient en vain retenir, se rua derrière Hippothadée qui venait de défoncer la porte-fenêtre.

 

Il trouva l’issue qui faisait communiquer les appartements particuliers avec les grands magasins… Et il retrouva là. MM. Souques, Ordinal toute l’équipe des pompiers à la poursuite de Hardigras, lequel avait glissé le long des piliers de fer qui soutenaient l’armature centrale et avait réussi à gagner les sous-sols… Les sous-sols furent visités, retournés de fond en comble. On n’y trouva rien ! rien ! Rien !

 

Ce fut Titin-le-Bastardon qui, remonté sur son char, se remit à traîner le Hardigras paru à une fenêtre…

 

Il la transmit immédiatement à la foule qui l’acclamait… après quoi il s’attela à nouveau à son char et se remit à traîner le Hardigras en carton.

 

La foule pleurait de joie, tout simplement !

 

On en riait encore le soir chez Caramagna autour de Titin qui laissait dire…

 

Les mangeurs de tripes en étouffaient…

 

MM. Gamba Secca et le Budeù eurent beaucoup à faire pour régler la finance de cette soirée qui devait faire un fameux trou dans la caisse de l’entreprise des kiosques du Bastardon.

 

XI

Où l’on voit Titin-le-Bastardon à la recherche de ses trois « païres » !


À partir de ce jour, bien des gens ne doutèrent plus que Titin-le-Bastardon et Hardigras ne fussent qu’une seule et même personne. Mais encore restait-il à le prouver.

 

Quant à lui, pour peu qu’on laissât transparaître une opinion aussi harsadée, il la traitait avec mépris, disant couramment qu’il fallait être le dernier des « boussouniers (faibles d’esprit) pour imaginer une seconde que s’il avait été Hardigras, il eût perdu son temps à pendre « le boïa » en effigie comme la chose avait été racontée par M. Sébastien Morelli. Il l’eût pendu pour tout de bon, lui, en chair et en os, à quoi l’on aurait véritablement reconnu qu’il n’y avait que Titin pour faire ce beau coup-là.

 

– « Péchère », je te crois, disait en riant cette folle de Nathalie, car il y a des crimes qui ne se pardonnent pas et qui méritent au moins la « fourca » (la potence).

 

– Et quel ? demandait Titin.

 

– Celui, par « exemple » de marier Toinette à ce M. Hippothadée !

 

– « Vaï pinta des gabia ! » (Va peindre des Cages) lui jetait, furieux, Titin… tu seras toujours aussi bête, Nathalie !

 

Il la plantait là et retourna peindre, lui, les murs de l’épicerie de la mère Bibi, où s’étalait son talent de frescateur.

 

Car Titin avait encore ce métier-là : il était « artisse » !… Il en avait pris le goût chez son ami Giaousé, qui n’était point malhabile dans le maniement du pinceau et qui avait peuplé de fleurs, de fruits et de petits oiseaux tous les murs et plafonds de la Fourca-Nova.

 

Titin trouvait les heures longues que n’égayait plus la présence de Toinetta et il avait commencé de badigeonner à la Fourca les murs de la modeste boutique de la mère Bibi.

 

Le comptoir lui-même avait été décoré : il n’était point jusqu’aux tiroirs qui ne fussent agréables à regarder, avec leurs motifs de fleurs, de fruits, de verdure…

 

Et tout cela d’une facture si brutale, si primaire dans son éclat que les bourgeois en villégiature en riaient, trouvant qu’il fallait être fol comme Titin pour dépenser tant de couleurs dans une pauvre petite boutique où l’on eût mieux fait d’en vendre !

 

Il y avait surtout, sur le mur du fond, un village pyramidal dont les cubes enchevêtrés et mal équilibrés, traités avec un relief d’ombres et de clartés à faire honte à l’école espagnole avaient la prétention de représenter la vieille Fourca.

 

Un membre du « club artistique » de Nice, qui passait par là avait voulu voir, lui aussi, ce singulier « musée » où l’art voisinait avec la cannelle et les berlingots et il avait stupéfait la bonne société eu déclarant que la peinture de Titin révélait un artiste-né.

 

À la vérité, il n’y avait pour être véritablement « en estase » devant l’œuvre de Titin que la mère Bibi, avec l’opinion de laquelle on ne pouvait trop compter, à cause de son idolâtrie pour le peintre… et aussi le petit peuple de la Fourca, qui jouissait de cette brutalité lumineuse avec la candeur enfantine des gens qui ne connaissent de la nature que ce qu’elle leur a donné.

 

Ils goûtaient surtout la façon dont Titin peignait les enseignes.

 

Elles éclataient de loin comme des soleils et ce diable de Bastardon savait toujours trouver, à propos du métier qu’elles annonçaient, de petits dessins à mourir de rire, et de hautes majuscules tout à fait plaisantes et entortillées comme des vermicelles, que l’on appelle là-bas des « chevous d’ange » !…

 

Titin produisait tous ces chefs-d’œuvre quand il s’ennuyait, ce qui faisait prévoir des pages incomparables le jour où il consentirait à y prendre quelque plaisir. Mais depuis quelques jours pourtant, il n’était pas gai. Et ce n’était point les mauvaises plaisanteries de Nathalie qui étaient faites pour lui rendre sa bonne humeur. Aussi peignait-il avec acharnement, balafrant le mur de la mère Bibi de touches fougueuses.

 

La bonne femme était partie depuis le matin on ne sait où. Elle ne s’absentait jamais. Elle avait fait toilette et, était partie à la première heure sans éveiller Titin.

 

Mais ce n’était pas à la mère Bibi que Titin pensait…

 

Et tout en peignant, il se traitait tout haut de la plus méchante façon : « Bestia de Titin ! Fan d’aquella ! (enfant de celle-là, la pire injure) Fada ! Estassi ! Que malla ! (bête de Titin ! Idiot ! Imbécile !… Quel ballot !) Est-ce qu’elle sait, la pôvre, si je l’aime ! Est-ce que tu le lui as dit quand elle t’attendait sur le balcon ? Et tu attends des nouvelles ? Quelles nouvelles ? Lis la gazette !… Va à la mairie !… Tu pourras les lire, les publications !… Et pourquoi ne se marierait-elle pas avec un prince, dis ?… Est-ce que tu le vaux, le prince, toi ?… Tu n’es même pas capable de dire : « Toinetta, je t’aime !… » À ton âge ! Alors elle croit que tu ne l’aimes pas ! Le prince, lui, il ne t’a pas attendu pour lui dire, va !… »

 

Comme il en était là de ses lamentations, le timbre de la porte d’entrée se fit entendre et la mère Bibi entra dans sa boutique. Elle avait les yeux rouges.

 

– Titin, lui dit-elle, tu as besoin de te mettre en noir, il faut être brave, mon petit, ta mère est morte !

 

Et elle s’assit, cassée, un peu par la route et aussi, semblait-il, par le chagrin.

 

Elle était encore solide, la bonne vieille, malgré son grand âge, un peu courbée, un peu desséchée, mais œil clair et la voix jeunette. Ce n’étaient point les malheurs qui lui avaient manqué, au cours de sa longue vie mais Titin l’avait consolée de tout.

 

Au bout d’un instant, il finit par lui dire :

 

– Tu as pleuré, mère Bibi, mais ça vaut peut-être mieux qu’elle soit morte !

 

Titin ne se connaissait pas d’autre mère que la mère Bibi. Il savait vaguement que l’autre était folle, enfermée à Saint-Pons… Il avait demandé à la voir. La mère Bibi lui avait toujours dit :

 

– Vaut mieux pas !… Ils m’ont dit là-bas que ça ne lui ferait pas de bien !… Et puis, elle ne te connaît pas !

 

Lui non plus ne la connaissait pas. Tout de même, il était triste, mais c’était à cause de la mère Bibi.

 

– Tu prendras bien une tasse de café noir, lui dit-il.

 

– Non, merci. Il faut que je te parle de ta mère… Quelquefois, quand tu étais tout petit, tu me demandais : Pourquoi les autres m’appellent l’enfant de Carnevale ou l’enfant de tré païres ?… Je te répondais : Pour rien, Titin. Et j’ajoutais : Quand ils te diront cela, tu leur donneras une bonne rincée ! Et tu as fait comme je t’avais dit et ils ont reçu tant de rincées qu’on ne t’a plus appelé ainsi. Alors tu ne m’as plus rien demandé mais aujourd’hui, il faut que je te dise ! J’avais été avertie que ta mère était au plus mal… Je suis allée là-bas : figure-toi qu’elle a retrouvé un peu la raison avant de mourir… Elle m’a reconnue ! J’ai regretté de ne pas t’avoir emmené avec moi, car elle t’a réclamé, Titin !… Oui, elle a demandé l’Enfant de Carnevale !… Tu sais qu’elle est devenue folle avant de te mettre au monde. Pauvre Tina ! C’était une brave et honnête fille et tu peux l’honorer comme il se doit. Bien sûr, elle aimait de danser comme les autres, après le festin, mais il n’y avait rien à dire ! Ils se sont mis trois un jour de Carnaval pour l’avoir… ils l’ont entraînée du côté de Riquier… dans les champs, et là, comme ils avaient beaucoup bu, malgré ses cris, ils l’ont eue, derrière un figuier !…

 

La mère Bibi s’arrêta ; une larme avait glissé de sa paupière rouge.

 

Il y eut un silence, puis Titin dit, d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas :

 

– Je me doutais bien de quelque chose comme ça ! Mais, pourquoi m’en parles-tu, si tu ne peux me donner le nom de ces trois misérables ?

 

– Je t’en parle mon petit, parce que la pauvre Tina, avant de mourir, m’a dit le nom d’un des trois masques. C’est le seul qu’elle ait reconnu, mais par celui-là, tu pourras peut-être savoir aussi le nom des deux autres…

 

– Comment s’appelle-t-il ? demanda Titin.

 

– Menica Gianelli.

 

– Menica Gianelli… chercha Titin… il me semble que j’ai entendu ce nom-là.

 

– Les Gianelli de la grande quincaillerie de la rue Gioffredo !… Eh bien ! c’est le fils de ce Gianelli-là qui a entraîné ta mère avec les deux autres… Les Gianelli sont riches ! J’ai pensé que tu pourrais en tirer quelque chose !…

 

– Oui ! Tu as pensé juste, la mère, et quand je lui aurai tiré cette chose-là, il n’aura plus beaucoup de sang dans les veines, Christo ! Tu n’as plus autre chose à me dire ?

 

– Si, Titin ! l’enterrement de la pauvre Tina aura lieu demain.

 

– Eh bien, va l’enterrer, la mère !… Je reviendrai prier sur sa tombe quand je pourrai lui donner des nouvelles de mes trois « païres » !…

 

Puis il se leva, embrassa la mère Bibi et quitta sur l’heure la Fourca-Nova.

 

Il avait un air si farouche que Giaousé et Nathalie qui le virent passer n’osèrent lui adresser la parole…

 

À Nice, où il arriva le soir même, rue Gioffredo, il s’arrêta devant la grande quincaillerie. Il regarda l’enseigne qui portait toujours la devise : « Durando et Gianelli ». Il ne connaissait point Menica, mais il se rappelait avoir vu plusieurs fois le vieux Gianelli, bonhomme avare et peu liant.

 

– Je désirerais voir M. Gianelli, fit-il à un employé qui se hâtait vers le bureau, des registres sous le bras.

 

– Monsieur ! il est bien tard ! répondit ! l’employé. Nous allons fermer. Vous ne pourriez pas revenir demain ?

 

– Non ! je suis très pressé. Dites-lui que ; c’est de la part de Titin-le-Bastardon.

 

Deux minutes après, l’employé revenait !

 

– Ces messieurs ne peuvent vous recevoir ce soir… Pourriez-vous me dire ?…

 

– Non ! non ! Il faut que je parle à M. Gianelli.

 

– Monsieur Titin ! je vais vous dire : ces messieurs se demandent si c’est bien sérieux ? D’autre part, ils ne voudraient pas vous faire, de la peine. Mais ils sont si occupés.

 

– M. Menica est-il là ?

 

– M. Menica ? fit l’autre en levant les yeux au plafond.

 

– Allez leur demander si je peux voir M. Menica. Dites-leur que c’est pour une affaire extrêmement importante.

 

Nouvelle absence de l’employé, et enfin :

 

– Ces messieurs vous attendent, monsieur. Titin enleva son chapeau et s’assit. Il avait en face de lui MM. Durando et Gianelli.

 

– Vous avez demandé M. Menica ? fit M. Gianelli d’une voix rêche. Nous ne savons ce qu’il est devenu depuis bien longtemps.

 

– Comment ? Vous ne savez pas où est votre fils ?

 

– Menica n’est pas mon fils. Il est tout au plus mon neveu. Il y a bien des années que je n’en ai plus entendu parler !… C’est tout ce que vous désiriez savoir, monsieur ?

 

– C’est tout ! J’ai bien l’honneur de vous saluer, messieurs !…

 

Il se dirigea vers la porte, puis se retourna :

 

– Monsieur Durando, je désirerais vous dire un petit mot.

 

M. Durando le suivit dans le magasin.

 

– Le vieux est fâché avec Menica, dit Titin… Il n’y a rien à en tirer et c’est dommage, car j’ai une bonne nouvelle à apprendre à Menica… J’ai retrouvé un objet des plus précieux qu’il a perdu il y a quelques années, avant son départ de Nice… Un objet, monsieur Durando, qui vaut son pesant d’or. Quelque chose dont la valeur a augmenté singulièrement en vieillissant. Je ne puis vous en dire plus long, mais si vous pouviez me donner une indication qui m’aiderait à restituer à M. Menica…

 

– Écoutez, monsieur Titin, je ne demande qu’à vous faire plaisir. Vous m’avez fait trop rire le premier dimanche de Carnaval ! J’étais sur la place du Palais et je ne tiens pas à ce qu’un jour vous me traitiez comme ce pauvre M. Supia ! Eh bien, Menica, en nous quittant, est allé à Marseille, où il a ouvert un grand bazar sur les allées de Meilhan… Peut-être là vous renseignera-t-on…

 

– Merci, monsieur Durando.

 

Le lendemain, à onze heures, Titin, qui venait de débarquer à la gare de Marseille, se trouvait devant le grand bazar des allées de Meilhan. Il ne pouvait s’y tromper. On y vendait « les pipes Menica ». Le commerce semblait des plus prospères.

 

– « Fan d’un amuletta ! » se dit Titin, mon père, ça n’est pas « de la rafataille » ; on va pouvoir causer !…

 

Nous avons dit qu’en quittant la Fourca-Nova, Titin ne pensait plus à Toinetta… Mais la nuit dernière, il en avait rêvé, et, maintenant, s’il pensait à sa vengeance, il commençait à la faire marcher de pair avec son amour. Ces deux sentiments, au lieu de se combattre dans son esprit, tendaient au contraire à s’amalgamer d’une façon encore fort confuse sans qu’il osât y arrêter trop sa pensée.

 

La veille, c’était du sang qu’il lui fallait, dût-il sacrifier sa peau ; maintenant, la silhouette d’un Titin bien vivant, richement doté et jouissant d’un état civil avouable, d’un Titin enfin qui pourrait honorablement aspirer à la main de Mlle Agagnosc, commençait à prendre forme.

 

Disons tout de suite qu’il n’en était pas plus fier pour cela ! Mais est-on le maître de sa pensée quand le diable et l’amour s’en mêlent ?

 

Tout à coup, la pensée de sa mère que l’on descendait dans le moment même au fond de quelque trou aux environs de Saint-Pons, le rejeta dans l’horreur de lui-même.

 

– Non ! Non ! Il n’était pas venu pour cela ! Titin-le-Bastardon n’allait point se présenter en mendiant, bien sûr ! il était venu pour une autre affaire ! Et s’il perdait du coup Toinetta, s’il en mourait et peut-être – il faut tout prévoir – sur l’échafaud, du moins ce serait le front haut et plein d’honneur qu’il quitterait cette vallée de misère comme un vrai Bastardon !…

 

Ce fut heureux pour Menica qu’il ne se présentât point dans le moment aux coups vengeurs du Bastardon, car celui-ci, en pénétrant dans le bazar, avait si bien réussi à s’exalter sur son devoir filial qu’il eût expédié en un tournemain ce premier « païre » pour qu’il n’en fût plus question et qu’il eût tout le loisir de penser sans plus tarder aux deux autres !…

 

Le Bastardon eut là l’occasion d’apprendre que son premier « païre », qui n’avait pas réussi dans les pipes, était allé, après avoir vendu son fonds, s’installer marchand de vin en gros il Montpellier !…

 

Muni de ces renseignements, Titin s’en fut à Montpellier, où il sut que son premier « païre », n’ayant pas encore réussi comme marchand de vin en gros avait été réduit à acheter à Cette un petit débit où il le vendait au détail. Il s’en fut à Cette, où il apprit que M. Menica s’était mis à boire au détail le vin destiné aux clients, il lui était arrivé quelques fâcheuses aventures qui l’avaient forcé à quitter le pays.

 

Et il était retourné à Marseille, où il avait loué un coin sur les quais pour y débiter des moules et autres coquillages que l’on mangeait sur place.

 

Titin reprit donc le chemin de Marseille. Dans le train, il se disait : C’est bien fait ! Tu n’as que ce que tu mérites, Titin ! Au lieu de ne penser qu’à venger ta pauvre mère, tu avais espéré que ton père serait riche et capable de dorer ton lit de noces ! Et te voilà le fils d’un marchand de moules !… Tu peux courir maintenant après les demoiselles ! Si Toinetta apprenait cela, elle en mourrait de rire ! Il vaut mieux qu’elle n’en sache rien, je t’assure !…

 

Sur les quais du vieux port, il demanda aux écaillères où Menica avait coutume de dresser son éventaire.

 

– Menica ! Ah ! le povre, il n’est plus marchand ! Ce n’est pas de sa « fote » !… Il a eu des histoires au tribunal à cause d’un milliardaire d’Amérique qui lui avait fait l’honneur de goûter à ses coquilles et qui en est trépassé, lui, sa femme et sa fille. Paraît que c’étaient des moules ramassées aux « Pierres-Plates ». Depuis, il vit comme il peut, c’est pitié ! Tenez le voilà ! Menica ! Eh Menica !

 

Un pauvre être en guenille passait et c’était miracle que, sous ces haillons, il y eût encore assez de force pour supporter le sac d’arachides qui aplatissait ses épaules courbant en deux ce lamentable déchet d’humanité.

 

Menica s’arrêta à l’appel de l’écaillère. Visiblement, il chancelait sous son fardeau. Titin le lui arracha et le jeta à la volée sur son épaule. Toute la matinée, il fit la besogne du portefaix. Il ne disait pas un mot et l’autre laissait faire, abruti…

 

Quand il eut jeté sur un camion le dernier sac de cacahuètes, Titin dit à Menica :

 

– Viens !

 

– Qui qu’t’es ? demanda l’autre sans du reste s’émouvoir, car rien ne l’étonnait plus.

 

– « L’enfant de Carnevale ! » dit Titin…

 

– Oh ! fit l’autre.

 

Et il sembla chercher des choses au fond de, sa mémoire.

 

– Je suis Titin, Titin-le-Bastardon !…

 

– Le Bastardon ?

 

– Oui, Menica ! Rappelle-toi ! Les champs de Riguier, le figuier ! La pauvre Tina !… Je suis ton fils, Menica !

 

L’autre le regarda longuement.

 

– C’est p’t’être bien possible ! finit-il par dire…

 

Et puis, après réflexion :

 

– Mais dis donc, nous étions trois !…

 

– Tu les connais, les autres ?

 

– Faudrait que j’y pense, fit Menica en hochant la tête… C’est vieux, ç’t’histoire-là ! Mais cristi, que j’ai soif !

 

– Viens !

 

Il le fit boire et manger, l’habilla, lui loua un petit coin de chambre dans le vieux quartier de l’Hôtel-de-Ville ; enfin il se conduisit en bon fils et en fut récompensé en réveillant suffisamment les souvenirs confus du pauvre homme, qui se rappelait une énorme soulographie avec un garçon laitier dont il n’avait jamais connu que le prénom, Noré (Honoré), un type très rigolo dont il avait fait connaissance à Olmiez le jour de la fête des Cougourdons, l’année même qui avait précédé ce fâcheux Carnaval et qu’il avait continué à rencontrer le dimanche, dans les cabanons champêtres où se donnaient rendez-vous les joueurs de boule et où les employés de commerce conduisaient leurs petites amies…

 

Ce Noré, il n’y en avait pas deux comme lui à cette époque pour mettre en train la compagnie qui faisait danser les filles en jouant de la mandoline.

 

Quant au troisième personnage, c’était Noré qui l’avait amené. Menica ne le connaissait pas et il ne l’avait jamais revu.

 

Titin revint à Nice, mécontent de tous et de lui-même. Le sentiment de la vengeance ne le transportait plus. Parti pour tuer ses trois « païres », il avait vidé ses poches pour venir en aide au premier qu’il avait rencontré ; peut-être allait-il trouver à l’hôpital le joyeux garçon laitier qu’il lui faudrait sauver de la misère… Pour peu que le troisième fût dans le genre des deux premiers, Titin pouvait se demander si ses nombreux métiers suffiraient à entretenir convenablement une aussi nombreuse ascendance.

 

En cherchant dans la campagne au-dessus de Cimiez, Titin rencontra un vieil aubergiste qui se rappelait parfaitement un Noré qui faisait danser les filles au son de sa mandoline.

 

– Il s’est marié, lui dit-il, avec une jolie fille de Saint-Maurice et il n’est plus revenu. On a raconté qu’ils avaient pris une crémerie du côté du petit Piol.

 

Au petit Piol, il apprit que le Noré et sa femme avaient quitté le pays pour s’établir en ville, rue Masséna, pas bien loin du passage Négrin.

 

Là, la crémerie existait toujours. Mais elle était devenue un établissement de luxe des plus fréquentés dans la bonne saison. On y faisait si rapidement fortune que les propriétaires du fonds le cédaient au bout de quelques années dans d’excellentes conditions.

 

Titin ignorait toujours le nom de famille de Noré, ce qui n’était point pour faciliter sa tâche… Cependant, il apprit d’une vieille Anglaise qui venait manger là ses toasts depuis des années que les anciens propriétaires avaient acheté une vieille maison de comestibles, rue d’Angleterre ! « Au Lapin d’Argent ». Il s’y rendit.

 

L’importance du magasin commença de faire impression sur Titin.

 

Il demanda à voir le patron.

 

Ou lui désigna un personnage respectable qui, en tablier blanc, découpait derrière le comptoir une volaille fort appétissante.

 

– Monsieur Noré ?… demanda Titin.

 

– Noré ? Connais pas, répondit le découpeur en levant tranquillement une aile.

 

Puis, après un temps :

 

– Ah ! vous voulez parler de mon prédécesseur ?

 

– Eh bien vous êtes en retard, jeune homme ! Voilà bientôt dix-huit ans… Ah ! çà, mais vous êtes Niçois, vous !…

 

– Oui monsieur ! c’est moi Titin !… »

 

– Qui, Titin ?

 

– Titin-le-Bastardon !…

 

Deux garçons lancèrent en passant :

 

– Mais oui, patron, c’est lui Titin… Titin-le-Bastardon !…

 

– Oh alors ! tout s’explique ! fit le patron en prenant son parti de rire, c’est une farce !

 

– Je vous assure, monsieur, que c’est on ne peut plus sérieux !

 

– Vous savez, moi, je ne suis pas Supia ! Il ne faudrait pas se payer ma figure ! Vous êtes Titin ! Titin-le-Bastardon et vous venez me demander ici un homme qui m’a vendu son fonds depuis dix-huit ans !

 

Les garçons éclatèrent de rire :

 

– Eh ! patron, il ne connaît que lui !…

 

– Parbleu ! Adieu, monsieur Titin ! et si c’est Papajeudi qui vous envoie, vous lui dire de ma part qu’il aurait pu en trouver une meilleure !

 

Titin était déjà dehors. Il marchait comme un fou dans la direction de la vieille ville…

 

Papajeudi ! C’est vrai qu’il s’appelait Noré !… M. Honoré Papajeudi !…

 

C’était lui l’ancien garçon laitier ! Eh bien, il avait fait du chemin. C’était assurément l’un, des plus riches commerçants de la, ville ! On disait qu’il pourrait, sans se gêner, donner trois cent mille francs de dot à chacune de ses filles !

 

Eh bien ! il se gênerait un peu plus ! Il lui faudrait bien compter aussi avec son fils !…

 

Quand il pénétra dans le magasin de Papajeudi, il fut étonné de ne point voir Mme Papajeudi à sa caisse, mais il y trouva sa fille aînée qui avait les yeux rouges, et Titin s’aperçut alors qu’elle avait pleuré.

 

– Puis-je voir M. Papajeudi ? demanda-t-il.

 

– Non, monsieur Titin, lui répondit-elle à demi-voix, papa est très malade !…

 

– Que me dites vous là, mademoiselle ? fit Titin sincèrement désolé, car Papajeudi avait toujours été « gentil » avec lui, même au temps de sa plus grande misère, surtout en ce temps-là.

 

– La vérité, hélas, monsieur Titin !

 

Là-dessus, arrivèrent les deux autres « demoiselles » Papa-jeudi. Elles aussi étaient en larmes…

 

– Mais que lui est-il donc arrivé ? demanda Titin… Il y a quelques jours, il présidait encore le festin du « Fil à couper le beurre » !

 

– Justement, soupira la jeune caissière « la tourta de blea » lui est restée sur l’estomac, il a voulu la faire passer avec un petit Saint-Tropez, mais il se sentait des frissons… Alors, il a pris un vieux Belet pour se réchauffer ! puis une « grappa » qui l’a étourdi sans réussir à le soulager. Si bien que ce matin il a réclamé son notaire et que mes sœurs, sur sa demande, viennent d’aller chercher le curé de Saint-François-de-Paul.

 

– Il se frappe, dit Titin, très attristé.

 

– Eh oui, il se frappe ! gémirent ces demoiselles, il ne fait que pleurer, le povre !

 

– Vous lui direz, fit Titin, que le Bastardon est venu demander de ses nouvelles et que j’ai pris bien de la peine quand j’ai su qu’il était si mal !

 

– Nous n’y manquerons pas, monsieur Titin.

 

– C’était pressé ce que vous aviez à dire à papa ? demanda la demoiselle de comptoir.

 

– Oh ! non, mademoiselle… je voulais lui serrer la main, voilà tout.

 

Il se dirigea vers la porte quand Mme Papa-jeudi apparut, toute en larmes.

 

– Ça va plus mal, maman ? s’écrièrent les trois demoiselles Papajeudi.

 

– Ah ! mes enfants, il a le délire… Il ne sait plus ce qu’il dit ï Il ne fait qu’appeler Titin !… Titin et le curé !

 

– Mais il est ici, monsieur Titin…

 

Mme Papajeudi l’aperçut :

 

– Ah ! mon pauvre garçon ! sanglota-t-elle, notre pauvre Papajeudi est bien mal. Vous devriez monter le voir, le raisonner, du reste il ne fait que parler de vous !

 

– Je monte, dit Titin.

 

Quand « l’enfant de Carnevale » entra dans la chambre, le malade, qui était en proie à une grosse fièvre, sembla vouloir sauter du lit pour courir au-devant de lui.

 

– Enfin te voilà ! Ah ! Titin, mon brave Titin, je ne voulais pas mourir, vois-tu, sans te dire… sans te dire que je t’aime bien !…

 

– Mais vous n’allez pas mourir, monsieur Papajeudi, moi aussi je vous aime bien, vous avez toujours été bon pour moi…

 

– Calmez-le, soupira Mme Papajeudi.

 

M. Papajeudi regarda sa femme :

 

– Il faut nous laisser seuls, lui dit-il.

 

– Je m’en vais, mon ami…

 

Et en passant derrière le Bastardon :

 

– Mon Dieu ! soupira-t-elle, je lui avais pourtant assez dit : Surtout, Papajeudi ne mange pas de « tourta de blea », et chaque fois il s’en gonfle. Ah ! les hommes !…

 

Quand elle fut partie, Titin s’approcha du chevet du malade.

 

– Pousse le verrou Titin !… Et viens ici, donne-moi ta main.

 

La main de Papajeudi était brûlante.

 

– Je suis bien bas, mon garçon !… Si ! si ! je te dis que je suis très bas !… c’est le bon Dieu que me punit !… Assieds-toi là, Titin ! J’ai à te parler. Écoute, ce matin, j’ai fait venir mon notaire.

 

– Ça vaut toujours mieux, monsieur Papajeudi, et, à tout prendre, ça n’est pas ça qui fait mourir.

 

– Je vais mourir… Je sais bien ce que je dis ! Enfin, tout est en règle du côté du notaire mais il reste le curé et toi, Titin…

 

– Moi ? questionna celui-ci innocemment.

 

– Oui, je suis même content de te voir avant le curé. Si tu me pardonnes, n’est-ce pas ? Il faudra bien qu’il me pardonne aussi !

 

– Mais qu’est-ce que vous me chantez là ? Qu’est-ce que j’ai à vous pardonner, monsieur Papajeudi ?

 

L’autre se reprit à pleurer doucement, cette fois, et en serrant la main de Titin.

 

– Mon pauvre Titin !… mon pauvre Titin ! Je suis un misérable… un malhonnête homme ! Je mériterais… Ah ! si on savait quand on est jeune !… Mais tout n’est pas de ma faute. Sans ce « fan d’aquella » qui nous a fait prendre tant de champagne ce soir-là ! J’en ai eu des remords toute ma vie, Titin !

 

M. Papajeudi se reprit à « chialer » plus fort… puis il embrassa, tendrement Titin qui, lui-même, se laissait gagner par l’émotion.

 

– Écoute, nous étions trois, on ne savait plus ce qu’on faisait, mais j’ai fait comme les autres, pas ?

 

– Oui, dit Titin, soudain glacé et ma pauvre mère en est devenue folle ! Elle vient de mourir.

 

– Je sais ! je sais ! Et moi aussi, je vais mourir, et j’irai en enfer… Ah ! si on savait ! Tiens, je donnerais dix ans de ma vie pour ne pas avoir fait ça… Tu peux me croire, Titin !

 

– Je vous crois d’autant mieux, monsieur Papajeudi, prononça Titin de plus en plus froid et distant, que ça ne vaut pas cher dix ans de votre vie à cette heure-ci, puisque vous m’annoncez que vous allez mourir…

 

– Assurément ! Mais enfin, c’est pour te dire que j’ai bien du regret ! Écoute, Titin, mets-toi à ma place, j’étais marié ! J’étais dans les affaires ! Je ne pouvais pas aller me dénoncer, dire : C’est moi… Tu vois le scandale d’ici, la prison ! Et ma pauvre femme, elle en serait devenue folle, elle aussi ! Ça aurait fait deux folles au lieu d’une ! Nous aurions été tous bien avancés ! D’autant plus que c’était moi et puis que ce n’était pas moi ! C’étaient les autres qui m’avaient entraîné… Eh bien ! les autres ils ne disaient rien ! Et puis, qu’est-ce qu’ils auraient dit, puisque ce malheur était fait !… Seulement, quand j’ai su que tu étais venu au monde, je me suis dit : C’est pas tout !… Il va falloir s’occuper de ce petit-là !…

 

Alors, je suis allé à la Fourca, je t’ai vu chez la mère Bibi… T’étais gentil comme tout, tu m’as pris le bout du nez en riant. Ah ! tu m’as conquis tout de suite. Alors, je me suis informé. Il n’a besoin de rien, m’a dit la mère Bibi… Avec moi et les chèvres, il ne sera pas à plaindre, c’t’enfant-là !

 

Et puis, t’as grandi comme ça… Je te suivais de loin. J’étais fier de toi ! T’aurais voulu crier à tout le monde : Le Bastardon ! C’est moi qui l’ai fait ! Mais je ne pouvais pas, naturellement, à cause de Mme Papajeudi, et puis de mes filles. Après, tu t’es installé à Nice.

 

– Installé ?

 

– Oui, enfin ! Tu es venu à Nice. Tu n’étais pas riche, tu sais ?

 

– Je sais ! fit Titin.

 

– T’avais trois loques sur le dos et tu ne mangeais pas tous les jours à ta faim. Eh bien ! tu n’avais qu’à passer à la boutique ! Est-ce que l’on t’a jamais refusé quelque chose ?

 

– Jamais ! dit Titin.

 

– Avoue qu’on a toujours été gentil pour toi, ici ?

 

– C’est vrai, monsieur Papajeudi. Si vous aviez été mon père tout entier je, me demande ce que vous auriez bien pu faire pour moi ?

 

– Eh bien ! et Mme Papajeudi ? Elle t’a donné plus d’une fois mes vieilles culottes ! et elle ne se doutait de rien ! Faut pas l’oublier, Titin !

 

– Je ne l’oublie pas !

 

– Titin, je vais mourir !… Il faut que tu me pardonnes !…

 

– Même si vous ne mourez pas, je vous pardonne, monsieur Papajeudi… parce que moi, je ne compte pas !

 

– Comment ! tu ne comptes pas ? Je tiens plus à ton opinion qu’à celle du curé, entends !

 

– Oh ! il ne s’agit point de curé. Il s’agit de quelqu’un qui pourrait peut-être bien vous barrer le passage là-haut ! La pauvre Tina !…

 

– Hélas ! soupira Papajeudi, ces derniers temps, j’ai bien pensé à elle, je t’assure, et je me suis dit que si je faisais quelque chose pour toi ici-bas, elle serait bien contente, cette pauvre Tina, là-haut !

 

– Oh ! vous avez, déjà tant fait pour moi, monsieur Papajeudi !…

 

– Mais non ! mais non ! Voilà, j’ai fait venir mon notaire… Je lui ai dit : Je vais, mourir, il faut que je répare une faute… une faute de jeunesse. J’ai un fils, personne ne le sait, pas même lui, je voudrais lui laisser de quoi s’établir. Sans que Mme Papajeudi en sache rien, même après ma mort, car ce fils, je l’ai eu étant marié, et que je ne veux pas que ma femme et mes filles maudissent ma mémoire. Que dois-je faire ? Sais-tu ce qu’il m’a répondu ?

 

– Qu’on peut toujours s’arranger… murmura Titin.

 

– Il m’a répondu qu’il n’y avait rien à faire, que Mme Papajeudi et moi nous étions mariés sous le régime de la communauté et qu’où ne pourrait dissimuler un legs pareil. Il m’a dit que je porterais du même coup un grave préjudice à mes filles, préjudice matériel et surtout moral. Et ça dans le moment même où elles allaient se marier !… Voilà, mon bon Titin ce qu’il m’a répondu, le notaire !…

 

Alors, que veux-tu, je n’ai pas voulu que l’honorable Mme Papajeudi et ses filles soient victimes de ce qu’a pu faire un misérable comme moi, car je suis un misérable, Titin !…

 

– Oui, dit Titin. Oui, monsieur Papajeudi vous êtes une vieille, crapule !

 

Et il se leva. L’autre tendit vers lui ses bras désespérés :

 

– Qu’est-ce que tu vas faire ?… Tout çà, c’est de la faute au notaire, je t’assure !…

 

– F… moi la paix avec votre notaire !

 

– Qu’est-ce que tu vas faire ? Qu’est-ce que tu vas faire ?

 

– Rien, vous me dégoûtez !

 

– Ah ! Titin ! Titin ! Tu t’en vas comme ça sans me pardonner ? Je vais mourir, Titin ! !

 

– Crève ! dit Titin.

 

Le brave Papajeudi eut un sursaut terrible, puis retomba d’un coup sur sa couche et ne bougea plus.

 

Titin se précipita, l’appela, le prit dans ses bras, mais il ne maniait plus qu’une masse lourde et molle, toute moite d’une sueur qui peu à peu se glaçait.

 

– Mon Dieu ! c’est moi qui l’ai tué !

 

Et il l’appela encore, le dorlota, l’embrassa.

 

– Je vous pardonne, je vous pardonne, monsieur Papajeudi !

 

L’autre rouvrit les yeux, poussa un soupir et demanda à boire.

 

– Oh ! ça va mieux, murmura-t-il quand il eut bu, je brûle comme l’enfer ! Tu peux être content, Titin, j’y vais !…

 

– Il faut vivre, monsieur Papajeudi, lui dit-il, vivre pour votre femme et vos filles !… Vous n’avez plus rien à craindre de moi, je vous pardonne, à une condition : c’est que vous m’aiderez à rechercher l’homme qui, ce soir-là, vous a fait boire tant de champagne ! Menica m’a dit que vous connaissiez son nom…

 

– Ah ! Menica ! Tu as vu Menica ? Qu’est-ce qu’il est devenu ? On m’a dit qu’il avait fait de mauvaises affaires ?

 

– Oui ! Il n’est pas heureux ! dit Titin.

 

– Il a eu de l’argent trop jeune, vois-tu !… C’est mauvais d’avoir de l’argent trop jeune… Réfléchis encore à ce que je te dis là, Titin ! Le travail, il n’y a que ça !… Quand on compte sur les souliers d’un mort…

 

– Assez, monsieur Papajeudi !… c’est à moi à parler maintenant. Cet autre, il était riche ?

 

– Oui, très riche, mais il ne l’est plus !… Ce n’est plus la peine de t’en occuper, Titin !…

 

– Je voudrais savoir son nom tout de même.

 

– Je ne peux pas te le dire, Titin ! ça ferait trop d’histoires… des histoires auxquelles je serai forcément mêlé. Et puisque tu me pardonnes…

 

– Son nom ?

 

– Je ne peux pas te le dire… C’est un homme capable de tout…

 

– Son nom ?

 

– Je l’ai oublié, Titin ! Tu sais, moi, je ne le connaissais pas, c’est tout à fait par hasard, il voulait s’amuser avec le peuple, qu’il disait. Un jour de Carnaval, on s’était rencontré aux tribunes, on a dit son nom derrière moi, et puis j’ai oublié. Il a quitté Nice pendant des années. Quand il est revenu, il avait bien changé, je ne le reconnaissais plus !…

 

– Son nom ?

 

Papajeudi secoua la tête.

 

Alors Titin se dirigea vers la porte.

 

– Ne me laisse pas comme ça !…

 

– Je vais appeler Mme Papajeudi.

 

– Titin, mon petit Titin !…

 

– Il faudra bien que vous me disiez son nom devant elle ! Puisque c’est lui, le coupable, puisque c’est lui qui vous a entraînés, il paiera pour les autres !… Mme Papajeudi comprendra cela, car il faut que quelqu’un paie, dans cette affaire-là, vous entendez, monsieur Papajeudi.

 

– Mais puisque je te dis qu’il n’a plus le sou.

 

– Il ne s’agit pas de ça ! Je me comprends !

 

Et Titin ouvrit la porte.

 

– Tais-toi ! Titin !… Tu le sauras le nom ! Mais tu me jures que tu ne diras jamais que c’est moi qui te l’ai dit ?

 

– Entendu ! Allons, j’écoute !…

 

– Eh bien ! C’était un grand seigneur, un noble étranger, un prince, Titin !…

 

– Il est à Nice en ce moment ?

 

– Mon Dieu, oui !…

 

– Je le connais ?

 

– Pour sûr, tu l’as vu !

 

Titin, qui s’était rassis, se leva d’un bond :

 

– C’est le prince de Transalbanie ! jeta-t-il à Papajeudi épouvanté.

 

– Oui, Titin ! Oui, c’est lui !…

 

– Hippothadée !

 

– Ah ! Titin, calme-toi !… Calme-toi ! Ne crie pas ! Ah ! je voudrais être déjà mort !…

 

– Celui qui doit se marier avec Toinetta ! clama Titin en frappant d’un poing terrible la table de nuit qui oscilla et s’effondra dans un tintamarre étourdissant de tasses et de vases brisées…

 

À cet affreux tumulte, Mme Papajeudi et ces filles accoururent, tandis que le malade se pâmait à nouveau sur son lit de douleur.

 

– Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il, grands dieux ? s’écria Mme Papajeudi.

 

– Rien, madame ! Nous étions en train de rire !

 

Et Titin se jeta dans l’escalier, sacrant comme un damné et en tâtant dans sa poche un couteau qui ne tarderait point certainement à faire quelques boutonnières supplémentaires dans les habits tout neufs que le seigneur Hippothadée s’était fait offrir par Mme la comtesse d’Azila à l’occasion de ses fiançailles avec Mlle Antoinette Agagnosc…

 

À tout hasard, et peut-être conduit par un sûr instinct qui réapparaissait dans ces moments de surexaltation, il courut d’une traite au nouvel appartement que le prince Hippothadée avait loué avec les deniers de M. Supia dans un des plus somptueux immeubles de la Promenade des Anglais.

 

Dans le vestibule, il se heurta à des ouvriers tapissiers, décorateurs ébénistes, qui se rangèrent, épouvantés devant cette figure effroyable dans laquelle ils avaient peine à reconnaître le bon Titin.

 

Il voulut pousser une porte. Un larbin se présenta. Ce domestique prononça quelques mots que personne n’entendit et alla rejoindre presque aussitôt sur le palier, où Titin le projeta avec effraction, les ouvriers qui fuyaient déjà ce lieu de malheur.

 

Titin était sûr que le prince était là. Il y était en effet, et très étonné de tout ce bruit que l’on faisait dans son antichambre. Quand il aperçut Titin, il comprit qu’il allait se passer quelque chose sur quoi il ne comptait pas, et qu’il touchait peut-être à l’une des heures les plus graves de sa vie.

 

Mais ce Transalbanais en avait tant vu et il était revenu parfois de si loin qu’il ne perdit nullement la tête. Au contraire, voyant en face de lui un ennemi désordonné, il fit appel à tout son sang-froid.

 

– Je vous demande pardon, monsieur, dit Titin, de m’être présenté chez vous sans m’être fait annoncer… mais je viens pour une affaire si pressée que j’ai cru pouvoir passer par-dessus les civilités usuelles… Monsieur, je suis Titin-le-Bastardon, je suis venu vous dire que je veux vous tuer.

 

Si le calme du prince était impressionnant, celui de Titin était terrible.

 

Hippothadée ne put s’empêcher de tressaillir, mais il se remit vite, ajusta son monocle, toisa Titin des pieds à la tête et demanda :

 

– Me tuer, monsieur ?… ou m’assassiner ?

 

– Vous assassiner, monsieur ! Vous assassiner ! Je sais que vous êtes brave et fort habile à manier l’épée, le pistolet, le sabre, aussi je ne me risquerai point à vous accorder un avantage dont vous pourriez tirer profit à mes dépens. Je vais vous assassiner, tout simplement parce qu’on ne se bat pas en duel avec un homme comme vous !…

 

– Qui vous fait peur !…

 

– Titin-le-Bastardon n’a peur de personne ! Seulement, il ne veut pas être dupe et sa générosité naturelle ne permettra pas à une crapule de votre espèce de lui passer sur le corps pour que vous puissiez tranquillement continuer vos petits exploits…

 

Le prince s’était sournoisement rapproché du mur où se trouvait un bouton d’appel électrique. Enfin, il avait manœuvré de telle sorte qu’une table-bureau se trouvait entre lui et Titin…

 

– Monsieur ! dit-il de sa voix la plus douce je ne m’attendais pas à tant de discours chez un assassin !

 

– C’est que j’ai voulu que vous sachiez, monsieur, avant de mourir, pourquoi je vous frappais !

 

Titin, cette fois, avait cessé de jouer. Il fixait un œil sanglant sur cet homme exécré qui, après avoir fait de sa mère une martyre, voulait faire de Toinetta sa femme.

 

Et il ouvrît son couteau.

 

Le prince allongea le bras du côté de la muraille et, avec une force inattendue, jeta la table bureau dans les jambes de Titin.

 

Mais celui-ci, agile comme un singe, avait bondi au-dessus du meuble et était retombé sur le prince avant que ce cher seigneur ait pu appeler à son aide. Il le tenait renversé sous son genou et lui serrait la gorge à l’étouffer. Il leva son couteau.

 

– Pour Tina ! lui jeta-t-il à l’oreille… Souviens-toi du Carnaval de dix-huit cent quatre-vingt…

 

Mais il n’avait pas encore achevé de prononcer son chiffre que le prince, parvenant à écarter un instant l’étreinte farouche des doigts qui l’étouffaient, râlait :

 

– Il y a erreur !… il y a erreur !… Tina, connais pas !… Suis jamais venu à Nice en cette année-là !…

 

Avant le geste suprême, Titin jugea bon de donner au prince une dernière explication :

 

– Tina, c’est ma mère !

 

– Je m’en fous de ta mère ! connais pas ta mère !

 

– Et je suis ton fils !

 

– Mais vous êtes fou ! Vous êtes fou ! Fallait le dire tout de suite ! Monsieur, je vous dis qu’il y a erreur sur la personne !…

 

Laissez-moi me relever, monsieur !… On vous a mal renseigné ! Vous devez confondre avec mon frère !…

 

– Êtes-vous, oui ou non, le prince Hippothadée ? lui cracha Titin.

 

– Mais nous nous appelons tous Hippothadée dans la famille !… Laissez-moi vous expliquer, et vous allez voir que nous allons finir, par nous entendre !… Sacrebleu ! Que vous êtes brutal !… C’est difficile de causer avec vous, vous savez ! Nous nous appelons tous Hippothadée dans la famille à cause d’un ancêtre illustre qui, paraît-il, a rendu de grands services à la patrie du temps de la première invasion des Turcs !… Depuis, les princes de Transalbanie sont tous des Hippothadée, avec des variantes, naturellement !… Ainsi, moi je m’appelle Hippothadée-Vladimir et mon frère aîné s’appelle Marie-Hippothadée. En Occident, tout le monde nous appelle Hippothadée, mais chez nous, je suis le prince Vladi et mon frère est le prince Marie. Eh bien ! c’est le prince Marie qui est venu à Nice à l’époque que vous dites et qui s’est si mal conduit avec madame votre mère. Quant à moi, je n’y suis pour rien dans cette affaire-là. Je ne suis venu à Nice pour la première fois qu’une quinzaine d’années plus tard.

 

– Je vous demande pardon, monsieur Hippothadée… Vladimir… Vous pouvez vous relever ! fit Titin en fermant son couteau. Seulement nous n’avons pas fini de causer pour cela ! J’ai failli vous tuer, mais il ne dépend que de vous que nous devenions une paire d’amis !…

 

De plus, j’ai pris sur vous, monsieur, quelques renseignements, ils sont fâcheux ! Laissez-moi continuer, je vous en prie !… Vous êtes tout à fait à la cote après avoir ruiné quelques-unes de vos maîtresses ! Vous vivez en ce moment aux crochets de la comtesse d’Azila, c’est votre affaire !… Tout de même, vous n’êtes pas un très joli monsieur. Eh bien ! malgré tous ces précédents déplorables, je consentirais à ne point vous enlever tout à fait mon estime si vous renonciez à un projet qui cache une dernière turpitude et où certainement vous vous êtes laissé entraîner par les combinaisons criminelles d’un homme que je méprise encore plus que vous ! J’ai parlé de M. Supia. Comprenez-moi bien, monsieur Hippothadée, si je vous parle de cette affaire, c’est qu’elle m’intéresse !… Je connais depuis sa plus tendre enfance Mlle Agagnosc, qui m’a fait l’honneur, de me continuer son amitié. Elle a perdu ses parents toute jeune et n’est pas heureuse chez les Supia… Elle l’est si peu, monsieur, que pour sortir de chez ces gens-là, elle consent à se marier avec vous ! Vous ou un autre, ça lui est égal. Elle ne vous connaît pas. Mais moi, monsieur, je vous connais !

 

– Vous me preniez tout à l’heure pour mon frère !…

 

– Je continue. Je sais le pauvre sire que vous êtes !… Eh bien ! moi, qui me considère un peu comme le frère de lait de Mlle Agagnosc, je viens vous dire : ce mariage ne se fera pas et je viens vous demander, si vous voulez que nous restions bons amis, entendez par là : si vous voulez que Titin-le-Bastardon ne se mêle point directement de vos petites affaires, je viens vous demander de renoncer de vous-même à la main de Mlle Agagnosc !

 

– Eh ! monsieur Titin, si je vous disais que le charme que dégage Mlle Agagnosc a fait de moi un homme nouveau ! Si je vous disais que je me sens de force à la rendre heureuse !… et que j’aime ma fiancée !… Comprenez-vous que, dans ces conditions, il m’est bien difficile…

 

– Non ! interrompit brutalement Titin !… Non ! cela ne suffit pas !

 

– Et si je vous disais que Mlle Agagnosc m’aime ?

 

Titin sursauta. Mais il parvint à se calmer et répliqua, la voix rauque :

 

– Je ne vous croirais pas, monsieur !

 

– Vous auriez tort, je vous assure que nous faisons les plus gentils fiancés du monde. Maintenant, monsieur, en voilà assez ! Vous étiez venu pour me tuer. Tuez-moi ou laissez-moi aller m’habiller ! Mlle Agagnosc m’attend avec la digne Mme Supia et sa charmante fille. Je dois conduire ces dames dans le monde !…

 

Titin se leva : il était redevenu très calme.

 

– Ce mariage ne se fera pas !… J’ai un compte à régler avec la Transalbanie ! J’apprendrai au monde ce que c’est qu’un monsieur Hippothadée et je salirai si bien votre blason, et le mien, ajouta-t-il avec un sourire où se retrouvait tout le sarcasme redoutable qu’un grand seigneur seul – ou son bâtard – peut mettre dans un sourire, que M. Supia lui-même reculera, devant le scandale de vous donner sa pupille !…

 

– En vérité, s’écria le prince, voilà, qui est trouvé, monsieur Titin ! Racontez donc l’infamie de mon frère ! Je ne saurais trop vous y encourager ! Le prince Marie n’aura que ce qu’il mérite !… Je serai vengé moi-même !… M. Supia, loin de me refuser sa filleule, comprendra enfin pourquoi j’ai du quitter mon pays. Le prince Marie m’a tout pris. C’est le dernier des tyrans !… Il fait trembler notre souverain lui-même ! Vengez la Transalbanie !… Vengez-moi, monsieur Titin !… Ah ! vous ne croyiez pas si bien dire en m’annonçant tout à l’heure que nous pouvions encore être amis ! Je suis votre homme, monsieur. Je ne vous retiens pas aujourd’hui parce que, comme je vous l’ai dit, ces dames m’attendent ! Mais vous savez où me trouver. Et le jour où, pour votre campagne, vous aurez besoin de quelque renseignement…

 

– Assez de boniments ! lui jeta Titin qui regrettait de ne pas l’avoir étranglé et découpé en morceaux avant que le prince l’eût fixé sur son degré de parenté avec son troisième « païre »… Voici mon dernier mot : si vous vous mariez avec Mlle Agagnosc…

 

– Si je me marie avec Mlle Agagnosc, comme tout me le fait espérer, je vous invite à la noce !

 

– J’y serai !… dit Titin.

 

XII

Comment Hardigras, qui n’était pas invité, troubla les noces de Mlle Agagnosc et du prince Hippothadée de Transalbanie.


Le désarroi de Titin-le-Bastardon était certain. Son expédition à la recherche de ses trois « païres » n’avait point donné ce qu’il était en droit d’espérer, soit qu’il comptât venger sa mère, soit qu’il en attendît quelque heureuse modification de sa fortune et le bénéfice qu’il en pourrait tirer pour la suite de ses desseins relativement à Mlle Agagnosc…

 

Après son entrevue avec Hippothadée, il avait jugé bon de se documenter plus substantiellement sur celui-ci et le petit dossier qu’il avait pu ainsi constituer était tout à fait suffisant pour dégoutter à jamais d’un mariage princier l’innocente Toinetta.

 

Aussi avait-il tout tenté pour approcher la pupille de M. Supia ! Hélas ! le boïa, d’une part, et le prince, de l’autre, avaient dû prévoir que Titin ferait tout pour revoir en secret Toinetta, et leurs dispositions avaient été bien prises.

 

Toinetta n’était jamais seule. Si elle sortait, ce n’était qu’en voiture et toujours décemment accompagnée.

 

Il restait bien la nuit, et Titin ne pouvait avoir oublié que ce n’était pas une entreprise impossible que celle de descendre des toits de la « Bella Nissa » jusqu’au balcon de Toinetta. Malheureusement, depuis la fameuse journée de Carnaval, ces toits étaient gardés nuit et jour avec un soin si jaloux que Hardigras, lui-même avait renoncé à s’y montrer.

 

Le fait était d’autant plus regrettable que Titin pouvait se dire qu’Antoinette avait dû s’attarder plus d’une fois encore à sa fenêtre dans l’attente de le voir réapparaître.

 

Comme on avait négligé certainement de faire part à Antoinette de toutes les précautions prises, elle devait conclure de l’absence de Titin que celui-ci n’avait décidément plus rien à lui dire…

 

Et les jours passaient… et la date fixée pour les noces se rapprochait… !

 

En se documentant sur le prince Hippothadée Vladimir, Titin avait recueilli quelques renseignements précieux sur le prince Marie.

 

Ainsi avait-il appris que le frère aîné d’Hippothadée était le meilleur des gentilshommes et le plus honnête seigneur du royaume ; qu’après plusieurs folies de jeunesse, il était devenu fort rangé et qu’il était considéré à la cour de Transalbanie comme le modèle de toutes les vertus. Il s’était montré avec son frère d’une patience et d’une générosité sans bornes. Enfin, il n’avait cessé de fournir à l’exilé, dont tous les biens avaient été confisqués, une pension qui eût suffi pour faire vivre honorablement un honnête homme.

 

« Si ce prince Marie n’est pas un hypocrite, se dit Titin, il ne manquera point l’occasion que je vais lui offrir de « réparer », autant que faire se peut, hélas ! une faute de jeunesse ; que dis-je, une faute ? crime !… Et il écrivit :

 

« À Son Altesse le prince Marie-Hippothadée de Transalbanie, à Mostarejevo :

 

« Monseigneur, vous avez l’âme trop haute, (à ce qu’on me raconte) pour avoir oublié certaine nuit de Carnaval à Nice, nuit qui n’a pas dû vous laisser sans remords et que vous passâtes, étant tout jeune encore, à festoyer d’abominable faon avec MM. Menica Gianelli et Noré Papajeudi !

 

« Faut-il vous rappeler la pauvre Tina et le malheur qui lui survint pour s’être laissé entraîner par trois misérables fous dans les jardins déserts du quartier du Riquier. J’ai su que vous aviez quitté Nice la semaine suivante et peut-être ignorez-vous encore que la pauvre Tina est devenue folle de cette nuit-là après avoir donne naissance à un garçon que tout le monde appelle ici « l’Enfant de Carnevale ».

 

« Tina vient de mourir, Monseigneur ! C’était ma mère et vous êtes l’un de mes trois « païres » !…

 

« Le premier n’a plus aucune ressource et est à ma charge !… Le second m’a supplié de ne point détruire son foyer, par l’éclat d’un scandale, qui retomberait sur des innocents !… Je m’adresse finalement à vous, qui pouvez beaucoup pour moi !…

 

« Si vous faites ce que je vais vous demander, vous n’entendrez plus parler jamais de Titin-le-Bastardon…

 

« Votre frère, monseigneur, qui est un homme abominable, a trouvé le moyen de s’introduire dans une honorable famille et il est sur le point de se marier avec une demoiselle Antoinette Agagnosc, que j’aime et qui n’en sait rien, parce qu’un garçon comme moi, pauvre et sans nom, ne va point parler d’amour à une jeune fille riche qu’il ne peut épouser. Mais je donnerais ma vie pour que ce mariage ne se fît point ! Mlle Agagnosc ne saurait être heureuse avec cet horrible Hippothadée (Vladimir) !…

 

« Intervenez, Monseigneur ! faites tout ce qui est en votre pouvoir ! Ne laissez point se commettre cette infamie !… Et vous ne me devrez plus rien ! »

 

Après quoi, il signa : « Titin-le-Bastardon, l’enfant de Carnevale, fils de tre païres, chez la mère Bibi, à la Fourca-Nova, Alpes-Maritimes, France »…

 

Puis, ayant mis sa lettre à la poste, il prit le chemin de la Fourca.

 

Quand la mère Bibi l’aperçut, elle sauta avec ses chèvres sur le bord du chemin où elle semblait l’avoir attendu depuis qu’il était parti.

 

Elle l’embrassa en pleurant de joie, puis lui demanda, en le fixant de ses petits yeux clairs et perçants de vieille :

 

– Es-tu content, Titin ?

 

– Non, mère Bibi, je ne suis pas content !… Et puis, si tu veux me faire plaisir, tu vas me conduire sur la tombe de ma pauvre maman.

 

Ils y furent tous les deux. La terre en était joliment fleurie. Au milieu des fleurs, la mère Bibi avait planté une croix fer sur laquelle on lisait simplement ce mot « Tina » !

 

Titin ouvrit son couteau, avec lequel il devait tuer ses trois paires, et inscrivit au-dessous de « Tina » ces simples mots : « mère de Titin-le-Bastardon ».

 

Puis il ferma son couteau, le remit dans sa poche et tomba à genoux.

 

Il pria. Il parla à sa mère… Il lui dit :

 

– Mama ! Pendant que tu faisais le grand Voyage, moi, j’ai fait le voyage blanc ! (le voyage inutile) ; mais dis-moi un peu ! Est-ce que je pouvais laisser se mourir de la faim mon premier païre, ce Menica que la divine providence, dans sa juste bonté, avait déjà réduit à moins que rien, le povre ! Et cette grosse malle de Noré (dis-le-moi, mama) qui a toujours été dévoré du remords « du figuier » et qui n’a point manqué de gentillesse pour ton bastardon, est-ce que je pouvais dans le moment qu’il allait marier ses demoiselles, apporter à sa table le désespoir et la honte ? et faire mourir de chagrin impitoyablement cette povre Mme Papajeudi qui croit en lui comme dans le bon Dieu ? Le pouvais-je, dis, mama ?… Non ! tu n’aurais pas voulu cela, toi qui as tant souffert pour tout le monde ! Voilà pour mon second païre, mama !… Quant au troisième ! Ah ! celui-là, rien ne m’aurait empêché de l’envoyer au diable comme il se doit, mais ce n’était pas mon païre !… Maintenant, mama, à toi de parler, je t’écoute !

 

Quand il se releva, le Bastardon dit à la mère Bibi :

 

– Elle m’a parlé ! Elle m’a dit : « Pourquoi es-tu malcontent. Titin ? Moi je suis contente ! Tu es un brave fils ! Va. »

 

Tout de même, Titin ne retrouva sa gaîté naturelle que quelques jours plus tard, mais alors, il semblait bien qu’il eût atteint à nouveau le sommet de cette philosophie transcendante d’où il dominait, en s’en gaussant, toutes les péripéties de sa turbulente.

 

On ne l’entendait que rire, plaisanter et conter farces à ses bons amis de la Fourca.

 

Jamais il n’y eut d’aussi belles parties de boules.

 

Quand on le voyait arriver place Arson, les fiasques accouraient toutes seules sur les tables.

 

Pistafun, Aiguardente, Bouta et Tantifla n’y manquaient guère, ni les jolies filles non plus.

 

Giaousé paraissait tout heureux d’avoir retrouvé son Titin.

 

Quant à Nathalie, elle ne savait quelle toilette inventer pour paraître plus belle à ses yeux. Elle eut même une scène avec Giaousé parce que, maintenant, elle mettait des bas de soie tous les jours.

 

Mais rien n’était trop beau pour plaire à Titin.

 

Cependant, cette flamme d’allégresse dont brûlait Titin paraissait à certains d’autant plus inconcevable que nul n’ignorait qu’il avait un grand chagrin d’apprendre le prochain mariage de Toinetta.

 

Et les noces devaient avoir lieu le lundi suivant !…

 

Nathalie dit à Titin, un jour qu’il s’était montré singulièrement patient avec elle, ne repoussant que mollement (peut-être parce qu’il pensait à autre chose) ses avances nullement déguisées :

 

– Iras-tu à la noce, Titin ?

 

Celui-ci la regarda en souriant :

 

– Bien sûr que j’irai à la noce, puisque j’y suis invité !…

 

– Qu’est-ce que tu me dis là ? Tu es invité à la noce de Toinetta ? Et par qui donc ? Pas par le Supia, bien sûr !

 

Titin éclata de rire :

 

– Ah ! non, pas par celui-là, tu penses !… C’est le prince qui m’a invité !…

 

– Le prince t’a invité, cette crapule !…

 

– Ne dis donc pas de mal d’un homme qui va se marier avec cette bonne Toinetta !

 

– Ah ! bien ! je ne te reconnais plus, par exemple ! Et tu iras ?

 

– Bien sûr que j’irai, et tu devrais y venir aussi ! et Giaousé et tous les amis, bien qu’ils ne soient pas invités. Mais s’il n’y a pas de place pour eux dans le cortège, il y en aura autour !… Paraît que ça va être une noce magnifique !… Je suis curieux de voir ça, tu sais !…

 

– Je n’en reviens pas, fit Nathalie, mais je suis bien contente tout de même que tu te sois fait une raison !…

 

– Oh ! ce que j’en disais, c’était pour Toinetta, mais du moment qu’elle tient à l’épouser, ce n’est pas moi qui l’en empêcherai !

 

– Ah ! Titin, faut que je t’embrasse !…

 

– Si ça peut te faire plaisir. Mais tu sais, tu finiras par rendre jaloux ce bon Giaousé. Viens ici, un peu ! Ta femme veut m’embrasser !

 

– Quelle « bestia » ! fit Giaousé.

 

Nathalie lui lança un mauvais regard :

 

– Est-ce que tu serais jaloux, Giaousé ?

 

– S’il fallait être jaloux des femmes ! laissa tomber le Babazouk, plein de mépris.

 

– Alors, je ne me gêne pas, fit Nathalie…

 

Et elle colla un baiser retentissant sur la joue de Titin.

 

– Tu ne sais pas ce que j’étais en train de lui dire ! fit Titin à Giaousé, je lui disais que nous devrions tous aller à la noce de Toinetta !

 

– Ça, c’est une idée ! dit le Babazouk… d’autant qu’on raconte qu’il pourrait bien se passer des choses assez drôles à ce mariage-là ! On dit que Hardigras a prévenu le Supia qu’il lui défendait de marier Toinetta à Hippothadée…

 

– Diable de Hardigras ! fit en riant Titin… Mais qu’est-ce que ça peut bien lui faire, à lui, que Toinetta se marie avec celui-ci ou avec celui-là ?

 

– Ah ! je ne lui ai pas demandé, ricana Giaousé !… Histoire d’embêter le Supia, sans doute.

 

– Et qu’est-ce qui t’a dit ça ?

 

– C’est Pistafun ! Tiens ! le voilà, justement. Eh ! Pistafun !…

 

Ce dernier s’avança, roulant une cigarette… Il paraissait joyeusement intéressé par une pensée qu’il ne communiquait à personne.

 

– Bonjour, Titin ! fit-il en le découvrant tout à coup. Ça me fait plaisir de te revoir. !… On s’ennuie de toi, place Arson, tu sais.

 

– Dis donc, Pistafun, demanda Titin, c’est vrai ce que nous raconte Giaousé, que Hardigras a décidé que le mariage du prince et de Toinetta ne se ferait pas ?…

 

Pistafun jeta un coup d’œil sur Giaousé, puis sur Titin, et s’assit en face de Nathalie.

 

– C’est vrai, dit-il. Il ne veut pas. Il l’a écrit au « boïa »… Il l’a même écrit plusieurs fois. Bezaudin, le commissaire de police, a les lettres, et je vous prie de croire que les précautions sont prises !

 

– Et d’où tiens-tu de pareilles nouvelles, Pistafun ? demanda Titin.

 

– De Tantifla qui l’a appris du Budeù en jouant au vitou après dîner chez Caramagna, qui le tenait de Gamba Secca, qui le tenait de la modiste de la rue Lépante, qui le tenait de la cuisinière de Mme Supia, à qui elle fournit des chapeaux, qui le tenait elle-même de Mlle Antoinette. Tu vois, Titin, qu’on ne peut pas être mieux renseigné ! Mais aujourd’hui toute la ville est au courant. On ne parle que de ça ! Et tu penses si l’on s’amuse à l’avance ! On va s’écraser devant la mairie et à Sainte-Réparate, bien sûr !

 

– Et Mlle Antoinette, demanda Titin, qu’est-ce qu’elle dit de tout ça ?

 

– Paraît qu’elle s’amuse comme une petite folle… Elle dit que depuis longtemps elle désirait faire la connaissance de Hardigras. Quand on lui essaie sa robe de mariée, elle fait rire avec ses réflexions : « Faites-moi belle, dit-elle aux essayeuses, on dit que Hardigras s’est invité à ma noce ! Je veux lui en mettre, plein la vue… »

 

– Nous irons tous à la noce ! s’écria Titin.

 

M. Supia avait tenu à ce que ce fût le maire lui-même qui mariât sa pupille et l’on avait dû reculer la cérémonie civile jusqu’au jour fixé pour la cérémonie religieuse, de telle sorte que le mariage à la mairie et à l’église devait avoir lieu ce même lundi.

 

Dès neuf heures du matin tout le quartier de l’Hôtel de Ville était envahi par une foule curieuse. L’événement du jour était moins le mariage que l’intervention de Hardigras annoncée urbi et orbi. On était venu des campagnes environnantes et l’on se pressait jusque sur les rampes du cours Mac-Mahon d’où l’on pouvait découvrir toute la rue de l’Hôtel-de-Ville.

 

La police d’État avait mis en œuvre tous ses services pour assurer la sécurité du cortège. Du reste, il n’y avait pas cent mètres à faire pour aller de la place du Palais où se trouvait le domicile de Supia jusqu’à la mairie. Ces cent mètres, les fiancés et la famille devaient les parcourir dans des autos de luxe. On se disait aussi à l’oreille que de nombreux policiers en civil étaient répandus dans toutes les rues avoisinantes. Enfin, MM. Souques et Ordinal, chacun dans une auto remplie d’hommes à eux, suivraient ou précéderaient les autos de la famille.

 

Que ne disait-on pas ? Les uns affirmaient que, malgré toutes les précautions, Hardigras saurait jouer aux Supia un dernier tour de sa façon. Certains, qui paraissaient les plus sages, émettaient avec timidité et prudence cette opinion que Hardigras, en intervenant dans cette affaire de famille, allait un peu loin et qu’il se mêlait, après tout, de ce qui ne le regardait pas. Mais tout le monde ne parlait pas ainsi.

 

On savait bien que Toinetta entre les mains des Supia ne faisait point ce qu’elle voulait, qu’elle était leur prisonnière, leur martyre et qu’elle ne se mariait que pour leur échapper.

 

Elle ignorait, la povre, qu’elle fuyait un mal pour échouer dans un pire et qu’il n’y avait point de sort plus détestable sur la terre que celui qui allait l’unir à un personnage aussi taré que le prince Hippothadée !… Puisqu’elle avait tant souffert, elle aurait dû montrer encore un peu de courage. Ce n’étaient point les gentils garçons qui manquaient dans le pays ! Et elle aurait été heureuse, la petite Toinetta, comme tout le monde le souhaitait.

 

Ça, c’était l’avis des braves gens de Nice, ce devait être aussi celui de cette bonne tête de Titin-le-Bastardon…

 

Chez Camousse, le restaurateur de la rue de l’Hôtel-de-Ville, d’où l’on pouvait tout voir, on clignait de l’œil chaque fois que quelqu’un parlait de Titin : « Non ! il n’était point là ! » disait-on… « Il avait autre chose à faire, eh !… »

 

Qu’est-ce qu’il faisait, qu’est-ce qu’il préparait ? On ne savait, mais ça ne devait pas être une chose ordinaire.

 

L’arrivée, par la cour, de Gamba Secca et du Budeù, derrière lesquels se présentait Giaousé Babazouk, fut saluée d’applaudissements sur la signification desquels personne ne se trompait. Ce fut encore bien autre chose quand le formidable carré de Pistafun, Aiguardente, Tony Bouta et Tantifla fit son entrée. On cria. On trépigna. Eux semblaient ne rien comprendre à ce qui se passait… Ils étaient venus en curieux comme tout le monde.

 

– Et Titin ? Et Titin ? leur criait-on.

 

– Titin, répondaient-ils avec une figure étonnée qui surexcitait la joie générale, nous ne l’avons pas vu de plusieurs jours… Nous voudrions bien avoir de ses nouvelles. Il n’est pas ici ?

 

Les rires repartaient de plus belle… non, non ; il n’était pas ici ! La voix de Giaousé se fit entendre :

 

– Il a été invité à la noce !… Vous allez le voir dans le cortège ! dit-il simplement…

 

Alors ce fut une explosion.

 

– Et qui donc l’a invité ?

 

– Le prince !… Paraît qu’ils sont devenus une paire d’amis.

 

On se roulait. Vrai ! si la journée continuait comme cela, on serait malade de rire.

 

Les invités, se rendant directement à Hôtel de ville, commençaient à arriver les uns en auto, les autres en voiture. On se les nommait, on faisait des réflexions, on se livrait à quelques plaisanteries pas méchantes et surtout on détaillait les toilettes des dames.

 

Celles-ci avaient mis leurs plus beaux atours, sorti tous leurs bijoux ; la bourgeoisie niçoise faisait la plus honnête figure du monde. Les jeunes filles, en robe claire, écoutaient en souriant des jeunes gens en smoking. Au fur et à mesure que les invités descendaient devant la grille de l’Hôtel de ville, les véhicules allaient se ranger dans la rue Saint-François de Paul.

 

Le service d’ordre avait été admirablement réglé.

 

Des membres de la colonie étrangère, amis d’Hippothadée, arrivaient en uniforme. Quelques femmes d’un très grand chic les accompagnaient. On se montra avec stupéfaction la comtesse d’Azila, plus blonde et plus maquillée que jamais, s’enquérant de la santé de quelques honorables douairières. Elle paraissait la plus à l’aise de toutes en ce jour qui, pour elle, mettait en deuil ses plus belles espérances. On ne pouvait s’empêcher d’admirer sa force d’âme, et ses amis en montraient quelque fierté : « C’est vraiment, disaient-ils, une très grande dame !… »

 

Tout ce monde n’avait qu’une préoccupation : Hardigras.

 

Mais chez Camousse ce fut comme un étourdissement quand, au milieu de la chaussée, on vit s’avancer tout seul, une fleur à la boutonnière, les mains dans les poches, son feutré noir tout neuf sur l’oreille, dans un costume bleu foncé au gilet largement échancré, une cravate blanche nouée sur une chemise brodée et se traînant nonchalamment dans des souliers vernis, Titin-le-Bastardon !…

 

– Vé !… vé !… C’est lui !… C’est Titin !… Vé ! Qu’il est beau !…

 

– Babazouk n’a pas menti !… Vrai, qu’il est de noce !…

 

Maintenant on s’écrasait à la porte, aux fenêtres. Tout le monde voulait voir Titin. Des mains se tendaient vers lui.

 

– Eh Titin !… tu as le temps, mon fils !

 

– La mariée n’est pas encore arrivée !

 

– Viens prendre un coup de blec !

 

– Montre-toi, que l’on te voie, diable ! Le prince va être jaloux !…

 

– Ça n’est pas toi qu’on attendait !

 

– Péchaïre ! on attendait Hardigras et voilà Titin !

 

– Nous apportes-tu des nouvelles de Hardigras ?

 

– Giaousé, appelle-le donc, toi. Il viendra, bien sûr !

 

Au nom de Giaousé, Titin tourna la tête, sourit à tout le monde, regarda l’heure à sa montre, une belle montre, d’argent dont la chaîne pendait à sa poche de poitrine, à côté – suprême élégance ! – de son petit mouchoir blanc brodé, et il se décida à entrer.

 

Aussitôt, derrière lui, une auto fermée et qui paraissait bondée de personnages inconnus, mais qui n’avaient point la mine qui convient aux gens de noce, s’arrêta et M. Ordinal en descendit. Il avait renoncé à se camoufler.

 

Il pénétra dans le débit derrière Titin, malgré les difficultés d’une telle entreprise et les souffrances qui en résultaient pour ses cors aux pieds.

 

Titin, suivant sa coutume, embrassa Giaousé qu’il aimait comme un frère, bien que celui-ci fût loin d’avoir son caractère exubérant et sa haute philosophie.

 

Giaousé était d’une nature plutôt renfermée, ne montrant jamais grande jubilation, mais se taisant sur ses chagrins. Il faisait toujours tout ce que voulait Titin avec lequel il ne discutait jamais. Une fois pour toutes, et cela depuis les premiers ans où il avait reçu de lui une bonne rincée, il semblait avoir admis sa supériorité définitive et quand il lui arrivait d’émettre un avis il n’oubliait jamais d’ajouter : « Pas, Titin ? »

 

Et si celui-ci pensait autrement, Giaousé pensait autrement.

 

Titin se montrait-il sobre, Giaousé était sobre. Si Titin faisait ripaille plus que de raison, il faisait de même. Mais Titin, quoi qu’il arrivât, restait toujours d’une lucidité merveilleuse tandis que Giaousé n’était plus de taille à suivre la conversation.

 

Alors seulement il montrait sa mauvaise tête et Titin devait le coucher de force, après quoi il ressortait. Alors Nathalie allait rejoindre Titin et ses amis lesquels n’étaient pas encore tout à fait « mûrs ».

 

Assurément Nathalie et Giaousé ne faisaient point très bon ménage et il est bien possible que Titin fût à l’origine de tous leurs conflits conjugaux. Mais à qui la faute ?

 

Au début, Nathalie s’était montrée souvent jalouse de cette affection qui liait les deux jeunes gens et elle méprisait tant soit peu son mari d’accepter avec passivité d’être en tout le second.

 

Il la rabrouait alors sans ménagement en lui disant : « Il faut aimer Titin comme je l’aime ! »

 

Alors elle avait aimé Titin et peut-être un peu plus que ne l’eût désiré Giaousé.

 

Les femmes ne sauraient garder la mesure en rien !

 

– Eh Nathalie, elle n’est pas venue ? demanda Titin à Giaousé.

 

– Non ! la « bestia » !… répliqua l’autre… Elle ne fait que pleurer depuis l’autre jour. Tu sais peut être ce qu’elle a, toi ?

 

– Bien dégourdi celui qui sait ce que femme a…

 

Pendant ce temps, tous lui faisaient servir à boire et les femmes le félicitaient sur sa bonne mine.

 

Il était bien beau de sa personne et ses nouveaux habits faisaient ressortir sa taille « bien prise » et ses formes solides. On eût dit une statue de bronze de la meilleure époque florentine, un Benvenuto Cellini habillé par un bon coupeur de la « Bella Nissa », c’est-à-dire par un honnête artisan qui sait ce qui convient à un fils du pays d’azur, conçu un soir de Carnaval dans les jardins de Riquier.

 

Rosa et Conception, Anaïs, Cioasa et Amélie profitaient de l’absence de Nathalie pour apprécier ses biceps qu’elles tâtaient par-dessus l’étoffe. Elles refaisaient le nœud de la cravate. Mais toutes ces mignonneries cachaient le désir sournois d’être renseignées :

 

– Toinetta sera bien contente de te voir !…

 

– Ah ! si j’étais à sa place ! soupirait l’une…

 

– Vois-tu qu’elle te présente à M. le maire en disant : « C’est celui-là que je veux en mariage ! »

 

– On dit qu’elle « espérait » Hardigras, glissait une autre à voix basse.

 

– Eh bé ! faisait Conception, elle verra Titin ! que lui faut-il de plus ?

 

– Elle sera peut-être bien étonnée, hasarda Cioasa.

 

– Nous l’avons bien été, « nous otres » ! murmurait la charmante Anaïs.

 

Titin laissait dire. Il découvrit derrière lui ce pauvre M. Ordinal qui s’était soudain trouvé entouré de Pistafun et de ses trois amis et qui ne pouvait plus sortir de cette forteresse.

 

Il alla le dégager, ce dont le remercia tout de suite M. Ordinal.

 

– Et M. Souques ? interrogea Titin. Il n’est donc pas avec vous ? Serait-il malade ou trépassé le cher homme ?

 

– Ne me parlez plus de M. Souques, répondit M. Ordinal. Il n’est pas « vivable » ! J’ai rompu toutes relations. Nous travaillons maintenant chacun de notre côté !

 

– Je le vois ! dit Titin en souriant.

 

– Ainsi, aujourd’hui, il ne doit pas quitter la mariée, et moi, je ne vous quitte pas, à cause de Hardigras, vous comprenez ?

 

Et M. Ordinal se mit à rire.

 

– Si je comprends ! vous êtes plutôt gai maintenant, monsieur Ordinal. Si nous devons désormais vivre ensemble, j’aime mieux cela, voyez-vous !

 

– C’est cet affreux M. Souques qui m’avait rendu aussi triste ! Quel soulagement ce sera pour nous deux, d’être débarrassés de lui, monsieur Titin !

 

– Vous m’en voyez enchanté, monsieur Ordinal.

 

– Sans compter que ce Souques est entêté comme un mulet. Il est toujours dans la même idée que vous savez, en ce qui concerne Hardigras.

 

– Ah oui ! Il est vraiment plus « fada » que je ne croyais. Et vous, monsieur Ordinal ?

 

– Oh ! moi je me suis souvenu de la petite conversation que nous eûmes, passage Négrin, chez ce Fred, vous vous rappelez, monsieur Titin ?

 

– Très vaguement !

 

– Comment ! vous ne vous rappelez pas la proposition que vous nous fîtes de nous associer pour arrêter Hardigras ?

 

– Ah ! oui, parfaitement, monsieur Ordinal !

 

– De telle sorte que j’accepte ce traité d’alliance et que nous ne nous quittons plus tous les deux jusqu’à ce que nous soyons venus à bout de ce drôle qui a maintenant la prétention d’empêcher le mariage de Mlle Agagnosc.

 

– Oui, oui, oui. J’ai entendu parler de cela en effet !… Et vous croyez que c’est sérieux cette histoire-là ?

 

– Je souhaite pour Hardigras qu’elle ne le soit point, laissa tomber M. Ordinal, car, entre nous, monsieur Titin, s’il bouge, cette fois il est cuit.

 

– Ah ! il est cuit ! répéta si drolatiquement Titin que ceux qui l’entouraient et qui n’avaient eu garde de perdre une parole de cette intéressante conversation éclatèrent de rire…

 

– Il est cuit ! reprit avec plus de force M, Ordinal, en jetant un regard aigu autour de lui.

 

– Et à quelle sauce, monsieur Ordinal ?

 

– À la sauce du barilong !…

 

Il y eut un silence. Tous les yeux étaient fixés sur Titin. Celui-ci passa, son bras sous celui de M. Ordinal.

 

– En attendant, allons à la noce !… laissez-nous passer, messieurs ! Ne voyez-vous donc pas que M. Ordinal est devenu mon meilleur ami ? Moi non plus, je ne le lâche plus !

 

À ce moment, une rumeur sourde vint de la rue, puis des cris éclatèrent :

 

– La voilà ! la voilà. !

 

C’était en effet la mariée qui arrivait.

 

Dans une auto de grand luxe, décorée de fleurs d’oranger et dont les vitres étaient relevées, on l’aperçut passer rapidement à côté de M. Supia, en habit, qui avait l’air d’un croque-mort.

 

Derrière, venait une auto remplie d’agents en civil, sur le siège de laquelle, à côté du chauffeur, se tenait M. Souques.

 

Puis venaient les autres voitures, avec les demoiselles et les garçons d’honneur et la famille.

 

– Vous avez vu le « moure de tola » ! (le visage de tôle) criait Anaïs qui s’était hissée sur les épaules de Tantifla… on dirait qu’il conduit un enterrement !

 

– Et la mariée, l’avez-vous vue ? lançait Conception ; sûr ! elle n’a pas l’air dêtre à la noce !

 

Tout le monde avait remarqué la petite mine de Toinetta.

 

– La pauvre fille ! expliqua Ciaosa, si elle attendait Hardigras pour la sauver de cette affaire, elle a bien le droit de faire une tête !… Car il ne se presse pas.

 

Quand elle descendit d’auto, il y eut un grand silence autour d’elle et Supia lui fit traverser rapidement la cour.

 

Elle arriva ainsi dans la salle des mariages qui se remplit derrière elle.

 

Le prince Hippothadée fut bientôt à ses côtés. En se retournant il aperçut Titin debout sur une banquette.

 

Il se pencha à l’oreille de Toinetta qui regarda du côté de Titin, et lui adressa un léger signe de tête, puis elle se mit à causer avec Hippothadée le plus affectueusement du monde.

 

On l’entendait même rire, d’un rire un peu nerveux.

 

Le prince paraissait aux anges. Il faisait le beau et il était en effet dans une admirable redingote gris fer qui faisait valoir sa taille haute, sa ligne souple encore pour un jeune marié qui allait compter, bientôt, son petit demi-siècle.

 

Quand il ne s’entretenait pas avec Antoinette, il regardait de droite et de gauche, souriait aux uns, saluait les autres.

 

Les huissiers ne savaient plus où donner de la tête. Les secrétaires avaient tout disposé sur le pupitre de M. le maire. On n’attendait plus que lui.

 

Un employé vint dire un mot à l’oreille du premier secrétaire. Et celui-ci annonça à la famille qu’il faudrait attendre encore un petit quart d’heure, car le maire, que le premier adjoint était allé quérir quelques instants auparavant à son domicile, avait dû se rendre d’urgence à une assemblée d’actionnaires qui avait de grandes décisions à prendre touchant les intérêts de la ville. Il s’excusait par téléphone.

 

Le prince était désolé de ce contretemps.

 

La bonne humeur était revenue…

 

Mais le maire n’arrivait toujours point.

 

Alors, comme l’allée du milieu qui séparait les banquettes était restée libre, surveillée à un bout par M. Souques, à l’autre par M. Ordinal, toujours à côté de Titin, on commença à se rendre de petites visites… « à faire salon ».

 

Le prince serra quelques mains, s’en fut de groupe en groupe et arriva ainsi auprès de Titin.

 

– Eh ! bonjour monsieur Titin. Je vois avec plaisir que vous n’avez pas oublié mon invitation ! Mlle Agagnosc et moi vous en sommes tout à fait obligés !

 

– C’est une belle réunion, fit Titin, je n’aurais eu garde de la manquer. Vous ferez, je vous prie, tous mes compliments à Mlle Agagnosc.

 

– Mais venez donc les lui faire vous-même, dit le prince avec une belle audace et en regardant Titin d’un petit air à la fois si narquois et si insolent que celui-ci regretta amèrement la minute où il l’avait tenu sous son genou.

 

– Présenter mes compliments à Mlle Agagnosc ? Mais je la verrai comme tout le monde à la sacristie, répondit Titin de son air le plus candide.

 

– Cela n’empêchera pas !… Venez donc maintenant ! cela lui fera plaisir !…

 

Titin ne se fit point prier davantage et il suivit le prince en disant à M. Ordinal :

 

– Surtout, vous, ne me lâchez pas !

 

Mlle Agagnosc accueillit Titin d’une façon à la fois familière et « dégagée ».

 

– Ah ! voilà Titin !… Tu t’es donc décidé à venir.

 

– Mais le prince avait eu la bonté de m’inviter ! fit Titin en lui serrant la main.

 

– Il a bien eu raison ! Je ne saurais te dire tout le plaisir que ça me fait ! Et cependant, vois, Titin, comme c’est drôle ! moi, je j’aurais pas osé t’inviter !

 

– Et pourquoi donc, Toinetta ?

 

– Bah ! fît la jeune fille avec une moue légère, je ne pourrais pas bien te le dire, tu sais !… Tu as un si drôle de caractère. On croit te faire plaisir et on n’y réussit pas toujours… Enfin, tu es content ?

 

– Je suis content de te voir heureuse, Toinetta ! Mais je te demande pardon, je ne sais plus si je dois toujours te tutoyer, moi.

 

– Ne te gêne donc pas ! Le prince a des idées larges !… et ce n’est pas parce que je vais devenir princesse que je vais oublier mon petit camarade d’enfance ! Tu me dis que je suis heureuse ? Très heureuse, Titin !… et je veux que tout le monde le soit autour de moi !…

 

– Je te demande pardon de t’avoir dérangée, Toinetta !… je te laisse à ton bonheur… Adieu !

 

– Adieu, Titin !… ah ! dis donc !… on raconte partout que tu es du dernier bien avec Hardigras. En voilà un qui s’est moqué du monde, par exemple !… Pourquoi veut-il m’empêcher de me marier ? Malgré tout, je n’aurais pas été fâchée de faire sa connaissance ! Tu lui diras de ma part qu’il est un vilain farceur, ton Hardigras !

 

– Rien que pour lui faire cette commission-là, je trouverai bien le moyen de le joindre un jour… fit Titin, et il retourna à sa place, de son pas paisible et nonchalant…

 

On attendait M. le maire et l’on commençait à trouver qu’il « ésagérait !… »

 

Du reste, le bon public de la rue et des cabarets environnants était du même avis que la noble assistance. Quelle pouvait être la raison d’une prolongation aussi exceptionnelle de la cérémonie ? À quelle heure le cortège, dans ces conditions, arriverait-il à Sainte-Réparate ?

 

Chez Camousse on accusait M. le maire d’abuser de son talent de la parole ! Soudain le bruit parvint, apporté par on ne sut jamais qui, que M. le maire n’était pas encore arrivé et que l’on commençait à être inquiet là-haut, d’autant que, vérification faite, on ne savait d’où venait le coup de téléphone par lequel il était censé avoir expliqué son absence.

 

On commença à se regarder : quelques minutes plus tard, comme les bruits du dehors devenaient de plus en plus inquiétants, on se mit à sourire.

 

Chacun se comprenait.

 

Et puis on éclata de rire tout à fait. C’était ça le coup attendu de Hardigras ! Il avait mis en boîte M. le maire ! Eh bien ! ce n’était vraiment pas mal !…

 

– C’est dangereux ce qu’il a fait là ! déclara Gamba Secca, et puis, à quoi ça va-t-il servir ? Ça ne va pas empêcher la noce ! On trouvera toujours bien un adjoint.

 

Le Budeu, qui était allé aux renseignements, se chargea de lui répondre. Le premier adjoint avait disparu en même temps que M. le maire.

 

Quant aux deux autres, on courait après eux…

 

Une rumeur grossissante descendait des rampes du boulevard Mac-Mahon ou montait de la rue Saint-François-de-Paule.

 

Là-dessus, Titin arriva chez Camousse, tenant toujours par le bras M. Ordinal.

 

– Vous comprenez, je ne peux plus vous lâcher, moi ! Je ne tiens pas être mêlé à une histoire pareille ! Entre nous, il va un peu fort, « notre » Hardigras !

 

Cependant la foule riait sur son passage. Quand il pénétra chez Camousse, il fut assailli de questions.

 

– Qu’est-ce qu’elle dit, la mariée ? Qu’est-ce qu’elle dit, Toinetta ?

 

– Eh bien ! elle dit qu’elle n’est pas mariée pardi. Et elle pleure !

 

– Ça n’est pas vrai, Titin ! On dit qu’elle trouve ça très drôle, corrigea quelqu’un.

 

– Demandez à M. Ordinal, fit Titin.

 

Mais M. Ordinal, lui aussi, avait disparu.

 

– La nature a ses « esigences » fit entendre Pistafun.

 

– Je lui ai montré le petit endroit, dit Tantifla.

 

À ce moment, nouvelle arrivée sensationnelle. C’était le chauffeur de l’auto de la mariée et son acolyte le valet de pied qui en avaient assez d’attendre, sans boire, une mariée qui ne revenait plus.

 

– On ne sait plus ce que ça peut durer ! dirent-ils. Paraît que le second adjoint est parti hier soir pour Paris et que le troisième est à Cannes ! Ils sont en train, là-haut, de téléphoner à Cannes !

 

La joie devenait du délire. On offrit à boire à ces deux messieurs. Du reste, ils paraissaient en pays de connaissance et, en entrant, ils avaient serré la main de Titin. Mais qui ne serrait point la main de Titin ?

 

Quelques instants plus tard, un mouvement insolite se produisait dans la rue. Les barrages d’agents avaient toutes les peines du monde à se maintenir contre la poussée de la foule qui voulait voir de près la sortie des invités.

 

Car on sortait de la mairie.

 

La cérémonie civile était en effet remise à l’après-midi et le mariage à l’église aurait lieu le lendemain.

 

Chacun voulait voir la tête des Supia, celle d’Hippothadée et surtout la figure que faisait Toinetta.

 

Celle-ci parut bientôt, elle ne semblait point se faire de mauvais sang : au contraire, on là trouva autrement plaisante à ce départ qu’à son arrivée, et, pour tout dire, cette cérémonie manquée rallumait dans ses yeux une flamme malicieuse, qui, pendant ces dernières heures, paraissait éteinte.

 

Le chauffeur, à son volant, appuya sur la mise en marche.

 

Le valet de pied, roide comme un cierge, ouvrait la portière.

 

Antoinette monta.

 

Était-ce distraction du valet ? La portière se referma immédiatement.

 

M. Supia, stupéfait, voulait faire entendre une protestation, mais il n’en eut pas le temps. Dans le même moment, la foule avait brisé de part et d’autre le barrage des agents. Un flot de joyeux énergumènes comme il s’en trouve toujours dans la coulisse des cérémonies les plus sensationnelles, à l’affût de la moindre occasion pour apporter un trouble qui les amuse au milieu des plus belles ordonnances, déferla avec une force irrésistible et se répandit autour des voitures.

 

Les nommés Tantifla, Bouta, Aiguardente et Pistafun se distinguaient entre tous autres par l’entrain avec lequel ils écrasaient tout ce qui leur résistait.

 

Pendant ce temps, le chauffeur démarrait au milieu du tumulte.

 

Alors, comme il levait la tête, on s’aperçut qu’il portait sous sa casquette un masque qui n’était plus inconnu des Niçois… Et un cri jaillit de toutes les poitrines : « Hardigras ! Hardigras ! »…

 

Oui, c’était Hardigras qui enlevait la mariée.

 

Devant lui, la foule s’était ouverte comme sur un mot d’ordre, et quand il fut passé, cette même foule se referma, présentant un barrage que les autos policières de MM. Souques et Ordinal (cette dernière sans M. Ordinal) ne parvinrent pas a briser, cette fois ! Il eût fallu écraser tout le monde !

 

Quand la place fut enfin dégagée, l’auto de la mariée et ce brigand de Hardigras étaient déjà loin !…

 

On retrouva l’auto nuptiale, au cours de l’après-midi, dans un coin de la campagne niçoise des plus pittoresques mais assez désert appelé « le Vallon obscur ». La mariée ne s’y trouvait plus, naturellement.

 

Sur ces entrefaites, M. le maire et son adjoint rentrèrent dans leur bonne ville après un excellent déjeuner dans un cabanon des bords du Loup où ils avaient été conduits, sans qu’ils l’eussent demandé, par une auto de louage commandée la veille (à cette époque, le maire de Nice ne disposait pas encore d’une auto municipale)…

 

Leurs velléités de protestations s’étaient calmées devant les dispositions malveillantes de deux inconnus savamment camouflés qui s’étaient engouffrés dans l’auto derrière eux. Enfin ces protestations avaient cessé tout à fait quand ils avaient été assurés qu’il ne s’agissait que de faire honneur à une magnifique truite au bleu. Ce cabanon, fermé depuis quelque temps, semblait ne s’être ouvert que pour eux et devait, au surplus, reprendre son visage de bois le lendemain.

 

M. Ordinal fut délivré, lui aussi, et put enfin sortir de ce petit coin de la maison Camousse où Pistafun l’avait si facétieusement enfermé… Seulement, il était furieux ! C’est qu’il n’avait point, pour être consolé, les mêmes raisons que M. le maire et son adjoint.

 

Il n’y avait que la mariée que l’on ne retrouvait point.

 

Un enlèvement aussi audacieux, un attentat aussi cynique à la liberté d’honorables magistrats allaient mettre en branle tout l’appareil de la justice.

 

On commença par coffrer Pistafun.

 

Enfin, Titin, qui était tranquillement retourné à la Fourca après ces sensationnels événements, reçut une invitation à se présenter le lendemain à la police d’État, d’ordre de M. le commissaire central.

 

L’un des plus effroyables drames qui soient inscrits aux annales judiciaires allait commencer…

 

XIII

Où la mariée est retrouvée


Titin-le-Bastardon ayant reçu cette invitation à se rendre à l’hôtel de la police centrale, ne manqua point de conseilleurs pour le persuader du danger que comportait une telle démarche, mais il ne voulut rien entendre. Les supplications mêmes de la mère Bibi restèrent sans effet.

 

Tout de même, Gamba Secca se risqua à lui dire :

 

– Prends garde ! Ils ont déjà arrêté Pistafun !… Si Giaousé Babazouk était là, il saurait bien, lui, te convaincre.

 

Alors une voix se fit entendre, qui était celle de Nathalie, et elle n’était point sans amertume :

 

– Oui, mais Giaousé n’est pas là ! Titin l’aura prêté à Hardigras pour garder la Toinetta ; voilà un beau gardien, ma foi ! Va donc à la police, Titin ; quoi qu’il arrive, tu ne l’auras pas volé !

 

– J’y vais d’autant plus tranquillement, répliqua Titin en regardant. Nathalie, que, s’il m’arrivait quelque chose, je suis bien sûr que Giaousé saurait me tirer de là !

 

Tous firent :

 

– Assurément ! et nous serions tous avec lui !

 

Nathalie se cramponna à son bras :

 

– Reste ! lui souffla-t-elle à mi-voix, et va retrouver Hardigras, crois-moi !

 

Il la secoua gentiment car il savait que celle-là aussi l’aimait et qu’elle devait souffrir en lui parlant ainsi.

 

– Les hommes sont fous, soupira la pauvre fille.

 

Enfin il put partir.

 

Ce fut « avé » le sourire qu’il se présenta à l’hôtel de la police et qu’il demanda à voir M. le commissaire central, sa feuille de convocation à la main.

 

Des ordres avaient été déjà donnés car on conduisit immédiatement Titin, non point chez M. le commissaire central, mais auprès de. M. Bezaudin.

 

Malgré toute sa philosophie, M. Bezaudin commençait de nourrir pour Titin-le-Bastardon les mêmes sentiments un peu féroces que lui avaient voués depuis longtemps MM. les inspecteurs Souques et Ordinal.

 

Aussi, lorsque, quelques heures après le funeste événement, le tuteur de la mariée ou plutôt de celle qui avait failli le devenir et son mari manqué : le prince Hippothadée, s’étaient présentés, écumants, dans le bureau d’où sortaient, traités comme ânes bâtés, MM. Souques et Ordinal, le commissaire ne s’était-il point mis au travers de leur indignation. Il la partageait.

 

– Votre Titin devrait être depuis beau temps dans vos cachots ! s’était écrié le prince. Il m’avait déjà menacé de mort si j’épousais Mlle Agagnosc !

 

– Vous auriez dû me dire cela ! repartit le commissaire.

 

– Fallait-il vous dire aussi que votre Titin, et votre Hardigras ne taisaient qu’un ?

 

– Non ! fit M. Bezaudin.

 

– Vous saviez cela et vous n’avez pas arrêté Titin ! hurla Supia.

 

– Eh ! monsieur Supia, vous aviez chargé Titin d’arrêter Hardigras ! j’attendais, car au fond, je n’étais sûr de rien !…

 

– Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

 

– Moi ! mais… je vais demander à Titin de demander à Hardigras de nous rendre la mariée !

 

– En voilà assez ! beugla Supia. Vous allez l’arrêter et le jeter aux « Novi ! »

 

– Bien ! avait obtempéré tout de suite M. Bezaudin, je ne demande pas mieux ! Il ne m’amuse pas plus que vous, vous savez, mon « Titin » ! Ah ! je voudrais le voir à tous les diables ! Il m’a causé mille ennuis. Tout ce que j’ai servi tout à l’heure à Souques et Ordinal qui avaient répondu de tout et qui ont été assez bêtes pour le lâcher, n’est rien à côté de ce que j’ai ramassé pour mon compte ! M. le commissaire central ne se met pas souvent en colère, mais, cette fois, j’ai pu croire qu’il allait me jeter par la fenêtre, en attendant que l’on me fiche à la porte. Arrêtons-le donc, ce Titin de malheur !… Et qu’il n’en soit plus question.

 

– Oui, oui ! le plus tôt possible, appuya le Supia, farouchement.

 

– Ce bandit est capable de tout ! lança Hippothadée.

 

– On le sait, éclata le commissaire… et ce sera tant pis pour cette pauvre Mlle Agagnosc !

 

– Que voulez-vous dire ? fit Supia, interloqué.

 

– Je veux dire que lorsqu’il a entre les mains un gage comme Mlle Agagnosc, un gars comme le Titin sait s’en servir ! mais puisque vous voulez qu’on l’arrête, arrêtons-le !… Ce sera fait ce soir ou demain ! Il n’a pas besoin de se cacher, lui ! Il lui a suffi d’avoir mis en sûreté Mlle Agagnosc !… mais prouvons-lui que nous ne sommes pas gens à reculer devant de telles considérations !… Aux « Novi », le Titin !… et que Mlle Agagnosc devienne ce qu’elle voudra ou ce qu’elle pourra entre les mains des amis de Titin qui n’hésiteront certainement pas à le venger !

 

– C’est abominable ! haleta Supia… Le croyez-vous capable d’un tel crime ?

 

– Je le crois capable de tous les crimes ! glapit Hippothadée. Je n’ai jamais rien vu de plus furieux que ce jeune homme.

 

– Mais il aime Toinetta !…

 

– Eh ! vous ne connaissez rien à l’amour, monsieur Supia ! rugit Hippothadée. Titin est un homme qui préférera poignarder ou faire poignarder Mlle Agagnosc que de la voir appartenir à un autre !

 

– C’est peut-être ainsi que l’on agit dans votre pays, lui jeta le Supia, tout à fait démonté.

 

– Oui, monsieur ! Et l’on appelle les Titin, des héros !

 

– C’est du propre ! En quel temps vivons-nous !… Voilà un homme qui m’a pillé et qui vous vole votre femme ! Vous appelez ça un héros !

 

– Messieurs ! intervint M. Bezaudin je vous demande pardon d’interrompre cette petite dissertation, mais je désirerais savoir à quoi vous êtes résolus !…

 

– Eh ! monsieur le commissaire, fit Supia excédé, vous nous demandez toujours ce que nous voulons faire !… C’est à vous de prendre, une fois pour toutes, vos responsabilités !

 

– Bien, monsieur !… Je vais signer immédiatement le mandat de dépôt de Titin-le-Bastardon…

 

– Non ! ne faites pas ça ! protesta Hippothadée. Avant toutes choses, que voulons-nous ? Sauver Mlle Agagnosc ! La séparer de Titin !… Eh bien ! tâchez de nous la rendre d’abord.

 

– C’est moins simple que vous ne pourriez le croire, fit M. Bezaudin, mais enfin, c’est bien la chose qu’il faut d’abord tenter… Pour cela je ne dois pas arrêter Titin !…

 

C’est à la suite de cette conversation que Titin avait été « invité » à se présenter à l’hôtel de la police.

 

Il trouva M. Bezaudin assis derrière son bureau, Le commissaire se disposait à allumer une cigarette. Il sembla se rappeler que Titin fumait aussi. Il lui tendit son porte-cigarette. Titin y puisa en remerciant d’un signe de tête et fit jouer son briquet qu’il présenta à son tour au commissaire.

 

– Pourquoi souriez-vous, Titin ? lui demanda le commissaire.

 

– Et vous-même ? monsieur le commissaire ?

 

– Ah ! pardon ! c’est à moi de vous interroger !…

 

– C’est juste ! et je vais vous répondre tout de suite. Je souris parce que je sais ce que vous allez me demander.

 

– Tant mieux ! fit en riant tout à fait le commissaire, car s’il en est ainsi, nous ne sommes pas loin de nous entendre. Eh bien, voyons, je vous écoute : qu’est-ce que je vais vous demander ?

 

Mais à ce moment la sonnerie du téléphone retentit. M. le commissaire s’excusa et prit l’appareil :

 

– Allô ! allô ! quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Pistafun ? Ah ! par exemple !… Non ! Ça n’est pas possible !… Mais ils sont fous !… Coffrez-les tous ! Tous !… Mais non, ne les mettez pas avec Pistafun !

 

Et le commissaire raccrocha :

 

– Ce sont vos amis qui font les mauvais garçons, comme il fallait s’y attendre.

 

– Quels amis ? demanda Titin.

 

– Tantifla, Aiguardente et Tony Bouta… Ils veulent qu’on leur rende Pistafun. Paraît qu’ils font un raffut de tous les diables.

 

– Ils sont braves, dit Titin. Ils n’abandonnent point leur compagnon dans le malheur.

 

– Ils veulent leur Pistafun ou réclament d’être enfermés avec lui. Je ne veux pas qu’on les contrarie, moi, ces braves ! Et les voilà tous les quatre à l’ombre ! Ça nous arrange tous !

 

– Pas moi ! dit Titin…

 

– Pourquoi donc ?

 

– Je vous le dirai tout à l’heure, monsieur le commissaire !

 

– En attendant, puisque vous êtes si bien renseigné, dites-moi pourquoi je vous ai fait venir !…

 

– Pour que je vous rende Mlle Agagnosc !…

 

– Ah bien ! vous jouez franc jeu, vous !… Vous avouez donc que c’est vous qui avez enlevé la mariée !

 

– Je n’avoue rien du tout ! M. Ordinal pourra vous dire qu’il ne m’a point quitté d’un pas pendant toute la cérémonie. Chacun a pu me voir, comme lui, chez Camousse dans le moment même que Hardigras enlevait Mlle Agagnosc.

 

– Pardon ! à ce moment-là, M. Ordinal n’a pu rien voir du tout, attendu que votre ami Pistafun l’avait enfermé dans « le petit endroit ».

 

– Ce n’est pas ainsi que Pistafun m’a raconté l’affaire, répliqua Titin. Pistafun m’a dit qu’il avait cru voir, à un signe que lui faisait M. Ordinal, que celui-ci lui demandait où était le « petit endroit » et il l’y conduisit immédiatement. Que M. Ordinal ait été alors un peu bousculé et qu’il ait éprouvé quelque difficulté par la suite à sortir du « petit endroit », cela ne saurait étonner personne, vu qu’il y avait une foule considérable chez Camousse ; ceci dit, vous comprendrez comme moi que Pistafun ait pu marquer quelque mécontentement du traitement qu’on lui avait fait subir pour avoir, une fois dans sa vie, rendu service à la police ! Mais je le connais ! Je suis sûr qu’il ne recommencera plus ! Quant à ses amis, comment n’auraient-ils pas été outrés par tant d’injustice ? Et vous les coffrez !… En vérité, je m’étonne que vous ne m’ayez pas déjà arrêté moi-même ! Aujourd’hui, vous ne rêvez que plaie et bosse, ma parole ! Et cela ne vous ressemble pas ! Permettez-moi de vous le dire, monsieur le commissaire.

 

– Vous me faites meilleur ou plus méchant que je ne suis, « mon cher Titin !… » En attendant que nous soyons d’accord là-dessus, je vous ai fait venir pour m’entendre avec vous ! Vous savez où se trouve Mlle Agagnosc ?

 

– Comment le saurais-je, monsieur le commissaire ? Je ne suis pas Hardigras, moi !

 

– Mais Hardigras pourrait vous rapprendre !…

 

– Peut-être !…

 

– Vous le connaissez ?

 

– Non ! mais je connais un ami qui le connaît !… Il paraît que ce n’est pas un méchant bougre !… J’aime mieux vous dire tout de suite que j’ai déjà pris mes dispositions pour le joindre, car j’ai beaucoup d’amitié pour Mlle Agagnosc, et je ne voudrais pas qu’il lui arrivât malheur !… Là-dessus, nous sommes d’accord.

 

– Écoutez, Titin !… si vous avez beaucoup d’amitié pour Mlle Agagnosc, vous vous arrangerez de façon qu’elle soit reconduite ce soir au domicile de ses parents ! Il y va de sa réputation ! Il y va de son honneur ! Avez-vous songé à cela, Titin ?

 

– J’y ai songé, monsieur le commissaire, et aussi à ceci : qu’il ne peut y avoir de pire malheur pour une jeune fille que celui d’être unie au prince Hippothadée. Sommes-nous toujours d’accord, monsieur le commissaire ?

 

M. Bezaudin, très ennuyé, se taisait. Titin se leva.

 

– Que faites-vous ? lui demanda t-il hâtivement.

 

– Je m’en vais, monsieur le commissaire, je n’ai plus rien à faire ici du moment que nous ne sommes plus d’accord, je m’en vais, à moins que vous ne me fassiez arrêter !

 

– Vous savez bien que je ne vous ferai pas arrêter, Titin ! sinon qui parlerait à Hardigras ?

 

Titin se pencha vers lui.

 

– Enfin ! vous savez bien, vous, que le prince est un bandit et que le Supia ne vaut guère mieux ! et que ce mariage est une abomination !…

 

– Pourquoi l’accepte-t-elle ?

 

– Elle ne l’accepte plus !… s’écria Titin avec une joie qui l’illuminait.

 

– Ah ! vous savez cela déjà ! s’écria M. Bezaudin en riant franchement. Vous avez donc déjà vu Hardigras !…

 

– Eh bien, oui, je l’ai vu, là !… dut avouer Titin en se mordant la lèvre jusqu’au sang et en rougissant, car, dans la jubilation amoureuse qui le grisait, il s’était laissé pincer comme un enfant.

 

M. Bezaudin, ayant marqué le coup, n’insista point sur son triomphe. Il tenait le bon bout, pour le moment, il ne le lâcha point.

 

– Si elle ne l’accepte plus, que craignez vous pour elle ?

 

– Tout ! fit Titin. Admettez qu’elle rentrée chez ses parents, qu’elle dise qu’elle ne veut plus se marier avec Hippothadée… Elle n’en est pas moins encore sous la coupe de ces gens-là pour des années… Ce n’est qu’une enfant ! Elle finira par céder !

 

– Alors, fit brutalement Bezaudin, « c’est qu’elle ne vous aime pas ! »

 

Titin devint pâle. Il ne répliqua point, soit qu’il n’eût rien à dire, soit qu’il n’eût plus la force de prononcer une parole…

 

– Titin ! Titin ! fit le bon M. Bezaudin, vous êtes sur une bien mauvaise pente, mon ami !… Mais il y a encore de l’espoir !… Vous valez mieux que ce que vous voulez paraître ! Le pays vous a gâté parce qu’il vous a trop aimé !… Prenez garde ! Vous vous laissez entraîner à des choses qui soulèveront le monde contre vous !… Quand on prétend être son seul maître et son seul juge, quand on se met au-dessus des lois, il arrive un moment où l’on trébuche ! Et alors, on est piétiné !… Titin, mon ami, « écoutez le commissaire de police !… » Il est temps !… Vous avez fait assez de bêtises comme cela ! Je vous dirai même que vous n’avez plus le droit d’en faire « parce que vous aimez », Titin, et peut-être aussi parce que vous êtes aimé !… Ramenez vite chez ses parents Mlle Agagnosc !… si vous êtes encore un honnête homme !…

 

– Mlle Agagnosc, déclara Titin d’une voix rauque que la plus grande émotion de sa vie faisait trembler, sera ce soir chez ses parents !

 

– Merci, Titin, merci !… Je vous connais mieux qu’eux tous, moi, allez !… Nous finirons peut-être un jour par faire une paire d’amis !… Sapristi ! Il ne faut pas pleurer, Titin ! Il ne faut pas pleurer !…

 

– « Fan d’un amuletta ! »… Je ne pleure pas ! protesta Titin qui essuya d’un revers de main ses yeux rouges… Ce sacré Bezaudin, pardon, monsieur le commissaire… Ce sacré Bezaudin me fait faire tout ce qu’il veut !…

 

Ici, nouveau coup de téléphone, sonnerie prolongée.

 

Impatienté, M. le commissaire se saisit à nouveau de l’appareil.

 

– Quoi ?… Encore ?… Vous ne les avez donc pas coffrés comme ils le demandaient ? Oui ? Eh bien, alors ?… Ils démolissent tout ! Ils veulent leur Pistafun !… Eh bien, réunissez-les tous, donnez-leur un jeu de cartes, et qu’ils nous fichent la paix !…

 

Et M. le commissaire raccrocha.

 

– Vos amis sont bien encombrants, fit-il à Titin.

 

– Plus encore que vous pouvez le supposer ! monsieur le commissaire ! Car ils ne font que commencer ! Moi, si j’étais à votre place, je m’en débarrasserais tout de suite ! Ce serait plus prudent !… Vous ne pouvez vous imaginer ce que ces gens sont capables de faire quand ils sont réunis tous les quatre ! On les croit occupés à jouer tranquillement au vitou…

 

– Vous ne voudriez pas cependant que je relâche Pistafun ?

 

– Ils ont demandé à être réunis, j’aimerais mieux pour vous les voir réunir dehors que dedans !… Et puis, je vais vous dire toute ma pensée : donnant, donnant ! Je connais Hardigras ! Il ne consentira à rendre Mlle Agagnosc que si vous lui rendez son Pistafun, son Aiguardente, son Tantifla et son Tony Bouta !

 

– Ils sont donc aussi les amis de Hardigras ! fit en souriant Bezaudin ?

 

– Et comment !… Hardigras ne peut plus s’en passer ! « Li boccia » (le jeu de boules) ne lui dit plus rien sans Pistafun.

 

– Je constate de plus en plus, fit Bezaudin en signant l’ordre d’élargissement des quatre compères, que les amis de Hardigras sont vos amis.

 

– Quelle conclusion en tirez-vous ? demanda Titin.

 

– Que je vais être « agonisé » par M. Ordinal et que vous finirez par me faire mettre à la retraite !… repartit Bezaudin en montrant l’ordre signé à Titin…

 

– Consolez-vous, monsieur Bezaudin, il y aura toujours une chambre pour vous chez la mère Bibi !…

 

Et quand Titin eut disparu. Bezaudin se laissa tomber sur sa chaise avec une indicible satisfaction :

 

– Ouf ! je l’ai eu !

 

Sur ces entrefaites, on vint lui annoncer que M. Supia et le prince Hippothadée attendaient d’être reçus.

 

Quand ils surent que Mlle Agagnosc se retrouverait le soir même au sein de sa famille, il n’est point de compliments dont ils n’accablèrent M. Bezaudin !

 

Le commissaire affirmait qu’il n’avait eu que quelques mots à dire :

 

– Ce Titin n’est point le méchant garçon que l’on croit !

 

– Vous avez peut-être bien raison ! finit par jeter le Supia… et, à ce propos, monsieur le commissaire, j’aurais un petit mot à vous dire en particulier. Vous permettez, mon cher Hippothadée !

 

– Mais comment donc ! mon cher monsieur Supia !… Je vais porter la bonne nouvelle à Mme Supia qui est dans les larmes.

 

– Mon cher commissaire, déclara le Supia à Bezaudin dès qu’ils furent seuls… je finirai par croire comme vous que l’on s’est beaucoup trompé sur le compte de Titin ! Mais, dites-moi, pendant que vous y étiez, vous n’avez pas pensé à lui faire part de cette idée que vous aviez eue dans le temps et qui n’était peut-être pas si mauvaise que ça ?

 

– De quelle idée parlez-vous donc, monsieur Supia ?

 

– Comment ! vous l’avez oubliée ? Il s’agissait de demander à Titin, en lui promettant de passer l’éponge sur le passé, de bien vouloir me rendre les principaux objets, le mobilier surtout qu’il s’était amusé à faire disparaître de la « Bella Nissa ».

 

– Mais, c’est Hardigras qui vous a pris tout cela ! monsieur Supia.

 

– Christo ! n’est-ce point Hardigras qui m’a pris ma pupille et n’est-ce point Titin qui me la rend ?

 

– D’accord, monsieur Supia… Hardigras fait si bien ce que désire Titin, que j’aurais pu, en effet, lui dire en passant quelques mots qui eussent arrangé les affaires de la « Bella Nissa », mais j’ai déjà arrangé l’affaire Agagnosc ! On ne saurait tout faire le même jour !

 

– Arrangez-moi encore celle-là, supplia Hyacinthe, et vous n’aurez pas à le regretter.

 

– Si votre affaire est arrangeable, je vous l’arrangerai, même si vous ne devez pas m’en être reconnaissant, monsieur Supia !…

 

– Elle est tout à fait arrangeable ! Beaucoup plus que celle de Mlle Agagnosc dans laquelle vous avez si bien réussi !

 

– Ce n’est point mon avis, monsieur. Dans l’affaire Agagnosc, j’ai pu convaincre facilement Titin parce qu’il s’agissait de l’honneur de son amie d’enfance, mais dans l’affaire Supia, je crains de rencontrer beaucoup de difficultés pour attendrir Titin ! Je ne sais pas ce que vous lui avez fait, mais il vous déteste bien, ce garçon-là !…

 

– Et vous croyez que cela va continuer ?

 

– Bah ! il faudrait demander cela à Hardigras !…

 

– Écoutez-moi, monsieur Bezaudin !… je vais vous dire comment vous pourriez arranger cette affaire !

 

– J’écoute ! fit M. Bezaudin qui l’avait encore rarement vu dans une pareille agitation et qui se disait :

 

« Qu’est-ce que je vais entendre ?… Quelles fripouilleries le vieux forban va-t-il encore me sortir ?»

 

Enfin le bonhomme se décida :

 

– Je sais pourquoi le Bastardon m’en veut ! Pendant qu’il était à la guerre, j’ai fait une opération sur les terres de la mère Bibi. Oh ! bien peu de chose !… Mais enfin, elle y tenait à son bastidon, la sacrée vieille ; d’un autre côté, il me gênait, moi. Comprenez, pour la vue… Enfin, je les ai eues, ses terres ! Elle n’y a pas gagné, assurément, elle n’y a pas perdu grand’chose non plus !… Ça ne valait guère. En revenant au pays, le Titin a fait entendre de mauvaises paroles. Maintenant qu’on est sûr que Hardigras et le Titin c’est la même chose, tout ça me revient en mémoire… Comprenez-moi bien. Jamais peut-être le Titin n’aurait pensé à me voler si… si…

 

– Si vous ne l’aviez pas volé vous-même… acheva le commissaire.

 

– Vous êtes dur, Bezaudin !… Vous étiez moins dur pour Hardigras ! Enfin, vous voyez ce qui s’est passé… Tout ça, c’est des représailles !…

 

– Des reprises ! fit Bezaudin.

 

– C’est vous qui parlez ainsi, monsieur ! Vous qui représentez la loi !…

 

– Non ! Ce n’est pas moi qui parle, certes ! Mais c’est Titin… En admettant toujours que Titin soit Hardigras !

 

– Finissons-en !… Voulez-vous dire à Titin que s’il me restitue ce qu’il m’a pris et s’il prend l’engagement auprès de vous de cesser cette mauvaise plaisanterie de Hardigras, je rends à la mère Bibi ses terres… Ce sera un jeu pour vous de mener à bien cette petite affaire. Puis-je compter sur vous ?

 

– Monsieur Supia, je répéterai à Titin notre conversation et j’espère que nous n’aurons tous qu’à nous en louer.

 

Ce soir-là, à six heures, toute la famille Supia et le prince Hippothadée se trouvaient réunis dans le cabinet du directeur de la « Bella Nissa ».

 

Les deux hommes attendaient impatiemment l’arrivée d’Antoinette. Mme Supia et Caroline étaient plus calmes : cette dernière surtout n’avait aucune hâte de voir revenir la future princesse de Transalbanie. Et nous ne risquerions guère de nous tromper en imaginant, qu’au fond du cœur de Caroline, il y avait un espoir… l’espoir que Titin garderait définitivement sa Toinetta pour lui…

 

Enfin le timbre de la porte d’entrée retentit et on entendit presque aussitôt la domestique qui s’écriait :

 

– Mademoiselle Antoinette !

 

Ils s’étaient tous levés, avaient couru au-devant d’elle et ils restèrent stupéfaits en apercevant une charmante et belle enfant des champs, mise à l’ancienne mode niçoise, comme il s’en rencontre encore dans les petits pays cachés, dans la montagne.

 

– Eh bien ! Vous ne me reconnaissez pas ? Vous vous attendiez peut-être à me voir revenir en robe de mariée !…

 

– Qu’est-ce que tu as fait de ta robe ? lui demanda tout de suite Mme Supia.

 

– J’en ai fait cadeau à Hardigras.

 

– Hardigras l’a habillée comme il a pu, fit Titin, en se montrant. Sa garde-robe n’est pas très fournie, vous savez.

 

– En paysanne ou en princesse, elle est toujours aussi jolie, exprima Hippothadée en la dévorant des yeux.

 

– Entre ! ordonna Supia en poussant la jeune fille dans son bureau.

 

– Vous permettez que je rentre aussi, dit Titin, car j’ai un petit mot à vous dire de la part de Hardigras !…

 

Maintenant qu’il tenait Antoinette, M. Supia n’éprouvait plus pour Titin ces sentiments d’indulgence et de conciliation qui l’avaient envahi dans le cabinet du commissaire de police. Faut-il dire qu’il regrettait tout à fait sa confession ?

 

Aussi oubliait-il que Titin se défaisait spontanément d’un tel gage et ne se souvenait-il que du rapt inqualifiable qui avait failli jeter par terre ses plus savantes combinaisons.

 

– Monsieur Titin, lui répliqua-t-il de sa voix la plus sèche et avec son air le plus désagréable, vous comprendrez qu’après ce qui s’est passé, nous ne tenions point à vous retenir. Il est même singulier que vous ayez osé nous infliger votre présence !

 

– Elle est tout à fait déplacée ! crut devoir expliquer Hippothadée.

 

– Mon cher Hippothadée, laissez-moi dire à monsieur ce qu’il faut qu’il entende, puisqu’il s’est senti le courage de monter jusqu’ici ! Monsieur Titin ! Si vous aviez eu quelque amitié pour ma pupille et si vous aviez été quelque peu honnête homme, vous n’auriez jamais eu la pensée d’une action aussi honteuse ! Vous l’avez réparée dans la mesure du possible en nous ramenant Mlle Agagnosc, mais il n’en reste pas moins que vous lui avez porté un préjudice considérable, et, sans la magnanimité du prince Hippothadée, ma filleule pourrait maintenant longtemps chercher un mari !

 

– Ne vous en faites pas, parrain… Je ne veux plus me marier !

 

Le prince eut un geste d’affreuse surprise qui touchait de près au désespoir, tandis que M. Supia se retournait, terrible :

 

– Tais-toi, petite malheureuse ! Tu es folle et tu n’as pas volé ce qui t’est arrivé !

 

– Possible ! lui répliqua sans s’émouvoir la charmante Antoinette, mais je ne veux plus me marier !

 

– Et je te dis, moi, que tu te marieras ! éclata le Supia. J’en ai assez de tes fantaisies ! Je ne veux plus avoir la responsabilité de te garder plus longtemps dans ma maison.

 

– Fallait me laisser où j’étais.

 

– Elle ne m’aime plus ! gémit Hippothadée en posant la main sur son cœur.

 

– Ah ! par exemple ! fit-elle en éclatant de rire. Ne dirait-on pas que celui-là c’est péché que de lui faire de la peine ! Qu’est-ce que tu en dis, mon Titin ?

 

Titin, au milieu de cette agitation, avait gardé un calme supérieur.

 

– Je dis, déclara-t-il, en s’asseyant bien humblement sur le coin d’un fauteuil qu’on ne lui offrait pas… je dis que, pour moi, il n’y a pas à se fâcher et que c’est à Hardigras à se débrouiller, que je ne serais jamais venu ici pour entendre d’aussi mauvaises raisons si je n’avais accepté une petite commission pour M. Supia, de la part dudit Hardigras.

 

Supia le foudroyait de son regard. Ne se contenant plus, il montra à Titin la porte du salon :

 

– Va-t’en ! Va-t’en ! Bastardon ! Quant à ton Hardigras, je ne veux pas savoir ce qu’il a à me dire, mais tu pourras lui répéter ceci de ma part, si jamais tu le rencontres : Je serai sans pitié et je le traînerai devant les juges qui sauront bien mettre fin une fois pour toutes à ses mauvaises farces, m’as-tu compris, Titin ?

 

– Je ne suis pas sourd, monsieur, répondit Titin en se levant et en gagnant tranquillement la porte. Je n’oublierai en rien de lui dire tout cela ! Au plaisir de vous revoir, monsieur Supia, et que le bon Dieu vous garde !

 

– Titin ! fit Antoinette, embrasse-moi avant de partir, et donne le bonjour à M. Hardigras.

 

Supia eut, derrière Titin, un méchant geste, comme s’il eût voulu l’étrangler.

 

Titin se retourna justement à ce moment-là.

 

– Je ne sais vraiment pas ce que vous avez contre moi, lui dit-il en roulant son feutre dans ses doigts… Vous vouliez votre nièce, je vous la ramène, et vous êtes là, après moi, comme un enragé ! Hardigras sera bien étonné quand je lui raconterai une affaire pareille ! Quant à moi, je ne me mêle plus de rien ! Hardigras fera ses commissions lui-même ! Il vous écrira, voilà tout ! Ça m’ira d’autant mieux que ça n’était pas très amusant ce qu’il m’avait chargé de vous dire, monsieur Supia !

 

– Monsieur ! s’écria Hippothadée que l’attitude si méprisante dans son apparente humilité de Titin faisait bouillir, monsieur, cette affaire est maintenant autant la mienne que celle de M. Supia et je vous serais obligé de nous faire savoir sans plus tarder de quelle sorte de commission a pu vous charger votre soi-disant Hardigras !

 

– Monsieur, fit Titin, il s’agit de Mlle Agagnosc. Je ne sais pas si je dois…

 

– Vous le devez ! Si M. Supia est le tuteur de Mlle Agagnosc, je suis son fiancé !

 

– Eh bien ! voilà : il m’a chargé de dire à M. Supia qu’il fallait être bien gentil avec Mlle Agagnosc, lui rendre autant que possible le séjour dans la famille sinon agréable, du moins supportable, qu’il tenait beaucoup à ce qu’on ne la contrariât en rien, mais surtout qu’on ne la poussât point par le désespoir à épouser le prince Hippothadée ! Si un pareil mariage avait jamais lieu, m’a encore dit Hardigras – remarquez que je ne fais que rapporter ses propres paroles – si un pareil mariage avait jamais lieu, il en rendrait responsable M. Supia et toute sa famille ! Un pareil crime ne manquerait point de retomber sur sa tête et celle de tous les siens !

 

– Eh bien !… Et sur moi ? s’écria le brave Hippothadée.

 

– En ce qui vous concerne, répliqua Titin, il ne m’a rien dit… Paraît que vous ne comptez pas ! Adieu bien, la compagnie.

 

Et Titin s’en fut, de son pas tranquille, sans plus se préoccuper de la tempête qui éclatait derrière lui.

 

XIV

Où Titin, au moment où il s’y attendait le moins, reçoit des nouvelles de son troisième « païre »


Et ce furent encore de joyeux jours à la Fourca et dans tout le pays environnant.

 

Titin était toujours prêt pour le contentement de chacun. Nathalie elle-même était traitée avec douceur et il lui permettait de temps en temps de l’embrasser. Elle ne se faisait point autrement illusion, sachant à quoi s’en tenir sur la raison d’une aussi honnête mansuétude. Elle disait : « Depuis qu’il est tranquille du côté de Toinetta, et qu’il est sûr qu’elle ne se mariera point avec Hippothadée, il est revenu à sa première nature qui est « de se gonfler, de vivre ». C’est pour l’amour de Toinetta qu’il nous permet de le cajoler ! Ainsi est fait notre Titin : tout féroce et tout menon ! Il se voit déjà, en mariage avec sa demoiselle.

 

– Avaï ! s’exclamait Mélie, une autre amoureuse à Titin, il n’aura pas de patience à l’attendre trois ans peut-être, sa demoiselle.

 

Quant à Nathalie, une chose la mettait hors d’elle, c’était l’insistance stupide avec laquelle Giaousé la raillait de son penchant pour Titin. Son mari eût voulu la jeter dans les bras de Titin qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Babazouk méritait les cornes.

 

« Il les aura ! » grognait Nathalie entre ses quenottes qui avaient envie de mordre ce « taballori » (cet idiot ! ce bouché) !

 

Titin semblait ne plus douter de rien. Il prononçait en dernier ressort dans les querelles qui divisaient ses amis et il n’admettait point que l’on discutât sa sentence, dictée au reste par un naturel esprit de justice. Il en résultait que les conflits les plus aigus se résolvaient à l’amiable autour des piots et des fiasques qu’il faisait servir pour fêter les amitiés nouvelles.

 

Une si aimable façon de rendre la justice (saint Louis la rendait sous un chêne, Titin la rendait à table) eut le succès qu’elle méritait. Dans les petits pays autour de la Fourca et même dans les gros bourgs par delà les Gorges du Loup le bruit se répandait qu’il y avait à la Fourca un juge qui avait une merveilleuse recette pour mettre tout le monde d’accord sans procès, sans procureur, sans papier timbré, et qui traitait les plaideurs à la façon d’Amphitryon. Sur sa cathèdre, chaise historique tirée du musée (?) de la Fourca par la grâce du petou (ainsi désignait-on le maire), Titin semblait moins présider un tribunal que présider une ripaille. Sa parole était d’autant mieux écoutée qu’on l’entendait le verre en main. À l’instar de ces assemblées d’étudiants d’outre-Rhin où se pratique « le jugement de bière », Titin mit à la mode le jugement de « blec » (de vin) ! Les justices de paix furent délaissées et une grande tranquillité régna, dans tout le pays. Ce fut l’Âge d’or de la Fourca dont on devait se souvenir longtemps et qui précéda, hélas ! de si près, « les heures rouges »…

 

Enfin Titin était dans cet état d’esprit où les tâches les plus surprenantes vous apparaissent comme des jeux d’enfants.

 

Lui, qui n’avait encore peint que des enseignes et des paysages naïvement cubistes sur les murs de l’épicerie de la mère Bibi, avait entrepris un grand ouvrage qui déjà faisait l’admiration de tous ses sujets car, en vérité, nous ne trouvons point d’autre mot pour donner une idée approximative des liens qui unissaient à Titin toute une population volontairement asservie à tous ses caprices.

 

Donc, il avait entrepris un grand ouvrage.

 

Il peignait à fresque la salle des mariages, à la mairie de la Fourca. C’était, sur les murs, un immense festin. Dans un décor de fleurs, jeunes gens et jeunes filles de la contrée dansaient avec une grâce victorieuse qui ne manquait point cependant de modestie dans sa naïveté artistique. Sur le mur d’en face, il y avait ripaille présidée à l’ombre des châtaigniers par ce petou de maire de la Fourca que Titin avait dessiné à gros traits d’une brutale malice.

 

Dans un cartouche, derrière le pupitre où l’on mettait le registre au moment de la cérémonie, on lisait ces lettres tracées en singulières majuscules entortillées comme cheveux d’ange : LES NOCES DU BASTARDON… et il y avait là tout un grand carré dans lequel s’inscrivait la silhouette de Titin que l’on reconnaissait déjà et une autre silhouette à peine esquissée qui était celle de la mariée avec son long voile blanc sous lequel on ne distinguait encore aucun visage…

 

Mais nul ne s’y trompait. Et chacun disait son mot :

 

– Je la vois d’ici, faisait Pistafun, avec ses cheveux dorés, ses yeux comme œillets maritimes, ses joues couleur de rose et son petit nez retroussé qui vous fait si gentiment le bonjour. Pas Titin ? on ne se trompe pas de beaucoup, diable…

 

– Ma foi, répondait Titin, c’est bien à peu près comme cela que je la vois aussi, mais pour en être plus sûr, vois-tu, Pistafun, je ne la ferai, la mariée, que lorsqu’elle viendra poser elle-même, dans sa robe blanche, eh ?

 

– Elle viendra, Titin ! Tu peux l’avoir, la patience. En attendant, travaille à son entour. Ce n’est pas l’ouvrage qui te manque. Il n’est pas fini, le tableau.

 

– Et si elle ne venait pas ? disait Nathalie, il ne serait jamais fini.

 

– Si ! répondait Titin en traçant de nouvelles silhouettes avec sa craie de tailleur. Seulement, la figure ne serait pas la même, Nathalie !

 

– Et quelle figure vois-tu qui pourrait remplacer celle-là ?

 

– Une figure, répliquait l’impassible Titin, qui aurait à la place des yeux et du nez trois gros trous noirs qui font très bien en peinture sous le voile avec lequel on va danser au cimetière !

 

– Comme il l’aime ! soupirait Nathalie.

 

Quant à Giaousé, il ne disait rien, mais il riait mauvaisement en regardant sa femme. Cette peinture était l’événement du pays, elle n’allait pas sans liesse ni amusements qu’inventait le Bastardon pour récompenser les modèles. Il avait demandé à ceux-ci de venir avec tous les costumes de la vieille Fourca, ceux que les grands-parents conservaient dans leurs armoires.

 

Les hommes arrivaient avec leur veste courte. Les pantalons étaient de toile ménage rayée bleu. Les gars portaient tous des chemises de toile et des souliers bas avec courroies de cuir. Les femmes avaient le corset « bombé », auquel était cousu un bourrelet de cinq à dix centimètres de long où elles accrochaient leurs jupes.

 

Une croix d’or pendait sur la poitrine par un ruban de velours noir. Les cheveux étaient emprisonnés dans des crépines ou filets appelés « scoffia » dont l’extrémité inférieure relevée sur la tête et fixée par des épingles se terminait par de petits glands qui pendaient par derrière. Par-dessus la coiffe que les vieilles portaient noire mais que la jeunesse faisait teindre en rouge ou en jaune, elles plaçaient un petit fichu blanc liséré et bordé en dentelle, nommé « kaïreau » dont les longs bouts passaient sous le menton et étaient noués sur la tête.

 

Mais pour que tout ce joli et charmant passé fût bien vivant aux yeux de Titin, il tenait absolument non point à ce que l’on posât en groupes savants comme on l’enseigne à l’école, mais à ce que l’on s’amusât pour de bon à danser, manger et boire ! Il avait loué des violons et fait garnir les tables de victuailles, pâtés, fiasques et flacons, de quoi réjouir la vue autant que le goût, enfin mettre le ventre et la tête en joie.

 

Tout cela coûtait cher et il arriva vite le jour où Gamba Secca lui annonça que la caisse des « kiosques du Bastardon » était vide.

 

Alors Titin redevint triste et licencia tous ses modèles.

 

C’est dans un de ces moments où il étalait assez mélancoliquement du bleu d’outremer sur sa ligne d’horizon qu’il s’entendit interpeller par une voix musicale au timbre inconnu qui demandait si l’artiste qui était en train de peindre n’était point le grand, l’illoustre Titin-le-Bastardon.

 

Titin se retourna et se trouva en présence d’un homme vêtu avec la plus grande élégance qui se courbait jusqu’à terre et ne se relevait que pour lui parler de son dévouement sans bornes, de sa fidélité à toute épreuve et de son incommensurable admiration.

 

– Mais monsieur ! Vous devez vous tromper, finit par prononcer Titin en fronçant les sourcils, car il n’était point d’humeur à laisser un inconnu se gausser de lui.

 

– Non ! Non ! Zé né mé trompé pas !… Par la vierge Marie et les saints archanges, par tout ce que z’ai de plous cer au monde… jé souis lé plus humble dé vos serviteurs, monsieur Titin… C’est bien vous, n’est-ce pas qui avez envoyé cette lettre au prince Marie-Hippothadée de Transalbanie ?

 

– Oui ! Et après ? fit Titin sur ses gardes.

 

– Et après, monsiou Titin ? Son Altesse, touchée par votre lettre que z’ai loue, et qui était soublime !

 

– Non ! elle n’était pas « soublime » ni pour moi, ni pour lui !

 

– Oh ! elle était pleine dé les plus beaux sentiments… on devinait tout dé souite à qui l’on avait affaire !… oune grand, oune noble cœur !… on ne se trompait pas, monsiou Titin.

 

– Eh ! bien, passons… où voulez-vous en venir ?

 

– Son Altesse a écrit à Nice, à son consoul, pour avoir des renseignements, vous comprenez ?

 

– Parfaitement !

 

– Ils ont été magnifiques, les renseignements !… Lé consoul a raconté au prince… toute la fameuse histoire de Hardigras dont parlé toute la ville !…

 

– Hardigras ! connais pas ! lui jeta Titin de plus en plus méfiant…

 

Et il se dit : « Toi, mon vieux, tu dois m’être envoyé par les nommés Souques et Ordinal… mais tu perds ton temps ! »

 

– Vous né connaissez pas Hardigras ! s’exclama l’étranger… et il éclata de rire.

 

– Je crois, monsieur, dit Titin, que cette plaisanterie a assez duré !

 

– Mais ce n’est pas ouné plaisanterie !… Ne parlons pas dé Hardigras, pouisque cela vous déplaît, monsiou Titin ! Parlons de vous !… Zé vous souis envoyé par l’ouné des plus grands princes de la terre, par lé seigneur Marie-Hippothadée qui va être prochainement proclamé roi de Transalbanie et, de ce trône, vous hériterez peut-être un zour, car le seigneur prince votre père à qui vous avez écrit, vous veut le plou grand bien et m’a charzé, moi, lé plous infime dé ses serviteurs, de vous faire savoir qu’il n’aura plou aucune bonhour sour terre, tant qu’il né vous aura pas reconnou et fait de vous, « monseigneur », l’héritier de son nome et de ses biens qui sont immensissimes !

 

Titin le laissait aller, passablement ahuri et ne sachant plus que penser…

 

Était-il vrai que ce mirifique inconnu fût vraiment l’envoyé du prince, son troisième païre, dont il avait, à tout hasard, sollicité l’intervention dans l’affaire du mariage de Toinetta ? C’était bien possible, après tout ! N’importe ! Il ne s’attendait pas à cela !… Il ne pensait même plus à la lettre qu’il avait envoyée quand cet homme venait tout de go lui déclarer que son troisième païre voulait bien s’intéresser à un fils dont, quelques semaines plus tôt, il ignorait encore l’existence.

 

L’inconnu s’était nommé et ce n’était pas rien ! « Odon Odonovitch, comte Valdar, seigneur de Metzoras, Trikala, et autres lieux » et il tendait à Titin un grand pli cacheté aux armes de Transalbanie.

 

Titin prit la missive et lut sur l’enveloppe :

 

« À Monsieur Titin-le-Bastardon,

La Fourca-Nova,

Alpes-Maritimes (France) »

 

Il décacheta et lut :

 

« Marie-Hippothadée de Transalbanie à son fils.

 

« Mon cher enfant, c’est avec une joie que je n’attendais plus du ciel que j’ai appris votre existence. Je désespérais de m’éteindre sans progéniture mâle, je veux que toute la vraie race du glorieux Hippothadée revive en vous ! Mon dessein est de vous reconnaître pour mon seul héritier légitime aussitôt que les circonstances le permettront, c’est-à-dire aussitôt que la crise politique que nous traversons sera enfin résolue après m’avoir fait le seul maître de ce royaume, ce qui ne saurait tarder.

 

« En attendant, je vous envoie le comte Valdar, mon fidèle serviteur. Odon Odonovitch vous remettra cette lettre ainsi que la somme qui vous permettra dès maintenant de tenir le rang que vous devez occuper dans la haute société. Il devra pourvoir également à tous vos besoins, vous installer comme il sied à un prince appelé à me succéder ; enfin me tenir au courant de tous vos désirs. Disposez-en comme j’en use moi-même ! c’est-à-dire qu’il n’a rien à vous refuser : il me doit la vie.

 

« En ce qui concerne votre mariage, puisque vous aimez cette jeune fille, il convient que vous l’épousiez !… Mais vous me permettrez de la doter, auparavant, des titres nécessaires au rang qu’elle doit occuper à la Cour. Tout ceci sera fait en temps et lieu. Mon misérable frère, la honte de notre maison, n’aura qu’à s’effacer et, s’il le faut, à disparaître, j’y veillerai ! Patientez encore quelques mois, mon cher enfant, et votre bonheur n’aurai d’égal que le mien. Je vous embrasse,

 

« MARIE-HIPPOTHADÉE. »

 

Quand il eut fini de lire cette lettre qui achevait de l’abrutir, Titin leva les yeux sur Odon Odonovitch.

 

Le comte lui souriait de toutes ses dents éclatantes et lui tendait un portefeuille :

 

– Ce n’est là qu’ouné petite partie de la somme que je dois vous remettre, monseigneur, le surplus a été dépensé dans l’installation que je vous ai préparée et que j’ai vouloue magnifique ! Mais vous pouvez dépenser tout : j’ai écrit à Son Altesse que les frais avaient dépassé mes prévisions et j’attends oune autre sommé, beaucoup plous importance, au commencement dou mois proçain.

 

Titin, qui, sous ses dehors les plus extravagants, avait toujours su garder un certain esprit pratique, ouvrit sans vergogne le portefeuille et compta les billets. Il y avait là vingt-cinq mille francs. L’affaire devenait sérieuse.

 

Il pria le comte de s’asseoir, ce que l’autre fit en déclarant que c’était un grand « honnour » pour lui que d’avoir le droit de s’asseoir pour la première fois devant le fils de son roi.

 

– « Fan d’un amuletta », fit Titin, vous me voyez, mon cher monsieur, tout à fait réjoui de ce qui m’arrive ! J’ai toujours eu du goût pour l’opulence, afin de la faire partager aux personnes qui sont près de mon cœur, et si j’ai jamais rêvé d’être fils de roi, c’était dans l’espérance de répandre autour de moi les bienfaits, de faire grande chère, de boire frais avec mes amis, de les prier de ne se soucier de rien et de se reposer sur moi de tous les tracas de la vie, ce jour doit être un grand jour s’il doit réaliser ce vœu que je jugeais impossible !… Nous allons le fêter de suite.

 

– Monseigneur était né pour être roi ! s’écria Odon Odonovitch.

 

– En attendant que je le devienne, faites-moi donc le plaisir, monsieur, de m’appeler comme tout le monde Titin-le-Bastardon. De tout ce que vous m’avez dit et de tout ce que, j’ai lu, je ne veux retenir que ceci qui est la vérité éclatante et palpable : je continue à m’appeler Titin et je dispose, grâce à vous, d’une fort honnête somme que nous allons tout de suite dépenser ! Après, on verra bien.

 

– Ah ! monsieur Titin, reprit le comte si Son Altesse vous entendait, elle s’écrierait : « Voilà bien le fils de mon sang ! » Lui aussi, lé cher prince, il dépense tout ce qui lui passe par les mains.

 

– Comment fait-il donc pour qu’il lui en reste ? demanda Titin.

 

– Mais il ne lui en reste zamais, monsiou Titin !… Heureusement qu’il est quasi le maître du royaume, ce qui fait qu’il lui en arrivé beaucoup !… c’est à cela, dou reste, entre beaucoup d’autres choses que l’on reconnaît les vrais princes !… Vous êtes un vrai prince, monsiou Titin !

 

– Non, monsieur le comte !

 

– Oh ! monsieur Titin ! appelez-moi, zé vous en soupplie : Odon Odonovitch !

 

– Mes sujets ne se ruineront pas pour moi… C’est moi qui me ruine pour eux !…

 

– Hardigras ne vous laisse jamais manquer de rien ! fit Odon Odonovitch d’un air fort malicieux.

 

Titin fronça les sourcils.

 

– Oh ! ne vous fâchez pas, monsieur Titin ! ce que j’en dis, c’est histoire de rire un peu !… mais ze n’ignore non de votre belle histoire, croyez-le bien !…

 

– Je vois qu’avant de venir me trouver vous avez pris, vous aussi, vos renseignements.

 

– Il le fallait, monseigneur… monsieur Titin !… C’était la volonté de Son Altesse !…

 

– Il y a donc quelque temps que vous êtes dans le pays ?

 

– Zed souis arrivé à Nice, il y a oune quinzaine de zouks, et tout ce que z’ai pou apprendre, tout ce que z’ai écrit à Son Altesse m’a rempli le cœur d’oune indicible bonhour !… On ne parle que dé vous dans tout le pays. Tout lé monde vous admire ; et tout lé mondé vous craint ! ce qui est le comble parfait de la vraie politique !… Vous êtes oune grand politique et vous êtes aussi oune grand artiste, monsiou Titin… On m’a dit : « Allez voir ce qu’il fait sur la muraille de la mairie, on n’a zamias fait quelque chose d’aussi beau, assurément, depuis les anciens ! »

 

– Et maintenant que vous avez vu ce que j’ai fait, quel est votre avis, Odon Odonovitch ?

 

– C’est magnifique, monsiou Titin !

 

Et ce disant, le comte s’était levé et faisait de grands mouvements devant les imageries de Titin comme s’il était consterné d’admiration. Titin, d’un geste sec, lui rabaissa les bras :

 

– Comte, je vous parle sérieusement, dites-moi donc, en ami, ça vous plaît, tout ça ?

 

– En ami ? répéta le comte assez embarrassé devant le regard de Titin qui le fouillait.

 

– Oui en ami… Avouez donc que tout cela vous paraît horrible !

 

– Oh ! horrible !… monseigneur ! comment pouvez-vous dire ?

 

– Enfin ! Parlez ! Je le veux ! Dites la vérité au fils de votre roi.

 

– Ah ! quel homme vous faites. Eh bien, oui, monsiou Titin, je trouve cela affreux, mais zed ne m’y connais pas, ajouta-t-il aussitôt, épouvanté de sa sincérité.

 

– Allons donc, fit Titin. J’aime mieux ça que votre eau bénite de cour. Si vous voulez, devenir mon ami, il faut toujours me dire la vérité…

 

– Assurémené, assurémené. La vérité, c’est ce qu’il manque le plous aux grands princes dé la terre.

 

– C’est « estraordinaire ! » fit Titin, tantôt vous avez l’accent slave, tantôt je vous trouve l’accent espagnol.

 

– C’est que mon père il était slave, en vérité, mais ma mère, elle était espagnole ! ouné magnifique espagnole… Mon père l’avait connoue à Las Palmas. Ils se sont plous et ils se sont épousés après la saisone ! Ma mère m’a donné ses yeux noirs magnifiques et mon père sa fortune qui était magnifique aussi.

 

– Vous êtes riche, comte ?

 

– Ze l’ai été, mais maintenant zé souis rouiné…

 

– Par la politique ?

 

– Oui ! prince, en vérité, par la politique qui exige des dépenses… des dépenses excessives. Il faut « représenter » n’est-ce pas ? Eh bien… Ze représente trop !… Ze ne calcoule pas, c’est terrible ! Il y a des moments où ze ne sais plous comment faire pour ne pas payer mon valet de chambre.

 

– Pour le payer ! voulez-vous dire !

 

– Non, non ! monseigneur, non !… Pour ne pas le payer ! Quand zé souis riche, ze ne le paye pas et il né réclamé rien parce qu’il mé volé !… Mais quand ze souis pauvre, oh ! alors, on ne me laisse pas oune minoute de repos et je ne sais comment faire pour ne pas le payer ! Ze dis bien !

 

– Êtes-vous riche en ce moment ?

 

– Non ! ze n’ai plus lé sou !

 

– Eh bien, comptez sur moi pour payer votre valet de chambre. Où allez-vous, maintenant ?

 

– Z’ai une auto qui vous attend sur la piazza, monseigneur, pour nous conduire à Nissa. Ze désire vous montrer votre nouvel appartement !

 

– Allons voir mon nouvel appartement !

 

Et ils sortirent.

 

Mais sur la place ils trouvèrent, entourant l’auto, une foule assemblée qui était fort intriguée par la visite imprévue de ce riche étranger (du moins en avait-il l’apparence).

 

Il avait si grand air, Titin montrait une figure si rayonnante et si dominatrice que le bon peuple de la Fourca en était comme suffoqué.

 

La foule accompagna l’auto dans les ruelles étroites et tortueuses et courut derrière elle durant toute la traversée de la Fourca-Nova.

 

En passant devant « la Patentaine », Titin adressa un magistral coup de chapeau à la Cioasa (la Françoise), une sœur pauvre de M. Hyacinthe Supia dont le « boïa » avait fait sa concierge. La Ciaosa en eut comme la jaunisse. C’était maintenant sa façon de rougir à la vieille demoiselle.

 

Enfin Titin saluait à droite et à gauche comme on voit faire aux chefs d’État en tournée dans les provinces.

 

XV

De quelques petits malheurs qui survinrent à Titin-le-Grand


Le voyage s’accomplit assez silencieusement. Odon Odonovitch paraissait préoccupé ; de son côté Titin avait son idée. Comme ils arrivaient à Nice et que l’auto se dirigeait vers la place Masséna, Titin demanda au comte de bien vouloir le conduire auprès de son consul. Odon Odonovitch donna immédiatement des ordres en conséquence.

 

– Ah ! zé comprends ! fit-il.

 

– Vous me pardonnerez, Odon Odonovitch, comte etc., vous avez pris vos précautions, je prends les miennes.

 

– C’est tout naturel ! acquiesça le comte.

 

Ils étaient arrivés. Le consul reçut le comte et Titin avec de grandes démonstrations de dévouement. Titin lui montra l’enveloppe qui contenait la lettre de Marie-Hippothadée Le consul reconnut les armes et le cachet de Transalbanie. Titin se tourna vers le comte :

 

– Y aurait-il un gros inconvénient à ce que je montre la lettre ?

 

– Noullement ! fit le comte.

 

La lettre lue, le consul dit en s’inclinant :

 

– C’est bien là l’écriture du prince Marie. C’est bien là sa signature.

 

Titin s’excusa auprès du consul, le remercia et fut reconduit, avec tous les honneurs réservés à un aussi illustre bastardon !…

 

Ils remontèrent dans l’auto.

 

Maintenant Titin faisait les plus agréables réflexions sur cette aventure inouïe qui allait bouleverser sa vie.

 

Sans doute, pour des raisons politiques comme l’expliquait son troisième « païre », devait-il cacher encore la splendeur de son origine, mais la lettre du prince Marie et le portefeuille d’Odon Odonovitch constituaient un commencement d’exécution dans la réparation de son infortune qui lui permettait tous les espoirs.

 

De plus, la personnalité d’Odon Odonovitch lui devenait sympathique. S’il n’avait dépendu que de ce brave gentilhomme, la vérité eût éclaté avant l’heure fixée par le destin et par la prudence de l’aîné des Hippothadée. Son désintéressement était sans exemple. Pauvre, dans un pays étranger, il apportait fidèlement à Titin une somme assez importante en même temps que tous les bienfaits de la richesse.

 

Titin en était là de ses réflexions quand l’auto – une auto de louage, mais de grande marque – s’arrêta, promenade des Anglais, devant un immeuble qui n’était pas inconnu de lui.

 

– Ici est l’appartement, fit Odon Odonovitch.

 

Et à la grande stupéfaction de l’héritier de Transalbanie, le comte le conduisit à l’étage loué récemment par Hippothadée Vladimir, à l’occasion de ses noces avec Mlle Antoinette Agagnosc.

 

– Oune occasione ! Monsiou Titin ! Oune occasione superbe ! J’ai acheté lé bail et tout lé mobilier pour ouné morceau dé pain !…

 

– Eh ! s’écria Titin, je reconnais bien l’appartement, mais je ne reconnais pas du tout le mobilier !

 

– Par les saints archanges, attesta le comte, ce mobilier était indigne de vous, monseigneur ! Aussi je l’ai vendou et je l’ai vendou cer ! très cer ! Ouné excellente opératione !

 

– Et avec l’argent de la vente vous avez acheté ce nouveau mobilier qui est en effet magnifique ?

 

– Non, monseigneur ! Ce mobilier a été livré hier soir par la première maison dé Paris qui a sa succursale avenue dé Verdun à Nissa. Mais ce mobilier n’est pas encore payé. J’attends pour le payer le commencement du mois prochain ! Nous avons encore tant de dépenses à faire, en vérité.

 

– Quelles dépenses ? demanda Titin.

 

– D’abord dans l’appartementé auquel il manque encore bien des petites çoses. Z’ai commandé la linzerie. Les draps ne sont pas encore arrivés. En attendant, je vous ai retenou, au Palace, où je souis descendou, oune appartenante grandiose à côté du mien, où l’on apportera tout ce qu’il faut à notre illoustré Bastardon pour faire figoure dans lé monde !…

 

– Vous savez à qui vous avez acheté loi bail et le mobilier qui garnissait ces pièces ? questionna Titin avec un sourire plein de malice.

 

– Zé né mé rappelle plous le nom de ce monsieur ! Tout ce que je pouis vous dire, monseigneur ! ze prie mon prince de me laisser lui donner son titre dans le particulier, tout ce qué zé pouis vous dire, c’est que z’ai fait sa connaissance au cercle et qu’il avait perdou, ce soir-là, zusqu’à sa chemise, comme on dit ! Là petite affaire a été vite concloue ! Il m’a dit en recevant mon arzent : « Ce qui vient de la floûte retourne au tambour ! » et il a azouté : « Z’ai moi-même acheté ce mobilier à un seigneur qui se trouvait dans lé besoin à la souite d’une petite partie de cemin de fer ! » Là-dessus il m’a quitté pour faire un banco et il a reperdu en dix minutes devant moi tout l’arzent que je loui avais donné ! C’est alors que je mé souis dit : Voilà un mobilier qui, vraiment, ne porte pas çance ! Il faut lé vendre tout de souite, par notre saint Hippothadée !

 

– Mais vous, mon cher Odon Odonovitch, vous ne jouez jamais ?

 

– Zamais, monseigneur… C’est beaucoup dire… Ouné gentilhomme dans ma situation se doit à lui-même de zouer un peu pour ne pas perdre sa réputation de grandé seigneur.

 

– Oui ! Eh bien, jouez le moins possible ! fit Titin… parce que je vais vous dire : Doun si gieuga lou diaou si recrea !

 

– Zé né comprends pas, en vérité…

 

– C’est un dicton de chez nous qui signifie : « Où l’on joue, le diable s’amuse ! »

 

– Par votre vénéré père ! vous né pouvez jamais prononcer ouné parole qui né soit la sagesse même !… mais dépêchons, ze vous prie, voici plus d’une heure que le tailleur de monseigneur doit l’attendre au palace !

 

– Avant de quitter cet appartement, dit Titin, je tiens à vous apprendre, mon cher comte, à qui le mobilier qui le garnissait appartenait en premier lieu… Oui, le premier qui l’a vendu à celui que vous avez vu perdre au jeu, n’est un inconnu ni pour vous, ni pour moi ! C’est le prince Hippothadée Vladimir lui-même. Il avait alors l’espérance d’amener en ces lieux Mlle Agagnosc, devenue princesse de Transalbanie !…

 

– Par la vierge de Mostarajevo ! voilà qui est drôle, en vérité !… Mlle Agagnosc y viendra donc ! Elle sera donc princesse de Transalbanie ! mais c’est un autre prince que ze connais qui lui fera les honneurs de l’appartemente ! Assurément ze vois à cette marque que « lé seigneur Dieu est avec nous ! Mais par ma mère, qui était une sainte, ce mobilier était ouné honte !

 

– C’est Supia qui l’avait choisi, continua Titin, c’est également Supia qui l’avait payé. Certainement Hippothadée a perdu au jeu la somme qu’il a tirée de ce mobilier sans la permission du « boïa ». L’affaire est encore plus drôle que vous ne pouvez vous l’imaginer. Quant à moi, elle me réjouit plus que je ne saurais vous dire, car elle prouve, à n’en plus douter, que Vladimir Hippothadée a renoncé, du moins pour le moment, à faire sa femme de Mlle Agagnosc !…

 

– Ze comprends ! Ze comprends ! Il peur de ce terrible Hardigras, fit Odon en clignant de l’œil.

 

Mais Titin ne broncha pas.

 

Ce jour-là et les jours suivants se passèrent en commandos de toutes sortes : l’appartement du palace était assiégé par les tailleurs, les bottiers, les chemisiers, les bijoutiers ! Odon Odonovitch ne trouvait rien trop beau pour son cher prince.

 

Quant à Titin, la lettre du prince Marie dans sa poche, il laissait faire, puisque telle était la volonté de son païre et aussi il avait cette arrière-pensée bien légitime, c’est que lorsqu’on saurait que Titin n’était plus un enfant perdu, Supia ne s’opposerait plus au mariage de sa filleule avec l’enfant de Carnevale.

 

La seule pensée que Toinetta pourrait être bientôt sa femme lui faisait bénir le jour où il s’était résolu à écrire cette lettre à son troisième païre, après avoir renoncé à tuer les deux autres !

 

De la Fourca à Nice et jusqu’aux premiers contreforts de l’Estérel on ne parlait que de la bonne fortune survenue à Titin. En d’autres temps, elle eût pu sembler excessive et tenir du domaine des contes de fées, mais depuis la guerre, les grands quotidiens sont pleins tous les jours de telles histoires où l’on voit se mouvoir dans le cadre des palaces et de la haute noce cosmopolite des messieurs archi millionnaires qui, quelques années auparavant, vendaient de la camelote sur les trottoirs, où de belles milliardaires débarquent tout exprès d’Amérique pour, offrir leur main et les colliers de perles qu’elles n’ont pas encore perdus à de gracieux jeunes hommes qui n’avaient pour toute fortune que leur smoking, leurs escarpins vernis et leur science du shimmy.

 

L’aventure de Titin ne paraissait pas plus extraordinaire que les autres, bien qu’on en ignorât les dessous. Certains se disaient bien qu’il devait y avoir une histoire de païre là-dessous, mais on n’était sûr de rien. Il convenait simplement de se réjouir, puisque Titin était dans la joie.

 

Sa transformation en homme du monde s’était accomplie de la façon la plus naturelle et avec une stupéfiante rapidité. Il n’avait pas été en retard pour les manières et pour l’air qu’il faut apporter dans une pareille affaire.

 

On avait connu Titin gamin insouciant vivant au jour le jour, se contentant des bienfaits de l’heure qui passe sans se préoccuper de la pitance du lendemain, et c’était le fils de Gianelli ; on avait vu Titin, honorable commerçant faisant prospérer l’ingénieuse entreprise des « kiosques du Bastardon » et c’était le fils de Papajeudi ! C’était le tour maintenant de Titin, fils du grand Hippothadée, de se montrer.

 

Et il se montrait ! Son ambition, vite dépassée, avait été d’abord d’égaler par sa tenue et son chic mondain les gentilshommes à monocle qu’il voyait toujours tendant la main à Toinetta quand celle-ci, certain soir, descendait d’auto devant le casino municipal.

 

Ah ! si elle le voyait maintenant ! Mais il la cherchait en vain dans les milieux de luxe où Hippothadée, heureusement, ne la chaperonnait plus !…

 

Elle restait tout à fait invisible. Supia avait établi autour d’elle une surveillance plus étroite que jamais. Antoinette avait même dû changer de chambre. La scène du balcon n’était plus possible, hélas !…

 

Il n’empêche que, en dépit de toutes ces précautions, les deux jeunes gens s’écrivaient. Titin n’aurait pas été Titin s’il n’avait imaginé, avant de rendre Mlle Agagnosc à sa chère famille, un moyen de correspondre qui défiât toutes les prévoyances.

 

Dans ses lettres, Toinetta se plaignait bien de cette sorte de réclusion à laquelle elle était condamnée, mais elle s’amusait beaucoup de recevoir des lettres de Titin et de les lire à la barbe du « boïa » sans que celui-ci se doutât de rien ! Enfin, on ne lui parlait plus mariage. Hippothadée venait toujours chez les Supia, mais simplement en ami, et il avait cessé de lui faire la cour. Il se laissait choyer par ces dames en attendant les événements. Toinetta ajoutait :

 

« Supia et Hippothadée croient que je serai bientôt « en fatigue » et la première à revenir à des projets qu’ils n’ont point abandonnés ! Ils ne me connaissent pas ! Surtout depuis que j’ai fait ma provision de patience en écoutant mon Titin ! Le prince peut mettre ce qu’il voudra dans sa « gorbeille », il n’y mettra jamais les belles choses que Titin a dites à Toinetta ! Mon Titin, je t’aime ! Le reste n’existe pas ! Patience ! »

 

Quelques jours après avoir reçu cette lettre, Titin faisait part à Toinetta du changement inouï qui s’était fait dans sa situation, depuis l’arrivée à Nice d’Odon Odonovitch. Et ce n’était pas sans orgueil qu’il annonçait à sa petite amie qu’elle deviendrait princesse et peut-être reine un jour !…

 

Elle lui avait répondu :

 

« Ce sont des choses qui arrivent, mais moi, je t’aime comme devant, et c’est Titin que j’épouserai ! »

 

En attendant, si l’on ne voyait plus Mlle Agagnosc nulle part, on voyait Titin partout avec son éternel Odon Odonovitch. Il eut l’occasion d’être présenté aux membres les plus en vue de la colonie étrangère. Au tir aux pigeons de Monte-Carlo, il se montra l’un des meilleurs fusils. Il avait tenu à être inscrit au club sous le nom de Titin-le-Bastardon, qu’il continuait à porter avec une insolente fierté, en attendant qu’il eût le droit d’étaler ses autres titres !

 

Quelques-uns de ses messieurs disaient bien d’un petit air déplaisant :

 

– Pourquoi ne signe-t-il pas Hardigras ?… Messieurs, nous voici les collègues de Hardigras !

 

Mais sa qualité de futur prince ne fut bientôt plus un secret pour personne en raison des intempérances de langage du bon Odonovitch qui lui lâchait à tout instant du « Monseigneur », ce que Titin laissait faire maintenant, soit qu’il fût las de le rappeler à l’ordre à chaque instant, soit qu’il ne lui déplût point, après tout, qu’on lui donnât un titre qu’il trouvait charmant.

 

Mais ajoutons que Titin ne s’amusait point dans le monde et qu’il n’avait de joie véritable que lorsqu’il parvenait à entraîner Odon Odonovitch à la Fourca, ce qui lui arrivait bien deux ou trois fois par semaine.

 

C’est-là qu’il montrait qu’il n’était pas fier et que Titin nouveau riche n’avait pas changé ! Quelles effusions ! Quelle liesse !… Toutes ces demoiselles en étaient littéralement folles, mais Nathalie, en le voyant si beau, pleurait comme une dinde ! Il devait l’embrasser à tour de bras pour la consoler !…

 

Giaousé lui aussi était triste.

 

– Tu vas nous oublier ! gémissait-il.

 

Mais Titin embrassait aussi Giaousé en lui disant :

 

– Oh ! mon « Gê », j’aimerais mieux me couper la main. Tu sais si je t’aime ! En quelque pays que l’on m’emmène, je t’emmènerai.

 

– Et moi ? soupirait Nathalie.

 

– Et toi aussi ! faisait Titin, il est écrit que la femme doit suivre son mari !

 

– Par les saints archanges ! murmurait à part lui le bon Odon, je le crois bien ! Il aime au moins autant cette Nathalie que son Giaousé !… Allons, allons, nous aurons un bon règne !

 

Avant de quitter la Fourca, Titin eut encore l’occasion de rendre quelques « jugements de blec » qui mirent le comble à l’enthousiasme d’Odon pour le futur roi de Transalbanie.

 

Nous n’étonnerons personne en disant qu’à ce train, le portefeuille transalbanien se dégonflait à vue d’œil. Bien entendu, aucun fournisseur n’était payé et il y avait des notes en souffrance dans tous les palaces de la côte. Mais tout cela n’allait-il pas être réglé au commencement du mois prochain avec les fonds expédiés de Transalbanie ? À ce propos même, Odon avait fait entendre qu’il serait plus correct de laisser quelques notes en retard si l’on ne tenait point à passer pour de petits bourgeois sans crédit.

 

– Ce qui nous permettra, expliquait-il, d’avoir une bourse de jeu, chose absolument indispensable dans la situation de monseigneur !

 

– Je ne joue jamais ! Je vous l’ai déjà dit, Odon ! protestait Titin.

 

– Aussi on en zaze. Je ne dis point à monseigneur de faire des folies, mais encore doit-il montrer en jetant quelques petites sommes sur le tapis qu’il ne tient point à l’arzent.

 

– « Non ti mettre a gieuga, se non vuas pericola ! »

 

– Vous dites ?

 

– Je dis : Ne te mets pas à jouer si tu ne veux pas te mettre en péril.

 

– Que monseigneur me permette de lui dire que ze croyais sa sazesse plus larze ! Monseigneur étonnera bien son vénéré père… qui heureusement n’en saura rien !… Enfin nous parlerons de cette petite çose quand l’arzent de monseigneur arrivera.

 

Mais il n’arrivait pas, l’arzent ! Titin et Odon vivaient de plus en plus luxueusement à crédit, gardant précieusement les quelques billets qui leur restaient dans le portefeuille Et les premiers jours du mois étaient passés !… Et les fournisseurs commençaient a montrer, les dents !…

 

Certains devinrent même tellement insupportables que Titin les renvoya brutalement d’où ils venaient, sans les faire passer par l’ascenseur.

 

Cependant, il était profondément humilié. De mauvais bruits couraient, sans doute répandus perfidement par Hippothadée-Vladimir, qui, depuis des semaines, ne se montrait plus dans les milieux que fréquentait si magnifiquement le Bastardon de Transalbanie. Odon lui-même devenait fiévreux.

 

– Zé né comprends rien au silence de Son Altesse.

 

– Monseigneur me permet-il de lui demander quelle somme il lui reste.

 

– Quinze cents francs ! mon pauvre Odon.

 

– Que monseigneur me les prête et nous sommes sauvés.

 

– Qu’allez-vous faire ?

 

– Z’ai découvert ouné martingale infaillible, au trente et quarante ! Zé commencé avec vingt francs…

 

– Et vous finissez avec quinze cent aille francs !

 

– Peut-être, monseigneur… Mais il mé faut les quinze cents francs d’abord !

 

Titin replaça ses billets qu’il tenait de compter dans son portefeuille, mit le portefeuille dans sa poche et dit :

 

– « Cu presta su lu gieuc pissa si lou fuec » !… Ce qui signifie en français, mon cher Odon : qui prête sur le jeu pisse sur le feu ! Autrement dit : Il perd sa braise ! » Vous m’avez compris ?

 

– Ah î si z’ai compris, monseigneur !

 

Et Odon Odonovitch se sauva pour ne point dire à monseigneur tout ce qu’il pensait d’une aussi odieuse pingrerie, indigne d’un Hippothadée, fût-il le dernier Bastardon de la lignée !…

 

Le lendemain, Titin, en sortant du palace, entra dans un bureau de tabac acheter des cigarettes. Comme il n’avait point de monnaie, il sortit son portefeuille et fut stupéfait de le trouver vide. Il ne douta point que le comte Valdar ne lui eût emprunté les quinze cents francs qui lui restaient pour mettre à l’épreuve sa fameuse martingale. Il rentra et se fit servir à déjeuner dans sa chambre.

 

Comme il prenait son café, la sonnerie du téléphone se fit entendre : c’était le comte qui lui présentait toutes ses excuses, avouait l’emprunt et annonçait qu’il serait de retour vers les quatre heures. Une première séance au trente et quarante lui avait donné des preuves palpables de l’excellence de sa méthode. « En attendant l’envoi de Son Altesse, c’est la fin, monseigneur, de tous nos petits ennuis ! » Et Il demandait encore pardon pour la liberté grande qu’il avait prise, par dévouement pour monseigneur.

 

Titin lui répondit :

 

– Mon cher Odon, une autre fois, je vous laisserai le portefeuille, je vous éviterai ainsi la peine que vous avez dû ressentir en le vidant de son contenu sans ma permission !

 

On ne pouvait être plus grand seigneur. Ce fut seulement à dix heures que le comte fit son apparition. Il était un peu pâle, poussa le verrou et se jeta aux genoux de Titin. Il avait tout perdu.

 

Titin le releva et se contenta, de lui dire :

 

– Ne parlons plus de cela, mais retenez ceci, comte : Qui joue au loto se ruine au trot !

 

Odon voulut lui donner des explications, Titin le pria de n’en rien faire.

 

– Pour quinze cents malheureux francs, ne trouvez-vous pas, comte, que voilà beaucoup d’histoires ?…

 

Mais l’autre était désespéré et Titin eut toutes les peines du monde à le consoler.

 

– Je vous jure, comte, que tout ceci n’a aucune importance.

 

– C’est que zé souis beaucoup plus coupable que vous ne le croyez, monseigneur bien-aimé !

 

À ces mots, Titin dressa l’oreille :

 

– Que voulez-vous dire, Odon Odonovitch ?

 

– Zé veux dire, monseigneur, que zé souis ouné misérable, que z’ai abousé de la confiance de mon maître et que zé mérite donc les plus grands çatiments !

 

C’est oune bien cruelle confessionne ! Mais zé veux tout dire et après vous ferez de moi cé qué vous voudrez. Zé né mérite aucoune pitié, je vous assoure.

 

Titin se taisait. Il avait allumé une cigarette et attendait… Sous son attitude d’imposante indifférence, il essayait de maîtriser l’émotion qui l’étreignait. Qu’allait-il apprendre ? Il avait jugé le comte capable du meilleur, comme du pire. Il attendait le pire !

 

Et l’autre parla :

 

– Zé souis venu en France, envoyé par notre grand Hippothadée, avec deux cent mille francs !

 

Titin réprima un léger mouvement :

 

– Si je me souviens bien, comte, fit-il d’une voix sourde où grondait sa colère refoulée, il y avait vingt-cinq mille francs dans le portefeuille que vous m’avez remis ?

 

– Oui, monseigneur, vingt-cinq mille francs !

 

– Et vous deviez m’en remettre deux cent mille !

 

– Non, monseigneur !… Zé devais vous eu remettre cinquante mille !

 

– Et les cent cinquante mille autres ?

 

– Ils étaient pour la patrie !

 

– Comment, pour la patrie ?

 

– Oui, monseigneur, pour la propagande. Vous comprenez, les nécessités de la politique ! Il fallait soutenir la cause !… la cause du grand Hippothadée… Enfin, la poublicité… Vous comprenez, monseigneur ?

 

– Oui, oui, je comprends !… Et alors ?

 

– Et alors, les cent cinquante mille francs de la patrie, zé les ai joués et zé les ai perdus !…

 

– C’est un crime irréparable, fit Titin, mais aussitôt le comte protesta :

 

– Non, pas irréparable, monseigneur ! Ce que lé jeu a défait, lé jeu pouvait lé refaire !… Je pouvé donc lé réparer !… J’ai essayé, monseigneur !…

 

– Oui, j’ai vu cela, aujourd’hui.

 

– Oh ! z’ai essayé avant aujourd’hui ! Il me restait donc les cinquante mille francs de monseigneur !

 

– Et alors ?

 

– Et alors, zé les ai perdous aussi, ouné déveine !…

 

– Mais vous m’avez remis vingt-cinq mille francs.

 

– Ah ! cela, monseigneur, c’est autre çose !… Figourez-vous que z’avais oun bizou magnifique, un vieux bizou de famille… zé l’ai vendu trente-cinq mille francs ! lé bizoutier m’a volé comme sur un grand çemin, mais zé né pouvais laisser monseigneur sans arzent en vérité, et pouis zé devais l’installer. Z’avais reçou oune missiou, ouné missiou sacrée. C’est avec cet arzent que z’ai acheté le droit au bail et le mobilier qui garnissait l’appartement de monseigneur.

 

– Mais vous l’avez acheté au cercle, ce mobilier, m’avez-vous dit ? vous étiez donc retourné au cercle ?

 

– Oui, monseigneur ! Touzours avec cette idée de refaire l’arzent de la patrie… mais zé n’oubliais pas non plus ma mission d’installer, monseigneur et de lui donner la sommé dé cinquante mille francs !… Que pouvais-je faire avec trente-cinq mille francs ? Zé vous lé demande ! Je nié souis donc mis à zouer ! Et j’ai eu une çance ! Zé refais cent soixante-quinze mille francs !…

 

– Fan d’un amuletta ! Il y avait du boni !

 

– Oui, monseigneur, z’avais toutes les veines ce soir-là ! À côté dé moi donc se trouvait un zentilhomme qui avait tout perdu et qui me dit : « Vous n’auriez pas besoin d’un appartement et d’un mobilier ? » Zé nié dis c’est les saints archanges qui me l’envoient. Zé l’arrache à la table de zeu, ze le jette dans une auto, nous visitons l’appartement, j’examine le mobilier : « Tout cela ne vaut pas plus de quarante mille francs… » « Affaire conclue ! » dit-il. Il me signé la petite affaire et zé lui donne ses quarante mille francs ! Et tout de souite, comme je vous l’ai dit, il les perd ! Et voyez ma veine persistance ce soir-là, monseigneur. Il me restait, tout payé avec mes trente-cinq mille du bizou de famille et mes cent soixante-quinze mille de gain ! Il mé restait maintenant cent soixante-dix mille francs ! Eh bien ! z’ai tout perdu, moi aussi !

 

– Tout ! sursauta Titin.

 

– Tout, fit tranquillement le comte.

 

– C’est ce que vous appelez votre veine ? dit Titin, qui finissait par trouver drôle cette histoire.

 

– Ouné grande vené, monseigneur, en vérité ! Si zé n’avais pas eu ce gentilhomme à mon côté, zé né lui achetais pas l’appartement et ze perdais le bizou de famille ! Tandis que maintenant, je n’avais plus le bizou, mais z’avais l’appartement ! Seulement, voilà, il ne mé restait plus un petite sou à donner à monseigneur, alors, dès le lendemain, qu’est-ce que ze fais ?

 

– Vous vendez le mobilier ! dit Titin.

 

– Ah ! monseigneur est vraiment intelligente ! C’est la sazesse même qui parle par sa bouche ! Zé lé vendu vingt-cinq mille francs !

 

– Il vous en avait coûté quarante !

 

– Ouis, mais il ne valait pas plus de vingt-cinq mille et il était affreux !…, C’est encore moi qui faisais la bonne affaire ! d’autant qu’il ne faut pas oublier le droit au bail dans tout cela !… enfin ! zé remplaçai cet affreux mobilier par un autre mobilier magnifique que vous avez vu, monseigneur !

 

– Mais vous ne l’avez pas payé, ce mobilier !

 

– On ne paie zamais un mobilier de ce prix-là comptant ! Z’ai proposé de petits arrangements, mais le marçant ne s’est pas contenté de ma parole ! Alors, z’ai signé des billets.

 

– Mais si vous n’avez pas de quoi les payer, les billets ? fit Titin, de nouveau effrayé.

 

– Il faut que monseigneur sache bien qu’on ne paie zamais oune billet la première fois qu’on le présente, ni la seconde non plus ; celai sent son petit boutiquier. Il faut que monseigneur s’enfonce bien cela dans la tête !

 

– Mais si le marchand reprend son mobilier ?

 

– Qu’il le reprenne, monseigneur ! qu’il le reprenne donc, son mobilier ! Nous en ferons venir un plus beau encore !

 

– Et les vingt-cinq mille francs du mobilier, vous ne les avez donc pas joués, ceux-là ?

 

– Non monseigneur ! Ce mobilier de malheur avait porté trop de déveine à mes prédécesseurs ! Et puis j’étais trop heureux de vous les apporter comme un premier sourire de cette nouvelle fortune que zé venais vous annoncer. Z’ai été ouné misérable de vous emprunter ces quinze cents francs ! Il ne pouvait rien nous arriver de bon au zeu avec ces quinze cents francs-là ! En vérité, zé n’ai que ce que je mérite. Et monseigneur est trop bon de me pardonner.

 

– Dites-moi, comte, quand vous m’avez téléphoné à midi, où en étions-nous des quinze cents ?

 

– Z’en était à mille louis, exactement !

 

– Bigre ! fit Titin… Attendez, mille louis, cela fait…

 

– Vingt mille francs, monseigneur.

 

– Vingt mille francs ! Mais c’était magnifique, cela !…

 

– Non, monseigneur ! cela n’était pas magnifique ! Z’avais mal zoué… ouné série à la noire de vingt et oune ! Zé dévais au moins rapporter cent mille francs ! Mais z’avais peur de reperdre ! J’ai soué comme un petit enfant !… Aussi, pendant le déjeuner, à Monte-Carlo, je me disais : « Qu’il vienne seulement cet après-midi, ouné série de dix et zé reprendrai ma revanche, ze le jure !… »

 

– Mais elle n’est pas venue ! fit Titin.

 

– Non monseigneur… Tout l’après-midi et même une partie de la soirée, zé mé souis défendou comme un lion ! Zé né souis tombé que sur des intermittences ! Zé n’est même pas pu payer l’auto qui m’a ramené de Monte-Carlo, et le plus extraordinaire, monseigneur, c’est que ces faquins se sont refusés à la payer à l’hôtel !… C’est oune honte !… Je mé plaindrai à mon consoul !…

 

– Alors, l’auto attend toujours ? demandai Titin.

 

– Monseigneur est bien bon de s’occuper de ces détails ! Qu’il aille au diable, ce chauffeur ! Est-ce que je m’en occupe, moi ?

 

À ce moment, on frappa à la porte du salon particulier réservé au Bastardon de Transalbanie et un laquais se présenta :

 

– Monsieur le comte ! dit-il à Odon Odonovitch, c’est le chauffeur qui ne veut pas s’en aller !…

 

– Dites-lui, laissa tomber le comte avec la plus hautaine indifférence, que z’ai besoin de lui, demain matin, à dix heures tapant ! Et surtout, zé recommandé bien qu’on ne le paie pas, cet homme, comme cela, zé souis sûr qu’il sera là !

 

– Bien, monsieur le comte !

 

Et le larbin s’en fut.

 

– Vous voyez ! Voici une affaire arrangée, monseigneur ! Tout s’arrange, dans la vie…

 

– Mais demain matin, comment ferez-vous ?

 

– Demain, il fera zour, monseigneur, et la nuit porte conseil ! Z’ai déjà oune automobile pour demain, c’est quelque çose cela !…

 

Titin se coucha de bonne heure. Il n’avait pas autre chose à faire. Avant de s’endormir, il réfléchissait que, quoi qu’il arrivât de son aventure, il aurait appris bien des choses à l’école de ce gentilhomme plein d’expérience qu’était le comte Valdar.

 

Le lendemain matin, il prolongea son séjour au lit, ne s’étonnant point de n’avoir pas encore reçu, comme de coutume, la visite du comte. Il pensait que ce pauvre Odon, tout honteux de sa confession de la veille, n’osait reparaître devant lui sans la lettre tant attendue du chef des Hippothadée.

 

Cependant, le comte ne paraissait toujours pas. À onze heures, après avoir essayé vainement d’entrer en communication téléphonique avec lui, Titin se rendit à son appartement. Il apprit que le comte était sorti vers dix heures, I mais personne ne put lui dire où il était allé.

 

Philosophe, notre futur prince remonta le long de l’avenue de Verdun, s’arrêtant devant certaines devantures, appréciant la couleur et le dessin des nouvelles cravates, le luxe nouveau de la lingerie masculine.

 

Comme il allait passer devant un bijoutier qui lui avait fourni les perles de ses boutons de chemise, il fit un brusque crochet, car il se rappelait que ce bijoutier se montrait assez impatient de n’avoir pas encore été payé, mais il n’avait pas fait quelques pas qu’il aperçut celui-ci qui le saluait de tout son buste replié, redressé, replié enfin, de la plus aimable gymnastique.

 

– Monsieur cherche peut-être M. le comte ! lui demanda cet homme en lui adressant son plus engageant sourire. M. le comte sort justement d’ici. Oh ! il n’a fait que passer, le temps de me régler la petite note. Vraiment, monsieur Titin, ce n’était pas pressé…

 

Titin rentra à l’hôtel. Il n’y avait pas de doute ! Le comte avait reçu la lettre de Transalbanie et il commençait à régler les dettes avant toute autre chose. Un bon point pour le comte. Titin poussa un soupir. Il y avait trop peu de temps qu’il vivait sa nouvelle vie de prince pour n’être point gêné par toutes ces histoires de fournisseurs impayés, d’argent perdu, retrouvé, reperdu, par tous ces expédients qui déroutaient la plus folle imagination et dont, seule, profitait la cagnotte !

 

Titin pensait voir arriver le comte vers l’heure du déjeuner. Il trouvait tout de même surprenant que son singulier mentor qui n’ignorait point avec quelle anxiété il attendait, lui aussi, des nouvelles de Mostarajevo, ne l’eût pas averti d’un mot, sitôt le précieux pli reçu.

 

« Il aura voulu me faire une surprise », espéra Titin.

 

À deux heures, il n’y tint plus. Il avait déjeuné seul. Il se dit tout à coup :

 

« Je parie qu’il est retourné au « trente et quarante » avec le reste de l’argent ! »

 

Il sauta dans une auto et se fit conduire à Monte-Carlo. Là, personne n’avait vu le comte Valdar. Il rentra de nouveau à l’hôtel et il y rencontra un camarade de club qui lui annonça que le comte était à Cannes, où il jouait gros jeu à la table du « privé ».

 

Il y partit en hâte. À Cannes, il trouvait le comte, qui n’avait plus un sou, et qui le vit venir en souriant.

 

Titin lui eût flanqué des gifles s’ils avaient été seuls.

 

– Décavé, n’est-ce pas ? fit Titin qui bouillait.

 

– Mon Dieu, oui, monseigneur ! Z’avais cependant si bien commencé.

 

– Taisez-vous, gronda Titin, farouche. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! Je vais vous apprendre, moi, ce que c’est que Titin-le-Bastardon !

 

– C’est mon prince ! C’est l’héritier de mon roi ! Ma vie lui appartient !

 

– Possible, siffla Titin, en le poussant devant lui d’un geste brutal dont il ne fut pas le maître, mais mes fonds, à moi, ne vous appartiennent pas !

 

– Quels fonds, monseigneur ?

 

– Vous le savez bien.

 

– L’arzent de Transalbanie… Mais il n’est pas arrivé, monseigneur ! Oh ! pour cet argent-là, vous pouvez être tranquille : il est sacré !… Zé l’aurais apporté tout de souite à monseigneur, cet arzent-là ! Monseigneur ne connaît pas encore Odon Odonovitch, comte de Valdar, seigneur de Vistritza, Meteoras, Trikala…

 

– Mais alors, avec quoi donc avez-vous joué ? demanda Titin, stupéfait.

 

– Zé vais vous le dire donc ! Monseigneur !… Monseigneur m’avait donné oune idée, hier, avec le mobilier magnifique qui n’est pas encore payé ! Monseigneur disait : « Si l’on ne paie pas le marchand il reprendra son mobilier ! » J’ai pensé qu’il ne fallait pas attendre qu’il reprît le mobilier, et zé l’ai vendou !

 

– Mais, malheureux, il ne vous appartenait pas !

 

– Pardon ! Pardon ! Pardon ! Monseigneur le mobilier, il m’appartenait ! Zé l’ai payé… avec des traites, mais zé l’ai payé !… Tous les hommes d’affaires vous diront : Qui a crédit ne doit rien ! Ne doit rien pendant le temps de son crédit, naturellement. Zé né dois rien donc ! Et lé crédit, on peut compter sur Odon Odonovitch pour le faire durer, bien sûé, comme z’ai eu l’honnour de l’expliquer hier à monseigneur !… Donc, ce mobilier magnifique, je l’ai vendu à un autre marçand qui m’a volé, bien entendou ! Il me l’a aceté pour rien, soixante mille francs ! Une misère ! Un mobilier que z’avais payé cent vingt mille, pas un sou de moins.

 

– En papier, dit Titin.

 

– Ce papier porte ma signature, et ze prie monseigneur de croire que la signature d’Odon Odonovitch, comte Valdar, seigneur de Vistritza…

 

– Oui, oui, Meteoras… et autres lieux, passons !…

 

– Elle vaut beaucoup d’arzent, ma signatoure !…

 

– Je m’en aperçois, et les autres s’en apercevront aussi, fit Titin, qui recouvrait un peu de bonne humeur en pensant qu’après tout les fonds attendus de Transalbanie restaient intacts.

 

– Je disais donc que ce voleur m’a acheté ce mobilier magnifique soixante mille francs… Mais z’y ai mis ouné condition, – et monseigneur va voir combien je suis prudent en affaires – c’est que si d’ici quinze jours ze rends à ce marçand soixante-quinze mille francs, zé reste propriétaire du mobilier.

 

– Ah ! oui, fit Titin, soixante-quinze mille francs. Mais vous perdez quinze mille francs du coup !

 

– Est-ce que monseigneur né comprendrait pas ? C’est le marçand qui perd quarante-cinq mille francs, puisque le mobilier il en vaut cent vingt mille !

 

– Oui, oui, oui. Oh ! c’est très fort ! Très belle opération ! Compliments !

 

– N’est-ce pas, monseigneur ? D’autant ; plous que pendant ces quinze jours-là mon acheteur ne peut pas toucher au mobilier qui m’appartient mais qui reste aussi le gaze du premier vendeur. Ce qui aurait pu entraîner quelques petits désagréments. D’ici quinze jours nous aurons reçu l’arzent, et alors nous serons les maîtres de la situation.

 

– Oui, les maîtres de payer !

 

– Nous paierons si nous voulons, monseigneur, car comme zé lé disais à monseigneur, on peut toujours laisser partir ce mobilier-là et en raceter un autre encore plous magnifique !

 

– Écoutez, comte ! fit Titin, si vous le voulez bien, c’est moi qui m’occuperai désormais de mes affaires !

 

– Comme monseigneur voudra ! Monseigneur est libre d’enrichir les fournisseurs et de se rouiner !…

 

– Vous aviez eu pourtant un bon mouvement, Odon, ce matin, quand vous avez commencé à payer ce bijoutier !

 

– Ah ! monseigneur sait ! Cela ne m’étonne pas. Gé Nathan-Lévy est d’un bavard !… Z’y comptais bien ! Zé mé souis dit « Voilà un bavard qui racontera partout : « Monseigneur paie ses fournisseurs ! » Alors, zé l’ai payé.

 

– Mais tous les fournisseurs vont vouloir être payés maintenant !

 

– Monseigneur ne connaît pas les fournisseurs ! Zé leur apporterais de l’arzent maintenant qu’ils le refouseraient ! Quant on peut les payer, ces diables de fournisseurs, ils ne veulent jamais l’être. Il n’y a que quand on ne peut pas les payer qu’ils réclament leur argent !…

 

– Savez-vous bien, comte, fit Titin que vous feriez un ministre des finances extraordinaire ! Vous avez une conception du crédit !… Mais, en attendant, nous voici encore une fois sans le sou ! Qu’est-ce que nous allons faire, ce soir ?…

 

– Ce soir, monseigneur, nous allons dîner à Monte-Carlo… Il y a quelque temps que l’on ne nous y a vous. Cela produit mauvais effet ! Z’ai invité à dîner à l’hôtel de Paris quelques amis du club et la grande Tchertschanowska, la danseuse. C’est oune petite gala dont on parlera, monseigneur ! Et nous en avons besoin !… Quand ze pense que ces misérables faquins du Palace ont refousé de payer mon auto à moi, à moi, comte Valdar, seigneur de Vistritza !…

 

– Assez, Météoras !… Vous êtes tout à fait fou !… Nous sommes sans un rond !…

 

– Zé souis triste, monseigneur !

 

– Il y a de quoi !

 

– Zé souis triste parce que monseigneur il n’a plus foi dans son fidèle serviteur !…

 

La fin de cette conversation avait lieu dans l’auto qui les ramenait à Nice.

 

– Cette auto, demanda Titin, c’est toujours votre auto d’hier ?

 

– Toujours, monseigneur.

 

– Vous l’avez payée ?

 

– Non, monseigneur, je ne l’ai pas payée !

 

– Et alors, quand nous allons être arrivés, comment la paierez-vous ? Je vous avertis que je ne veux aucun scandale devant moi !… fit Titin, le sourcil froncé.

 

– Ze n’ai pas à la payer, puisque nous la gardons !…

 

– Nous la gardons ?

 

– Mais certainement, monseigneur… Pour aller à Monte-Carlo. D’ailleurs nous voici arrivés. Que monseigneur monte s’habiller ! Dans ouné demi-heure, ze serai auprès de loui !…

 

Titin sauta de l’auto et sans vouloir savoir ce qui se passait derrière lui pénétra dans le palace et se réfugia dans l’ascenseur.

 

Une demi-heure plus tard, comme le comte l’avait annoncé, celui-ci pénétrait dans le petit salon et étalait aux yeux éblouis de Titin neuf mille sept cent vingt-cinq francs cinquante centimes !…

 

– Où avez trouvé cela ? demanda Titin complètement ahuri.

 

– Eh ! monseigneur ! Odon Odonovitch garde toujours une poire pour la soif ! La poire, aujourd’hui, c’était le bizoutier que j’ai payé ce matin !… Zé loui ai rendou une petite visite tout à l’heure… Il m’a presque mis dé forcé dans ma poché ouné écrin avec ouné épingle de cravate merveilleuse ! Oune brillanté grosse comme ouné petite noisette… Ze l’ai porté sans perdre oune instante au Mont-de-Piété et l’on m’a prêté dessus neuf mille sept cent vingt francs cinquante centimes que ze rapporte à monseigneur !…

 

– Odon Odonovitch, vous êtes un génie ! Un génie un peu dangereux, mais un génie !… (Et Titin rafla tous les billets). Je vous jure que cet argent n’ira pas au jeu… Il nous permettra d’attendre des nouvelles de Transalbanie.

 

– C’est ce que j’avais pensé, monseigneur ! Cet arzent sera plous en sûreté dans votre poche que dans la mienne.

 

Et l’excellent Odon se mit à rire aux éclats.

 

Sa bonne humeur gagna Titin qui se laissa habiller. Le soir même ils faisaient sensation à Monte-Carlo, dans la grande salle de l’hôtel de Paris où, le dîner, présidé au milieu des fleurs les plus rares par la Tchertschanowska, dans une toilette d’une audace incomparable, fut vraiment royal. De nombreuses personnalités vinrent serrer la main de Titin et du comte. La Tchertschanowska était plus que gracieuse pour son amphitryon. Ce fut une belle soirée, vraiment digne du Bastardon de Transalbanie, Elle coûta quatre mille francs à Titin qui laissa un pourboire princier et se retira, derrière la Tchertschanowska au milieu de l’admiration générale et salué jusqu’à, terre par la valetaille. Le lendemain il décidait de vivre économiquement en dépit des conseils du comte qui lui affirmait qu’après les somptuosités de la veille, il pouvait tout s’offrir, au moins pendant quinze jours, sans bourse délier. Mais Titin n’était pas encore tout à fait décrassé.

 

Cette économie lui permit de vivre sans nouvelle aventure pendant une semaine. Mais le métier de prince, dans ces conditions, n’avait rien de bien amusant pour lui, habitué à jouer les grands rôles, et, plus d’une fois, il regretta le temps où son ambition se satisfaisait d’être le premier à la Fourca.

 

S’il n’avait été retenu par une honnêteté native et tout à fait encombrante qu’il tenait certainement de son second païre, le brave Papajeudi, lequel eût mieux aimé trépasser que de ne point faire honneur à sa signature, il eût dit adieu avec joie au luxe des palaces qui lui était devenu odieux depuis qu’il n’était plus en état d’en abuser.

 

Et d’être à ce point raisonnable que d’attendre un argent destiné surtout à désintéresser des créanciers, il devenait chétif, pâlot, fiévreux, grelotteux, comme empoisonné de sagesse…

 

Seule l’idée de Toinetta le soutenait, dans ce dépérissement général. C’était pour elle qu’il souffrait, pour elle qu’il avait accepté d’être prince, pour elle qu’il pouvait encore supporter la vue d’Odon Odonovitch qui, de son côté, montrait la mine la plus maussade du monde depuis qu’il avait été arrêté net dans ses prestigieux exercices.

 

Enfin la lettre de Transalbanie arriva. Elle contenait un chèque d’importance, mais le malheur voulut que l’auguste pli fût distribué pendant que Titin, de plus en plus mélancolique, était allé faire une petite promenade.

 

Le pli était naturellement adressé au comte Valdar, lequel avait eu grand soin de laisser le seigneur prince Marie-Hippothadée dans l’ignorance des aventures survenues à « l’arzent de la patrie ».

 

Toutefois ce grand politique (nous parlons du prince) devait se douter de quelque chose, ou, s’il ne doutait de rien, trouvait bon de prendre certaines précautions au regard du comte. Ainsi faisait-il entrevoir à Odon Odonovitch les pires supplices si ce dévoué serviteur n’exécutait point à la lettre ses instructions. Ces menaces épouvantèrent sans doute notre intendant car il résolut sans plus tarder de regagner avec l’argent du chèque tout celui qu’il avait perdu.

 

Le résultat de l’opération ne se fit pas attendre. Quand Titin revint à l’hôtel vers les cinq heures du soir, une automobile vide arrivait de Monte-Carlo. Le chauffeur présenta un pli fermé au Bastardon qui décacheta et lut :

 

« Monseigneur ! ze ne mérite point la pitié de monseigneur, mais si monseigneur désire encore voir son serviteur, qu’il monte vite dans cette auto que ze lui envoie ! Dans une heure je serai mort. Z’ai reçou la lettre. Z’ai encore manzé l’arzent de la patrie ! »

 

Titin se jeta dans l’auto :

 

« S’il n’est pas mort, je le tue ! » pensa-t-il.

 

Quarante minutes plus tard, l’auto s’arrêtait devant le casino. Titin aperçut le comte qui prenait un bock à la terrasse du café de Paris.

 

Il se précipita vers lui, courroucé. L’autre s’était levé, très digne :

 

– Monseigneur, ne me touçer pas ! J’ai eu tort de dire à monseigneur que ma vie loui appartient ! Ma vie ne m’appartient pas plus qu’elle n’appartient à monseigneur !… Elle est la propriété tout entière de notre seigneur prince Marie-Hippothadée ! Zé né veux pas la loui dérober !… Mourir, ça serait trop facile ! Voici la lettre du prince dans laquelle il mé menace, si ze n’exécoute pas à la lettre toutes ses instructions, des plus horribles soupplices !… Zé vais les chercher !… Demain, zé prends lé bajteau pour Gênes ! De là, ze vais à Venise… avant la fin de la semaine je serai à Mostarajevo !…

 

Titin, pendant ce temps, lisait la lettre du prince.

 

– Assez de boniments ! jeta-t-il d’une voix rauque à Odon Odonovitch, suis-moi !…

 

Et il l’entraîna au fond des jardins, dans un coin obscur des terrasses qui dominent la mer. Il avait une furieuse envie de le jeter dans le port et il le lui dit :

 

– Tout à l’heure, monseigneur ! Je vous en supplie ! Encore un petit instant, car il mé vient oune idée magnifique !…

 

– Je ne veux pas la connaître !… fit Titin. J’en ai assez de tes idées magnifiques !…

 

– Non ! Non ! Tout espoir n’est pas perdou, reprit le comte se parlant à lui-même. Et moi qui désespérais de la Providence !… Que la Vierge de Mostarajevo nous protèze, et nous sommes sauvés, monseigneur !… Comment n’avais-je pas pensé à cela avant dé mourir. Je souis impardonnable ; dites-moi. C’est très important !… Vous n’avez jamais joué ?

 

– Jamais !… Et ce n’est pas ce que tu m’as fait voir qui m’y poussera, Odon Odonovitch !

 

– Vous avez tort, monseigneur… Ne zouez qu’une fois, mais zouez au moins cette fois donc !… Celui qui n’a zamais zoué gagne touzours !… Qu’est-ce que vous risquez ?… Simplement de gagner beaucoup d’arzent, car vous ne pouvez en perdre puisque vous n’en avez pas !…

 

– Alors, comment veux-tu que je joue, puisque je n’ai pas d’argent ?

 

– Vous dites que vous n’avez pas d’arzent, et vous avez vos boutons de mancettes ! vos boutons de cemise ! Votre perle de la cravate ! Qu’est-ce que c’est que tout cela, sinon de l’arzent !…

 

Titin arracha perle, garniture de chemise, la double émeraude de ses jumelles. Il lui dit :

 

– Va ! je t’attends !

 

Il était au fond d’un gouffre. Il lui fallait un miracle pour en sortir. Il allait le tenter. Pour, une fois, Odon avait raison ! Qu’eût fait Titin, redevenu Titin, avec ces bijoux ridicules ?

 

Le comte s’en alla sans un mot. Titin pensait qu’il était capable de ne plus revenir, en quoi il se trompait, car la chance de Titin qui n’avait jamais joué, primait tout aux yeux du comte et faisait taire sa propre passion. Cependant le Bastardon ne fit pas un pas pour le suivre. À Dieu vat ! songeait-il.

 

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le comte revenait avec huit mille francs. Il lui remit le tout. Titin entra au casino. Le comte l’attendait sur la terrasse en priant la Vierge de Mostarajevo.

 

Une demi-heure après Titin revenait. Il avait tout perdu.

 

Il était comme soulagé.

 

– Maintenant, c’est fini !… Tu prends le bateau demain et que je ne te revoie plus ! fit-il au comte.

 

Mais soudain il eut un sursaut terrible :

 

– Tu as pris ton passage, au moins ?

 

– Non ! fit le comte tout désemparé » car il ne comprenait point que Titin n’eût pas gagné. Mais que monseigneur se tranquillise, je le prendrai, le passage !

 

– Tu as donc gardé l’argent du voyage ?

 

Odon haussa les épaules. Cet incroyable coup du sort lui faisait oublier tout respect.

 

– Mais alors, avec quoi vas-tu prendre le bateau ?

 

– Avec « le viatique », répondit le comte triomphant enfin d’un accablement indigne de sa haute personnalité et de son illustre naissance.

 

– Qu’est-ce que c’est que « le viatique » ?

 

– C’est une somme que l’administration des Jeux alloue aux joueurs malheureux qui tiennent à regagner leur patrie… Et voulez-vous que je vous dise encore une idée qui me vient monseigneur ?

 

– Vous allez jouer le viatique ?

 

– Ah ! ça, non, impossible ! Du moment que j’ai reçu le viatique, adieu le casino ! On ne laisse plus passer ! Mais voilà ce que je voulais proposer à monseigneur. Nous prenons chacun notre viatique et monseigneur part avec moi !

 

– Non ! Partez tout seul ! Partez, Odon !… Ceci est en dehors des instructions du prince et moi j’ai affaire ici ! Allez chercher votre viatique, Odon Odonovitch !

 

Quand il l’eut, le comte proposa naturellement à Titin de jouer le viatique.

 

– Mais je croyais, fit Titin, que vous n’aviez pas le droit de jouer le viatique ?

 

– Moi ! non, je n’ai pas le droit !… Mais vous ! ze vous le donne et vous pouvez donc nous refaire !

 

– Donne ! fit Titin.

 

Il mit la somme dans sa poche et ne la lui rendit que le lendemain sur le bateau. Les adieux furent touchants ; mais Titin ne fut tranquille que lorsque le bateau ne fut plus qu’une fumée à l’horizon. Bientôt il disparut tout a fait. Après quoi Titin disparut, lui aussi.

 

XVI

Où il est prouvé une fois de plus que petits malheurs annoncent souvent grande catastrophe


Quand il fut avéré que le comte Valdar et le Bastardon avaient disparu sans autrement se préoccuper de leurs dettes qui n’étaient point minces, billets, traites, engagements écrits ou sur parole, promesses d’honneur et autres qui valent signatures de gentilshommes, ce fut un beau concert sur toute la côte, de la pointe d’Antibes au cap Martin.

 

Hôteliers, restaurateurs, tailleurs, chemisiers, bottiers et autres menus fournisseurs recommencèrent à donner de la voix, mais la grande lamentation fut entonnée par la bijouterie dont les victimes jonchaient le champ de bataille où Odon Odonovitch avait passé sans remords et sans merci.

 

Le peu que nous avons raconté de ses exploits n’est qu’un mince épisode de la vaste opération stratégique qu’il avait su mener bien pour tenir son rang avec l’aide de ses fidèles Lombards – ainsi dénomme-t-on en Transalbanie cette admirable institution que nous appelons vulgairement le Mont-de-Piété.

 

Bientôt les marchands de meubles entrèrent : dans la danse, et aussi les vendeurs et revendeurs d’antiquailles, tableaux, gravures et autres faïenceries qui avaient, à l’envi, concouru à décorer les salles et les murs d’un appartement que personne n’avait jamais habité et dont les locataires d’un jour ne semblaient s’être succédé, sur le papier, que pour permettre à Odon et au noble Bastardon, par le crédit qu’ils en tiraient, d’écumer tous les palaces…

 

Enfin, comme le gage qu’ils laissaient derrière eux, nous voulons dire : comme l’unique souvenir palpable de leur paysage était un mobilier dont chacun (authentiques documents en main) prétendait être le propriétaire privilégié, il en résulta une véritable mobilisation de la gent chicanière, avocats, procureur, avoués, huissiers et tous autres gratte-papier timbré qui furent à peu près les seuls à retrouver leurs épingles dans cette botte de foin. Nous répétons : à peu près, car M. Hyacinthe Supia, comme il sera démontré par la suite, n’était homme à laisser sa part à personne.

 

Le tumulte qui s’éleva autour de cette affaire n’était point à l’honneur de Titin. Beaucoup en eurent de la peine mais nulle part il n’y eut un chagrin aussi profond que dans le cœur de Mlle Agagnosc.

 

La pauvre Toinetta avait pleuré plus d’une fois en secret en apprenant les frasques de son chevalier.

 

Elle n’ignorait rien des magnifiques galas qu’il présidait entre une illustre danseuse et quelques filles de mauvaise vie. Devant les autres, elle criait à la calomnie et souvent elle fit taire Hippothadée. Mais celui-ci ne se lassait point.

 

Après l’aventure du mariage manqué et le retour en révolte de Toinetta, le « boïa » avait dit à Hippothadée :

 

– Soyons patients. Les noces ne sont qu’ajournées, car, si vous n’êtes pas le dernier des imbéciles, vous trouverez bien le moyen de la dégoûter de Titin !

 

Hippothadée n’avait plus pensé qu’à cela… D’autant que les circonstances l’avaient merveilleusement servi.

 

Le scandale était à son comble ; Titin n’osait plus se montrer. Au Palais, maître Chicanot criait à l’escroquerie !… Il paraissait bien que le Bastardon, déchu de toute sa gloire, n’avait plus, pour le défendre, que la malheureuse Toinetta. Hardigras lui-même semblait l’avoir abandonné.

 

– Que voulez-vous ? expliquait Hippothadée… ce pauvre garçon est devenu fou ! Un chevalier d’industrie que je connais bien car il m’a fait beaucoup de mal, et c’est l’âme damnée de mon frère, cet Odon Odonovitch lui a dit : « Tu es prince ! Tous les espoirs te sont permis ! En attendant, tu n’as rien à te refuser ! » Titin, qui n’a point l’habitude du monde, a cru à cette fable ou a fait semblant d’y croire, mais c’est Odon Odonovitch qui en a profité pour ne rien se refuser à lui-même !

 

» Tout de même ils étaient faits pour s’entendre, les gaillards ! continuait Hippothadée, et Titin n’a pas été à l’école, c’est une justice à lui rendre !… Du jour au lendemain, il a su tout oublier ! Après « les demoiselles de la Fourca » sont venues les reines du dancing ! et soyez sans crainte, il est moins à plaindre qu’on ne pourrait le croire. Car, il retrouvera à la Fourca des consolations, en attendant qu’il réapparaisse dans nos palaces !… Pour tout dire : c’est un garçon bien lancé !…

 

Une chose aussi qui fut bien lancée et à laquelle Hippothadée (Vladimir) ne s’attendait guère, ce fut la gifle furieusement administrée avec laquelle Toinetta, qui avait laissé aller ce gentilhomme jusqu’au bout de sa phrase, en avait ponctué la terminaison.

 

Ceci se passait après déjeuner, dans le petit salon de la famille Supia, à l’heure des liqueurs et du cigare, devant Mme Supia qui faisait des grâces, sa, fille Caroline qui était toute espérance depuis que sa jeune rivale lui abandonnait son prince ! enfin devant notre Toinetta qui paraissait une si petite chose au fond d’un grand fauteuil où elle avait réfugié son accablement.

 

C’est de ce coin d’ombre qu’avait jailli l’inattendue et foudroyante riposte. M. Supia se trouvait dans son bureau. Il accourut aussitôt, attiré par le bruit et redoutant qu’on ne lui eût endommagé un gage qui lui devenait de jour en jour plus précieux.

 

Le prince se tenait la joue, pendant que Thélise et Caroline suffoquaient d’indignation et que Toinetta lui en disait de « toutes les couleurs ». Avaï ! il eût été difficile de l’arrêter. Contentons-nous de savoir qu’elle broda dix minutes sans reprendre haleine sur ce thème des plus simples que Titin était le plus honnête homme de la terre et que s’il lui était survenu quelques petits ennuis, c’était parce qu’il avait été trop bon avec un rastaquouère venu du même pays que Vladimir et engagé par celui-ci et par toute la famille Supia pour perdre d’honneur d’un garçon qui en avait à revendre ! « Mais mon Titin en a vu bien d’autres ! Il saura encore se tirer de ce pas… Quant à toi, monseigneur, « vaï pinta des gabia ! » Tu es trop bête !…

 

Le prince en oubliait sa gifle et Supia n’était pas loin de crier d’admiration !… Voilà ce qu’elle avait trouvé : c’était eux qui avaient fait venir Odon Odonovitch du fin fond de la Transalbanie pour lui déshonorer son Titin !

 

Complètement ahuri par cette logique féminine, Hippothadée se retira en s’inclinant. Supia le rejoignit dans l’antichambre et lui dit :

 

– Elle va fort, la petite !

 

– Oui ! j’ai cru qu’elle m’avait crevé un œil !

 

– Ce n’est pas de cela que je parle ! c’est de cette histoire d’Odon ! Nous n’y aurions pas pensé, nous autres !… Ah ! ces petites filles ! ça nous roulera toujours dans la farine !

 

– Voire !

 

– Et vous n’avez pas trouvé un mot à lui répondre !

 

– C’est que ma réponse n’était pas prête ! À bientôt, monsieur Supia !…

 

Elle vint, quelques jours plus tard, la réponse, et elle fut terrible.

 

C’était par une après-midi dorée, annonciatrice d’un printemps tout proche, à l’heure tiède du retour des courses, quand le soleil déjà bas sur l’horizon semble quitter avec regret cette baie des Anges où s’étale la gloire de Nice…

 

Au bord de la route où se pressaient dans un défilé de grand luxe les autos et les équipages venus de l’hippodrome, un cabaret : « le père la Bique », bonne cuisine, bons vins, spécialités du pays et, la plus belle de toutes : la vue !

 

« On » avait amené là, sur la terrasse, Toinetta, pour qu’elle « vît ».

 

Quoi ?… le défilé, évidemment. Il fallait bien la distraire, cette petite !… Jamais cependant « on » n’avait été aussi aimable avec elle. Hippothadée avait trop vite pardonné la gifle, Thélise était trop souriante, Caroline était trop triste et le « boïa » se frottait trop souvent les mains pour qu’elle ne se méfiât point.

 

Elle n’avait pas touché à son verre de porto.

 

Hippothadée parlait sans cesse. Agacée par ce verbiage, Toinetta regarda ailleurs, et voilà ce qu’elle vit : un pavillon au milieu des fleurs, maisonnette rose enveloppée de caroubiers, d’aloès, de cactus et de lentisques… séparée de la route par une haie naturelle, épaisse et haute, de roseaux.

 

Il fallait franchir cette haie pour arriver à une grille, mais derrière la grille et derrière les roseaux, on était au bout du monde… Ce pavillon pour amoureux dépend du cabaret. On peut louer le pavillon pour une heure ou pour huit jours ; cela dépend des amoureux et aussi de leur amour.

 

Hippothadée, qui paraissait très renseigné, donna toutes les explications utiles à M. Supia qui ne les lui demandait pas, mais de façon à être entendu de Mlle Agagnosc qui haussa les épaules, trouvant le prince très inconvenant.

 

Elle allait détourner les yeux de cet endroit qui ne l’intéressait plus quand, soudain, apparat dans le jardin une forme féminine qui s’enveloppait d’un long châle à franges qu’elle avait remonté sur sa tête.

 

Quand elle fut dans le jardin, elle laissa glisser le châle. C’était une belle fille du peuple qui avait fait toilette. Mlle Agagnosc ne la voyait encore que de dos. Elle était grande, admirablement faite, marchait hâtivement d’un pas harmonieux. Elle semblait un peu inquiète mais son trouble était plein de grâce. Avant de disparaître dans la maison rose elle avait tourné la tête… une belle tête d’ivoire bruni qu’encadraient deux bandeaux noirs et qu’éclairaient deux yeux sombres où luisait une flamme un peu craintive.

 

– Nathalie !…

 

Mlle Agagnosc n’avait pu retenir le cri léger qui lui était monté aux lèvres en reconnaissant dans la belle amoureuse l’une de ses compagnes de la Fourca, la femme de Giaousé, Nathalie Babazouk. Et elle se mit à trembler dans l’attente épouvantable de celui qui allait venir…

 

Elle comprenait pourquoi on l’avait fait venir là.

 

Alors elle se raccrocha à l’espoir suprême que les misérables s’étaient trompés !… Nathalie pouvait avoir des rendez-vous, mais pas avec Titin qui l’avait toujours repoussée ! C’était une chose bien connue et dont on riait depuis longtemps à la Fourca.

 

Toinetta n’était pas une sotte, elle comprit tout de suite qu’on l’avait conduite en cet endroit pour qu’elle y vît Titin compromis, mais elle aimait Titin et elle pria comme une petite enfant la Vierge Marie de donner un démenti éclatant à l’infâme Hippothadée. Elle grelottait entre ses dents : « Santa Maria ! santa Maria ! » et elle lui promettait des chapelets, des cierges, des neuvaines, des ex-voto dans la vieille basilique de la Fourca…

 

Elle leur tournait le dos à tous, leur cachait sa pauvre petite figure ravagée du désespoir d’amour…

 

Titin arriva.

 

Il faisait presque nuit. Il se glissa entre les roseaux, poussa la grille et pénétra dans le jardin.

 

Il était mis comme elle l’avait toujours vu à la Fourca, c’était la même allure. Il avait ce pas tranquille et cet air décidé qu’elle lui avait toujours connus et qui faisaient l’admiration des filles.

 

Toinetta crut qu’elle allait mourir ; son cœur l’étouffait, elle ouvrait la bouche comme, un petit oiseau qui manque d’air ou qui va rendre le dernier soupir.

 

Ses doigts s’étaient accrochés à la table, instinctivement, pour ne pas tomber…

 

Titin avait traversé le jardin. Avant qu’il eût atteint la porte du pavillon celle-ci s’ouvrit et Nathalie, debout sur le seuil, très pâle et souriante, l’accueillit. Il se pencha sur elle pour l’embrasser… La porte fut refermée.

 

Sur la terrasse, il y eut un tout petit gémissement. Et puis Toinetta bascula. Elle était évanouie.

 

Hippothadée la souleva dans ses bras :

 

– Vite, dit-il, à la maison !

 

Ils l’emportèrent. Maintenant elle était à eux.

 

XVII

Rendez-vous d’amour


Pendant que ces scènes se passaient chez le père la Bique, certains événements se déroulaient non loin de là, dans un cabanon ; sa pergola rustique se dressait au-dessus d’un sentier qui, longeant le jardin de la « maison rose », coupait à angle droit la route du champ de courses et allait rejoindre plus haut la grande voie de la Californie.

 

De ce cabanon, on ne voyait que les alentours de la maison rose ; cependant, d’un coin de la pergola assez surélevé, le regard pénétrait dans la partie du jardin précédant le pavillon et que l’on découvrait tout entier du haut des terrasses du père la Bique.

 

Dans ce coin de la pergola, à une table où ils s’étaient fait servir du vin blanc, se trouvaient Giaousé et deux de ses amis, Nord, le forgeron de la Fourche, et « la Tulipe » (de son vrai nom Félix Boniface) premier clerc chez Me Prosper Clappa, notaire à la Fourche… Ce « la Tulipe » était grand ami de Giaousé pour lequel il semblait avoir autant d’admiration que celui-ci en avait pour Titin.

 

C’était un être singulier qui ne manquait pas une occasion de s’échapper de ses paperasses. Il aimait le « cabanon », mais il était maladroit à tous les exercices du corps et tout chétif, haut sur pattes. Son cou maigre balançait une tête énorme et violacée qui lui avait valu son surnom de « la Tulipe ».

 

En dépit de ses escapades, Me Clappa ne pouvait se résoudre à se défaire de lui car il était habile aux écritures et avait le secret de bien des gens, de plus il était discret. Il avait commencé comme saute-ruisseau chez un huissier de Torre-les-Tourettes, le bourg qui dresse si pittoresquement ses vieilles murailles au sommet des rochers qui commandent les gorges du Loup.

 

Il fut un temps où il y avait grande amitié entre ceux de Torre-les-Tourettes et ceux de la Fourca, mais ça s’était gâté depuis, et comme ceci est non seulement de l’histoire mais encore de « notre » histoire il n’est assurément point inutile que l’on sache à quelle occasion.

 

Ainsi jugerons-nous mieux des mœurs.

 

Après une partie de « boccia » qui s’était terminée en querelle, les jeunes gens de Torre-les-Tourettes s’étaient vantés qu’ils enlèveraient « l’arbre de mai » que ceux de la Fourca avaient coutume de planter chaque année sur, la place de Sainte-Hélène, leur basilique. Prévenus, ceux de la Fourca se postèrent sur les cyprès et les oliviers qui entouraient l’église et lorsque les agresseurs se présentèrent de nuit, ils firent tomber sur eux une grêle de pierres. Ceux qui s’obstinaient à vouloir arracher l’arbre reçurent même quelques coups de couteaux. Un nommé Toton Robin resta sur le terrain et l’on put craindre, pendant huit jours, qu’il ne trépassât.

 

Mécontents de leur défaite, les gars de Torre-les-Tourettes revinrent l’année suivante et réussirent à enlever le « mai » qu’ils plantèrent devant leur église. Voyant ce coup hardi, les plus courageux de la Fourca, Toton Robin, déjà nommé, Jérôme Brocard, Pierre Antoine dit « Cauva », son frère Barthélemy, les deux Raybaut et notre Titin qui était alors un bambin, suivis de quasi toute la population valide de la Fourca, hommes, femmes, enfants, et la mère Bibi en queue avec ses deux chèvres, s’en furent à Torre-les-Tourettes, dès le dimanche suivant, après vêpres, avec leurs fifres et tambours en tête et là, à la vue de ceux de Torre qui n’osèrent aucune résistance, enlevèrent l’arbre du Mai et le rapportèrent en triomphe à leur Sainte-Hélène où ils « virèrent le brandi », c’est-à-dire chantèrent et dansèrent autour de leur trophée.

 

L’affaire ne faisait que commencer, il y avait alors à la Fourca trois jeunes filles appelées béates qui n’avaient pas d’amants, savoir : Thérésia, Félicita et Madalon.

 

L’année qui suivit le scandale que nous avons dit, elles s’en laissèrent conter, par on ne sait quel sortilège du diable, par les gars de Torre-les-Tourettes, où elles émigrèrent bientôt, pour le déshonneur de la Fourca.

 

L’enlèvement des Sabines ne fit pas plus de bruit au temps jadis.

 

Ceux de la Fourca jurèrent qu’ils vengeraient comme il convenait un tel affront. Le serment en fut prêté en grande pompe devant Sainte Hélène. Cinq ans passèrent pendant lesquels il n’y eut point de méchants tours que les garçons de l’un et de l’autre pays ne se jouassent au grand dam ou pour le plaisir des filles.

 

Pendant ce temps le Bastardon grandissait en force et courage, ce fut lui qui mit fin à cette guerre par un exploit mémorable, à la façon dite d’Horatius Coclès.

 

Au jour du festin de la Fourca, vingt-cinq jeunes gens de Torre-les-Tourettes étaient venus à la porte de l’église pendant vêpres et avaient proféré des paroles injurieuses pour Sainte-Hélène. Poursuivis par le peuple de la Fourca en fureur, ils avaient, tôt décampé, mais pour rentrer chez eux, il leur fallait traverser un petit pont : quelques planches jetées sur le torrent.

 

Ils y arrivèrent les uns après les autres et trouvèrent là, sur l’autre rive, le Bastardon qui avait fait un détour et les attendait, tapi derrière un olivier.

 

Notre Titin avait alors quatorze ans. Au fur et à mesure qu’ils armaient et qu’ils s’engageaient sur la planche, Titin les renversait dans le bouillon.

 

Cependant un nommé Cauvin, le plus fort de tous, réussit à l’empoigner, et, se tenant tous les deux serrés, ils finirent par tomber l’un et l’autre dans le torrent.

 

Là ils eurent autre chose à faire que de se battre, le torrent, grossi par la fonte des neiges, était dangereux. Il leur fallut sauver ceux qui étaient en train de se noyer.

 

Dans cette affaire, le Bastardon montra autant de courage à sauver ses victimes qu’il avait mis d’entrain à les précipiter. Cauvin et lui firent merveille, aidés du reste par ceux de la Fourca qui les avaient suivis, si bien que, de part et d’autre, on n’avait qu’à se féliciter et le soir même, Arthur, maire de Torre-les-Tourettes, qui était un homme juste et plein de bon sens, proclama une paix solennelle entre les deux pays. Cette paix fut ratifiée pendant huit jours par des banquets.

 

Mais le cœur des hommes est ainsi fait qu’ils se souviennent plus longtemps des mauvais coups reçus pour leur humiliation que de la générosité du vainqueur, laquelle, souvent, les humilie autant que leur défaite et beaucoup de ceux à qui Titin avait fait « sauter le saut » lui en gardèrent solide rancune, d’autant que les filles n’arrêtaient de les railler d’avoir été ainsi mis à mal par un méchant gamin de quatorze ans, ce qui était vraiment trop de « pénibilité ».

 

Tout ce que nous venons de dire là, qui n’est point hors-d’œuvre, comme nous l’avons fait pressentir, fera comprendre, bien des choses qui vont suivre et, particulièrement, la joie mauvaise de quelques-uns de Torre-les-Tourettes à la nouvelle de la grande déconfiture du Bastardon.

 

Ils ne manquèrent point de faire visite à la Fourca, pour se gausser, dans les cabanons, du prince Titin. Il n’en était encore résulté que des coups de poing, parce que les mœurs, depuis l’enlèvement des Sabines, s’étaient radoucies, mais ceux de la Fourca en étaient malades, d’autant que Titin ne se montrait point, ce qui les mettait pour le défendre en fâcheuse posture.

 

Ceux de la Fourca et de la Torre ne se rencontraient point seulement dans la plaine de Grasse ou du Loup mais dans la ville même et il y avait eu de la vaisselle brisée et de la tripe perdue chez Caramagna.

 

Or donc, avons-nous dit, se trouvaient sous la pergola, au cabanon de la Californie, à cent pas du père la Bique, notre Giaousé Babazouk, la Tulipe et Toton Robin, tous grands amis du Bastardon, quand, à une table, dans la cour qui était en contrebas, vinrent s’asseoir quatre de Torre-les-Tourettes qui étaient les deux Barraja (François et Basile), Sixte Pastorelli et un vilain gars que l’on ne connaissait que sous le nom de « Bolacion ». Il était mal vu pour ses mauvaises raisons et son humeur de fiel. Aussitôt qu’il eut aperçu Giaousé et les autres, il ne manqua point de demander des nouvelles de Titin en feignant de s’intéresser à ses malheurs.

 

– Laisse donc le Bastardon tranquille, lui jeta Toton Robin, le forgeron. Il ne s’inquiète point de ta santé. Occupe-toi de ton poulailler, « Pépidon » ! (pou de poule !)

 

Le Bolacion ricana en mâchonnant quelques injures.

 

– « Troun de pas dieu ! » gronda Robin, ils se moquent de moi.

 

Il se leva, mais Giaousé et la Tulipe le retinrent.

 

– Bouge pas !… Ne leur réponds pas !… commanda la Tulipe.

 

– Et surtout ne les chasse pas ! fit Giaousé d’une voix sourde.

 

– « Ava ! » je ne vous comprends pas ! protesta Toton Robin en se débarrassant de leur étreinte… Vous ne comprenez donc pas qu’ils se f… de nous, les « estassi ! »

 

– Oui ! de vous et de votre Titin ! Et de toute la Fourca par-dessus le marché, leur lança Basile Barraja en se levant à son tour…

 

Aux deux tables, tout le monde était levé… On put croire que les deux petites troupes allaient en venir aux mains.

 

La Tulipe, affolé, s’était jeté entre elles, les écartait bravement de toute la longueur de ses bras démesurés. En même temps il essayait de leur faire entendre raison.

 

– Tais-toi, Féli (Félix), lui fit le Babazouk d’une voix sèche. Laisse venir ces messieurs ! Ils désirent voir Titin, je vais le leur montrer !

 

– Bah ! dit la Tulipe, c’est une idée ! Messieurs, nous vous invitons ! C’est Giaousé qui paie !

 

– Christo ! s’écria Toton Robin, tout fumant encore, m’expliquerez-vous, à la fin, ce, que je suis venu faire ici ! Je ne suis pas encore bavecca (gâteux), je n’y comprends rien !

 

– Tu vas comprendre tout à l’heure, fit la Tulipe.

 

– Et même tout de suite, annonça Giaousé d’une voix sourde. Regardez un peu dans le jardin du père la Bique.

 

Ils se haussèrent tous sur la pointe des pieds et Toton Robin fut bien étonné ainsi que tous ceux de Torre-les-Tourettes.

 

Le Bolacion dit :

 

– Ah bien, je ne me trompe pas, c’est Nathalie !

 

– Oui ! fit Giaousé que la Tulipe surveillait pour qu’il gardât tout son calme, c’est Nathalie, ma femme, la femme du Babazouk.

 

Elle arrivait en effet, et pénétrait à ce moment-là, comme nous avons dit, dans la maison rose.

 

– Bon Dieu ! Je n’y comprends rien non plus ! exprima Toton Robin.

 

– Patience, souffla la Tulipe.

 

Les autres s’assirent autour d’eux, en silence. Chacun se regardait et regardait le Babazouk qui se versait à boire. Sa main tremblait.

 

– Je me suis fait l’honneur de vous dire que je vous montrerais « notre » Titin. Je n’ai qu’une parole, comme il est de coutume à la Fourca. De plus, je vous ai montré ma femme, j’espère que vous ne l’oublierez pas !

 

– Giaousé, on n’avait pas besoin de ceux de la Torre pour voir cela, fit Robin en fronçant ses gros sourcils, car il commençait à comprendre.

 

– Plus on est de fous, plus on rit, ricana le Babazouk. À votre santé, vous tous, et s’il vous arrive d’avoir des cornes, je vous souhaite d’être aussi tranquille que moi !

 

– Pauvre de lui, fit Sixte Pastorelli ; les autres fois il n’était pas comme cela !

 

– Le calme précède quelquefois la tempête, émit le Bolacion.

 

Là-dessus ils restèrent dix bonnes minutes fort gênés les uns et les autres à attendre les événements.

 

La Tulipe qui n’avait cessé de surveiller le jardin en face, dit à voix basse :

 

– Silence, le voilà !

 

Et tous deux aperçurent Titin qui traversait le jardin et pénétrait dans la maison rose comme s’il était chez lui.

 

Personne ne disait plus un mot. Giaousé n’était pas beau à voir. Il dit à la Tulipe d’une voix rauque :

 

– Dis-moi donc, Féli, maintenant il faut aller le chercher, le commissaire.

 

– J’y vais, fit la Tulipe en se levant. Je ne serai pas longtemps, il est prévenu. Vous autres, ne quittez pas Giaousé pour qu’il ne fasse pas de bêtises !

 

– Compte sur nous ! exprima le Bolacion, il vaut mieux que tout se passe convenablement. Le Bastardon ne s’en tirera pas, cette fois le voilà pris, le goupil (le renard).

 

– Tout cela me dégoûte, fit Toton Robin. « Ciaô » (adieu). Et il se leva en crachant par terre.

 

– Retenez-le, jeta la Tulipe qui avait déjà gagné la porte ; il est capable d’aller prévenir le Bastardon !

 

– « Pan d’aquella ! » gronda l’autre en lui montrant le poing, f… le camp chez ton commissaire, puisqu’il t’attend ! Tu ne connais pas Toton Robin. Il ne s’est jamais mêlé de ce qui ne le regarde pas ! Mais tu n’es pas un homme Giaousé !

 

– Non ! fit Giaousé, je n’ai plus le courage de rien !

 

– À cause d’une femme, ricana le forgeron. Et il haussa ses puissantes épaules… Si j’étais à ta place, il y a longtemps qu’avec ces battoirs-là (et il montrait ses poings énormes) je lui aurais enlevé la peau des fesses !

 

– Non, dit Giaousé. Nathalie, je m’en fous, mais à cause de Titin !…

 

– Il a raison, s’écria le Bolacion, c’est lui, la vermine !…

 

– T’as pas la parole, fit Giaousé.

 

Et il but.

 

La Tulipe avait sauté dans une voiture. Robin partit de son côté sans tourner la tête. Il avait allumé sa pipe et se surprenait à penser tout haut :

 

– Je comprends qu’il va être cocu, ça, oui !… Mais je ne comprends pas Titin ! Personne ne comprend plus Titin ! Il n’y a pas quoi s’en f… à l’eau et puis, l’humide me donne des douleurs… Mais, c’t’égal ! c’est un fameux « charpin » (chagrin mêlé d’impatience) pour la Fourca de le voir gâter un si bel ouvrage !

 

Pendant ce temps, voici ce qui se passait dans la maison rose.

 

Nathalie, arrivée la première, avait pénétré un peu craintivement dans ce pavillon où elle venait pour la première fois. Son cœur battait sous sa chemisette toute neuve.

 

Elle poussa une porte et elle rougit en apercevant un lit, un grand lit de milieu, entre deux carpettes, sur un parquet luisant comme une glace. Des glaces, ce n’était pas ce qui manquait. Il y en avait partout. Sur un guéridon, il y avait, dans un pot de faïence peinte, une grosse botte de roses.

 

Nathalie eut la vision du grand luxe, elle regretta seulement que, dans un appartement aussi bien soigné, on n’eût point remplacé sur la cheminée la statue cassée qui l’ornait entre deux grosses lampes à globe dépoli. Cette statue représentait une femme bien en chair, à peu près nue, mais à laquelle il manquait les deux bras pour être complète…

 

Continuant son inspection, elle poussa une porte. C’était le cabinet de toilette qui communiquait avec la chambre. Elle constata que les riches ne se refusaient rien devant la baignoire qui, du reste, ne servait jamais parce qu’on ne venait pas à la maison rose pour prendre un bain et aussi parce que l’eau n’était jamais chaude.

 

Elle revint dans le corridor, poussa encore une porte. Elle était dans un salon-salle à manger. Sur la table recouverte d’une nappe toute neuve et « damassée » où l’on avait déposé avec un art d’une simplicité géométrique touchante des violettes et des roses, deux mignons couverts attendaient, encadrés de fourchettes d’argent et de couteaux en vermeil. On eût dit un goûter de poupées si l’importance des fiasques, l’énorme seau où, dans la glace, refroidissait le champagne et la magnifique corbeille de fruits, n’avaient annoncé par leur présence que l’on attendait là des amoureux qui n’avaient point accoutumé de se nourrir, avant et après le déduit, de vaine littérature ! Tout cela était si beau et attestait une telle délicatesse de sentiments dans la manière obligeante d’aller au-devant de ce qui peut plaire, que Nathalie en eut les larmes aux yeux et joignit les mains comme en prière. Mais il n’y avait pas de glace où se mirer dans cette salle et elle retourna dans la chambre où elle put se voir de haut en bas. Elle avait défait son châle. Sa petite robe de jersey la moulait joliment, mais ce qu’elle admirait le plus, c’étaient ses jambes gantées de soie transparente, tête de nègre, et ses escarpins vernis. Pour les bas de soie, dont elle était folle et pour ses petits souliers découverts à hauts talons Louis XV, elle avait dépensé toutes les économies du ménage, cent cinquante francs, mais elle ne regrettait rien.

 

Elle vivait une heure inoubliable.

 

Elle se mit du rouge aux lèvres et de la poudre sur les joues et sur le nez qu’elle avait droit et un peu tort du bout ; aussi redoutait-elle qu’il ne fût luisant.

 

Ainsi parée, elle retourna dans le salon après avoir soigneusement refermé la porte de la chambre.

 

Elle n’était pas là depuis vingt minutes et il lui semblait qu’elle avait franchi ce seuil depuis plus d’une heure.

 

Elle avait la fièvre, elle s’asseyait, se levait, venait se rasseoir. Elle essaya de se dominer, de se raisonner : elle se prit la tête dans les mains. Elle sut que s’il ne venait pas, elle n’aurait plus que le goût de mourir et ce ne serait pas long.

 

Elle avait tant attendu ce moment, et il le lui avait fait tant attendre qu’elle n’avait plus de patience !

 

Elle avait une soif ardente et elle ne buvait pas. Elle étouffait de langueur et elle ne pensait pas à ouvrir une fenêtre. Elle attendrait tant qu’elle pourrait.

 

Elle tira en tremblant une lettre de sa poitrine et elle lut, pour la centième fois :

 

« Si tu veux toujours connaître Hardigras, trouve-toi demain soir un peu avant cinq heures chez le père la Bique. Tu n’auras qu’à pousser la porte de la maison rose. »

 

Et c’était signé Hardigras. Et c’était écrit avec des majuscules. Hardigras ne paraissait point connaître d’autre écriture que celle-là.

 

Elle referma le papier et le replaça sur son cœur, qu’elle sentait battre à gros coups sourds et qui n’en fut point calmé.

 

Soudain elle poussa un cri étouffé : c’était lui !

 

Il traversait le jardin.

 

Elle courut à la porte comme une folle et puis avant d’ouvrir, prit sa respiration. Quand il fut devant elle, elle ne put prononcer un mot. Simplement elle lui tendit son visage. Il l’embrassa. Il l’embrassa sur la joue, tranquillement, et referma la porte. Puis il dit :

 

– Giaousé est là ?

 

– Non, il n’est pas là, balbutia-t-elle. Elle ne savait plus ce qu’elle disait, mais lui non plus, assurément, pour lui demander une chose pareille. Il pénétra dans le salon.

 

– Il fait sombre ici, pourquoi n’allumes-tu pas ?

 

En même temps il se dirigea vers un meuble Sur lequel étaient deux flambeaux. Il en alluma un.

 

Puis, se retournant vers elle :

 

– Il va venir ?

 

– Oh ! mon Titin !…

 

Et elle lui roula dans les bras. Stupéfait, il la rejeta brutalement :

 

– Ah ! pas de ça, hein ?

 

Elle avait été assise du coup sur un canapé, sa, tête heurta le mur. Elle ne poussa pas un cri. Elle resta là, sans un mouvement, le regardant avec des yeux énorme, la bouche ouverte, comme une idiote…

 

Au fait, elle était peut-être en train de devenir folle.

 

Lui, ne la regardait même pas. Il venait de découvrir tous les préparatifs de la petite fête… les fleurs ! les fruits, le champagne.

 

– Ah ! bien, fit-il, il y a tout ce qu’il faut pour écrire !

 

Et brusquement il se retourna vers elle :

 

– Me diras-tu, à la fin, tout ce que cela veut dire ?

 

Elle fit un effort et lui tendit le papier qu’elle avait caché dans sa poitrine.

 

Il le lui arracha et lut.

 

Il y eut d’abord de l’étonnement dans ses yeux, puis de la colère :

 

– Qui est-ce qui t’a donné ça ?…

 

Elle était toujours contre le mur, les membres raidis ; la tête n’avait pas bougé.

 

– J’ai trouvé le mot hier matin, glissé sous ma porte, à la Fourca !

 

Il ne reconnaissait plus sa voix, c’était quelque chose de lointain et d’impersonnel qui n’arrêta, du reste, aucunement son attention laquelle allait tout entière au billet qu’il tenait toujours dans la main, sons la clarté de la bougie.

 

– Giaousé n’était pas à la Fourca ? lui demanda-t-il, la voix de plus en plus rude.

 

– Non ! Giaousé n’a pas mis les pieds à la Fourca depuis huit jours.

 

– Où était-il ?

 

– Tu le sais bien ! Il m’a dit que c’était pour toi qu’il allait à Nice avec la Tulipe.

 

– Et tu as cru que c’était moi qui te donnais rendez-vous ici ?

 

– Oui !

 

– « Assident ti venghe ! » (Puisses-tu avoir un accident ! Malheur sur toi !)

 

Elle ne bougea pas.

 

Maintenant, il froissait la lettre avec rage, tout en riant d’une façon sinistre.

 

– Et c’est toi qui a commandé tout cela ? Son geste, de loin, balayait la table.

 

– Non !

 

– Qui alors ? Qui ? Qui ?

 

Elle ne répondit pas. Et il s’acharnait à lui demander : Qui ? Qui ? Comme si elle savait quelque chose.

 

Finalement il fouilla dans son portefeuille et en sortit un papier qu’il lut tout haut :

 

« Mon cher Titin, tes affaires vont mieux. J’ai vu beaucoup de ces messieurs. Le consul leur a fait parler. Ils veulent bien avoir encore patience d’attendre quelques mois s’il y a quelqu’un qui répond pour toi… et je crois bien l’avoir trouvé, mais il veut le secret pour des raisons qu’il t’expliquera. Sois demain à cinq heures chez le père la Bique, entre directement dans la maison rose. J’y serai avec le personnage. Pourvu que tout cela s’arrange, mon Dieu !… Je suis las comme un chien d’avoir couru ! Je t’embrasse. Ton Gé. (Diminutif de Giaousé.) »

 

Titin remit le papier dans son portefeuille, y joignit celui de Hardigras et dit à Nathalie :

 

– Comprends-tu pourquoi je suis ici, maintenant ?… F… le camp !… Giaousé va venir ! Vas-tu f… le camp maintenant ! N. de D… !

 

Elle chavira comme Toinetta quelques instants auparavant.

 

Titin se précipita sur elle. Il l’aurait jetée par la fenêtre, mais il avait une morte entre les mains.

 

Sa tête glacée avait roulé contre sa joue… et voilà qu’il eut pitié. Cette femme n’était pour rien dans cet abominable traquenard, et la plus à plaindre, c’était elle, puisqu’elle l’aimait !

 

Et puis cette belle tête froide lui faisait peur. Il la réchauffa de son haleine, sur ses yeux presque sur ses lèvres, il lui dit.

 

– Nathalie, ma petite Nathalie ! Pardonne-moi ! Si tu ne reviens pas à toi, nous sommes perdus tous les deux !…

 

Maintenant il la pressait contre sa poitrine, il lui murmurait des choses douces et sincères comme un frère tendre.

 

Et tout à coup, il ne pensa plus à rien – pas même à l’affreuse chose qui était suspendue sur sa tête – à rien qu’à ce corps inerte ! À cette femme qui ne revenait pas à la vie, à cette malheureuse qui l’avait toujours tant aimé et pour laquelle il n’avait jamais eu un mot d’amour… et il se mit à l’embrasser en pleurant.

 

– Nathalie ! ma petite Nathalie !… Tu sais pourtant que je t’aime bien !

 

Alors, elle rouvrit ses yeux, des yeux qu’habitait la folie.

 

Et puis elle vit qu’il pleurait… qu’il pleurait de vraies larmes sur elle… Elle eut un rauque sanglot, un long cri sourd où pouvait enfin se soulager sa douleur, et ses larmes éclatèrent. Elle était sauvée.

 

Elle respirait en pleurant et en se plaignant comme une enfant.

 

Il la porta sur le canapé, lui posa doucement la tête sur un coussin, trempa une serviette dans l’eau d’une carafe, lui rafraîchit les tempes…

 

Elle disait :

 

– Merci, merci, mon Titin !… Je vais m’en aller ! Je te demande pardon !

 

– Non ! dit Titin ! Tu t’en iras quand tu seras tout à fait remise…

 

– Mais il va venir ! on va venir, Titin !

 

– Eh bien ! on viendra ! Et l’on s’expliquera ! Il faut bien que l’on sache ce que tout cela veut dire !

 

– Tu ne connais pas Giaousé ! Il file toujours doux devant toi mais il y a des moments où il est terrible !

 

– Ne crains rien pour toi, c’est tout ce que je puis te dire !…

 

– Mais pour toi ! Pour toi, mon Titin ! Il faut tout craindre pour toi !…

 

– Penses-tu ! dit Titin en haussant les épaules.

 

– Ah ! pauvre de toi ! Tu ne le connais pas ! Et dire que c’est moi qui te préviens, mon Gésu ! Le scandale sera pour toi, oublies-tu que tu veux te marier avec Toinetta, ajouta tristement mais courageusement la brave Nathalie ?

 

Le Bastardon se dressa, très pâle. Il apercevait tout à coup le gouffre.

 

– Tu vois bien qu’il faut t’en aller ! continua-t-elle. Fuis !… Tu vas passer par derrière, et je sortirai par la route ! S’ils me voient, tant pis ! Ne t’occupe pas de la pauvre Nathalie !

 

– Trop tard !

 

On entendait en effet des pas dans le jardin.

 

– Mais par la porte de derrière !… par la porte de derrière !…

 

Et elle voulait l’entraîner.

 

– Non ! un traquenard pareil ! Leurs précautions sont bien prises. Et je ne veux pas que l’on me voie fuir ! Nathalie, quoi qu’il arrive, je n’oublierai jamais ce que tu viens de me dire ! Si je n’aimais pas Toinetta, je t’aimerais, Nathalie !…

 

– Hélas ! fit-elle. Je ne vaux guère, mais merci tout de même, Titin !

 

On ouvrait la porte du corridor.

 

– Ne bouge pas ! fit Titin qui avait recouvré son sang-froid. Reste assise comme tu es là. ! Pourquoi essuies-tu tes yeux ? Tu as bien le droit de pleurer !

 

Des coups furent frappés à la porte de la chambre, en face : « Ouvrez au nom de la loi ! »

 

Une porte fut ouverte, refermée. Titin allai lui-même ouvrir la porte du salon où Nathalie et lui-même se trouvaient. Le commissaire du quartier, M. Galavard, salua et montra son écharpe. Derrière lui on apercevait le Babazouk, la Tulipe, Sixte Pastorelli et le Bolacion. Titin considérait tout ce monde sans émoi.

 

– Messieurs, leur dit-il, avancez donc ! Vous allez peut-être nous faire l’honneur de nous expliquer ce que nous sommes venus faire ici !…

 

Le commissaire examinait toutes choses autour de lui, constatait l’ordre qui régnait dans la salle, la tenue décente de ceux qui l’occupaient, et, se tournant vers Giaousé qui se dissimulait assez sournoisement derrière lui, lui soufflait à mi-voix :

 

– M’est avis que vous vous êtes trop pressé ! Puis s’adressant à Nathalie :

 

– Madame, j’ai été requis par votre mari ici présent, le nommé Giaousé dit le Babazouk, pour constater le délit d’adultère.

 

– Eh bien ! fit Titin d’une voix rude, le constatez-vous ?

 

– En vérité, monsieur, monsieur Titin, n’est-ce pas ?

 

– Dit « le Bastardon »… compléta Titin.

 

– Dit « Hardigras », ricana méchamment le Bolacion.

 

Titin se retourna vers celui-ci, terrible :

 

– Qui t’a permis d’ouvrir la bouche ici ? Monsieur le commissaire, pourquoi cet homme est-il ici ?

 

– C’est le mari qui l’a amené ainsi que ces messieurs !

 

– Avaï ! éclata Titin. Avance ici, Giaousé !… Tu tenais donc bien à ce que tout le monde sache que tu pouvais faire un cocu ? Eh bien ! ce sera pour une autre fois, vieux camarade, car tu l’as f… bien mérité !… Il n’y a jamais eu de femme entre nous deux, grand fada ! Pas même la tienne ! Allons, Giaousé ! Regarde-moi en face ! Je suis venu ici croyant t’y trouver, je te le jure !…

 

– Qu’est-ce qu’elle faisait ici ? mâchonnai Giaousé en jetant un regard sournois à Nathalie.

 

– Elle pleurait !… Elle pleurait parce qu’elle craignait tout de ta méchanceté et qu’elle prévoyait que c’était toi qui lui avais préparé un coup de ta façon !… Mais on va s’expliquer, ne crains rien, et tout de suite, devant ces messieurs !…

 

– Moi, je n’ai plus rien à faire ici, dit Galavard.

 

– Une seconde, monsieur le commissaire, nous allons nous expliquer devant vous et devant ces messieurs !… J’y tiens ! Ah ! Gé ! Il y a quelque chose de cassé entre nous puisque tu as cru que je t’avais manqué avec Nathalie et que tu as pu arranger un pareil guet-apens.

 

– Pourquoi est-elle ici ? répliqua la voix rude du Babazouk, toujours sans oser regarder Titin.

 

– Et moi, tu sais pourtant bien pourquoi j’y suis venu, « Troun de pas diou ! » Lisez donc ceci, monsieur Galavard !

 

Le collègue de M. Bezaudin lut la lettre que lui tendait Titin et qui était signée, comme nous l’avons vu, de Giaousé.

 

– C’est vous qui avez écrit cela ? demanda-t-il au Babazouk.

 

Celui-ci ouvrit des yeux énormes.

 

– « Avaï ! » Jamais, monsieur le commissaire !… on a imité mon écriture. Ça n’est pas moi qui ai écrit cela !

 

Le commissaire rendit le papier à Titin qui le fourra dans sa poche en haussant les épaules.

 

– On verra, fit-il.

 

– Et vous, madame, demanda Galavard à Nathalie, pourriez-vous nous dire comment vous êtes ici ? Pardonnez-moi si je vous interroge, car mon rôle est terminé, mais puisque M. Titin m’y convie, je pourrais peut-être vous être utile à tous en vous aidant à démêler ce curieux imbroglio.

 

– Madame est venue, dit Titin, poussée par la curiosité. Madame désirait connaître depuis longtemps qui était Hardigras ! Hardigras le savait sans doute, car il a envoyé à madame le mot suivant.

 

Et il fit passer sous les yeux de Galavard le billet qui avait été adressé si singulièrement à Nathalie.

 

– Jugez de l’étonnement de madame ! continua Titin quand, au lieu de trouver Hardigras, elle vit arriver Titin-le-Bastardon !…

 

M. Galavard, cette fois, interrompit Titin :

 

– Écoutez, Titin… Le Babazouk a raison !… Tout autre à sa place voudrait savoir de qui l’on se moque ici… Ce n’est pas vous qui avez écrit ce mot signé Hardigras ?

 

– Mais je ne suis pas Hardigras, moi !

 

– Je me permets encore d’insister, Titin, puisque vous m’en avez donné le droit : vous m’affirmez que ce n’est pas vous qui avez écrit ce mot ?

 

– Mais je le jure, monsieur le commissaire ! Vous oubliez donc que j’ai reçu un mot signé du Babazouk me donnant rendez-vous ici et j’enverrais, moi, un mot signé Hardigras pour y faire venir sa femme !

 

– En effet ! dit Galavard, ceci n’est pas vraisemblable.

 

Et il rendit le billet a, Titin.

 

– Tu entends ce que dit le commissaire, Giaousé !… Allons, parle, dis quelque chose !… Au besoin, je veux bien te croire quand tu me dis que ce n’est pas toi qui a écrit la lettre me donnant rendez-vous ici… mais il faut savoir, qui l’a écrite !… Comment étais-tu là, toi ?… Qui t’avait prévenu ?…

 

– Moi aussi ! fit le Babazouk, j’ai reçu un mot.

 

Et il sortit un chiffon de papier tout froissé et tout sale, dans lequel on l’avertissait du rendez-vous que Nathalie et Titin s’étaient donné chez le père la Bique. Tous trois examinèrent le papier. La lettre était anonyme naturellement.

 

– Eh ! fit Titin, voilà une écriture qui, si elle ne ressemble pas tout à fait à celle de Giaousé… Ne trouvez-vous pas, monsieur le commissaire, que le mot qui a été remis à Giaousé et le mot que j’ai reçu pourraient bien être de la seule et même personne ?

 

– Cela expliquerait tout ! répliqua le commissaire qui ne demandait qu’à arranger les choses… Vous auriez été victimes tous deux de quelque mauvais plaisant !

 

Titin se tourna vers Giaousé qui ne disait toujours rien, le front penché comme une brute.

 

– Allons, voyons, remue ! Tu ne vas pas rester là comme un banc !

 

Alors l’autre grogna :

 

– Je dis que ce qui ne peut pas me passer de tête c’est qu’elle est venue pour quelque chose que je sais bien ! Possible que quelqu’un se soit f… de nous, mais elle a marché comme pour de vrai ! Elle s’est changée de robe ! Et il y a du champagne sur la table ! Tout ça, si ça n’est pas pour se faire des chatouilles, je ne m’appelle plus Giaousé !… Non ! je vous le dis !… je ne peux plus rester avec cette femme-là !

 

– Tu as raison, dit Nathalie ! Je m’en vais ! Vous constaterez, monsieur le commissaire ! Ça peut me servir pour le divorce !…

 

Titin avait déjà arrêté Nathalie d’un geste :

 

– Giaousé ! tu ne feras pas ça ! Tu vas rentrer avec Nathalie chez toi ! ou c’est pour toujours fini entre nous ! Je t’ai toujours aimé comme un frère, et ni Nathalie ni moi ne t’avons manqué.

 

Il y eut un gros silence. Titin fit encore :

 

– Donnant, donnant, veux-tu rester l’ami du Bastardon, Giaousé ?

 

Et il lui releva la tête de ses deux mains et l’autre sentit son regard qui le brûlait. Alors il fit entendre un gémissement :

 

– Tu sais bien que j’ai toujours fait ce que t’as voulu, Titin ! Aujourd’hui ce sera de même, puisque j’ai accoutumé !

 

– Embrasse-moi, Gé !…

 

Et Titin lui ouvrit les bras. Mais le Babazouk l’embrassa mal.

 

– N. de D… La garce ! fit-il, c’est bien pour toi !… Allons, viens, Nathalie.

 

– Que Dieu vous bénisse ! Tout est arrangé, fit le commissaire en prenant congé.

 

Avant de partir avec le Babazouk qui lui tenait rudement le poignet, Nathalie, qui s’était reprise à pleurer, fit entendre :

 

– Ah ! Titin ! Tu aurais dû me laisser partir toute seule !… Tu verras ! Tu verras !…

 

– Je serai à la Fourca demain ! Espère, Nathalie. Entre nous, pour l’amitié, c’est à la vie, à la mort !

 

Titin se tourna vers les autres :

 

– Rentrez à la Fourca avec eux ! Giaousé est encore à la rancune ! Mais je le connais, ça lui passera ! Faites-lui de bonnes figures et dites-lui que je l’aime, et persuadez Nathalie d’être gentille avec lui.

 

– Il est bien misérable ! Tu, ferais bien de venir avec nous, émit Sixte.

 

– Je ne crois pas, fit la Tulipe. Titin a raison. Faut attendre.

 

– Quant à toi, je t’ai assez vu, déclara Titin ! au Bolacion. Une fois pour toutes, tiens le toi pour dit : j’aime pas les yeux bordés d’anchois !

 

– Titin, fit le Bolacion sans relever l’injure, tu m’as toujours mésestimé et sans raison. Je l’ai souvent dit à Giaousé : Si Titin me détestait moins, on pourrait s’entendre. Il n’aurait pas de meilleur ami que moi à Terre-les-Tourettes et dans toute la vallée du Loup !…

 

– Je ne te déteste pas, riposta Titin… Pour moi t’es moins que la limace ! Lève-toi de devant mes pas, c’est un bon conseil que je te donne !

 

– Christou ! gronda le Bolacion en fermant les poings, je ne sais pas qui t’a joué le sale tour d’aujourd’hui, mais il est l’ami du Bolacion, celui-là !… En attendant, tout ne sera pas perdu, ici !…

 

Et sans plus de vergogne, il s’« entabla ». Ceux de Torre et aussi ceux de la Fourca qui avaient abandonné peu à peu la pergola, suivirent ce bel exemple et vidèrent les bouteilles en trinquant à la réconciliation de Titin et de Giaousé.

 

Titin, lui, était déjà parti. Il était passé chez le père La Bique :

 

– On boit à ma santé, là-bas ! Je paierai. Tu as confiance ?

 

– Oui, j’ai confiance… avec une signature pareille !…

 

Et lui aussi sortit un papier, et Titin sut qui avait commandé ce singulier festin d’amour… Seulement il pâlit en retrouvant encore la signature de Hardigras.

 

XVIII

Dans lequel Hardigras est mort, dit-il.


Quand Toinetta rouvrit les yeux en sortant de son évanouissement, elle était chez elle, dans sa chambre, M. et Mme Supia lui prodiguaient leurs soins. Sitôt qu’elle put parler, ce fut pour demander des nouvelles du prince Hippothadée. Thélise lui répondit affectueusement qu’il était dans la chambre à côté et dans la plus grande douleur, à cause de ce qui était arrivé…

 

– Une si jolie promenade qui avait si heureusement commencé ! Si le prince avait pu se douter !…

 

– Tout est pour le mieux, interrompît le « boïa ». Le hasard a voulu qu’Antoinette fût définitivement instruite des mœurs et de l’infamie de ce garçon ! L’en voilà guérie pour toujours, espérons le !…

 

– Je désirerais parler au prince Hippothadée ! fit Toinetta.

 

– Mais, ma chérie ! expliqua Thélise, tu le verras demain ! Ce soir, il convient que tu te reposes…

 

– Non ! je désire le voir tout de suite, devant vous !…

 

– Je vais le chercher ! annonça M. Supia… Il ne faut pas la contrarier…

 

Quelques instants plus tard, le prince pénétrait dans la chambre. Toinetta était bien pâle sur son oreiller. Mais elle était bien belle. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux et sa main avait glissé le long du drap comme une pauvre petite chose encore très lourde qu’elle n’avait pas eut la force de retenir. Le prince ploya un genou et baisa cette petite chose de marbre.

 

– Me pardonnerez-vous jamais ?

 

– Non, jamais ! fit-elle d’une voix sèche et nette qui détachait les syllabes comme un couteau… Ni à vous, ni aux autres qui étaient avec vous, ni à « personne » !… Je vous ai fait venir pour vous dire qu’il ne pourra jamais y avoir de vous à moi que haine et mépris ! Vous m’avez compris ?

 

– Mais, mademoiselle, balbutia le prince…

 

– Bien ! ne répondez pas ! C’est inutile ! Je ne vous ai pas fait venir pour vous dire seulement cela, mais encore que je veux devenir votre femme !

 

– Ah !… Antoinette…

 

– Je vous défends de m’appeler Antoinette. Taisez-vous ! Je veux donc devenir votre femme le plus tôt possible ! Occupez-vous de cela. Ne perdez pas une seconde. Vous pouvez vous retirer.

 

Hippothadée se releva plutôt gêné. Sans doute, il avait prévu cette solution et sans doute y avait-il travaillé, mais il l’avait rêvée assurément moins prompte et, à tout prendre, moins brutale dans la façon dont elle était notifiée. Tout cela tenait en une courte phrase ; on l’épousait mais on le méprisait.

 

Décidément, il n’y a point de bonheur complet en ce monde. Il eût voulu dire quelque chose et il ne trouvait rien, en dehors de la seule réponse possible en pareille occurrence, qui était un adieu, un adieu noble et digne, avec quelques paroles bien senties qui eussent vengé tous les Hippothadée de la terre de l’injure que leur faisait cette petite bourgeoise amoureuse d’un va-nu-pieds ! Or, cet adieu, il ne voulait pas le prononcer, il ne le pouvait pas pour beaucoup de raisons.

 

Alors, il se contenta de dire : « Au revoir ! » en pivotant sur la pointe de ses bottines et en redressant sa taille, qui était encore la seule chose dont il pût être fier.

 

M. Supia sauva la sortie en raccompagnant et en disant tout haut :

 

– Vous avez bien raison de ne point vous offenser, Antoinette est un peu nerveuse ce soir ! Et puis, ajouta-t-il, dans le vestibule, si cette petite vous méprise, moi je vous estime !

 

Dans la chambre, cette excellente Thélise, était heureuse, plus que l’on ne saurait dire, de la tournure que prenaient les événements. Ce mariage la rapprochait de son amant. Soudain, elle fut épouvantée de la façon dont Toinetta la regardait. Et elle s’enfuit sans que l’autre lui eût adressé un mot.

 

Restée seule enfin, Toinetta retomba la tête sur son oreiller qu’elle déchira de ses ardentes petites quenottes, étouffant ses sanglots. Car elle ne voulait pas pleurer !

 

Le lendemain matin, la première chose qu’elle fit, fut de renvoyer sans l’ouvrir la lettre que Titin lui adressait.

 

Elle rencontra dans le petit salon Caroline qui avait les yeux rouges.

 

– Tu pleures, lui dit-elle, parce que tu n’épouses pas le prince Hippothadée ! Moi j’ai pleuré parce que je l’épouse ! Mais ne crains rien, Caroline ! Je te le garde !… Je le hais autant que tu l’aimes, es-tu contente ?

 

– Alors pourquoi l’épouses-tu ?

 

– Demande-le à ton père. Il en sait là-dessus plus long que moi. Moi, je ne sais qu’une chose, c’est que je veux partir… partir et ne plus vous voir.

 

Caroline médita longtemps sur les paroles de sa cousine et y trouva une consolation passagère qui sécha momentanément ses larmes.

 

Le jour ne s’acheva point sans que toute la ville apprît que, décidément, le prince Hippothadée épousait Mlle Agagnosc. Tout ce qui avait été rompu, était renoué. De la volonté même de Toinetta… Ce fut une stupéfaction générale, qui se changea bientôt en consternation.

 

Car la ville s’était reprise d’un gros intérêt pour Titin. Les démarches faites par le consul de Transalbanie pour étouffer le scandale provoqué par les excentricités financières du comte Vardar avaient suffisamment renseigné les intéressés pour qu’il fût bien établi que le Bastardon avait été moins son associé que sa victime. D’autre part, les bruits qui couraient sur la haute origine de l’« enfant de Carnevale » s’étaient, par le fait, trouvés à peu près confirmés.

 

Et, bien que Titin ne se montrât nulle part, on osait à nouveau prononcer son nom auquel on n’oubliait pas de mêler celui de Hardigras. Il avait toujours été l’image séduisante où ils se reconnaissaient dans la bonne humeur de vivre, la joie du festin, la bravoure effrontée du Midi, enfin l’insouciance et la fantaisie bouffonne sans lesquelles il n’est point de raison de passer sur la terre. Le défaut de la cuirasse de Titin était qu’il aimait sérieusement, le pauvre !…

 

Et chacun savait cela. Ce n’était point pour rien que Hardigras avait interrompu les noces de Mlle Agagnosc. On comptait bien qu’il les reprendrait où il les avait laissées, mais pour son compte. Or, voilà que Toinetta, oubliant Titin, remettait sa main dans celle du prince Hippothadée ! Consternation dans la cité, on ne comprenait pas…

 

Qu’allait-il arriver, bon Diou ! quand Hardigras apprendrait une affaire pareille !

 

À cette question que chacun se posait, voilà que M. Bezaudin répondit pour la surprise de tous.

 

Ce très brave et honnête homme avait eu l’occasion d’exprimer son avis un jour que MM. Supia et Hippothadée étaient venus dans son cabinet pour lui soumettre tout un plan relatif à la cérémonie du mariage que l’on ferait la plus simple et la plus rapide possible, à une heure matinale, ce qui permettrait de rendre plus efficaces les mesures de sécurité que l’on allait lui demander.

 

– Messieurs, leur avait-il répondu, je ne prendrai aucune mesure de ce genre. Elles seraient tout à fait inutiles. Il n’arrivera rien du tout.

 

– Vous avez vu Titin ? interrogea fiévreusement Supia.

 

– Non point ! Depuis le dernier événement qui vous avait privé de Mlle Agagnosc, il n’a plus remis les pieds ici. Je ne saurais vous dire ce qu’il est devenu.

 

– Alors, qui vous dit qu’il n’essaiera point de recommencer le coup de Hardigras ? interrompit le prince.

 

– Je crois le connaître suffisamment maintenant pour pouvoir vous affirmer qu’il ne tentera rien de ce genre. Titin est un garçon d’une fierté dont vous n’avez pas une idée. Cette première fois à laquelle vous faites allusion, il s’est permis la fantaisie d’enlever Mlle Agagnosc parce qu’il s’imaginait que ce petit incident serait assez du goût de Mlle Agagnosc, en quoi j’ose dire qu’il ne se trompait pas, mais aujourd’hui, il n’en va plus de même ! Aujourd’hui, Mlle Agagnosc ne se laisse plus conduire à l’autel comme une petite brebis que l’on a préparée pour le sacrifice, mais c’est elle-même qui exige que ce mariage se fasse. La chose se présente bien ainsi, n’est-ce pas ?… Eh bien ! Titin n’ira point contre la volonté de Mlle Agagnosc, c’est moi qui vous le dis ! Monsieur Supia, vous pouvez marier votre pupille en toute tranquillité. Adieu, monsieur.

 

– Ce n’est pas mal ce qu’il nous a raconté là ! avait dit le prince à M. Supia quand tous deux s’étaient retrouvés dehors.

 

– Possible ! avait répliqué l’autre, mais moi, je me rappelle une chose, c’est la menace de ce Titin du diable, quand il nous a ramené Antoinette… Vous vous rappelez la commission de Hardigras ?

 

– Je ne l’ai pas oubliée ; elle était d’autant plus vexante qu’il n’y avait rien pour moi, mais j’avoue que pour vous et pour votre famille, elle était assez déplaisante.

 

– Elle était criminelle ! grinça le Supia.

 

– Euh ! euh ! fit Hippothadée, je ne vois point du tout Titin vous faisant passer de vie à trépas pour cette affaire de mariage !

 

– Moi non plus, heureusement. Je suis surtout persuadé qu’il a voulu nous faire peur… C’est vous dire que je n’ai pris de cette commission que ce que j’ai voulu… Il en reste suffisamment cependant pour que nous ne partagions point tout à fait l’optimisme de ce grand sot de Bezaudin ! Cet homme est bien la chose la plus curieuse que l’on puisse rencontrer dans un commissaire de police. Il n’a de confiance que dans les escrocs qu’il est chargé d’arrêter et qu’il laisse courir les routes !

 

– Si nous invitions MM. Souques et Ordinal ! proposa le prince.

 

– Je crois qu’ils viendront même si vous ne les invitez point ! répondit Supia, ce qui nous évitera de leur payer le déplacement de Paris.

 

Mais ce fut Bezaudin qui eut raison. Rien ne vint troubler la cérémonie du mariage de Mlle Antoinette Agagnosc et du prince Hippothadée Vladimir de Transalbanie.

 

Ce mariage ne présenta d’autre particularité que le mode lugubre sur lequel il fut célébré et l’immense tristesse de la foule qui, en dépit de l’heure, matinale, s’était dérangée et observait un silence plus impressionnant que ne l’eût été la plus hostile manifestation.

 

À la vérité, il y avait dans cette attitude moins de colère contre Hippothadée et les Supia, que d’accablement devant la fatalité qui avait voulu cet outrage à la cité.

 

Des amis de Titin se détournaient pour pleurer devant ce cortège qui avait tout du convoi funéraire. À commencer par Toinetta qui, en dépit de ses voiles blancs, faisait plutôt figure de veuve que de nouvelle épousée.

 

Veuve de tous ses espoirs, la malheureuse l’était ! Seulement, on ne la plaignait point… On ne plaignait que Titin, qui n’était pas là.

 

Le lendemain de ce jour néfaste, quand les magasins de la « Bella ! Nissa » rouvrirent leurs portes, on découvrit que la plupart des objets disparus, mobiliers et autres, telle par exemple la fameuse chambre Louis XVI, tapis, fanfreluches et tous assortiments carnavalesques avaient retrouvé leur place d’autrefois, comme par enchantement.

 

Dans le hall-vestibule, la grande bannière était revenue, elle aussi, mais cette fois on y lisait cette inscription funèbre : « Hardigras est mort ! »

 

Il n’en fallut point davantage pour que le bruit se répandît aussitôt que Titin s’était « péri » de désespoir. La sinistre nouvelle s’abattit sur la ville qui fut parcourue comme d’un frisson glacé. Chacun s’abordait en se parlant à voix basse, comme si un même deuil avait frappé d’un coup l’immense famille niçoise. Beaucoup, ce jour, n’eurent point le courage de continuer à vaquer à leurs affaires, fermèrent boutique et se répandirent dans les cafés où, pour se donner du courage, ils burent jusqu’à une heure assez avancée dans l’unique espoir de voir apparaître Titin, ce qui eût été la meilleure façon pour le Bastardon de démentir le bruit de sa mort.

 

Le lendemain et les jours qui suivirent n’ayant amené rien de nouveau, il y eut des pleurs et des gémissements jusqu’à La Fourca. Les femmes passaient leur temps en prière dans la vieille basilique et promettaient à sainte Hélène de la jeter hors les murs si elle avait laissé s’accomplir un malheur pareil.

 

Toute la plaine jusqu’aux gorges du Loup était dans la désolation. Ceux de Torre-les-Tourettes n’osaient plus sortir, car on les soupçonnait de se réjouir du désespoir des autres ; des paroles terribles avaient été prononcées contre eux. Les joueurs de boccia faisaient grève ; sur la place Arson, on ne rencontrait plus que les quatre inséparables Pistafun, Aiguardente, Tony Bouta et Tantifla, qui avaient un moral très bas, bien qu’ils fissent, dans les cabanons, tout leur possible pour le relever. On racontait que Gamba Secca et le Budeu, employés comme l’on sait aux kiosques du Bastardon, préparaient en pleurant des rubans noirs pour mettre à leurs sacs à journaux. Enfin, le soleil lui-même se retira d’un pays qu’il ne reconnaissait plus. Pendant huit jours des nuées sombres voilèrent l’azur, et se répandirent en pluies diluviennes. Ce n’étaient pas encore là tous les signes qui annoncèrent et accompagnèrent jadis la mort de Jules César, mais pour ce pays peu accoutumé à la rigueur des dieux, on avouera que ce n’était pas non plus une chose tout à fait naturelle.

 

XIX

De quelques satisfactions que M. Hyacinthe Supia tire du mariage de sa pupille Toinetta avec le prince Hippothadée


Si l’on songe qu’Hippothadée n’était point sans inquiétude au sujet des joies qu’il était en droit de se promettre de ce mariage, nous pouvons dire qu’à la vérité, M. Supia était le seul à se féliciter sans arrière-pensée d’une union qui était son chef-d’œuvre. La fortune de sa pupille passait par contrat entre ses mains, c’est-à-dire dans les affaires de la « Bella Nissa ».

 

De plus, ce mariage avait tué du coup Hardigras, qui était sa bête noire ; non point que M. Supia crût au suicide de Titin, mais par cela même que Titin déclarait Hardigras défunt, cela ne signifiait-il point qu’il se déclarait vaincu et renonçait à la lutte ?

 

Il y renonçait si bien qu’il avait restitué, pour rien, tout le fruit, à peu de choses près, de ses audacieux larcins.

 

Pour rien ! Alors que M. Supia était tout prêt à restituer, lui, le petit bien dont, par son habileté, il avait jadis soulagé la pauvre mère Bibi.

 

Que de sujets de satisfaction ! Il ne cessait de remercier la Providence. D’autant que tout ce que nous venons d’examiner ne constituait point le seul bénéfice de M. Supia.

 

Pour bien apprécier le génie de cet homme, il convient que nous assistions à la petite conversation qu’il eut avec le mari de Toinetta, huit jours après la cérémonie du mariage.

 

Le prince Hippothadée venait de passer à la caisse pour toucher le montant de cette mensualité qui avait été prévue en contrat et il en revenait fort échauffé après avoir jeté à la tête du caissier les deux cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq centimes que cet employé lui tendait alors que le prince avait déjà entrouvert son portefeuille pour y engouffrer le paquet de billets de mille qui lui étaient dus.

 

– C’est tout ce qui vous revient, monsieur ! J’ai des ordres ! avait répondu fort poliment le gardien du trésor.

 

Le prince lui avait répliqué dans une langue que l’autre ne comprenait pas, mais où il était facile de deviner des injures. Enfin, il termina en français :

 

– Par les babouches de la Vierge de Mostarajevo ! cela ne se passera point ainsi !

 

Et il était arrivé tout fumant dans le bureau du « boïa » que cette irruption ne sembla nullement surprendre.

 

– Asseyez-vous, mon cher ami, lui dit-il. Que vous est-il arrivé pour que je vous voie dans un pareil état ?

 

– Je reviens de la caisse ! glapit le prince qui se retenait pour ne point flanquer des gifles à ce visage de tôle. Comprenez-vous, maintenant ? Supia, vous êtes un sale « pezevengh » !

 

– « Pezevengh » ! fit Supia très calme, je ne comprends pas !

 

– Connaissez pas « pezevengh » ? En Transalbanie, « pezevengh » est celui qui vit de l’argent des « patchouaras » !

 

– « Patchouaras » ?

 

– Oui ! celles qui donnent de l’argent, aux « pezevengh » !

 

– Après tout, vous devez mieux vous y connaître que moi ! Vous êtes de ce pays-là, mon cher prince, mais je vous en prie, asseyez-vous ! Et surtout, calmez-vous !

 

– Assez d’histoires… Je ne me laisserai pas rouler… Je suis un « palikare » ! moi !

 

– « Palikare » ! je veux bien. Je ne vous ai jamais dit que vous n’étiez pas un « palikare » !

 

– Un « palikare » ne craint rien. Et vous allez voir ce que pèse un « pezevengh » devant un « palikare » !

 

– Bah ! ils finissent bien par s’entendre ! émit sans plus s’émouvoir M. Hyacinthe Supia.

 

Le prince frappa du poing sur le bureau :

 

– Pourquoi deux cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq ? hurla-t-il.

 

– Ah ! nous voici revenus à la question ! J’aime mieux ça, fit le « boïa »… Pourquoi deux cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq centimes ? Eh ! mais, mon cher prince, c’est parce que c’est tout ce que l’on vous doit.

 

– Bandit !

 

– Mon cher Hippothadée, vous me traitez de bandit ! J’aurais pu, moi, vous traiter d’escroc et qui, mieux est, vous faire jeter aux « Novi » en cinq sec, tout « palikare » que vous êtes !… Je tiens à votre amitié, bien que vous ne le méritiez point, grand chenapan ! et j’ai préféré vous avancer encore une fois de l’argent ! quitte, naturellement, à opérer une petite retenue sur la somme que j’ai à vous verser tous les mois. Dame, la retenue faite, il ne vous reste pas lourd pour le ménage ! Mais à qui la faute ? Quoi qu’il en soit, je ne demanderais pas mieux que de vous venir en aide, soyez-en persuadé. Cela ne sert à rien d’étrangler les gens et ça n’a jamais été dans ma manière ! Encore faut-il que je ne me trouve pas en face d’un fou qui commence par me traiter de… de « pezevengh » ! Je ne comprends pas bien ce que cela veut dire, mais ça ne doit pas être joli, joli, et chacun a son petit amour-propre !

 

Le prince ne l’avait pas interrompu. Il l’écoutait, l’examinait, se demandait où le vieil avare voulait en venir, car il avait déjà eu plusieurs fois l’occasion de se rendre compte que jamais le « boïa » n’était aussi redoutable que lorsqu’il prenait ce ton bonhomme.

 

Enfin, Hippothadée s’interrogeait, cherchant par où l’ex-tuteur de la princesse de Transalbanie pouvait bien le tenir… Il lui avait parlé d’escroquerie, de prison. Tout cela n’était guère rassurant, surtout pour un grand seigneur qui a accoutumé de ne point s’embarrasser d’une comptabilité rigoureuse où se satisfait la morale vulgaire et prudente de la petite bourgeoisie. Soudain, il crut avoir trouvé.

 

– Que le grand Hippothadée me pardonne ! s’écria-t-il, se peut-il qu’un homme comme vous, monsieur Supia, fasse tant d’histoires pour cette petite affaire de mobilier !

 

Le « boïa » ricana, sans méchanceté :

 

– Allons, allons ! Vous avez fini de faire le loup-garou, c’est déjà quelque chose… d’autant que sur le terrain des affaires, personne ne m’a jamais fait peur ! C’est le seul terrain, du reste, sur lequel je consente à m’aligner, cher prince. En effet, il s’agit bien de cette petite affaire… Savez-vous combien il valait mon mobilier ?

 

– Je ne l’ai jamais su et je ne veux pas le savoir ! Je se sais même plus combien je l’ai vendu !

 

– Je pourrais vous renseigner, prince, les comptes sont là !

 

– Faites-moi grâce de vos chiffres, je vous prie !

 

– Et comme je n’ai rien à vous cacher, je pourrais également vous dire combien je l’ai racheté !

 

– Vous avez racheté cette affreuse chose, vous ?

 

– Il faut bien vous mettre dans vos meubles !

 

– Je ne veux plus de votre appartement ; nous sommes très bien à l’hôtel.

 

– Ce n’est pas avec ce que vous touchez par mois que vous pourrez le payer, votre hôtel. Pour en revenir à vos meubles, je les ai rachetés pour un morceau de pain !

 

– Vous m’auriez dit le contraire que je ne vous aurais pas cru !

 

– Dame ! un mobilier que vous n’aviez pas le droit de vendre et que l’acheteur n’avait pas le droit d’acheter ! Ça aurait pu aller loin, cette affaire-là, vous savez !

 

» Cependant, s’il ne s’était agi que de cette affaire, qui est maintenant réglée, j’aurais été moins exigeant sur la somme que vous devez laisser chaque mois à ma caisse pour que je puisse, sans trop souffrir, rentrer dans mon fonds. Mais il y a autre chose !…

 

– Quoi donc encore ? haleta le prince.

 

– Eh bien, mais… et le collier ?

 

– Le collier ? Quel collier ? interrogea le prince en pâlissant.

 

– Eh ! vous savez bien ! Le collier de Mme Supia ! Vous avouerez que cela, c’est plus grave, d’autant qu’elles étaient magnifiques, les perles de Mme Supia ! Je les avais choisies moi-même, une à une, avec un soin et j’ose dire, un amour qui redoublait à chaque fête, à chaque anniversaire ! Avec quel plaisir cette chère Thélise le voyait s’allonger, et moi avec quel orgueil je le lui voyais porter ! C’était une véritable fortune qu’elle avait là ! Il était célèbre, le collier de Mme Supia !

 

– Mais elle l’a toujours ! fit le prince d’une voix étranglée.

 

– Comme vous êtes peu connaisseur, mon cher Hippothadée ! Le collier que Mme Supia porte aujourd’hui n’est qu’une réplique du vrai. Je ne disconviens point du reste que l’ouvrage soit de premier ordre. Le faux imite si bien le vrai que cette chère Thélise elle-même ne se doute pas un instant de cette curieuse supercherie ! D’autant que le fermoir est bien le même, ce qui ajoute à l’illusion et ce dont je me félicite, du reste, car j’aime beaucoup Mme Supia et je suis au désespoir quand je lui vois du chagrin ! Vous-même, mon cher Hippothadée, qui avez quelque affection pour elle, n’avez point voulu qu’elle puisse se douter d’une pareille substitution… et je vous remercie !

 

» Vous faites bien les choses et je sais que vous n’avez pas lésiné sur le prix que le bijoutier vous demandait pour le faire quand il s’est agi pour lui de vous payer le vrai ! C’était d’autant plus méritoire de votre part qu’il s’est montré, lui, assez pingre ! Je ne sais vraiment pas comment vous vous êtes contenté de ses quarante-cinq mille francs ! Un bijou pareil qui en valait au bas mot deux cent cinquante mille !

 

» Je sais bien ce que vous pouvez dire : c’était un prêt et vous restiez maître de retirer le collier dans les quinze jours si vous rapportiez à ce hideux usurier la somme de cinquante-cinq mille francs, mais aussi vous couriez le risque de ne pas les avoir et le collier devenait la propriété du bandit ! Voyez-vous, mon cher prince, vous avez trop de délicatesse pour ne pas vous faire rouler par ces gens-là… Que cette leçon vous serve pour une autre fois ! D’autant que, je vous le répète, vous avez agi comme un enfant ! Commander à ce joaillier qu’il transporte le fermoir authentique sur le faux collier, c’était avouer bien des choses ! Soit que vous voliez votre amie, excusez-moi, soit que vous étiez de connive avec elle pour induire en erreur le mari qui avait offert le collier !

 

» Je parlais tout à l’heure de votre délicatesse, j’aurais dû dire : « naïveté »… Quand on m’a raconté la chose, je vous assure que j’ai été peiné pour vous. Vous baissez la tête ! Vous ne dites plus rien ! Vous ne frappez plus la table ! Vous ne me demandez même pas de qui je tiens toute cette incroyable histoire ? Mais je vais vous le dire, ne craignez rien ! Cela encore vous instruira ! Je la tiens du joaillier lui-même.

 

» Le collier de Mme Supia est célèbre, je vous le répète… notre homme l’avait reconnu, et comme il sait de quel bois je me chauffe, il n’a pas voulu se mettre une vilaine affaire sur les bras. Je lui ai répondu que je n’avais pas à me mêler de vos, affaires, que j’avais la plus grande foi en vous puisque je ne désirais rien tant que de vous taire rentrer dans ma famille et que si Mme Supia avait, par votre entremise, commandé une réplique du collier, il n’avait qu’à s’exécuter. Comme il insistait et tenait des propos peu convenables sur votre personne, je le mis carrément à la porte. Il se vengea un mois plus tard en me faisant savoir que j’avais eu tort de ne pas l’écouter et qu’il était maintenant propriétaire du collier.

 

» Je ne vous dirai point, mon cher prince, la peine que j’en eus : je tenais beaucoup à ce collier. Mais ce brigand, après l’avoir acquis pour la somme dérisoire que vous savez, ne me l’a lâché que pour sa valeur réelle. Total ! vous le ferez vous-même et vous saurez ainsi pourquoi on vous retient tant d’argent à la fin du mois ! Quant au collier, le voici !

 

Et M. Supia sortit de son tiroir un écrin dans lequel le prince Hippothadée put voir le vrai collier.

 

Soudain, celui-ci sortit de son anéantissement et redonna un coup de poing sur la table.

 

– N… de D… ! vous êtes fort… C’est vous qui avez fait l’affaire !… C’est vous qui m’avez prêté par l’entremise du joaillier les quarante-cinq mille francs ! C’est moi qui en paye maintenant deux cents cinquante mille et c’est vous qui avez le collier !…

 

– Mon cher prince, vous n’êtes point dénué d’une certaine imagination ! ricana le « boïa »… mais je n’ai pas à vous mettre dans le secret de mes affaires ! Je vous en ai déjà beaucoup dit !… Voici encore une question réglée !… Maintenant, qu’allons-nous faire du collier ?

 

Là, le prince se ressaisit :

 

– Si vous êtes juste, monsieur Supia, vous avouerez qu’il y a une innocente dans tout ceci : c’est Mme Supia. Aussi conviendrait-il de lui rendre ce collier sans qu’elle se doutât davantage de son retour qu’elle n’a soupçonné son départ ! J’en fais mon affaire. Et ce faisant vous agirez en galant homme !

 

– Mon cher Hippothadée, je vous ai bien dit que nous finirions par nous entendre. J’allais vous prier de nous rendre ce petit service, d’autant que je ne crains plus maintenant que vous le reportiez chez le bijoutier, puisque vous savez, par expérience, ce que cette opération vous coûte ! Cependant, si vous teniez absolument à la renouveler…

 

– Non ! j’ai compris ! J’ai cru m’enrichir en épousant votre pupille et je me suis ruiné !…

 

– On n’est jamais ruiné, répondit le « boïa », quand on a les capitaux que vous avez dans la « Bella Nissa ».

 

– Que m’importent des capitaux qui ne me rapportent rien ! émit lugubrement Hippothadée, si je dois avoir la petite surprise d’aujourd’hui chaque fois que je passerai à votre caisse…

 

– Bah ! fit le « boïa », ce sont deux mauvaises années à passer !… Ne parlons plus de cela… les affaires sont les affaires, et celle-ci, comme l’autre, est définitivement réglée, mais nous pouvons en faire encore, des affaires, mon cher prince ! Je suis tout à votre disposition, moi ! J’admets que vous ne puissiez faire marcher votre ménage avec deux cent soixante quinze francs quatre-vingt-cinq par mois… Un homme comme vous a de gros besoins. La forte somme vous sera nécessaire plus d’une fois.

 

– Elle m’est nécessaire tout de suite !

 

– Pas ce soir, en tout cas ! Nous entrerons en pourparlers dans deux ou trois jours, si vous le voulez bien… En ce moment, je suis en plein dans mes échéances de fin de mois. D’ici là, vous avez deux cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq… Vous ne mourrez pas de faim… Quand vous les aurez épuisés, eh bien ! je ne suis pas dur… j’ai des gages sur vous dans ma maison ! je ne vous laisserai pas dans l’ennui.

 

– Me faudra-t-il la signature de ma femme ?

 

– En aucune façon ! vous êtes mariés sous le régime de la communauté, grâce à moi, mon cher « Palikare » !… tout ce qui est à votre femme est à vous !

 

– Et tout ce qui est à moi vous appartient ou vous appartiendra bientôt !

 

– Défendez-vous !

 

– On essaiera ! Alors je prends le collier ?

 

– Oui… et vous allez le porter tout de suite, vous entendez, à Thélise.

 

– Mais elle est avec sa fille à la Fourca !… Et je ne puis laisser ma jeune femme seule !… Elle m’attend !…

 

– Non, elle ne vous attend pas !… Et quant a rester seule, elle ne demande que cela !… Tout le monde sait qu’elle vous a déjà mis à la porte de sa chambre, le soir des noces !

 

– Tout le monde sait cela !

 

– Dame !… Il n’est question que de cette petite aventure de Nice à Monte-Carlo !… et c’est un peu de votre faute, avouez-le ! Pourquoi avoir raconté la chose à votre excellente amie, la comtesse d’Azila !…

 

– Hélas ! mon cher monsieur Supia, c’était pour la tranquilliser !

 

– Eh bien ! maintenant elle est tranquille, je vous assure, et elle en fait des gorges chaudes avec toutes ces dames patronnesses qui vous attendent pour vous féliciter !… Partez pour la Fourca, mon ami !…

 

Disant cela, M. Supia avait refermé l’écrin et le glissait dans la poche d’Hippothadée.

 

– Dois-je vous rapporter le faux ? demanda celui-ci, tout à fait désemparé.

 

– Mais non ! mon cher !… le faux qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Il vous appartient… Il est sur la note !… Portez-le chez le bijoutier, le faux, si cela vous amuse, histoire de voir ce qu’il vous prêtera dessus !…

 

Et M. Supia poussait tout doucement le prince hors de son bureau.

 

Hippothadée se laissa faire, assez mélancolique. Il réfléchissait que c’était la première fois qu’il avait entre les mains un bijou de cette valeur sans qu’il pût eu tirer parti. Ah ! il était fort le Supia ! Décidément, il valait mieux être l’ami de cet homme-là que son ennemi.

 

Hippothadée prit la résolution de ne plus le contrarier en rien ! Il s’arrangerait avec lui pour ne pas être trop arrangé. Antoinette n’était-elle point là pour payer pour les deux ? Elle ne l’aurait pas volé !… car c’était vrai : Hippothadée avait été mis à la porte de la chambre nuptiale. Pauvre Hippothadée, qui se voyait rejeter par sa femme, railler par sa maîtresse légitime ! Il ne lui restait plus que la tendresse de Thélise ! C’est à quoi il pensait en montant dans le taxi qui le reconduisait à la Fourca.

 

Et ce petit voyage, vu la circonstance ; ne lui déplut point. Il ne savait pas, le noble « palikare », que l’abominable « boïa » avait, par lettre, averti sa, femme qu’elle eût à veiller désormais sur son collier mieux qu’elle ne l’avait fait jusqu’à présent :

 

« Depuis plus de trois mois, tu te promènes avec un collier faux ! je te renvoie le vrai !… Il te sera remis en mains propres par le voleur lui-même ! C’est un joli monsieur, mais je t’en prie, Thélise, ne le reçois pas trop mal… Il fait maintenant partie de la famille ! »

 

Le « boïa » comptait bien qu’ils allaient se déchirer et que, de ce côté-là comme du côté d’Hardigras, il cesserait enfin d’être ridicule. Le « boïa » était fort en affaires, mais c’était un bien pauvre psychologue, tout au moins pour les choses de l’amour, ainsi qu’il sera prouvé tout de suite.

 

XX

Suite des aventures d’Hippothadée et de son collier.


Comme nous l’avons dit, le bruit de la mort de Titin prenait consistance. Personne ne l’avait revu. Nul n’avait eu de ses nouvelles.

 

Après l’accablement et les prières à sainte Hélène restées inutiles, la colère et l’esprit de vengeance commençaient à entreprendre gens de la Fourca. La colère contre qui ? La vengeance contre quoi ? Pour le moment, ils en étaient à passer leur désespoir sur ceux de Torre-les-Tourettes, peu enclins à gémir sur la disparition du Bastardon. Des événements regrettables s’étaient passés qui avaient eu pour théâtres les deux petites cités. Maintenant, ils s’en prenaient à sainte Hélène elle-même, qu’ils avaient sortie, sans plus attendre, de sa basilique, et qu’ils avaient dépouillée de ses robes brodées d’or et de tous ses bijoux pour l’habiller de voiles de deuils comme au temps de la grande lutte entre ceux des Gorges du Loup et de la plaine de Grasse.

 

Et voici le cortège devant lequel l’auto d’Hippothadée dut s’arrêter quand il arriva, vers le soir, à la Fourca-Nova. Nous avons dit que les pluies étaient tombées à torrent. Pour le moment, les sources du ciel restaient comme suspendues, mais les chemins étaient défoncés et dans la grande rue de la Fourca-Nova, il y avait une boue épaisse et gluante dont les animaux eux-mêmes avaient peine à se dépêtrer.

 

C’est pourtant dans ce marécage que s’avançaient pieds nus les garçons et les filles en chantant des litanies funèbres. On se serait cru encore au temps des grandes catastrophes qui avaient ravagé la Provence et le comté de Nice, quand la mer faisait fureur, quand la terre tremblait, quand le vent faisait se balancer les maisons comme des roseaux, quand la montagne rugissait et quand les rivières sortaient de leur lit, portant partout le désastre et la ruine.

 

En tête, sous un baldaquin tout noir et portée sur une plate-forme où l’on ne voyait ni fleurs ni couronnes et que supportaient les, épaules de Jérôme Brocard, de Pierre-Antoine, dit Cauva, et des deux Ravibaud, on voyait l’antique image de Sainte-Hélène, toute morne dans ses voiles de deuil.

 

Derrière marchaient la mère Bibi. Puis c’étaient Toton Robin, le forgeron et ses aides encadrant le maire, ce pauvre petou qui, lui aussi, avait ôté ses souliers.

 

Le curé n’avait pas voulu venir, prétextant que c’était sacrilège que de faire sortir Sainte-Hélène par des temps pareils, vêtue comme une pauvresse qui n’a plus rien à perdre sur la terre, rien à gagner dans le Paradis. On lui avait répondu que si celle-là n’était point capable de faire retrouver Titin, elle n’avait plus que faire dans son église et qu’on la remplacerait par une autre toute neuve, toute jeunette et toute dorée, et assurément plus belle, laquelle saurait accomplir des miracles.

 

Qu’un esprit aussi moyenâgeux régnât encore à la Fourca, c’est ce qui faisait son charme, car, en vérité, il aurait fallu chercher longtemps pour trouver des idées aussi reculées dans un pays gâché tous les jours par la politique, les tournées des cars automobiles, l’invasion de l’étranger, les idées modernes, enfin, par ce qu’il est convenu d’appeler le progrès.

 

Cette procession était la dernière que l’on accordait à Sainte-Hélène en attendant qu’on allât la déposer dans une niche, hors les murs, au-dessus de la grande porte qui faisait communiquer, dans la plaine, la haute et vieille Fourca avec la Fourca-Nova.

 

Si elle voulait rentrer dans sa ville, dans sa basilique et reprendre place sous son baldaquin doré, elle n’avait qu’à prouver qu’elle était encore capable de quelque chose.

 

Giaousé, la Tulipe, Gamba Secca et le Budeu précédaient toute la cohorte des filles qui chantaient à tue-tête moins en suppliantes qu’en menaçantes, et par instants, terriblement vocifératrices.

 

Quand le cortège était passé devant la Patentaine, une grande clameur s’était fait entendre : À mort le « boïa » ! À mort le « boïa » ! Mais, sur l’ordre de Giaousé, on avait passé outre.

 

Au fond de son auto, Hippothadée n’en menait pas large. Il se disait qu’il n’était heureusement point connu à la Fourca-Nova, où il n’était venu qu’une seule fois, mais ces gens avaient pu l’apercevoir lors de la cérémonie du mariage et il ne tenait point à s’attarder parmi eux.

 

Enfin, l’auto se remit en marche et tout semblait devoir se passer sans incident quand une bande de gars entoura soudain le véhicule. Ces gentils garçons sommaient le chauffeur de crier : « À mort, le « boïa » !

 

Le chauffeur, qui ne comprenait rien à ce qui se passait, commençait à être fort excité contre ces énergumènes. Il leur jeta :

 

– Allez-vous me laisser passer, tas de sauvages !…

 

Ils allaient se jeter sur lui ; alors le prince inspiré par le danger, baissa la glace de l’auto et hurla :

 

– À mort le « boïa » ! À mort le « boïa » !

 

Il fut acclamé et l’on passa.

 

À la Patentaine, ce fut la figure épouvantée de la Cioasa qui lui ouvrit, après bien des explications. Elle referma la porte sans lui dire un mot et il se dirigea vers la villa dont la masse sombre se distinguait au fond du jardin.

 

La Cioasa ne parlait guère et vivait tout à fait solitaire depuis une mystérieuse aventure qui lui était survenue au temps de sa jeunesse.

 

Elle avait vingt ans alors et n’était pas plus mal qu’une autre. Elle tenait le ménage de son frère, dans un petit bastidon des environs. Celui-ci commençait à faire figure à Grasse, comme employé de banque, avant de devenir à la « Bella Nissa » chef de la comptabilité. Il était dur pour elle, jamais un mot gentil. Elle ne l’aimait pas.

 

C’est alors qu’elle fit connaissance d’un certain Michel Pincalvin (tout ceci fut dit au dernier grand procès qui termina cette farouche histoire de la Fourca dont tous les journaux furent pleins pendant plus de six mois). Ce Michel Pincalvin, « Micheu », comme on l’appelait dans tout le pays, était un garçon fort débrouillard et sachant parler aux demoiselles. Il faisait métier de courtier en parfumerie et on ne le trouvait jamais au bout de son boniment.

 

Le bruit courut que Mlle Supia n’avait point su lui résister. Cependant comme il quitta bientôt le pays pour s’établir à Arles, où il fit de mauvaises affaires, et comme il ne revint jamais à la Fourca, on oublia cette histoire.

 

Entre temps, la Cioasa avait changé du tout au tout. On ne la voyait plus que les dimanches, elle venait entendre la messe à Sainte Hélène. Elle n’adressait plus la parole à personne. Elle n’avait même plus la coquetterie de s’habiller proprement et ses cheveux allaient à la diable, sous le mouchoir dont elle s’enveloppait la tête.

 

Dans ce temps-là, elle resta même des semaines sans sortir du tout. On disait qu’elle était malade. La chose était d’autant plus plausible que la mère Bruno, dite la « Boccia », elle était ronde comme une boule et un peu fée Carabosse, resta quelques jours au bastidon. Celle-ci en savait certainement plus long que les autres, mais il entrait dans son métier d’être discrète et on ne l’interrogeait même pas.

 

La Boccia faisait bien des besognes, et les plus répugnantes comme les plus souriantes. Elle avait soigné des lépreux à Èze, elle lavait les morts, elle aidait les femmes en couches. Enfin, on la trouvait toujours dans les moments difficiles.

 

C’était maintenant une très vieille femme qui n’avait plus de rond que sa bosse.

 

Mais revenons à Hippothadée qui traversait hâtivement les pelouses. À cette heure de la nuit commençante, il se fût étonné en toute autre circonstance de ne voir encore à la villa aucune lumière. Mais il pensait que la maison gardait son visage d’ombre à cause de cette procession qui était passée tout à l’heure, et des cris hostiles qu’elle avait fait entendre.

 

Il ne se trompait point. Il n’eut que quelques coups à frapper et à se faire reconnaître pour être accueilli comme un libérateur.

 

Thélise et sa fille Caroline étaient enfermées là-dedans sans un domestique et grelottaient de peur.

 

Elles se jetèrent sur lui après avoir refermé soigneusement la porte.

 

– Remmenez-nous ! lui crièrent-elles, remmenez-nous ! Nous avons peur ! Vous les avez entendus ? Nous ne leur avons pourtant rien fait !

 

– Et moi donc ! fit le prince en faisant craquer une allumette… ils ne m’ont laissé passer qu’après que j’ai eu crié : « À mort le « boïa » !

 

– Ah ! prince, gémit Thélise. Encore bien qu’ils ne vous aient pas « busculé » !

 

Le prince ne songeait déjà plus à cette algarade. Il ne pensait qu’au collier dont il eût voulu être déjà débarrassé, après avoir, du reste, réfléchi pendant tout le voyage que, pour le moment, toute autre opération lui eût coûté trop cher. Il avait constaté, dès l’entrée, que Thélise portait le faux bijou, dont elle était aussi glorieuse que du vrai et il entrevoyait la manœuvre nécessaire… quand Caroline ne serait pas là.

 

– On n’a pas idée de venir s’enfermer dans un trou pareil. Pourquoi êtes-vous à la Fourca ?

 

Elles rougirent toutes les deux et puis Thélise, avec un soupir :

 

– Et vous, prince, pourriez-vous ne dire « ce qui nous vaut de vous voir » ?

 

– Je m’ennuyais de vous, tout simplement, mesdames !

 

Caroline lui lança un regard où elle mettait toute son âme, mais le brigand ne s’en aperçut même pas.

 

Quant à Thélise, elle rougit davantage et pinça les lèvres.

 

– Nous n’en croyons rien ! soupira-t-elle.

 

Hippothadée lui prit les mains.

 

– Je ne suis pas heureux, croyez moi, fit-il.

 

– Nous ne vous demandons pas la confidence ! répliqua Thélise très digne.

 

Caroline n’y tint plus. Elle se leva et, sans un mot, quitta le salon.

 

– Qu’est-ce qu’elle a ? demanda Hippothadée.

 

– Elle a, fit Thélise, que depuis ce sot mariage, elle n’arrête pas de pleurer ! C’est elle qui a voulu venir ici ! Et je ne me suis pas fait prier de l’accompagner, la pauvre ! Ah ! votre Antoinette ! je la hais bien, Hippothadée !…

 

– Thélise !… Thélise !… vous savez si je vous aime !

 

Le sein de Thélise se souleva.

 

– Taisez-vous ! Pas de mensonges, Je vous en prie. Si la pauvre vous entendait ! Non ne m’embrassez pas, vous êtes un monstre ! Comment ai-je pu me faire le déshonneur de vous céder ! J’ai honte, j’ai honte, Hippothadée… Mais, « péchaire » ! comment vous résister ? Voilà combien de nuits que je ne dors pas ! Le « gros veiller » me fera perdre la vue ! Moi aussi, je pleure que je suis toute seule.

 

« Je vous ajouterai » que jamais je n’ai autant souffert de ma vie !

 

– Ma Thélise !…

 

– Tout de même, vous avez bien fait de venir. Cette solitude à deux, en face de notre douleur est plus refroidissante que tout… Encore, elle, elle peut pleurer dans mes bras ! Mais moi ! Moi ! je ne peux pas trop le faire, Hippothadée ! Mon chagrin ne doit être que le sien. Je lui mens ! lui mens ! Pourquoi ne suis-je point morte ? Il ne s’en est fallu de guère !

 

– Je suis là, Thélise !

 

– Mon Dieu, que j’ai eu peur, quand ils ont crié : « Mort au « boïa » !

 

– Ma chère Thélise, quand je suis auprès de vous, il ne faut avoir peur de rien !

 

– Remmenez-moi tout de suite, Hippothadée !

 

– J’ai renvoyé l’auto et j’ai bien fait ! Les chemins ne sont pas sûrs, ce soir ! Et puis, ajouta le prince en baisant dévotement ses petites mains grassouillettes, aux ongles trop vernissés, j’ai pensé que vous ne me refuseriez pas l’hospitalité pour une nuit.

 

Ce fut au tour de Thélise de lui serrer nerveusement la main. Elle était abondamment confuse roulant vers lui sa belle tête un peu empâtée d’empereur romain.

 

– Ah ! le monstre, le monstre !

 

Dans ce moment-là, c’est tout ce qu’elle savait dire, mais elle le disait bien.

 

Elle lui donna une grosse tape sur le bout des doigts.

 

Hippothadée n’avait pas besoin d’explications. Cependant elle lui en donna :

 

– Vous coucherez dans la chambre d’ami. Mais soyez prudent, à cause de la petite ! Sa chambre est en haut, au bout du couloir, la mienne ici, au rez-de-chaussée. Vous n’aurez qu’à descendre « les escaliers ». Pauvre petite ! Depuis ce matin, elle a mouché six mouchoirs !

 

– Vous êtes sûre qu’elle ne se doute de rien ?

 

– De rien ! ou je serais morte. Ce que vous me faites faire, tout de même !

 

– Thélise ! j’ai quelque chose à vous dire. J’ai vu le « boïa » avant de partir.

 

– Pardon si je vous coupe !… Vous me le rapportez, le collier ?

 

– Comment, vous savez ?…

 

– Oui ! il m’a écrit. Tenez, voici sa lettre. Quel misérable !

 

– Cet homme mérite tout ! fit froidement le prince, après avoir lu et en mettant la lettre dans sa poche.

 

– Oui, tout ! acquiesça Thélise avec une indignation qui fut récompensée par un baiser derrière l’oreille, ce qui la mit tout de suite dans un état absolu d’infériorité, car elle avait cet endroit particulièrement sensible. Croyez-vous qu’il vous accuse de vol ! Qu’est-ce que vous lui avez répondu ?

 

– Mais la vérité, qu’est-ce que vous vouliez que je lui dise ! soupira Hippothadée… Ce que j’ai souffert pour vous, ma pauvre amie ! J’ai cru un moment qu’il allait vous soupçonner d’être d’accord avec moi dans cette affaire !

 

– Mais je n’aurais pas demandé mieux, croyez-le bien, Hippothadée ! Vous êtes trop délicat ! Vous n’avez pas osé m’avouer que vous aviez besoin d’argent.

 

– C’est cela même, Thélise !

 

– Mon Dieu ! « jusque quand » ferez-vous le cachottier avec moi ! Il faut avoir confiance. Cela arrive à tout le monde d’avoir besoin d’argent ! Je comprends tout, allez ! vous vous êtes dit : « Je ne veux rien demander à Thélise. Il ne faut pas qu’elle croie que je cherche à lui soutirer de l’argent ! Je ferai l’emprunt sur le collier, je lui en donnerai un autre moins beau tout pareil et je lui rendrai le vrai quand j’aurai de cet argent ! » Pas vrai, mon Hippothadée ?

 

– Tout à fait vrai, Thélise. Mais allez expliquer ça au « boïa » !

 

Ah oui ! savez-vous ce qu’il a fait ? Il a racheté le collier à mes frais. Il m’en fait retenir le prix sur mon compte mensuel, autant dire qu’il me ruine !

 

– Mais il vous l’a rendu, le collier ?

 

– Dame ! Il n’eût plus manqué que cela ! Il m’a demandé ce que j’allais en faire. Je lui ai répondu : « L’offrir à Mme Supia ! » Et le voilà ! il est à vous !

 

Sur quoi, le prince sortit le collier de sa poche, le donna à Thélise avec la même simplicité qu’il lui eût offert un bouquet de violettes.

 

– Je n’en veux pas ! s’écria Thélise, étouffant d’admiration. Ah ! le voilà, le prince ! Il n’a pas un sou et il m’offre un collier de deux cent mille francs ! Ah ! le « povre » ! le « povre » !

 

Et elle tomba en larmes dans ses bras.

 

Il la soutint vaillamment et non moins vaillamment insista pour qu’elle acceptât le collier. Elle n’y consentit que lorsqu’il lui eut juré sur la Vierge de Mostarajevo que si elle ne l’acceptait pas, il ne la reverrait de sa vie. Mais c’est tout juste, si à la fin de cette scène, elle ne se roulait pas à ses pieds.

 

– Tu es trop bon, Hippothadée, sanglotait-elle. Comment ne veux-tu pas être « povre », mon « menon » ? Tu fais un mariage de « mionnaire » et, le lendemain des noces, tu n’as pas un sou en poche et tu trouves encore le moyen de m’offrit un collier de deux cents mille francs !

 

À ce moment, Mlle Supia rentra dans le salon. Elle avait certainement mouché son septième mouchoir.

 

– Caroline ! lui cria sa mère. Sais-tu ce que ton père a fait au prince ? Le prince avait emprunté de l’argent sur mon collier. Il lui a fait payer tout le collier. Le prince vient de me l’offrir et ton père traite le prince de voleur !

 

Caroline partagea immédiatement l’indignation de sa mère et le « boïa » fut maudit une fois de plus au sein de sa famille.

 

Épuisée par cette scène, Thélise déclara qu’elle se coucherait de bonne heure. On prépara la chambre du prince. On mangea dans la cuisine pour ne pas déranger la Cioasa et rester entre soi. Puis chacun s’en fut se coucher.

 

Comme le prince n’avait pas dit un mot d’Antoinette à laquelle tout le monde pensait et qu’il avait été fort aimable avec Caroline, Mlle Supia en tira cette conclusion : ainsi que sa mère l’avait prévu, le nouveau ménage ne durerait pas longtemps et que son tour à elle ne tarderait pas à venir.

 

Elle s’endormit en rêvant qu’elle sortait de Sainte-Réparate au bras d’Hippothadée.

 

XXI

Dans lequel Hardigras ressuscite


À cette heure même, M. Hyacinthe Supia, heureux de sa journée et se frottant les mains, rentrait chez lui, après s’être offert, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, un petit extra en ville.

 

Il trouva sur son bureau son courrier. Il commença de l’ouvrir avec assez d’indifférence quand, tout à coup, ses regards se fixèrent sur certaines lettres majuscules qu’il n’avait plus l’habitude de trouver sur sa table depuis un certain temps.

 

Il tressaillit. D’où venait cette correspondance ? D’outre-tombe sans doute, puisque Hardigras était mort ? Il déchiffra le timbre la sueur au front. Cela venait de la Fourca.

 

Fort énervé, il arracha l’enveloppe. Ce papier était couvert de fatales majuscules et voici ce qui s’y trouvait écrit. Le texte, du reste, en a été publié au moment du procès en cour d’assises :

 

« Monsieur Supia, vous avez sans doute oublié la commission que j’avais chargé Titin de vous faire lorsqu’il ramena chez vous Mlle Agagnosc. Il vous avertissait que, quels que fussent les événements, il ne devait plus jamais être question du mariage de Mlle Agagnosc avec le prince Hippothadée et que vous répondiez de cela sur votre tête et sur celle de tous les vôtres. Aujourd’hui, de par vos manœuvres, Mlle Agagnosc est devenue princesse de Transalbanie, pour son malheur et pour le vôtre, monsieur Supia. Hardigras n’a jamais manqué à sa parole. »

 

M. Supia se dressa tout tremblant sur ses longues jambes. Il ramassa son courrier, qu’il fourra fébrilement dans sa poche et sortit comme un fou.

 

Il courut aux sous-sols.

 

– La voiture de la Fourca est-elle partie ? clama-t-il.

 

– Pas encore, elle est encore en train de charger, lui répondit-on.

 

– C’est bien ! dites à Castel que je pars avec lui.

 

Cette voiture était une grande auto de livraison qui parcourait toute la campagne entre la Fourca, Grasse et la Vallée du Loup. Elle chargeait tard toutes les commandes de la journée. Castel, le chauffeur, ne venait prendre ses colis qu’après dîner.

 

Elle arrivait à la Fourca vers les onze heures du soir, Castel la garait à la Patentable, où il couchait dans les communs, derrière la villa.

 

Il avait une clef spéciale ouvrant la grande porte fermière et personne ne s’occupait jamais de lui. La Ciaosa n’avait même pas l’occasion de le voir. Dès la première heure, il commençait ses livraisons et se trouvait de retour à Nice le soir avant dîner. Ce livreur resta tout à fait ignorant de ce qui avait pu se passer les jours précédents et de ce qui allait se passer cette nuit-là à la Patentaine.

 

Dans les sous-sols, la fièvre de M. Supia se calma un peu. La fraîcheur qui lui venait du dehors par le soupirail où passaient les ballots destinés à Castel lui fit grand bien. Il se raisonna. Son effroi avait été instinctif. Il croyait si bien que c’en était à jamais fini avec Hardigras !

 

Il se retira dans un coin et, à la lueur d’une lanterne, il relut son courrier. Qu’y avait-il encore découvert ? Cette fois, il ne l’acheva pas. Il se précipita sur les employés. Jamais ceux-ci ne l’avaient vu dans un état pareil.

 

Il en bouscula, mit lui-même la main à l’ouvrage, sortit, bondit sur le siège à côté de Castel et lui cria :

 

– En route ! et donne tout ce que tu peux ! La voiture partit en vitesse.

 

Une heure plus tard, elle arrivait sur le plateau au bout duquel se dressait le rocher de la vieille Fourca. Une lueur d’incendie découpait sur le ciel la tour, la porte haute, et, au-dessous, l’écroulement des cubes des petites bâtisses, tassées, dressées les unes sur les autres comme si elles montaient à l’assaut de ce qui restait du château. Cette lueur était à la base et venait de la Fourca-Nova.

 

– Christo ! râla le « boïa », ne dirait-on pas que cela vient de la Patentaine ?

 

– Non, fit Castel. La Patentaine est plus sur la droite.

 

– Qu’est-ce qu’il s’est donc passé ? demandait le Supia, au comble de l’angoisse.

 

Castel ralentit, car le chemin devenait mauvais.

 

– Est-ce qu’on sait ? Depuis cette affaire de Titin, ils sont tous devenus enragés ! Vous savez que Nathalie a disparu ?

 

– Je m’en f… ! grinça le « boïa ».

 

– Moi aussi, répliqua Castel, mais c’est pour vous expliquer. L’autre jour, des gens de la Torre, menés par le Bolacion, se sont rencontrés avec Giaousé et sa bande. Il faut que Giaousé se déclare enchanté du départ de Nathalie. Le Bolacion s’est mis à plaisanter, méchamment, comme à son habitude, et il a fait entendre que Nathalie avait bien choisi son moment pour disparaître, le moment où Titin avait disparu lui-même.

 

– Bon à savoir ! fit le « boïa ». Tu ne pourrais pas aller plus vite ?

 

– Tenez-vous aussi à ce que je vous casse la figure ? J’en reviens au Giaousé et au Bolacion. Il n’en a pas fallu davantage. On s’est fichu des coups. Ceux de la Fourca ont eu le dessous. Hier, la maison du Bolacion a brûlé à la Torre. C’était peut-être un accident. On dit que c’était une vengeance de ceux de la Fourca. Et aujourd’hui, c’est la Fourca qui brûle. Un pays si tranquille depuis des années. Tout ça, c’est la faute à Titin. Le malheur est qu’on ne sait pas où tout cela s’arrêtera ! Pendant ce temps-là, il doit rigoler, lui et sa Nathalie !

 

– Tais-toi, Castel ! Tais-toi, malheureux ! Ne dis jamais des choses pareilles, ce Titin est terrible. Il m’a déjà fait bien du mal et je crains qu’il ne m’en fasse encore, hélas !

 

– Oui, patron. Je vois qu’il y a quelque chose. Vous m’avez l’air bien inquiet !

 

– Castel ! regarde comme cela flambe là-bas ! Entends-tu le tocsin ?… Oh ! c’est sinistre !

 

C’était sinistre, en effet, ce paysage nocturne qu’une flamme plus haute surgie de l’horizon arrachait à son repos et à son obscurité. Alors apparaissaient des rocs embrasés, de vieilles murailles, un coin de tour qui semblait achever de se consumer… Tandis qu’au premier plan, des groupes tordus d’oliviers découpaient leurs ombres désespérées et que les figuiers aux doigts crochus penchaient sur la route rose leur torture noire. Et au-dessus de tout cela la voix lugubre du tocsin de la Fourca auquel répondaient de tous les coins du plateau et de la vallée d’autres bronzes lointains qui pleuraient la désolation de l’heure.

 

Le « boïa » et Castel s’étaient tus. La voiture elle-même semblait hésiter à s’enfoncer davantage dans ce chaos fantasque. Soudain, le « boïa » fit :

 

– Entends-tu ces cris ? Tu es sûr que ce n’est pas autour de la Patentaine ?

 

– Mais non ! mais non, patron ! Vous savez bien que la route fait un coude, là-bas. C’est ce qui vous trompe.

 

– Quand je pense que ma femme et ma fille sont là-bas !

 

– Si c’est ça qui vous inquiète, rassurez-vous ! Je connais les gars de la Fourca, ils ne s’attaqueraient pas à des femmes !

 

– N’importe ! je n’étais pas tranquille. J’ai demandé à tout hasard au prince Hippothadée d’aller les rejoindre. On peut dire de lui ce qu’on voudra, mais il est brave !

 

– Je ne pourrais pas vous renseigner, patron, je ne le fréquente pas.

 

– Es-tu armé, Castel ?

 

– Moi, un revolver ? Dans ce pays-ci, pour quoi faire ? En ce moment ils ont des affaires entre eux, et c’est très embêtant pour tout le monde ! Mais comme je ne me mêle pas de leurs histoires, je n’ai pas de raison de m’en faire.

 

– Moi, je suis toujours armé.

 

– Ah ! vous, c’est autre chose ! Vous avez des ennemis.

 

– Je sais bien que, dans ce pays-ci, on ne m’aime pas ! Aussi j’y viens le moins que je peux. Et cependant je ne leur ai rien fait… Mais Titin les a montés contre moi.

 

Là-bas, la rumeur grandissait. On percevait même des cris, de subites clameurs.

 

– Arrête, Castel ! Entends-tu ? dit le « boïa » les yeux hors de la tête.

 

– Oui, il y a du grabuge.

 

– Écoute, écoute donc ! On dirait qu’ils crient : « À mort ! » Écoute donc… Castel ! Est-ce qu’ils ne crient pas « À mort le « boïa » !

 

– En voilà une idée !… Et puis, nous le saurons bien quand nous serons là-bas ! Je sais bien qu’il y en a qui racontent que c’est vous qui payez ceux de la Torre pour leur causer des ennuis. Mais je leur ai dit que ce n’était pas dans votre genre, que vous ne sortiez pas votre argent comme ça !

 

– Ah ! s’il n’y avait pas là-bas ma femme et ma fille !

 

– Je remets en marche. C’est pas la peine d’être venu si vite…

 

– Tu es sûr qu’ils te laisseront passer ?

 

– Sûr comme vous êtes là !

 

– Eh bien ! moi, j’en suis moins sûr que toi, justement parce que je suis là !

 

– Vous voulez peut-être que je vous descende ?… En tout cas, vous savez, je ne vous reconduis pas à Nice. J’ai mon travail demain matin !

 

– Écoute, Castel, tu vas m’enfermer à l’intérieur de la voiture, et tu n’ouvriras que lorsque nous serons rendus à la Patentaine.

 

– Vous avez peut être raison.

 

Le « boïa » descendit, se fit enfermer avec les ballots, et Castel lança à nouveau sa voiture sur la route. Il voulait rattraper le temps perdu, L’incident ne le préoccupait pas outre mesure. C’était un gars encore jeune, peu impressionnable. Il avait fait la guerre et il ne songeait maintenant qu’à faire l’amour. Or, cette nuit-là, il avait un rendez-vous à la Fourca (comme il a été établi au procès).

 

Quand il pénétra dans le faubourg, il put tout de suite se rendre compte que, non seulement toute la Fourca Nova était en rumeur, mais encore que toute la haute ville était descendue. Il eut assez de peine à se frayer un chemin. Au tournant de la, route, il vit la bâtisse de la mère Bibi qui achevait de flamber. La vieille pleurait à quelques pas de là, assise sur une pierre, entre ses deux chèvres qui se serraient contre elle comme pour la consoler. On ne savait pas comment cela avait pris. La petite épicerie avait flambé comme une allumette avec toutes les belles peintures de Titin.

 

Tous ceux de la Fourca, autour d’elle, étaient dans une rage indescriptible. Quand ils reconnurent l’auto de livraison de la « Bella Nissa », ce ne fut pas long, car ils mettaient la catastrophe sur le compte des ennemis de Titin en tête desquels venait le « boïa ».

 

Ils se ruèrent sur la voiture, jetèrent sur la route Castel et poussèrent l’énorme véhicule dans le brasier. Castel hurlait comme un fou des paroles que l’on ne comprenait pas… Tout, à coup les deux parois du fond s’ouvrirent, défoncées, et l’on vit surgir de là une figure effrayante. Le diable n’est pas plus laid : « Le « boïa » !

 

Il sauta n’importe où pour échapper aux flammes.

 

Il tomba dans cent bras qui le rejetaient à l’enfer. Et il y serait retourné pour n’en plus sortir si quatre hercules ne l’avaient tiré de là à temps, le protégeant contre la folie populaire. C’étaient Aiguardente, Tantifla, Tony Bouta et Pistafun.

 

Pistafun, qui disposait non seulement d’une grande puissance de biceps mais d’une force vocale peu commune, parvint à dominer le tumulte :

 

– Avaï ! hurla-t-il. Cela ne fait besoin d’un brouillamini pareil ! Le « boïa » appartient au Bastardon ! Notre Titin saura faire sa besogne tout seul.

 

Il y eut bien quelques murmures, mais sans attendre l’avis de personne, les quatre compagnons, jouant des coudes, sortirent le « boïa » de la mêlée, plus mort que vif, et allèrent le reconduire jusqu’à la Patentaine où ils sonnèrent et frappèrent grands coups. Mais personne ne venait ouvrir. Alors le « boïa » se rappela qu’il avait ses clefs. Il ouvrit la grille, la referma en oubliant de remercier ces messieurs, passa le long de la loge derrière les carreaux de laquelle il eût pu apercevoir la figure spectrale de la Cioasa que les cris du dehors et les reflets de l’incendie avaient retenue chez elle et qui n’aurait pas ouvert pour un empire. Puis il arriva, hagard, à la villa, où il pénétra.

 

Il tâtonna, ouvrit une porte qui était celle du salon et avança encore de quelques pas. Soudain il fit un bond en arrière. Il venait de rencontrer quelque chose… quelque chose… un obstacle qui cependant avait cédé et était revenu sur lui, un « obstacle sans résistance ». Il se demanda s’il n’allait pas devenir fou. Il n’osait avancer, il n’osait appeler.

 

Quelques secondes interminables s’écoulèrent.

 

Puis il pensa que les incidents de tout à l’heure lui avaient un peu troublé la cervelle. Il se rappela qu’il avait un briquet dans sa poche. Il le sortit en tremblant. Ce n’est qu’au troisième essai qu’il parvint à en faire jaillir une lueur. Aussitôt un cri rauque lui déchira la poitrine, le briquet lui échappa des mains et il roula sur le tapis.

 

Une demi-heure plus tard, un homme bousculait tous ceux qui se pressaient encore autour des débris fumants de la masure de la vieille Bibi. Il arrivait au maire et l’entraînait avec lui, proférant des propos incohérents d’où l’on ne retenait que ces mots : « Épouvantable… malheur épouvantable ! »

 

C’était Hippothadée qui faisait figure de fou.

 

Certains le reconnurent. Tous entrèrent à la Patentaine derrière le maire et lui.

 

Quand ils arrivèrent dans le salon qu’éclairait une lampe près de laquelle se tenait la Cioasa changée en statue de la terreur, un terrible cri s’échappa du groupe qui s’écrasait à la porte. Le Petou lui-même eut un mouvement comme pour s’enfuir.

 

Voici le spectacle :

 

Sur un fauteuil où il semblait avoir été jeté comme un pantin détraqué, bras ballants, tête pendante, yeux mi-clos, le « boïa » ; sur le divan, la forme évanouie, roulée dans un peignoir de nuit, de Thélise. À l’embrasure d’une fenêtre, au bout d’une cordelette, le cadavre pendu de la petite Caroline, portant au clou un carton avec cette inscription : « Tu l’as voulu, « boïa » ! signé : « Hardigras ! »

 

XXII

La Fourca sous la terreur


La malheureuse était en longue chemise qui l’enveloppait déjà comme un suaire.

 

– Mais décrochez-la ! décrochez-la ! criaient vingt voix.

 

Cependant personne n’osait avancer.

 

– Quand j’ai découvert cet horrible crime, la pauvre enfant était déjà froide ! Mon premier mouvement a été naturellement de la dépendre, expliquait Hippothadée au maire qui ne l’entendait même pas, tant les malheurs successifs qui accablaient sa petite cité semblaient l’avoir annihilé. Mais j’ai senti que je n’avais plus qu’un cadavre dans les bras, et j’ai couru vous chercher.

 

Tout le monde le regardait. Il faisait peine à voir, si peu habillé, sans gilet, ayant passé rapidement un pantalon et un veston sur sa chemise ouverte, laissant voir son long cou de vautour qui supportait une tête aiguë, osseuse, aux cheveux en désordre, au nez farouche, aux lèvres tremblantes, aux yeux rouges sanguinolents. Tout ce qui faisait le chic du prince Hippothadée, son profil de médaille, sa ligne un peu sèche, tout cela avait disparu pour faire place à cet oiseau de mauvais augure, ravagé, déplumé par l’orage.

 

Le Petou gémit :

 

– On ne peut pourtant pas les laisser comme ça !

 

– N’y touchez pas ! fit, derrière eux, la voix de la Tulipe. C’est monsieur qui a eu raison. Maintenant c’est l’affaire des magistrats.

 

À ce moment Thélise, dont personne ne s’occupait, poussa un soupir et ouvrît les yeux. Elle reprenait connaissance et ce fut terrible. Elle eut une crise affreuse. Il fallut la maintenir car elle clamait qu’elle voulait se tuer.

 

– Emportez-la ! Emportez-la ! criait-on. On la transporta dans sa chambre, malgré ses soubresauts effrayants, une défense de désespérée. Et puis elle sembla retomber au coma. Le « boïa » s’était levé comme une mécanique détraquée qui obéit à un dernier jeu du ressort. Hébété, la tête toujours pendante, regardant les gens en dessous, peut-être sans les voir, peut-être pour les voir, et se laissa tomber sur un siège au chevet de Thélise que l’on avait allongée sur son lit :

 

– Laissez-nous ! dit-il.

 

Au dehors, on était déjà au courant de tout. La foule, épouvantée, ne faisait plus entendre un cri. Ce silence fut troublé par l’arrivée en trombe des voitures de pompiers de Grasse bientôt suivies d’une auto où se trouvaient un commissaire, un substitut et un greffier. Ils croyaient avoir à enquérir d’après un coup de téléphone venu de la Fourca sur un crime d’incendie. Ils allaient avoir à établir les premières constatations dans une des plus extraordinaires affaires de ce temps.

 

La Patentaine fut évacuée, et la foule s’écoula, morne, accablée, comme ployant sous le coup d’un incompréhensible destin.

 

Personne ne se coucha, cette nuit-là. On voulait être renseigné le premier. Le maire était resté avec ces messieurs à la Patentaine. Les pompiers de Grasse achevaient de noyer les décombres de l’épicerie-mercerie de la pauvre mère Bibi. Giaousé avait réussi à l’entraîner chez lui. Ses biques ne la quittaient point. De temps en temps, elle levait le bâton sur lequel elle s’appuyait :

 

– Où es-tu, mon Titin ? Où es-tu ? C’est-y vrai Dieu possible qu’on ne dansera plus ensemble au festin ? Reviens ! Tu me fais besoin !

 

Giaousé lui avait dit :

 

– Il reviendra, mère Bibi ! c’est moi qui vous le dis. Assuré qu’il n’est pas mort ! En attendant, il y a de la place à la maison depuis que Nathalie elle est partie. On vous soignera bien ! Titin et moi c’est tout comme !

 

Mais la vieille secouait la tête :

 

– Non ! Non ! Ça n’était point tout comme !

 

Les gars retrouvèrent les quatre au « cabanon de la Peironella » qui avait rouvert sa porte. Quand on fait son devoir on a soif, et un morceau de fromage de chèvre sur une croûte de pain, ça n’est pas de refus. La Peironella était matrone, gaillarde et bonne personne. On disait qu’elle n’avait plus rien à refuser aux quatre, car c’est la rançon du bon accueil et de la familière affection que l’on dise tout de suite de vous des choses à double sens.

 

Tantifla, Pistafun, Aiguardente et Tony Bouta s’étaient retirés là après l’émotion de la voiture brûlée et du Supia sauvé des flammes. Ils pouvaient deviser tranquillement en buvant un coup de « blec »…

 

Ce cabaret se trouvait sur la place haute de la Fourca et l’on y ignorait encore l’affreuse découverte du cadavre de Caroline quand des groupes qui revenaient de la Patentaine mirent au courant « les quatre » de toute l’affaire et du mot terrible laissé au cou de la pendue par Hardigras.

 

« Ça n’est pas Titin qui a fait ça ! » Tel était l’avis de tout le monde.

 

– C’est un sacré maudit, ajouta Tony Bouta, celui qui a pris un détour pareil pour faire croire à ce mensonge-là ! Il devrait être pendu en place de la petite, il le mérite !

 

Et tous répétèrent :

 

– Oui… oui ! Il le mérite !

 

Seuls Tantifla et Pistafun ne disaient rien. Ils se regardaient à la dérobée avec des figures toutes pâles d’angoisse et de souci. Leur silence ne fut point remarqué sur-le-champ, mais, plus tard, on se le rappela.

 

Sur ces entrefaites, d’autres groupes arrivèrent qui discutaient sur ce que venait de raconter le maire. Après le départ des gens de justice, le Petou était rentré chez lui, plein de tristesse, en disant : « C’est la bouteille à l’encre ! » faisant entendre par là que l’affaire était bien embrouillée.

 

Voici tout de même ce qui résultait de cette première enquête après interrogatoire de Supia et du prince Hippothadée, Thélise n’étant aucunement en état de fournir le moindre renseignement.

 

Les premières constatations avaient établi que le prince Hippothadée avait été envoyé par M. Hyacinthe Supia, la veille, pour ramener ces dames le lendemain matin à Nice. Il avait couché dans une chambre du premier étage, donnant sur le couloir au bout duquel se trouvait celle de Caroline. La chambre de Mme Supia était au rez-de-chaussée, ouvrant directement par l’une de ses portes sur le salon. Tous trois avaient mangé hâtivement dans la cuisine. Ces dames voulaient se retirer de bonne heure, épuisées par les émotions de la soirée… On devait quitter la Fourca dès l’aurore.

 

Le prince prit un livre que lui prêta Mme Supia et qui fut retrouvé dans sa chambre.

 

M. Supia était arrivé à son tour à la Patentaine, vers les minuit, conduit par les « quatre ». En pénétrant dans le salon, il s’était heurté au cadavre de sa fille et s’était évanoui. Le crime avait donc été commis entre neuf heures du soir et minuit.

 

L’assassin, qui semblait très bien connaître la Patentaine et la distribution des appartements, avait dû s’introduire par la cuisine dont la porte n’était point fermée à clef. Il s’était rendu directement dans la chambre de Mlle Supia où le crime avait été commis, car il n’était pas admissible que cette jeune fille eût été transportée même si elle avait été bâillonnée, jusque dans le salon et là eût été pendue sans que le bruit de sa résistance eût réveillé, soit le prince, devant la porte duquel on devait la faire passer pour la descendre, soit Mme Supia qui reposait à côté du salon.

 

Du reste, le désordre qui régnait dans la chambre attestait que le drame avait eu lieu dans cette pièce ; enfin l’examen du corps de la jeune fille semblait prouver qu’il y avait eu pendaison précédée de strangulation.

 

C’est par ostentation de son crime que l’infâme Hardigras, qui avait écrit une lettre terrible de menaces à M. Supia et qui savait que ce dernier accourrait à la Fourca après avoir lu cette lettre, avait pendu sa victime dans le salon, pour que le malheureux père se heurtât dès les premiers pas au cadavre de sa fille ! C’est ce qui était arrivé, en effet, sur le coup de minuit.

 

Depuis combien de temps la pauvre enfant était-elle morte ? C’est ce que les médecins experts déterminèrent le lendemain.

 

M. Supia avait perdu aussitôt connaissance. Revenu a lui, il s’était traîné dans l’obscurité, avait essayé de se relever mais il était retombé, n’ayant plus que la force de gémir comme une bête agonisante, il appelait sa femme d’une voix sans force. Ce sont ces gémissements qui réveillèrent Mme Supia. Elle avait reconnu la voix de son mari, s’était levée, effrayée, avait allumé une lampe, entr’ouvert la porte, n’avait vu d’abord que son mari sur le tapis, couru à lui, et tout à coup aperçut l’horrible chose.

 

C’est seulement alors que le prince, réveillé par un cri atroce, suivi de la chute d’un corps, s’était précipité dans le salon ; éclairé par une lampe qui se trouvait dans la chambre de Mme Supia dont la porte était restée ouverte, il s’était heurté d’abord à M. Supia, étendu sur le tapis. En face de lui, Mme Supia était écroulée, râlante. Entre eux, il y avait ce cadavre pendu et qui portait au cou l’épouvantable écriteau : Tu l’as voulu, « boïa » ! Et la signature : HARDIGRAS. –

 

Le prince avait pris Caroline dans ses bras, l’avait soulevée, mais tout était déjà fini. La déposition de M. Supia ne laissait aucun doute à cet égard.

 

Quant à la Cioasa, elle n’avait rien entendu et avait été prévenue par Hippothadée qui, en sortant de la Patentaine pour aller quérir le maire, avait frappé à la fenêtre en lui disant de se rendre à la villa tout de suite, qu’un grand malheur était arrivé.

 

Enfin on n’avait plus revu le livreur Castel ; il fut établi, dès le lendemain matin, que, épouvanté par ce qu’il avait vu et redoutant que les énergumènes qui avaient brûlé sa voiture ne vinssent mettre le feu à la Patentaine, il s’était enfui jusqu’à un village voisin, la Costa, où il avait couché chez Jean-José Scaliero.

 

On imagine facilement tout le bruit qui se fit autour de cette affaire qui n’en était malheureusement qu’à son début, car elle ne faisait qu’inaugurer, si l’on peut dire, la série des catastrophes qui rendirent, quelques mois, si tristement célèbre une contrée jusqu’alors considérée comme un petit paradis sur la terre.

 

À Nice, l’émotion fut immense. Comme à la Fourca, il n’entrait dans la pensée de quiconque qui avait connu et fréquenté le Bastardon qu’il fût coupable d’un pareil crime. Lors de l’enterrement de Caroline, qui fut suivi par toute la ville, on aperçut, pour la première fois depuis le jour de ses noces, Toinetta. De cette exquise fleur de Provence, naguère fraîche comme bouton de rose, il ne restait plus que la tige chétive.

 

Au cimetière, sur la pauvre enfant qu’on allait enterrer, elle redit très haut : « Ce n’est pas Titin qui a fait ça ! » Cependant son cœur était déchiré, mais elle jugeait qu’il était bon que chacun sût ce qu’elle pensait.

 

Or, l’enquête, menée maintenant par le Parquet de Nice, devenait chaque jour plus terrible pour Titin. Ses menaces antérieures avaient été soigneusement relevées. Tout l’accusait : la folie qu’il avait faite d’enlever Toinetta lors de la première cérémonie et la manière dont il s’était comporté en la ramenant à sa famille, ses propos chez Caramagna et ailleurs quand il disait que s’il avait été Hardigras, ce n’est point en effigie qu’il aurait pendu le Supia, et bien d’autres discours insensés se retournèrent contre lui.

 

De leur côté, MM. Souques et Ordinal, revenus de Paris au premier éclat de cette nouvelle affaire, avaient accompli un chef-d’œuvre en découvrant que la fameuse écriture majuscule de Hardigras était exactement la même que celle dont Titin décorait les enseignes qu’il peignait à la Fourca.

 

Les trois experts en écriture établirent sans discussion possible que Titin et Hardigras ne faisaient qu’un.

 

Sur ces entrefaites, M. le commissaire Bezaudin, coupable d’avoir toujours montré une sympathie inexplicable pour ce trop facétieux garçon devenu un hideux criminel, fut mis à la retraite.

 

Ce n’était point non plus le silence obstiné de Mme la princesse de Transalbanie, mandée à l’instruction, qui pouvait peser d’un grand poids dans le plateau de Titin. Au contraire, si Toinetta avait pu parler, elle n’eût point manqué de faire le départ entre Hardigras qui l’avait enlevée et Titin qui l’avait ramenée. À toutes les questions, elle répliqua que si elle avait quelque chose à dire elle le dirait en cour d’assises !

 

Alors, l’opinion générale, qui ne voulait point encore lâcher le Bastardon, fut qu’un misérable avait tout simplement imité l’écriture de Titin pour couvrir son propre forfait. À quoi les trois experts répondirent encore qu’il n’y avait aucune différence entre l’écriture des premiers manifestes de Hardigras, des premières lettres reçues par M. Supia et de la dernière que celui-ci avait trouvée dans son courrier le soir du crime, pas plus, du reste, qu’avec celle de la carte reçue par le père La Bique, lors du rendez-vous avec Nathalie ! Le fait que Titin, lors de ce rendez-vous, avait remporté avec lui le mot de Hardigras adressé directement à Nathalie ne plaidait point non plus en sa faveur. Enfin la disparition de la femme du Babazouk laissait à penser qu’ils avaient désormais lié leur sort l’un à l’autre, ce dont on se servit naturellement pour essayer de faire parler Toinetta, laquelle souffrait affreusement et n’en resta pas moins muette.

 

On ne savait plus désormais que penser. Si Titin n’était pas mort, pourquoi ne réapparaissait-il pas pour répondre à toutes ces accusations ?

 

La mère Bibi portait le deuil. Tous le portaient dans le cœur. Mais le coup le plus terrible fut porté à ceux qui conservaient leur foi au Bastardon par ces mêmes Souques et Ordinal qui se « piffraient » de leur revanche. Ils en étaient comme ivres. Le jour où ils mirent les menottes à Pistafun, fut certainement l’un des plus beaux de leur vie. Ils l’avaient pris en traître et loin de ses trois compagnons, car s’ils avaient été réunis, MM. Souques et Ordinal ne fussent jamais venus à bout de leur entreprise. Mais le coup était de maître, il faut l’avouer.

 

Ils avaient découvert que c’était Pistafun qui avait mis à la poste de la Fourca la fameuse lettre reçue par M. Supia le soir du crime.

 

Pistafun ne put nier que c’était lui. L’aide de la receveuse l’avait vu jeter une lettre dans la boîte quelques minutes avant la levée. La receveuse se rappela très bien l’enveloppe singulière couverte de la fameuse écriture. Elle s’était même dit : « Encore une farce de Titin ! » Or, sur l’enveloppe il y avait la tracé d’un gros pouce noir (Pistafun aidait alors à décharger du charbon). MM. Souques et Ordinal s’étant fait remettre l’enveloppe, s’étaient procuré des empreintes digitales de Pistafun, avaient soumis le tout au service anthropométrique et la réponse avait été concluante.

 

Pistafun, à toutes les questions du juge d’instruction, répondit que cette lettre ne lui avait pas été remise par Titin et qu’il ne connaissait pas Hardigras, bien qu’il eût accepté depuis longtemps, et cela sur l’initiative d’un intermédiaire qu’il se refusait à nommer, de faire les commissions que Hardigras lui envoyait, il n’avait pu refuser car il lui devait bien cela pour tout le plaisir qu’il lui avait procuré lors du dernier Carnaval.

 

Les lettres qu’il devait mettre à la boîte, il les trouvait sous sa porte, sans qu’il sût jamais qui les avait glissées là. Ainsi en avait-il été lors de sa dernière commission. Comme toujours, cette lettre se trouvait dans une enveloppe sur laquelle était dessinée une potence, qui était le sceau de Hardigras. Dès lors Pistafun savait ce qui lui restait à faire, il s’en réjouissait car c’était généralement une bonne farce.

 

On lui demanda de montrer l’enveloppe. Il répondit qu’il l’avait arrachée, comme toujours. Le juge lui fit entendre que ses explications ne sauraient donner le change à personne et que s’il n’avouait pas avoir reçu la lettre de la main même de Titin, cela pouvait lui coûter cher car cette lettre il en était seul responsable et l’on pouvait tirer de cela des conclusions terribles pour celui qui l’avait envoyée.

 

Pistafun se mit à rire, carrément :

 

– Vous ne ferez tout de même point croire que c’est moi qui ai fait cette abomination. Avaï ! n’en dites pas davantage ! je sens que je deviens rouge comme le feu !

 

– Cette lettre n’en annonçait pas moins l’assassinat ! Elle vous fait complice.

 

– De rien du tout ! Ce Hardigras-là, je ne le connais pas ! (ni l’autre non plus !) s’empressa-t-il d’ajouter, mais ça n’est point mon Hardigras de Carnevale qui l’a écrite. J’ai été trompé comme les autres, ne vous en déplaise, et m’est avis que vous aussi, vous vous f… dedans, monsieur le juge !

 

Ainsi se défendait-il pied à pied et défendait-il son Titin. Aux gardes qui l’interrogeaient en le reconduisant dans sa prison, il disait, plein de confiance :

 

– Il ne m’aura pas !

 

N’empêche qu’il résultait de tout ceci que Titin n’était pas mort, qu’on l’accusait d’assassinat, que Pistafun avait mis à la poste la lettre adressée à M. Supia et que Titin se cachait.

 

À la Fourca, on ne comprenait plus. Une fièvre générale ravageait les cœurs.

 

Toute la contrée environnante prenait parti pour ou contre. Et c’étaient de vraies batailles. Ceux de la Torre menés par le Bolacion venaient braver ceux de la Fourca jusque chez eux. Pendant les mois que dura l’instruction, ce mauvais esprit se développa d’une façon redoutable.

 

L’élément ouvrier étranger s’en mêla. On faisait, dans les Gorges du Loup, des travaux de voirie qui occupaient des terrassiers venus des quatre coins de l’Europe. Les arbis et autres musulmans n’étaient pas les moins à craindre. Le désordre en fut augmenté. On s’enfermait chez soi dès la tombée du jour. Il n’y avait point de nuit que l’on n’entendît des coups de fusil. L’on découvrait le lendemain quelque vol accompli avec une habileté hors de pair. La police, la gendarmerie étaient sur les dents. Mais les coupables n’étaient jamais découverts. Tout prenait un air de mystère insondable. Le pire est que l’on pressentait que tout ce désordre avait une « organisation ». Les voisins les plus intimes n’osaient plus se confier ce qu’ils pensaient. Le soupçon était partout. On revivait les plus mauvais jours de Pégomas, dont le souvenir était effacé.

 

Ce fut alors que le bon maire Arthus, de Torre-les-Tourettes, que ces calamités faisaient gémir, vint à la Fourca accompagné de tout son conseil municipal et des principaux de sa cité et de quarante jeunes gars au moins parmi lesquels on voyait le Bolacion, les deux Barraja (François et Paul) et Sixte Pastorelli.

 

Quand ceux de la Fourca virent arriver toute cette troupe, ils s’appelèrent de maison à maison, de cabanon à cabanon, comme si la ville était menacée d’assaut, mais déjà toute l’armée ennemie s’était arrêtée d’elle-même devant la rue Basse, sous la statue de Sainte-Hélène qui restait honteusement à la porte de la cité, dans ses voiles de deuil, et l’on vit s’avancer tout seul le bon Arthus.

 

Dès que l’on aperçut sa digne figure atteinte par les malheurs du temps, tous comprirent qu’ils ne pouvaient attendre de cet homme que des paroles de paix et de sagesse. Il demanda à parler au maire. Le Petou accourait déjà pour se mettre à la tête de son troupeau en danger, mais au noble geste d’Arthus, il répondit lui aussi en lui tendant la main.

 

Un grand silence régnait dans les deux camps. Arthus, d’une voix dont la sonorité sympathique connaissait le chemin des cœurs, déclara qu’ils venaient en frères, et que ceux de la Torre-les-Tourettes demandaient à être reçus par ceux de la Fourca dans les mêmes sentiments qu’ils se présentaient eux-mêmes, c’est-à-dire sans mauvaise colère et sans rancune, enfin qu’ils avaient foi en eux et qu’ils s’en remettaient entièrement à leur hospitalité.

 

– Car, ajouta-t-il, il convient de s’expliquer, et de faire cesser un état de choses qui n’aurait dû jamais renaître depuis qu’on a mangé, il y a de cela, hélas ! bien des années, le tourta de bléa de la paix, tous ensemble !

 

Le Petou répondit :

 

– Faites. S’il en est ainsi, vous êtes tous les bienvenus, car le mal qui nous ronge en ce moment, Artus, est « un mal souffrant ! »

 

Mais quelques-uns de la Fourca qui se rappelaient les mauvaises manières du Bolacion s’écrièrent en le montrant :

 

– Pas celui-là !

 

– J’ai amené celui-là, fit Arthus, parce qu’il a plus à vous demander pardon que les autres !

 

– Alors, qu’il entre, dirent ceux de la Fourca.

 

Et les deux troupes, s’observant en silence, gravirent les ruelles tortueuses qui conduisaient à l’esplanade.

 

Arrivé là, Arthus, d’un geste large sembla embrasser l’horizon et il dit :

 

– Ah ! mes amis, le beau pays que nous avons là ! En est-il de plus plaisant au monde, de plus chargé de fleurs et de parfums, de mieux aimé du soleil, roi des cieux, de mieux orné du sourire des dames, qui fournisse olives plus suaves, fruits plus dorés et petits vins plus déliés et guillerets pour le festin ? Entre nos montagnes et cette faucille d’azur, miroir de beauté où je vois l’image chérie de notre Nissa, notre pays se creuse comme une coupe enchantée où nous devrions boire à genoux le bonheur de vivre ! Et cette coupe céleste, nous l’empoisonnons ! Mes amis ! mes amis ! cela ne vous fait donc pas effroi ?

 

– Si ! si ! clamèrent cent voix.

 

Et déjà tout le monde avait la larme à l’œil. Ah ! il savait ce qu’il faisait, cet Arthus !

 

– Alors, ne nous querellons plus, dit-il. En vérité, pendant que nous nous disputons, ceux-là qui sont venus des pays de misère et auxquels bénévolement nous avons cédé un coin de notre soleil, en profiteront pour faire œuvre vilaine et sournoise de larrons, dévaster nos cours comme renards et loups, troubler les ménages, angoisser les cœurs honnêtes et nous perdre de renommée ! N’avons-nous pas honte ?

 

– Si ! si ! reprit le chœur des repentis.

 

– Il ne s’agit pas seulement de dire : « Si ! si ! » reprit Arthus en joignant les mains qu’il avait grassouillettes et belles à faire envie à un prélat romain, il faut encore confesser nos fautes ! faire mea culpa ! se frapper la poitrine et dire : « Nous ne le ferons plus ! » Ceux de la Torre confessent qu’ils ont fauté ! Le Bolacion s’en accuse ! Il fait amende honorable, mais nous ne sommes ni les uns ni les autres des petits Jésus ! Et il n’y aura point d’humiliation pour personne, si, de votre côté, vous venez nous dire : « Nous aussi nous vous demandons pardon : embrassons-nous ! »

 

Le Petou se dressa sur ses pattes courtes, ouvrit ses bras comme des ailerons et, ému plus que nous ne saurions dire, s’écria :

 

– Arthus ! embrassons-nous !

 

– Embrassons-nous ! embrassons-nous ! clamèrent cent voix. Et comme les deux maire étaient tombés dans les bras l’un de l’autre, tout le monde s’embrassa. Toton Robin s’essuyait les yeux en disant :

 

– Il parle aussi bien que notre Titin !

 

Ceci fut entendu et ceux de la Fourca furent pris d’une grande tristesse. Alors Arthus, dans le silence de tous, prononça ces paroles, mémorables :

 

– Mes bons amis ! j’ai entendu quelqu’un parler de Titin ! Je n’aurais pas osé prononcer son nom ici parce que je sais qu’à cause de lui vous êtes dans un grand chagrin, mais puisque sa figure que nous avons tous tant aimée vient d’apparaître ici, je tiens à vous dire, en mon nom et au nom de tous ceux de Torre-les-Tourettes : « Quelle que soit la raison pour laquelle il a disparu, et tout ce qui peut, apparemment, l’accabler, nous restons, nous, de grand cœur avec vous et avec Toton Robin : « Non ! ça n’est pas Titin qui a fait ça ! »

 

Alors ce fut du délire. On n’entendait que ce cri : « Vive Arthus ! Vive Arthus ! »

 

Ceux de la Fourca reconduisirent jusque chez eux ceux de Torre-les-Tourettes. Ce fut un beau jour dans cette série de malheurs et l’on crut que la paix allait régner. Or, comme pour apporter la preuve que tant de méfaits restaient étrangers à l’un et à l’autre parti, les mystères de la Fourca n’en continuèrent pas moins à se dérouler dans toute leur horreur, ce qui porta à une exaspération commune et fraternelle ceux de la Fourca qui continuaient à en être les victimes et ceux de Torre-les-Tourettes qui ne voulaient pas en être soupçonnés et tout cela devait fort mal finir comme l’on verra.

 

Quelques jours après la manifestation que nous venons de relater, deux personnes disparurent ; ce fut d’abord la Paula, dite « Manchotte », parce qu’elle n’avait plus qu’un bras.

 

La seconde fut la propre sœur du « boïa », la Cioasa, qui n’avait point quitté la Fourca depuis plus de trente ans et qui disparut comme par enchantement.

 

Enfin il y eut le crime de la rue de la Toussan. On se rappelle que c’est dans cette ruelle obscure, derrière la basilique de Sainte-Hélène, qu’habitait la vieille Bruno, dite « la Boccia ». Cette nuit-là, comme elle reprisait des bas, vers les dix heures, des gémissements se firent entendre dans le haut de la rue, du côté des contreforts qui soutenaient l’antique basilique.

 

Nous avons dit combien, dans ces nuits de mystère, on vivait calfeutré chez soi. Dès la tombée du soir, chacun fermait ses portes, ses volets, mettait les barres, et, quoi qu’il arrivât, on ne se montrait plus qu’avec le soleil qui faisait fuir tous les fantômes.

 

Ces gémissements, des voisins les entendirent. C’était comme une voix à l’agonie qui implorait du secours. Personne n’eut garde d’ouvrir. On se rappelait que, la semaine précédente, on avait usé de ce subterfuge à la Costa que, Cauvin dit « Prussa » s’y était laissé prendre. Il avait entr’ouvert son volet, une bande s’était ruée sur lui, l’avait renversé et avait mis sa maison au pillage. Épouvanté par les menaces, il n’avait même pas osé porter plainte et à toutes les questions que la justice lui posa, il répondit obstinément qu’il ne s’était rendu compte de rien tant l’attaque avait été brusque et qu’il ne pouvait donner aucun signalement.

 

Cela aurait dû être une leçon également pour la vieille Bruno, mais la bonne femme avait un défaut qui devait la perdre. Elle était curieuse. Elle voulut voir. Elle ouvrit sa fenêtre avec précaution, mais au même instant un coup de fusil partit, elle fut atteinte à la tête et s’écroula.

 

On ne se rendit compte de cela que le lendemain matin, car, un coup de fusil, ça ne fait pas ouvrir les volets non plus ! On la trouva morte auprès de la fenêtre. Au-dessous d’elle, pendu à la barre d’appui, un écriteau : HARDIGRAS !

 

Alors, on se rappela qu’elle s’était, à plusieurs reprises, exprimée bien imprudemment sur le compte de Hardigras. La Boccia était la seule personne à laquelle la Cioasa, qu’elle avait soignée autrefois, adressât encore la parole. Le dimanche précédent, la Boccia, qui était allée à la messe justement avec la « Manchotte », s’était arrêtée avec cette dernière sur le parvis de Sainte-Hélène pour échanger quelques paroles avec la Cioasa qui en sortait. Au lieu de parler de la pluie et du beau temps, il avait été question de Hardigras et la Manchotte avait dit son mot elle aussi. Elle parlait même assez haut comme pour défier ceux qui n’étaient point de son avis. Ce petit colloque, comme on vient de le voir, devait avoir ses suites.

 

XXIII

Comment Pistafun se comporta chez les chats-fourrés en attendant le bon plaisir de Hardigras


Les chats-fourrés de Nice, c’est-à-dire les magistrats, juges, conseillers, procureurs et autres robins promus à la garde de la balance justicière, ne sont point méchantes gens. C’est l’air de Nice qui veut ça.

 

Mais, en vérité, il est des circonstances où la bonté ferait faillite si elle tombait en faiblesse. Le cas de Titin et de Pistafun était tel, se présentant de façon si horrible et accumulant tant de preuves évidentes de culpabilité, que le devoir des juges était tout tracé : présenter le crime sous les plus sinistres couleurs, l’exposer devant un jury soigneusement trié pour éviter toute fâcheuse surprise, et conclure à la peine de mort pour le premier, à quelques bonnes années de bagne pour le second.

 

À ce devoir, nul de ces messieurs ne manqua, depuis le juge d’instruction jusqu’au procureur de la République, pourvoyeur à son corps défendant du bourreau.

 

Son rapport fut terrible.

 

Tout cela n’était point risible. Cependant, Pistafun riait.

 

Vint le grand jour, de la cour d’assises, et le pauvre parut tout seul, entre ses gardes, la place de Titin restant vacante.

 

Est-il besoin de dire que, comme pour une grande première, on s’arrachait les places depuis un mois, que jamais président des assises, à Nice, n’avait été l’objet de si touchantes attentions, invitations, protestations d’amitié et autres gentillesses de la part des dames, lesquelles se sont toujours montrées friandes des scandales, si honnêtes et vertueuses soient-elles.

 

Jamais Hippothadée n’avait été aussi choyé. Il était le héros du jour dans ces milieux où, pour être quelqu’un, il faut avant tout faire parler de soi. La comtesse d’Azila, sa grande amie, était fière de lui. Grâce à son titre de présidente de l’œuvre d’assistance aux pêcheurs de « putina » morts en mer, elle avait pu se procurer quelques places. Jamais ses thés n’avaient été aussi suivis.

 

C’est à elle que l’on s’adressait pour avoir, les derniers « tuyaux ». Par elle on sut que Mme Supia (Thélise), encore bien faible, et bien changée, par la douleur, ne pourrait venir témoigner, que, du reste, M. Supia s’y était formellement opposé (cela sous le sceau du secret). C’était encore sous le sceau du secret que la comtesse d’Azila à laquelle son ami et seigneur Hippothadée se confiait entièrement, apprenait à ses amies que Mme la princesse de Transalbanie avait, quoi qu’on ait pu lui dire, décidé de venir en personne à la cour d’assises. Vainement M. Supia et le prince son époux avaient-ils voulu lui faire entendre qu’elle pouvait, elle aussi, invoquer son état de santé et qu’il suffisait que sa déposition fût lue à l’audience, elle avait répondu : « Ma déposition devant le juge d’instruction est inexistante. J’ai dit que si je parlais, je parlerais en cour d’assises ! Eh bien, je parlerai !… » Cela promettait.

 

Le jour du procès, on s’écrasait dans le prétoire, derrière la cour, les avocats, au banc des témoins. Ces dames avaient fait grande toilette. Mme d’Azila se faisait remarquer par un chapeau extravagant, feutre à larges bords orné d’une plume jaune tout à fait antédiluvien et qui soulevait, du reste, les protestations des spectatrices placées derrière elle.

 

Le bon peuple de Nice et de la campagne, relégué dans l’espace réservé au « public debout » puis repoussé dans la salle des pas perdus et sur la place du Palais, n’était venu chercher là, ni des potins d’alcôve, ni le plaisir de voir souffrir une malheureuse, car on savait maintenant que Toinetta passait ses jours et ses nuits dans les larmes ; il était venu pour pleurer son Titin, tout simplement, et aussi pour savoir comment Pistafun se tirerait de là.

 

Soudain il y eut une bousculade, des cris étouffés… Aiguardente, Tony Bouta et Tantifla faisaient leur entrée, écrasant un peu chacun.

 

Pistafun, que l’on avait fait rasseoir une fois de plus, dès qu’il eut aperçu ses trois camarades, sembla prêt à bondir hors de son banc.

 

– Christou ! v’là ma quadrette ! on va pouvoir jouer au vitou !…

 

Les trois autres, qui dépassaient de la tête toute cette foule, paraissaient sérieux. Ils envoyèrent leur bonjour à Pistafun et lui donnèrent des conseils.

 

– Ne fais pas ta « malle » ! (ton ballot) dit Aiguardente. Nous sommes là, pour le reste !

 

– Fan d’un amuletta ! leur jeta Pistafun ! vous ne voulez tout de même pas que je pleure.

 

À ce moment, une rumeur se fit entendre au dehors : Toinetta arrivait.

 

Elle était pâle dans ses vêtements noirs et descendit de voiture devant le Palais, aidée par M. Papajeudi, sa femme et ses trois demoiselles. Eux aussi s’étaient mis en noir comme pour l’enterrement d’un parent. Le brave M. Papajeudi avait les yeux rouges. Ni sa femme ni ses filles ne comprenaient son émoi, et il n’avait pas jugé bon de s’expliquer, mais puisque Toinetta, qui avait toujours entretenu les meilleures relations avec cette excellente famille, avait fait savoir aux Papajeudi qu’elle ne voulait se rendre au Palais qu’en leur compagnie, ceux-ci s’en étaient trouvés fort honorés et s’étaient mis à l’unisson de cette grande douleur.

 

Enfin on annonça la Cour et les débats commencèrent. L’absence de Titin constatée, on procéda à l’interrogatoire de Pistafun qui, tout de suite, exagéra ses politesses à l’adresse du président. S’il ne lui dit point qu’il était enchanté de cette occasion de faire sa « connaissince », ce fut tout juste. Il y eut des rires mais le président les arrêta net en annonçant qu’il ferait évacuer la salle à la première manifestation. Puis il dit à l’accusé que tout le poids du procès retombait sur lui du fait de l’absence de Titin. Ces paroles étaient de toute évidence destinées à faire réfléchir Pistafun et à le faire « lâcher » Titin. Mais Pistafun était loin d’être un imbécile. Il comprit la manœuvre et cligna de l’œil.

 

– Pardon si je vous « derromps » (interromps), monsieur le président, mais si vous voulez que nous restions bons amis, ce n’est pas des bonnes manières de me pousser contre Titin ! Je ne sais pas où ce qu’il est, j’ignore d’où ce qu’il vient, par où ce qu’il a passé, je me suis pensé qu’il a ses raisons ! et ce n’est pas à Pistafun, dans l’état que voilà, à lui courir à l’après ! Mais je suis tranquille, il ne me laissera pas dans l’embarras ! Je n’ai rien plus à vous dire.

 

Et il s’en tint là. Pour le reste, il ne fit que répéter ce qu’il avait dit au juge d’instruction et que nous avons déjà relaté.

 

Le défilé des témoins commença par l’audition de M. Supia. Sa déposition fut écrasante.

 

Il rapporta les faits tels qu’ils avaient été reconstitués par l’enquête. Puis il reprit l’affaire de haut, prétendit qu’il avait essayé vainement de s’intéresser au sort du terrible garçon, qu’il lui avait donné un poste dans sa maison, qu’il n’avait été payé que d’ingratitude, que Titin, sous le pseudonyme de Hardigras, lui avait joué des tours à le ruiner, qu’il l’avait abominablement volé. Ici, il se tourna vers le jury composé en majeure partie de négociants ; il rappela que ces vols, jusqu’alors impunis, étaient, par la façon dont ils avaient été accomplis, un encouragement à l’anarchie, enfin, que ce misérable Titin avait circonvenu sa pupille, l’avait enlevée, le jour même de ses noces, ne l’avait ramenée qu’après lui avoir monté si bien la tête qu’elle n’avait plus voulu, pendant des semaines entendre parler de son fiancé !

 

C’était alors que Titin avait fait entendre à la famille épouvantée des menaces telles que le témoin et le prince Hippothadée, d’un commun accord, avaient dû remettre à plus tard l’union projetée. Quand Mlle Agagnosc, de son propre mouvement avait, à quelque temps de là, demandé que ce mariage fût célébré le plus tôt possible, M. Supia et le prince Hippothadée, encore sous le coup des paroles effroyables de Titin, étaient allés à la police, pour demander conseil et secours au besoin.

 

Là, ils s’étaient trouvés, comme toujours en cette affaire, en face de M. Bezaudin qui avait toujours montré pour Titin une faiblesse inexplicable, il n’avait fait que rire de leurs transes. Titin, lui avait-il dit, n’ira point contre les sentiments de Mlle Agagnosc ! Vous n’avez rien à craindre, il ne fera rien !

 

– Ah ! messieurs ! M. Bezaudin porte une responsabilité bien terrible ! Titin ne fera rien ! Quelques jours après c’était l’avertissement foudroyant de Hardigras ! Le soir même, ma fille était morte ! Messieurs ! C’est un père qui vous le demande à genoux, vengez ma fille !

 

Un silence de mort suivit cette déposition. Titin paraissait perdu et tous plaignaient M. Supia, L’avocat de Pistafun pour rompre cet effet désastreux aussi bien pour son client, poursuivi comme complice, que pour Titin, crut devoir intervenir.

 

– Messieurs, dit-il.

 

Mais Pistafun lui détacha sur l’épaule une de ces tapes qui vous aplatissent un homme et qui collèrent le cher maître à son banc.

 

– « Vai pinta des gabia ! » (Va peindre des cages !) Titin n’a rien fait ! Mais sa fille est morte, à cet homme ! Il a bien le droit de le dire, « au moinss ! »

 

Le président interrogea ensuite le témoin sur l’inexplicable disparition de sa sœur. M. Supia déclara que, pour lui, il ne faisait point de doute que Cioasa était, elle aussi, une victime de Titin ! Tous les coups qui les frappaient si cruellement, lui et sa famille, faisaient partie du plan de vengeance dressé par le Bastardon. Ce monstre ne connaissait plus aucune loi divine ni humaine. Habitué à ne mettre aucun frein à ses fantaisies, il avait d’abord l’air rire et maintenant faisait pleurer. Il répandait l’épouvante. On n’osait plus prononcer son nom, même à la Fourca, sans s’entourer des plus grandes précautions. Pour avoir osé avouer ce qu’elle pensait, une pauvre fille, « Manchotte », avait été mystérieusement enlevée comme l’avait été la Cioasa, et une vieille femme, coupable aux yeux du Bastardon de se dire l’amie de M. Supia et de sa sœur et de les plaindre, avait été trouvée décervelée, un matin, à sa fenêtre.

 

– Le carton trouvé pendu, ajouta le président, portait la signature de Hardigras ! Sur ce carton, comme sur toutes les manifestations signées Hardigras, l’avis des experts ne varie pas. C’est bien le seul et même homme qui a tracé ces lettres fatales qui suivent toujours le crime quand elles ne l’annoncent pas !

 

Quand M. Supia quitta la barre des témoins, l’huissier appela le prince Hippothadée. Un grand mouvement se fit aussitôt dans l’assistance. Ces dames firent entendre un léger « Ah ! Ah ! » de satisfaction. Quelques-unes se levèrent. On cria : « Assis ! Assis ! »

 

Le prince s’avançait, monocle à l’œil, très digne, vêtu avec une sobre élégance dans sa jaquette noire pincée à la taille (il portait le deuil des Supia), les cheveux légèrement ondulés d’un coup de fer discret.

 

Sa déposition, en ce qui concernait la fameuse scène où Titin avait ramené Mlle Agagnosc, ne fit que corroborer celle de M. Supia. Pour le reste, qui concernait ses fiançailles et l’attitude de Titin, il ne crut pas nécessaire de faire allusion à la visite que celui-ci lui avait faite, le fameux soir où ce damné Bastardon lui avait dit ses quatre vérités, le couteau sur la gorge. C’est que l’on touchait là à la fameuse histoire du troisième « païre » qui faisait de Titin le neveu du témoin (ou tout au moins un tiers de neveu), honneur dont Hippothadée, vu les circonstances, se passait volontiers.

 

À ce propos, il n’est pas inutile de dire que le consul de Transalbanie, en attendant des instructions qui tardaient, avait fait toutes démarches nécessaires pour que ces messieurs du Parquet glissassent autant que possible sur cette période de la vie de Titin dont le rappel eût pu causer quelque désagrément au représentant d’une nation amie. D’autres événements étaient venus qui avaient fait oublier le passage fulgurant du prince Valdar et le dossier de Titin était suffisamment chargé pour que l’on n’eût point besoin d’évoquer quelques fâcheuses entreprises d’achat de mobilier ou de liquidation de bijoux, aux fins de le condamner à mort.

 

Tant est que le prince, devant la cour, donna la sensation, sinon de ménager son rival, tout au moins de négliger de l’accabler, ce qui était tout à fait grand genre. Enfin il ne parla de « la princesse de Transalbanie » que pour en faire les plus délicats éloges : « Jeune fille, elle a su par sa vertu en imposer à un fou dangereux ; femme, elle est la plus noble des épouses ! »

 

Et il se retira, accompagné d’un murmure des plus flatteurs. On entendit distinctement Mme la marquise douairière de Saint-Dalmas qui disait à Mme la comtesse d’Azila : « Il a été parfait ! »

 

Puis ce fut le tour des experts chargés d’établir l’identité indiscutable de Titin et de Hardigras, par le truchement de l’écriture, à quoi ils ne faillirent point.

 

Enfin, Mme la princesse de Transalbanie fut appelée à la barre. En la voyant s’avancer si faible et si menue, toute sa volonté tendue pour ne pas céder à la faiblesse d’un pauvre petit corps lamentable qui ne demandait qu’à défaillir, les cœurs les plus endurcis par la fréquentation quotidienne de la grande machine judiciaire se sentirent amollis. On crut qu’elle n’arriverait pas à la barre. D’un effort suprême, elle s’y accrocha. Le président fit signe à l’huissier de lui avancer une chaise. Elle la repoussa et un cri jaillit de ses lèvres :

 

– Il est innocent !

 

Et elle éclata en sanglots. Tout le monde pleurait.

 

Le président lui-même était profondément ému. Il attendit quelques instants et, quand elle fut un peu calmée, il lui dit d’un ton très paternel :

 

– Voyons, madame ! D’abord, jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité !

 

– Je vous le jure, monsieur le président, fit-elle d’une voix étouffée, je le jure : tout est de ma faute ! C’est moi, la criminelle !

 

– Voyons, madame, voyons, je vais vous interroger. Vous dites que Titin est innocent ?

 

– Oui, monsieur le président. S’il n’était pas innocent, je ne l’aurais pas aimé !

 

À cette parole d’une simplicité sublime, il y eut un frisson dans la salle.

 

– Et cependant, madame, lui répliqua le président, ce n’est pas lui que vous avez épousé !

 

– Monsieur le président, reprit la pauvre enfant que les larmes étouffaient, voilà où est mon crime ! c’est moi qui ai tué Titin !… Car il est mort, monsieur le président, sans quoi il serait là pour répondre à toutes ces infamies ! Titin est le garçon le meilleur, le plus noble que je connaisse. Nous nous aimions. Nous devions prendre patience. Et puis on m’a fait croire qu’il en aimait une autre. On m’a trompée abominablement et, comme une folle, je me suis jetée dans cet horrible mariage ! Alors, ça a été fini ! Je n’ai plus entendu parler de lui ! Il s’est tué, monsieur le président ! Mon Titin est mort ! et si je ne suis pas déjà, morte, moi, c’est que j’ai voulu vivre pour venir vous, dire que ce Hardigras qui a commis tous ces crimes, ce n’est pas lui, puisqu’il est mort !

 

Elle en revenait toujours à cela dans son désespoir obstiné. Elle se frappait le front contre ce mur derrière lequel il ne pouvait y avoir que cette chose atroce : la mort de Titin !

 

– Vous convenez, néanmoins, madame qu’il s’est déguisé à de certains moment sous la personnalité carnavalesque de Hardigras ?

 

– Mais, monsieur le président, moi, je ne sais pas ! répondit-elle, tout à coup inquiète, effarée de ce qu’elle avait dit ou de ce qu’on voulait lui faire dire…

 

– Vous ne savez pas ? Vous ne savez pas ? Vous savez bien que Hardigras qui vous a enlevée et Titin qui vous a ramenée n’est qu’un seul et même personnage ! Ou alors, si ce n’est pas le même, dites-le, madame ! Vous souvenant que vous avez juré de ne dire que la vérité ! Mais toute la vérité !…

 

Elle se dressa, plus pâle et plus tremblante encore que tout à l’heure. La salle était suspendue à ses lèvres. D’une voix qui n’était qu’un souffle, mais qui fut entendue tout de même jusqu’aux coins les plus reculés du prétoire, tant le silence était profond, elle dit :

 

– Oui ! puisque j’ai juré de dire toute la vérité, ce jour-là, monsieur le président, oui, c’était le même !… C’était le même car il ne pouvait y avoir deux hommes au monde pour enlever avec ce courage une pauvre fille qui ne savait plus ce qu’elle faisait et qui se croyait déjà abandonnée de tous, même de celui en qui elle avait mis toute son espérance ! Il n’y avait pas deux hommes au monde pour me sauver comme Hardigras l’a osé et pour me respecter et me ramener à ma famille comme Titin l’a fait !

 

Et elle ajouta, en joignant les mains, comme une prière :

 

– Si, en parlant ainsi, je lui fais du mal que Dieu et Titin me pardonnent !

 

– Quand vous êtes revenue chez vos parents, madame, vos sentiments n’étaient plus les mêmes… Il y avait quelque chose de changé !

 

– Oui, monsieur le président, il y avait quelque chose de changé !… Nous nous aimions depuis longtemps, mais nous ne nous l’étions jamais dit. Moi, j’attendais qu’il parle, mais il était trop délicat… Enfin, ce jour-là, nous avons pleuré dans les bras l’un de l’autre : cela valait toutes les paroles du monde ! Il pouvait faire de moi ce qu’il voulait ! J’étais sa chose, Monsieur le président, il m’a embrassée comme on embrasse sa fiancée, c’est vrai, et il m’a ramenée. Et l’on voudrait que ce garçon ait, pour se venger de qui, de quoi ? je vous le demande, commis cette chose sans nom, quand il n’y avait que moi de coupable ! Ah ! c’est trop stupide et vous ne le croyez pas ! J’en appelle à tous ceux qui ont approché Titin !… Non, personne ici ne le croit, pas même ceux qui l’accusent !…

 

Et ce disant, ayant soudain retrouvé une force qui lui mettait du sang aux pommettes et une flamme sombre dans les yeux, elle fixait terriblement Supia et Hippothadée qui courbaient la tête.

 

Un tonnerre d’applaudissements partit du fond de la salle et quand le tumulte se fut apaisé, on entendit Pistafun qui lui disait :

 

– Bravo, Toinetta ! Tu parles de cœur ! Mais ce n’est pas de crainte ! Avaï ! Je te le dis, moi, il n’est pas mort, notre Titin ! S’il était là, il nous le dirait peut-être celui qui a pendu la morte.

 

Dans l’instant, le président, qui paraissait très occupé par une communication qu’on lui faisait sur le siège, se tourna vers le jury :

 

– Messieurs, annonça-t-il, Titin, en effet, n’est pas mort ! On vient de l’arrêter au moment où il pénétrait dans le Palais de justice. J’ai donné ordre qu’on nous l’amène !

 

– Eh vé ! s’écria Pistafun, on va tout savoir !…

 

XXIV

Dans lequel Hardigras remplit le rôle de ministère public et à la fin duquel il n’en est pas moins condamné à mort.


On a vu bien des choses en cour d’assises ; on a assisté à des incidents si imprévus que l’ordre des débats s’en trouvait soudain bouleversé, que les magistrats débordés par le torrent des révélations essayaient vainement de se réfugier derrière la barrière fragile de la procédure, mais ce qu’on a vu rarement, c’est un président de cour d’assises, un procureur ou un avocat général, la partie civile, la défense, oubliant toute procédure pour assister en spectateurs épouvantés et impuissants à un duel à mort entre deux hommes que les événements viennent de jeter en face l’un de l’autre dans le prétoire.

 

Le président, dont le dessein était de suspendre l’audience pour prendre avec la cour, en chambre du conseil, tout décision que nécessitait la présence inopinée de Titin n’avait pas encore prononcé une parole que la porte des témoins était poussée avec éclat et que le Bastardon, traînant derrière lui MM. Souques et Ordinal qu’il semblait avoir arrêtés lui-même, se ruait dans la salle comme une bête enragée. Sans doute son état de fureur s’était-il décuplé du fait que les deux détectives l’avaient « bouclé » dans le moment qu’il accourait au Palais de son propre mouvement. Tant est qu’il ne vit ni Toinetta qui se pâmait dans les bras de Mme Papajeudi et de ses demoiselles, ni même le prince Hippothadée, lequel avait perdu toute sa superbe et eût voulu être à cent lieues de là, quelque part dans les montagnes de Transalbanie. Non ! Son regard, sa fureur, sa férocité ne voyaient qu’un être au monde qu’il semblait devoir anéantir, et cet homme, c’était M. Hyacinthe Supia !…

 

Disons tout de suite que tous les amis de Titin regrettèrent qu’il surgît devant ses juges sous cet aspect de folie.

 

On lui avait connu plus de sang-froid en de certains jours néfastes, sans compter qu’une telle attitude pouvait donner raison à ceux qui, se rappelant ses menaces, le représentaient comme un démon de vengeance ! Il y a des moments où les plus sages sont emportés, quoi qu’ils fassent, par le galop forcené de leur sang ! Si Titin était sûr de ce qu’il criait dans ce moment, il était, ma foi, bien excusable !

 

– Il n’y a qu’un assassin, ici ! hurla-t-il, le voilà !

 

Si MM. Souques et Ordinal n’avaient pas été là pour le retenir, il se fût jeté assurément sur le « boïa » et n’en eût fait qu’une bouchée !

 

– C’est lui qui a pendu sa fille ! C’est lui qui lui a attaché au cou la carte de Hardigras !

 

Il y eut une clameur générale d’horreur et d’incrédulité.

 

Quant à M. Supia, devant une accusation aussi monstrueuse, tel un mannequin touché par une décharge électrique, il fut secoué de gestes si désordonnés que l’on put craindre qu’il ne se dispersât dans l’espace ! Ses bras et ses jambes parurent prêts à le quitter, et le haut de sa mécanique, avant de reprendre quelque équilibre sur elle-même, laissa échapper un grincement de ressort à l’agonie.

 

En toute autre circonstance, son désespoir en ferblanterie eût fait rire. Il épouvanta.

 

Le ministère public fit un signe comme pour intervenir, mais le président lui en fit un autre pour qu’il s’en gardât. De toute évidence, Titin était devenu fou ou il était en train de se perdre.

 

Mais le Bastardon n’était point fou et il le prouva.

 

– Oui, tu n’es qu’un misérable assassin, toi qui n’hésites point à vouloir me faire couper le cou pour qu’on ne soupçonne pas que ta fille s’est pendue elle-même pour ne plus voir ce qui se passait à ton foyer !

 

– Il ment ! grinça lugubrement le « visage de tôle ».

 

– Nieras-tu, reprit le Bastardon écumant, que c’est toi qui a rependu ta fille, après avoir constaté sa mort, ce qui a pu faire croire qu’elle avait été d’abord étranglée ? Nieras-tu que c’est toi qui as attaché au col de la pauvre martyre une carte de menaces qu’un bandit qui m’a volé le nom de Hardigras t’avait envoyée le soir même ! car, messieurs (Titin s’était retourné du côté du jury), ce n’est pas seulement la lettre mise à la poste par Pistafun que M. Supia avait trouvée dans son courrier, c’est encore cette carte avec laquelle il m’envoie à l’échafaud.

 

– Il ment ! Il ment ! râlait le « boïa ».

 

– Des preuves ! lançait à Titin l’avocat de la partie civile.

 

– Ah ! des preuves ! Messieurs, vous allez en avoir, des preuves ! Et les plus terribles qui soient, hélas ! les plus douloureuses !… Vous pensez bien que si j’ai tant tardé à venir délivrer Pistafun et à venir me défendre moi-même, c’est que je les cherchais, les preuves ! Messieurs, Pistafun vous a dit la vérité. Il ignorait tout de cette lettre qu’on lui faisait porter à la poste par un truchement qui nous était ordinaire ! Et je vous dis encore la vérité quand je vous affirme que cette lettre qui a été mise au bureau de la Fourca, je ne l’ai pas écrite, pas plus que la carte de Hardigras qui a été mise directement à Nice, comme l’enquête le démontrera !

 

– Mais je proteste ! glapit Supia. Jamais cette carte n’a été en ma possession.

 

– Bandit ! On vous a vu l’attacher au cou de votre fille.

 

– Qui ? Qui ? Qui ?… clamèrent cent voix. On n’était plus en cour d’assises, le drame devenait si intense qu’on se serait cru sur une place publique !

 

– Je vais vous le dire ! déclara Titin… Ce que je ne vous dirai pas, je vous le laisserai deviner ! Si cela ne vous suffisait pas, on pourrait demander au prince Hippothadée d’apporter ici certaines précisions. En ce qui me concerne, je ne les exigerai pas ! Car il y a dans cette horrible affaire plus encore de victimes que de coupables !… Messieurs, la pauvre Caroline, dans le secret de son cœur, aimait le prince Hippothadée. Elle avait pu croire qu’elle se marierait avec lui ! Quand il fut marié avec Mlle Agagnosc, elle espéra dans son divorce ! Je puis vous affirmer que Mme Supia ne niera pas qu’elle était la première à l’entretenir dans ses illusions.

 

Le soir du drame, Caroline fut réveillée par quelque bruit venant du rez-de-chaussée ; elle descendit aussitôt, sans même prendre la peine de se vêtir. Elle descendit jusque dans le salon de la Patentaine. Le prince Hippothadée couchait cette nuit-là à la Patentaine. Ce que je puis vous dire, c’est qu’il ne passa pas toute la nuit dans sa chambre. Et c’est de cela, messieurs, que la pauvre Caroline s’est pendue !

 

– Mais c’est une ignominie ! s’écria le prince Hippothadée au milieu d’un immense murmure…

 

– Voilà la précision que j’attendais du prince Hippothadée, répliqua Titin. Oui, monsieur, c’est une ignominie ! et de cette ignominie, vous aurez la preuve ! Je vous le jure ou je serai un infâme ! Ah ! messieurs, que ne puis-je me défendre en passant sous silence de telles abominations ! mais il s’agit de ma tête et de mon honneur !… et je me défends comme je peux ! La pauvre Caroline s’est donc pendue ! Sur ces entrefaites, arrive M. Supia. Il se heurte au cadavre de sa fille. Il glisse à terre en faisant entendre un gémissement d’épouvante ! La porte d’en face s’ouvre, et c’est alors que Mme Supia pousse ce cri d’atroce désespoir qui serait allé réveiller le prince au premier étage, si, le prince avait été au premier étage. Messieurs ! le prince n’avait pas besoin d’être réveillé ! Il n’avait pas besoin de descendre ! Il n’eut que quelques pas à faire pour tenir la pauvre Caroline dans ses bras et essayer de la ramener à la vie, pendant que dans un coin, Mme Supia agonisait d’horreur et que M. Supia pensait avant tout à étouffer le scandale et tirait déjà l’abominable carton de sa poche !

 

Et ainsi fut réglée l’effroyable comédie pour laquelle, messieurs, on réclame ma tête !

 

Pour prendre toutes les précautions, ces messieurs eurent besoin d’une demi-heure… une demi-heure, ce n’était pas de trop pour tout préparer, ne rien laisser au hasard, et voilà pourquoi il fut entendu que M. Supia était resté évanoui une demi-heure avant que Mme Supia, à la porte du salon, poussât son cri atroce ! Car, après le cri, il n’y avait plus rien à faire, prince Hippothadée, qu’à courir chercher du secours ; on n’aurait pas compris qu’il en fût autrement ! On savait à quelle heure était arrivé Supia à la Patentaine, on sait l’heure à laquelle Hippothadée accourut chercher le maire : c’est-à-dire une demi-heure plus tard ! Il fallait donc trouver quelque chose pour expliquer cette demi-heure pendant laquelle tout reste encore fermé à la Patentaine ! Eh bien ! Ils avaient trouvé la demi-heure d’évanouissement de Supia et le retard d’une demi-heure pour le cri, le cri de désespoir de Mme Supia !

 

– Tout cela est une fable absurde ! râla Hippothadée.

 

– Et moi, s’écria, soudain le « boïa », je mets ce misérable au défi de prouver ce qu’il vient de dire !

 

– Eh ! monsieur ! éclata Titin, ce cri qui n’a pu réveiller, et pour cause, le prince que voici ! il en a réveillé d’autres, qui sont accourus tout de suite et qui ont vu, eux, ce qui s’est passé pendant la demi-heure en question.

 

– Qui ? Qui ? Qui ? lui cria-t-on encore.

 

– Messieurs, reprit Titin, qui parut soudain assez embarrassé (ce qui n’échappa ni à Supia ni à Hippothadée) messieurs, vous savez que Castel, le chauffeur de M. Supia, couchait à la Patentaine.

 

– Il a été établi qu’il n’y a pas couché cette nuit-là ! protesta Supia.

 

– C’est exact ! fit Titin, mais il y avait une personne qui, cette nuit-là, l’attendait dans les communs.

 

– C’est vous qui le dites ! Ah ! cette fois, il faut nous dire qui ! s’écrièrent en même temps Hippothadée et Supia. Assez de boniments ! assez d’histoires ! Il nous a annoncé « des preuves, qu’il les donne !

 

– Ils ont raison ! firent quelques voix.

 

– Vous devez comprendre, Titin, fit le président en intervenant pour la première fois, que tout ce que vous venez de dire là est tellement horrible qu’il vous est impossible de vous dérober plus longtemps !

 

– Messieurs, cette personne déclara Titin après avoir jeté un coup d’œil autour de lui, cette personne est mère de famille… et je ne me reconnais pas le droit…

 

Ce fut une explosion chez Supia et chez Hippothadée et parmi tous leurs amis.

 

Et il y eut aussi un gros murmure de désappointement dans le reste de l’auditoire.

 

– Que ces messieurs ne triomphent pas trop vite ! fit Titin de qui l’extrême fureur était tombée pour faire place à un calme non moins tragique, cette personne n’est pas la seule à être accourue au cri poussé par Mme Supia.

 

– J’attends ! fit Supia.

 

– Monsieur Supia, il y eut encore votre sœur, la Cioasa !

 

– Je l’aurais juré ! éclata M. Supia avec un affreux petit rire métallique, justement la Cioasa que vous avez fait disparaître, misérable, pour qu’elle ne vienne pas ici vous démentir !

 

Un murmure de plus en plus hostile à Titin commençait à monter du fond de la salle. On lui en voulait d’avoir annoncé des preuves qu’il était incapable de produire.

 

Titin tournait à chaque instant les yeux vers le fond de la salle, ce n’était point Toinetta qu’il cherchait.

 

Enfin, il parut se décider :

 

– Messieurs les jurés, leur fit-il, d’une voix tremblante de désespoir, un troisième personnage m’avait promis de venir ici répéter tout ce que je vous ai dit. Cette personne connaît mieux que quiconque la vérité, car elle y a été mêlée, et elle, je sais qu’on ne la démentira pas !

 

– Le nom ! Le nom !

 

– Monsieur le président, je demande à ce que soit entendue… madame Supia !

 

L’effet fut immense. Le nom de Mme Supia fut sur toutes les lèvres. Un frisson d’angoisse secoua toute l’assemblée.

 

M. Supia retrouva du coup toute sa gesticulation. Par signes sémaphoriques autant que par son verbe haché et frénétique, il fit entendre qu’il s’élevait de toutes ses forces contre une pareille comparution qui finirait de ruiner la santé de sa femme, si elle ne la conduisait pas tout droit à la folie.

 

– Monsieur le président ! insista Titin implacable, je répète que c’est Mme Supia elle-même qui vous demande à être entendue.

 

À ce moment un huissier joignit le président derrière la cour et se pencha à son oreille, Chacun imagina que Mme Supia venait d’arriver au Palais de justice et demandait à être entendue ainsi que Titin l’avait annoncé.

 

Mais le visage du président trahit aussitôt une émotion intense et c’est d’une voix sourde, subitement voilée, qu’il engagea M. Supia à se retirer de la salle d’audience et qu’il pria le prince Hippothadée d’accompagner le témoin jusqu’à son domicile où sa présence était devenue nécessaire.

 

Quand ils eurent tous deux quitté la salle, le président laissa tomber ces mots, qui furent immédiatement suivis d’un horrible murmure :

 

– Messieurs les jurés, nous n’entendrons pas Mme Supia. Mme Supia vient d’être trouvée chez elle, assassinée !

 

Cette fois, ce fut au tour de Titin de défaillir en prononçant ces mots : la malheureuse, elle s’est suicidée !…

 

 

Tels furent les principaux incidents qui marquèrent la première étape de ce formidable procès.

 

Renvoyée à la session suivante pour supplément d’enquête, l’affaire, dans sa seconde partie, se déroula avec une rapidité foudroyante. La malheureuse Thélise avait été trouvée chez elle avec une balle dans la tête. L’hypothèse du suicide, inventée, disait-on, par Titin, comme étant la seule qui pût lui permettre de se présenter devant ses juges après son crime, ne tenait pas debout, mais dénotait (toujours dans l’esprit des magistrats) une astuce incroyable chez l’accusé, qui avait supprimé le dernier témoin qui pouvait le confondre.

 

Titin ne se défendait même plus.

 

On restait persuadé qu’il avait été le seul à pénétrer dans l’appartement, en se cachant et en prenant cent précautions qu’il ne désavoua pas. Sa voix fut couverte par les huées des amis mobilisés par le « boïa » et Hippothadée, quand il prétendit que Thélise, au moment où il l’avait quittée, lui avait dit : « C’est assez que j’aie été la cause de la mort de ma fille. Je me rends au Palais derrière vous, ce sera mon châtiment. »

 

Quand le président prononça contre lui la peine de mort, il y eut un grand cri dans la salle, qui le réveilla de l’horrible léthargie où, peu à peu, il s’était laissé glisser. Ce cri, c’était l’amour qui l’avait poussé. Titin, alors, se redressa comme le lutteur qui rassemble ses forces une dernière fois :

 

– Toinetta. ! tu crois toujours à mon innocence ?

 

– Toujours ! mon Titin, jusqu’à ma mort qui suivra la tienne !

 

– Eh bien ! il faut vivre, Toinetta, car si je suis condamné à mort, je ne suis pas encore guillotiné !

 

XXV

Dans lequel Hardigras hérite d’un trône dans le moment qu’il va avoir la tête tranchée, ce qui le gênera, dit-il, pour porter la couronne.


Pistafun s’en tira, lui, avec cinq ans de prison.

 

– Péchère ! jeta-t-il à ses amis, je chanterai pour me garder de languir. Occupez-vous d’abord de Titin ! Je n’ai rien plus à vous dire !

 

Chacun comprit l’apostrophe et comme, en haut lieu, on la rapprocha de la parole du Bastardon : « Je ne suis pas encore guillotiné ! » on sut prendre ses précautions. Transféré aux « Novi », Titin y fut l’objet d’une surveillance tout à fait exceptionnelle. On ne se contenta point pour lui de la cellule ordinaire. On l’enferma dans une petite pièce du premier étage qui n’avait qu’une étroite fenêtre bien garnie de barreaux de fer.

 

La porte ouvrait sur un corridor devant laquelle on plaça de jour et de nuit une sentinelle. Au-dessous, au rez-de-chaussée, donnant directement sur un chemin de ronde, une salle fut occupée nuit et jour par un petit poste dont la porte était constamment ouverte.

 

Même s’il avait été petit oiseau, Titin ne pouvait guère s’envoler. Quatre gardes des prisons choisis parmi les plus sûrs se relayaient auprès de lui, deux par deux.

 

Tous ces détails furent connus en ville et, de l’avis général, Titin n’avait plus qu’à se préparer à bien mourir.

 

En attendant, il signa son pourvoi en cassation.

 

Dans les premiers jours, il se montra assez maussade. On le trouva accablé. Il n’adressait guère la parole à ses gardiens, refusait de jouer aux cartes et n’avait goût pour aucune nourriture.

 

Replié sur lui-même, face à des idées qui l’avaient plus d’une fois importuné, mais qu’il avait toujours repoussées comme indignes et déshonorantes, Titin souffrait dans ses sentiments les plus nobles, car y a-t-il au monde quelque chose de plus noble que l’amitié ? Or, après avoir fait le tour pour la centième fois de tous ses malheurs, il était obligé, quoi qu’il en eût, de revenir à ceci qui le perçait comme une flèche : toute sa misère ne pouvait s’expliquer que par la trahison de quelqu’un qui connût tous ses secrets, par la traîtrise d’un être dont il n’avait point voulu, de parti pris, se méfier, car le crime eût été trop grand. Hélas ! à cette question, qu’il n’avait pas voulu se poser et qui s’imposait à lui maintenant : « Es-tu sûr de Giaousé ? » Titin était obligé de répondre : Non.

 

Il en pleurait : Giaousé, c’était sa faiblesse, son enfance vagabonde, ses joies de jeune homme, les bonnes parties et les bonnes farces de Carnaval. Enfin, Giaousé, c’était tout ce qu’il avait voulu qu’il fût : son petit ami, son petit esclave, et aussi, hélas ! son souffre-douleur !

 

Certes, il avait été coupable avec Giaousé… Était-il sûr, lui, Titin, de n’avoir rien à se reprocher avec Nathalie ? avec Nathalie qui s’était sauvée d’un pays où il y avait un Titin qui ne l’aimait pas et qui ne l’aimerait jamais. Cette Nathalie, Giaousé s’imaginait peut-être qu’elle lui avait été volée par Titin ? Est-ce qu’on connaît le cœur d’un homme jaloux ?

 

Tout de même, jamais Titin n’eût soupçonné Giaousé de lui avoir voulu peine de mort si… si… Ah ! C’est cela qui était épouvantable ! si l’action sournoise de Giaousé, dans ces derniers temps, n’eût tout expliqué !

 

Peut-être Giaousé n’avait-il pas agi par lui-même ; cela était même probable ; mais il était faible. On avait pu lui arracher des secrets ! Il avait pu se laisser aller à des choses dont il n’avait pas compris tout d’abord l’importance, à des choses qui s’étaient terminées dans le sang ! Ç’avait été d’abord ce rendez-vous chez le père La Bique qui avait si bien fait les affaires de Supia et du prince Hippothadée ! Titin pouvait-il jurer que Giaousé n’avait pas été leur complice.

 

Titin était parti de là avec deux écrits qui eussent pu, examinés de près, conduire peut-être sur le chemin de la vérité ! et Titin ne les avait plus retrouvés dans sa poche ! Le jour où ils avaient disparu, Titin croyait pouvoir affirmer qu’il n’avait été vraiment approché que de Giaousé.

 

De qui, ensuite, Giaousé avait-il été le complice ? Et pourquoi ? Dans quel but ?

 

Ah ! savoir ! savoir !

 

Par exemple, pour la disparition de la Cioasa, dont le témoignage eût été si utile. Titin était sûr que la veille et l’avant-veille de cette disparition, Giaousé avait eu une assez longue conversation avec la sœur du « boïa », elle qui ne parlait à personne ! Et puis, ça avait été la disparition de la Manchotte et l’assassinat de la Boccia ! Giaousé n’avait approché ni de l’une ni de l’autre, à ce moment, mais on avait vu les deux femmes avec deux gars, deux vilains gars dont Giaousé était devenu l’ami et qui avaient été peut-être ses mauvais génies… la Tulipe et le Bolacion.

 

La Tulipe, cet être singulier, qui faisait toutes les affaires de son patron, le notaire de la Fourca, qui avait été mêlé, s’il fallait croire la chronique de Grasse, à de bien fâcheuses histoires, homme à tout faire, plein d’imagination et de ruse et goûtant une joie diabolique dans le malheur des autres. Le Bolacion, cette brute, aussi méprisé à Torre-les-Tourettes qu’à la Fourca et ne se plaisant que dans la société de cette clique étrange qui avait élu domicile comme des troglodytes dans les anfractuosités des gorges du Loup ou dans des cabanes rudimentaires où les ouvriers terrassiers et carriers parlant les idiomes les plus divers, se reposaient dans les plus basses ivrogneries des rudes travaux qu’ils délaissaient dès qu’ils avaient quelques sous en poche.

 

Titin n’avait pas perdu son temps pendant ces semaines où on l’avait cru mort ! Il avait appris bien des choses sur les expéditions nocturnes, sur les vols dans les campagnes, sur toute cette mystérieuse misère qui s’était abattue sur ce pays naguère si paisible.

 

Enfin, le dernier coup et le plus terrible : la mort de Thélise ! Qui donc avait pénétré dans l’appartement derrière Titin ?… Giaousé était le seul à connaître le chemin des toits ! Était-ce lui qui était arrivé par le balcon, ou quelque complice, comme le Bolacion, par exemple ? Mais il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que Giaousé ne fût pas étranger à ce dernier forfait, qui conduisait Titin à l’échafaud !

 

L’homme avait tiré sur Thélise par derrière, avec un revolver trouvé par lui dans un tiroir du bureau de Supia dont on avait, il ne savait encore pour quelles raisons, bouleversé les papiers. Et le revolver avait été laissé auprès de Thélise pour faire croire que Titin avait voulu faire croire au suicide !

 

Giaousé était-il capable d’avoir monté un coup pareil, d’avoir pensé à tout ?

 

Si ce n’était lui, qui avait été l’exécutant ? Le Bolacion ? Qui avait mené l’affaire ? La Tulipe ? Mais qui les avait renseignés, si ce n’était pas Giaousé ?

 

Et, quoi qu’il fît, c’était toujours Giaousé qu’il retrouvait au bout de sa pensée.

 

Un soupir effrayant gonfla sa poitrine. Et il allait mourir sans avoir résolu l’épouvantable problème ? Eh bien ! non ! non ! Il l’avait promis à Toinetta ! Titin n’était pas encore guillotiné !

 

Soudain, il demanda du vin et des cartes. On verrait ce dont il était capable, Hardigras le vrai ! Hardigras contre Hardigras ! L’autre n’avait qu’à bien se tenir.

 

Armé d’une résolution nouvelle, n’ayant plus rien à perdre et prêt de nouveau à tout pour gagner la partie, il montra désormais un autre visage, ce dont ses gardiens ne furent qu’à moitié rassurés.

 

Il y avait surtout deux Corses qui paraissaient fort méfiants : Paolo Ricci et Pietro Peruggia, le chef des gardes. Dès le troisième jour, il parvint à les dérider.

 

Entre deux coups de cartes, on échangeait quelques propos. Il sut ainsi que la ville n’était occupée que de lui et qu’un revirement se faisait en sa faveur. L’ex-commissaire de police Bezaudin, dont la déposition en cour d’assises lui avait été entièrement favorable, essayait de faire surgir un fait nouveau. Il avait trouvé des experts en écritures dont les conclusions avaient été diamétralement opposées à celles des experts officiels.

 

– Vous verrez ! faisait Titin en riant, qu’on finira par prouver mon innocence quand on m’aura coupé le cou !

 

C’est sur ces entrefaites que Titin reçut lai visite inattendue du procureur de la République, du juge d’Instruction et… d’Odon Odonovitch.

 

Le cher seigneur paraissait fort triste ; il se jeta au cou de Titin, les larmes aux yeux.

 

– Ah ! monseigneur ! Quel coup pour la Transalbanie ! s’écria le comte Valdar. Moi qui étais si heureux de vous apporter une bonne nouvelle : votre glorieux père est mort !

 

– C’est ce que vous appelez une bonne nouvelle, mon cher comte, releva Titin, me prenez-vous pour un fils dénaturé ?

 

– Titin ! fit le procureur, nous avons voulu qu’avant de mourir, vous appreniez de la bouche du comte que le prince Marie-Hippothadée vous a reconnu et légitimé sur son lit de mort.

 

Pendant le procès, on a pu également ; vous reprocher d’avoir pris une qualité à laquelle certains affirmaient que vous n’aviez aucun droit et que vous vous en étiez servi pour faire figure d’aventurier, voici heureusement les choses remises au point.

 

– Et votre conscience en repos ! acheva Titin. C’est quelque chose pour un magistrat de pouvoir se dire qu’il va guillotiner un honnête homme ! Si vous voulez mettre le comble à vos bontés, monsieur le procureur, vous passerez en sortant d’ici, rue de la Poste, chez Durieu – c’est mon fournisseur – et vous lui commanderez des lettres de faire-part avec une couronne de prince !

 

– Une couronne royale, monseigneur ! releva Odon Odonovitch. La santé de Sa Majesté est elle-même fort compromise : aux dernières nouvelles, il n’ira pas loin !

 

– Il ira toujours aussi loin que moi, et c’est tant mieux ! Que voulez-vous que je fasse d’une couronne royale si je n’ai plus de tête pour la porter !

 

– Que sa haute seigneurie ait foi dans la providence ! reprit le bon Odon Odonovitch en essuyant ses larmes. Dieu et les saints Archanges ne voudront point qu’un pareil crime s’accomplisse !

 

– Envoyez-moi donc, mon cher Odon Odonovitch, un panier de cet excellent extra-dry 1921 qui faisait mes délices et une boîte de coronas. Cela me rappellera les heures de joie passées ensemble. C’est tout ce que je vous demande !… Je dois être riche, maintenant, quelle consolation !

 

– Hélas ! monseigneur, le prince Marie-Hippothadée est mort sur la paille en exil, dépossédé de tous ses biens ! Mais cela n’a aucune importance et l’avenir est à nous !

 

– Merci pour cette bonne parole, cher comte !

 

– Pour votre petite commande, soupira Odon, vous pouvez tout de même compter sur moi !

 

– Oui ! fit Titin ! Je sais qu’il nous reste toujours les bijoutiers !

 

– Ils sont incorrigibles ! dit le comte. Là-dessus, ils s’embrassèrent et se séparèrent, car ces messieurs du parquet commençaient à montrer quelque impatience.

 

De cette visite, Titin conserva, une charmante humeur.

 

Ses gardiens le considéraient avec admiration. C’était surtout dans le court espace de temps qu’il se trouvait tête à tête avec Paolo Ricci qu’il insistait sur les richesses dont il eût pu disposer si Dieu lui avait prêté vie. La chose se passait sur le coup de six heures, quand le chef des gardes Peruggia se rendait auprès du directeur de la prison pour lui faire un rapport oral sur les derniers événements de la journée.

 

Certain jour, Paolo lui dit à brûle-pourpoint :

 

– Titin, je te suis tout acquis. Nous allons te sauver !

 

– Si jamais tu fais cela !

 

– L’affaire est réglée, je te dis !

 

– Avec qui ?

 

– Avec Toinetta ! Ma femme la connaît depuis longtemps. C’est elle qui lui portait le linge chez les Supia. Le coup fait, je passe en Italie. Mon sort est assuré. Je te dirai tout demain. Méfie-toi de Peruggia !

 

On peut penser que la nuit de Titin fut légèrement agitée.

 

Enfin, le moment arriva où il se trouva seul avec Paolo Ricci. Celui-ci sortit de sa poche une lime, de l’huile, de l’étoupe et de la mie de pain. Il commença de scier un barreau tout en lui expliquant à voix basse qu’il lui suffirait d’entamer ainsi deux barreaux et que Tantifla se chargeait par la suite de les tordre comme bâtons de réglisse.

 

Comme cette fenêtre donnait juste dans un chemin de ronde, à l’intérieur de la prison, Titin commença par montrer fort peu d’enthousiasme pour un plan d’évasion qui lui paraissait aussi sommaire.

 

– T’occupe pas ! fit Paolo… On a pensé à tout, c’est Giaousé qui dirige l’affaire !

 

– Giaousé ! souffla Titin, stupéfait, alors, je suis fichu.

 

Titin ne fut mis vraiment au courant de l’affaire que le surlendemain. Il haussa les épaules.

 

– Mon vieux ! lui fit Paolo, il ne faut pas te f… de nous. Nous avons retourné la chose sur toutes ses coutures. Si nous nous sommes arrêtés à ce plan-là, c’est qu’il n’y a pas à choisir. Il faut qu’il réussisse. À nous sept, c’est bien le diable si nous n’en venons pas à bout.

 

– Sept, c’est beaucoup, fit Titin. Il pensait qu’il eût préféré qu’ils fussent six et qu’on eût laissé de côté le Giaousé, dont le rôle, dans cette nouvelle aventure, ne lui disait rien qui vaille.

 

– Oui, nous sommes sept. Giaousé, le Bolacion, la Tulipe…

 

– En voilà déjà trois de trop.

 

– Eh ! vieux, sept contre peut-être deux cents ! Tu penses s’il va y avoir des pattes cassées ! Nous ne serons plus sept, va, quand tout sera fini. Les autres, c’est Tantifla, Tony Bouta et Aiguardente. L’affaire se passera à cette heure-ci. Il fait déjà nuit noire et nous avons des chances pour que Peruggia nous laisse seuls. S’il restait là, à nous deux on le ferait bien taire. Un bon bâillon, sans lui faire de mal ! Un confrère !

 

– Et tu crois qu’on a des chances ?

 

– Giaousé a juré à Toinetta et à la mère Bibi, qui est revenue à Nice avant-hier, que tu serais hors de cause dimanche à sept heures. Le dimanche, c’est un bon jour. Tout le monde a son petit coup de blec ! C’est la Tulipe qui a en l’idée pour dimanche à cause qu’il a un ami du 22e chasseurs qui sera de garde aux Novi. Tu le connais peut-être ? Sénépon ? Il est de la Costa.

 

– Ah ! oui ! Sénépon ! mais je ne le connais pas plus que ça, moi et tu penses bien qu’il ne va pas risquer Biribi pour me faire plaisir, Sénépon ?

 

– On ne lui demandera pas son avis ! Il se promène devant sa guérite au pied du chemin de ronde, on le croise, la Tulipe lui dit bonjour en passant, lui offre une cigarette, enfin il s’arrange, quoi ! et ils sont trois à lui tomber dessus. Ils le maintiennent, l’empêchent de gueuler ! Ça, c’est la besogne de la Tulipe, de Giaousé et du Bolacion ! Pendant ce temps, on opère, et je te prie de croire que ça ne traînera pas avec Aiguardente, Tony Bouta et Tantifla. Ces trois-là, ils ont tout ce qu’il faut pour sauter le mur. Ils sont sur la porte du corps de garde intérieur avant qu’on se doute seulement de quoi que ce soit et ils bouclent. Toi, tu passeras ! Et puis je sais qu’il y en a qui te croient innocent ! Ceux-là seront contents de fermer les yeux et les oreilles. Je te dis que ça se présente comme il faut !

 

– Par où que je passerai ?

 

– Par ici ! (il montrait la fenêtre). Tantifla te tordra ces barreaux-là, je te dis ! la besogne est déjà à moitié faite ! On peut frapper à la porte de la cellule, j’ouvre pas ! je serai pincé, c’est bien probable ! mais ça aussi c’est dans le programme…

 

– Veux-tu que je te dise, Paolo Ricci ! Eh bien ! tout ça, c’est idiot !

 

– Je ne te reconnais plus, Titin ! Il n’y a que les choses impossibles qui réussissent dans une affaire pareille ! Tu n’es pas le premier qui se sera échappé de prison ! Et ils n’avaient pas dans leur jeu des gars comme ces six-là qui sont prêts à se faire crever pour toi.

 

– Après tout, conclut philosophiquement Titin, on verra bien ! mais il y a quelque chose qui ne peut pas me passer de tête, c’est que le Bolacion, avec qui je n’ai jamais eu que de mauvaises raisons, risque ce coup-là pour moi !

 

– C’est maintenant les deux doigts de la main avec Giaousé…

 

– Nous reparlerons de tout ça dimanche à sept heures, mon bon Ricci.

 

L’autre ne l’écoutait plus, occupé à faire disparaître toute trace de son travail avec sa mie de pain imbibée de colle, de suie et de rouille.

 

– On sera prêts.

 

Et, le dimanche suivant, voici ce qui se passa :

 

Sénépon, de la Costa, qui faisait ses cent pas de garde, vit venir en sens inverse trois ombres qui parlaient haut et riaient de même. Il reconnut la Tulipe qui, de son côté, lui lança un ciao tout amical.

 

– Passe ton chemin ! lit Sénépon, ou tu vas me faire avoir de la boîte.

 

Sans lui prêter plus d’attention, les autres continuèrent leur chemin et ainsi Sénépon leur tourna le dos.

 

Il fit encore quelques pas et une trombe lui tomba sur les épaules. Il tomba à terre, lâchant son fusil. Les autres lui enfonçaient déjà un mouchoir dans la bouche à l’étouffer. Une demi-minute plus tard, s’aidant de cordes et de crampons, Aiguardente, Tantifla et Tony Bouta sautaient le mur.

 

Pendant ce temps, dans la cellule, le Bastardon et Paolo Ricci se tenaient prêts à toute éventualité. Ils purent percevoir les trois ombres sur la crête du mur. Le Bastardon était très pâle. Paolo Ricci était très rouge. Peruggia ne serait pas là avant cinq minutes au moins.

 

– Ça va ! fit Ricci d’une voix étranglée.

 

Dans le même moment, un coup de feu retentit au delà du chemin de ronde et tout de suite il y eut des clameurs, des appels, des jurements, des galops furieux de toutes parts, des coups de feu tirés. On entendit la voix d’Aiguardente qui clamait :

 

– Foutez le camp ! J’en ai !…

 

Paolo Ricci referma la fenêtre et dit : « C’est ! raté ! »

 

On heurtait violemment à la porte de la cellule. Il l’ouvrit. Peruggia parut, écumant :

 

– Que se passe-t-il ? lui demanda Paolo.

 

– Demande-le à Titin ! hurla Peruggia. Il sait bien, lui, ce qui se passe !

 

– Ma foi non, dit Titin, et il s’assit tranquillement en ajoutant : « Si on m’avait demandé mon avis, ça se serait passé autrement. »

 

La bataille avait cessé dans le chemin de ronde. Les autorités accoururent.

 

– Qu’est-ce qu’ils voulaient donc ? fit le directeur de la prison.

 

– Je ne sais, répondit Titin.

 

– D’autant, fit Paolo en montrant son revolver, que s’il avait fait un mouvement je lui brûlais la cervelle.

 

Telle fut cette extraordinaire tentative d’évasion. Voyant qu’il n’y avait plus rien à faire, Aiguardente, Tantifla et Tony Bouta s’étaient rendus. Ceux qui avaient assailli la sentinelle au dehors avaient pu s’enfuir, en laissant, du reste, du sang derrière eux.

 

Sénépon fut félicité. Il avait réussi, tout écrasé qu’il était par le poids de ses trois adversaires, à atteindre son fusil et appuyer sur la gâchette. Dès lors, tout était fini.

 

Le lendemain, Titin dit à Paolo :

 

– Ils auraient voulu rendre toute évasion impossible et hâter ma mort qu’ils ne s’y seraient pas mieux pris. Tu remercieras Giaousé de ma part.

 

– Je n’y manquerai pas, répliqua Paolo Ricci ; ça le consolera. Il a le bras crevé d’un coup de baïonnette.

 

– Ah ! dit Titin.

 

Titin avait raison : cette affaire-là allait précipiter les choses.

 

XXVI

Comment Hardigras se comporta devant l’échafaud


En ville, tout le monde espérait qu’il s’évaderait. ! Ne l’avait-il pas quasi annoncé ? Quand on sut que sa tentative avait échoué et que Tantifla, Tony Bouta et Aiguardente n’avaient réussi qu’à se faire jeter aux cachots, il y eut bien des soupirs et une grande désolation.

 

Depuis quinze jours, M. Bezaudin avait entrepris une tournée de conférences dans la Cité et dans tous les petits pays environnants où il s’efforçait de démontrer la parfaite innocence de Titin. Comme on ne demandait qu’à le croire, il obtenait partout le plus grand succès.

 

Il se faisait accompagner dans ces tournées par ces deux nouveaux experts dont nous avons parlé. Car il s’en trouve toujours pour prouver que les experts officiels ne sont que des ânes, et aussi par le Budeù et Gamba Secca, ex-inspecteur des finances et chef du personnel du Bastardon, qui lui servaient de secrétaires.

 

M. Bezaudin se rendait parfaitement compte que le meilleur de son argumentation sortait du cœur et que ce n’est point avec l’aide de cet organe que l’on arrête le cours de la justice. Tout de même, il avait pensé qu’en faisant couvrir de milliers de signatures une pétition demandant la grâce de Titin, il pourrait au moins lui sauver la tête, ce qui, après tout, était le principal pour le moment.

 

Odon Odonovitch, comte de Valdar, seigneur de Bistrita, Météores, Trikala, Traita et autres lieux, s’était fait faire des cartes de visite dans le but de se faire ouvrir les portes de tous les personnages un peu influents de la capitale avant d’aller déposer lui-même les dites pétitions sur le bureau du président de la République.

 

C’est sur ces entrefaites qu’éclata : cette fâcheuse affaire de l’évasion. M. Bezaudin et Odon Odonovitch la regrettèrent, puisqu’elle n’avait pas réussi.

 

Ils avaient raison de s’en montrer attristés car, quelques jours plus tard, on apprenait que le pourvoi de Titin avait été rejeté, que le président avait refusé de voir Odon Odonovitch, enfin que M. de Paris venait d’arriver en gare de Nice avec les bois de justice.

 

Du Trayas aux Roches-Rouges, des confins de l’Esterel à la haute vallée du Paillon, du golfe et du promontoire à la plaine et à la montagne, la sinistre nouvelle se répandit comme une onde frissonnante. Les tramways du littoral, les trains de banlieue, la gare du Sud déversaient sans arrêt des foules qui prenaient lentement le chemin de la place d’Armes, les voies qui conduisaient aux Novi, devant la porte desquelles devait avoir lieu l’exécution. Bientôt, elles étaient arrêtées, refoulées par un service d’ordre tout à fait extraordinaire, des troupes qu’on avait fait venir de Draguignan et de Toulon, des pelotons de chasseurs alpins qui paraissaient partager le deuil général.

 

Les toits et les fenêtres d’où l’on pouvait apercevoir la place d’Armes, la rue de la Prison, frémissaient d’une vie obscure et mystérieuse, qui, s’accrochant à tout, débordait de partout.

 

Devant la porte de la prison, l’Homme et ses aides ont disparu. Il est allé chercher sa proie. Et d’autres hommes noirs sont venus, qui ont passé sous le porche, hâtivement, la tête basse, comme s’ils avaient honte ! Eux aussi, ils sont allés chercher leur victime… Ils veulent être sûrs qu’on ne la leur volera pas…

 

Ah ! Titin ! Titin ! Toi qui aimais tant la vie, tu vas donc mourir mon fils ? Tu n’iras plus en mai gauler les olives !… Tous tes compagnons sont là que tu conduisais au festin !… Que vont-ils devenir sans toi ?… Las ! la nuit s’efface, la nuit s’efface !… Voici ta dernière heure de Nice, ô Titin !…

 

Alors, soudain, vers le ciel qui se teignait déjà du sang du sacrifice, un chant d’une douceur infinie monta, suave comme le premier souffle du printemps, triste comme le dernier adieu des roses que des mains amies effeuillent sur une tombe… Mille voix répétaient cet hymne, qui était moins un chant que l’harmonieux gémissement de la cité qui t’avait tant aimé :

 

Nissa ! la mieu, bella Nissa !…

Nice, ô ma belle Nice !

À toi je veux une belle pensée !

Je salue tes toitures roses

Et tes beaux orangers !…

 

Mais quoi ! l’horrible parvis reste bien longtemps désert. Le sang du ciel s’est fondu en un bouquet de roses, le jour sort victorieux et doux de la nuit tragique. L’un des plus beaux matins de Nice étend sa paix sur la terre. Que signifie cette attente ? Pourquoi cet inexplicable retard ? On n’ose s’interroger. Une insupportable angoisse, qui est faite d’une impossible espérance, crispe les cœurs. Les chants peu à peu se sont tus. Un silence énorme dans lequel on entend voler encore l’ange de la mort écrase la ville.

 

Et c’est le jour. Un jour éclatant, le jour que les échafauds n’ont jamais regardé en face !

 

Et l’échafaud déménage ! Oui. Elle fout le camp, la guillotine ! On la démonte. L’homme rouge et les hommes noirs sont revenus tout seuls.

 

Et ce sont des gestes de fous autour de cette chose affreuse et inutile qui s’effondre, qui disparaît, dont la place est nettoyée.

 

M. de Paris est remonté sur son fourgon. En route pour Paris, M. de Paris. Et il revient le panier vide de sa moisson de fleurs rouges sur la Côte d’Azur. Ciao ! monsieur de Paris !

 

– Troun de pas Dieu ! Au plaisir de ne pas vous revoir :

 

Titin lui a fait une sacrée farce. Il ne l’a pas attendu.

 

Quand M. de Paris s’est présenté dans la cellule du condamné à mort, il n’y avait plus là qu’un homme auquel on avait passé la camisole de force, mais cet homme, c’était M. le gardien en chef Peruggia, au cou duquel on avait passé un petit mot d’écrit : « Attention ! pas d’erreur ! » et signé : Hardigras ! Et ce coup-ci, on ne pouvait pas s’y tromper : c’était l’écriture de Titin, en minuscule, pour qu’il n’y eût pas confusion.

 

La nouvelle de cette évasion phénoménale se répandit comme une traînée de poudre. On en donnait déjà les détails les plus circonstanciés. Vous pensez si on en inventait, si l’on brodait autour de cette vérité première qui était que Titin s’était enfui avec la complicité d’un gardien et revêtu d’un uniforme de gardien !

 

Et maintenant, on s’embrassait ! On pleurait de joie ! On dansait follement au milieu des rues ! On s’amusait de la figure de ces messieurs du parquet ! On poursuivait de lazzis les gendarmes, qui passaient en courant, obéissant à on ne savait quelle consigne. On leur criait : « Bonjour à Titin ! Courez vite, il vous attend ! Vé ! »

 

XXVII

Par qui Hardigras avait été sauvé ; de la honte qu’il en eut et de la joie qu’il en éprouva.


Depuis la malheureuse tentative d’évasion qui avait été si fatale a Tantifla, à Aiguardente et à Tony Bouta, on avait mis la camisole de force à Titin.

 

C’était bien inutile. Privé désormais de cette petite troupe dévouée qui, habilement dirigée, eût pu lui être d’un si grand secours, persuadé aussi qu’il avait été victime en cette dernière occasion de la duplicité et de la fourberie de celui qu’il avait toujours considéré comme un frère, le Bastardon s’avouait vaincu.

 

Il y avait trop de gens au dedans et au dehors, acharnés à sa perte, pour qu’il pût conserver le moindre espoir. C’est en vain que Paolo Ricci avait essayé de le faire espérer encore, Titin ne voulait plus rien entendre, mais il priait ce brave garçon de consigner par écrit quelques-unes de ces paroles empreintes d’une noble sérénité que savent prononcer les prisonniers de sang royal quand ils voient approcher l’heure du martyre. Ainsi ses dernières pensées et recommandations devaient-elles être communiquées à Toinetta par l’intermédiaire de sa lingère. Il préparait la malheureuse à accepter son destin sans révolte contre la Providence qui avait été suffisamment clémente pour leur permettre d’échanger encore quelques paroles d’amour, dans un moment où ils auraient pu déjà être morts l’un pour l’autre.

 

Toinetta ne répondait à tant de résignation que par un espoir forcené. Elle disait :

 

« Je suis jeune, moi aussi, et je ne veux pas mourir ! Et comme je ne saurais vivre sans toi, il faudra bien que tu vives ! Aie confiance, mon Titin. Nous te sauverons ! »

 

Le bon Ricci tendait le billet à Titin, qui ne pouvait s’en saisir, à cause de la camisole de force, mais qui l’embrassait.

 

– Ainsi, elle aura ma dernière haleine ! Dis-lui bien que je ne respire plus que pour elle !

 

Le jour de l’exécution arriva. Titin avait été prévenu par Ricci :

 

– Ne t’endors pas et sois prêt à tout !

 

– Hélas ! Que puis-je faire avec cette camisole ! avait soupiré Titin, et Paolo n’avait pas répondu, car Peruggia entrait dans la cellule.

 

Peruggia, après avoir donné ses dernières instructions, avait tenu à veiller lui-même le condamné à mort à côté de Paolo. Il ne devait donc plus le quitter avant l’arrivée du parquet.

 

Vers trois heures du matin, on frappa à la porte. Paolo alla demander, sans ouvrir, ce que l’on voulait. On perçut un bruit de voix et Ricci renseigna Peruggia.

 

– C’est le gardien Matteotti qui voudrait vous dire un mot de la part de M. le directeur.

 

– Ouvre-lui ! fit Peruggia.

 

Ricci ouvrit et referma immédiatement la porte derrière le nouveau venu.

 

Titin tressaillit, car il venait de reconnaître sous l’uniforme d’un gardien de prison, Giaousé lui-même. Peruggia, se retournant, le reconnut aussi ; seulement, comme Giaousé avait un énorme revolver dans la main et qu’il l’avait appuyé sur la poitrine de Peruggia, celui-ci ne poussa pas un cri.

 

– Bien ! dit le Babazouk. Sois sage, on ne te fera pas de mal.

 

Ricci aussi s’employait.

 

Trois minutes plus tard, c’était le gardien chef Peruggia qui avait la camisole de force. Il supplia qu’on lui enfonçât un mouchoir dans la bouche, ce qui fut fait.

 

Titin voulait passer l’uniforme de Peruggia.

 

– Non ! fit Paolo Ricci. Tout le monde ici connaît le gardien chef. Avec mon uniforme, Titin passera plus facilement.

 

– Ou avec le mien, fit Giaousé.

 

– Non ! vous devez sortir tous les deux bien tranquillement. Vous attendrez que l’horloge sonne la demie de trois heures pour passer devant le concierge. Cela, c’est très important. Tu as compris, Giaousé ? Tu es au courant ?

 

– Dame !

 

– Tu vois bien que tu ne peux pas quitter Titin. Vous passerez tous les deux. Moi, j’essaierai de me débrouiller.

 

Et ils sortirent tous deux, au moment de la relève.

 

À trois heures trente-cinq, ils étaient dehors.

 

Mais Paolo Ricci fut moins heureux. Comme il tentait de sortir, quelques instants avant l’arrivée des autorités, il se heurta au directeur de la prison qui lui demanda pourquoi il ne restait pas auprès du condamné avec Peruggia. Il donna des explications qui parurent louches. L’autre s’aperçut à ce moment que son gardien portait des galons auxquels il n’avait pas droit. Et le pot aux roses fut découvert. Ces messieurs du parquet arrivaient. Il y eut un beau concert.

 

Paolo Ricci répondit à toutes les admonestations et à toutes les injures qu’il avait agi ainsi parce qu’il était persuadé de l’innocence de Titin, ce qui était vrai, mais il comprit, à l’accueil que l’on faisait à ses ingénieux propos, qu’il devait à jamais renoncer à sa carrière dans l’administration.

 

Pendant ce temps, Titin et Giaousé étaient déjà loin. Ils étaient montés dans une camionnette qui les attendait de l’autre côté du Paillon. Cette auto était conduite par le Bolacion, à côté de qui se trouvait la Tulipe, tous deux déguisés en « petous » (paysans).

 

Quand ils furent en route, Titin et Giaousé abandonnèrent leur uniforme de gardien et endossèrent des vêtements de velours à grosses côtes très usagés, le pantalon enfoui dans de hautes guêtres qui les faisaient vaguement ressembler à des gens de la montagne, amateurs de braconnage ou même de contrebande. Tous les quatre étaient armés jusqu’aux dents.

 

Le télégraphe et le téléphone n’arrêtèrent pas de fonctionner dans la montagne jusqu’au soir. Des autos où se montraient des képis de gendarmes sillonnèrent les routes, en trombe, surgissant du fond des vallées, descendant des cimes. Mais dès six heures du soir, Titin et sa petite bande étaient à l’abri de toute surprise, bien au delà de Saint-Martin-Vésubie, au fond d’un rocher où leur avait préparé à souper le padre Barnabé dit Laguerra, chasseur de chamois.

 

Après souper, quand Barnabé eut pansé avec des herbes macérées dont il avait toujours provision, la blessure profonde que la baïonnette de l’alpin avait faite quelques jours auparavant à Giaousé, on prit toutes dispositions pour se séparer. Et d’abord Titin se mit à genoux devant Giaousé :

 

– Je te demande pardon, Giaousé, lui dit-il, d’avoir douté de toi ! Tu m’as donné ton sang pour me sauver, tu m’aurais donné ta vie ! Tu es pour moi plus qu’un frère ! Je t’aime plus que moi-même ! J’ai eu de mauvaises pensées, me pardonnes-tu ?

 

Giaousé répondit :

 

– Je sais, Titin, que tu as eu de mauvaises pensées. Mais si tu ne les as plus, que Dieu soit loué ! Je n’ai plus rien à te dire.

 

– Et vous, mes amis, demanda encore Titin en se tournant du côté de la Tulipe et du Bolacion, me pardonnerez-vous aussi ?

 

– Nous te pardonnons, firent d’une même voix la Tulipe et le Bolacion.

 

– Alors, embrassons-nous !

 

Titin se releva et ils s’embrassèrent.

 

– Maintenant, où vas-tu aller ? demanda Giaousé.

 

– Ce n’est pas de craindre ! répondit Titin où que j’aille, je vous jure, mes amis, que je ne gâterai pas votre besogne. On ne me reprendra plus !

 

– Adieu donc ! fit Giaousé, et que sainte Hélène soit avec toi !

 

Le surlendemain matin, ceux qui montaient au petit jour vers la Fourca, considéraient, avec étonnement, une forme noire allongée et flottante qui se balançait doucement sous le souffle glacé descendu de la montagne, dans le cadre du haut portique qui dominait l’esplanade de la vieille ville entre la Tour et la mairie. On n’eût pu dire de loin exactement ce que cette espèce de loque pouvait bien être, mais de plus près, elle prenait forme humaine et de pendu… de plus près encore, on reconnaissait le visage de tôle de celui qui avait été le « boïa » et qui faisait là sa dernière grimace.

 

XXVIII

Dans lequel le prince Hippothadée fait preuve, de sa science généalogique, ce qui ne le garantit point de deux grands malheurs


Ce soir-là, le prince Hippothadée était de la meilleure humeur du monde, bien qu’il eût enterré, le matin, ce pauvre M. Supia. La cérémonie avait été des plus tristes.

 

Toinetta n’avait pas paru au cimetière et dans la pensée d’aucuns, il y avait une raison à cela, c’est qu’elle n’eût pu répéter le geste dont elle avait salué la tombe de Caroline : « Non ! Ce n’est point Titin qui a fait cela ! »

 

Las ! cette fois-ci, il n’avait même pas eu besoin de signer. Il savait bien qu’on ne douterait point que ce fût le vrai Hardigras qui avait passé par là !

 

Ah ! La vengeance ne s’était pas fait attendre ! Le lendemain soir de l’évasion, entre la Costa et la Fourni, l’auto du « boïa » rencontrait un obstacle qui la faisait capoter. Le chauffeur, à moitié démoli, était abandonné sur la route tandis que des ombres se précipitaient sur Hyacinthe qui avait une jambe cassée, le ventre démoli et l’emportaient. À l’aurore, le visage de tôle servait de girouette à la vieille tour de la Fourca.

 

Évidemment Titin avait des raisons tragiques de lui en vouloir, à cet homme, et M. Hyacinthe Supia avait sa grosse part de responsabilités dans le voyage de M. de Paris à la place d’Armes.

 

Ou trouvait néanmoins que ce n’était pas malin ! car enfin, qu’est ce qu’il pouvait espérer, maintenant, le Bastardon ?

 

Revenons donc à Hippothadée, qui était si guilleret ce soir-là.

 

Il achevait de mettre sa cravate dans son cabinet de toilette en cet appartement de la promenade des Anglais dont le bail avait fini par lui revenir… Le valet de chambre entra, lui apportant un pli qu’un inconnu venait de remettre au concierge en le priant de le faire tenir au prince, de toute urgence.

 

Hippothadée décacheta, lut, sourit et demanda :

 

– Mme la princesse est-elle chez elle ?

 

– Mme la princesse n’a pas quitté son appartement, lui fut-il répondu.

 

– Faites savoir à Mme la princesse que je désirerais lui dire un mot avant de sortir.

 

Le domestique s’esquiva et revint :

 

– Mme la princesse attend Son Altesse dans le petit salon.

 

Toinetta, dès la première nouvelle de la mort sinistre de M. Supia avait quitté la petite chambre dans laquelle les Papajeudi lui offraient l’hospitalité pour réintégrer le domicile conjugal. Sa place était là, dans un moment pareil, pour tout le monde, pour la justice qui pouvait avoir besoin d’elle et aussi pour Titin qui n’aurait pas l’audace de l’y venir trouver !

 

Ah ! Que n’avait elle obéi à sa première idée qui avait été d’aller l’attendre là-haut dans la montagne, dans la hutte du padre Barnabé ! Elle aurait bien su le détourner, elle, de cette horrible vengeance ! Elle lui aurait mis ses bras autour du cou ! Cette chaîne-la, il ne l’aurait pas brisée et ils n’auraient plus pensé qu’à leur amour. Hélas ! Elle avait dû céder aux prières de Giaousé et des autres qui lui disaient qu’elle était surveillée et que le moindre de ses déplacements pouvait tout compromettre !

 

Et maintenant ! Est ce que tout n’était pas compromis ? Est-ce que tout n’était pas perdu ?…

 

Après avoir échappé à l’échafaud, c’était comme si Titin s’était exécuté lui-même ! Quelle stupidité !

 

Elle n’avait même plus la force de pleurer. Elle restait là des heures, la tête dans les mains, accablée et farouche.

 

Qu’est-ce que lui voulait le prince ? Elle lui avait pourtant dit qu’on la laissât seule.

 

Il entra.

 

– Je vous demande pardon, Antoinette, lui dit-il, si je vous dérange, mais je viens de recevoir un mot qui me laisse assez rêveur, et je voudrais savoir ce que vous en pensez.

 

Il lui tendit le papier :

 

– C’est de MM. Souques et Ordinal. Ils m’ont l’air pleins de bonnes intentions pour moi, ces braves inspecteurs, mais, entre nous, je crois qu’ils manquent un peu de psychologie.

 

Elle lut :

 

« Monsieur, excusez-nous si nous prenons la liberté de vous aviser que votre vie est en danger. Après M. Hyacinthe Supia, vous êtes la victime toute désignée et vous ne sauriez trop prendre de précautions. Ne sortez qu’accompagné et, surtout, ne quittez pas la ville. Comptez sur nous pour ce que vous savez, nous sommes sur une bonne piste et nous aurons du nouveau de ce côté. Le mieux pour vous serait de ne point sortir ce soir. Croyez, monsieur, etc.… »

 

Toinetta lui rendit le papier :

 

– Eh bien, mon ami, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire.

 

– Non, fit-il. Je ne vous ai point dérangée pour que vous me répondiez d’une façon aussi vague. Je comprends très bien que vous vous intéressiez modérément au sort d’un homme que vous n’aimez pas ! Tout de même, il s’agit de ma mort !… Antoinette, croyez-vous que ma vie soit en danger ?

 

– Je n’en sais rien ! je ne sais plus rien ! Mais puisque vous m’avez fait lire ce papier, je crois que mon devoir est de vous dire comme ces messieurs : Ne sortez pas ce soir !

 

– Merci, Antoinette ! je n’en attendais pas moins de votre part ! Et voilà une parole qui nous rapproche. Eh bien ! maintenant, je vais vous dire une chose… Je crois, moi, que ces messieurs se trompent tout à fait ! Il n’oserait pas !

 

Elle ne répondit point. Elle paraissait changée en statue.

 

Il s’assit en face d’elle, alluma une cigarette et s’expliqua avec une désinvolture tout à fait charmante :

 

– Il n’oserait pas, non point à cause de moi, mais à cause de vous ! Il vous aime cet homme ! Or, il y a déjà bien assez de choses qui vous séparent ! Il ne voudrait pas encore mettre entre vous deux le cadavre d’un mari !… Cela : vous ne le lui pardonneriez pas !

 

Cette fois, elle regarda Hippothadée avec étonnement.

 

Ses yeux avaient une lueur singulière qu’elle ne leur avait jamais vue. Il s’apercevait de l’effet produit et en jouissait d’une façon aiguë et presque cynique.

 

– Non ! Titin ne peut rien contre moi ! fit-il dans un sourire et en osant prononcer ce nom pour la première fois depuis bien des jours. Au fond, nous n’avons pas de meilleur ami que Titin !… Il a été un peu brutal avec ce pauvre Supia ! Mais quand nous aurons fini de le pleurer, ce cher homme, nous nous apercevrons que Titin nous a rendu un inappréciable service ! Supia était devenu impossible, non seulement pour moi qui en étais réduit, pour payer le terme, notre terme, ma chère Antoinette, à emprunter de l’argent à cette excellente comtesse d’Azila, mais encore pour vous dont il avait accaparé toute la fortune ! Non seulement vous allez pouvoir rentrer dans vos biens, mais nous devenons ses seuls héritiers.

 

Toinetta se dressa, frissonnant, ne comprenant pas très bien, toute étourdie de ce que lui disait cet homme, et aussi de la joie presque satanique qui émanait de la moindre de ses paroles et de son singulier sourire.

 

– Ses seuls héritiers ? répéta-t-elle machinalement et non sans un certain effroi.

 

– Mais oui ! toujours grâce à ce délicieux Titin qui a pris la précaution…

 

– Assez ! Monsieur ! Assez ! il ne s’agit plus de Titin. Il s’agit de nous. Il s’agit de moi.

 

– Mais parfaitement, princesse, il s’agit de vous ! Prêtez-moi quelque attention et vous allez tout comprendre !

 

– Cet homme, expliqua-t-il, qui a été votre parrain et qui fut votre tuteur, vous eussiez été sa parente, même si votre père n’avait pas épousé la sœur de cette pauvre Thélise, car M. Agagnosc était cousin de Supia…

 

– Oui ! Cela, je le savais vaguement, mais je constate que vous êtes, au moins, aussi renseigné que moi.

 

– Oh ! nous princes, la généalogie, c’est à peu près tout ce que nous apprenons, vous savez !… J’en reviens à Supia, cousin d’Agagnosc. Quand votre père s’est associé avec M. Delamarre qui était le seul directeur à ce moment de la « Bella Nissa », il avait fait venir Supia de Grasse où il faisait de la banque pour en faire un chef de la comptabilité chez Delamarre. Entre temps, Agagnosc épousa la sœur de Mme Delamarre qui fut votre mère. M. Delamarre meurt et Supia épouse la veuve Delamarre, votre tante, cette pauvre Thélise dont il a une fille, Caroline. Et maintenant, vous comprenez, Caroline est morte ! Thélise est morte ! Supia est mort !… Qui est-ce qui reste ? Vous !

 

– Pardon, fait Toinetta les dents claquantes… Il y a la sœur de M. Supia qui vient avant moi et qui hérite de tout, heureusement !

 

– Vous oubliez, répliqua le prince, avec un petit rire sec, vous oubliez, chère Antoinette, que cette chère Cioasa a disparu !

 

– Elle a disparu, mais elle n’est peut-être pas morte !

 

– Pourquoi voulez-vous qu’elle ne soit pas morte ? Tous les autres sont morts… Croyez-vous qu’elle n’aurait pas donné signe de vie en apprenant tout ce qui s’est passé depuis son départ de la Fourca ? Allez ! allez ! Hardigras ne l’aura pas épargnée plus que les autres. Il lui est certainement arrivé au moins quelque terrible accident, à la pauvre, vieille ! Il nous faut être renseigné là-dessus le plus tôt possible. J’ai mis sur cette affaire MM. Souques et Ordinal en leur promettant une forte prime. Vous voyez que, s’il faut en croire le mot que je vous ai fait lire, ils savent employer leur temps.

 

– Monsieur, vous pensez à tout ! fit-elle dans un souffle.

 

– À tout, Antoinette, dès qu’il s’agit de votre bonheur.

 

Il salua très bas et sortit…

 

Elle resta éperdue dans sa chambre. C’est lui l’assassin ! C’est lui !… Elle répétait : C’est lui ! comme une folle, en proie à une joie épouvantable !…

 

« Lui ! Lui » ! Elle avait vu se lever tous les cadavres derrière chacune de ses paroles… Et le dernier de tous, Supia aussi, c’était lui qui l’avait fait mourir !… Lui qui avait tout fait ou qui avait fait faire !…

 

Ah ! maintenant, elle se rappelait le regard mortel qu’il avait jeté en dessous à Supia certain jour où il était passé à la caisse de la « Bella Nissa » et d’où il était revenu avec deux cent soixante-quinze francs quatre-vingt-cinq !… Assassin ! Ah ! certes, il pouvait faire le brave et rire des avertissements des Souques et Ordinal ! Il savait bien qu’on ne l’assassinerait pas, lui !

 

On frappa à la porte. C’était la femme de chambre. Elle s’aperçut tout de suite de l’état de bouleversement dans lequel se trouvait sa maîtresse. Elle-même était fortement émue.

 

– Laissez-moi, je n’ai besoin de personne. Le prince est sorti, n’est-ce pas ? Eh bien ! je vous donne congé à tous !

 

– Madame, c’est quelqu’un qui vient de monter l’escalier de service, quelqu’un qui vient de la Fourca de la part, m’a-t-il dit, « de la mère Bibi ». Il voudrait voir madame la princesse tout de suite.

 

– Il ne vous a pas dit son nom ?

 

– Non, madame, seulement, madame, la cuisinière et moi, nous l’avons reconnu !…

 

– Qui est-ce ? demanda Toinetta, haletante.

 

– C’est Titin !

 

Toinetta eut un cri :

 

– Le malheureux ! Faites-le entrer dans le couloir. Tout de suite et pas un mot.

 

– Ah ! madame ; nous nous ferions plutôt tuer ! Pauvre Titin ! Si vous saviez dans quel état il est !

 

– Mon Dieu !…

 

Elle passa dans son boudoir. Titin entra. Il s’appuya contre le mur. Elle put croire qu’il allait tomber. Elle l’étreignit dans ses bras.

 

– Ah ! mon Titin, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

 

Il était en loques. Un pardessus informe l’enveloppait… Il était sans col, sans cravate, la chemise arrachée, la poitrine en sang. Un mouchoir bandait son front, et là-dessous une figure de martyr… pâle, pâle… Des yeux immenses, d’un éclat miraculeux et d’une douleur…

 

Il ne lui rendait même pas ses baisers. Il se laissa glisser sur un fauteuil et elle n’eut pas le temps de retenir sa tête qui alla heurter le mur.

 

– À boire ! gémit-il, j’ai soif… Et j’ai faim…

 

Elle sonna. La femme de chambre parut, regarda Titin et se mit à pleurer. Toinetta ne pleurait pas, elle dit :

 

– Mariette, tu peux le dénoncer… Tu peux nous tuer tous les deux.

 

– Madame, je serais morte avant !

 

– Alors, sauve-nous ! Donne-lui à boire, à manger. As-tu du bouillon, un peu de champagne, d’alcool… Donne-lui quelque chose.

 

– De l’eau !… râla Titin…

 

Il commença par vider à même le goulot une bouteille d’Evian, puis il dévora tout ce que Mariette lui apportait au fur et à mesure, pêle-mêle, des fruits, un énorme morceau de fromage de Gruyère, la viande froide. Il vida une bouteille de vin…

 

Enfin rassasié, il eut un sourire et dit :

 

– Maintenant on peut apporter le champagne ! Ça va mieux.

 

Toinetta s’était mise à genoux devant lui et lui baisait les mains, les mains noires, blessées, gantées d’une crasse sanglante.

 

– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?…

 

– Mais rien, ma Toinetta ! Seulement depuis trois jours et trois nuits ils me poursuivent… Partout !… Partout !… Ils ne m’ont pas lâché ! Ah ! par où suis-je passé !… Et pas une seconde de répit… pas même le temps de boire l’eau du ruisseau !… Quand je croyais en être débarrassé, d’autres surgissaient et de je ne sais où… et c’était à recommencer !… Ils sont bien dix à mes trousses qui ont juré de me faire crever !… Souques et Ordinal ont dû les faire venir de Paris… Je ne connais pas ces gueules-là !…

 

Oh ! ils ne doivent pas être loin !… J’étais à bout, je me suis dit : Voir Toinetta une dernière fois ! et après… mon Dieu, après… Je ne ferai plus un pas ! C’est que c’est écrit… Alors, tu seras bien raisonnable… puisqu’il n’y a rien à faire !… Tu n’as pas fini de m’embrasser les mains comme ça ! C’est plus des mains, ça ne ressemble plus à rien !… je devrais te faire peur… Mon Dieu ! comme on est bien ici… Où vas-tu ?

 

– Viens ! dit Toinetta.

 

– Tu me fais visiter l’appartement ? Je le connais, tu sais !

 

– Tu connais aussi ce lit-là, Titin ?

 

– Comment ! si je le connais ! mais c’est le fameux lit Louis XVI… J’ai passé une nuit dedans. Un grand beau lit pareil, pour moi tout seul !… Tu penses si je me suis pagnoté !

 

– Titin ! tu vas encore te reposer dans ce lit-là !

 

Il la regarda. Il n’osait pas comprendre. Non ! elle était folle !… ça n’était pas possible ! Elle n’avait donc pas vu comment il était fait. Il eut un rire qui sonnait faux dans son désespoir.

 

– Je n’oserais même pas, fit-il d’une voix sourde, toucher à ton lavabo.

 

Ils crurent entendre marcher dans la galerie… une porte fut refermée… Elle lui avait pris le bras et sa petite main se crispait comme une griffe d’acier dans sa chair. Le bruit avait cessé. Elle poussa un soupir qui fit frissonner Titin jusqu’au fond de son être et il lui sembla que lui aussi avait poussé ce soupir-là. Déjà ils n’avaient plus qu’une même respiration, qu’un même souffle, qu’un même cœur et les gestes qu’ils faisaient étaient leurs gestes à tous les deux. Ce fut elle qui mit dans cette couche toute blanche ce monstre noir…

 

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, moins d’une seconde, une éternité… que trois coups secs étaient frappés à la porte de la chambre. La voix de Mariette se faisait entendre, une voix effrayée, haletante :

 

– Madame ! Madame !… MM. Souques et Ordinal !

 

Toinetta bondit du lit, s’enveloppa d’un peignoir :

 

– Tu vois bien, mon chéri, que tu n’avais pas le temps de te laver les mains !

 

Et à travers la porte, à Mariette :

 

– Tu leur as donc dit que j’étais là ?

 

– Je leur ai dit que Mme la princesse était sortie. Ils m’ont répondu : non ! votre maîtresse n’est pas sortie et nous avons besoin de lui parler tout de suite.

 

Toinetta entr’ouvrit la port :

 

– Où les as-tu mis ?

 

– Je les ai laissés dans le vestibule…

 

– Fais-les entrer dans le bureau et dis-leur que je suis en train de m’habiller, que je suis à eux dans dix minutes. Tu fermeras la porte du bureau, et n’aie pas l’air effrayée comme ça !…

 

Elle se retourna. Titin, assis sur le lit, les bras croisés, la regardait avec extase.

 

– Eh bien ! qu’est-ce que tu fais, fit-elle stupéfaite de voir qu’il n’avait pas bougé.

 

– Rien ! fit-il… je te regarde !… Je n’ai plus que dix minutes à te regarder ! Alors, tu penses…

 

– Tu as raison ! fit-elle… Après, on verra bien !…

 

Et rejetant son peignoir, elle se remit au lit :

 

– Serre-moi bien dans tes bras ! mais ne m’embrasse pas, car j’ai à te parler !

 

– Je suis sourd ! déclara Titin.

 

Et il lui mangea les lèvres. Elle s’arracha à son étreinte !

 

– Mon amour, je connais l’assassin…

 

» Oui… l’assassin !… celui que tu cherches !… Le faux Hardigras !… Je le connais !…

 

– Et tu ne me le disais pas ?

 

– Ingrat ! lui jeta-t-elle, ingrat qui me reproches de n’avoir pas pensé à l’autre…

 

Et elle lui conta la scène qui s’était passée entre elle et Hippothadée quelques secondes avant son arrivée.

 

– Comprends-tu maintenant ?… Comprends-tu comme c’est simple ? Je suis la seule héritière… comprends-tu ?

 

– Oh ! fit-il, illuminé soudain lui aussi, tu as raison !… tu as raison !… Tout s’explique ! Ah ! le bandit !…

 

– Comprends-tu que rien n’est perdu ?

 

– Non ! non ! rien n’est perdu ! Mais il faudrait des preuves !…

 

– Je les aurai, je te le jure.

 

» Oui, mon Titin, avant quarante-huit heures, je l’aurai !… J’aurai sa confidence, je ferai celle qui comprend son jeu, qui en prend sa part, qui l’admire ! Il est tellement fat !… Ce monstre, je l’aurai comme un niais qu’il est !… Et je l’amènerai à prononcer des paroles que d’autres entendront ! Ne bouge pas !… Je te dirai ce qu’il faut faire !… Laisse-moi un peu, ces deux-la qui m’attendent ! Ils ne savent pas la besogne que je leur prépare.

 

Elle trouva dans le studio du prince MM. Souques et Ordinal qui l’attendaient patiemment avec la mine qu’on voit aux gens qui ont accepté de vous faire part d’une nouvelle désagréable.

 

– Qu’y a-t-il, messieurs ? Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre…

 

– C’est nous, madame la princesse, qui nous excusons, dit Ordinal en s’inclinant. Croyez bien que si nous avions pu ne pas vous déranger… Mais nous avons été chargés d’une bien triste commission… Il va falloir avoir beaucoup de courage, madame…

 

– Mon Dieu, messieurs, vous m’effrayez !… Parlez !… Depuis quelque temps j’ai été si éprouvée… hélas ! je m’attends à tout. Qu’est-il donc arrivé ?

 

– Il est arrivé un malheur, un grand malheur à Son Altesse, madame la princesse.

 

– Quoi donc ? Un accident ?… Le prince est blessé ?…

 

– Madame ! Nous avions prévenu Son Altesse ! Ce soir encore nous lui avions fait parvenir un mot. Nous lui conseillions de ne pas sortir…

 

– Oui, je sais cela ! Il m’a même fait clairement entendre que vos craintes étaient chimériques… Enfin il m’a paru parfaitement tranquille ! Eh bien ?

 

– Eh bien ! madame, Son Altesse a eu grand tort de ne pas nous écouter… Le prince Hippothadée vient d’être assassiné, madame !

 

– Assassiné ! vous dites assassiné ! mais c’est impossible !

 

– Et pourquoi donc, madame ? assassiné comme M. Supia, comme Mme Supia, comme…

 

– Mais c’est inouï ce que vous me dites là, éclata Toinetta… je vous demande pardon, messieurs, si je vous montre plus de surprise que de douleur !… mais en vérité, si quelqu’un ne devait pas être assassiné, c’était bien lui ! Et comment a-t-il été assassiné ?

 

– Mme la princesse ignore sans doute que Son Altesse devait dîner ce soir avec Mme la comtesse d’Azila ?

 

– C’est bien possible, cela n’a pour moi aucune espèce d’importance !…

 

– Le prince se trouvait dans le petit rez-de-chaussée qu’habite la princesse dans un hôtel du quartier Malausséna, quand un domestique vint lui remettre un pli de la part d’une personne qui l’attendait devant la grille du jardin sur lequel donne le rez-de-chaussée. Le prince, après avoir lu ce mot, s’excusa sortit et fit entrer dans le jardin l’homme avec lequel il eut une longue conversation. Ils s’étaient enfoncés sous les arbres. Il faisait nuit noire. Comme le prince ne revenait pas, la comtesse le fit chercher par le domestique. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que l’on entendit le domestique pousser des cris. Le mystérieux visiteur avait disparu. Le prince était pendu à un arbre. Et il portait encore la devise de « Hardigras ».

 

Toinetta les regardait l’un après l’autre. Elle paraissait en proie à une exaltation grandissante, mais où il n’y avait, certes, aucun désespoir.

 

– Et il y a combien de temps que ce crime a été accompli, messieurs ?

 

– Une demi-heure, madame.

 

Elle leur prit à chacun les poignets et les traîna derrière elle sans qu’ils fissent, du reste, aucune résistance. Elle leur fit traverser l’appartement et quand elle fut arrivée devant la porte de sa chambre, elle l’ouvrit toute grande et leur montrant Titin qui n’avait pas bougé :

 

– Voilà une heure qu’il est dans mon lit, vous ne direz pas que c’est lui qui l’a assassiné, celui-là !…

 

MM. Souques et Ordinal ne parurent point autrement surpris de ce coup de théâtre.

 

– Nous le savions ! fit simplement M. Ordinal.

 

– Comment, vous le saviez ? releva Toinetta stupéfaite.

 

– Madame, nous avions vu entrer M. Titin chez vous et nous attendions sa sortie… Si nous n’avions pas attendu sa sortie, nous serions allés rôder autour du rez-de-chaussée de la comtesse d’Azila pour préserver le prince de toute fâcheuse aventure et peut-être maintenant ne serait-il pas mort !…

 

– Hippothadée est mort ? s’écria Titin qui, jusqu’alors, n’avait rien compris à ce qui se passait.

 

– Assassiné comme Supia ! lui jeta Toinetta.

 

Titin leva désespérément les bras !

 

– Mais alors qui ? Qui ? Qui ?… clama-t-il, car cette mort le rejetait dans le plus affreux mystère !

 

– Ah ! oui, qui ? Ces messieurs nous le diront peut-être ! gémit, pleine d’amertume, la voix de Toinetta… Ces messieurs, continua-t-elle, qui t’attendaient en bas, dans la rue, évidemment pour t’arrêter !…

 

– Non ! fit M. Ordinal.

 

– Non ?

 

– Non ! nous voulions simplement savoir quelle était la bande qui, depuis trois jours, poursuivait Titin, et qui allait certainement lui donner de nouveau la chasse à sa sortie ?

 

– Mais ça n’était donc pas vous ? s’exclama Titin.

 

– Nous ? Nous vous avions lâché depuis trois jours !

 

– Et pourquoi ?

 

– Parce que nous venions d’acquérir subitement la preuve de votre innocence !

 

– Ah ! oui ? fit Titin complètement abasourdi. C’est sérieux, ce que vous me dites-là ?

 

– Le premier jour qui a suivi votre évasion, expliqua Ordinal, nous ne vous avons pas quitté. Rappelez-vous que vous avez aperçu de loin deux chasseurs de chamois à la sortie de la hutte du padre Barnabé… et dès l’aurore du lendemain, nous nous disposions à vous arrêter quand la nouvelle de l’assassinat de Supia nous est arrivée. L’assassin ne pouvait pas être vous, puisque nous ne vous avions pas perdu de vue !

 

– Ça, c’est une chance ! fit Titin ; mais je n’en suis pas moins condamné à mort ! et je dois sans doute me préparer à vous suivre ?

 

– Non ! fit Ordinal. Nous avons besoin de vous ! Nous finirons bien par savoir « qui », comme vous dites, mais il va falloir que vous nous aidiez ! Vous rappelez-vous qu’il fut un temps où vous nous proposiez une association ?

 

– Ah ! ah ! vous y venez ! fit Titin en riant. Entre nous, vous y ayez mis le temps !

 

– Votre concours nous sera très utile ! appuya Ordinal.

 

– Nécessaire ! prononça Souques qui, jusqu’alors n’avait encore rien dit… Ordinal nous a assez fait faire de bêtises comme cela !

 

– Merci ! dit Ordinal.

 

– Dire que maintenant je ris, fit Toinetta qui pleurait.

 

– Il n’y a pas encore de quoi rire ! dit Titin. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse, messieurs ?

 

– Retourner dans la hutte, dit Ordinal… Ne craignez rien, nous nous arrangerons pour que vous puissiez y parvenir en toute sécurité… Là, vous demanderez au padre Barnabé de faire prévenir de votre arrivée Giaousé, la Tulipe et le Bolacion… Il s’agirait de les faire causer. Méfiez-vous !

 

– Mais ils m’ont sauvé la vie !

 

– Oui… mais parmi ceux qui vous ont poursuivi, il y a des figures de leur connaissance !

 

– De vilaines figures ! fit Titin.

 

– Oui… nous avons bien cru reconnaître quelques loups des Gorges du Loup ! Tout cela, c’est de la clique au Bolacion.

 

– Je n’y comprends plus rien ! s’exclama Titin.

 

– Nous non plus, dit Ordinal, mais nous voulons comprendre et tout nous dit que c’est de ce côté-là que nous comprendrons ! Tout le mal apparent est sorti du fond des Gorges du Loup !… C’est de là qu’est venue la terreur qui s’est répandue en quelques semaines dans la contrée. On a tenté de faire se brouiller ceux de Torre et ceux de la Fourca pour créer plus de désordre encore, mais dans tout ce désordre, derrière ces attaques nocturnes, ces pillages, il y avait une idée. Fruit d’une criminelle propagande internationale aux yeux des autres, cette idée a bien des chances d’être la plus plate des idées !

 

– Ah ! c’est une idée d’héritage ! s’écria Toinetta.

 

– À la suite de certains propos tenus devant nous par le prince Hippothadée, avouai doucement M. Ordinal.

 

– Et la pensée ne vous est pas venue, releva tout de suite Toinetta, que ce pouvait bien être le prince lui-même…

 

– Non ! madame !… car s’il en avait été ainsi, le prince se fût tu et il ne nous aurait pas chargés de retrouver l’héritière la plus directe de M. Hyacinthe Supia, la Cioasa disparue !

 

– Mais alors, si nous nous comprenons bien, émit Toinetta, les misérables auxquels vous avez fait allusion agiraient pour le compte de la Cioasa ?

 

– Mon Dieu, madame, jusqu’alors, c’est l’hypothèse la plus logique que nous puissions envisager… oui, ils agiraient pour la Cioasa… ou pour…

 

– Ou pour son mari !

 

– Mais la Cioasa n’est pas mariée !

 

– Madame, je ne sais pas si vous connaissez bien l’histoire de la Cioasa ; sachez donc que dans sa jeunesse, elle eut une aventure avec un nommé Michel Pincalvin, « Micheu », comme on l’appelait dans le pays. Micheu ne possédait rien, M. Supia s’opposa au mariage. Micheu quitta Grasse. On ne l’a plus revu… Eh bien, madame, nous savons maintenant où se trouve la Cioasa. Dans une petite commune perdue au fond du Jura. C’est là qu’elle s’est réfugiée pour filer le parfait amour avec son ancien galant qu’elle a épousé quinze jours exactement avant l’assassinat de Mme Supia.

 

– Ah ! par exemple ! c’est extraordinaire ! fit Titin, mais cela n’explique rien !… À ce moment-là, M. et Mme Supia vivaient ! Il ne pouvait être question d’héritage pour la Cioasa !…

 

– Et c’est pourquoi, fit Ordinal, nous avons le droit de nous étonner de voir un vieux garçon pratique comme ce Micheu épouser la Cioasa qui ne possédait rien, pas même en espérances !

 

– Ça n’est pas mon avis, fit Toinetta. Le calcul de ce Micheu n’était peut-être pas si mauvais que ça. À ce moment, la fille de M. Supia était déjà morte. Il pouvait se dire que la Cioasa avait des chances d’hériter un jour.

 

– Mme Supia était beaucoup plus jeune que la Cioasa ! répliqua M. Ordinal avec un sinistre sourire.

 

– Alors vous croyez que Micheu… que l’on avait fait entrevoir à Micheu…

 

– Je pense que tout est possible dans une affaire comme celle-ci…

 

D’ailleurs nous espérons qu’avec l’aide de Titin, nous pourrons vous apporter certaines précisions dans quelques jours.

 

– En tout cas, repartit Titin, je ne vois pas encore qu’il soit démontré que le Giaousé et la Tulipe soient pour quelque chose dans cette affaire.

 

– Titin ! fit Ordinal, savez-vous comment nous avons été amenés à découvrir la retraite de la Cioasa ?

 

– Ma foi non !

 

– Par Giaousé et la Tulipe, qui sont en correspondance quotidienne avec elle en ce moment.

 

– Ah ! par exemple ! s’exclamèrent à la fois Titin et Toinetta.

 

MM. Ordinal et Souques se levèrent :

 

– Nous autres, nous allons aller faire notre petite enquête là-bas, du côté des nouveaux époux. Pendant ce temps, vous aurez l’occasion de voir les personnages en question ! Ne sortez pas de la hutte du padre que nous ne soyons venus vous y chercher… Nous serons au plus quatre jours absents. Votre chasseur de chamois ne vous quittera pas. Et ce ne sera pas la police qui viendra vous déranger. Dans deux heures, une auto fermée viendra vous chercher ici. Dans celle-ci, se trouveront deux personnes. Vous ferez tout ce qu’elles vous diront. Vous, madame, vous resterez ici… Vous aurez des devoirs à remplir à la suite du grand malheur qui vous frappe… À bientôt Titin !

 

M. Ordinal, après s’être incliné devant la princesse, tendit la main à Titin :

 

– Sans rancune ?

 

– Si ! fit Titin, avec rancune, mais je vous serre la main tout de même ! à vous aussi, mon Vieux Souques !

 

– Moi aussi, fit Souques, avec rancune : Naples !

 

Titin ne put s’empêcher de rire à cette évocation tintamarresque du voyage forcé.

 

XXIX

Où Titin-le-Bastardon en appelle au « Jugement de Blec » d’où sortit la grande expédition de ceux de la Fourca et de ceux de La Torre contre les Loups des « Gorges du Loup » suivie du siège de la Fourca par les troupes du Gouvernement.


Six jours après tous ces événements, il y eut une grande tambourinade dans tout le pays.

 

Il s’agissait d’une demi-douzaine de jeunes gars de la Fourca qui étaient montés dans une carriole, laquelle s’adornait, entre deux piquets dressés en tape-cul, d’un grand panneau de drap qui portait inscription.

 

La carriole allait partout, s’arrêtant au moindre carrefour, sur toutes places du village, les jeunes gars faisaient musique, on s’attroupait et chacun pouvait lire : « À tous ceux de ce pays-ci, salut ! Titin-le-Bastardon qui, tant souvent, rendit jugement de blec pour le contentement de tous, réclame d’être jugé de blec à son tour. Dimanche qui vient, à deux heures, sur la place haute de la Vieille Fourca. Le dit Titin prend engagement de comparaître en personne pour se justifier de tous crimes, attentats et violences dont on a sali son nom et déshonoré celui de Hardigras. Il assigne dans le même temps à comparaître ledit jour pour être entendu « dans leurs témoignages », Giaousé, dit le Babazouck, la Tulipe, premier clerc de notaire à la Fourca, et le Bolacion, de Torre-les-Tourettes. »

 

On comprend l’émotion soulevée par cette annonce ambulante. Si Titin, condamné à mort, n’hésitait point à se montrer sans défense, c’est que non seulement il était sûr de son bon droit mais (ce qui valait encore mieux) en état de le prouver. Ensuite, il semblait bien ressortir des termes mêmes de l’affiche qu’il assignait Giaousé, la Tulipe et le Bolacion devant les juges « de blec », moins pour user bénéficiairement de leur témoignage que dans le dessein de s’en servir contre eux-mêmes. Et ainsi se contrôlaient les paroles inexplicables de Toton Robin : « Notre Titin a été sauvé par des judas ! »

 

À quoi le bon sens populaire répondait : « Sans ces judas-là, il n’en serait pas moins aujourd’hui guillotiné. »

 

Un malaise nouveau s’était emparé des esprits et l’absence de Babazouk et du Bolacion n’était pas faite pour calmer l’inquiétude générale.

 

Quant à la Tulipe, il ne sortait guère de son étude, très absorbé par les travaux qui avaient pris leur origine dans les décès survenus dans la famille Supia.

 

Toton Robin donnait de furieux coups sur son enclume et tirait de terribles feux d’artifices de son métal en ignition.

 

En savait-il plus long que les autres pour montrer cette fureur à peine contenue ?

 

Il y avait quelque chance à cela, car c’était en son nom et sous ses ordres que toute initiative avait été prise concernant la cérémonie du dimanche.

 

Il avait eu avec le Petou, ce bon maire de la Fourca, et les mestres de cabanons de la vieille ville, toutes conférences nécessaires, pour le dressage et la disposition des tables et comptoir d’honneur derrière lequel se tiendrait le président comme se tenait autrefois Titin.

 

Dès le jeudi, on commençait à hisser tonnelets, flasques et cruchons jusqu’à l’esplanade haute de la Fourca, où devaient se tenir les assises.

 

Mais, hélas ! il était probable que les véritables autorités judiciaires ne laisseraient point aux juges de blec le temps de s’attarder comme il convient à une procédure qui ne saurait avoir de vertu si elle est précipitée…

 

Sitôt que Titin se montrerait, il serait appréhendé et adieu le jugement !…

 

Ne conviendrait-il donc point, vu les circonstances, de le juger de blec par contumace ?

 

À cette suggestion qui venait du Petou et qui avait été appuyée par un message confidentiel d’Arthus, maire de Torre-les-Tourettes, Toton Robin avait répondu qu’il n’avait aucune idée de la façon dont se passeraient les choses et que son rôle se bornait uniquement à rassembler les juges.

 

Toton Robin, qui était allé dans la montagne, appelé par Barnabé, et qui avait vu Titin chez le chasseur de chamois, Toton Robin savait !

 

En attendant, tout le pays se peuplait de force publique, la haute et basse Fourca étaient envahies par les agents. On avait consigné des troupes à Grasse pour le dimanche suivant ; jusqu’aux sapeurs-pompiers des petites cités environnantes qui avaient reçu l’ordre de se tenir prêts dès la première alerte.

 

Or, Titin, selon les instructions qu’il avait reçues de MM. Souques et Ordinal, s’était retiré chez le padre Barnabé. Ce chasseur de chamois était célèbre dans tout le pays de Vésubie ; c’était le tireur le plus adroit de la montagne et il connaissait tous les secrets de la contrebande. C’était une figure héroïque et sauvage, un type que les « cooks » attachés aux tournées d’auto-cars signalaient à leurs clients.

 

Aussi l’invitait-on à, déjeuner dans les hôtels où stationnait la caravane.

 

Pendant le repas, il n’ouvrait la bouche que pour manger et pour boire, et c’est en vain qu’on le priait de raconter ses exploits. Il riait. Pas si bête.

 

Titin et lui étaient de vieux amis sans qu’ils se fussent jamais tenu de longs discours. Barnabé lui expliqua que, de l’endroit où ils se trouvaient, ils commandaient le tir à une lieue à la ronde et qu’on ne pouvait approcher sans leur permission. Et Giaousé, pas plus que le Bolacion auxquels Barnabé fit faire commission par le pâtissier de Saint-Martin (lequel tenait leur boîte aux lettres) qu’ils étaient attendus par Titin dans la montagne, ne montrèrent tant soit peu le bout de leur nez. Une lettre adressée à la Tulipe par le même truchement resta sans réponse. Enfin, au bout de quatre jours, comme ils l’avaient fait prévoir, la double silhouette de MM. Souques et Ordinal apparut.

 

Titin les attendait avec une hâte et une inquiétude extrêmes. Apportaient-ils le mot de l’énigme ?

 

Ils rapportaient.

 

– Nous avons vu l’acte de mariage, dit Ordinal. Vous allez tout comprendre. ! Par cet acte, M. et Mme Pincalvin reconnaissent et légitiment un enfant que la Cioasa a mis au monde, il y a vingt-cinq ans et qui n’est autre que Giaousé Babazouk ! Giaousé Babazouck devient donc par sa mère, le seul héritier des Supia !

 

» Nous avons appris bien d’autres choses. Cet enfant, dont la Cioasa avait accouché subrepticement entre les bras de la Boccia, avait été abandonné par celle-ci dans un ruisseau de la vieille ville, sur ordre du Supia. La Cioasa croyait son enfant mort. La Boccia avait reçu du Supia une somme assez rondelette qui lui permettait d’acheter la petite maison de la rue la Tousson et la mettait à l’abri du besoin. Mais elle ne cessait de s’intéresser au Babazouk. Elle déposa chez le notaire de la Fourca un pli scellé dans lequel elle retraçait toute l’histoire et établissait la filiation du Babazouk. Ce pli devait être remis après sa mort à la Cioasa. Ainsi assurait-elle le sort du Babazouk, sans se porter préjudice à elle-même tant qu’elle vivrait.

 

» C’était la Tulipe qui avait reçu ce pli. La Tulipe était curieux et il connaissait plus d’une façon de pénétrer le secret d’un pli, si bien cacheté fût-il. Dès qu’il fut au courant de la situation, cet esprit diabolique vit l’immense parti que l’on pouvait en tirer.

 

» Il s’agissait d’abord d’entraîner Giaousé si avant dans l’affaire qu’il lui fût impossible de reculer. C’est alors que le Bolacion et la Tulipe, amis intimes, aidés de toute une séquelle que nous verrons réapparaître tout à l’heure, avait d’abord créé l’incident Nathalie-Titin, chez le père La Bique, puis avaient fait disparaître Nathalie pour faire croire à Giaousé qu’elle s’était entendue avec Titin.

 

» Du même coup, on avertissait Hippothadée, qui amenait Toinetta sur les lieux et on ruinait le mariage de Titin. L’on aiguillait Giaousé, par esprit de vengeance, sur Toinetta ! La chose n’avait pas été difficile, Giaousé ayant depuis longtemps du goût pour Toinetta, ce qui n’avait pas échappé à Nathalie, laquelle, en plusieurs occasions, avait averti Titin de se méfier.

 

» Cela, par exemple, ce serait le chef-d’œuvre, le couronnement, le triomphe de la combinaison La Tulipe ! Les deux fortunes dans la même main ! Le Babazouk seul héritier des Supia et des Agagnosc !

 

» En attendant, le plus pressé était de retrouver Micheu. Ils le retrouvèrent.

 

» Micheu était à peu près un honnête homme, il pensa bien que, en la circonstance, il faisait une bonne affaire, mais il ne soupçonnait pas tous les crimes qu’il y avait derrière son mariage.

 

» La Cioasa, de son côté, était une brave femme et malheureuse. Elle n’avait pas cessé de penser à lui. Elle fit tout ce que l’on voulait pour le rejoindre.

 

» On tenait naturellement à ce que le mariage et la reconnaissance qui en résulterait restassent longtemps encore ignorés pour n’éveiller aucun soupçon. D’où cette retraite dans un pays perdu du Jura.

 

» Entre temps, on avait parlé à la Cioasa de son enfant qui n’était pas mort !… On la préparait à une grande joie.

 

» Mais il fallait faire vite. Le pli contenant toutes preuves nécessaires ne devait être livré à la Cioasa qu’après la mort de la Boccia !… D’où l’assassinat de la rue de la Toussau et la disparition de la Manchotte, à qui la Boccia avait fait certaines confidences.

 

» On avait certainement envoyé la Manchotte rejoindre Nathalie… Où ? Ah ! les malheureuses !… »

 

– Eh bien ! Titin, vous ne dites rien ? lui jeta Ordinal en ramassant fiévreusement son dossier.

 

– C’est terrible ! fit Titin… Mais je voudrais savoir exactement quel a été le rôle de Giaousé dans toutes ces horreurs ? C’est ce que je vais lui demander.

 

– Mais vous êtes fou ? s’écrièrent MM. Ordinal et Souques. Qu’est-ce que vous allez faire ? Il y a dans ce dossier toutes les preuves de votre innocence ; vous devriez nous suivre, rentrer avec nous à Nice ! Quant à Giaousé, nous nous chargerons de vous l’amener, mais entre deux gendarmes et en bonne compagnie…

 

– En attendant, je suis condamné à mort, mon cher monsieur Ordinal… Retournez donc à Nice tous les deux et quand je pourrai y rentrer sans danger, vous m’avertirez !

 

Ils s’en allèrent en hochant la tête. Titin dit à Barnabé :

 

– Oui, il y a des choses qui ont besoin d’être tirées au clair ! Je ne puis pourtant pas oublier que Giaousé a risqué sa peau pour sauver la mienne !

 

C’est là-dessus que Titin, par les soins de Toton Robin, avait fait tambouriner le « jugement de blec ».

 

Et nous voici à la veille d’un des jours les plus sombres de l’histoire de la Fourca, d’un de ces jours qui font époque et dont la légende, de génération en génération, est transmise.

 

C’était le samedi soir et les cabanons étaient restés ouverts une grande partie de la nuit. On n’avait aucune nouvelle. Toton Robin restait invisible. Le maire et le curé paraissaient inquiets.

 

Le Petou avait fait une petite fortune dans l’olivier et il avait, outre deux ou trois bastidons, entre la Fourca-Nova et la Costa, bonne et solide maison en la vieille ville. C’est là que Mme Petou donnait à goûter ses confitures, qui étaient célèbres, et ses liqueurs tout à fait gaillardes. C’est encore là que les deux maires restèrent en face l’un de l’autre, attendant impatiemment Toton Robin, qui n’arrivait pas.

 

– Nous sommes sous le coup de quelque nouveau malheur ! faisait Arthus.

 

– C’est à craindre ! approuvait la brave dame.

 

Arthus, le maire de Torre-les-Tourettes, était arrivé sur le coup de minuit à la Fourca et s’était enfermé chez le Petou qui lui raconta tout ce qu’il savait de l’affaire, telle que la lui avait dite Toton Robin.

 

– Bigre ! fit Arthus… S’il en est ainsi, il y a tout à craindre ! Ils feront tout pour que Titin ne vienne pas jusqu’ici !

 

À ce moment, on frappa à la porte de la rue. La femme du Petou s’en fut glisser le loquet du judas :

 

– Toton Robin ! annonça-t-elle.

 

Ils se jetèrent sur lui. Elle referma la porte. Il avait une figure décomposée.

 

– Pas de nouvelles de Titin ! Titin aurait dû être caché chez le docteur depuis la veille au soir. J’ai dit au docteur : « Courons chez Barnabé ! » Nous voilà partis dans l’auto pour Saint-Martin Vésubie, Barnabé n’était pas redescendu de la montagne. Nous grimpons !… Nous avons trouvé Barnabé là-haut, tout seul, au fond de sa hutte, assassiné.

 

Le Petou et Arthus n’eurent qu’un cri :

 

– Et Titin ?

 

– Ah ! Titin ! Titin !… Où est-il ? Qu’est-ce qu’il est devenu ? Ils l’ont eu par surprise, évidemment… Titin voulait voir Giaousé et le Bolacion, il les a fait appeler ! Ils sont venus ! Mais ils ne sont pas arrivés seuls, tu penses !… Et le tenant, il nous ont, du moment qu’ils ont Titin ! Je me suis fait reconduire à Saint-Martin. Le docteur et moi nous avons téléphoné à Grasse, à Nice, et nous voilà ! Je me suis dit que vous aviez peut-être des nouvelles de votre côté ! Écoutez… On t’appelle, Petou ! C’est la voix de la mère Closs.

 

En même temps, on entendait le bruit de la charrette traînée par le mulet. Ils coururent ouvrir. La maraîchère avait arrêté son véhicule devant la porte et soulevait sa lanterne au-dessus d’un corps allongé au travers des paniers et des légumes.

 

– Ah ! mes enfants ! je l’ai hissée là comme j’ai pu ! Elle ne vaut guère… Je l’ai trouvée, passé la Costa, au milieu de la route !

 

– Mais qui est-ce ? demandèrent les autres.

 

– Ah ça ! on ne la reconnaît pas tout de suite !… Nathalie !

 

– Mon Dieu ! mais oui, c’est Nathalie ! Ah ! la pauvre !

 

Toton Robin la descendait déjà :

 

– Elle est pleine de sang !… Portez-la sur mon lit, fit le Petou… et qu’on aille chercher le docteur.

 

Pendant ce temps, Arthus l’auscultait.

 

– Elle vit !… Bon Dieu, ce qu’ils l’ont abîmée !…

 

Le Petou glissait à la pauvre fille un plein verre de grappa entre les dents.

 

– Si elle pouvait parler ! fit Robin… nous n’aurions pas besoin de chercher bien loin pour savoir où il est, notre Titin !…

 

Comme si elle n’attendait que ce nom pour ouvrir les yeux, Nathalie sortit soudain de son coma.

 

– Titin, fit-elle, d’une voix qu’on ne lui connaissait pas, vous voulez savoir où est Titin ?… Ah ! c’est toi Toton Robin !… Le Petou !… Est-ce que j’arrive encore à temps ? Ils vont le faire crever, vous savez.

 

– Où est-il ?

 

– À Touet-du-Loup !

 

– Dans les carrières ?

 

– Dans les carrières !…

 

– En avant ! lit Toton Robin.

 

– Pensez-vous !… Faut y aller tous ! Et vous ne serez pas trop ! Mais ne perdez pas de temps !… Quand j’ai su par la Manchotte qu’ils avaient emmené Titin et ce qu’ils allaient en faire, je me suis pensé qu’il fallait le sauver ! La Manchotte, qui est devenue la maîtresse du Bolacion, m’a aidée ! J’ai tout appris par elle, je vous dirai tout.

 

Une heure plus tard, par toutes les ruelles, par toutes les sentes, la vieille Fourca se vidait une fois de plus… mais il ne s’agissait plus d’aller voir mourir Titin ! Il fallait le sauver, l’arracher à la horde des Loups.

 

Silencieusement, cent serpents noirs glissaient, s’allongeaient sur les routes, disparaissaient, réapparaissaient sur une crête et venaient finalement tous se souder à l’entrée des gorges où les troupes du Petou étaient rejointes par celles d’Arthus, car Torre-les-Tourettes ne voulait point laisser à la Fourca seule la gloire et les dangers d’une expédition dont il serait sûrement parlé dans les âges les plus reculés.

 

Ceux de la Fourca s’enfoncèrent plus avant, arrivèrent dans l’étroit couloir des nouvelles carrières d’où l’on découvre Touet-du-Loup.

 

Pendant ce temps, ceux de la Torre, conduits par le rusé Arthus, avaient escaladé force rocs et précipices pour revenir sur les derrières de la horde, au delà de Touet-du-Loup, et fermer ainsi sur eux le cercle de la mort.

 

Quand ceux d’en bas, que dirigeait Toton Robin, aidé des sages conseils du Petou, virent qu’Arthus avait terminé son mouvement, ils se disposèrent à attaquer.

 

Cette attaque, pour réussir, devait être foudroyante. On avait apporté force échelles et cordages. Il s’agissait avant tout de délivrer Titin du premier coup. Une torche de résine allumée par la Manchotte, ainsi qu’il avait été convenu entre elle et Nathalie, indiquait à ceux du dehors l’endroit précis où le Bastardon avait été transporté.

 

Un dernier conseil de guerre, auquel assista Nathalie, que l’on avait apportée sur une civière, finit de régler tous les détails de l’affaire.

 

En vérité, elle ne pouvait que réussir, car le camp ennemi était en pleine liesse. La prise de Titin avait été le signal d’une extravagante beuverie.

 

Il était quatre heures du matin quand ce coin de la montagne se transforma en volcan. Des feux multicolores, des explosions de mines, des coups de fusil, des hurlements, des appels désespérés, des cris de douleur atroces, une rage indescriptible qui faisait se ruer les uns contre les autres des hommes, et aussi des femmes ennemies, tout semblait réuni pour donner l’illusion d’un coin d’enfer et de sabbat où chacun de ces malheureux possédés trouverait sa perte et sa damnation.

 

Dans l’encadrement d’une sorte de galerie creusée à jour au flanc de la montagne, on voyait courir, avancer, reculer, frapper, écraser, broyer de leurs massues dressées ou tournoyantes, deux hommes au torse nu, tout ruisselants du sang des autres, beaux et terribles comme des héros d’Homère. C’était, à un bout de la galerie, Toton Robin et, à l’autre, le Bastardon.

 

Une voix les encourageait d’en bas qui leur, criait :

 

– Tue ! Tue !

 

C’était la voix de Nathalie.

 

Le combat ne dura pas une heure.

 

Ceux qui n’étaient qu’à moitié morts se rendirent et « il n’en restait plus des tas ». Ainsi s’exprime la légende. Ce qui est exact, c’est que les loups des gorges du Loup reçurent cette nuit-là, une raclée tout à fait royale, « assez suffisamment » pour qu’on n’entendit plus parler d’eux de longtemps et que la paix revînt au pays.

 

Le retour des vainqueurs fut triomphal. Ils emmenaient avec eux quelques prisonniers destinés à faire bonne figure dans le « jugement de blec ».

 

Le Bolacion avait reçu de Titin le coup de bâton qui lui avait ouvert le crâne par où il perdait sa mauvaise cervelle de démon.

 

On ne l’emmenait pas moins au fond d’une charrette pour être jugé, côte à côte avec le Giaousé qui était aussi à moitié mort.

 

Il manquait la Tulipe, qui était bien trop prudent pour avoir jamais mis les pieds dans les compromettants repaires du Touet-du-Loup.

 

Comme la charrette qui amenait les prisonniers passait devant la Costa, voilà que la femme de Jean-José Scaliero ouvrit sa porte et livra la Tulipe. Elle craignait que si ceux de la Fourca apprenaient un jour qu’elle avait donné asile à la Tulipe, ils ne missent le feu à sa maison, ce qui aurait pu arriver.

 

La Tulipe ne se soutenait plus et ce fut encore une loque que l’on jeta au fond de la charrette.

 

On cherchait en vain Titin, il avait disparu sous une bâche, confessant cette pauvre Nathalie. Elle lui racontait tout son martyre qu’il ne pouvait entendre sans pleurer, car c’était pour lui qu’elle avait tant souffert.

 

Pendant que ce cortège s’acheminait ainsi vers le « jugement de blec » le bruit du combat était parvenu jusqu’aux plus hautes autorités qui donnèrent immédiatement des ordres pour que toutes les forces de police et autres, dont on disposait courussent à Touet-du-Loup mettre fin à cette tuerie.

 

Mais, bien entendu, les forces arrivèrent quand tout était fini, et quand elles revinrent autour de la Fourca, elles trouvèrent la, vieille ville sur ses gardes, en train de rendre son « jugement de blec » et rebelle à toute intrusion du dehors.

 

La vieille Fourca fut entourée comme si on allait lui donner l’assaut. Et l’histoire de ce siège, qui ne dura que douze heures, ne fut pas plus ridicule que le siège du fort Chabrol qui dura plusieurs semaines, en plein cœur de Paris, tenant en respect toutes les forces de la capitale.

 

Les ordres expédiés de Nice et même de Paris exigeaient une intervention immédiate, mais les assiégés avaient fait savoir que puisque MM. Souques et Ordinal avaient eu l’imprudence de pénétrer chez eux, ils les gardaient et qu’ils n’hésiteraient point à les faire passer de vie à trépas si on forçait leurs portes.

 

Pendant que se jouait cette comédie en bas, la tragédie continuait là-haut. Et rapidement Toton Robin avait été nommé président. Il avait mis la population au courant du drame, en quelques phases. À la porte haute, se dressaient déjà les cadavres du Bolacion et de la Tulipe, et maintenant c’était le tour de Giaousé.

 

Il s’était jeté à genoux. Il demandait grâce. Il appelait Titin à son secours.

 

Titin s’était levé très pâle, tremblant comme un enfant.

 

– Pour lui, fit-il, je vous demande grâce ! Il s’est laissé entraîner !… Je ne peux pas oublier que nous nous sommes aimés comme deux frères. Et si vous m’aimez un peu, vous autres, souvenez-vous qu’il m’a sauvé la vie.

 

Mais aussitôt, derrière lui, une voix implacable s’éleva. C’était la voix de celle qui allait mourir et qui n’avait conservé un peu de force que pour assister au châtiment :

 

– C’est le plus coupable ! râla-t-elle, car les autres n’étaient point tes amis, mais celui-là qui était ton frère t’a trompé plus qu’il n’est permis au pire ennemi de tromper son pire ennemi ! S’il t’a sauvé la vie, Titin, c’est qu’il avait besoin que tu vives pour que l’on continue à croire que c’était toi qui commettais ses crimes… Et il ne t’a sorti de ta prison que pour que Hardigras continue à tuer ! Lui dis-tu toujours merci, Titin ?

 

À cette explication foudroyante une clameur épouvantable s’éleva. Giaousé fut porté à la potence comme d’autres sont portés en triomphe !

 

Quant à Titin, après avoir fait entendre le plus triste gémissement, il se tourna vers MM. Souques et Ordinal et leur dit :

 

– Maintenant, tout est fini. Nous n’avons plus rien à faire ici ! Je vous appartiens.

 

Mais le peuple tout entier dit :

 

– Nous sommes seuls coupables, c’est nous qui nous livrons ! Nous avons agi en toute justice comme de vrais et bons juges de blec, que l’on fasse de nous ce que l’on voudra !

 

Et ainsi se termina le siège de la Fourca, MM. Souques et Ordinal ayant fait à eux seuls toute la ville prisonnière.

 

C’est tout juste s’il y eut assez de troupes et de forces policières pour encadrer une population que grossit le flot de ceux qui réclamaient d’être jugés avec Titin.

 

On sait comment tout cela finit. Le procès fut porté devant une cour du Sud-Ouest, la juridiction niçoise ayant été écartée pour cause de suspicion légitime. Il y eut des condamnations avec sursis, mais Titin fut acquitté d’une façon retentissante.

 

Le mariage de Titin et de Toinetta fut célébré avec une pompe champêtre dont on parlera longtemps dans ce pays de cocagne. Aiguardente, Tantifla, Tony Bouta et ce bon Pistafun, sorti depuis quelques semaines de prison, fêtèrent ces noces durant toute une année sans désemparer.

 

La mariée avait tenu à avoir à sa droite, dès le premier festin, M. Bezaudin. Elle avait à sa gauche Odon Odonovitch, qui l’appelait « Majesté ».

 

– Reine de la Fourca, lui répondit-elle, je ne veux pas d’autre titre.

 

Avant le bal, Titin et Toinetta s’en furent faire visite à la basilique de Sainte-Hélène.

 

La mère Bibi ouvrit le bal pendant dix jours de suite avec le bon M. Papajeudi, lequel finit par demander grâce.

 

Si vous voulez savoir tout ce qui fut consommé pendant ces dix jours en mets de toutes sortes, stocatida, socca, pissaladière, tourtas de bléa, budeux, tripes, viandes, pâtés, poissons, soupes aux poissons, bouillabaisses et en liquides de tout genre, il faudra vous en référer à un docte ouvrage auquel travaille à ses moments perdus le premier magistrat de Torre-les-Tourettes, le bon maire de la Table ronde, le noble et bien-aimé Arthus, qui s’est donné mission de recueillir tous documents relatifs à la chronique de Hardigras, laquelle servira un jour à parfaire, comme toute chronique vraiment digne de ce nom qui ne prend point uniquement sa source dans l’imagination des conteurs, notre belle et glorieuse histoire de France.

 

 

 

 

 


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Septembre 2008

 

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