Gaston Leroux

 

 

 

LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE

 

 

 

(1916)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

I  La grande traîtrise d’Ivana. 4

II  Vladimir raconte une étrange histoire à Rouletabille. 21

III  Les comitadjis. 35

IV  Les Pomaks et l’Agha. 56

V  Combat à mort entre Athanase Khetew et Gaulow et ce qui s’ensuivit. 68

VI  C’est au tour de La Candeur de raconter une étrange histoire à Rouletabille. 85

VII  Devant Kirk-Kilissé. 109

VIII  La prise de Kirk-Kilissé. 117

IX  La Candeur boit trop. 124

X  Où l’on reparle du coffret byzantin. 137

XI  Où Rouletabille reçoit des nouvelles de son journal. 154

XII  Où Rouletabille s’aperçoit qu’il n’en a pas encore fini avec le coffret byzantin. 170

XIII  Où La Candeur ne doute plus que Rouletabille ne soit devenu fou. 181

XIV  En suivant les bords de la Maritza. 198

XV  36, rouge, pair et passe. 210

XVI  Chevauchée dans la nuit. 227

XVII  Questions financières. 236

XVIII  À Constantinople. 240

XIX  Le « Loreleï ». 250

XX  Le Bosphore, la nuit. 256

XXI  Où La Candeur regrette amèrement d’avoir une grosse tête. 262

XXII  La rançon. 267

XXIII  Sous l’eau et dans la nuit. 274

XXIV  Suite du drame sous l’eau et dans la nuit. 278

XXV  Où Rouletabille retrouve Ivana et échange avec elle quelques explications nécessaires. 286

XXVI  La dernière aventure de M. Kasbeck. 300

XXVII  Où Rouletabille et Ivana ont quelque raison de croire qu’ils touchent enfin au bonheur. 305

XXVIII  Où La Candeur trouve que la terre est petite. 312

XXIX  Les joies de la noce interrompues. 322

XXX  Nuit de noces sur la Côte d’Azur. 327

XXXI  Dernier chapitre où il est démontré que « un et un font un ». 335

À propos de cette édition électronique. 346

 

I

La grande traîtrise d’Ivana.

 

C’était le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres défilés de l’Istrandja-Dagh… le soir tombait…

 

Précédant les premiers détachements bulgares qui, à la première heure de la première guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et avaient mission d’occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle ?… Ils sont si curieusement placés entre les premiers fuyards turcs que l’on ne saurait dire exactement s’ils fuient ou s’ils poursuivent.

 

La vérité est qu’ils font les deux choses à la fois. Ils veulent atteindre avant d’être atteints !…

 

« En avant ! en avant ! » crie Rouletabille.

 

Que fait donc, « entre deux feux », le jeune reporter de L’Époque et quelle est cette sorte de rage qui l’anime ? C’est par des paroles sans suite qu’il encourage ses compagnons à le suivre ; et sa bouche est pleine de malédictions.

 

On n’a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille ! Eh ! en vérité, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le monde entier pour avoir pénétré les plus obscurs mystères, pour avoir démêlé les intrigues criminelles les plus compliquées, et qui se trouve tout à coup, et pour la première fois de sa vie, devant le mystère du cœur féminin auquel il ne comprend rien du tout !

 

Le « bon bout de sa raison » qui, jusqu’à ce jour, l’avait soutenu dans les pires épreuves en le conduisant irrésistiblement sur le chemin de la vérité, ne lui est plus bon à rien. C’est en vain qu’il l’a appelé à son secours… quelle défaite ! « Le bon bout » de la raison l’a laissé en route ; ni plus ni moins que s’il avait été le mauvais… Et la cause d’une pareille catastrophe ?… Une femme ! une simple jeune fille que Joseph Rouletabille aimait naguère de tout son cœur et qu’il prétend détester maintenant de toute son âme : Ivana Vilitchkov !…

 

C’est elle qu’il poursuit en cette fin de jour tragique… c’est derrière elle qu’il court… quelle aventure !

 

Pour essayer de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa triste cervelle en feu, cherche, dans les événements passés à Sofia et au sinistre Château noir[1], le fil de cet insondable mystère… Résumons les faits : envoyé par son journal dans la capitale de la Bulgarie, pour y étudier de près les événements qui s’y préparaient, Rouletabille avait retrouvé à Sofia une jeune fille, la nièce du général Vilitchkov, qu’il avait connue à Paris où elle était venue commencer ses études de médecine et pour laquelle il avait ressenti tout de suite un sentiment des plus tendres.

 

À Sofia, Rouletabille est reçu chez l’oncle d’Ivana et il ne cache pas à la jeune fille qu’il l’aime et que son désir le plus ardent est de l’épouser. Celle-ci, qui semble nourrir également des sentiments assez vifs pour le jeune homme, lui répond cependant en tentant de le détourner de son dessein. Ivana se prétend vouée, comme son père et sa mère et sa petite Irène, morts tous trois assassinés par un ennemi de la famille, à une destinée tragique. Cet ennemi s’appelle Gaulow, un Bulgare chassé de Bulgarie et qui s’est fait turc, mahométan, pomak, ce qui est tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au cœur des montagnes du nord de la Thrace, dans l’Istrandja-Dagh, et de là, vient de temps à autre, pour de mystérieuses et cruelles besognes, en Bulgarie. Nul n’a encore pu l’atteindre ! Gaulow brave le genre humain dans son redoutable Château noir (Karakoulé) !…

 

Toute cette affaire n’est point, comme bien l’on pense, pour refroidir l’amour de Rouletabille. Il arrivera bien, lui, à débarrasser la famille Vilitchkov, de l’affreux Gaulow qui s’appelle aussi en Turquie Kara-Selim.

 

Il demande seulement à la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. « Seriez-vous promise ? » demande le reporter anxieux et Ivana de répondre : « Nul ici-bas n’a le droit de se dire mon fiancé. »

 

Voilà de nouveau Rouletabille plein d’espoir quand, pendant la nuit suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragédie historique du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l’hôtel du général Vilitchkov, assassinent le général et ses serviteurs et emmènent Ivana en captivité dans le Château noir.

 

Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana ; il tentera de reprendre aussi, par la même occasion, certain « coffret byzantin » dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans précieux de la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au général-major Stanislawoff, l’une des gloires les plus pures de son pays, ami de la France, et célèbre depuis pour avoir mis son épée au service de la Russie lors du prodigieux conflit qui devait, l’année suivante, embraser l’Europe et déshonorer la Bulgarie. Et le voilà parti en expédition.

 

Il emmène avec lui son fidèle reporter La Candeur et un jeune Slave très débrouillard mais d’une moralité assez relâchée qui s’appelle Vladimir. Un cousin d’Ivana les accompagne également : c’est Athanase Khetew qui, lui aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu’il aime au moins autant que peut l’aimer Rouletabille et pour l’amour de laquelle il voudrait bien aussi tuer l’affreux Gaulow. Quant à Rouletabille et à Athanase, ils ne s’aiment guère mais sont assez sages pour contenir leur animosité réciproque.

 

Toute la bande arrive au Château noir, où les attendent les aventures les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim célèbre ses noces avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes égarés et se mettent immédiatement à l’ouvrage. Ils n’ont pas une heure à perdre. Ivana consent à être la femme de Gaulow, l’assassin de ses parents, pour rentrer en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent, à la fois, Ivana et ravissent le coffret.

 

Au milieu des fêtes somptueuses qui sont données à Karakoulé, Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il réussit à emporter Ivana jusqu’au fond du donjon où les reporters se barricadent. Entre-temps, bien qu’il n’ait pas pu s’approprier le coffret byzantin, Rouletabille en a deviné le secret et a pu constater que les plis précieux y sont toujours et que nul encore n’y a touché ; aucun pomak n’en soupçonne même la présence. Athanase reçoit de Rouletabille la mission d’aller porter cette formidable nouvelle aux armées du général Stanislawoff, lesquelles, dès lors, pourront descendre, en toute sécurité, à travers les montagnes de l’Istrandja, sur Kirk-Kilissé.

 

Athanase jure de réussir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec ses compagnons d’armes, délivrer Ivana et les journalistes français. Avant de se sauver du donjon où les reporters sont retranchés, il est parvenu à capturer Gaulow qu’il a remis aux bons soins d’Ivana, laquelle a fait le serment sur les mânes de ses parents de le tuer de sa propre main.

 

Les jeunes gens subissent un siège des plus violents, aux péripéties tragico-comiques et qui se termine de la façon la plus singulière du monde. Ivana non seulement n’a pas tué Gaulow, qu’elle prétend garder comme otage, mais Rouletabille la surprend au moment où elle fait évader le monstre… et cela, à la minute même où Gaulow allait recevoir le châtiment de ses crimes, où les armées conduites par Athanase Khetew apparaissent à l’horizon !…

 

Quel est donc cet affreux mystère ?… Rouletabille ne peut imaginer qu’Ivana aime cet homme qui a assassiné les siens et qui avait juré la perte de son pays ?… Alors ?… Alors ?… alors, il faut agir… on réfléchira en agissant… Les bandits de la Karakoulé, à l’approche des armées, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s’est enfui… Ivana, sous prétexte de rattraper Gaulow, a enfourché un cheval et court derrière Gaulow… Ivana ne se doute pas que Rouletabille a été témoin de son infamie, l’a vue dérouler elle-même la corde au bout de laquelle se balançait Gaulow, délivré par elle !…

 

Rouletabille se jette à son tour à cheval et court derrière Ivana. Les reporters et leur domestique Tondor courent derrière Rouletabille… telle est la situation très nette et cependant très incompréhensible pour qui a connu Ivana, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauchée des reporters.

 

Rouletabille grince entre ses dents : « Elle court rejoindre Gaulow !…

 

« … Ah ! tu as beau aller vite, va, traîtresse, je ne te lâcherai pas !… Moi aussi, je serai au rendez-vous… Et je verrai bien de mes yeux ce que tu vas en faire de ton Gaulow !… »

 

Ce qu’elle en ferait ? Elle le lui avait dit ; oui, avant d’enfourcher son cheval, elle avait eu l’effronterie de lui crier, à lui, à lui qui avait vu la chose énorme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu’elle voulait, de sa propre main, offrir à sa patrie, comme première victime expiatoire, la tête de Gaulow !… Comment ne lui avait-il pas éclaté de rire au nez ? Comment n’avait-il pas craché au visage de cette petite fille barbare, sanguinaire et menteuse…

 

Comment avait-il eu le courage de retenir la généreuse fureur qui gonflait ses veines de jeune amant bafoué et d’ami trahi jusqu’à la mort, car de cette trahison ils avaient failli tous mourir !… Comment ?… Pourquoi ne lui avait-il pas dit : « J’ai vu !… Tais-toi !… J’ai vu !… je t’ai vue le sauver de tes mains, et si tu cours après lui c’est pour tomber dans ses bras » ? Oh ! d’abord simplement parce qu’elle ne lui en avait pas laissé le temps ; ensuite parce qu’il était vraiment curieux de voir jusqu’où pouvait aller Ivana, dans le mensonge et dans le crime !… Et puis aussi, parce que, le cœur plein de rage, il rêvait à son tour d’une vengeance ou tout au moins de quelque juste châtiment !

 

C’est que peut-être encore, au plus obscur de lui-même, commençaient à se poser les termes du problème psychologique le plus curieux qu’il eût jamais à démêler et aussi le plus mystérieux en même temps que le plus bizarre.

 

Enfin, s’il l’avait suivie dans cette course insensée vers le Sud, c’est qu’il se souvenait qu’il était correspondant de guerre et qu’il avait grand-hâte de trouver, maintenant qu’il était délivré, un bureau de poste avant de tomber sous la censure féroce des Bulgares !… Entre les deux armées, toujours !… ni dans l’une ni dans l’autre…, est-ce que telle n’était pas sa formule, celle qu’il avait toujours prônée à Vladimir et à La Candeur ?… Est-ce que, dès Sofia, tel n’avait pas été son plan ? Plan dangereux sans doute, mais qui ne l’en séduisait que davantage !… Aussi quand, dans cette fuite insensée de la Karakoulé, La Candeur, qui avait par miracle retrouvé son mecklembourgeois, lui demandait derrière lui, secoué sur sa selle : « Où allons-nous ? » avait-il pu lui répondre : « Faire du reportage !… »

 

Ainsi ils n’avaient même pas attendu les troupes !… La félonie d’Ivana les traînait en trombe derrière elle…

 

Oui, félonie ! félonie !… c’est à cela que Rouletabille revenait sans cesse, bien que son esprit cherchât ailleurs… mais il était trop irrité pour ne plus retomber à cela : félonie ! Il ne voulait plus douter que l’amour dont il n’avait jamais encore jusqu’à ce jour mesuré la force, eût accompli l’abominable miracle de transformer une héroïne en une pauvre fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion.

 

Cette ignoble conversion avait dû se produire pendant ces moments d’absence que le reporter avait trouvés souvent inexplicables : Ivana les passait certainement auprès du prisonnier, dans le cachot du souterrain ! Que de fois ne s’était-il pas étonné de ne point la voir à son côté, au plus fort du combat ! et avec quelle singulière figure elle réapparaissait tout à coup, racontant qu’elle avait pris la garde pour laisser reposer le katerdjibaschi. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un prétexte ou sous un autre !… Et Rouletabille, qui avait redouté que ce fût pour s’y livrer à quelque abominable torture, se reprochait de s’être laissé tromper comme un enfant !

 

Il se rappelait la phrase turque prononcée en dernier par Kara-Selim délivré, et adressée par lui (avec quel hideux sourire de remerciement !) à Ivana surprise, sans qu’elle s’en fût aperçue, par Rouletabille sur la tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda à Vladimir :

 

« Que signifient ces mots : Benem ilé guel !

 

Cela veut dire, répondit Vladimir : « Viens avec moi !… viens me rejoindre ! »

 

– Parbleu ! gronda Rouletabille !… moi aussi, je vais avec elle !… je vais avec eux ! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier leur crime ! »

 

……………………………

 

Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits d’un gros village en avant d’Almadjik…

 

La route qu’ils avaient prise commençait de montrer certaines particularités qui les étonnèrent tout d’abord mais auxquelles, par la suite, ils devaient facilement s’habituer chaque fois qu’ils eurent à pénétrer dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un titre quelconque, une « agglomération » : sur les côtés du chemin tout était dévasté. Les cabanes de paysans paraissaient avoir été éventrées par quelque cataclysme qui s’était acharné à défoncer portes et fenêtres et avait çà et là allumé des incendies.

 

Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n’était point rare d’apercevoir des cadavres de femmes et d’enfants qui gisaient parmi des mares de sang et dans le plus pitoyable état.

 

D’autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient trébucher à chaque instant les chevaux ; de telle sorte qu’en fait « d’agglomération », il y avait surtout là agglomération de cadavres.

 

Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans d’origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient dû se réfugier chez eux pour attendre l’arrivée des troupes du Nord, dont la venue avait été signalée ; d’autres étaient sortis du village même et de la contrée environnante, lesquels, avant de se retirer devant l’envahisseur, faisaient place nette et passaient au fil de l’épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race ennemie…

 

Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans tête…

 

Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à chaque instant, laissaient échapper des cris d’horreur, purent juger de l’importance du massacre et de l’ampleur prise par le sacrifice que MM. les Turcs avaient offert, en guise d’adieu, au Dieu de la guerre ! Têtes abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles coupées, rien n’avait manqué à cette fête du sang.

 

« C’est horrible !… c’est abominable !… » hurlait La Candeur, derrière Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces horreurs par ce qu’il avait vu de près au Maroc et au Caucase, particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares et Arméniens.

 

Il n’avait d’yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir au coin d’une ruelle… Ivana !… C’était elle !… Il ne pouvait en douter, c’était elle !… Les avait-elle vus ? Elle était soudain partie dans un galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de décombres et de cadavres fumants…

 

En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa tête, avait disparu au coin d’une autre ruelle qui conduisait à la place de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de flammes.

 

Rouletabille demanda un suprême effort à son cheval qui, depuis quelques instants, montrait des signes de fatigue… Il voulut l’enlever, lui aussi ; mais la bête buta au milieu des décombres et le reporter roula sur le sol avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et Tondor. Ce fut une chute générale et fort brutale dont les reporters, ainsi que leur domestique, se relevèrent assez éclopés.

 

Rouletabille néanmoins se mit à courir dans la direction suivie par Ivana. Ses camarades le suivirent cahin-caha.

 

On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du côté de la place du village. Ils allaient déboucher sur celle-ci quand ils ne furent pas peu surpris d’être arrêtés par Ivana elle-même qui se trouvait à pied comme eux tous. Sa bête fumante tombée auprès d’elle, au milieu de la rue, ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frappé d’une balle.

 

Un bruit de bataille, le crépitement de la mousqueterie éclatait à quelques pas et des projectiles vinrent siffler à leurs oreilles.

 

Ivana était dans une agitation extraordinaire.

 

Elle leur ordonna, les bras étendus, de ne pas aller plus loin !

 

« Les Turcs massacrent tout ! Ils n’ont pas encore abandonné le village ; méfions-nous… ils ne nous épargneront pas !

 

– Et Gaulow ? demanda Rouletabille.

 

– Il a rejoint les Turcs ! répondit-elle d’une voix sombre. Il s’en est fallu de quelques minutes que je ne le rattrape…

 

– Gaulow s’est donc échappé ! » gronda une voix bien connue.

 

Tous se retournèrent. Athanase Khetew venait d’arriver derrière eux, tout juste pour entendre la phrase d’Ivana. Il eut un geste de malédiction sur sa bête fumante et regarda avec mépris les reporters.

 

« Je vous l’avais confié… » dit-il simplement.

 

Ivana prit la parole :

 

« Nous avons été trahis au dernier moment par le Katerdjibaschi (chef des muletiers)… C’est lui qui lui a procuré la corde pour s’échapper du donjon. Aussitôt que nous nous en sommes aperçus, nous ne vous avons même pas attendu, Athanase Khetew ! malgré tout le désir que nous avions de vous revoir et de vous féliciter (ici une voix étrangement douce et câline) et nous avons couru après le monstre !…

 

– C’est donc une revanche à prendre ! fit Athanase qui était devenu singulièrement rouge en regardant Ivana Vilitchkov…

 

– Et une partie à recommencer ! déclara-t-elle avec désinvolture.

 

– Vous devez regretter de ne point lui avoir coupé la tête quand je vous l’ai amené !… continua Athanase d’une voix sourde…

 

Évidemment, mon cher ! »

 

Et elle lui tourna le dos pour s’intéresser à autre chose. Athanase semblait très occupé à dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille écoutait et regardait. Le cynisme incroyable d’Ivana le mettait, lui aussi, en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisèrent. Les deux hommes se comprirent-ils ? Athanase dit :

 

« Nous retrouverons Gaulow !…

 

– Oui, fit Rouletabille… et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne pas le laisser échapper ! »

 

Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu’elle voulait rendre indifférent :

 

« Qu’allons-nous faire ?…

 

– Vous allez me suivre ! dit Athanase. Ordre du général commandant la division. Il ne veut point qu’on le précède et il craint qu’une imprudence annonce ses mouvements… j’ai répondu de vous… Vous irez où je vous conduirai, où plutôt, il m’a ordonné de vous conduire…

 

– Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde ! » dit très vivement Ivana.

 

Rouletabille pâlit, mais elle ne s’occupait point du reporter…

 

« Et où irons-nous, monsieur ?… demanda Rouletabille d’une voix glacée.

 

– Tenez ! nous allons faire une petite excursion par-delà ces monts, fit Athanase en désignant l’horizon vers l’est, puis nous descendrons, tout doucement vers le sud, sans être gênés par les troupes…

 

– Je vous crois ! nous ne les verrons même pas…

 

– Que vous importe ? répliqua Athanase, si je vous donne ma parole d’honneur que je vous ferai déboucher sur le champ de bataille au moment le plus intéressant !

 

– Ça va ! cria Vladimir.

 

– Ne nous faites pas « déboucher » dans un endroit trop dangereux », exprima La Candeur avec une certaine mélancolie.

 

Rouletabille dit :

 

« C’est bien, monsieur, nous vous obéissons. Nous sommes maintenant vos prisonniers, ou à peu près. »

 

Derrière Athanase, il venait d’apercevoir une petite troupe de cavaliers, que conduisait un sous-officier.

 

« Vous êtes mes amis ! répondit simplement Athanase, je me suis arrangé pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que j’ai trouvés en passant à la Karakoulé. Enfin, vous allez avoir des bêtes fraîches…

 

– Vous pensez à tout, monsieur !…

 

– C’est un type épatant ! » proclama Vladimir.

 

Ils rebroussèrent chemin et atteignirent avant la nuit la crête des monts à l’ouest. Avant de descendre dans la vallée, les reporters purent apercevoir l’armée bulgare et même l’entendre, car elle chantait.

 

Qu’elle était belle, cette journée du 21 octobre 1913 où les soldats du général Radko Dimitrief pénétraient enfin en Turquie sur un front de plus de vingt kilomètres, dans un pays qui n’était connu que des muletiers et des bergers ! où les colonnes de la cinquième division, ne sentant même pas la fatigue d’un pareil effort, sans s’accorder une heure de repos, continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille d’Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses étapes avant le coup de foudre : Kirk-Kilissé ! Cette armée, fait mémorable en ce siècle de chemin de fer, de téléphone, et de télégraphie sans fil, on n’en avait même pas soupçonné la présence ! Elle avançait, se sentant pleine de force et de mystère… On la croyait vers la Maritza, à l’Est !… Et de cime en cime, cependant, c’était encore la chanson de la Maritza, rivière où se mêlèrent pendant des siècles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se renvoyaient ! Alors, cette chanson-là n’avait pas encore été chantée par des traîtres à leur race et à leur destin :

 

Coule Maritza,

Ensanglantée,

Pleure la veuve

Cruellement blessée.

 

Marche, marche, notre général !

 

Un, deux, trois, marchez, soldats !

La trompette sonne dans la forêt,

En avant marchons, marchons, hourrah !

Hourrah ! Marchons en avant !…

 

Qu’elle était belle, cette première aurore où il n’y avait sous le soleil que des jeunes gens pleins de vie et sûrs de la victoire, où le sang n’avait pas encore été versé, où la rage du massacre n’avait pas encore ouvert ses gueules sauvages, où l’espoir sacré de délivrer des frères opprimés gonflait les poitrines, où chacun se tendait la main du Balkan au Rhodope et plus loin encore, tout là-bas jusqu’au fond de l’Épire et de la douce Thessalie ! Pour ce beau jour, des races ennemies s’étaient réconciliées et étaient parties ensemble, dans le bruit des trompettes, d’un tel élan que le monde a pu croire un instant que rien ne les séparerait plus !… Hélas ! le monde avait oublié qu’il y avait à Sofia un Cobourg qui veillait sur d’autres intérêts que ceux de sa patrie d’un jour !…

 

Cette vision disparut bientôt aux regards des reporters, qui, derrière Athanase, s’enfoncèrent dans un pays coupé de pics, de rochers, de ravins abrupts, rappelant véritablement une zone alpestre mais beaucoup plus désolée. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de leurs mutuelles aventures. Chacun pensait à Gaulow.

 

Les tentes furent dressées ; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles il inscrivait le titre et la date de l’article ; puis il mettait le tout dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il, depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu’ils étaient entrés dans l’Istrandja-Dagh.

 

Quand l’article fut achevé, Vladimir s’écria :

 

« Je vois d’ici le nez de Marko le Valaque, quand « notre journal » publiera la série des « correspondances » de Rouletabille ! Ce pauvre Marko en fera certainement une maladie !… »

 

Nous avons déjà eu l’occasion de dire[2] que Marko le Valaque était un journaliste d’occasion, comme il en surgit toujours dans les moments troubles ; fort méprisé – avec raison – des professionnels, ayant fait tous les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en effet d’importance. En attendant l’arrivée de l’envoyé spécial de La Nouvelle Presse de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec celui de L’Époque, il restait le maître d’expédier les télégrammes les plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier. Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de L’Époque, il n’avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et n’avait pas cessé d’inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de Vladimir Petrovitch, qui l’accusait de manquer de moralité ! !

 

« Fiche-nous la paix, avec ton Marko ! gronda La Candeur ; on dirait que tu ne penses qu’à lui…

 

– Croyez-vous toujours qu’il nous a suivis dans l’Istrandja ?… demanda Rouletabille sur un ton assez ironique.

 

– Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi ! répliqua Vladimir.

 

– Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s’il n’apercevait pas à l’horizon le nez de Marko ! »

 

Et il se mit à rire.

 

« Ne « blague » pas !… protesta Vladimir, je t’en supplie, ne « blague » pas… Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s’est fait journaliste !…

 

– Enfin, qu’est-ce qu’il pourrait nous faire ?

 

– Est-ce qu’on sait ?… je vous assure que le dernier soir qui a précédé notre arrivée dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision d’une ombre qui s’enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur s’est écrié qu’on lui avait volé sa serviette en maroquin, j’aurais mis ma main à brûler que nous avions affaire à Marko !…

 

– Cette ombre, répliqua La Candeur sur un ton assez méprisant, n’a jamais existé que dans l’imagination de Vladimir… et quant à ma serviette que je croyais avoir mise dans ma cantine, je l’ai trouvée au pied de mon lit, où je l’avais certainement déposée moi-même avant de me coucher…

 

– Et mes articles étaient toujours dedans ? demanda Rouletabille en manière de plaisanterie.

 

– Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont là !

 

– Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch !… et cessez de médire de la Valachie…

 

– Ah ! monsieur, si vous connaissiez Marko !… Je vous dis, je vous répète qu’il est capable de tout… Rien ne m’étonnerait de lui, c’est un type qui vendrait son père et sa mère pour un morceau de pain et qui a eu de vilaines histoires avec les femmes !… Je vous affirme, monsieur, que c’est un garçon qui n’a aucune moralité !…

 

– Au lit, au lit tout le monde ! c’est à moi la garde », commanda Rouletabille.

 

Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne paraissait abandonnée. De-ci, de-là, sur de lointaines cimes des feux apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Rouletabille, le menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrière lequel reposait Ivana. Reposait-elle ? Rêvait-elle ?… À qui ?… Énigme !…

 

II

Vladimir raconte une étrange histoire à Rouletabille.

 

Relevé de sa garde par Tondor (Le domestique transylvain de Vladimir, le seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et du Katerdjibaschi), Rouletabille rentra dans sa tente, qu’il partageait avec Athanase Khetew.

 

Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui servait de couverture. À la lueur de la bougie plantée dans le goulot d’une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage. Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c’était là une figure d’honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. « Il est digne d’être aimé ! » se dit Rouletabille, mais il pensa qu’Ivana ne l’aimait pas et que c’était une traîtresse qui avait trompé tout le monde. Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. À tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à portée de sa main. Il s’endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva qu’il se noyait dans une cataracte.[3]

 

Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur son séant, l’oreille au guet.

 

Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations ; et il reconnut ces voix : tantôt c’était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La Candeur ; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.

 

« À toi ! disait l’un.

 

– Non, c’est à toi ! » répondait l’autre et puis il y avait un silence, et puis encore des exclamations.

 

Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui avaient affecté une telle fatigue.

 

Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il sortit de sa tente et s’approcha de celle de La Candeur et de Vladimir, qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais de lumière.

 

Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était écarlate, tout en sueur et dans un état d’exaltation peu ordinaire, tandis que Vladimir était fort pâle.

 

« Ah ça ! mais est-ce que vous vous fichez du monde ? souffla le reporter. Vous jouez ?… »

 

Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier, sur lequel quelques notes étaient écrites au crayon.

 

Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait déjà confisqué deux dès le début du voyage et il pensait bien qu’ils n’avaient plus de cartes. Cette passion du jeu les empêchait de prendre un repos nécessaire.

 

« Vous jouez au lieu de dormir ?… Vous n’êtes pas enragés, dites ?… Vous n’avez pas honte ?… je vous l’ai pourtant assez défendu ! dès le premier soir il a été entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de cartes !… M’avez-vous juré que vous ne joueriez plus, oui ou non ?… »

 

– Rouletabille, ne te fâche pas, émit La Candeur, conciliant, je vais te dire : nous avons essayé de dormir, mais le sommeil n’est pas venu !…

 

– Tas de menteurs ! Vous ne vous êtes même pas déshabillés et votre couchette n’est pas défaite !… Mais vous n’aviez plus de cartes ! Où donc avez-vous trouvé ce sale jeu-là ? Il est ignoble !…

 

– C’est le sous-off qui accompagnait m’sieur Athanase, murmura La Candeur en baissant la tête, qui l’a laissé tomber de sa poche !…

 

– Tu le lui as acheté, oui, bandit ! ou Vladimir le lui a volé !

 

– Monsieur ! Monsieur ! pour qui me prenez-vous ?

 

– Et à quoi jouiez-vous ?…

 

– Mais, fit La Candeur, à ce petit jeu russe dont je t’ai parlé autrefois et qui est si amusant…

 

– Et qu’est-ce que vous jouez ? » fit le reporter en saisissant le papier qui était sur la table et sur lequel il lut : « Bon pour cinq cents francs. Signé : Vladimir Petrovitch. »

 

Il arracha le billet et, furieux :

 

« Tu es encore plus bête que je ne croyais, dit-il à La Candeur… Que tu joues de l’argent contre de l’argent, passe encore, mais contre la signature de Vladimir Petrovitch…

 

– Je n’ai pas osé « faire Charlemagne », expliqua La Candeur.

 

– Je joue sur signature parce qu’il m’a gagné tout mon argent, dit Vladimir qui n’avait point une bonne mine.

 

– Tu en avais beaucoup ?

 

– Demandez-le à La Candeur.

 

– Voilà… dit La Candeur en rougissant. Voilà comment les choses se sont passées… Au commencement, c’est moi qui n’avais pas d’argent et je savais que Vladimir en avait. C’est triste de voyager sans argent. J’ai proposé à Vladimir de lui jouer mon épingle de cravate qui est le dernier souvenir qui me reste de ma sœur morte en me maudissant.

 

– Pourquoi ta sœur t’a-t-elle maudit, La Candeur ?

 

– Parce que je m’étais fait journaliste ! Tu comprends que je ne tenais pas énormément à ce souvenir-là. Je m’étais débarrassé de tous les autres. Je jugeais l’occasion bonne pour mon épingle de cravate. Mais ce sera pour une autre fois, car comme tu le vois, je ne l’ai pas perdue !

 

– Et avec elle tu as gagné tout l’argent de Vladimir ? Dis-moi, combien…

 

– Je vais te dire… je vais te dire… on a commencé d’abord par jouer petit jeu… tout petit jeu… Mon épingle vaut bien soixante-quinze francs… Vladimir me l’a jouée contre vingt-cinq !… ça n’était guère… le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent… (car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit) je lui ai gagné tout ce qu’il avait dans sa poche… Maintenant, comme je ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu’il me fait. À ce qu’il paraît qu’il a encore de l’argent à toucher sur l’invention de sa cuirasse !

 

– La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagné à Vladimir !

 

– Qu’est-ce que ça peut te faire ?

 

– Cela me fait que j’ignore d’où vient cet argent-là…

 

– Puisqu’il vient de la cuirasse[4] !…

 

– Assez, combien ?… »

 

La candeur, de plus en plus écarlate, fit :

 

« Je ne sais plus au juste… » et il se décida à fouiller dans l’une de ses poches d’où il tira trois ou quatre billets de banque de cent levas (francs).

 

« Ce n’est pas tout ! fit Rouletabille.

 

– Non, grogna La Candeur, en voilà encore… »

 

Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents levas.

 

« Fichtre ! tu te mets bien ! c’est tout ?

 

– Je crois que c’est tout », susurra le bon géant en détournant la tête.

 

Mais Rouletabille se précipita sur lui, le fouilla et le vida d’une quantité incroyable de billets de banque qu’il avait entassés au petit bonheur dans la fièvre du jeu et qu’il se laissait enlever avec des soupirs de soufflet de forge… Rouletabille compta : Il y avait là quarante mille levas (quarante mille francs) ! Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n’osait pas regarder Rouletabille.

 

« C’est la première fois que j’ai eu de la veine ! balbutia-t-il.

 

– Attends ! dit Rouletabille, d’une voix légèrement oppressée, car il ne s’attendait point au déballage de cette petite fortune, attends. Nous en parlerons tout à l’heure de ta veine. »

 

Et il ajouta :

 

« C’est donc cela que tu proposais toujours à ces messieurs du Château noir, une rançon de quarante mille francs !…

 

– Mais oui, gémit La Candeur ; j’ai bon cœur, moi !…

 

– Avec l’argent des autres c’est facile d’avoir bon cœur, émit Vladimir. À ce moment-là, j’avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais La Candeur n’hésitait pas à en disposer comme s’il était déjà dans la sienne !…

 

– C’était pour le bien de la communauté, répliqua La Candeur…

 

– Tu as bon cœur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu n’es pas aussi crapule que Vladimir !…

 

Monsieur, dit Vladimir en se levant, j’affirme que vous me faites beaucoup de peine !… »

 

Et il voulut s’esquiver, mais Rouletabille le retint et lui demanda sur un ton sec, qui fit pâlir le jeune Slave :

 

« D’où vient l’argent ?

 

– Monsieur, je vous assure qu’il vient fort honnêtement de la vente de l’invention de ma cuirasse… Je tiens cette cuirasse d’un de mes amis de Kiew, qui a passé plus de dix ans de sa vie à l’inventer, à la perfectionner, enfin à en faire un véritable objet d’art militaire pour lequel il a dépensé une véritable fortune. Désespéré, lors de la dernière guerre de la Russie avec le Japon, de n’avoir pu vendre sa cuirasse au gouvernement russe, il est entré dans les bureaux de la censure, à Odessa, et m’a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses malheurs. Plus favorisé que lui, monsieur… »

 

Rouletabille l’interrompit.

 

« Assez, Vladimir Petrovitch !… Je te jure que si tu ne me dis pas comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorités bulgares pieds et poings liés ! Tu leur raconteras, à elles, l’histoire de ta cuirasse. »

 

Vladimir vit que c’était fini de rire et commença, en soupirant comme un enfant malade :

 

« Eh bien, je vais vous dire la vérité !… Elle est beaucoup moins grave que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrivée, mon Dieu ! presque sans que je m’en aperçoive.

 

– Va !… »

 

Rouletabille pensait : « Il est capable de tout ! Pourvu qu’il n’ait assassiné personne ! »

 

La Candeur, avec une désolante mélancolie et une grandissante inquiétude, regardait du coin de l’œil ces beaux billets dont la possession lui avait causé tant de joie et qui étaient maintenant la cause d’une explication difficile dont, certes ! il se serait très bien passé.

 

Vladimir commençait :

 

« Rappelez-vous, monsieur, ce jour où, à Sofia, en sortant de l’hôtel Vilitchkov, vous nous trouvâtes, La Candeur et moi, enveloppés, à cause du froid, en des vêtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi, monsieur, j’avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que vous avez admirée, monsieur…

 

– Oui, la fourrure d’une amie à vous m’avez-vous dit, la fourrure d’une princesse… je me rappelle très bien, fit Rouletabille, qui fronçait terriblement les sourcils… Après ? »

 

Vladimir s’épouvanta tout à fait.

 

« Oh ! monsieur, s’écria-t-il, vous n’allez pas croire que je l’ai vendue !

 

– Ah ! tu ne l’as pas vendue ?…

 

– Monsieur, pour qui me prenez-vous ?

 

– Qu’en as-tu donc fait ?

 

– Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupières et en roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu à peu et, ayant fait un rapide examen de conscience, il en était sans doute arrivé à se demander pourquoi il avait essayé de dissimuler un acte qui ne lui apparaissait point si répréhensible… « Remarquez, monsieur, que j’aurais pu la vendre ! Ne vous récriez pas ! Vous connaissez la princesse ?

 

– Oui… heu !… Je l’ai entr’aperçue…

 

– Oh ! vous lui avez parlé…

 

– C’est elle qui m’a parlé… Je me rappelle m’être heurté sur votre palier contre une grande dégingandée vieille dame aux cheveux couleur de feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau, et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout équilibre.

 

– Oh ! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la traitiez de la sorte ?…

 

– Elle m’a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir : « C’est bien à monsieur Rouletabille que j’ai le plaisir de parler ?… Vladimir m’a beaucoup parlé de vous. Je vous prie ! permettez-moi de me présenter à vous ! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m’intéresse à ce garçon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal L’Époque de Paris de si jolis articles, ma parole ! »

 

– La princesse vous a dit cela ? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi jusqu’à la racine des cheveux.

 

– Naturellement… Je lui ai même répondu : « Mais parfaitement, madame… c’est Vladimir qui écrit mes articles et c’est moi qui porte à la poste les articles de Vladimir ! »

 

– Dieu ! que c’est drôle ! exprima assez nonchalamment Vladimir.

 

– Pour savoir si c’est drôle, j’attendrai la suite de l’histoire… » déclara, d’une voix menaçante, Rouletabille.

 

Rappelé à l’ordre, Vladimir toussa et continua :

 

« Je vous disais donc, à propos de cette fourrure, qu’il n’eût tenu qu’à moi de la vendre, car enfin la princesse – la princesse Kochkaref… de la fameuse famille Kochkaref de Kiew… les Kochkaref sont bien connus…

 

– Allez !… mais allez donc…

 

– … Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et qui me veut beaucoup de bien, m’a dit plus d’une fois, cependant que j’admirais ce magnifique manteau : « Vladimir, s’il vous fait envie, mon ami, il est à vous ! »

 

– Petit misérable ! jeta Rouletabille…

 

– Ah ! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-là ! interrompit Vladimir avec une admirable expression de dégoût ! C’est ce que, chaque fois qu’elle parlait ainsi, j’ai fait comprendre à la princesse qui, voyant qu’elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau était l’objet de la jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de façon fort déplaisante et qui ne voulaient point croire qu’elle l’eût payé cinquante mille roubles à un marchand de Moscou… à cause de quoi la princesse m’avait dit :

 

« – Vladimir, pour les faire taire, ces péronnelles, vous devriez un jour ou l’autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien entendu le prix que l’on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en proclamant la somme que l’on était prêt à vous avancer dessus !… »

 

« Voilà ce que m’avait dit la princesse, et voilà ce que j’ai fait, monsieur, pas autre chose !… je le jure !…

 

– Et moi, je jure que je ne comprends pas très bien, dit Rouletabille.

 

– Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez déjà compris si votre impatience ne vous faisait m’interrompre tout le temps… Voilà la chose… Elle est simple… Le jour même de notre départ de Sofia, quand vous nous eûtes annoncé que nous partions pour une grande et longue expédition, quel a été mon premier mouvement ?… Mon premier mouvement a été de courir chez la princesse pour me débarrasser de ce précieux manteau, que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilité ; le hasard fit que je pris justement par la rue où se trouve le Mont-de-Piété ; et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait été si souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis à penser : « Tiens ! voilà l’occasion de faire estimer le manteau ! » J’entrai. On m’offrit de me prêter dessus la valeur de 43 000 francs !…

 

– Et vous avez accepté ?

 

– Non, monsieur, j’ai refusé. J’ai dit : Non !

 

– Alors ?

 

– Alors, je ne sais par quelle fatalité, l’employé, qui était sans doute distrait, comprit que je lui répondais : Oui. Et voilà comment on m’allongea 43 000 levas sans que j’aie eu même le temps de protester !

 

– Mais vous avez eu le temps de les ramasser !…

 

– Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Piété, mon premier soin a été de renvoyer à la princesse sa « reconnaissance » !

 

Ah ! ah ! vous lui avez renvoyé sa « reconnaissance… » répéta Rouletabille, stupide devant un si prodigieux toupet…

 

– Oui, monsieur, c’est comme je vous le dis ! Je lui ai renvoyé sa « reconnaissance », et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le voudra !

 

– Oui-da ! j’espère que la bonne dame vous sera reconnaissante d’une aussi délicate attention !…

 

– Elle n’y manquera point, monsieur, je la connais…

 

– Et qu’elle vous remerciera d’avoir pensé à un aussi infime détail…

 

– Monsieur, entre nous, je lui devais bien ça !…

 

– Mais vous lui devez aussi les 43 000 francs !

 

– Qui est-ce qui le nie, monsieur ? En même temps que je lui faisais parvenir sa « reconnaissance », qu’elle pourra montrer à ses amis, ce qui lui sera, comme elle le désirait, un motif de triomphe, je la prévenais que, partant le soir même, je n’avais pas le temps de passer chez elle, mais que je lui rapporterais cet argent dès mon retour à Sofia !

 

– Brigand ! Vous avez usé de cet argent comme s’il vous appartenait !

 

– Eh ! monsieur, la première chose que j’ai faite a été, à cause de mon bon cœur, de prêter quinze cents levas à La Candeur puis d’en distraire quinze cents pour moi, ce qui nous a permis à tous deux de nous présenter devant vous avec un équipement convenable.

 

– Non content de payer vos effets avec de l’argent qui ne vous appartenait pas, vous avez joué le reste et vous l’avez perdu !…

 

– Eh ! monsieur, voilà pourquoi vous me voyez si ennuyé ! Perdre son argent n’est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des désagréments !… »

 

Rouletabille se retourna vers La Candeur.

 

« Tu ne voudrais pas conserver cet argent volé ? lui dit-il.

 

– Et pourquoi donc ? répondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je ne l’ai pas volé, moi, cet argent ! je l’ai honnêtement gagné, il est à moi !… »

 

Rouletabille ne répondit à cette parole égoïste et peu scrupuleuse que par un regard de mépris qui fit courber la tête à La Candeur. Finalement, le chef de l’expédition fit disparaître la liasse de billets dans sa poche.

 

« Ah ! mon Dieu ! gémit le géant, je ne les reverrai plus.

 

– Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil !… Je les remettrai moi-même à la princesse Kochkaref, à notre retour à Sofia ! »

 

Vladimir déclara à son tour d’une voix plaintive et non dénuée d’amertume :

 

« Du moment, monsieur, que vous trouvez que j’ai mal fait, c’est encore la meilleure solution. Au fond, que l’argent de cette dame soit dans votre poche ou dans celle de La Candeur, le résultat n’est-il pas le même pour moi ?

 

– Mais pour moi, canaille ! crois-tu que c’est la même chose », glapit La Candeur en sautant sur Vladimir. Rouletabille dut les séparer.

 

« Excusez-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant tomber sur son lit de camp qui, illico, s’effondra, c’était la première fois que je gagnais !… »

 

Rouletabille sortit sans répondre, raide comme la justice. En rentrant sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, éveillé, qui avait tout entendu.

 

« Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent ! »

 

Et il se retourna du côté de la toile pour continuer son somme interrompu. Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et s’endormit en se disant :

 

« Décidément, je n’ai encore rien compris à l’âme slave ! »

 

III

Les comitadjis.

 

Le lendemain matin la petite troupe continua de s’enfoncer vers le sud-est.

 

Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière.

 

« Il me semble que nous nous éloignons bien de l’armée, dit Rouletabille.

 

– Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua Athanase.

 

– Et Gaulow ! lui cria la voix gutturale d’Ivana.

 

– Nous le retrouverons aussi, Ivana !… mes cavaliers m’ont quitté pour faire de la bonne besogne… Quand ils auront des nouvelles sûres de Kara-Sélim, ils me les feront savoir… tranquillisez-vous !… »

 

Elle cingla sa bête et prit de l’avance, sans répondre. Soudain l’attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu’il n’avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les muletiers à la première heure du jour. C’était un vieillard qui frappait par un certain air de majesté, bien qu’il fût habillé de haillons et qu’il marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve… Rouletabille se rapprocha d’Athanase :

 

« Qui est-ce ? demanda-t-il.

 

– C’est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs.

 

– Il a l’air en effet très malheureux, dit Rouletabille.

 

– Non, maintenant, la joie l’habite… Il a pu s’échapper des prisons d’Anatolie, et est revenu dans le pays qu’il n’avait point revu depuis la guerre de l’Indépendance.

 

– Et pourquoi vient-il avec nous ?

 

– Parce que, répliqua d’une façon assez mystérieuse Athanase… parce qu’il y a des raisons pour qu’il vienne avec moi… »

 

Mais il ne s’attarda pas à l’effet produit par ces dernières paroles et continua :

 

« Voilà un homme !… On peut le dire : un homme qui a vu le monde dans sa jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin à l’étranger, et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour quoi l’homme est né, c’est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis avec Levisky à l’organisation d’un comité révolutionnaire et, pour être libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s’opposait à ses manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi, était un de ces hommes…

 

– Vous devriez le faire monter sur une de nos mules…

 

– Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici arrivés…

 

– Où ?… »

 

Athanase répondit singulièrement :

 

« Dans un endroit qui vous intéressera… vous pourrez faire ensuite un bel article… N’êtes-vous pas venu chez nous pour cela ?… »

 

Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d’une sombre forêt de pins, un geste d’Athanase arrêta les muletiers…

 

Et voici ce que vit Rouletabille :

 

Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l’aspect d’un village, que l’on apercevait, en contrebas, à travers les branches. Avec quelle émotion il semblait revoir, après tant d’années de prisons turques, cet amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse ! Un peu plus loin, il y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il s’arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un fusil sur l’épaule.

 

« Ivan ! » s’écria-t-il.

 

À cette voix, l’autre s’approcha avec précaution. Il ne reconnaissait point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

 

« Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon père. »

 

Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une jubilation évidente.

 

La caractéristique d’Athanase, que commençait à démêler Rouletabille, était dans cette opposition continuelle d’une sournoiserie qui lui venait de son long métier d’espion et d’une franchise soudaine où se manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu’alors les plus cachés. Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux jeunes gens :

 

« Maintenant, suivez-moi en silence et vous n’aurez pas perdu votre temps si vous avez de vrais cœurs d’homme. »

 

La singularité avec laquelle Athanase s’exprimait, la lumière qui brillait dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter.

 

« Que veut-il dire ? Nous ne l’avons jamais vu ainsi… faisait La Candeur, peu rassuré.

 

– On dirait un apôtre, dit Rouletabille.

 

– Moi, je n’aime pas les apôtres, répliqua l’autre.

 

– Je parie qu’on va voir quelque chose de rigolo », dit Vladimir. Ivana se taisait.

 

Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s’éloignant sur la gauche du village que l’on apercevait encore par instants au bas du coteau.

 

Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n’attendirent pas longtemps. D’abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d’eux, il y avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui signifiaient : « La liberté ou la mort ! »

 

L’un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et siffla d’une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence, jusqu’au moment où une sorte de pope parut, sortant d’un buisson. Athanase s’inclina et tous s’inclinèrent devant le pope qui considéra quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait au moins du sultan Selim. Il s’appelait Goïo. Vladimir traduisait à Rouletabille tous les propos échangés, d’où il résultait qu’une grande joie s’était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question d’un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les cervelles et aussi d’un certain « pré des porchers » dont les termes : svinartka lenki, revenaient à chaque instant dans la conversation comme un leitmotiv.

 

La petite troupe grossissait sans cesse ; il arrivait des Bulgares de partout, on aurait dit qu’ils sortaient de terre, qu’ils tombaient des arbres.

 

Le pope Goïo s’agitait au milieu d’eux et, pour mieux se faire entendre, parlait en agitant le crucifix d’une main et l’un de ses pistolets de l’autre.

 

Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était un néophyte :

 

« Combien as-tu l’intention de tuer de Turcs ? Combien as-tu fabriqué de cartouches ? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n’auras pas la communion. As-tu bien graissé tes armes ? préparé des biscuits ? »

 

Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe :

 

« C’est comme ça que je confesse depuis deux mois !

 

– Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque ! s’écria Ivan le Charron…

 

– Il y en a déjà un à Constantinople ! répliqua-t-il. Deux soleils ne peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m’a fait pope ! »

 

Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d’étoffe blanche qu’il suspendit à son cou, à quoi on reconnut que c’était un rabat ; il prit le sabre sultan Selim d’une main, montra le Christ de l’autre, cependant qu’il avait encore un pistolet sous un bras, et expliqua d’une voix tonnante, au néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et s’écrièrent :

 

« Enfin le sang versé en Thrace va être vengé ! »

 

Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès et il dit :

 

« Maintenant, allons au pré des porchers ! »

 

Tous répétèrent dans leur langue : « Allons au pré des porchers ! »

 

Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui venait le dernier, affectait un grand recueillement.

 

« À quelle comédie allons-nous ? » se demandait Rouletabille.

 

Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence.

 

Vladimir répétait :

 

« Vous allez voir que ça va être rigolo ! »

 

La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par des chemins peu ordinaires pour arriver au « pré des porchers ». Enfin on l’atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d’arbres qui, penchés au-dessus de la rivière, l’un vers l’autre, avaient l’air de se raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont était là que tous traversèrent en silence et l’on s’arrêta sur l’autre rive, sous les arbres.

 

« Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C’est là que j’ai affaire.

 

– Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés ?…

 

– C’est parce qu’ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous de la bonne besogne qui se prépare. »

 

Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue bulgare :

 

« Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les porchers avec les porcs… Mais voici le maître du pré des porchers, le nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l’Indépendance et qui a connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez, avancez, vieillards respectables !… »

 

Vladimir, en traduisant les discours bulgares d’Athanase, ne pouvait s’empêcher de répéter à Rouletabille :

 

« Qu’est-ce qu’il prépare ? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là ! Le plus fou me paraît Athanase… Regardez, regardez comme il est aimable avec ce vieux Dotchov, qu’il met au centre, à la place d’honneur et cependant il le regarde avec des yeux qui tuent. »

 

Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés à la heidouk, c’est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village, commençaient de danser le choro, au son de la gaïda.

 

« Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la bande, semblait présider à la fête.

 

– Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons ? fit Dotchov ; je les ai fait amener par mes porchers pour qu’ils engraissent la fête.

 

– C’est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai demandé la raison ; il m’a répondu qu’il ne les trouvait pas encore assez gras pour une fête pareille !…

 

– Mais de quelle fête, au fond, s’agit-il donc ? demanda encore Dotchov.

 

– Demande-le à Athanase ! demande-le à Athanase !… »

 

Athanase, appelé, répliqua :

 

« On te le dira au raki. Mais avant tu nous raconteras une histoire du temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier !

 

– Oui, oui ! fit Dotchov. Ah ! nous en avons fait de toutes sortes avec ton père. On fabriquait des canons avec ce qu’on pouvait et on allait chanter dans les villages : « Lève-toi, lève-toi, héros du Balkan ! » Ton père chantait bien…

 

– Et ma mère aimait la soupe aux choux ! Mais les cochons préféraient les oreilles de mon père !

 

– Évidemment ! évidemment ! acquiesça Dotchov, troublé à cause de la façon forcenée dont cet Athanase avait dit cela… évidemment, c’est grand dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père !… Mais tu ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien faire pour les en empêcher !… Et puis, après tout, reprit Dotchov, en secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là !… Elle m’a assez empêché de dormir !… et pourquoi Ivan le Charron m’a entraîné jusqu’ici !… et pourquoi vous m’asseyez en face du pont du pré des porchers !… Tout ça n’est pas gai pour quelqu’un qui a souffert ce que j’ai souffert !… Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me rappeler tout ça !… J’ai eu assez de chagrin de la mort de ton père ! Demande à Ivan le Charron ! j’en ai pleuré pendant des jours et des jours et j’en ai dit aux bachi-bouzouks !… Allons, soyons raisonnables et mangeons !…

 

– Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un convive.

 

– Qui ?

 

– Regarde là-bas, celui qui s’avance vers le pont…

 

– C’est un vieux mendiant qui n’est pas du pays, je ne le connais pas…

 

– Si… si… tu le connais… mais il revient de si loin… de si loin… Heureusement que je l’ai trouvé sur ma route, sans quoi il n’eût point retrouvé son chemin… et je l’ai invité pour ce soir, persuadé que nulle rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov !…

 

– Sur la Sainte Vierge, je ne le reconnais pas… Dis-lui qu’il approche. »

 

Alors Athanase s’en va chercher le mendiant et le ramène par la main, jusqu’au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons d’Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable, fait de deux planches et d’une traverse pourrie. Par la main, Athanase amène donc le vieillard en haillons devant l’aimable et vénéré Dotchov, qui cligne des yeux :

 

« Non, non, je ne le reconnais pas !

 

– Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs ? »

 

Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle ; cependant il eut la force de serrer sur son cœur le loqueteux avec la joie d’un père retrouvant son enfant.

 

« Dieu soit loué ! Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort ! Et je t’ai pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse… »

 

Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n’ont plus la force de le supporter après une émotion semblable !

 

« Mais parle ! parle ! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks ? Je croyais qu’ils t’avaient fusillé, ce jour maudit…

 

– Est-ce le moment de parler ? demanda Cyrille à Athanase.

 

– Après le mouton… » dit Athanase.

 

Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s’est tranché un morceau avec le cimeterre du sultan et le dévore après un rapide signe de croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu’ils couraient les grands bois du Balkan et de l’Istrandja pour échapper aux bachi-bouzouks.

 

Enfin, il y eut une distribution de raki ; les filles qui dansaient le choro s’arrêtèrent et la gaïda se tut.

 

« Voilà le moment ! Voilà le moment ! » disait Vladimir en poussant Rouletabille au premier plan…

 

Rouletabille s’étonnait :

 

« Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités turques du village ? Ils ne les craignent donc pas ?

 

– Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas laisser cette besogne aux Turcs… du moins c’est ce que j’ai compris, car j’ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais… Mais écoutez !… écoutez !… c’est maintenant que l’affaire d’Athanase commence !… Oh ! regardez Athanase !… »

 

En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard Dotchov, était épouvantable à voir. Ah ! c’était une belle tête d’animal qui a faim et qui surveille sa proie !

 

On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la guerre de l’Indépendance et qui s’essuyait la moustache et se libérait la bouche.

 

« D’abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu’un orage épouvantable s’était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s’était engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d’Athanase et moi nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion des comitadjis. Ce vent s’était si bien engouffré par le trou qui donnait issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit à la masure. Il fallut l’évacuer et passer la nuit sous la pluie et la grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet où nous trouverions l’hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu te rappelles, et l’eau glacée nous faisait frissonner… tu te rappelles… tu te rappelles ?

 

– Comme si c’était hier, fit l’autre vieillard en hochant la tête et en frissonnant comme s’il était encore dans l’eau… c’est là que je suis tombé dans un trou à truites et que j’ai failli me noyer…

 

– Justement, mais on n’a pas toujours pu suivre le lit du torrent ; et alors l’empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks… cela très clairement.

 

– Très clairement ! c’est ce que j’ai toujours dit…

 

– Plus loin, on a fait la rencontre d’un ours.

 

– Ah ! oui, l’ours… je vois l’ours.

 

– Il cherchait des œufs de fourmi et il était étonné de nous voir.

 

– Je me rappelle… tout à fait étonné…

 

– Ah ! ah ! s’écria Ivan le Charron, en se rapprochant… l’ours… je lui ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé… On ne pouvait pas tirer dessus, tu penses !…

 

– Enfin on a fini par arriver au chalet… Le berger Neia nous avait accompagnés… Rappelle-toi… rappelle-toi, Dotchov…

 

– Oui, oui ! Neia ! le berger Neia ! nous en avons souvent parlé avec Ivan. Pauvre Neia !

 

– On peut le plaindre… En arrivant au chalet, Neia s’était enfoncé une épine dans le pied ; ça, il faut s’en souvenir.

 

– Oui, oui…

 

– Même qu’il nous a dit qu’il n’avait pas de chance… que les Turcs lui avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu’ils l’avaient fait agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête… et qu’ils l’avaient dépouillé quinze fois de tout ce qu’il possédait… Mais il était surtout tourmenté d’être allé si peu à l’église… et le père d’Athanase lui dit alors : « Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément saint et martyr ! » Et il répondit : « Surtout avec mon épine dans le pied ! » Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine ?

 

– Ma foi, non, Cyrille…

 

– Eh bien, il faut t’en souvenir… C’est à cause d’elle que Neia n’a pu aller aux provisions au village et qui est-ce qui s’est risqué du côté du village ? c’est toi, Dotchov !

 

– Bien sûr ! Il fallait bien que quelqu’un se dévouât…

 

– Sûr, ça ne pouvait être le père d’Athanase dont la tête avait été mise à prix : 10 000 piastres !…

 

– Oh ! je me rappelle, j’ai rapporté du lait, du pain et du tabac !

 

– Et tu étais gai et tu t’es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que, disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d’heureuses nouvelles : les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route était libre vers le nord-ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et la Russie arrivait. Enfin ! nous avions tout pour nous !… Seulement, il fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis d’un pas allègre ; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter de rien.

 

– Oui, c’est Neia qui nous a trahis, je l’ai tué de ma propre main, fit Dotchov, à la première occasion.

 

– On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov… On se mit donc en marche. En tête, comme toujours, venait le père d’Athanase qui était un fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu marchais le dernier, mais c’est toi qui nous disais par où il fallait passer, et c’est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont nous étions séparés par le torrent… Alors, tu as crié à Athanase, père de l’Athanase que voici :

 

« Il faut aller de l’autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de bachi-bouzouks ! Il faut traverser la passerelle ! » Est-ce vrai ?… Cette passerelle-là du pré aux porchers ! Est-ce vrai, Dotchov ?

 

– Mais bien sûr que c’est vrai !… Ivan est là pour le dire aussi bien que toi… je n’ai jamais donné que de bons conseils…

 

– La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et d’une traverse ; nous nous y engageâmes ; mais elle céda tout de suite sous nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t’en tirer, car tu t’es sauvé aussitôt, d’une façon effrénée, derrière un gros tronc d’arbre qui gisait à quelque distance.

 

– Certainement, je me sauvais parce qu’on tirait des coups de fusil… Est-ce vrai ?…

 

– C’est vrai… nous n’avions pas plus tôt mis le pied sur cette passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d’un bois voisin… Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s’enfuir ; moi, j’avais glissé dans les eaux froides ; les balles sifflaient toujours. Qu’était devenu Athanase ? Je ne pouvais m’en rendre compte. Je parvins cependant à sortir de l’eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie je n’avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n’est que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m’ont remis la main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que faisais-tu ?…

 

– Moi, je m’étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un cabaret valaque, mais d’où, hélas ! j’ai assisté à la mort du pauvre Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie…

 

– Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort…

 

– Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les saints, ce fut tel que voilà : Athanase, qui était tombé dans le torrent, réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa devant moi dans un grand hêtre…

 

« Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l’autre rive, en disant :

 

« – Ce hêtre-là… ce hêtre-là !… »

 

« Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l’arbre est très haut ! Bien caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les bois, le ravin… Le malheur voulut que l’un d’eux revint avec son chien et ce chien alla tout de suite à l’arbre. Le chien se mit à aboyer. Les bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint s’écraser au pied de l’arbre. Le malheur voulut encore que l’un des porchers vînt à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les oreilles d’Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc… puis, comme la nuit venait, ils s’en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.

 

« Moi, je me glissai jusqu’à la dépouille de mon ami et l’enterrai comme je pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père de l’Athanase que voici !

 

– Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille. Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j’ai vu comment les choses se sont passées !

 

– Où étais-tu donc ? demanda Dotchov, inquiet.

 

J’étais dans l’arbre, avec Athanase ! »

 

Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s’il était soulevé par une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser quelques paroles, mais ceux qui l’entouraient n’entendirent qu’un souffle rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort. Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et le fit retomber à sa place ; puis, mettant une main sur la tête du lamentable vieillard, il prononça :

 

« Nous sommes dans la main de la mort ! La mort est comme le pêcheur qui, ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans l’eau ! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur le saisira quand il lui plaira.

 

– Continue, Cyrille, fit la voix glacée d’Athanase fils.

 

– Oui, j’étais dans l’arbre avant qu’Athanase s’y fût lui-même réfugié, continua Cyrille. J’avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches du hêtre, mais personne n’en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce que je vis et entendis :

 

« Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachibouzouks qui l’appelaient. Dotchov reprocha aux bachibouzouks d’avoir donné à manger les oreilles d’Athanase, père d’Athanase, aux cochons du pré des porchers. Les autres rirent et lui demandèrent :

 

« – Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la passerelle, les giaours du comité n’ont rien soupçonné ?

 

« Et Dotchov a répondu :

 

« – Rien du tout, ils étaient si contents qu’ils m’auraient suivi au bout du monde ! »

 

À ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux et se cacha la tête dans les mains.

 

Le pope dit :

 

« Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les traîtres n’auront plus ni yeux ni oreilles !

 

– De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent pas. J’entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d’avoir fait construire cette passerelle pour attirer l’apôtre dans le piège où il devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond des prisons d’Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui. Dotchov, prie l’âme de saint Georges de te pardonner ! »

 

Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir qu’il était inondé des larmes du repentir.

 

« Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j’ai péché. Prie Dieu pour mon âme noire. »

 

Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et frappait la terre de son front.

 

Il ne tremblait plus ; sa figure s’était éclairée.

 

« Pendant des années sans nombre, j’ai été un homme perdu ; je ne pouvais plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j’ai communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi ; je l’ai mérité… »

 

Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons qui avaient besoin d’être engraissés.

 

« Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles…

 

– Je n’ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les porcs mangeront les oreilles de Dotchov « vivantes » !

 

– Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n’est pas mal ce que tu as trouvé là ! »

 

Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se frappant la poitrine, disant qu’il avait mérité la mort, mais pas un supplice pareil.

 

« Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il n’aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l’avaient supplicié lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et promettre tout, mais la mort dans l’âme ! La confession, ajoutait-il, a délivré mon âme du poids du péché… j’ai le droit de mourir en paix ! »

 

Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d’un côté et Cyrille le Mendiant de l’autre l’entreprirent si bien qu’un des cochons que l’on avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l’étau de son horrible mâchoire. Dotchov hurlait, comme on doit hurler en enfer et Athanase, impassible, regardait.

 

Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s’étaient enfuis avec épouvante de cette scène de sauvagerie ; mais ils furent presque immédiatement arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.

 

La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à ses bourreaux et était allé, comme les comités de jadis, chercher un refuge du côté du ravin.

 

Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu’il allait advenir du malheureux vieillard.

 

Dotchov semblait avoir pris de l’avance, et, au plus loin du camp, presque au fin fond de la nuit, les Bulgares s’appelaient avec des cris, se donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu qui faisaient briller les eaux du torrent.

 

À la lueur d’un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui paraissait l’un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d’Athanase.

 

« Ah ! il est plus Bulgare qu’eux ! jeta Rouletabille avec horreur.

 

– Quand je te dis, Rouletabille ! que nous ne comprendrons jamais ces gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr !… »

 

Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de Dotchov… Le camp se vida ; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent dans la direction du village et toujours en tirant en l’air des coups de fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.

 

Il était vrai qu’ils avaient retrouvé Dotchov presque à l’entrée du village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en appelant à l’aide ses serviteurs.

 

Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d’où les serviteurs avaient fui, et, à la lueur d’un grand feu allumé sur la place, les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre ; Dotchov, dont le visage n’était plus qu’un horrible mélange de chair et de sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le cadavre à la foule qui le déchiqueta.[5]

IV

Les Pomaks et l’Agha.

 

Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle avait assisté à la fameuse scène et n’en montrait pas le moindre émoi. Elle dit encore :

 

« Cet Athanase Khetew est vraiment un homme ! Vraiment un homme ! il ira loin ! »

 

Rouletabille ne demandait qu’à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier les tentes rapidement.

 

« Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il, pour nous attarder aux petites histoires de famille de M. Athanase Khetew !… »

 

Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles d’Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l’attendre. Ils pouvaient reprendre tout seuls le chemin d’Almadjik ; rien ne s’y opposait plus. Ils tomberaient dans « le courant » de l’armée bulgare et n’auraient qu’à se présenter à l’État-major de la première brigade qu’ils rencontreraient…

 

Ivana s’était rapprochée… Chose extraordinaire, elle paraissait inquiète.

 

« Qu’est-il donc arrivé à Athanase Khetew ? demanda-t-elle.

 

– Tout simplement qu’un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a parlé à l’oreille et qu’ils sont partis tous deux précipitamment, après m’avoir jeté les instructions que je vous ai transmises… expliqua Vladimir.

 

– Quel chemin ont-ils pris ? questionna fiévreusement Ivana.

 

– À travers la forêt ! »

 

Et Vladimir montrait la route du sud…

 

« Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre !… s’écria-t-elle en sautant d’un bond sur son cheval.

 

– Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?… demanda très sèchement Rouletabille.

 

– Eh ! mon cher, parce qu’on lui aura certainement apporté des nouvelles de Gaulow ! Sus à Gaulow, Rouletabille !… »

 

Le chemin du sud le rapprochait des armées ; Rouletabille ne vit aucun inconvénient à suivre l’impulsion d’Ivana. « Nous verrons bien jusqu’où ira ta traîtrise », murmurait-il. Mais ils n’avaient pas marché pendant une heure dans des chemins impossibles, qu’ils durent tous s’arrêter sur la prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n’y voyait goutte.

 

« Que se passe-t-il donc ? » demanda-t-il à Vladimir… mais aussitôt quelques torches de résine s’allumèrent et il s’aperçut que la petite troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs fusils, prenaient attitude de bandits.

 

À leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s’armer ; et, lui-même s’était emparé d’une carabine. Mais Vladimir le calma d’un geste et s’entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout ce vilain monde.

 

« Que disent-ils ? demanda Rouletabille, impatienté.

 

– Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour nous avertir que le pays n’est pas sûr.

 

– Ça se voit, fit Rouletabille.

 

– Pour rien au monde, ils ne voudraient qu’il nous arrivât malheur, car, comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l’agha les rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait la ruine à leur foyer.

 

– Et alors ?

 

– Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si nous voulons bien leur donner une certaine somme.

 

– Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille.

 

– Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour mille piastres !

 

– Mille piastres, c’est-à-dire dix livres turques ?

 

Oui, cela vous fera environ deux cent trente francs, ça n’est pas cher !

 

– Vous trouvez que ça n’est pas cher !… c’est tout de même plus cher qu’à l’auberge…

 

– Nous ne sommes pas à l’auberge, maintenant, c’est à prendre ou à laisser.

 

– Et si nous le « laissons » ?

 

– Cela nous coûtera plus cher !

 

– Diable !

 

– Maintenant, ils nous apportent des œufs, trois poules et un mouton, et ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise…

 

– J’achète les œufs et les poules ! Mais qu’est-ce que vous voulez que nous fassions du mouton ?

 

– C’est pour leur souper à eux, qu’ils l’ont amené jusqu’ici ; si nous prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir ! Ils veulent nous garder jusqu’à demain matin !

 

– Ils ont pensé à tout !… Mais alors il va falloir que nous campions !

 

– Sans doute ! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit… et puis les bêtes seront meilleures demain matin… c’est aussi leur avis qu’ils m’ont prié de vous transmettre…

 

– Traitez donc avec ces braves gens, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, mon cher Vladimir… »

 

Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d’un grand feu qu’ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient d’une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste, ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu’il avait été soulagé des quarante mille levas gagnés si honnêtement à Vladimir.

 

« Cristi ! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier, moi ! Ah ! j’en ai eu une drôle d’idée de venir dans ce pays de malheur !…

 

– La gloire t’y attend ! répliqua Rouletabille…

 

– La gloire et peut-être la fortune ! » ajouta Vladimir, mauvaise langue.

 

Ainsi les héros d’Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie, sous la tente d’Achille, entre deux combats au bord du Scamandre.

 

« Il est temps d’aller se coucher ! » dit Rouletabille.

 

Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur, mais c’était à cause de l’arrêt forcé qu’elle subissait dans sa poursuite du beau Gaulow, son mari, après tout…

 

Les jeunes gens et Tondor, comme la puit précédente – plus que la nuit précédente –, devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait inquiétant à ceux qui n’en avaient pas l’habitude…

 

La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d’armes : carabines et revolvers.

 

Tondor, dehors, prenait la première garde.

 

Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge formidable ; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas ; les reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près qu’ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée.

 

Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta.

 

« Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent ! Ils tirent comme ça pour éloigner les voleurs !

 

– Dites-leur qu’ils tirent un peu plus loin », répliqua Rouletabille.

 

Il n’avait pas achevé cette phrase qu’une nouvelle décharge leur sifflait aux oreilles. La Candeur s’était jeté à plat ventre.

 

« Bien sûr ! ils vont nous tuer, gémissait-il.

 

– C’est insupportable ! dit Rouletabille.

 

– Ils veulent gagner leur argent », expliqua Vladimir. Il s’en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu, toute la nuit. Les reporters ne purent fermer l’œil. Au matin, pendant qu’on levait le camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu’ils avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient réussi, s’ils n’avaient été là, à se glisser jusqu’aux tentes à la faveur des ténèbres. Enfin, l’on finit par s’en débarrasser avec une nouvelle distribution de piastres. La route que l’on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de véritables précipices… par des sentiers de chèvre. La nature se faisait de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute, pour l’avertir qu’elle était signalée et qu’on veillait toujours sur elle.

 

« Quel métier ! s’écriait La Candeur… Quel pays !… »

 

Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l’encolure de son cheval dès qu’il entendait une lointaine détonation, et ne consentant à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu’il n’y avait aucune silhouette dangereuse à l’horizon.

 

« Je ne l’aurais pas cru aussi rancunier », disait Rouletabille.

 

De fait, le paysage gris, boueux, sale, n’était point réjouissant, mais l’âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en voulait toujours d’une vertu qui lui coûtait si cher.

 

Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent halte pour se dégourdir un peu les jambes et « manger un morceau ».

 

« Mlle Vilitchkov est encore partie ! Il va falloir encore courir pour la rattraper ! bougonna Vladimir.

 

– Oh ! c’est une insupportable petite fille !… déclara La Candeur.

 

– Qu’est-ce que vous dites ?… s’écria Rouletabille rouge comme un coq.

 

– Messieurs ! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant vous !… »

 

Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés… Ils virent qu’ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle. Cette fois, ce n’étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus disparates qu’il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient régulièrement en joue.

 

La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense, l’agita en signe de paix et l’on commença de parlementer…

 

Il n’y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là, au centre d’un petit camp que l’on était en train de dresser, et où se trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En effet, sitôt qu’ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc, large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue étincelait de broderies d’argent, et sur son kilt, semblable à celui des montagnards d’Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments d’argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à feu.

 

Deux longs pistolets se perdaient dans l’écharpe de cachemire qui lui entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite cordelière de soie rouge à glands d’or. Cet homme avait un grand air de noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens de s’avancer. C’était l’interprète.

 

« Messieurs, leur dit l’interprète, notre seigneur l’agha a été chargé par les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une petite troupe de journalistes français qui font métier d’espions dans l’Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission. »

 

À ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.

 

Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation contre l’accusation qui était portée contre ses camarades et lui ! Envoyés par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en Bulgarie, ils étaient descendus dans l’Istrandja-Dagh sans aucun esprit de retour à Sofia ; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de guerre avec les armées turques ; où pouvait-on voir de l’espionnage en tout cela ?

 

Mais, à leur grand étonnement, l’interprète répliqua que l’agha savait parfaitement que M. Rouletabille (il l’appela par son nom) avait reçu une mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui eut accordé une audience spéciale avant son départ !…

 

« Sapristi ! pensait Rouletabille ! Ils sont bien renseignés !… »

 

Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que l’interprète ne prenait même point la peine de traduire quoique ce fût à l’agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de penser à autre chose.

 

Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit :

 

« Toi qui parles turc, tu devrais parler à l’agha ; peut-être t’écouterait-il ?

 

– Je connais un moyen pour qu’il m’entende, sans que j’aie à lui adresser la parole. Voulez-vous que j’essaie ?

 

– Quel moyen ?

 

– Donnez-moi mille levas.

 

– Vrai ! fit Rouletabille, tu crois ?

 

– Donnez-moi mille levas… »

 

Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l’agha sur la petite tablette qui supportait son narghilé.

 

« Si j’étais l’agha, pensait Rouletabille, j’allumerais ma pipe avec ! »

 

Vladimir revint près de Rouletabille. L’agha n’avait pas bougé.

 

« Eh bien ? demanda Rouletabille.

 

– Eh bien, vous voyez, il ne m’a pas entendu. Donnez-moi encore mille levas.

 

– En voilà cinq cents ! c’est tout ce qui me reste de la provision que j’ai emportée de la banque de Sofia… Ne me demande plus rien !… »

 

Vladimir alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur la tablette. L’agha ne bougea pas davantage. L’interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens :

 

« Prenez-vous mon maître pour un mendiant ?

 

– Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises. L’agha est froissé.

 

– L’agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte somme et parce qu’il est persuadé qu’il nous reste encore de l’argent !

 

– Ma parole ! je n’en ai plus ! dit Rouletabille.

 

– Si… vous avez les quarante mille !…

 

– Oh ! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi ! répliqua Rouletabille sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d’énergie.

 

– Non ! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont à La Candeur !…

 

– C’est pourtant vrai ! acquiesça Rouletabille comme s’il faisait une grande découverte qui lui libérait la conscience… Offre-lui donc ces quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu’il nous fiche la paix ! Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de même,… car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia !…

 

Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé.

 

Cette fois, l’agha posa son bout d’ambre sur la tablette, prit les billets, les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman qu’ils pouvaient partir, qu’ils étaient libres de continuer leur voyage comme ils l’entendaient et qu’il priait Allah de les garder de toute mauvaise rencontre.

 

Vladimir sortit de la tente en criant : « Vive La Candeur ! » Rouletabille en criant : « Vive la Turquie ! » Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles fourrures…

 

V

Combat à mort entre Athanase Khetew et Gaulow et ce qui s’ensuivit.

 

La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la petite caravane pour rattraper Ivana qu’ils avaient tout à fait perdue de vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille aux irréguliers de l’agha, car il pensait bien que pour la fille du général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de la même façon… Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La Candeur et Vladimir. Ah ! tout en détestant Ivana, il l’aimait encore !…

 

« Allons Vladimir ! Allons ! un peu plus vite ! à quoi penses-tu, mon garçon !…

 

– Je pense, monsieur, répondit le jeune Slave, je pense que ces gens n’ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et sur notre arrivée dans l’Istrandja et sur mes quarante mille francs que par Marko le Valaque !…

 

– Encore !… s’écria La Candeur.

 

– Il n’aurait pas commis une pareille infamie !… dit Rouletabille.

 

– Bah ! ça le gênerait !… dit Vladimir.

 

– Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.

 

– Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez « ma tante ». Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu’on m’en comptait quarante mille, à moi !…

 

– Diable ! fit Rouletabille… ça devient en effet intéressant… car, certainement, nous avons eu quelqu’un contre nous et autour de nous, dans l’Istrandja…

 

– C’est Marko le Valaque !… Je vous dis !… Il a voulu nous faire arrêter par les Turcs pour entraver nos correspondances ! et il nous a dénoncés !… Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d’Andrinople ou de Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l’agha !… C’est clair comme le jour !…

 

– Voilà le soir qui tombe, et nous n’avons pas revu Mlle Vilitchkov… fit Rouletabille en pressant les flancs de sa bête…

 

– Que le diable emporte la demoiselle ! grogna La Candeur entre ses dents.

 

Kara-Selim y suffira !… fit tout bas Vladimir.

 

– Tais-toi !… s’il t’entendait, Rouletabille te tuerait… »

 

Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille… et, à l’issue d’un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête, aperçurent des flammes au-dessus d’un village. Rouletabille courait, courait ; les autres suivirent… et tous trois retrouvèrent à l’entrée du village Ivana qui semblait les attendre…

 

Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui, en tout cas, n’en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle, plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s’y engagèrent et furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils s’écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l’étaient, ils ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils ne virent d’abord que ceci : Athanase aux prises avec Gaulow !… cependant qu’autour d’eux, Bulgares et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné.

 

Disons tout de suite que l’attitude de la jeune fille, en cette occasion, comme en beaucoup d’autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille. Elle savait qu’Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche guerrière, l’ardente patriote qu’elle était consentait tout à coup à n’être que spectatrice du combat ! Elle n’allait pas aider Khetew !… Et elle attendait les jeunes gens à l’entrée du village pour leur faire suivre un chemin d’où ils pourraient voir le combat, mais qui les en éloignait, comme si elle avait peur d’un renfort pour Khetew !…

 

Enfin voilà un événement bien extraordinaire ! Dans une des premières rencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l’oppresseur turc, Ivana Vilitchkov se contente de regarder !… mais comme elle regardait ! Ce qu’ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque.

 

Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d’une lutte acharnée. Autour d’eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements partiels, mais on ne voyait que celui-là ! Les deux héros, Gaulow et Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même haine que leurs maîtres et qui les portaient l’un contre l’autre avec une furie sans égale.

 

Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s’attendait, après le choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu’ils roulassent tous quatre pour ne plus se relever, et l’esprit restait confondu de les voir se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver avec une force nouvelle !

 

Les sabres tournaient autour des têtes et s’abattaient pour les faucher, mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d’un coup funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c’était à recommencer ! On eût dit qu’ils étaient invulnérables tous deux, et tous deux ne cessaient de se frapper.

 

Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au délire.

 

Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles s’échappaient de sa gorge râlante.

 

Dans son désordre, elle n’avait pas pris garde qu’elle avait saisi la main de Rouletabille et qu’elle la lui serrait avec plus ou moins de force suivant les phases du combat.

 

Mais quelle ne fut pas l’horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow.

 

Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de cette terrible passe d’armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois qu’Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui s’exprimait par d’encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions diamétralement opposées.

 

Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à défaillir et c’est avec peine qu’elle retenait le cri de son allégresse quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase.

 

Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s’abattre, entraînant dans sa chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement.

 

En un instant, Athanase, hors de selle, s’était jeté sur le pacha noir, le sabre haut.

 

Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n’y parvint que dans le moment qu’Athanase l’abattait d’un coup terrible.

 

Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les bachi-bouzouks, qui avaient décidément le dessous, s’enfuyaient de toutes parts.

 

La Candeur, Vladimir, Tondor s’étaient levés et applaudissaient au triomphe de leur champion ; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana qui, sans force, quasi mourante, s’était laissée tomber dans les bras du reporter et tournait vers lui une figure désespérée.

 

« Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous !… reprenez vos sens !… C’est sans doute la joie qui vous tue !… »

 

À cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne répondit rien…

 

Sur la place, il n’y avait plus de combat qu’autour de la mosquée, où quelques bachi-bouzouks s’étaient réfugiés et risquaient d’être brûlés vifs !… Aussi s’efforçaient-ils d’en sortir, cependant que les Bulgares, avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs, les rejetaient dans la fournaise…

 

« Allons féliciter Athanase !… s’écria La Candeur.

 

– Allez donc ! fit Rouletabille : Madame est souffrante, je reste près d’elle…

 

– Allez-vous-en tous ! pria Ivana… dans un souffle… ne vous occupez pas de moi… »

 

Or, dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place…

 

On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares ; ceux qui étaient descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile… une sonnerie de clairon appela les retardataires… quelques coups de feu furent encore tirés çà et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew, disparut… vida la place, abandonna le village pour la direction du nord.

 

« Qu’est-ce que ça signifie ? demanda La Candeur.

 

– Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu’ils reviennent en nombre !… répliqua Rouletabille… Allons ! oust ! sauvons-nous, s’il en est temps encore !… Un peu de courage, madame !… ajouta-t-il en se tournant vers Ivana… Il faut vous remettre d’une émotion aussi douloureuse !… »

 

Elle eut encore son sourire navré ; mais avec effort, elle s’était redressée… Il la vit pâle comme un spectre et titubante…

 

Rouletabille était bien aussi pâle qu’elle et il pensait :

 

« Comme elle l’aimait, ce bourreau de sa famille ! »

 

Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal… Car il souffrait atrocement et elle n’avait même pas l’air de s’en apercevoir.

 

Elle ne pensait qu’au mort, qu’à ce grand corps noir ensanglanté qui avait été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un trophée après l’avoir traîné hideusement autour de la place.

 

« Vite !… s’écria Vladimir… Voilà les bachi-bouzouks qui sortent de leur mosquée… Nous n’allons plus avoir affaire qu’à des Turcs… »

 

Mais il était trop tard pour partir…

 

Les Turcs étaient déjà là… Les bachi-bouzouks étaient revenus avec une troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec des cris, des injures à l’adresse de l’ennemi en fuite.

 

Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de l’Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la population : d’après ses renseignements personnels, il affirmait que toute l’armée bulgare était descendue à l’Ouest par la Maritza, sur Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople ; donc les cavaliers aperçus par les populations de l’Est ne pouvaient être que des reconnaissances appartenant à l’extrême aile gauche de cette armée d’investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être que peu considérables.

 

Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu’elles seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l’ennemi. Cette erreur du chef du détachement d’Almadjik fut renouvelée vingt-quatre heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé, lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour courir à un adversaire jugé sans importance… car, personne, en Turquie, comme nous l’avons dit, n’attendait la troisième armée par l’Istrandja-Dagh !…

 

Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n’eurent point le temps de sortir !…

 

Ils résolurent de se cacher et d’attendre la pleine nuit pour gagner la campagne ; c’est ainsi qu’ils descendirent précipitamment des terrasses, où ils s’étaient d’abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus en sûreté.

 

Ivana suivait Rouletabille comme une ombre… ses gestes étaient ceux d’une automate… En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir perdu la raison… Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et ajoutait à l’allure générale de démence qui frappait en elle…

 

Maintenant ils étaient terrés dans cette cave… et ils pouvaient espérer y passer quelques heures tranquilles jusqu’à l’arrivée du gros de l’armée bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya… C’étaient toutes les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu’elles n’avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile.

 

N’ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s’étaient laissé facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du détachement et s’étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière les troupes.

 

La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s’étaient réfugiés allait donc se trouver de nouveau occupée : ils pouvaient redouter d’être à chaque instant découverts. Or la première entrevue qu’ils avaient eue avec l’agha n’était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée dans l’hospitalité turque, surtout depuis qu’ils savaient qu’ils avaient été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia.

 

Si on les fouillait, ils n’avaient sur eux que des laissez-passer bulgares et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions.

 

Le propriétaire de la bâtisse, l’une des plus importantes du village, fit bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils avaient entassé leur mobilier… Ils passèrent une partie de la nuit à les décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands feux.

 

C’est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir… Ils n’avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu’ils étaient obligés de regagner leur retraite s’ils ne voulaient pas être découverts. Au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient, leur situation devenait plus tragique : ils n’attendaient plus l’armée bulgare avant la journée du lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre, leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.

 

« Si encore elles étaient pleines de vin ! » soupira La Candeur, qui ignorait les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la mort, s’efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et affectait, par désespoir, de rire de tout… « Ça n’est pas plus désolant qu’autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien garnie… Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans Les Trois Mousquetaires, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre de bouteilles qu’il faisait !…

 

– Mon pauvre La Candeur… dit Rouletabille, tu n’as vraiment pas de veine… je t’ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le seul qui soit défendu ! »

 

Et comme si l’événement voulait lui donner raison, des cris terribles montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d’un grand bruit de bataille.

 

Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant, fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.

 

« Ça ne peut être que les Bulgares qui reviennent, s’écria Vladimir ! nous voilà bons ! »

 

Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se tenir tranquille…

 

En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.

 

Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l’on égorge allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite…

 

Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d’innocentes victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.

 

Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses représailles. Du courage, de l’héroïsme et des atrocités !

 

Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs ; maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées par les Bulgares.

 

Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait sur la place où s’étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains suppliantes… Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur famille à venger, n’en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s’accumulaient tant de sujets de discorde ; les uns et les autres se la disputaient au nom de la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu’ils avaient des populations asservies à délivrer !

 

« Eh bien, ils les délivrent tous ! exprimait avec une amère mélancolie le brave La Candeur… Oui, ils les délivrent de la vie !… Quand les Turcs ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être tranquille, elle n’existe plus !… »

 

Et il conclut, étrangement prophétique : « Au fond, ces gens-là ont les mêmes goûts. Ils doivent être de la même race : ils ne sont pas faits pour se combattre, mais pour s’entendre !… »

 

Ivana s’était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même qu’elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant, en criant et en pleurant.

 

La pauvre petite avait été découverte tandis qu’elle se cachait sous un amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille, et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait derrière elle, le sabre nu.

 

Rouletabille n’avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle répondit une injure de La Candeur à l’adresse du soldat barbare.

 

L’enfant allait être atteinte. Une épouvante sans nom était peinte sur son visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le trouver.

 

« Il y aurait un moyen de sauver l’enfant ! dit Rouletabille ; ce serait de tuer le Bulgare. »

 

Et il sortit son revolver de sa poche.

 

Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la main du reporter.

 

« Vous n’allez pas commettre ce crime ? s’écria-t-elle.

 

– Quel crime ?… répliqua Rouletabille, en se dégageant. Celui de tuer un bourreau d’enfants ?…

 

– C’est un Bulgare !… Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi étant là !…

 

– Je vous obéis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glacé ; mais soyez Bulgare jusqu’au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette enfant ! »

 

La petite avait trébuché tout près du soupirail où se tenaient Ivana et le reporter ; et le soldat, encouragé par les ricanements de ses camarades, s’apprêtait à faire un mauvais parti à la petite, quand celle-ci glissa sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre.

 

C’était Ivana qui avait allongé les bras hors du soupirail et avait attiré l’enfant dans la cave, d’un mouvement si rapide et si spontané que les reporters en furent aussi étonnés que le soldat lui-même.

 

La petite tremblait comme une feuille dans les bras d’Ivana qui essayait de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se concertaient, et s’étant rendu compte que leur proie leur avait échappé par le soupirail, se précipitaient dans la maison.

 

« Ah bien ! s’écria La Candeur, une fois de plus nous voilà propres !

 

– Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs ; nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.

 

– Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer…

 

– Eh bien, laissez-la ici !… dit Vladimir, elle leur échappera peut-être.

 

– Non ! s’écria Ivana. Sortez, vous autres !… Vous leur raconterez ce que vous voudrez !… Mais moi, je reste avec la petite. »

 

L’enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice…

 

« Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici !… dit Rouletabille.

 

– Tant mieux ! fit Ivana d’une voix sombre. N’avez-vous pas voulu sauver cette enfant ?… Je ne m’en séparerai pas !…

 

– Nous n’allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite Turque ! » gronda La Candeur que le geste généreux d’Ivana avait d’abord enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu encombrant…

 

Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en criant : « Francis ! Francis !… » et en agitant un mouchoir en guise de signe de paix… Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l’assourdirent d’un charabia qu’il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes de menaces. Ils réclamaient, à ne s’y point méprendre, la petite fille et ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise !… Ils le malmenèrent même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor sortirent de la cave.

 

Vladimir s’avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant plus fort qu’eux, se disant l’ami du général Stanislawoff, représentant Rouletabille comme le plus grand reporter de l’Europe qui avait été obligé de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu’ils avaient avec eux la nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la laisser passer avec cette petite fille qu’elle avait en effet arrachée à la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu’ils étaient venus châtier.

 

Il termina en déclarant que ses compagnons et lui exigeaient d’être conduits sur-le-champ, tous ensemble, à un officier d’état-major.

 

Les comitadjis, sous l’effet de cette menace inattendue, se consultèrent et finirent par promettre qu’ils ne toucheraient pas à la petite fille.

 

Rouletabille alla en prévenir Ivana qui consentit à se montrer avec l’enfant, la portant dans ses bras.

 

Alors les comitadjis lui dirent :

 

« Tu n’es pas la vraie nièce du général Vilitchkov, qui a été assassiné par les Pomaks, sans quoi tu n’essayerais pas de sauver une petite musulmane dont les parents ont assassiné tes parents ! Donne-nous donc cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n’as pas le courage de le faire toi-même. »

 

Ivana leur répondit :

 

« Je suis la nièce du général Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire à votre chef.

 

– Nous n’avons pas de chefs ! Nous sommes de libres comitadjis !… » répondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle…

 

« Vous êtes des assassins… » s’écria-t-elle.

 

Alors ce fut une mêlée indescriptible. Les reporters voulaient la défendre et les comitadjis voulaient l’atteindre. La Candeur criait toujours : « Francis ! Francis !… »

 

Vladimir continuait de les menacer de la colère du général !

 

Rouletabille s’attendait à ce qu’ils fussent tous passés par les armes avant cinq minutes.

 

Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas d’invectiver les comitadjis et de les couvrir d’injures. L’un d’eux se rua tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas qui était destiné à la poitrine d’Ivana et qui vint frapper la petite musulmane.

 

L’enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d’entre les mains d’Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d’horreur et tout éclaboussée de ce jeune sang vermeil.

 

Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d’apaiser toutes les colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l’état-major de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s’installer à Almadjik.

 

Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s’en furent, entourés de comitadjis, comme des prisonniers.

 

Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s’aperçut qu’Ivana pleurait. Il en eut le cœur tout chaviré, car il pensa qu’elle songeait à cette pauvre enfant qu’elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit textuellement :

 

« Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit. D’autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d’autres enfants bulgares, comme est morte ma petite sœur Irène… Non, je pleure seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de couteau qui m’était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire !… »

 

Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut, décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais…

 

VI

C’est au tour de
La Candeur de raconter une étrange histoire à Rouletabille.

 

Ils furent ainsi conduits jusqu’aux avant-postes, devant Almadjik, où ils trouvèrent l’état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même qui les reçut avec une véritable joie.

 

C’est à lui qu’Athanase s’était adressé après l’accomplissement de sa mission pour obtenir le commandement d’un petit détachement de cavalerie qui avait pris les devants et s’était porté sur le Château noir, dans le but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français.

 

Bien qu’alors il ne l’eût point renseigné exactement sur la nature des services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit, avant son départ, au général pour que celui-ci n’ignorât point que le général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d’armes de bien traiter les jeunes gens.

 

Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur fuite de la Karakoulé, puis le voyage que leur avait fait faire Athanase Khetew, leurs démêlés avec l’agha, enfin le combat auquel ils avaient assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa victoire ils n’avaient pas revu Athanase Khetew.

 

Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu’ils touchaient à la fin de leur mauvaise fortune.

 

Il trouvait, quant à lui, qu’il était grand temps qu’ils prissent quelque repos et goûtassent à quelques douceurs.

 

Rouletabille accepta de grand cœur les offres du général, mais il lui fit entendre qu’il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter sa tâche de reporter. Il s’estimerait amplement payé de tous les maux soufferts au fond de la Karakoulé s’il pouvait faire parvenir à son journal les nombreux feuillets de correspondance qu’il avait écrits depuis son entrée dans l’Istrandja-Dagh.

 

Le général lui répondit qu’il avait tout à fait confiance en lui et qu’il lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire pourvu qu’il prit, bien entendu, l’engagement de ne rien télégraphier ni écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée. Sur quoi il lui remit une lettre blanche qui lui permettait, à lui et à ses compagnons, d’aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient bon pour l’accomplissement de leur tâche.

 

Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu’il leur serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l’armée eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c’est-à-dire avant qu’elle ne fût sortie de l’Istrandja-Dagh : toutes les lignes de la région avaient été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu’ils ne prenaient même point le temps de les rétablir.

 

« Ce n’est ni à Almadjik où nous sommes aujourd’hui, dit le général, ni à Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons demain soir, que vous pourrez télégraphier… dit-il, mais je vous donne rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications avec l’armée jusqu’à Mustapha-Pacha, jusqu’au quartier général, avant de tenter l’assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là, dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes, s’ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront commencé.

 

– Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille. Comme cela, nous serons à peu près sûrs d’arriver à temps et de tout voir…

 

– Comme vous voudrez ! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous dissimuler les dangers d’une telle marche !

 

– Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison ; nous allons nous faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce pays si triste, où il pleut toujours !… Songe donc, Rouletabille, la guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi !

 

– Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur ! tu resteras avec Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos !… »

 

Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général, qu’elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.

 

Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s’opposer aux excès et aux vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles trouvaient toute la population bulgare massacrée.

 

Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à lui dire qu’il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire…

 

« Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille.

 

– Elle sera victorieuse », lui répondit-il. Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l’avant-garde d’une brigade de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n’était pas avec eux !… Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand Tondor l’avait éveillé, La Candeur s’était mis dans un état de rage terrible, menaçant d’étrangler le domestique de Vladimir s’il se permettait de troubler encore son sommeil. Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus s’occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d’aller chercher sous la tête du reporter la fameuse serviette pleine d’articles qui, à travers toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait d’oreiller. Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent sur Demir-Kapou. La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file. D’abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille. Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimir était triste parce que La Candeur lui manquait.

 

Autour d’eux, au-dessus d’eux, sur les cimes, ou marchant dans d’étroites vallées, les éclaireurs d’avant-garde de la prochaine colonne leur faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un coup de fusil… puis tout retombait à son morne silence. On traversait un désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares, avaient fui, instruits par les premières expériences.

 

Des colonnes de fumée montaient çà et là de chaumières en ruine.

 

Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir poussa un cri de joie : il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur avec sa cantine aux chaussures qu’il avait retrouvée parmi le bagage rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et puis s’abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se précipitait vers son chef de reportage.

 

« Ah ! bien ! lui cria-t-il. Tu as la serviette ! »

 

Et il poussa un soupir de soulagement…

 

Ayant soufflé un peu, il reprit :

 

« Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon sommeil, me dérober ma serviette !… alors je me suis réveillé… je tâte sous ma tête !… Rien !… je bondis.

 

Il n’y avait plus de serviette !… et vous étiez tous partis !… Alors, Rouletabille, j’ai pensé que tu pouvais très bien m’abandonner dans ce pays de sauvages…

 

– Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos !… dit Rouletabille très froid.

 

– Tu pouvais très bien m’abandonner, moi, mais j’ai pensé que tu étais incapable d’abandonner la serviette aux reportages ! Tu vois que je n’ai pas perdu de temps pour venir la rattraper… rends-moi la serviette !

 

– Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne l’auras plus.

 

– Je n’aurai plus la serviette, moi !…

 

– Non !… tu ne l’auras plus !…

 

– Et qui est-ce qui l’aura, alors ?…

 

– Quelqu’un qui en est digne !… et ce n’est pas toi !… Tu as cessé d’être mon secrétaire, La Candeur ! Tu as cessé d’être mon second ! Tu pourras dormir tout ton soûl !… partir, rester, retourner à Paris… faire tout ce que tu voudras !… ça m’est parfaitement égal ! Tenez, Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan !… mon khalifat !… »

 

Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l’instant plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement humilié…

 

On ne l’entendit plus. Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à autre un coup d’œil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête sans plus faire attention au reporter que s’il n’existait pas. C’était à la fois trop de mépris et trop d’injustice ! Rouletabille avait eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n’en était pas moins horriblement vexé de l’absolue indifférence avec laquelle elle le traitait…

 

Il sentait monter en lui une sourde colère contre l’ingrate et, comme il arrive souvent, ce ne fut point sur l’objet même de cette colère que celle-ci retomba…

 

Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant, manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l’heure.

 

Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l’occasion de lui dire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s’aperçut que La Candeur portait la serviette !…

 

« La Candeur !…

 

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?…

 

– Viens ici !…

 

– Qu’est-ce que tu veux ?

 

– Je te dis de venir ici ! »

 

La Candeur s’en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche ouverte, avec de grands yeux naïfs :

 

« Qu’est-ce que j’ai encore fait de mal ?

 

– Pourrais-tu me dire ce que c’est que tu portes, là, sous ton bras ?

 

– Sous le bras ? Tu le vois bien, c’est la serviette !…

 

– Tu l’as chipée à Vladimir !

 

– Moi ? pas du tout ! me prends-tu pour un voleur ?

 

– Comment se fait-il que Vladimir, à qui j’avais confié cette serviette, te l’ait rendue ?

 

– C’est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop chargé.

 

– Trop chargé avec une serviette ?

 

– Je vais te dire : c’est Vladimir qui a d’abord eu pitié de moi en me voyant à pied, portant ma cantine : alors, comme il était à mule, il a eu la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu’il a eu la cantine, je l’ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette ; alors je lui ai repris la serviette !…

 

– C’est bien, envoie-moi Vladimir !… »

 

Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l’air certainement plus embarrassé que s’il avait conservé la serviette. Même air naïf que La Candeur :

 

« Monsieur ?

 

– Vladimir, dit Rouletabille, j’avais fait de vous mon secrétaire. C’était un honneur !

 

– Oui, m’sieur…

 

– Je vous avais donné ma serviette !

 

– Oui, m’sieur !

 

– Vous saviez que ce que j’en faisais était pour punir La Candeur, qui tenait beaucoup à cette serviette ?…

 

– Oui, m’sieur !…

 

– Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que je vous avais confiée ?

 

– Monsieur, il me l’a achetée !

 

– Ah ! ah !… Il vous l’a achetée !… Et vous trouvez tout naturel de vendre une serviette qui ne vous appartient pas… de la céder pour quelques sous, au premier venu !…

 

– Monsieur, je ne l’aurais pas vendue au premier venu !…

 

– Allons donc ! Il n’aurait eu qu’à y mettre le prix ! Je vous connais maintenant, beau masque !…

 

– Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de moi !… Je vous répète que je ne l’aurais pas vendue au premier venu parce que le premier venu ne me l’aurait jamais payée aussi cher que La Candeur !… et je ne vous cache pas, monsieur, que c’est à cause de l’importance de la somme que j’ai cédé votre serviette…

 

– Qu’est-ce que vous me racontez, Vladimir ? La Candeur n’a pas le sou !…

 

– La Candeur, monsieur, est très riche… ou du moins il l’était !…

 

– Enfin ! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs !… Il est trop tard !…

 

– Monsieur, il me l’a achetée cent mille !…

 

– Cent mille francs !… »

 

Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute sa taille, qui était haute, et il dit :

 

« Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l’honneur de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de L’Époque ?

 

– Tu te fiches de moi, dit Rouletabille…

 

– Je ne me fiche de personne !… Sans compter qu’en donnant ces cent mille francs à Vladimir, j’ai fait une excellente opération, se glorifia La Candeur.

 

– Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.

 

– Voilà. Tu vas voir comme c’est simple. Après que tu nous eus confisqué mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu !

 

– Ah ! Ah !…

 

– Quand le service nous le permettait…

 

– Oui ! oui !…

 

– Et sans que tu t’aperçoives de rien, car nous n’aurions pas voulu te faire de la peine…

 

– Va donc !

 

– Cette fois, j’ai commencé par perdre !

 

– C’était bien fait !

 

– Attends donc !… comme je n’avais plus d’argent, j’ai signé des billets à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à échéance assez rapprochée, m’empêchaient de dormir. Je suis un peu comme ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j’ai tout fait pour regagner mes billets.

 

– Tu as triché ! dit Vladimir.

 

– Je l’avoue… J’ai si bien triché que j’ai gagné presque tout le temps, et qu’après avoir regagné mes billets, j’en ai gagné d’autres que j’ai fait, cette fois, signer à Vladimir… Je lui en ai fait signer pour cent mille francs… Cent mille francs de billets, c’est quelque chose, même quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew.

 

– Je doute, dit Rouletabille, qu’ils aient produit sur Vladimir le même effet que sur toi. N’est-ce pas, Vladimir ?

 

– Eh ! monsieur, je suis d’une famille fort honorable, répondit Vladimir, et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient une mine fort renfrognée pendant le jour.

 

– Je ne m’en suis jamais aperçu, dit Rouletabille.

 

– Parce que c’est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu’il sait dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c’était incroyable la mine qu’il me faisait. Encore tout à l’heure, je l’ai vu si triste que je lui ai dit : « Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent mille francs ! » Il m’a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets… et maintenant voyez comme il est gai ! J’aime les gens gais, moi !… Je les aime d’autant plus qu’ils deviennent plus rares dans ce satané pays de misère ! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai autrefois !… »

 

Rouletabille coupa aussitôt la parole à l’indiscret La Candeur.

 

« Tu n’as pas besoin d’être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t’aurait jamais payés !…

 

– Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération ! répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d’amitié à la serviette.

 

– Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours à Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre !…

 

– Jamais de la vie !… Et pourquoi donc la lui rendrais-je ?…

 

– Parce que tu ne l’as gagnée qu’en trichant, et cela de ton propre aveu…

 

– Oh ! de ce côté, je suis bien tranquille… dit La Candeur en regardant Vladimir du coin de l’œil.

 

– De fait, monsieur… dit Vladimir, j’avouerai que je trichais aussi !…

 

– Parbleu ! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis…

 

– Seulement, il triche beaucoup mieux que moi ; ça n’est pas de jeu, dit Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons plus !…

 

– Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n’avez ni cartes, ni dés ?

 

– Ah ! ça, monsieur, c’est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa mule au trot… Vous comprenez que moi, maintenant, j’ai envie de lui regagner la serviette !… »

 

Rouletabille et La Candeur restèrent seuls.

 

« Tu n’as pas honte, La Candeur, d’être joueur à ce point ? gronda Rouletabille qui adorait La Candeur.

 

– Rouletabille, ne me méprise pas trop !… c’est le seul vice qui me reste des trois que j’avais quand tu ne me connaissais pas encore !…

 

– Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur ?

 

– Le vin et les femmes !

 

– Pas possible ! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois guère !…

 

– Je m’étais mis à boire par désespoir ! Tu saisis…

 

– Parfaitement !… Tu aimais et tu n’étais pas aimé ?…

 

– Ce n’est pas ça du tout… Chaque fois que j’ai voulu être aimé d’une femme, ça n’a pas été long, dit La Candeur ; je n’avais qu’à me montrer, et, comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite…

 

– Alors ?…

 

– Alors, j’avais tant de succès près des femmes que c’est ce qui m’a porté malheur. Non seulement, j’avais les femmes que je désirais… mais il s’est trouvé une femme qui a voulu m’avoir et que je ne désirais pas…

 

– Oui-da !… Elle n’était point jolie ?…

 

– Ce n’était point qu’elle fût laide, mais elle était toute petite… Oh ! j’ai rarement vu une aussi petite femme… Elle aurait eu du succès dans les cirques ; mais elle n’allait point dans les cirques, car elle était comtesse.

 

– Mâtin, tu te mets bien, La Candeur…

 

– Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie, parce que je ne veux plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il m’est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse…

 

– Que t’est-il donc arrivé, grands dieux ?

 

– Je me suis marié avec elle !…

 

– C’est vrai ?… Je ne t’appellerai plus que M. le comte !…

 

– Garde-t’en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête !

 

– Eh mais ! tu m’intrigues ! Raconte-moi donc comment tu t’es marié, toi si grand, avec une aussi petite femme que tu n’aimais pas et que tu ne désirais pas !… Mais sans doute désirais-tu devenir comte ?…

 

– Pas du tout ! voici comment les choses se sont passées : je monte en wagon ; la petite femme en question est si petite que je ne l’aperçois même pas !… je m’endors… mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les vêtements étaient dans le plus grand désordre… en même temps le train s’arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait… La poupée déclare en pleurant que j’ai voulu abuser de son innocence !… je proteste de toutes mes forces !… on ne me croit pas !…

 

– Pauvre La Candeur !…

 

– J’ai oublié de te dire que cette chose se passait en Angleterre…

 

– Aïe !…

 

– Ça n’a pas traîné… On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas aller en prison, j’ai dû « épouser » !…

 

– On m’a toujours dit, en effet, que c’était très dangereux de voyager en chemin de fer, de l’autre côté du détroit !

 

– Très dangereux !… mais qui est-ce qui aurait pu se douter ?

 

– Qu’est que tu allais donc faire en Angleterre ?

 

– Ces événements se déroulaient avant mon entrée à l’Époque. Je venais de donner ma démission d’instituteur-adjoint, pour faire de la littérature… Me trouvant à Boulogne un jour d’été où il faisait très chaud, j’avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J’avais un billet d’aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes. Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui m’engagea à partir aussitôt pour Londres où l’on attendait un professeur de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la littérature. Il me mit dans le train et c’est alors que le malheur arriva, ainsi que je viens de te le narrer.

 

– Un malheur ! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si grand malheur d’épouser une comtesse !… Tu aurais dû être enchanté, au contraire… Songe donc, dans ta situation…

 

– D’autant plus que la comtesse était riche.

 

– Voyez-vous cela !

 

– Mais vraiment elle était trop petite… Tu ne peux pas t’imaginer ce qu’elle était petite… À l’église (car elle était catholique et a tenu à se marier en grande pompe), à l’église, elle ne pouvait pas me donner le bras : je la tenais par la main ; on riait. Je ne te dirai pas ce que j’ai souffert… Ce géant et cette naine ! On se bousculait partout pour nous voir passer car elle me traînait partout, partout… dans les magasins, au théâtre, dans tous les endroits où je n’aurais pas voulu mettre le pied avec elle… Elle ne me lâchait pas d’un instant, car elle était fort jalouse… Ainsi chaque fois qu’elle me voyait prendre ma canne ou mon chapeau, elle me disait : « Je vais sortir avec vous, my love », et en effet elle sortait avec moi ! Je dus bientôt prendre la résolution de ne plus sortir que lorsqu’elle m’y forçait.

 

– Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à faire quelque chose qui te déplût ?

 

– Elle me battait.

 

– Elle est bien bonne !

 

– Ah ! tu ris… tu ris, Rouletabille ! Il y a si longtemps que je ne t’ai vu rire !… Cela me fait plaisir de te voir un peu gai… Rien que pour cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t’avoir confié le grand secret de ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.

 

– Alors, elle te battait ?

 

– Comme plâtre !…

 

– Et tu ne lui rendais pas les coups qu’elle te donnait !…

 

– Je ne le pouvais pas !… Si je lui avais donné une gifle ou un coup de poing, elle en serait morte et j’aurais été pendu, bien sûr !…

 

– Et je ne t’aurais pas connu !… Tu as bien fait de ne pas la battre, La Candeur… Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si petite !…

 

– C’est ce qui te trompe !… Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me tirait les cheveux à me les arracher !…

 

– Tu te mettais donc à genoux !

 

– Non ! c’est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j’entrais dans une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme n’y était pas. Pan ! je recevais une gifle ou j’avais un petit démon pendu à ma chevelure ! Elle m’avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur une console… Tu m’avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait impossible !…

 

– Je l’avoue !…

 

– Et elle me trompait !…

 

– Ah bien !…

 

– Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders avec lequel elle gaspillait notre fortune… Que veux-tu, cette naine n’adorait que les beaux hommes !… C’est une loi de la nature… Combien de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes !

 

– Si c’est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était petite, puisque tu es grand ! fit remarquer Rouletabille.

 

– Eh bien, je fais sans doute exception à la règle… car cette petite femme, je la détestais et elle m’a dégoûté à jamais de toutes les femmes, petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure, vois-tu, Rouletabille, ne vaut pas cher… et je connais quelqu’un qui devrait tirer parti de ma triste expérience !… »

 

Rouletabille, comprenant l’allusion, fronça le sourcil. S’il plaisait à La Candeur de lui faire ses confidences, il n’aimait, lui, raconter son histoire à personne !

 

« Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu’elle te trompait et que tu aurais voulu t’en débarrasser, tu n’avais qu’à la faire prendre avec son highlander.

 

– J’ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c’était facile !

 

– Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n’était point difficile de le faire surveiller !…

 

– Certes, il n’échappait point aux regards… et lui, on le trouvait toujours !… Mais elle, tu comprends ! on n’arrivait jamais à la surprendre… Oh ! il y avait de quoi devenir enragé !…

 

– Mon pauvre ami !…

 

– Si par hasard j’avais surpris un bout de conversation et si j’étais sûr qu’il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi… Nous arrivions, certains de la pincer au nid… Je faisais garder toutes les issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu’au faîte des cheminées… Et l’on entrait !… On trouvait bien notre highlander, qui le plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et déclarant qu’il aimait se mettre à son aise… Mais elle, elle… on n’a jamais pu savoir ce qu’elle devenait ni par où elle passait !… On fouillait tout ! On bousculait tout !… Pas de comtesse !… Elle nous avait passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un oiseau… et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement installée devant son tea and toasts et me disant : How do you do, my love ?… (Comment allez-vous, mon amour ?) Oh ! oh !…

 

– Oui, approuva Rouletabille… Oh ! oh !… Et combien de temps cette petite aventure a-t-elle duré ?

 

– Deux ans, Rouletabille !… Deux ans ! Quand j’y pense, j’en suis encore malade !

 

– Et comment a-t-elle fini ?…

 

– Eh bien, voilà ! j’avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander : j’avais renoncé à tout ! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à relire Les Trois Mousquetaires, suprême consolation, même en anglais. C’est là que je vis qu’Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible aventure d’amour, s’en était consolé en buvant plus qu’à sa soif !… Nous avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme Athos !… J’étais ivre les trois quarts du temps et c’est ce qui m’a sauvé !…

 

– Comment cela ?

 

– Oh ! c’est très simple : un soir, j’étais tellement ivre que je me suis assis sur elle sans m’en apercevoir !…

 

– La pauvre petite !…

 

– Certes ! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il n’en restait plus grand-chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m’empressai de repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud qu’aux tropiques ! Du reste, je ne m’attardai point sur cette plage que je trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France, m’enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n’ayant plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de faire de la littérature…

 

– Et tu n’as plus eu d’ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon pauvre La Candeur ?

 

– Ma foi non ! ma femme me laisse tranquille depuis qu’elle est morte. On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j’ai dû certainement être condamné à quelque chose, je n’en sais rien et n’en veux rien savoir. Et j’ai changé de nom ! Le mari de la comtesse est mort !

 

– En réalité, comment t’appelles-tu ?… demanda Rouletabille curieux.

 

– Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d’un pauvre homme qui a peut-être été condamné à mort ?

 

– Non ! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t’avoir fait revivre cette épouvantable histoire !…

 

– Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l’ai racontée !… »

 

Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta :

 

« Tu connais les femmes, maintenant !… Méfie-toi !… »

 

Mais Rouletabille fit celui qui n’avait pas entendu.

 

« Tiens ! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi je vais me délier les jambes…

 

– Ça n’est pas de refus », dit La Candeur.

 

Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement en passant l’une de ses longues jambes pardessus la monture qui, immédiatement, courba les reins.

 

« Ce n’est qu’un cheval ! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui avait jamais vu, tant il était désabusé… Juge un peu, mon vieux, si c’était une comtesse !… Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je m’assieds dessus !… »

 

Rouletabille pressa un peu le pas… Mais La Candeur le rejoignit en poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce.

 

« Ne marche donc pas si vite !… Et laisse-moi te dire des choses pour ton bien !… Je sais que tu n’aimes pas les conseils et que, peut-être, en t’en donnant, et de tout cœur, j’encourrai ta colère… Mais tant pis, c’est mon amitié pour toi qui parle : cette femme fera ton malheur !… »

 

Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant eux…

 

Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche…

 

« Écoute-moi donc ! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu’elle ne t’aime pas… qu’elle ne t’a jamais aimé… et qu’elle ne t’aimera jamais… Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh bien, on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure pareille !… Ah ! mon petit !… Je ne suis pas bien malin, mais j’ai des yeux pour voir… Voilà une petite femme qui avait été enlevée par un Teur… Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses noces ! Et le Teur est mort !… Eh bien, elle devrait être dans la joie !… Elle devrait t’embrasser !… Puisque nous sommes sauvés, et puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant au Teur, rendre un grand service à son pays !… Elle devrait te couvrir de remerciements et de baisers !… Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite qu’une morte !… M’est avis que cette femme-là regrette son Teur et qu’elle ne te pardonne pas d’être venu déranger sa nuit de noces !… »

 

Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui tombaient comme du plomb fondu sur le crâne…

 

« Tu ne dis rien !… C’est que tu n’as pas une bonne raison à me renvoyer !… Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme ça ?

 

– Non ! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.

 

– Si tu ne le lui as pas demandé, c’est que tu es de mon avis et que tu sais à quoi t’en tenir !… As-tu vu comme elle a couru après son Teur ? Elle voulait le tuer, qu’elle disait !… Quand on le lui a tué devant elle, son Teur, elle a failli se trouver mal !…

 

– Ah ! fit Rouletabille, tu t’en es aperçu ?…

 

– Penses-tu !… Et Vladimir aussi s’en est aperçu !… Et il pense comme moi !… Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui ne vit plus depuis la mort de son Teur !

 

Tu dis des bêtises, répliqua d’une voix sourde Rouletabille qui souffrait mille supplices… S’il en était ainsi rien ne la forçait à me suivre quand je suis allé la chercher dans le harem ! Elle n’avait qu’à rester avec son Teur, comme tu dis !…

 

– Mon Dieu ! répliqua l’entêté La Candeur, je n’étais pas là quand tu l’as ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t’avait renvoyé bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu, elle avait eu le temps de se fâcher avec son Teur… Dans tous les ménages, il y a des quarts d’heures de fâcherie… et puis on se raccommode !… En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son Teur, dans le cachot du souterrain !…

 

– Tu mens ! gronda Rouletabille, furieux.

 

– Je mens ! Demande à Vladimir si je mens ! Et à Tondor ! Tu pourrais le demander aussi à Modeste et au Katerdjibaschi s’ils n’étaient pas morts !… Mais c’était devenu la fable de tout le monde à l’hôtel des Étrangers !…

 

– Tu mens ! tu mens ! tu mens ! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge était pleine de sanglots !… Tais-toi !… Je ne veux plus t’entendre… ni toi, ni Vladimir, ni personne !… Vous m’êtes tous odieux !… Tiens ! rends-moi cette pauvre bête ! Tu vois bien que tu l’écrases ! »

 

Et il n’attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle ; il le bouscula, prit sa place d’un bond, enfonça ses talons dans les flancs de la bête et courut loin d’eux, loin d’Ivana, loin de tout le monde… pour rester tout seul, tout seul avec sa peine…

 

Les paroles de La Candeur l’avaient d’autant plus déchiré qu’elles étaient le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son cœur douloureux… Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en train de faire évader Gaulow !… Alors, alors il l’eût méprisé, c’était sûr, car pour conserver au cœur un sentiment pour une fille capable d’une chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être lâche !…

 

Et c’est vrai qu’il était lâche !… Il se le répétait à lui-même dans sa solitude, espérant vraiment qu’Ivana reviendrait à lui dans un de ces mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu’il eût pu jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d’hostilité…

 

VII

Devant Kirk-Kilissé.

 

Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s’accroître chez Ivana, et nous pouvons dire qu’elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu’à Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de la nuit.

 

Nos jeunes gens se trouvaient à l’extrême gauche bulgare et purent, dans l’après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent jusqu’aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.

 

Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en particulier d’un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif n’avait été encore remporté à l’heure où nous nous retrouvons avec les reporters au fond d’un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade avait cessé peu après que l’obscurité était tombée, cependant que les deux infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au milieu de la nuit noire, d’échanger une vive fusillade.

 

S’étant glissés le long d’une arête rocheuse qui les masquait sur leur droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce village d’Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le lendemain pour l’expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha était aux mains des Turcs et il s’agissait de les en déloger. C’est alors que l’état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit, autant peut-être parce qu’on avait vaguement l’espoir qu’elle amènerait celui-ci à se retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d’Akmatcha.

 

Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d’une pluie de tempête dont la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième colonne de s’ébranler. Les reporters achevaient, à l’abri d’une cabane de branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu’ils devaient à la générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d’eux, courant à l’assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la cinquième division.

 

Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe.

 

Elle avait arraché, dans l’après-midi, un fusil aux mains crispées d’un mort, s’était ceinturée d’une cartouchière, et avait déclaré qu’à la première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de Rouletabille, elle n’avait pas hésité à rejeter l’insigne de la Croix-Rouge.

 

Cependant, si elle s’était exposée volontairement aux balles turques, dans le courant de l’après-midi, elle n’avait encore pris part à aucune mêlée. Cette fois, Rouletabille vit bien qu’elle en devait avoir sa part.

 

Elle s’était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters. Rouletabille aussitôt s’était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le bras.

 

« Minute !… Que vas-tu faire ? lui demanda-t-il.

 

– Empêcher cette folle de se faire tuer !

 

– Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même !…

 

– Possible ! répliqua l’autre.

 

– C’est ton affaire ! dit La Candeur d’une voix rauque, mais je te préviens également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me faire tuer aussi !

 

– Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.

 

– La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu’à la fin de l’action… dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez au bureau de poste, vous m’y trouverez !

 

– Ou nous ne t’y trouverons pas !

 

– Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages ! Tu les confieras toi-même au général en lui disant que c’est de ma part et que mon dernier vœu est qu’il les fasse parvenir sains et saufs au « canard » !… C’est entendu !… Ah ! tu lui demanderas aussi la permission d’envoyer une petite dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop !… Tu lui diras que les généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi !…

 

– Rouletabille ! je vois de quoi il retourne… Tu ne vas pas empêcher cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle !…

 

– Tu es fou !… s’écria le reporter. Je n’ai pas le moins du monde envie de mourir… Restez ici ! et quant à moi, je vous promets d’être prudent !… Au revoir La Candeur !… au revoir Vladimir !… »

 

Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant d’une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les revoir, de ses camarades… et il se jeta dehors sur les pas d’Ivana.

 

« Ah ! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut seulement pas dîner tranquillement ! Crois-tu qu’elle l’a pris !… Si une bonne balle pouvait l’en débarrasser ! C’est tout le bien que je lui souhaite, à cette Ivana de malheur !

 

– Tu vas voir qu’elle n’aura rien et que c’est lui qui écopera ! émit Vladimir.

 

– Tais-toi, idiot !… grogna La Candeur. As-tu bientôt fini ? Il ne s’agit pas de se les caler jusqu’à demain matin… Tiens, écoute, v’là que ça recrache !… Ah ! mince alors, ça chauffe ! Faut pas laisser Rouletabille tout seul !… »

 

Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l’aiguille rocheuse qui les abritait, éclairée d’une façon intermittente par un feu d’artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de pas.

 

La chevelure de la jeune fille était enveloppée d’un voile qui flottait derrière elle comme un petit fanion. Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent :

 

« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’es pas blessé ?…

 

– Non ! Non !… c’est elle qui a disparu ! Ivana ! Ivana !… »

 

Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d’eux et au-dessus d’eux que ses appels furent perdus…

 

Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d’hommes qui se ruaient à la mort et elle était partie avec eux, s’était laissé emporter par eux vers la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des cris atroces de la lutte à la baïonnette : Na noje ! Na noje ! « Au couteau » !

 

Les Turcs se défendaient avec vaillance.

 

Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à chaque instant la nuit d’une lueur d’enfer ; enfin ils avaient amené une artillerie qui répondait coup pour coup à l’artillerie bulgare.

 

Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort, c’était un tumulte sans nom.

 

L’air était déchiré de cent tonnerres ; des monceaux de rocs étaient projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l’abri ; mais rien ne résistait à la « mitraille humaine » ! C’était encore la plus forte, elle qui allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n’avait pu les atteindre, les soldats de Mouktar pacha !

 

Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat, près d’Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant ?

 

Il n’eût pu le dire… et il n’eût surtout pas pu dire comment ils se trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.

 

Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus étaient tombés drus sur les troupes à l’assaut en même temps que sur leurs pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort. Et maintenant c’était le tour de la mitraille humaine de donner.

 

« En avant, les amis, à l’assaut ! »

 

C’est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs dans la langue farouche du Balkan. Na noje ! Na noje !

 

Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et, semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s’occupant ni des officiers ni des camarades qui tombent !

 

Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à une dizaine de mètres de l’ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à pic ici et les arrête un instant… et une flamme terrible les couche sur le sol par centaines ! En avant !… Voilà le marchepied qu’il faut aux survivants ! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des démons !

 

C’est la fin ! Le Turc s’enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés et ses approvisionnements. Du reste, il n’essaie plus nulle part de résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de l’Istrandja…

 

Rouletabille n’a eu d’yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour Ivana.

 

Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.

 

Il obéit au mouvement qui l’enveloppe, qui l’emporte derrière elle.

 

Un moment il l’a vue tomber et il s’est précipité sur elle, l’a soulevée, l’a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n’eût pu dire à qui ce sang appartenait, s’il provenait d’une blessure à elle ou s’il venait de ceux qu’elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette…

 

Il lui parlait, elle ne lui répondait pas.

 

Elle se débattait pour qu’il la lâchât.

 

« Mais tu veux donc mourir ?… » s’écria-t-il avec des sanglots.

 

Et elle clama désespérément :

 

« Oui ! oui ! oui ! »

 

Et elle lui glissa d’entre les bras pour courir encore à sa furieuse besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de reine des batailles.

 

Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l’aurore, sur leurs positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de dépasser la ligne des avant-postes.

 

Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la fuyait.

 

Elle avait une blessure à l’épaule droite qui saignait abondamment. Elle se défendit d’être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré elle. Enfin elle s’allongea dans une tranchée et s’endormit, accablée.

 

Rouletabille la veilla jusqu’aux premiers feux du jour.

 

Et c’est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut la prise de Kirk-Kilissé.

 

VIII

La prise de Kirk-Kilissé.

 

Pendant la nuit, les Bulgares s’étaient arrêtés dans leur victoire sur toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu’à Petra et Gerdeli, estimant leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s’attendant encore, ainsi qu’ils l’ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de l’ennemi.

 

Ils ne se doutaient nullement de l’immense panique qui s’était emparée de l’armée turque.

 

À l’aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là, pensant qu’il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné rendez-vous au bureau de poste. C’est là, en effet, qu’il les trouva, et dans quel état ! Ils étaient aussi lamentables, aussi écroulés que le bureau de poste lui-même. Ce n’était pas encore tout de suite qu’on allait pouvoir envoyer des dépêches !

 

Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leur mea culpa.

 

La Candeur s’accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait grand-peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez brusquement et ne l’avaient plus revu ; ils l’avaient cherché toute la nuit parmi les cadavres…

 

« Ah ! si je l’avais suivi plus vite, si j’avais été moins lâche, gémissait La Candeur, il serait encore en vie !… Je l’aurais défendu !… Je me serais placé devant lui !… Je serais mort à sa place !… Vladimir, tu ne sais pas tout ce que je dois à Rouletabille !… Dans mes reportages, c’est toujours lui qui m’a tiré d’affaire !… Sans lui, j’aurais été jeté à la porte du journal dix fois !… Je serais mort de faim !… Il m’a toujours défendu !… Il m’a toujours aidé… C’était un ami, celui-là !… Et moi je l’ai abandonné !…

 

– Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà !… »

 

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. La joie étouffait La Candeur… Tout à coup il se redressa en poussant un soupir effrayant :

 

« Malheureux ! s’écria-t-il, voilà ton mauvais génie qui revient ! Elle n’est donc pas morte, celle-là ! »

 

Rouletabille tourna la tête et aperçut Ivana. Il repoussa La Candeur en lui disant :

 

« Laisse-moi… tu ne m’aimes pas ! »

 

La Candeur chancela.

 

« C’est bien, c’est bien, fit-il, d’une voix sourde… s’il faut, pour t’aimer, aimer aussi celle-là, je l’aimerai !

 

– Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi…

 

– C’est entendu ! grogna l’autre.

 

– Je puis compter sur toi ?

 

– Je n’ai pas besoin de te le répéter… »

 

Ivana arrivait, en effet… Elle était hâve avec une flamme sombre au fond de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante ; elle avait passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière. Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l’épaule. Elle était effrayante et belle.

 

Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui répondit :

 

« Les avant-postes viennent de recevoir l’ordre d’avancer ; venez-vous avec moi ? et elle gagna le chemin…

 

– Ah ! ça ne va pas recommencer ! » grogna La Candeur.

 

Rouletabille le regarda tristement :

 

« C’est bien ! c’est bien !… On y va !… » dit La Candeur.

 

Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer pour un notaire chargé de recueillir les testaments…

 

Ils s’en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au nord-ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s’attendait à ce que les forts ouvrissent le feu d’un moment à l’autre sur Karakoï et Karakaja.

 

Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause !… Ivana, La Candeur, Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui n’avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s’étant enfuis en même temps que les derniers éléments d’infanterie que les Turcs y avaient laissés !…

 

Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent qu’ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le croire, mais il fallut bientôt qu’ils se rendissent à l’évidence !

 

En même temps, ils retrouvèrent devant eux, au fur et à mesure qu’ils approchaient de Kirk-Kilissé, tous les signes d’une indescriptible panique.

 

Partout étaient laissées sur le sol les traces de la déroute. Plus de cinquante pièces d’artillerie étaient restées embourbées dans les ornières jusqu’aux essieux, abandonnées par leurs attelages dont les traits coupés pendaient encore à terre… puis c’étaient des caissons épars, un amoncellement fabuleux de cartouches à obus, non tirés, les uns rouges (les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui paraissaient d’étranges et somptueuses fleurs écloses en une nuit dans ce champ farouche…

 

Plus de 10 000 mausers et des millions de cartouches avaient été également jetés sur les routes pour délester les voitures… des approvisionnements considérables… tout cela abandonné sans qu’on eût même pris la peine ni le temps de la destruction… tant on avait hâte de fuir !…

 

Les soldats du général Radko Dimitrief, à ce spectacle, poussaient des hourras !…

 

Quant aux reporters, de même qu’ils avaient été les premiers à entrer dans le fort, ils furent les premiers à pénétrer dans la ville. Ce fut Ivana qui en prit possession sans que personne, du reste, s’y opposât, car ils ne rencontrèrent personne. Ils passèrent entre les ouvrages militaires, les redoutes abandonnées… pas un soldat !… pas un visage humain !…

 

Les quelques habitants qui n’avaient pas fui s’en étaient allés de bonne heure, par une autre route, au-devant de l’ennemi, pour lui annoncer l’abandon de la ville et lui apporter des fleurs !…

 

Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au milieu d’un prodigieux silence…

 

Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n’avaient qu’à pousser des portes, retrouvaient partout les traces d’une fuite éperdue…

 

Et ils pénétrèrent, sans bien savoir comment, sans l’avoir cherché, par hasard peut-être, dans le cabinet même de Mahmoud Mouktar pacha, général en chef de l’armée ottomane en fuite.

 

Nous disions « peut-être », car enfin il se pouvait très bien que Rouletabille eût poursuivi ce hasard-là plus qu’il n’eût voulu l’avouer.

 

Il paraissait en effet s’intéresser beaucoup aux objets qui se trouvaient dans ce cabinet… Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de la cire… Fureteur, il jeta un coup d’œil sur tout cela… allongea la main, puis sembla réfléchir, ne prit rien et redressa vivement la tête à un bruit d’argenterie qui venait de la salle à côté.

 

Il y courut.

 

C’était Vladimir qui vidait un tiroir.

 

Il le gronda fortement, cependant que l’autre réclamait le droit d’emporter « un petit souvenir ».

 

« Mon Dieu, acquiesça Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien ! Mais vous n’avez pas l’idée de vous faire monter en épingle de cravate ces cuillers à pot en argent et ces louches en vermeil ?… Venez par ici !… Regardez dans ce cabinet… Peut-être y trouverez-vous quelque objet sans valeur !… »

 

Vladimir alla tout droit au bureau… Il vit les papiers, les blancs-seings, les cachets…

 

Peu scrupuleux, il se jeta là-dessus, rafla le tout, malgré les protestations de Rouletabille :

 

« Malheureux, que faites-vous là ?…

 

– Ce que je fais là ?… répliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement mon devoir… Si nous avons besoin un jour de « laissez-passer » et de blancs-seings pour nous promener parmi les armées turques, en admettant qu’il en reste encore, nous serons très heureux d’avoir la signature et le cachet du général en chef…

 

– Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, répondit en hochant la tête Rouletabille, mais il faut qu’il soit bien entendu que ceci s’est passé en dehors de moi… Moi, j’ai des responsabilités, je représente ici la presse française qui ne doit user que d’honnêtes procédés… Vous, vous êtes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et même dans les tiroirs tout ce qu’il vous plaît, ça n’étonnera personne !… Maintenant, allons-nous-en d’ici !… ajouta-t-il… Nous n’avons plus rien à y faire !… »

 

Les soldats du général Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kilissé était tombé entre leurs mains, alors qu’ils s’apprêtaient encore à combattre.

 

Et c’est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de Skopes, qui couvraient la ville au nord et qui étaient reliés entre eux par une série d’ouvrages en terre pour batteries de campagne et tirailleurs d’infanterie, ouvrages qui avaient été en leur temps fort appréciés par le général allemand von der Goltz, furent occupés par les Bulgares sans coup férir. L’armée turque s’était évanouie devant eux, et, si vite, qu’ils étaient fort embarrassés pour la poursuivre.

 

On avait perdu le contact, a raconté M. de Pennenrun. C’est alors que devant l’état de fatigue des troupes, les généraux Kenlentchef et Dimitrief et notre ami le général Dimitri Savof décidèrent d’un commun accord de suspendre leur mouvement en avant et d’attendre sur place les renseignements qu’allait sans doute leur procurer la division de cavalerie Nazlimof qu’ils venaient de lancer vers le sud, dans la direction de Baba-Eski.

 

Kirk-Kilissé fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On y vint surtout pour dormir, car les soldats, exténués par cinq jours de marche dans un pays aussi accidenté que la région alpestre et par deux jours de combat, avaient besoin surtout d’un peu de repos !

 

Quant à nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu’un bon déjeuner.

 

IX

La Candeur boit trop.

 

Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à l’heure, s’était remplie en un instant d’une clientèle bruyante, maintenue du reste dans les limites du droit de s’emparer du bien des gens par un détachement de riz-pain-sel chargé de faire l’inventaire des caves et celliers et aussi de distribuer les victuailles.

 

Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s’esquiva tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue. Il cria à ses compagnons qu’il les rejoindrait tout à l’heure.

 

Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé d’un énorme cervelas et d’un jambon, un gros pain bis sous le bras, il courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné rendez-vous.

 

Il commençait de se désoler, car il ne l’apercevait point, quand tout à coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d’une diligence au moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar :

 

« Eh bien, qu’est-ce que tu fais ?… dit La Candeur. Monte donc !… On n’attend plus que toi !

 

– Tu as mis la table dans la diligence ?

 

– Sûr ! et quand tu y seras, je tournerai l’écriteau « complet » !… On va être bien tranquilles là-dedans pour briffer ! Ah ! à propos, tu sais, nous avons un invité !

 

– Qui ça ?

 

– Monte !… tu verras !… »

 

Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l’intérieur de la diligence.

 

La Candeur, en effet, n’était point seul là-dedans ; un second personnage achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et même des bouteilles !… L’homme se retourna.

 

« Monsieur Priski !… »

 

Vladimir en apercevant leur geôlier du Château noir, l’homme qui lui rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu’il avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser :

 

« Monsieur Priski ! Mais vous n’êtes donc point mort !… Je croyais que La Candeur vous avait tué !…

 

– Moi aussi, dit La Candeur.

 

– Moi aussi ! fit M. Priski, mais vous voyez, j’en ai été quitte pour une oreille… bien que, dans le moment, j’en aie vu, comme on dit, trente-six chandelles ! »

 

Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout un côté de la tête. À part cela, il ne paraissait point avoir perdu le moins du monde sa bonne humeur.

 

« Si j’ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en être tirés !… émit avec politesse M. Priski.

 

– Ce n’est pas de votre faute, monsieur Priski !…

 

– Dame !… répondit l’autre. On se défend comme on peut ! C’est vous qui avez commencé à m’arranger[6]

 

La paix !… commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami ! N’est-ce pas, monsieur Priski ?

 

– Oh ! répliqua l’autre, à la vie à la mort ! Rien ne nous sépare plus !…

 

– Et la preuve que M. Priski est notre ami, c’est qu’il nous offre ce beau poulet rôti !…

 

– Est-ce possible ! monsieur Priski ! s’écria Vladimir en apercevant un magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une assiette…

 

– Et aussi, continua La Candeur, de quoi l’arroser !… Regarde-moi ça, petit frère… Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai !…

 

– Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse ! » s’écria Vladimir.

 

Et il sauta au cou de M. Priski en répétant :

 

« Du bourgogne, monsieur Priski !… du vrai bourgogne !… moi qui n’ai jamais bu que du bourgogne de Crimée !… Vous pensez !…

 

– Pommard 1888 !

 

– 1888 ! vingt-cinq ans de bouteille !… Ah ! monsieur Priski !… Et où donc avez-vous trouvé ces trésors ?…

 

– D’abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux sortaient de la tête à l’aspect de toutes ces victuailles… On commence par le jambon ?…

 

– Non, par le cervelas !…

 

– Et on finit par le poulet !…

 

– D’abord, goûtons au pommard !… On peut bien en déboucher une bouteille !…

 

– Moi, fit La Candeur, je suis d’avis que l’on débouche les trois bouteilles !… Comme ça, nous aurons chacun la nôtre !…

 

– Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y perds !…

 

– Pourquoi ? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.

 

– Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M. Priski…

 

– Bah ! vous pourrez toujours me passer vos restes !

 

– Non, j’emporterai ce qui restera pour Rouletabille !

 

– Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l’on trimbale un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis, Rouletabille n’a pas soif, il est amoureux !… Ah ! messieurs, ne soyez jamais amoureux !… C’est un conseil que je vous donne ; sur quoi je bois à votre bonne santé à tous !…

 

– Hein ! qu’est-ce que vous dites de ça ? » demanda M. Priski.

 

Les deux autres firent claquer leur langue.

 

« Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je commence à prendre goût à la guerre !

 

– Comme c’est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de reconnaissance à sa bouteille, comme c’est heureux, La Candeur, que tu n’aies pas tué ce bon M. Priski.

 

– Je ne m’en serais jamais consolé ! affirma La Candeur en vidant son verre.

 

– Mais encore une fois, comment l’as-tu rencontré ?

 

– Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où pénétrer, quand j’entends une voix qui sort d’un soupirail.

 

« – Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà ce que vous cherchez ! »

 

« La voix de M. Priski !… D’abord je reculai… je crus à un revenant !… Mais non ! c’était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le trou du soupirail, les bouteilles que voilà ! et qui me conseillait : « Ne les remuez pas trop ! surtout ne les remuez pas trop !… » Ah ! le brave monsieur Priski ! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis !… Je lui ai expliqué alors comment mon fusil était « parti » tout seul à la meurtrière du donjon et combien je l’avais regretté !…

 

– Oh ! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants, monsieur Priski !…

 

– Notre désolation faisait peine à voir ! affirma La Candeur avec un soupir étouffé à cause qu’il s’était servi trop de cervelas et qu’il voulait arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le Bon Dieu veillait sur M. Priski et l’envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette auberge où il a servi autrefois !

 

– Où sommes-nous donc ici ?… demanda Vladimir.

 

– À l’hôtel du Grand-Turc ! une maison très connue où j’ai été jadis interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d’orgueil.

 

– Tout s’explique ! dit Vladimir, vous connaissiez la maison !

 

– C’est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n’avaient point de mystère !…

 

– Je comprends tout ! Je comprends tout !

 

– Non ! tu ne comprends pas tout ! dit La Candeur… car si nous avons le bonheur d’avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que M. Priski nous cherchait !

 

– Ah ! oui !… il nous cherchait… et pourquoi donc nous cherchait-il ?

 

– D’abord parce qu’il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite pour nous rendre un gros service !… expliqua La Candeur en vidant un verre plein de pommard.

 

– Un service ?

 

– Mon cher (et La Candeur se pencha à l’oreille de Vladimir), il s’agit tout simplement de débarrasser Rouletabille d’Ivana !…

 

– Oh ! oh ! c’est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive.

 

– Évidemment, c’est grave ! reprenait La Candeur en visant sa bouteille, ce qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner… Il est toujours grave de rendre la vie à quelqu’un qui est en train de se suicider !…

 

– Ça ! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé cette petite femme, on ne le reconnaît plus !…

 

– Il ne rit plus jamais !…

 

– Il n’a plus faim !…

 

– Il n’a plus soif ! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la bouteille de Vladimir.

 

– Il dépérit à vue d’œil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être prudent, et cela mérite réflexion !…

 

– C’est tout réfléchi !… affirma La Candeur ; je veux sauver Rouletabille, moi !…

 

– Moi aussi… dit Vladimir ; mais tout cela dépend…

 

– Dépend de quoi ?…

 

– Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le jeune Slave… tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra !…

 

– Hein ? sursauta La Candeur, qu’est-ce que tu dis ?

 

– Monsieur m’a sans doute compris !… demanda Vladimir en se tournant du côté de M. Priski… Monsieur n’est sans doute pas sans ignorer que nous sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie…

 

– Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew !… s’écria La Candeur qui faillit s’étrangler avec une patte de poulet… Tu veux te faire payer un service que tu rends à Rouletabille !…

 

– Espèce de La Candeur de mon cœur ! répliqua Vladimir, me prends-tu pour un goujat ?… je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien ! Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu’il le payât quelque chose !… car si j’ai des raisons de servir gratuitement Rouletabille, je n’en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a failli nous faire fusiller tous, ne l’oublie pas !…

 

– Ça, c’est vrai ! dit La Candeur, légèrement démonté… il n’y a aucune raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien !…

 

– Je suis heureux de te l’entendre dire !… qu’en pensez-vous, monsieur Priski ?…

 

– Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin !

 

– Et vous trouvez que c’est suffisant pour un service pareil ?… protesta Vladimir.

 

– Mon Dieu ! ce service consiste en bien peu de chose… Il s’agit simplement, comme je l’expliquais tout à l’heure à monsieur le neveu de Rothschild…

 

– Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde… je voyage incognito, expliqua modestement le bon géant.

 

– J’expliquais donc tout à l’heure à M. La Candeur qu’il s’agissait uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M. Rouletabille s’en aperçût !… vous n’auriez pas autre chose à faire… Le reste regarde Mlle Vilitchkov… Vous voyez comme c’est simple !…

 

– C’est cette simplicité qui m’a tout de suite séduit… avoua La Candeur en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait dans la carcasse du poulet, son morceau favori…

 

– Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille ?

 

– J’en suis sûr ! affirma M. Priski.

 

– M. Priski m’a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre d’amour qu’un grand seigneur turc envoie à Ivana par l’entremise de cet eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s’appelle, je crois, Kasbeck !…

 

– C’est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s’il en était temps encore, le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi Gaulow !… mais ce mariage n’a pas été consommé…

 

– Non ! fit La Candeur en se servant à boire avec la bouteille de M. Priski… non ! rien n’est encore perdu !…

 

– Mais enfin, qu’est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre ? demanda Vladimir.

 

– Ça ! fit M. Priski, je n’en sais rien !… On ne me l’a pas dit !… Il doit lui offrir des choses surprenantes !… Kasbeck m’a dit textuellement : « Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t’occupe pas du reste ! Elle viendra !… » Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste !… Qu’est-ce que vous risquez ?… moi, je me suis adressé à vous parce que vous l’approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les couleurs !… Je me suis dit : « Voilà des alliés tout trouvés ! »

 

– Monsieur Priski ! interrompit Vladimir, c’est deux mille levas !…

 

– En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en tirant des billets qu’il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille quand vous aurez remis la lettre…

 

– Prends cet argent ! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y toucher… il me semble qu’il me brûlerait la main…

 

– Tu as raison ! dit Vladimir. Il y a des choses qu’un reporter français ne peut pas se permettre ! »

 

Et il empocha les billets.

 

« Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté à Vladimir.

 

– Donnez-la à monsieur ! fit Vladimir en montrant La Candeur ; c’est avec lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur !… »

 

Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse :

 

« Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille… Si Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j’ai fait passer en secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le pardonnerait jamais !…

 

– Et s’il apprenait que c’est par moi qu’elle est entrée en possession de la lettre, il me tuerait sur-le-champ… dit Vladimir.

 

– Que ce soit par l’un ou par l’autre, cela m’est bien égal à moi ! fit Priski ; mais puisque vous m’avez pris les mille levas, il faut maintenant me prendre la lettre !

 

– C’est tout à fait mon avis ! dit La Candeur.

 

– Eh bien, prends donc la lettre, toi ! fit Vladimir.

 

– Je n’ai pas pris l’argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la lettre ! répondit La Candeur.

 

– Enfin, messieurs, vous déciderez-vous ? demanda M. Priski.

 

– C’est tout décidé, je ne prends pas la lettre ! déclara Vladimir.

 

– Ni moi non plus ! assura La Candeur.

 

– En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s’écria M. Priski.

 

– Vous êtes fou, monsieur Priski !… dit Vladimir. Vous rendre vos mille levas ! Vous n’y pensez pas !… Mais c’est toute notre fortune !… Non ! non ! je ne vous rendrai pas les mille…

 

– Mais je ne vous les ai donnés, s’écria M. Priski qui commençait sérieusement à se fâcher, qu’autant que vous prendriez la lettre…

 

– Pardon ! pardon !… il n’a jamais été question de cela… dit La Candeur. Vous nous avez chargés de faire passer une lettre !…

 

– Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n’est pas s’engager à la prendre !… Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais, monsieur Priski ?… Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne m’en dessaisirais pas ! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov ; comme ça, je serais sûr que la commission serait faite !…

 

– Eh ! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la quitte pas, Mlle Vilitchkov ! Comment voulez-vous que je m’approche d’elle sans qu’il me voie ?

 

– C’est bien simple, expliqua Vladimir, et c’est là où nous gagnerons, nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l’attention de Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la lettre…

 

– Si je vous disais que j’aime autant ça ! admit M. Priski.

 

– Alors il ne reste plus qu’à régler les détails ! dit Vladimir.

 

– Et Rouletabille est sauvé ! » s’écria La Candeur qui était tout à fait « pompette » et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille vides.

 

X

Où l’on reparle du coffret byzantin.

 

Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers l’Ouest, au fond d’un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait possible d’observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être gênés par le mouvement des troupes.

 

Chose curieuse, c’est sur la demande même de la jeune fille que Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser de l’armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait pas. S’il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il devrait en avertir Ivana sur-le-champ.

 

« Pour changer de domicile ?

 

– Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile ! »

 

Sur quoi elle s’était mise à se promener avec une agitation telle dans la petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas la quitter.

 

Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof.

 

À la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux, devant la porte du kiosque d’où Ivana n’était pas sortie de toute la journée. Il n’avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et s’était replongé dans une correspondance qu’il lui avait été du reste impossible d’expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu’il avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard.

 

À cause de cela et de bien d’autres choses, Rouletabille était donc fort morose quand il fut abordé par l’ombre énorme du bon La Candeur qui le prit amicalement sous le bras.

 

« Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose…

 

– Quoi ?

 

– Tu vas voir… c’est très curieux !…

 

– Si je m’éloigne, il n’y aura personne pour veiller sur Ivana et son attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d’inquiétude…

 

– C’est tout près d’ici…

 

– Qu’est-ce que tu veux me montrer ?…

 

– Tu vas voir !…

 

– Eh bien, appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me montreras ce que tu veux me faire voir !

 

– C’est justement Vladimir que je veux te montrer.

 

– Je le connais, ça n’est pas la peine !

 

– Oui, mais tu ne sais pas ce qu’il fait !

 

– Qu’est-ce qu’il fait ?…

 

– Il est là, au bord d’un bosquet, en train de parler à quelqu’un qui est mort !…

 

– Es-tu ivre, La Candeur ?…

 

– Je ne suis pas ivre. J’ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre !

 

– Alors qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

 

– C’est une histoire de revenant, viens donc !… »

 

Et il attirait Rouletabille qui peu à peu cédait et le suivait sous les arbres.

 

« Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre !…

 

– Le majordome de la Karakoulé !

 

– Lui-même !… ma balle, après tout, ne l’a peut-être pas tout à fait tué ; et je n’en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas très bien conduits avec ce cher M. Priski… Mais avance donc ; qu’est-ce que tu fais ?…

 

– Comment M. Priski se trouve-t-il ici ?

 

– Je n’en sais rien ! Nous allons aller le lui demander, viens !… (Ce disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du kiosque…) Il faut savoir ce qu’il veut à Vladimir !

 

– Eh bien, quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski a dit, mais je ne fais pas un pas de plus… je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les routes… »

 

Et il s’assit sur un tertre d’où il pouvait apercevoir encore les derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.

 

« Tu seras donc toujours aussi bête !… Je veux dire aussi amoureux… fit La Candeur d’une voix de rogomme en s’asseyant à côté du reporter de façon à lui cacher à peu près le kiosque.

 

– La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s’éloignant un peu.

 

– C’est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j’en ai bu un peu. J’ai fait un excellent déjeuner à la table d’hôte de l’auberge du Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence… Ah ! justement le voilà, Vladimir… Tiens ! maintenant il est seul !… Bonsoir, Vladimir… j’étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en grande conversation avec l’ombre de M. Priski…

 

– Ah ! Ah ! vous m’avez vu, fit Vladimir… Eh bien, il ne s’agit pas d’une ombre du tout et ce bon M. Priski n’est pas mort !… (Et il s’assit de l’autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j’ai été un peu étonné de le voir réapparaître !…

 

– Qu’est-ce qu’il vient faire par ici ? Que veut-il ? demanda Rouletabille.

 

– Oui, fit La Candeur, que veut-il ?

 

– Ma foi je n’en sais trop rien !… dit Vladimir, et je vous avouerai, entre nous, que j’ai trouvé ses questions bizarres.

 

– Ah ! il vous a posé des questions ?…

 

– Oui, il m’a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov… sur la façon dont nous nous étions sauvés du donjon… etc., enfin comme tout cela me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini par s’en aller, voyant qu’il n’avait rien à tirer de moi… »

 

Rouletabille s’était levé :

 

« Où est-il ? Je veux lui parler tout de suite…

 

– Eh ! il n’est pas loin, répondit Vladimir. Il n’est peut-être pas à cinquante pas d’ici, dans ce sentier, sous les arbres… »

 

Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque.

 

Rouletabille s’élança.

 

Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger tressaillement dans la voix :

 

« Comme ça, Rouletabille n’aura rien à nous reprocher ! Nous l’avons assez averti que M. Priski rôdait autour d’Ivana !

 

– Parfaitement ! répliqua Vladimir, et il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même si ce M. Priski la lui enlève.

 

– Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque ? demanda La Candeur avec un soupir.

 

– Je le pense !…

 

– Eh bien, qu’il se dépêche !… fit La Candeur d’une voix sourde !

 

– Oui ! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne le trouvant pas dans le sentier, va revenir !

 

– Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne !…

 

– Le remords !…

 

– Oh ! gémit La Candeur, il déborde déjà, j’ai grand-peine à le retenir… Ce que nous faisons là est peut-être abominable ?

 

– Mais c’est pour le bien de Rouletabille !…

 

– C’est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un crime…

 

– Il ne le saura jamais !

 

– Parce qu’à côté de son esprit subtil, il a un cœur confiant ! Mais est-ce à moi d’en abuser ?…

 

– Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompes que cette Ivana dont il veut faire sa femme… fit Vladimir.

 

– Mon Dieu ! le voilà !… je n’oserai plus le regarder… »

 

Rouletabille revenait en effet.

 

« C’est drôle, dit-il, je n’ai rien vu, ni Priski ni personne !… Rentrons vite au kiosque !…

 

– Mlle Ivana va mieux ? S’est-elle bien reposée ?… demanda hypocritement Vladimir.

 

– Très bien ! je vous remercie », répondit Rouletabille, pensif. Puis tout à coup, s’adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers de sa redingote :

 

« La Candeur ! tu sais ce que tu m’as promis ! de veiller sur elle comme sur moi ! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein ?… Je sais que tu ne l’aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine !… Réponds donc, mais réponds donc !…

 

– Non ! pas de la peine ! répondit La Candeur, qui suffoquait.

 

– C’est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux, des drôles de manières… Qu’est-ce que c’est que cette histoire de M. Priski !… de M. Priski qui vient vous parler d’Ivana !… Serait-elle encore menacée de ce côté-là ?… Il faudrait me le dire !…

 

– Ah ! mon Dieu !… souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des états pareils !… C’est vrai que ce M. Priski ne m’a pas l’air naturel du tout !…

 

– Tu vois !… Ah ! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir disparu si vite !… S’il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas m’avoir amené ce M. Priski !

 

– Rouletabille ! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être trompés !… Il nous a fait croire qu’il s’éloignait par ce sentier, mais peut-être que…

 

– Peut-être que ?…

 

– Peut-être qu’il est dans le kiosque ?…

 

– Si c’est vrai, malheur à vous !… » jeta Rouletabille dans la nuit, et il bondit vers le kiosque.

 

Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l’embrasure d’une fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une autre ombre, qui était celle de M. Priski.

 

« Voilà ton ouvrage… fit Vladimir à La Candeur.

 

– Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de soulagement, et je ne regretterai point d’avoir dénoncé Priski à Rouletabille s’il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana !…

 

– J’en doute, dit Vladimir.

 

– On va bien voir… »

 

Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la preuve que M. Priski n’avait pas eu le temps de remettre son message à Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par tout ce bruit.

 

M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d’un revolver.

 

« Qu’y a-t-il encore, mon ami ? demanda Ivana d’une voix fatiguée, qui trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.

 

– Je n’en sais rien ! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s’appelle M. Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la raison de sa présence insolite près de vous ? »

 

M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit :

 

« Je désirais voir Ivana Hanoum : ayant appris en suivant ces messieurs (il désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance tenir) qu’elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous assure.

 

– Que voulez-vous ? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu’au titre matrimonial ottoman énoncé par l’ex-concierge du Château noir, Rouletabille avait froncé les sourcils.

 

– Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d’autres lieux et qui vous veut du bien ! »

 

Du coup, Rouletabille, se rappelant l’étrange conversation qu’il avait surprise au Château noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et secoua d’importance le pauvre Priski.

 

« Voilà une bien singulière recommandation, s’écria-t-il, et vous avez une belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela devant Mlle Vilitchkov !

 

– Madame, messieurs, ne voyez en moi qu’un humble émissaire, émit modestement M. Priski, et si j’ai été maladroit en vous disant toute la vérité, n’accusez de ma maladresse que ma franchise… »

 

Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge ; cependant elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l’autre s’expliquât tout à fait. Il continuait :

 

« Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck m’a chargé d’une commission en disant que je serais certainement auprès de vous le bienvenu… je commence à en douter… (et il se frotta encore les côtes et rebrossa son habit…)

 

– Quelle commission ? demanda brutalement Rouletabille.

 

– Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes mêmes de Kara-Selim, dans l’appartement nuptial.

 

– C’est vrai ! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c’est vrai… j’y tenais beaucoup : c’est un souvenir de famille !

 

– C’est bien cela… Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du seigneur Kasbeck, qui, m’a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et vous plaint beaucoup !… Il a pensé que ce serait pour vous un grand soulagement de retrouver cet objet !…

 

– C’est juste, dit Ivana.

 

– Et il m’a chargé de vous le remettre tel qu’il l’a retrouvé…

 

– Et comment l’a-t-il retrouvé ? demanda Rouletabille.

 

– Il l’a retrouvé dans la chambre saccagée : le coffret était malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été enfermés.

 

– Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n’y sont plus !… déclara Rouletabille.

 

– Pardon, fit Ivana, vous n’y tenez pas, mais moi, j’y tiens… »

 

Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin :

 

« Pourquoi ?… Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck… Pourquoi y tenez-vous ? Vous savez bien que tous les documents du tiroir secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les Bulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé !

 

– Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est suffisant pour que j’y tienne !… »

 

Et se tournant vers Priski :

 

« Où est ce coffret ? » demanda-t-elle.

 

Mais Rouletabille ne s’avoua pas vaincu :

 

« Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana ! Ivana !… rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la disparition de votre sœur Irène !…

 

– Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m’apporte ici le coffret byzantin ?… Pouvez-vous l’apporter tout de suite, monsieur Priski ?…

 

– Madame, dans une demi-heure, vous l’aurez !…

 

– Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire ; moi, je ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair ; mais La Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu’à l’endroit où se trouve le coffret, et ils reviendront avec l’objet nous retrouver ici !…

 

– Eh ! monsieur, je n’y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à condition toutefois que je revienne moi-même avec l’objet.

 

– Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire ?

 

– Absolument ! Qu’est-ce que je désire, moi ?… Remettre l’objet, en main propre, à son destinataire, comme il m’a été recommandé, puis disparaître. J’aurai fait ma commission !… Vous voyez qu’il n’y avait pas de quoi tant me bousculer pour cela !…

 

– Qu’en dites-vous ? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant Ivana.

 

– C’est un mystère à éclaircir, dit-elle d’une voix glacée ; puisque M. Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces messieurs aillent donc chercher le coffret ! »

 

Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se livrait en lui un combat déchirant, entre sa conscience d’une part et la détestation qu’il avait d’Ivana de l’autre.

 

Enfin, sur l’ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski. Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur ses jambes.

 

M. Priski dit :

 

« Madame, voici votre coffret, j’ai bien l’honneur de vous saluer. »

 

Et il sortit.

 

Aussitôt La Candeur se jeta devant le coffret et s’écria :

 

« Ne l’ouvrez pas ! »

 

Son émotion était telle que Rouletabille en fut tout secoué.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu sais quelque chose !…

 

– Je ne sais rien : mais ne l’ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe là-dedans !… Ce Priski est capable de tout !…

 

– Eh bien, courez après lui et ramenez-le ! On l’ouvrira devant lui ! »

 

Vladimir et La Candeur sortirent en criant :

 

« Monsieur Priski ! Monsieur Priski !… »

 

Mais ils n’eurent garde de revenir avec lui, car s’ils l’accusaient, eux, lui pouvait bien les dénoncer comme ses complices. La Candeur préférait l’accuser quand il n’était pas là !… La Candeur revint, affichant un grand désespoir de ne pas avoir retrouvé M. Priski.

 

« Il est parti, envolé ! Ce coffret cache certainement un mauvais coup !… Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous poursuit !…

 

– Pourquoi ne m’en parles-tu que maintenant ?

 

– Parce que nous n’avons pas voulu t’inquiéter… Mais il m’a offert à moi mille francs auxquels je n’ai pas voulu toucher… ajouta à bout de souffle le pauvre La Candeur, étouffé par le remords.

 

– Et à moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j’ai refusée de faire.

 

– Quelle commission ? demanda Rouletabille dont l’inquiétude était à son comble.

 

– Porter une lettre à Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout simplement ! Vous pensez si je l’ai envoyé promener ! » avoua tout de suite Vladimir qui voyait que La Candeur allait « manger le morceau ».

 

Rouletabille, extraordinairement impatienté de ces jérémiades, bouscula La Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret ; il était bien vide. Il le souleva sur un des côtés, découvrit la Sophie à la cataracte, demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une provision sur lui, l’enfonça dans la pupille de la sainte et fit jouer le ressort secret.[7]

 

Le tiroir s’ouvrit.

 

Comme le coffret lui-même, il était vide.

 

Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec une lettre : il ne la regarda même pas :

 

« Voici votre lettre, dit-il à Ivana en la lui tendant, la lettre que ces messieurs ont refusé de vous apporter ce matin ! »

 

Et il se releva :

 

« C’était sûr, ajouta-t-il d’une voix sourde. Le coffret n’était qu’un prétexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses précautions pour que cette lettre, même si son émissaire ne pouvait vous approcher, pût vous parvenir ! »

 

Ivana décachetait en tremblant la lettre après avoir lu la suscription : « À Ivana Hanoum », et commençait à lire.

 

Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir où se mettre. Il tournait d’une façon inquiétante autour d’Ivana. Il finit par aller s’assurer de la fermeture des fenêtres et poussa fortement la porte.

 

« Qu’est-ce que tu as encore ? Qu’est-ce que tu fais ?

 

– J’ai juré de veiller sur mademoiselle, râla le géant, alors je ferme les fenêtres et je pousse la porte.

 

– As-tu donc peur qu’elle ne s’envole ?

 

– Est-ce que je sais, moi ? Ce Priski de malheur nous a dit qu’aussitôt qu’elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait.

 

– Misérable ! rugit Rouletabille, et c’est pour cela que tu t’es fait son complice ! Ah ! je comprends ton attitude maintenant, tes manières ! tes réticences ! tes remords !… La Candeur, tu n’es plus mon ami ! Il n’y a plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus !…

 

– Grâce ! » sanglota La Candeur éperdu, en s’affalant sur le carreau !

 

Mais Ivana eut vite mis fin à cette scène pathétique. Elle tendit, toujours avec son désolé sourire, la lettre à Rouletabille.

 

« Mais cette lettre est en turc ! dit Rouletabille ; traduisez donc, Vladimir… »

 

C’était une lettre de Kasbeck :

 

« Madame, j’ai su, par Kara-Selim lui-même, le prix que vous attachiez à votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous n’avez pas hésité à accepter de vous unir au bourreau de votre père, de votre mère et de votre oncle… Ayant pu, moi-même, après la disparition de Kara-Selim approcher le précieux objet, j’en ai découvert tout le mystère, je vous le renvoie vide ! Mais je conserve par-devers moi tous les papiers que j’ai trouvés dans le tiroir. Je vous les garde intacts, dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuadé que vous aurez une grande joie à les venir chercher vous-même. Je vous attends d’ici le 27 octobre au plus tard à Dédéagatch. »

 

À cette lecture, Rouletabille éclata d’un furieux éclat de rire qui faisait bien mal à entendre.

 

« Trop tard, le tonnerre ! s’écria-t-il.

 

– Oui, » dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre.

 

« Alors elle ne s’en va pas ! On peut ouvrir la porte, les fenêtres… s’écria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille ?

 

– Non ! » répondit Rouletabille.

 

XI

Où Rouletabille reçoit des nouvelles de son journal.

 

« Joseph Rouletabille ! Ordre du général-major Stanislawoff ! »

 

En même temps qu’il prononçait cette phrase en français, un officier d’état-major sautait à bas de son cheval à la porte du kiosque et saluait les jeunes gens.

 

« Que me voulez-vous, monsieur ? demanda le reporter.

 

– C’est un ordre qui vient d’arriver du quartier général en même temps qu’une automobile d’état-major. Le général Stanislawoff désire vous voir immédiatement et j’ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov, si elle se trouve avec vous.

 

– Elle est là, dit Rouletabille, et nous somme prêts à vous suivre. Où se trouve le général ?

 

– À Stara-Zagora.

 

– Nous n’y sommes pas ! dit Rouletabille.

 

– Nous y serons demain ! nous avons l’auto.

 

– Les routes sont abominables, objecta Vladimir.

 

– Si elles étaient bonnes, répondit l’officier, nous serions à Zagora cette nuit… Enfin nous y serons le plus tôt possible. Messieurs, je reviens vous chercher avec l’auto dans une demi-heure. Vous préviendrez Mlle Vilitchkov.

 

– C’est entendu, répondit Rouletabille, et il frappa à la porte de la jeune fille pendant que l’officier s’éloignait.

 

– Entrez », fit la voix d’Ivana.

 

Il la trouva debout, tout près de la porte, avec des yeux d’épouvante, se retenant au mur.

 

« Mon Dieu, qu’avez-vous encore ? demanda le reporter.

 

– J’ai entendu… fit-elle dans un souffle.

 

– Et c’est la perspective de retrouver le général-major qui vous met dans cet état ?

 

– Que me veut-il ?

 

– Ma foi, je n’en sais rien, mais mon avis est qu’après ce que vous avez fait pour votre pays, ajouta-t-il très énervé, vous n’avez pas à vous effrayer d’une pareille entrevue !… »

 

Elle s’enveloppa dans un manteau, s’assit et attendit le retour de l’officier avec une tête de condamnée à mort. Elle frissonnait. Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui répondit pas.

 

Quand on entendit la trompe de l’auto, elle se leva tout à coup, comme réveillée en sursaut, et elle fixa l’officier qui entrait, de ses étranges yeux d’effroi. L’officier se présenta, salua, baisa la main d’Ivana et lui dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne manquerait point d’en trouver à Stara-Zagora. Il lui cita des noms.

 

Elle l’écoutait plus morte que vive. Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture. Les trois jeunes gens l’y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures de fatigue sans nom… Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, après avoir failli rester vingt fois en route, après avoir été arrêtés à chaque instant par d’interminables mouvements de troupes, ils arrivaient à Stara-Zagora.

 

L’auto se rendit immédiatement à la gare, où le général couchait dans son train pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la frontière, selon les événements… Là, ils apprirent que le général-major était déjà sorti. Il devait être en ville, chez un notable commerçant, Anastas Arghelof, où il tenait souvent conseil avec le général Savof et le président de la Chambre, Daneff, qui représentait le pouvoir civil auprès de l’état-major général.

 

Mais là on apprit que le général-major était monté en auto avec M. Daneff et s’était fait conduire dans la direction de Mustacha-Pacha où les troupes bulgares avaient remporté récemment un gros succès.

 

Cependant les jeunes gens virent le général Savof, qui leur apprit que le général-major était fort impatient de les voir et qu’il les priait, s’ils étaient arrivés avant son retour, de l’attendre à Stara-Zagora.

 

« Général, dit Rouletabille, je suis aussi pressé de présenter mes hommages au général Stanislawoff qu’il a hâte de nous voir, veuillez le croire. Et je regrette qu’il ne soit pas là, car j’ai une grande faveur à lui demander, celle de laisser mes lettres et télégrammes partir immédiatement pour la France.

 

– Ceci me regarde, répondit aimablement le général Savof. Je sais que je puis avoir confiance en vous. Le général Stanislawoff ne m’a rien caché de ce que nous vous devons ! Aussi je me ferai un grand plaisir de vous éviter toutes les formalités de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et je vais y apposer mon cachet.

 

– Merci, général ! »

 

Rouletabille chercha La Candeur, dépositaire des précieux reportages, mais La Candeur était déjà parti pour la poste, très pressé de retirer sa correspondance personnelle, lui apprit Vladimir.

 

« Général, je vais écrire encore quelques lignes, et dans une heure j’arrive avec tous mes paquets ; je compte sur vous.

 

– Entendu, répondit le général Savof ; pendant ce temps, je ferai donner ici même à Mlle Vilitchkov les soins dont elle me paraît avoir grand besoin.

 

– Nous vous en serons reconnaissants, général ! »

 

Rouletabille et Vladimir prirent congé et se dirigèrent aussitôt vers la porte.

 

« Vous trouverez là-bas tous vos confrères », lui cria le général.

 

Vladimir sauta de joie :

 

« On va revoir les confrères !… et Marko le Valaque !… Ils vont nous en poser des questions !… On m’a dit chez Anastas Arghelof qu’ils étaient comme enragés, car on les tient serrés !… Ils ne peuvent rien envoyer !…

 

– Tout de même ! j’ai hâte d’avoir des nouvelles du canard », avouait Rouletabille, préoccupé, et ils hâtaient le pas.

 

Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues rues cahoteuses ont tout le caractère du Proche-Orient. Dans les cafés en plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indigènes devisaient avec cette placidité qu’on ne voit qu’aux pays du soleil.

 

« On se croirait à cent mille lieues de la guerre… dit Vladimir. Si c’est tout ce qu’on permet aux correspondants de voir de la campagne de Thrace, je comprends qu’ils ne doivent pas être contents ! »

 

Ils rencontrèrent justement un correspondant qu’ils reconnurent à son brassard rouge. Il était furieux.

 

« Rien… leur dit-il. Nous ne savons rien… On nous communique un bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c’est avec cela, du reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux employés du télégraphe, qui s’affolent, comme vous devez le penser, avec leurs trois pauvres appareils Morse… Ils n’ont même pas de Hughes !… Quel métier !… Aussi ce qu’on gémit !… Il n’y a que Marko le Valaque qui soit content.

 

– Pourquoi donc ? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n’aimait point Marko le Valaque.

 

– Eh ! mais parce qu’il a envoyé des correspondances épatantes à son canard.

 

– Pas possible ! Et comment a-t-il fait ?

 

– Ah ! ça, nous n’en savons rien.

 

– Eh bien, fit Rouletabille, il est plutôt temps d’expédier quelque chose de propre à L’Époque ! Ils doivent fumer là-bas si la concurrence a reçu des articles aussi étonnants que ça ! »

 

Ils arrivèrent au bureau de poste. Les confrères les accueillirent avec des cris de joie et de surprise. Qu’étaient ils devenus ? Qu’avaient-ils fait depuis quinze jours ?… Les confrères avaient été d’abord très inquiets, mais comme dans les journaux envoyés de Paris ils n’avaient trouvé aucune correspondance intéressante de Rouletabille, ces messieurs s’étaient rassurés.

 

Et encore :

 

« Il n’y a que Marko le Valaque qui a su se débrouiller !

 

– Il est extraordinaire, ce type-là, affirmèrent-ils tous. Et à cause de lui ce que nous avons été eng… »

 

Rouletabille demanda son courrier et décacheta d’abord les plis qui lui venaient de L’Époque avec une hâte fébrile. Il pâlit. Tous le regardaient lire :

 

« On n’est pas content, hein ?

 

– Non, on n’est pas content, s’écria Rouletabille, mais ça c’est incroyable ! »

 

Et il lut tout haut : « Votre silence est d’autant plus incompréhensible que vous ne pouvez invoquer l’impossibilité d’envoyer la correspondance promise sur votre voyage à travers l’Istrandja-Dagh, attendu que notre confrère La Nouvelle Presse en publie une du plus haut intérêt et qui a fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances signées Marko le Valaque relatent des événements et des faits qui, sans être historiques, n’en captivent pas moins les esprits par leur originalité et aussi à cause du cadre dans lequel ils se déroulent. Ils méritaient de retenir votre attention. Bref, c’est non seulement un coup raté de votre part, mais un prodigieux succès pour notre confrère, et, pour nous, c’est la honte et la désolation… Notre directeur ne s’en console point et il charge votre rédacteur en chef de vous exprimer toute sa surprise. »

 

« Eh bien, mon vieux, tu es servi !… lui cria-t-on.

 

– Oui, il a aussi son paquet !… »

 

Vladimir, horriblement vexé, comme si ces reproches lui avaient été personnellement destinés, se mordait les lèvres jusqu’au sang. Rouletabille, très agité, se leva :

 

« Marko le Valaque est donc allé dans l’Istrandja-Dagh ? demanda-t-il.

 

– Dame ! répondirent les autres, on n’invente pas ce qu’il a écrit… C’est trop vécu, c’est trop épatant…

 

– Et il a été longtemps absent ?

 

– Une huitaine, pas plus ! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire qu’il n’a pas perdu son temps.

 

– Et ces correspondances de La Nouvelle Presse, vous les avez ?…

 

– Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n’as qu’à passer à l’hôtel du Lion-d’Or où nous sommes tous descendus… tu les verras, tu pourras les lire…

 

– Bien ! bien !… »

 

Rouletabille faisait peine à voir.

 

« Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur ?

 

– La Candeur est à l’hôtel du Lion-d’Or ! lui répondit-on. Aussitôt que nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les lire, tu penses !

 

– Et où est-ce l’hôtel du Lion-d’Or ?

 

– Nous allons t’y conduire !… »

 

La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu’ils le lâchassent. Ils l’accompagnèrent tous à l’hôtel.

 

La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture fut La Candeur.

 

Il était penché sur un paquet de journaux qu’il venait de parcourir et achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le front, vit Rouletabille, et l’on put craindre un instant que ce grand garçon ne tombât là, foudroyé, victime d’un coup de sang.

 

« Ah ! bien… », murmura-il.

 

Et c’est tout ce qu’il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C’étaient ses articles ! Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque !

 

« Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était Marko ! s’écria Vladimir, triomphant. C’était lui qui tournait autour de nous pour nous voler nos articles. Il n’est pas capable d’écrire dix lignes. Je le connais bien, moi !… Tout de même, c’est rapide !… »

 

Rouletabille continuait de lire. Il y avait là toute la première partie de leur voyage dans l’Istrandja-Dagh qu’il avait dictée à La Candeur. Il n’y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.

 

Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur :

 

« Montre-moi la serviette ! »

 

C’était le premier mot qu’il lui adressait depuis la veille.

 

La Candeur ouvrit sa serviette et dit d’une voix expirante :

 

« Je n’y comprends rien… Tous les articles sont encore là… »

 

Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune l’article du jour.

 

« Montre-moi les articles ! »

 

La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes et les déplia : du papier blanc !… Parfaitement, du papier blanc ! Quant aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le Valaque !…

 

« Le bandit ! s’écria Vladimir, où est-il ?…

 

– Oui ! qu’il vienne ! murmura La Candeur en crispant ses terribles phalanges, j’ai besoin de l’étrangler !

 

– Oh ! il n’est pas loin, lui répondit-on, il habite l’hôtel. »

 

Les confrères étaient dans la jubilation de l’incident.

 

« Comment, toi, Rouletabille ! C’est toi qui te laisses rouler ainsi !… »

 

Rouletabille leur ferma le bec :

 

« Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m’en vante ! Je n’ai pas voulu croire qu’un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin ! »

 

Ils s’exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans l’Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre des chemins aussi mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia ; il avait pénétré nuitamment sous leur tente ; il s’était emparé des correspondances qu’il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis encore que cela ! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant de L’Époque, il n’avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au risque de les faire fusiller !

 

Le reporter raconta leur arrestation par l’agha. Quand il eut fini sur ce chapitre, un concert de malédictions s’éleva à l’adresse de Marko le Valaque.

 

« C’est un misérable. Il faut se venger, s’écriaient les uns.

 

– Il faut le dénoncer », menaçaient les autres.

 

Soudain Vladimir dit :

 

« Attention, le voilà !

 

– Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c’est à moi qu’il appartient de le traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur ! tu n’as plus « voix au chapitre » ! Je te prie de ne plus te mêler de rien !… Mes affaires ne te regardent plus ! »

 

Ce disant il faisait disparaître les numéros de La Nouvelle Presse dans la serviette qu’il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment peine à voir.

 

Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter :

 

« Tiens ! Rouletabille, fit-il, qu’étiez-vous donc devenu ? Tout le monde ici était très inquiet de votre sort… »

 

Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.

 

« C’est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour dans l’Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance, nous avons eu la chance d’assister à la prise de Kirk-Kilissé.

 

– En vérité ! s’écrièrent tous les confrères.

 

– Mes compliments ! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit… ça a dû être une belle journée ! J’ai entendu dire que la bataille avait été acharnée !

 

– Oh ! terrible ! proclama Rouletabille. Je n’ai encore assisté à rien de comparable ! On s’est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez ceux-là qui, à mon avis, n’a encore été atteint en aucune bataille moderne !

 

– Oh ! raconte-nous ça ! s’écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous donner ces quelques détails… ça ne t’empêchera pas d’avoir eu la primeur de la nouvelle…

 

– Je n’ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n’ai jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les troupes de Mahmoud Mouktar pacha s’étaient retranchées fortement derrière les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu’il a fallu aux Bulgares sacrifier des brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos ! Ces places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les rues de Kirk-Kilissé ! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite forteresse… Il a fallu emporter d’assaut le palais du gouverneur… il a fallu… »

 

Rouletabille parla ainsi pendant plus d’un quart d’heure, imaginant une prise de Kirk-Kilissé qui n’avait jamais existé et prenant le contre-pied, à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus significatifs détails relatifs à une bataille qu’il inventait de toutes pièces, faisant mouvoir des régiments qui n’avaient même pas pris part aux combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l’imbécile qui les avait rapportés. C’était magnifique, c’était coloré, c’était, comme on dit, bien vécu !…

 

« Ah ! bien, on croirait qu’on y est, disaient les confrères, qui prenaient tous des notes avec une hâte bien compréhensible.

 

– Et tu as déjà envoyé tout ça ! » demandèrent-ils à Rouletabille.

 

Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui, constata que Marko le Valaque s’était déjà enfui avec son trésor de notes sur la prise de Kirk-Kilissé et dit :

 

« Non, messieurs !… je n’ai rien envoyé de tout cela !… parce que tout cela est faux ! parce que tout cela n’est jamais arrivé… Gardez-vous donc bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au moins trois colonnes de La Nouvelle Presse sous la signature de Marko le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que La Candeur va télégraphier lui-même à L’Époque. « Kirk-Kilissé a été occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général Radko Dimitrief n’ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans s’étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n’est peut-être pas d’exemple dans l’Histoire ! »

 

Stupéfaits d’abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait de se venger de Marko le Valaque ! Et comment ! Ils applaudirent à cette réplique de bonne guerre que le Valaque n’avait pas volée.

 

« Il est fini !… dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur et un bluffeur ! Il ne sera plus possible nulle part !… Aucun journal sérieux n’en voudra plus ! Nous en voilà débarrassés !…

 

– Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir, il va falloir travailler et ferme ! Y a-t-il encore une chambre libre ici ?

 

– Tu veux bien que je travaille encore avec toi ! s’écria La Candeur.

 

– Mais, oui ! idiot ! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir. Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête !

 

– Merci ! »

 

On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu’il envoyait La Candeur d’abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du général Stanislawoff.

 

L’article de L’Époque qu’il dictait commençait ainsi :

 

« Notre confrère La Nouvelle Presse a publié, sous la signature de Marko le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans l’Istrandja-Dagh. Les lecteurs de La Nouvelle Presse ont regretté que cette série restât tout à coup suspendue sans qu’on leur en donnât la raison. Qu’ils se consolent ! Ils pourront désormais trouver, dans L’Époque, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois, comme il y avait réussi une première !… »

 

Ayant achevé ce petit « chapeau », Rouletabille entra dans le vif de la tragédie qu’ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire la description du majestueux hôtel des Étrangers[8], quand La Candeur fit son entrée.

 

Il paraissait assez inquiet.

 

« Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff ?

 

– Il est revenu ! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques minutes après notre départ.

 

– Courons donc ! fit Rouletabille.

 

– Inutile, il est reparti !

 

– Comment, reparti ?

 

– Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu’il te recevra ce soir ou cette nuit, sitôt son retour.

 

– Ah ! mais en voilà une comédie ! grogna le reporter. Il me fait venir parce qu’il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé, il fiche le camp ! S’il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu’il me laisse donc tranquillement travailler ! Où en étions-nous, Vladimir ?

 

– Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé, le général-major n’est pas reparti tout seul.

 

– Qu’est-ce que tu veux que ça me fiche !

 

– Il est reparti avec Ivana Vilitchkov !

 

– Hein ?

 

– Je te dis ce qu’on m’a dit. Mlle Vilitchkov n’est plus à l’hôtel de M. Anastas Arghelov !

 

– Alors le général l’a emmenée ? Et pourquoi ? Et où ?…

 

– Mais je n’en sais rien, moi !… »

 

Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l’hôtel, courut chez Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le général Savof.

 

« Ivana Vilitchkov ?

 

– Partie avec le général Stanislawoff !… »

 

Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura tout de suite. Le général-major n’avait fait que passer. Il avait eu un court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les avant-postes, Ivana l’avait supplié de l’emmener avec lui… Elle était curieuse de voir le théâtre de la guerre !…

 

« Voir le théâtre de la guerre ! Mais elle en revient !

 

– Caprice de jeune fille… et puis je crois que le général-major avait besoin de causer avec elle… Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui arriver de redoutable… Le général-major la considère comme sa pupille et l’aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir… » ajouta Savof avec un sourire.

 

Rouletabille retourna à l’hôtel du Lion-d’Or, un peu tranquillisé… et il continua de dicter ses articles toute la journée.

 

XII

Où Rouletabille s’aperçoit qu’il n’en a pas encore fini avec le coffret byzantin.

 

De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et Ivana n’étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le travail et dans l’inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne encore !… Rouletabille avait beau se dire : « Elle est avec le général-major, aucun danger ne la menace ! », il n’en était pas moins désemparé.

 

Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d’une façon inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.

 

Il était midi le lendemain, et les confrères s’asseyaient à la table d’hôte du Lion-d’Or, quand des clameurs, des cris d’exaspération, tout un gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d’émotion intense.

 

« Rouletabille ! Rouletabille !…

 

– Qu’est-ce qu’il y a encore ?… Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci ?

 

– Non, c’est Marko le Valaque !…

 

– Eh bien, qu’est-ce qu’il lui arrive ?…

 

– Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de Kirk-Kilissé !

 

– Non !…

 

– C’est comme je te le dis !… Et ce qu’il rigole, mon vieux !… ce qu’il se fiche de nous tous !… Ce qu’il fait l’important !

 

– Malheur de malheur ! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever !…

 

– Il montre la dépêche à tout le monde !… mais ce n’est pas le plus beau !

 

– Quoi encore ?

 

– Ce sont les autres qui sont furieux !… furieux après toi !… Ils ont tous reçu des dépêches qui les eng… ! Il y en a qui sont menacés d’être fichus à la porte parce qu’ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a été prise sans coup férir, tandis que La Nouvelle Presse donne tous les détails d’une épouvantable tuerie !

 

– Une dépêche pour M. Rouletabille ! » annonça un domestique.

 

Rouletabille ouvrit le télégramme. Il lut tout haut :

 

« Si vous êtes malade, faites-vous remplacer par Marko le Valaque ! Son récit de la  prise de  Kirk-Kilissé est admirable ! »

 

Signé : LE RÉDACTEUR EN CHEF.

 

Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s’ouvrit à nouveau devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque, qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait empêchés d’en faire autant.

 

« Mais quand je vous dis que c’est faux ! hurla Rouletabille.

 

– Qu’est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux ! Tiens ! lis ! »

 

Et on lui fit lire une dépêche du Journal de onze heures à son envoyé spécial : « On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier qu’il ne s’y passe rien !… »

 

Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu’il se passerait toujours quelque chose !

 

Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l’oreille en lui montrant Rouletabille :

 

« Dis donc, La Candeur ! Qu’est-ce qu’il a ? Ça n’a pas l’air de lui réussir la guerre balkanique, à Rouletabille !

 

– Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu’il est amoureux !… Alors, tu comprends !…

 

– Oui, tu m’en diras tant ! Il n’en faut pas davantage pour abrutir un pauvre jeune homme !… »

 

À ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.

 

« Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir.

 

– J’y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes ; il est revenu avec Mlle Vilitchkov ?

 

– Non, je ne pense pas !… Je l’ai vu revenir seulement avec ses officiers d’ordonnance.

 

– Chouette ! » éclata La Candeur.

 

Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé :

 

« Allez-vous-en, monsieur !… dit-il à La Candeur. Que je ne vous retrouve plus jamais sur mon chemin !… Venez, Vladimir ! »

 

Et il suivit l’officier, pâle comme un spectre.

 

En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise :

 

« Te désole pas mon garçon ! Tu peux toujours offrir tes services à Marko le Valaque !… »

 

Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de l’Istrandja-Dagh. Le reporter s’inclina :

 

« Excusez-moi, général !… mais je suis inquiet au sujet de Mlle Vilitchkov…

 

– Pourquoi donc ? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il n’ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.

 

– Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov, fatiguée par de terribles aventures qu’elle vous a peut-être rapportées…

 

– Oui, je sais, dit Stanislawoff.

 

– … Est dans un état moral assez faible…

 

– Vraiment, il ne m’a pas paru…

 

– Elle est abattue…

 

– Abattue ! allons donc !… je l’ai, au contraire, trouvée pleine d’énergie…

 

– Et moi, je l’ai laissée tout à fait accablée… aussi ai-je été assez étonné d’apprendre qu’elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je été plus inquiet encore quand j’ai su que vous reveniez sans elle…

 

– Mlle Vilitchkov s’est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le général en faisant asseoir Rouletabille ; mais il n’y a point là de quoi vous inquiéter. Elle m’a annoncé elle-même qu’elle serait de retour à l’endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard !

 

– Merci de ces bonnes paroles, général ! quoique cette absence me paraisse tout à fait inexplicable…

 

– Aussi, je vais vous l’expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n’ai point de secret pour vous…

 

– Oh ! général !…

 

– J’avais hâte de vous voir, d’abord pour vous féliciter. Le service que vous nous avez rendu, je ne l’oublierai jamais ! »

 

Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n’était point venu pour qu’on lui parlât de lui, mais d’Ivana.

 

« C’est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et de campagne étaient restés ignorés de l’adversaire.

 

– Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait mentalement le coffret byzantin à tous les diables.

 

– C’est ce que m’a dit Mlle Vilitchkov que j’ai trouvée ici à mon retour et qui m’a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez découvert les plis scellés de l’état-major !

 

– Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n’avons pas eu le temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence…

 

– Mlle Vilitchkov, reprit le général d’une voix grave, m’a dit aussi que vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien disparu.

 

– C’est exact ! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu’il contenait étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées !

 

– Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de mobilisation et d’attaque…

 

– Quoi donc encore, général ? demanda Rouletabille, de plus en plus agité et effrayé du tour que prenait la conversation.

 

– Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications les plus précises sur notre système d’espionnage militaire tant en Thrace et en Macédoine qu’à Constantinople même. Le pis est que le nom et l’adresse de nos espions à Constantinople s’y trouvent en toutes lettres avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec eux ! »

 

Rouletabille s’était levé.

 

« Oh ! fit-il, nous ne savions point cela !…

 

– Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c’est non seulement, pour nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau système d’espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l’embarras en ce moment, mais encore c’est la mort, c’est l’exécution certaine pour une vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople ! »

 

Cette perspective n’avait pas l’air de jeter Rouletabille dans un désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio, qu’à Ivana…

 

« Général ! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui avez appris cela ?

 

– Elle s’en est montrée d’abord aussi effrayée que moi, et puis elle a paru reprendre ses esprits et m’a dit qu’il ne dépendait que d’elle que ces documents rentrassent en notre possession d’ici à quelques jours sans que l’ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis et ne doutait point qu’on ne les lui remît si elle allait les chercher elle-même !

 

– Ah ! mon Dieu, s’écria Rouletabille… c’est bien cela ! c’est bien cela !… Oh ! c’est affreux, général !… et alors ?…

 

– Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher !…

 

– Et elle vous a dit qu’elle vous les rapporterait avant huit jours ?…

 

– Oui, avant huit jours !…

 

– Elle ne vous les rapportera pas, général !

 

– Elle m’a donc menti ?…

 

– Non ! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés… Mais elle, général, elle ! elle ne reviendra pas !…

 

– Comment cela ?… Que voulez-vous dire ?…

 

– Elle est partie pour Dédéagatch, n’est-ce pas ?…

 

– Oui, pour Dédéagatch… Elle m’a demandé une auto. Je lui ai fait donner ma plus forte voiture et j’ai fait monter avec elle trois prisonniers turcs, des notables de l’Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari, paraît-il, d’Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana Hanoum ! à ce qu’elle m’a dit ?…

 

– C’est exact ! général !…

 

– Et son mari est mort !…

 

– Oui, général !…

 

– Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m’ont promis de protéger et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire !

 

– Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov !… »

 

Cette nouvelle n’était point faite pour bouleverser un esprit aussi méthodique… et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu’il ne reverrait plus sa pupille.

 

« Parce que, général, on lui a offert d’échanger ces plis contre sa liberté à elle, contre son honneur !… contre sa vie !… »

 

Et il raconta l’histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le Circassien !…

 

« Oh ! fit le général, la noble fille !…

 

– Général, c’est un acte de désespoir épouvantable !

 

– C’est un sacrifice magnifique !…

 

– Il aurait été inutile, général, si je l’avais connu plus tôt !… Mais, maintenant, maintenant… Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov arrivera à Dédéagatch ?…

 

– Elle y est peut-être déjà ! du moins je l’espère !…

 

– Oui ! tout est fini ! gémit le malheureux Rouletabille. Il n’y a plus rien à faire !… »

 

Et il s’écroula sur un siège en sanglotant !

 

Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre… Il demanda pardon de sa faiblesse et la permission de se retirer.

 

Le général le reconduisit jusqu’au seuil de son appartement et là, lui dit :

 

« Vous affirmiez tout à l’heure que si vous aviez su ces choses plus tôt, vous auriez rendu ce sacrifice inutile… comment cela ? Pouvez-vous me l’expliquer ?

 

– Oh ! général, je n’aurais eu qu’à vous dire : votre système d’espionnage devra être reconstitué, c’est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille, sera sauvée !… Vos hommes, à Constantinople, seront avertis, avertis par moi qui arriverai encore à temps pour les faire fuir avant la divulgation de leurs noms !… Dans ces conditions, est-ce que vous n’auriez pas été le premier à empêcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi ?…

 

– Certes ! fit le général, et je regrette bien de vous avoir vu si tard !… »

 

Sur quoi, après avoir adressé quelques bonnes paroles à ce pauvre garçon, il le mit poliment à la porte.

 

Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir. Un officier d’état-major le rejoignit :

 

« Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout ! J’ai une lettre à vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov.

 

– Quand et où vous l’a-t-elle donnée ? s’écria le reporter qui tremblait sur ses jambes.

 

– Mais, hier matin, ici, avant son départ !

 

– Et c’est maintenant que vous me la remettez !

 

– C’était le désir et même l’ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne vous fût remise, monsieur, qu’à cette heure-ci ! »

 

Rouletabille arracha l’enveloppe et lut : « Adieu pour toujours ! petit Zo ! je t’aimais pourtant et tu en as douté ! »

 

XIII

La Candeur ne doute plus que Rouletabille ne soit devenu fou.

 

C’était court, mais c’était suffisant pour bouleverser le reporter. Jusqu’à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées par la main d’Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l’avait vue plongée par la terrible fin de Kara-Selim.

 

N’avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement absolu de la vie ? N’avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché vingt fois la mort ?… Et voilà que, soudain, dans cet effondrement, l’occasion s’était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays avant de disparaître ! Elle s’en était emparée avec empressement, peut-être aussi pour se relever à ses propres yeux !

 

C’est bien ainsi que les choses se présentaient et s’expliquaient à l’esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et qu’il la lut !…

 

Or, cette lettre lui disait qu’Ivana l’aimait, lui, Rouletabille !

 

Elle l’aimait et il en avait douté !…

 

Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans le tombeau, c’est-à-dire dans le harem d’Abdul-Hamid, cette femme-là ne ment point ! Elle l’aimait donc !

 

Et elle avait fait cela ?… Pourquoi ?… pourquoi ?… pourquoi ?… Pourquoi ce désespoir ? Et pourquoi cette folie… si c’était bien Rouletabille qu’elle aimait ?…

 

Car la nécessité d’un pareil sacrifice, comme le reporter l’avait dit au général, n’était point démontrée… Et en tout cas, cette histoire d’espions ne valait point qu’elle ruinât leur amour, si elle l’aimait !…

 

Pour qu’elle eût imaginé d’accomplir cela il fallait que le fait brutal de son sacrifice qui n’était que la conclusion de son désespoir, eût été précédé d’un événement qui avait frappé leur amour sans qu’il s’en doutât !…

 

Toute la question était là ! Comment et par quoi leur amour avait-il été ruiné ? Voilà ce qu’il fallait savoir !

 

Sûr d’être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, ressaisir le bon bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement abandonner.

 

Maintenant il s’en rendait compte : malheureux, frappé au cœur, il n’avait été ni plus ni moins qu’un pauvre homme, comme tous les autres pauvres hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se détourner d’eux !

 

La certitude d’être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa merveilleuse faculté de comprendre qui l’avait jadis illustré dans l’univers ?

 

Il le fallait.

 

Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus logiquement dans cet imbroglio.

 

Il s’enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu’à la nuit tombante.

 

Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par Rouletabille.

 

Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s’était rendu auprès du général ; il l’avait suivi d’un peu plus près lorsqu’il était revenu à l’hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l’indifférence… Rouletabille ne l’avait même pas vu !…

 

Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La Candeur à la table d’hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on ne sait quoi de désespéré.

 

Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l’escalier et se coucha sur le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds glapissements qui n’avaient plus rien d’humain.

 

Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la porte d’un coup d’épaule et se rua dans la chambre.

 

À la lueur d’une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée, qu’il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts, comme habités par l’épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut Rouletabille sur son cœur, en sanglotant :

 

« Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qu’il y a ?…

 

Il y a qu’elle m’aime ! s’écria Rouletabille en pleurant lui aussi et en rendant son étreinte au bon géant…

 

– Et c’est pour cela que tu pleures ? Et c’est pour cela que tu cries ?… Mais si elle t’aime, mon petit Rouletabille, si elle t’aime, épouse-la !…

 

– Elle m’aime, et nous sommes séparés pour toujours !… Comprends-tu ?… Séparés par une chose épouvantable… épouvantable !… épouvantable !… Ah ! la malheureuse !… la malheureuse !… Et malheureux que je suis ! Tout est fini !… Et moi qui l’accusais !… Je n’ai plus qu’à mourir !…

 

– Allons ! allons ! pas de bêtises ! gronda le géant, pas de mots comme ça ou je me fâche !… Et d’abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez pas vous épouser, par exemple… Ça n’est pourtant pas parce qu’elle a fait ce mariage qui ne compte pas avec ce Teur !

 

– Non ! ce n’est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La Candeur !… C’est parce que… Oh ! c’est épouvantable, je te dis !…

 

– Pourquoi ?

 

Parce que son mari est mort !

 

– Comment ! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes parce que son mari est mort ?… »

 

Il était au-dessus des forces de La Candeur d’en entendre davantage. Il laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s’en vint finir de pleurer silencieusement dans l’ombre, sur un coin du canapé : « Mon pauvre Rouletabille est devenu fou !… » En même temps, il sentait monter en lui les affres du remords !

 

« Tout cela est ma faute ! se raisonnait-il ; Rouletabille est devenu fou à cause du départ de Mlle Vilitchkov ! Et si Mlle Vilitchkov est partie, c’est à cause de moi, qui n’ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des mauvaises intentions de ce Priski de malheur !… Il m’avait cependant bien prévenu, lui ; aussitôt qu’elle aura lu la lettre n’avait-il pas dit : « Vous n’aurez plus à vous occuper de rien, elle s’en ira toute seule ! » Eh bien, maintenant, je peux être content, elle est partie !… »

 

Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing…

 

« C’est ma faute ! gémissait-il, c’est ma faute !… »

 

Rouletabille lui-même dut l’apaiser.

 

« Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça ! Il faut tenter quelque chose, proposa La Candeur.

 

– Rien du tout ! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait maintenant ici, tu entends !… que ça ne nous avancerait à rien !… Elle m’embrasserait peut-être une dernière fois et je n’aurais qu’à la laisser partir !…

 

– C’est affreux !…

 

– Oui, affreux !

 

– Mon pauvre Rouletabille !

 

– Mon bon La Candeur !… »

 

À ce moment, l’interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu’il y avait un moine qui demandait à parler à M. La Candeur.

 

« Un moine ! fit La Candeur ! Je ne connais pas de moine, moi !…

 

– Il dit que si, monsieur, il dit qu’il vous connaît !…

 

– Comment s’appelle-t-il, ce moine-là ?…

 

– Je le lui ai demandé, mais il m’a répondu textuellement qu’il n’avait plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu !…

 

– Je voudrais bien qu’on me laisse tranquille, déclara Rouletabille.

 

– Vous direz à votre capucin, émit d’une voix dolente La Candeur, qu’il revienne quand il aura un nom ! »

 

Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina la silhouette d’un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de bure, ceinturé de la corde et coiffée du capuchon ; le capuchon tomba et La Candeur s’écria :

 

« Monsieur Priski !…

 

– Lui-même, fit le moine en s’avançant, pour vous servir, en ce monde et dans l’autre, autant qu’il me sera possible ! »

 

La Candeur « fumait » déjà. Il expédia l’interprète de l’hôtel, referma la porte et dit en se croisant les bras :

 

« S’il ne tenait qu’à moi, monsieur Priski ! ce serait dans l’autre ! car j’ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés !

 

– Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs que je vous dois encore !

 

– Vous avez un fameux toupet ! s’écria La Candeur, gêné tout à coup plus qu’on ne saurait dire : vous savez bien, monsieur Priski, que je n’ai jamais voulu recevoir votre argent !

 

– C’est comme vous voudrez ! répliqua l’autre en rentrant dans sa poche une liasse de billets qu’il en avait déjà sortie. Je les offrirai à mes pauvres ! »

 

Ici, Rouletabille sortit de l’ombre.

 

« Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski ? demanda-t-il.

 

– Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s’attendait point à la présence de Rouletabille et n’était point venu pour le voir. Oui, j’entre au couvent. Ça a été le rêve de toute ma vie d’entrer dans un bon couvent !…

 

– Et dans quel couvent, s’il vous plaît ?…

 

– Mon Dieu ! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du mont Athos !…

 

– On dit qu’ils sont fort beaux !

 

– Magnifiques ! monsieur, magnifiques !…

 

– Et c’est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu à Stara-Zagora ?

 

– Hélas ! monsieur, je ne pourrais l’affirmer !…

 

– Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski ?

 

– Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire », et il recula encore. Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.

 

« Vous ne sortirez cependant pas d’ici, monsieur Priski, sans nous l’avoir dite ; non point que je sois très curieux en ce moment et que j’attache une grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens en ce moment à savoir ce qui nous vaut l’honneur de votre voisinage…

 

– Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien « osé » !… Et c’est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait jusqu’ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer davantage !

 

– Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des Turcs !

 

– Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l’exigez… Elle est on ne peut plus simple…

 

« Je vous disais tout à l’heure que j’avais toujours désiré entrer dans un couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre d’interprète. Tout jeune que j’étais, je pus juger qu’il n’y avait vraiment encore que là où l’on sût vivre, tout en se préparant une belle mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Dans ce but, je m’astreignis à en mettre de côté, mais il me fut dérobé à la Karakoulé, pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon corps défendant, dans la cave du donjon !

 

– Passons, monsieur Priski.

 

– N’ayant plus d’argent, je ne pouvais plus, hélas ! espérer d’entrer au couvent et j’en avais un grande désolation, quand il se trouva qu’au milieu des derniers événements et comme je venais d’arriver à Kirk-Kilissé, la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur Kasbeck, lequel eut l’honneur naguère, je crois, de vous être présenté…

 

– Allez, monsieur Priski, allez !…

 

– Ce seigneur me dit :

 

« – Priski, veux-tu gagner quelque argent ?

 

« – Je voudrais en gagner beaucoup ! lui répondis-je.

 

« – Eh bien ! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te charges d’une commission que je vais te dire, et je t’en donnerai autant si la commission réussit. »

 

« Or, voyez le miracle ! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine, l’addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j’avais besoin pour entrer au couvent !… Je vis là comme le doigt de la Providence et j’acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck… C’est là, monsieur, que je commence à être embarrassé…

 

– Remettez-vous… et passons sur l’histoire de la lettre que je connais, dit Rouletabille.

 

– Monsieur, je dois vous dire que j’ignorais ce qu’il y avait dans la lettre…

 

– Oui, mais tu savais qu’aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov devait me quitter.

 

– Je savais cela, monsieur, mais je n’en étais point sûr. La chose était si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous a suivi à Stara-Zagora…

 

– Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit !…

 

– Mon Dieu ! monsieur, je croyais m’être assez fait comprendre… Je suis venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora. »

 

La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing.

 

« À ta place ! La Candeur ! » ordonna Rouletabille.

 

Et, se tournant vers le moine :

 

« Elle m’a laissé, monsieur Priski ! Vous pouvez être heureux !…

 

– Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski. Mais d’autre part vous m’accorderez qu’après m’être chargé d’une commission qu’un autre aurait faite si je l’avais refusée, je ne pouvais point m’en désintéresser et qu’il était bien naturel que je vinsse m’enquérir jusqu’ici si elle avait réussi.

 

– Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est nécessaire !… Oui, monsieur Priski, oui… je comprends cela… Vous pouvez vous en aller !…

 

– Et je vais pouvoir entrer au couvent…

 

– Pas avant que vous n’ayez touché la seconde partie de la somme, monsieur Priski !…

 

– Messieurs ! je vais la toucher de ce pas.

 

– À Dédéagatch !…, dit Rouletabille.

 

– Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous ?…

 

– Que vous importe, monsieur Priski ?… Allez-vous-en donc à Dédéagatch et dépêchez-vous !… Si j’ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en route, car j’ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à Dédéagatch.

 

– Et pourquoi cela ?…

 

– Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch qu’il n’y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort bien qu’ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous attendre.

 

– Ah ! mon Dieu !… s’écria le moine, et il courut à la porte.

 

– Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le seigneur Kasbeck !

 

– Et où donc va le seigneur Kasbeck ? Si vous pouvez me le dire, je vous pardonnerai tout ce que vous m’avez fait endurer, soupira le moine.

 

– Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre tour, me rendre un petit service…

 

– Parlez, monsieur Rouletabille…

 

– Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres, monsieur Priski…

 

– Mon Dieu ! cela a toujours été un peu mon métier…

 

– Eh bien, je vous demanderai d’en faire parvenir une à Ivana Hanoum !

 

– Oh ! monsieur, c’est comme si c’était déjà fait. Vous pouvez compter sur moi, jura le moine.

 

– Alors, attendez !… »

 

Rouletabille s’approcha de la table et écrivit :

 

« J’ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi ! Ton petit Zo te dit adieu pour toujours. Il ne te survivra pas. »

 

Il n’avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu’un gros sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C’était La Candeur qui avait lu la lettre par-dessus son épaule.

 

« Oh ! Rouletabille ! Rouletabille ! gémit La Candeur, ça n’est pas vrai, dis, que tu vas mourir ?… Dis-moi que ça n’est pas vrai !… »

 

Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l’on voit si souvent aux enterrements, lui dit :

 

« On raconte que l’on ne meurt pas d’amour, nous verrons bien…

 

– Ah ! mon Dieu ! il va se laisser périr !… pleura La Candeur.

 

– Surtout, jeune homme, n’attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la religion le défend !… »

 

Et il ajouta avec une grande émotion :

 

« La religion, voyez-vous, il n’y a encore que ça !

 

– On est bien dans votre couvent, monsieur Priski ? questionna Rouletabille.

 

– Bon ! maintenant il va se faire moine ! s’écria La Candeur.

 

Si on est bien ? s’écria M. Priski. C’est-à-dire que c’est le paradis sur la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice, simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent ; il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté. Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui attestent qu’on a l’esprit tranquille et l’estomac en bon état !…

 

– Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j’y entrerai certainement avec toi !

 

– Et il faut tant d’argent que ça pour être reçu dans ce monastère ? interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.

 

– Messieurs, ce monastère est riche ; s’il acceptait tous les sans-le-sou qui, dans ce pays, ne demandent qu’à se faire moines, non seulement c’en serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous dire qu’on vient le voir du bout du monde… Il a été placé sous la haute protection d’un saint que l’on a déterré non loin de là et dont on a mis les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires de martyre, le coton se vend bien ! J’ai assisté à l’une de ces fêtes, monsieur ; moi qui jusqu’alors étais un païen, j’en ai l’esprit tout retourné. C’était magnifique. D’innombrables lampes suspendues à la voûte, projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort ou malade ! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien tenue !…

 

– Si bien, monsieur Priski, que vous n’allez pas regretter la Karakoulé ? exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.

 

– Ma foi, non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah ! il est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir ! C’est Dieu qui l’a précipité. Il aurait dû se méfier. C’était prédit dans les évangiles !… Lui, si fier, le voilà l’esclave de M. Athanase !…

 

– Qu’est-ce que tu racontes ? dit Rouletabille, Kara-Selim, que nous appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n’est plus ni le maître ni l’esclave de personne. Il est mort !

 

– Eh bien, alors, il n’y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je l’ai encore aperçu pas plus tard qu’avant-hier…

 

– Tu es fou ou tu rêves ! protesta dans une grande agitation le reporter. Kara-Selim est mort ! mort, sous nos yeux, frappé d’un grand coup d’épée par Athanase !… Tu n’as donc pu le voir vivant avant-hier !

 

– Vous vous trompez certainement, monsieur ! insista doucement M. Priski.

 

– Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te dire comme moi qu’ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois sur la place avant que d’être emporté par les Bulgares !…

 

– Eh bien, monsieur, c’est peut-être ce traînage-là qui l’a ressuscité, car, je le répète, dans la matinée d’hier j’ai rencontré M. Athanase avec sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de Lüle-Bourgas…

 

– Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille, de plus en plus oppressé… mais il ne s’agit pas d’Athanase, qui est vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.

 

– J’y arrive avec M. Athanase. Un de ses cavaliers habilement interrogé par votre serviteur m’apprit qu’il vous cherchait partout, vous et Mlle Vilitchkov ! j’aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand je m’aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos d’un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit pousser un grand cri, car j’avais reconnu Kara-Selim !…

 

– Mais il était mort ! s’écria encore Rouletabille.

 

– Non ! monsieur ! Il était vivant ! »

 

Rouletabille bondit sur le moine.

 

« Es-tu sûr de ce que tu dis là ?

 

– Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu’il m’a répondu !…

 

– Ah ! fais bien attention à ce que tu nous dis ! gronda Rouletabille en secouant Priski qu’il avait pris au col de son manteau de bure… Sur ta vie, ne me mens pas !… Dis-moi toute la vérité…

 

– Sur ma vie et sur celle qui m’attend dans l’autre… j’ai vu Kara-Selim vivant, bien abîmé, mais vivant ! Il m’a expliqué qu’il avait été surpris par Athanase et frappé par-derrière d’un grand coup d’épée qui l’avait jeté par terre, étourdi, et qui l’aurait certainement tué s’il n’avait toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles !… je n’eus pas plutôt entendu cette confidence que je m’enfuis à toutes jambes, redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon tour !… Voilà toute la vérité, je vous le jure !… »

 

M. Priski n’avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu’il était serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau !

 

« Ah ! ce brave M. Priski qui veut se faire moine !… et qui va au mont Athos !… Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre !

 

– La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai rencontrer le seigneur Kasbeck.

 

– À Salonique, mon cher monsieur Priski… Et sais-tu pourquoi je ne te charge plus de cette lettre à destination de Salonique ? Parce qu’elle n’a plus besoin d’y aller. Et sais-tu pourquoi elle n’a plus besoin d’y aller ? parce que nous y allons avec toi… Allons, allons, en route ! La Candeur, Vladimir !… Nous partons… Ah ! mon bon La Candeur, laisse-moi t’embrasser ! Tiens, je suis fou de joie !…

 

– Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus ? interrogea La Candeur, bouche bée devant une aussi subite et joyeuse transformation.

 

– Il se passe, mon vieux, que rien n’est perdu encore et qu’il est possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, puisque son mari est vivant ! »

 

Et La Candeur tourna la tête pour murmurer : « Quel malheur ! Une si belle intelligence !… »

 

XIV

En suivant les bords de
la Maritza.

 

Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir. Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite de l’armée turque à un repos presque absolu. Leur front s’étendait de Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà, sans compter qu’elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la situation occupée par l’ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la direction de Baba-Eski, c’est-à-dire droit au Sud, n’avait point rencontré.

 

Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l’état de choses qui avait nettoyé la contrée de tout l’élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la petite bande parvint en quelques heures à Demotika De là il ne pouvait être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui, accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de Rodosto le gros de l’armée turque qui se reformait sur les lignes de Tchorlou, Lülé-Bourgas et Seraï.

 

Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n’avait pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s’en procurer d’aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en route !

 

Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur refuserait point de subvenir aux frais du voyage.

 

À Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux. Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux pour la bourse de M. Priski.

 

C’est dans ces tristes conditions, que Rouletabille laissa Vladimir et Tondor que rien n’embarrassait, s’emparer de ce qu’on ne voulait point leur céder de bonne volonté. À l’ombre des ruines d’un vieux château, ils avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s’ébattaient paisiblement dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite troupe d’avant-garde bulgare, en attendant l’heure de la soupe, autour d’un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaïka.

 

Les chevaux étaient tout sellés. L’affaire fut vite faite. Les reporters, lançant leurs bêtes à toute allure, ne s’arrêtèrent qu’une heure plus tard. Ils n’avaient plus à craindre les Bulgares, mais les Turcs.

 

Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau. Puis, s’estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.

 

En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski. Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s’instruire.

 

Ainsi, dans le moment qu’il tentait de se rapprocher de cette Salonique habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur l’existence d’Abdul-Hamid, et ce n’était point simplement pour en tirer un bon article.

 

M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme, si l’on peut dire, de l’ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait auprès d’Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu’il avait conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d’excellentes relations. Par lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d’Abdul-Hamid, et, par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l’on répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le gouvernement l’avait fait mettre à mort et tantôt qu’il le soumettait aux pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l’endroit d’Yildiz-Kiosk où l’ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C’est alors que Kasbeck intervenait et disait :

 

« Je sors de chez Abdul-Hamid : il se porte mieux que moi !

 

– Est-il aussi cruel que l’on dit, monsieur Priski ? demanda Rouletabille.

 

– Il l’est peut-être plus encore, s’il faut en croire les anecdotes du seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d’être arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et froidement, à coups de revolver, il l’a abattue.

 

Quelques jours plus tôt, il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment, avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se possédant plus, prétendant que l’enfant avait voulu le tuer, il l’assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce genre. Ah ! on peut dire qu’il n’a pas le caractère commode ! conclut M. Priski.

 

– Eh bien, en avant, ne nous endormons pas ! » s’écria Rouletabille qui suait à grosses gouttes.

 

Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à la hauteur de M. Priski.

 

« Et maintenant, est-ce qu’on le laisse libre de recommencer de pareilles horreurs ?

 

– Eh ! monsieur, c’est une question bien délicate que celle du harem. Du moment qu’on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours faire dans ce harem ce qu’il lui plaît. Ça, c’est la loi du Prophète. Tout fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem.

 

– Pressez un peu votre bête, monsieur Priski !… À ce train, nous n’arriverons jamais à Dédéagatch !… Et dites-moi, présentement, il a beaucoup de femmes avec lui ?

 

– Mon Dieu ! il en a dix, ce qui n’est guère.

 

– Et comment se conduit-il à Salonique ?

 

– Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous citais tout à l’heure, il se conduit fort convenablement. Il est très surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est peut-être, à l’heure actuelle, l’homme le plus heureux de l’Empire ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck :

 

« Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui. Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure lentement de multiples tasses d’un café exquis et parfumé. Nul autre souci ne le hante, si ce n’est ses galants propos avec les dames de céans.

 

« Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si d’ailleurs il lui prend fantaisie d’interroger ceux qui l’approchent sur les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans précision. Ordre est donné de se taire.

 

– Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu’il espérait encore revenir sur le trône et qu’il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l’ombre, à la faveur des événements actuels, une révolution ?

 

– Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique ne regarde point un pauvre moine comme moi !

 

– Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d’avoir enlevé votre robe, il faut encore surveiller vos propos !… Tenez, voici justement une patrouille turque à laquelle nous n’allons certainement point échapper. »

 

Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces :

 

« Francis ! Francis ! »

 

Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille qu’ils étaient des reporters français attachés à l’état-major de Mouktar pacha et qu’ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires, ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à un kaïmakan, qui les renvoya à… Dédéagatch !…

 

Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l’endroit qu’ils désiraient atteindre.

 

Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de troupes qu’il n’en avait connu en quarante ans. C’est que la Turquie avait résolu d’attendre l’ennemi aux rives de Karagutch et de lui infliger un échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l’on envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par Dédéagatch, les divisions du littoral.

 

Il fallait se presser, si l’on ne voulait pas être coupé de Constantinople, car le bruit courait qu’on avait vu de la cavalerie ennemie dans les environs de Rodosto.

 

D’autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Égée.

 

Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent bientôt la certitude qu’ils étaient partis la veille de l’hôtel de la Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu’ils avaient pris, à travers la campagne le chemin de Salonique.

 

Le chemin de fer n’avait pas encore été coupé, mais il allait l’être et, en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck n’avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il dut bientôt se rendre compte de l’impossibilité où il allait être lui-même non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures d’avance sur lui, et que les reporters français ne manqueraient point d’être arrêtés à chaque instant et d’être retenus par tous les détachements ottomans qu’ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative hélas !

 

Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana vers le harem de la villa Allatini !

 

Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre petit bateau qui consentît à tenter l’aventure du voyage de Salonique, Rouletabille se rongeait les poings.

 

Tout à coup, il se tourna vers La Candeur :

 

« Vite les chevaux !…

 

– Où allons-nous ?…

 

– À Constantinople !…

 

– À Constantinople ? Mais nous tournons le dos à Salonique ! Et Ivana ?…

 

– Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur, puisque nous ne pouvons aller au-devant d’Ivana, c’est Ivana qui viendra au-devant de nous !

 

– À Constantinople ?

 

– À Constantinople !

 

– Mais tu perds la tête !…

 

– Non ! Écoute-moi bien et saisis… Ivana suit Kasbeck ; Kasbeck court après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt nous voyons arriver Kasbeck et Ivana !… Qu’est-ce que tu dis de ça ?…

 

– Épatant !… Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid à Constantinople ?…

 

– Eh ! il y a un moyen sûr ; le faire monter sur un navire étranger, anglais ou allemand, qui n’aura rien à craindre des croiseurs grecs.

 

– Mon cher, permets-moi de te dire que ce n’est pas l’intérêt du gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a conservé de nombreux partisans !

 

– C’est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s’y opposer !…

 

– Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l’entêté La Candeur, il n’attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le Bosphore le sultan détrôné… Pour moi ils ne le feront point bouger de Salonique tant qu’ils resteront maîtres de la ligne du Sud… Voilà mon opinion…

 

– C’est la mienne aussi !… Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople et persuader au gouvernement qu’il a tort de laisser le sultan là-bas ; que les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner et qu’il est de l’intérêt de Mahomet V d’avoir tout de suite Abdul-Hamid sous la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants !

 

– Ils t’écouteront ou ils ne t’écouteront pas, émit La Candeur dont la simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de Rouletabille.

 

– Ils m’écouteront !

 

– Bah ! pourquoi ça ?…

 

– Ils m’écouteront quand je leur dirai qu’il existe une conspiration pour remettre Abdul-Hamid sur le trône !

 

– Ce n’est pas le tout de dire ça ! Il faut le prouver !

 

– Je le prouverai !…

 

– En quoi faisant ?

 

– En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer Abdul-Hamid à Salonique même ! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans perdre une heure, une minute ! Tout de suite, peut-être même avant que Kasbeck ne soit arrivé à Salonique ! Me comprends-tu, maintenant ? Seulement, tu vois que de notre côté il ne faut pas perdre une seconde !…

 

– Rouletabille, tu ne feras pas ça !… Tu ne dénonceras pas ces pauvres gens !

 

– Ah ! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille… Tondor où est M. Priski ?

 

– Il est à « la place », dit Vladimir, et distribue des pièces d’or pour avoir un laissez-passer pour Salonique ! On lui prend les pièces, mais on lui refuse le laissez-passer.

 

– Les chevaux ?…

 

– Dans la cour de l’hôtel de la Mer-Égée.

 

– Celui de M. Priski aussi ?

 

– Tous les cinq !…

 

– Amène-les tout de suite !… Toi, Vladimir, cours à la place faire viser nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons à Constantinople !

 

– Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps ?

 

– Nullement ! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n’avons pas besoin de lui à Constantinople !

 

– Eh bien, et son cheval ?

 

– Ah ! son cheval, par exemple, nous l’emmenons ! Par les temps qui courent il vaut mieux en avoir cinq que quatre… Je le confie à Tondor… Courez, Vladimir, dans un quart d’heure, il faut que nous ayons quitté Dédéagatch !… »

 

Vladimir courut à « la place », Tondor s’en fut chercher les chevaux, Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et l’air sournois.

 

« Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris disant que nous partons pour Constantinople… mais qu’est-ce que tu as ?… Tu en fais, une tête !…

 

– Écoute, Rouletabille, c’est de la blague, hein ? Tu ne vas pas commettre une infamie pareille ! D’abord ce n’est pas vrai que tu connaisses le nom de ces conjurés…

 

– Si, mon petit, et leur adresse !

 

– Qui est-ce qui te les a donnés ?

 

– Gaulow lui-même qui est de l’affaire et qui avait eu le soin d’inscrire avec beaucoup d’ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit calepin de poche qu’il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov !… Eh bien, es-tu au courant, maintenant ?… Trouves-tu toujours que c’est de la blague ?…

 

– Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés !

 

– Parfaitement ! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur conspiration !…

 

– Mais les malheureux seront pendus !…

 

– Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu’Ivana soit sauvée !… »

 

La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama :

 

« Évidemment ! évidemment ! évidemment !…

 

– Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu’Ivana soit perdue et que je me fasse moine comme M. Priski ?… Non, n’est-ce pas ?… Eh bien, mets un frein à tes salamalecs et cours au télégraphe ! »

 

La Candeur s’éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.

 

Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la route de Constantinople… Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière, conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu’ils essayèrent en vain d’éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon cœur et se laisser emmener au poste d’avant-garde d’Haïjarboli, où Rouletabille trouva un officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement, et la lettre du général Stanislawoff qu’il avait incontinent sortie.

 

XV

36, rouge, pair et passe.

 

Ils étaient arrivés à Haïjarboli à la nuit tombante. Le petit village était tenu en main par un détachement d’avant-garde, dont le chef occupait la maison du maire, lequel était en fuite. Les reporters furent très bien reçus à cause de la lettre du général-major et une chambre fut mise à leur disposition ; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin. Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les bêtes allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient de gémir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les vivres du régiment une soupe superfine, Vladimir l’y aida tandis que Tondor s’occupait des chevaux.

 

Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La nuit même ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes bulgares et rentrer à nouveau dans la zone turque.

 

En dépit des doubles papiers dont ils étaient porteurs, cette petite opération ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses précautions…

 

Rouletabille sortit donc de la chambre qui était au rez-de-chaussée et donnait sur une grande cour commune où la troupe achevait de souper autour des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite à Tondor qui, sur ses instructions, n’avait pas fait entrer les bêtes dans la cour, mais les avait attachées à un arbre, derrière la maison. Il y avait là des champs déserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se glisser après avoir fait une rapide enquête sur la disposition des avant-postes.

 

Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint très rassuré sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcèrent un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d’Athanase Khetew !

 

Rouletabille s’avança.

 

« Athanase Khetew ? demanda-t-il à tout hasard en français. Vous parlez, messieurs, d’Athanase Khetew ?

 

– Eh ! monsieur, oui, répondit l’un des officiers, nous en parlons à propos de vous, car ce doit être vous qu’il cherche.

 

– Mais certainement ! s’écria Rouletabille.

 

– Ah ! bien, il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps qu’il vous réclame… Nous ne pensions point cependant, bien qu’il nous eût parlé de reporters français, qu’il s’agissait de vous, car il nous avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nièce du général Vilitchkov, mort assassiné quelques jours avant la déclaration de guerre.

 

– C’est bien de nous qu’il s’agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si cette jeune fille n’est point ici, c’est qu’elle nous a quittés récemment.

 

– On avait dit à Athanase Khetew qu’elle s’était battue au premier rang à Demir-Kapou.

 

– C’est exact.

 

– Et que depuis, poursuivant l’ennemi avec l’avant-garde de l’armée, elle n’avait cessé de se trouver aux avant-postes… Aussi Athanase Khetew cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front… Enfin, vous pourrez toujours lui donner de ses nouvelles… Il en sera fort heureux quand il va revenir…

 

– Il doit donc revenir ici ?…

 

– Mais aux premières heures du jour, je crois… Il nous a quittés pour aller jusqu’à Baba-Eski et revenir…

 

– Et vous êtes sûr qu’il va revenir ?

 

– Oh ! absolument sûr, monsieur ; il nous a laissé son prisonnier.

 

– Hein ? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l’émotion soudaine qui l’avait envahi… Quel prisonnier ?…

 

– Oh ! un prisonnier auquel il a l’air de tenir beaucoup et pour lequel il a les plus grands soins… et que ne quittent point d’une semelle ses deux ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir… »

 

Là-dessus, l’officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrières de la maison, à une petite fenêtre garnie d’un double barreau en croix.

 

« Regardez », fit-il.

 

Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda.

 

C’était bien cela ! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de joie. Dans un coin, pieds et poings liés, il avait reconnu le pacha noir Gaulow, sur lequel veillaient encore deux sentinelles.

 

Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles, était une sorte de réduit donnant directement sur la cour par une porte entrouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats, accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan.

 

Rouletabille quitta son observatoire et dit :

 

« Ah ! je le connais, c’est le fameux Gaulow, l’ancien maître de la Karakoulé ! Je pense bien qu’Athanase Khetew doit y tenir !…

 

– Il nous a dit que c’était la première fois qu’il le quittait, mais un ordre du général Savof, commandant la première brigade de cavalerie, le demandait tout de suite à Baba-Eski.

 

– Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille, en saluant, je vous demande la permission d’aller souper.

 

– Bon appétit, monsieur. »

 

Il rentra dans la cour ; là, il constata, avec une grande satisfaction, que la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et par conséquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, était adjacente à celle qui avait été abandonnée aux reporters. Au moment où il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit distinctement ces mots, prononcés par la voix métallique de Vladimir : « 36, rouge, pair et passe ! »

 

« Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole, à Monte-Carlo. »

 

Et il pénétra dans la pièce.

 

Là, il trouva le souper prêt, qui l’attendait : une grande écuelle de soupe fumante, dont l’odeur caressait, dès l’abord, agréablement les narines, et, à deux pas de là, près de la table, La Candeur et Vladimir qui, à son arrivée, s’étaient relevés assez brusquement.

 

« Eh bien, on soupe ? leur demanda Rouletabille. Je commence à avoir faim, moi aussi. Mais qu’est-ce que vous faites là ? »

 

La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table, et Vladimir regardait l’heure à sa montre.

 

« Encore cette vieille plaisanterie[9] ! fit en riant Rouletabille qui, décidément, paraissait ce soir de la meilleure humeur du monde, encore cette carte ! encore cette montre !… Ah ! ça, mais c’est toujours la carte de l’Istrandja-Dagh ! Vous n’allez pas prétendre tout de même que vous étudiez le plan des opérations sur une carte de l’Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons à quelques kilomètres de Tchorlou !…

 

– Rouletabille, émit La Candeur qui paraissait le plus embarrassé, nous nous rendions compte du chemin parcouru…

 

– Voyez-vous cela !… »

 

Et Rouletabille, d’un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus dessous… Mais en même temps il découvrait sur la table tout un monceau de pièces d’or et d’argent. Il en fut comme ébloui, cependant que les deux compères, consternés, ne savaient quelle contenance tenir.

 

« Eh bien, mes petits pères !… » fit Rouletabille.

 

Et il examina l’envers de la carte qui était divisé en une quantité de petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu’au numéro 36…

 

« Alors quoi ? Vous jouez à la roulette ?

 

– Faut bien ! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes, soupira La Candeur.

 

– Passez-moi la montre, Vladimir ! »

 

Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l’en retirer… et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de marquer l’heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de 36 numéros et du 0 et qui s’arrêtait sur l’un de ceux-ci suivant que l’on appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement. Cette aiguille se mouvait si follement vite qu’il était impossible de savoir à l’avance sur quel numéro elle allait s’arrêter.

 

« Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit Rouletabille, amour qui m’intriguait tant à la Karakoulé et aussi le besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l’heure !… Il y a longtemps que vous avez cette montre-là ? demanda-t-il en la mettant dans sa poche.

 

– Monsieur, c’est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens beaucoup, car elle m’a été donnée il y a quelques années par une personne qui m’est chère.

 

– Par la princesse ?

 

– Justement, par la princesse… Ça a été son premier cadeau… Je partais pour Tomsk, où j’allais attendre avec quelques confrères de la presse moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris ; cette bonne princesse redouta que je m’ennuyasse pendant le voyage et me fit cadeau de cette montre-roulette pour m’amuser en route. Je dois dire, du reste, que cette montre m’a toujours porté bonheur. Et c’était toujours quand j’avais justement besoin d’argent. Ainsi lors de ce voyage, en revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m’a procuré l’une des premières grandes joies de ma vie. Chaque fois qu’un pneu crevait, j’invitais mes compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur réparait le dommage, et là, sur le dos d’une carte divisée au crayon en petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me rapportaient cent francs, d’autres deux cents, d’autres qui me mettaient à sec, car il fallait bien perdre quelquefois. Mais finalement, arrivé à Paris, de pneu en pneu, j’étais arrivé à gagner de quoi m’acheter une automobile.

 

– Mes compliments.

 

– Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent d’aussi précieux souvenirs…

 

– Oui, vous y tenez beaucoup… Et cet argent ? tout cet argent ? Il y a au moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les pièces dans ses poches… D’où vient-il ? Je croyais, moi, que vous n’aviez plus le sou.

 

– Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur de Rouletabille, c’est les mille francs de M. Priski.

 

– Mais vous m’avez dit que vous les lui aviez refusés !

 

– Pardon, interrompit La Candeur, c’est moi qui t’ai dit cela… Mais Vladimir, lui, les a acceptés.

 

– Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j’ai refusé ensuite de faire la commission.

 

– Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m’en suis déjà aperçu plusieurs fois, répliqua Rouletabille… Eh bien, mes enfants, maintenant soupons !

 

– Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à cet argent que je n’avais pas encore perdu.

 

– Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il faudrait l’avoir gagné. Cet argent n’est pas plus à vous qu’à moi. Il est à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission.

 

– C’est tout à l’honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas rendre cet argent à M. Priski… peut-être ?

 

– Non, non rassure-toi… J’ai son emploi tout trouvé.

 

– Qu’est-ce que tu vas en faire ?

 

– Je vais vous dire tout à l’heure, au dessert. »

 

Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle humeur, mais il n’arrivait point à dérider les deux partenaires.

 

« Écoutez ! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent !

 

– Ah ! ah ! éclatèrent les deux autres.

 

– Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire…

 

– Compte sur nous…

 

– Cet argent, vous allez le jouer…

 

– Vive Rouletabille !…

 

– Et le perdre…

 

– Oh ! Oh !… est-ce absolument nécessaire de le perdre ? firent-ils en se renfrognant.

 

– Absolument nécessaire…

 

– Et contre qui allons-nous le perdre ?

 

– Tout à l’heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez votre roulette en exprimant, tout haut, que l’on étouffe dans cette chambre et que vous sentez le besoin de prendre l’air… Sur quoi vous vous mettrez à jouer d’abord entre vous… Jetez tout votre or, tout votre argent sur la table !… Il y a près de là des soldats qui jouent aux osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette ; aussitôt ils se mêleront au jeu ; vous les laisserez gagner !

 

– Tout notre argent ?

 

– Tout votre argent ! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient pas partir, tandis que lorsqu’ils vous auront vidés, ils ne s’occuperont plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous « carapaterons » !

 

– Compris ! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent qu’il n’avait pas encore gagné à Vladimir.

 

– Oui, compris… mais c’est cher ! observa mélancoliquement Vladimir.

 

– Ça n’est pas trop cher si l’on songe à ce que nous ferons pendant qu’ils joueront, dit Rouletabille, car il ne s’agit pas seulement de nous sauver, mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre à côté.

 

– Ah ! ah ! fit La Candeur.

 

– Oh ! alors si c’est une question d’humanité ! exprima philosophiquement Vladimir.

 

– Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là ? demanda La Candeur.

 

– Ce prisonnier-là, c’est tout simplement Gaulow, messieurs !…

 

– Gaulow ! s’écrièrent-ils, l’abominable Gaulow !…

 

– Lui-même !…

 

– Le prisonnier d’Athanase ! s’exclama Vladimir.

 

– Le mari d’Ivana ! gronda La Candeur.

 

– Le bourreau du général Vilitchkov ! surenchérit Vladimir.

 

– Et c’est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et vendu la petite sœur de ton Ivana, c’est cet homme que tu veux sauver !…

 

– En sacrifiant mes mille francs ! gémit Vladimir.

 

– Il est beau, ton « pauvre prisonnier », conclut La Candeur.

 

Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant :

 

« C’est bien, je vais le délivrer tout seul. »

 

Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table.

 

« Allons ! Allons ! s’exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais pas ta mauvaise tête… Tu sais bien que l’on fera tout ce que tu voudras !

 

– Peuh ! marmotta Vladimir, il est bon, lui !… On voit bien que ce n’est pas avec son argent !

 

– Qu’est-ce que vous dites, Vladimir ?

 

– Je dis, Rouletabille, que c’est dur d’abandonner mille beaux levas à des gens qui ne sauront point en jouir, mais qu’il ne faut point hésiter à le faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes raisons pour cela…

 

– Certes ! acquiesça le reporter, il s’agit tout bonnement du bonheur de ma vie.

 

– Du moment qu’il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage, délivrons-le ! fit La Candeur, mais du diable si j’y comprends quelque chose !

 

– Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi. »

 

Ils sortirent tous deux et s’en furent sur les derrières de la maison. Là, Rouletabille montra la petite fenêtre à La Candeur et lui dit à son tour :

 

« Regarde ! »

 

Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit :

 

« Qu’est-ce que tu as vu ?…

 

– Bien qu’il ne fasse pas bien clair dans cette échoppe, répondit l’autre, j’ai vu, à la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow à ne s’y point méprendre.

 

– Il est toujours adossé à la muraille ?

 

– Oui, tout près de la petite fenêtre ; en allongeant le bras à travers les barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le cœur et il n’en serait plus jamais question.

 

– Garde-t’en bien, malheureux ! fit Rouletabille, très ému… Jure-moi que tu ne toucheras pas à un cheveu de sa tête !

 

– Il est donc ton ami, maintenant, le brigand ?

 

– Jure-moi cela ?

 

– Eh ! c’est entendu, que faut-il faire ?

 

– Tu vas voir comme c’est simple ! Tu commences à jouer avec Vladimir, les autres viennent et jouent… Moi, je m’en mêle. Alors, tu pars et tu viens ici. Pendant que nous faisons le boniment de l’autre côté, tu profites de l’inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier ; tu lui montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu désires couper ses liens, d’abord il sera étonné et puis se prêtera à l’opération en élevant les bras : une fois les bras délivrés il coupera lui-même les liens des jambes et il s’enfuira par la petite fenêtre.

 

– Il y a les barreaux ! dit La Candeur.

 

– S’il n’y avait pas les barreaux, je n’aurais pas besoin de toi !… Tu es homme à me les desceller d’un coup ! »

 

La Candeur prit un barreau dans son énorme poing et commença de le tordre en le tirant à lui.

 

« Je sens qu’il vient, dit-il.

 

– Eh bien, je te laisse !… Il faut que tout soit prêt dans un quart d’heure. À ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m’entendras parfaitement d’ici : Trente-six, rouge, pair et passe ! Cela signifiera que les gardiens sont très occupés à jouer ou à regarder jouer et que vous pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau, tu aides l’homme à sortir de là et tu le conduis sous l’arbre où l’attendra un cheval que je vais faire seller immédiatement par Tondor. Nous en avons un de trop ; tu vois comme ça tombe !…

 

– Et après ?

 

– Eh bien, après, quand l’homme sera parti à fond de train, tu viendras nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras à la partie et le reste me regarde… C’est entendu ?…

 

– C’est entendu !… Mais que diable…

 

Trente-six, rouge, pair et passe ! Rappelle-toi.

 

– Oui ! oui !… »

 

Rouletabille là-dessus s’en fut parler à Tondor, qui se mit aussitôt non seulement à seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le reporter revint auprès de La Candeur, lequel, en silence, et par effort soutenu, avait à peu près descellé les barreaux, sans que personne, à l’intérieur de la bicoque, pas même le prisonnier, s’en fût aperçu. Rouletabille, après avoir félicité La Candeur, rentra avec lui dans la cour. Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent. Du plus loin qu’il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l’argent sur la table en proclamant qu’il allait tenir la banque. Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s’étaient tenus jusqu’alors à l’intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la banque perdait toujours et qu’il suffisait à Vladimir de mettre une pièce sur un numéro pour qu’il fût couvert d’or par Rouletabille, qui annonçait les numéros qu’il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme il était entendu, La Candeur alors s’esquiva. L’officier survint, qui fut heureux à son tour. On se bousculait autour de la table ; les deux gardiens étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur une pierre et ne prêtaient d’attention qu’au jeu.

 

Un quart d’heure se passa ainsi, puis Rouletabille s’écria tout à coup :

 

« Trente-six, rouge, pair et passe !… »

 

Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un coup d’œil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait sauté ! l’officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les soldats firent chorus.

 

Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce qu’il fit sans dissimuler du reste son peu d’enthousiasme. Rouletabille avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de telle sorte que maintenant tout l’or de Vladimir s’en allait dans la poche de l’officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par l’officier, mettait en joie.

 

Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir, qui régla le jeu d’une façon assez maussade.

 

« Décidément, ça n’est pas une bonne affaire que de tenir la banque ! exprima gaiement l’officier.

 

– Euh ! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit quelquefois d’un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la table.

 

– Eh bien, tenez donc la banque à votre tour ! »

 

Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux :

 

« Monsieur ! monsieur on nous a volé un cheval !

 

– On nous a volé un cheval ! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt la plus méchante humeur. Ce n’est pas assez que l’on gagne tout notre argent, il faut encore que l’on nous vole un cheval !

 

– Il faut voir cela, dit l’officier.

 

– Comment, s’il faut voir cela ! Je crois bien qu’il faut voir cela ! s’écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher ! »

 

Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec force gestes destinés à traduire son indignation, que l’on avait abusé de son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.

 

« Enfin, messieurs, ce garçon a raison, dit Rouletabille, vous nous avez vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n’y en a plus que quatre. Je me plaindrai au général-major…

 

– Monsieur, dit l’officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval ! »

 

Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre.

 

« Le prisonnier ! le prisonnier ! » criaient-ils en bulgare.

 

L’officier se précipita :

 

« Quoi ? le prisonnier ? »

 

Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils purent que, profitant de ce qu’ils avaient le dos tourné, le prisonnier s’était enfui… Aussitôt l’officier courut à Rouletabille.

 

« Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval ? C’est le prisonnier d’Athanase Khetew qui vient de s’échapper et qui a sauté sur la première bête qu’il a rencontrée…

 

– Le misérable ! s’écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il parti ?…

 

– Oh ! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu’il en a assez des Bulgares ! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew quand il va revenir tout à l’heure ?… D’autant plus qu’il m’est défendu par ma consigne de bouger d’ici… Le prisonnier peut courir !

 

– Monsieur, s’écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle ! messieurs, en selle !… »

 

XVI

Chevauchée dans la nuit.

 

Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir et de Tondor.

 

Quand il s’aperçut qu’il n’était point suivi de La Candeur ils avaient déjà fait deux kilomètres ! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si bien que Vladimir n’avait pu s’empêcher de crier :

 

« Mais est-ce que nous voulons vraiment l’atteindre ?

 

– Si je veux l’atteindre ? s’exclama Rouletabille. Je crois bien que je veux l’atteindre !… Seulement nous allons attendre La Candeur cinq minutes ! qu’est-ce qu’il peut faire cet animal-là ! »

 

On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant il se remuait et montrait d’impatience.

 

Enfin, on entendit un galop et au-dessus de la plaine magnifiquement éclairée par une de ces prodigieuses nuits d’Orient que chantent les poètes, se dessina l’importante silhouette d’un cavalier qui, sur son passage, faisait trembler la terre.

 

C’était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui en laissa pas le temps.

 

« En route ! En route ! »

 

Et il repartit comme le vent.

 

« Ah ça ! mais qu’est-ce que nous avons à courir comme ça ? demanda La Candeur à Vladimir.

 

– Il paraît qu’il veut rattraper Gaulow.

 

– Hein ? tu es maboule ?

 

– C’est lui qui l’est !… Il a tout fait pour le faire sauver et maintenant qu’il est parti, il veut le reprendre !…

 

– Mais pour quoi faire ?

 

– Est-ce que je sais, moi, va le lui demander !… »

 

Justement Rouletabille venait de s’arrêter brusquement à l’angle de deux routes. Laquelle fallait-il prendre ? Certes ! Gaulow avait dû laisser des traces de son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval, s’astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps précieux, et, pendant ce temps, l’autre filait, augmentait son avance. Rouletabille appela La Candeur :

 

« Tu nous a déjà fait perdre du temps : tâche en ce qui te concerne de le rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de droite avec Vladimir.

 

– Où nous retrouverons-nous ?

 

– Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près de la ligne du chemin de fer… Tâche d’éviter le gros des forces turques qui est au nord du côté de Saraï, m’a dit l’un des officiers… Du reste, toute cette partie sud m’a l’air bien débarrassée.

 

– Alors, c’est vrai que nous courons après Gaulow ? fit La Candeur.

 

– Tu penses !… Il faut le rattraper coûte que coûte !…

 

– Et si je le rattrape, qu’est que je fais ?

 

– Eh bien ! tu le tues ! Ah ! sans pitié, hein ?… Je te jure que si, de mon côté, je le rencontre, je ne le rate pas !… Il est sans armes… il ne pourra même pas se défendre… Et surtout pas de sotte pudeur !… pas de générosité !… Tue-le comme un assassin qu’il est… Écrase-le comme une bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre…

 

– Mais enfin, je rêve, s’écria La Candeur, ou tu déménages ! Hier tu renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n’était pas mort. Tu me déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à l’heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et maintenant tu veux que je le tue !…

 

– Oui, si tu m’aimes, fais cela pour moi… »

 

Complètement ahuri, La Candeur continuait :

 

« Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver !… »

 

Mais Rouletabille ne l’écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et déjà ils filaient à toute allure sur l’une des routes qui vont d’Haïjarboli à Tchorlou… Devant Tchorlou, ils durent s’arrêter ; ils n’avaient pas vu Gaulow ; ils étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point qui était l’aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux avant-postes turcs dont ils entendaient le « Qui vive ! » dans la nuit qui commençait à se peupler de mille ombres… Du côté de Saraï, un projecteur fouillait les ténèbres… C’était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas, Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se décider le sort de la Turquie d’Europe…

 

Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s’étaient dissimulés derrière une haie d’où ils pouvaient surveiller la route.

 

« Si La Candeur ne l’a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s’est sauvé une fois de plus !… Tout de même il peut se vanter d’avoir de la chance !

 

– Sûr !… exprima Vladimir, il doit être aussi « épaté » que moi de se voir délivrer par nous.

 

– Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais au moins il faut que vous compreniez une chose, c’est qu’il est absolument nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s’est enfui. Je puis compter sur vous, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! absolument, d’abord ça n’est pas un événement dont je prendrais plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir », ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs.

 

Rouletabille fit celui qui n’avait pas entendu ou compris, et dit :

 

« Je voudrais bien que La Candeur arrive ; on profiterait du reste de la nuit pour gagner vers le sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja.

 

– Qu’allons-nous faire à Constantinople ?

 

– Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous reviendrons ensuite assister à la bataille.

 

– Écoutez, fit Vladimir, j’entends un galop !

 

– Deux galops ! rectifia Rouletabille. Ce sont eux ! »

 

Deux minutes plus tard, en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir étaient de nouveau en selle.

 

« Rien ? demanda de loin Rouletabille.

 

– Si ! nous l’avons vu !… répondit La Candeur qui paraissait fort essoufflé.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s’est passé est épouvantable !…

 

– Tu ne l’as pas tué ?

 

– Non !… Mais j’en ai tué un autre !…

 

– Qui ?…

 

– Athanase Khetew !…

 

– Tu as tué Athanase ! s’écria Rouletabille en sursautant sur sa selle.

 

– Eh bien, oui, j’ai tué Athanase ! C’est affreux, n’est-ce pas ?…

 

– Mais comment as-tu fait une chose pareille ?…

 

– Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille !… Tu comprends, j’ai tué un officier bulgare, moi !… Filons !…

 

– Oui, filons !… répéta Rouletabille. Oh ! ça, par exemple, c’est épouvantable !…

 

– C’est surtout extraordinaire ! » fit La Candeur.

 

Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja. Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.

 

« Maintenant, raconte-moi ce qui s’est passé !… Tu as rencontré Athanase et tu l’as pris pour Gaulow !…

 

– Oh ! non ! non !… C’est bien plus extraordinaire que ça !… et je t’avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi !…

 

– Mais va donc !…

 

– Nous filions sur la route, Tondor et moi… et nous étions en train de nous dire que Gaulow ne manquerait point d’être rencontré soit par toi, soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus mauvais cheval ; quand tout à coup nous avons aperçu sur la route, au débouché d’un ravin, Gaulow lui-même !…

 

– Ah !…

 

– Nous gagnions sur lui !… Il se retournait à chaque instant et ce n’était plus qu’une affaire de quelques minutes… quand, derrière nous, nous entendons un galop… Nous nous retournons à notre tour et la nuit est si claire que nous reconnaissons Athanase… Athanase qui arrivait comme la foudre… Il venait certainement d’Haïjarboli où on lui avait appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après… Je lui criai alors pour le rassurer :

 

« – Nous le tenons ! Nous le tenons !

 

« Et je pique encore des deux… Mais Gaulow, par un suprême effort, avait regagné un peu. Je me souvins alors que tu m’avais dit de le tuer comme un chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon revolver en criant à Athanase :

 

« – Ayez pas peur !… Il ne nous échappera plus ! »

 

« Et je me mis à tirer sur Gaulow.

 

« Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur Gaulow, comme je m’y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre ! Heureusement que mon cheval fit un écart, car j’étais ma foi, bel et bien coupé en deux !… N’est-ce pas, Tondor ?

 

– Oh ! j’ai cru que ça y était, fit Tondor.

 

– Et alors ?

 

– Eh bien, alors, ça a été très vite, tu sais… Je ne voulais pas être coupé en deux, moi… d’autant plus que je trouvais ça tout à fait injuste… Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son prisonnier et qui me fiche un coup de sabre… Moi, je lui ai répondu avec mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j’avais raté Gaulow, je n’avais pas raté Athanase. Ah ! il a basculé tout de suite et s’est étalé sur la route ; ça a fait floc !…

 

– Floc ! répéta Tondor.

 

– Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs… Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu’il en était. Eh bien, il était mort !…

 

– Mort ! répéta Tondor.

 

– Mon vieux, j’en suis encore tout bleu !

 

– Es-tu sûr qu’il est mort ?… demanda, pensif, Rouletabille.

 

– Si j’en suis sûr ! J’ai écouté son cœur, il ne battait plus. Pour sûr qu’il est bien mort ; mais c’est lui qui l’a voulu…

 

Tu ne m’en veux pas trop, dis ?…

 

– Écoute, répondit Rouletabille, tout ceci est épouvantable… Et j’aurais préféré que tu eusses tué Gaulow…

 

– Mon vieux, j’ai fait ce que j’ai pu…

 

– Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus soucieux que peiné ; mais il ne faudra pas t’en vanter…

 

– Mon Dieu, je me tairai si ça peut te faire plaisir ; mais en ce qui me concerne je n’aurais nulle honte à raconter que j’ai tué d’un coup de revolver un monsieur qui voulait m’occire d’un coup de sabre… En voilà encore un drôle d’Ostrogoth !… »

 

Vladimir, qui n’avait encore rien dit, exprima son opinion :

 

« Cet homme n’a eu que ce qu’il méritait. »

 

Après cette dernière parole, il ne fut plus question d’Athanase.

 

XVII

Questions financières.

 

Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand éloge de Constantinople, qu’il connaissait à fond et dont il vanta l’aspect enchanteur.

 

« Y a-t-il une bonne brasserie ? demanda La Candeur.

 

– Oh ! excellente !… À Constantinople, on trouve tout ce que l’on veut !…

 

– Je n’en demande pas tant, répliqua La Candeur ; si je pouvais avoir seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi !…

 

– Encore faut-il avoir de quoi le payer ! dit Rouletabille, qui se rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu’ils n’avaient plus le sou.

 

– Ah ! ça n’est pas l’argent qui manque ! exprima La Candeur d’un air assez dégagé.

 

– Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout de suite, pour les dépêches !…

 

– T’occupe pas de ça ! reprit La Candeur. J’ai deux mille francs.

 

– Tu as deux mille francs ?…

 

– Je comprends… s’écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans les poches d’Athanase.

 

– Oh ! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n’est pas possible !…

 

– Ce jeune Slave me dégoûte ! fit La Candeur en se détournant de Vladimir.

 

– Mais enfin qu’est-ce que c’est que ces deux mille francs-là ? demanda Rouletabille.

 

– Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.

 

– Les deux mille francs de M. Priski ! Qu’est-ce que tu me racontes encore là ?

 

– L’exacte vérité… Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné mille francs à Vladimir, auxquels je n’avais pas voulu toucher ?…

 

– Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli !

 

– Attends. Tu te rappelles aussi qu’à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me donner les autres mille francs qu’il nous devait encore ?…

 

– Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés.

 

– Certes !… Et M. Priski n’a du reste pas insisté, mais quand je le revis le lendemain, je lui dis :

 

« – Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu’il a toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi !… Mais Vladimir y compte bien, lui ! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces mille francs, moi-même, à Vladimir. »

 

« M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa parole à la veille d’entrer au couvent, m’a répondu :

 

« – Chose promise, chose due : les voilà ! »

 

« Je mis l’enveloppe dans ma poche, me disant qu’à la première occasion, je donnerais cet argent à Vladimir ; mais de cela je ne me pressai point, sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort dépensier ! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu avec tous ces Bulgares et qu’il paraissait tout désolé, je sortis l’enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment, Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais !… Vladimir le suivit hors de la cour… Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que l’officier venait de me crier : « Prenez donc la banque, vous ! »… Ce défi arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout : et c’est ce qui arriva… L’officier revint, après votre départ, et la partie reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j’ai regagné les mille francs que nous avions perdus !

 

– Hourra ! s’écria Vladimir.

 

– C’est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille, qui était lui-même enchanté.

 

– Justement !…

 

– Tu n’as pas été long à regagner cet argent !…

 

– Les Bulgares s’étaient emballés sur les carrés du 22 !… Or, avec cette montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir les carrés du 22…

 

– Ses deux cocottes ! dit Vladimir.

 

– C’est la première fois que ces dames me portent bonheur », répondit La Candeur.

 

XVIII

À Constantinople.

 

Ce soir-là, à l’heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l’ambassade de France, où, avec leur bonne grâce coutumière, l’ambassadrice et l’ambassadeur accueillaient quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l’on se communiquait les dernières nouvelles de la journée.

 

Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était arrivé à Constantinople sans que personne l’y attendît, quelques jours auparavant, et qui avait trouvé le moyen d’en ressortir pour assister au gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d’une débâcle sans nom. Il racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha, qui commandait en chef l’armée turque, était resté enfermé dans une petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C’est là qu’au hasard d’une randonnée, Rouletabille l’avait trouvé. Le général mourait littéralement de faim et ses officiers d’ordonnance étaient en train de gratter de leurs ongles la terre d’un maigre jardin, afin d’en extraire des racines de maïs qu’on faisait délayer et bouillir dans un peu de farine. C’est tout ce qu’avait à manger le commandant en chef d’une armée de 175 000 hommes !

 

Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves qu’il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c’est lui, le reporter, qui avait nourri le général en chef.

 

« Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles ! lui fit remarquer le premier secrétaire.

 

– Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était toujours le dernier à apprendre quelque chose… Il n’avait ni télégraphe, ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien… Les routes étaient si mauvaises qu’il ne pouvait même pas avoir d’estafettes. C’est moi qui, au prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour de Turkbey !

 

– Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie ! dit un confrère.

 

– Oh ! la ruine ? C’est bientôt dit !… Si on voulait défendre Tchataldja… fit Rouletabille.

 

– Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le journaliste.

 

– Le bruit court qu’Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône », avança un autre.

 

L’ambassadeur s’approcha de Rouletabille et lui dit :

 

« Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question de vos intéressantes correspondances. »

 

Rouletabille rougit de plaisir.

 

« Mais comment les expédiez-vous, s’il n’est pas indiscret de vous poser une pareille question ? demanda un correspondant.

 

– Nullement. J’ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie… J’évite ainsi bien des retards et bien des ennuis. »

 

À ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit tomber en voulant baiser galamment la main de l’ambassadrice, ainsi qu’il avait vu faire à Rouletabille ; il se raccrocha heureusement à celle de l’ambassadeur, puis s’approcha, tout rouge de sa maladresse, de son reporter en chef et lui tendit un pli.

 

« Tondor est revenu ?

 

– Oui !…

 

– Vous permettez, messieurs ? Des nouvelles de Paris. »

 

C’était une lettre de son directeur.

 

Rouletabille lut avec une joie qu’il dissimula les compliments dont elle était pleine. L’Époque avait triomphé avec cette histoire de Marko le Valaque… et tous les lecteurs de La Nouvelle Presse qui s’étaient intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé, et le directeur de L’Époque écrivait au reporter : « Continuez, mon ami, et ne bluffez jamais ! Il faut laisser cela aux journalistes d’occasion et à Marko le Valaque ! »

 

« Eh bien, qu’est-ce qu’on dit à Paris ? demanda le drogman.

 

– On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu’ils célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie.

 

– Voilà l’ouvrage des Jeunes-Turcs ! fit quelqu’un.

 

– Et des Allemands ! ajouta un autre.

 

– Messieurs, vous savez que l’on attend incessamment Abdul-Hamid !… dit un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du Léon-Gambetta un télégramme sans fil nous apprenant que l’ex-sultan et son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand Loreleï… et le Loreleï a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles. »

 

Rouletabille prit à part La Candeur :

 

« Vladimir est à son poste ?

 

– Je viens de le voir… Rien de nouveau… »

 

Un journaliste dit :

 

« Le gouvernement s’y est pris juste à temps. Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le Bosphore… mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près d’éclater à Salonique… C’est alors seulement qu’il a donné des ordres…

 

– On a arrêté les conjurés ? demanda un secrétaire.

 

– Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire… fit un jeune attaché encore imberbe.

 

– L’horreur ! » exprima l’ambassadrice.

 

La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne semblait nullement gêné par le remords…

 

Mais l’officier de marine dit :

 

« Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois… Le gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration des conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis !…

 

– Vous en êtes sûr ?

 

– Absolument, je sais qu’ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d’où ils ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps qu’on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu’ils étaient dénoncés ! »

 

La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.

 

« Je suis sûr, fit le drogman, qu’Abdul-Hamid ne doit guère tenir à remonter en ce moment sur le trône, s’il sait ce qui se passe.

 

– Oui, mais il ne le sait pas !

 

– Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait qu’il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk…

 

– Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman.

 

– Ah ! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en chœur tous ceux qui étaient là.

 

– Enfin a-t-elle véritablement existé ? demanda l’ambassadrice.

 

– Elle existe ! répondit le drogman… Pour cela, il n’y a pas de doute… Et il n’y a pas que moi qui y croie !

 

– Qui donc encore ?

 

– Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la découvrir et qui n’y a point réussi encore !…

 

– Pas possible !

 

– Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution, ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk…

 

– Oui, et on n’a rien trouvé !… Ce n’est pas fini… On a tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire de l’Intérieur qui n’y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor !

 

– Et qu’est-ce qu’on a appris ? demanda Rouletabille, que cette conversation semblait intéresser au plus haut point.

 

– On a appris, grâce à l’espionnage auquel on s’est livré autour d’une ancienne cadine d’Yildiz-Kiosk…

 

– Je parie qu’il s’agit de Canendé Hanoum, fit le jeune attaché… Ah ! on lui en fait raconter à celle-là !… On lui fait dire tant de bêtises sur l’ancienne cour du sultan déchu qu’elle ne veut plus sortir de chez elle et qu’elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies…

 

– Il s’agit en effet de Canendé Hanoum… On lui fait dire beaucoup de choses parce que l’on n’ignore pas qu’elle est très renseignée. Elle a eu l’esprit de savoir vieillir et de rester jusqu’au bout dans les bonnes grâces d’Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous raconte ce que l’on m’a dit. Canendé Hanoum est sûre qu’il y a une chambre du trésor !

 

– Est-ce qu’elle l’a vue ?

 

– Non, elle ne l’a pas vue !

 

– Ah ! bien, c’est toujours la même chose…

 

– Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s’y rendait… et pour s’y rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c’était encore par là qu’il repassait quand il en revenait…

 

– Et alors ? demanda, curieuse, l’ambassadrice.

 

– Et alors on a cherché autour de ce couloir et l’on n’a rien trouvé… voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique.

 

– Où aboutissait-il, ce couloir ? demanda le premier secrétaire.

 

– À un kiosque fermé, aménagé en jardin d’hiver et que l’on a mis sens dessus dessous… on n’a rien trouvé, mais on cherche encore…

 

– Moi, dit l’officier de marine, on m’a raconté autre chose… un jour que je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté de la station des bateaux à vapeur… Sur ce ponton il y avait une cabane d’où sortaient des scaphandriers… je demandai à quel travail ces hommes se livraient et l’un des caïdgis me dit que c’était le gouvernement qui faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l’édification d’une « échelle » destinée à servir de station modèle pour le service des bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du sultan et que l’on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse « chambre du trésor », je dis en riant :

 

« – Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore !… » J’avais lancé cela comme une boutade et je n’y attachais pas d’importance quand Mohammed Mahmoud Effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma promenade fit : « Eh ! eh ! » et se mit à regarder attentivement ce qui se passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s’arrêter, mais aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud Effendi me dit :

 

« – Tiens ! tiens ! voilà qui est bizarre !… est-ce que Canendé aurait dit vrai ?

 

« – Qu’est-ce qu’elle a encore dit Canendé Hanoum ? lui demandai-je.

 

« – Elle aurait dit que si l’on voulait trouver la chambre du trésor, il fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait point caché qu’il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu’il pourrait la noyer d’un seul coup ; d’où Canendé Hanoum tirait cette conclusion, qu’elle communiquait avec le Bosphore. »

 

– En voilà une histoire pour quatre scaphandriers ! dit Rouletabille.

 

– Vous les avez comptés ? » demanda en souriant l’officier.

 

Rouletabille rougit.

 

« Mon Dieu, oui !… Je les ai vus comme tout le monde… ça m’amuse toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l’eau… je vous avouerai même que j’aurais bien donné quelques piastres pour être à la place de l’un d’eux…

 

– Ah ! ah ! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor ?

 

– Moi ! nullement !… mais je pense que ce doit être une chose bien curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore… Que de souvenirs on doit y heurter à chaque pas !… Songez donc aux peuples innombrables qui, depuis le commencement de l’histoire, ont passé et repassé ce détroit et ce qu’ils ont dû y laisser tomber au passage !

 

– Oui, déclara d’un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures !

 

– Quelle tombe plutôt… rectifia le drogman. Ça doit être plein de cadavres là-dedans !… mais ces scaphandriers ne doivent pas voir grand-chose…

 

– C’est ce qui vous trompe… fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai assez vus pour vous dire qu’ils sont parfaitement équipés et qu’ils jouissent du dernier confort moderne, si j’ose m’exprimer ainsi. Avec cela ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis, par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des prisonniers…

 

– Mais alors ! capitaine, comment font-ils pour respirer ? demanda le premier secrétaire.

 

– Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a emmagasiné l’air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l’air maintenu par un mécanisme à soufflet ne peut s’échapper qu’à sa tension normale. Deux tuyaux, l’un aspirateur, l’autre expirateur, partent du réservoir et aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre qui est vissée sur le col du scaphandrier… Celui-ci porte en outre à sa ceinture un petit appareil d’éclairage électrique qui est des plus simples et des plus commodes et qui donne, dans l’eau, une lumière blanchâtre très suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres.

 

– Ah ! ce doit être merveilleux ! exprima Rouletabille d’un air à la fois enthousiaste et candide.

 

– Ce doit être épouvantable ! fit le jeune attaché. Qu’est-ce qu’on doit voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au pied, au fond d’un sac de cuir !

 

– Voulez-vous bien vous taire !

 

– Bah ! c’est de l’histoire… Maintenant, les sacs doivent être pourris et il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre deux eaux, retenus par les pieds… quelle armée de spectres sous-marins… Ma foi ! non, je ne tenterais pas le voyage… ça ne doit pas être assez gai !… »

 

À ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s’exclamèrent :

 

« Kermorec ! Mais on vous croyait à Salonique !…

 

– J’en arrive, et comment !… Avec Abdul-Hamid !…

 

– Hein ?…

 

– Ma foi je n’ai pas trouvé d’autre moyen pour venir vous rejoindre que de prendre passage sur le Loreleï, le stationnaire allemand qui vous ramène Abdul-Hamid !…

 

– Abdul-Hamid est à Constantinople ! s’écria Rouletabille. Madame, monsieur l’ambassadeur, excusez-moi : la nécessité du reportage… une dépêche à envoyer… »

 

XIX

Le « Loreleï ».

 

Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur, Et tous deux se mirent à courir du côté du grand pont, qu’ils traversèrent. La Corne d’Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils étaient arrêtés à chaque instant par des flots d’émigrants. La circulation devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des bœufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes, couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau, avaient quitté leurs villages et s’étaient rabattus sur Constantinople. Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des mosquées ; Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et pénétrèrent dans une bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.

 

« Vladimir ? demanda Rouletabille.

 

– Parti, répondit Tondor, parti dans son caïque aussitôt que le stationnaire allemand a été en vue… Il l’a suivi… Il vous donne rendez-vous à l’échelle de Dolma-Bagtché…

 

– Bien ! » fit Rouletabille, visiblement satisfait ; et après un coup d’œil sur la vie nocturne du Bosphore, où s’allumaient les feux réglementaires du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant et venant de la côte d’Asie à celle d’Europe, il dit à La Candeur et à Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.

 

Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s’offusqua même point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de cette ville cosmopolite, capitale d’un empire qui venait cependant d’être frappé au cœur. Il ne pensait qu’à une chose, ne se répétait qu’une chose : « Est-ce qu’Ivana serait déjà la proie d’Abdul-Hamid ? » Il ne le croyait pas : il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de dénoncer la conspiration et il espérait bien qu’Abdul-Hamid avait dû quitter Salonique avant d’avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana.

 

Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s’arrêter dans une brasserie, mais Rouletabille le bouscula d’importance et, au coin de la caserne d’artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l’échelle ils s’entendirent héler du fond d’un caïque. C’était Vladimir.

 

« Eh bien ? » demanda Rouletabille en sautant dans le caïque.

 

Vladimir désigna la grande ombre d’un vaisseau en rade.

 

« Le Loreleï ! fit-il.

 

– Alors, y a-t-il… »

 

Il était haletant, ne cachant pas son angoisse.

 

« Oui, dit Vladimir, je l’ai vu…

 

– Tu as vu Kasbeck ? reprit Rouletabille d’une voix rauque.

 

– Oui, il est descendu du Loreleï…

 

Tout seul ?…

 

– Tout seul…

 

– Mon Dieu ! » gémit le reporter, et il se prit la tête dans les mains.

 

Pour lui, c’était le pire, la catastrophe… et pour elle… « La pauvre enfant !… La pauvre enfant !… » D’abord il ne sut dire que cela et il pleura. Il n’y avait plus aucun doute à avoir : Kasbeck était arrivé à temps à Salonique pour « apporter » Ivana à Abdul-Hamid… et, après avoir fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du Loreleï, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître.

 

Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.

 

Enfin Rouletabille releva la tête.

 

« Où est Kasbeck ? » demanda-t-il.

 

Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand.

 

« Mais tu m’as dit que tu l’avais vu descendre.

 

– Oui, tout seul, dans un caïque, mais il est revenu à bord.

 

– Ah !… t’a-t-il vu, lui ?

 

– Non !

 

– Enfin, as-tu appris quelque chose ?

 

– Ce que tout le monde sait : que l’on va débarquer dans quelques heures Abdul-Hamid et sa suite et l’enfermer avec son harem au palais de Beylerbey sur la côte d’Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.

 

– C’est bien cela ! c’est bien cela !… Il n’en avait que dix… Nous connaissons la onzième !

 

– Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né.

 

– Ah ! il faut voir Kasbeck !… Il faut que je parle à Kasbeck, déclara Rouletabille avec une nouvelle énergie.

 

– Un quart d’heure plus tôt, vous l’auriez vu descendre à cette échelle.

 

– Qu’est-il venu faire à Péra ?… Tu l’as suivi ?…

 

– Vous pensez !… Il s’est dirigé, sitôt à terre, vers la place de Top-Hané. Avant d’y arriver il s’est arrêté dans une petite rue et a pénétré dans une vieille maison plus fermée qu’une forteresse… Il est resté là cinq minutes au plus… Et puis il est revenu et a donné l’ordre à ses caïdgis de le reconduire au Loreleï !

 

– Tu retrouverais cette maison où il est allé ?

 

– Certes !… Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue… J’ai eu le temps de me renseigner.

 

– Par qui ? Parle !

 

– Par Canendé Hanoum…

 

– Par Canendé Hanoum… Merci ! fit Rouletabille en serrant la main de Vladimir : tout n’est peut-être pas perdu ! Dans tous les cas il faut agir comme si nous pouvions encore la sauver !… Et même en dépit du sort qui a pu être réservé à la malheureuse, il faut l’arracher de là… N’est-ce pas, mes amis ?… Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort ?

 

– Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à la mort.

 

– Ah ! nous la sauverons !… nous la sauverons !… Peut être que cette nuit il n’est pas encore trop tard !… Et moi je veux réussir cette nuit !…

 

– Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk ? protesta La Candeur.

 

– La dernière. La Candeur… Et cette nuit je te jure bien que nous réussirons !… »

 

La Candeur secoua la tête.

 

« Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout ! À quoi bon ?… Il n’y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche !… Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un coup du côté du Loreleï ou du palais de Beylerbey !

 

– Ce serait insensé ! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont manquer autour d’Abdul-Hamid et s’il va être gardé, lui et son harem !… Enlever une femme au moment du débarquement ? Nous nous ferions sauter dessus par tous les caïdgis en rade… De la folie !… Oui, oui, retournons à Yildiz-Kiosk !… Je te dis que je vais réussir cette nuit !… Que j’aie, cette nuit, les trésors d’Abdul-Hamid et nous verrons bien s’il ne nous rendra pas Ivana ! »

 

Vladimir hocha la tête à son tour :

 

« Moi, je pense comme La Candeur !… Nous avons tout vu, là-bas, tout touché !…

 

– Ah ! bien, c’est ce qui vous trompe ! dit Rouletabille, nous n’avons pas tout touché !… »

 

Et le reporter sauta sur la dernière marche de l’échelle. La Candeur descendit à son tour et Vladimir s’apprêtait à le suivre.

 

« Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici… Ou plutôt non, vous allez vous rendre devant la maison de Canendé Hanoum… Surveillez-la, Kasbeck y retournera certainement et il n’est pas sûr qu’il revienne par cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l’attendre ici… Pistez-le, ne le quittez plus… »

 

Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des ruines de Tcheragan ; ce coin était désert et ténébreux.

 

La Candeur se laissa guider jusqu’à l’eau qui vint clapoter à ses pieds.

 

Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l’ombre il vit que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et l’attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir détaché l’amarre.

 

XX

Le Bosphore, la nuit.

 

Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d’Yildiz, et longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.

 

Avant d’arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s’arrêtèrent dans la nuit opaque d’un pilotis soutenant d’antiques masures qui semblaient abandonnées.

 

Là, ils attendirent.

 

Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles ; les lumières des navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles ; le vent glacé de la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son lugubre ululement.

 

En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu’il fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart d’heure se passa ainsi.

 

« Tu n’as rien entendu ? » demanda Rouletabille à l’oreille de La Candeur.

 

L’autre répondit par un signe de tête négatif.

 

« C’est drôle ! il m’avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.

 

– Je n’ai rien entendu, dit La Candeur.

 

– Eh bien, allons ! »

 

Et Rouletabille reprit ses rames.

 

Il s’approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.

 

Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton, La Candeur imita Rouletabille qui s’avançait à quatre pattes. Ce ponton était surmonté d’une cabane qu’ils abordèrent par-derrière, du côté opposé à la porte ; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand étonnement de Rouletabille, était entrouverte.

 

La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s’aplatirent d’un même mouvement sur le pont… Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et, se soulevant doucement, regarda dans la cabane.

 

Aussitôt il s’affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un soupir effrayé ; La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.

 

« Oh !… fit-il. Gaulow !…

 

– C’est lui, n’est-ce pas ? demanda Rouletabille.

 

– Oh ! il n’y a pas d’erreur… »

 

Rouletabille se rappela alors la conversation qu’il avait surprise entre Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé : Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow qu’il était allé chercher « la chambre du Trésor » du côté des ruines de Tcheragan… et Gaulow avait nié… Rouletabille avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais que Gaulow cherchait encore…

 

Quant à La Candeur, tout ce qu’on avait raconté à l’ambassade sur les scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau même des scaphandriers… et ils venaient de surprendre Gaulow dans l’une des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces ouvriers sous-marins !

 

Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore…

 

Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrait et à pas lents, pesant comme une statue de pierre, un homme s’avançait prudemment dans l’ombre de la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues au ponton.

 

Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui s’enfonçait dans le Bosphore.

 

L’homme pénétra dans l’eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu’il avait attachée à sa ceinture. D’échelon en échelon, il s’enfonçait… Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l’énorme boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut…

 

Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le monstre ; quand le léger bouillonnement qui s’était produit à l’entrée de l’homme dans l’eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son immobilité, Rouletabille s’en fut jusqu’à l’échelle, et là, appuya son oreille contre l’un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.

 

« Pourquoi n’as-tu pas voulu ?… demanda La Candeur d’une voix sourde.

 

– Parce qu’une lutte pourrait attirer l’attention et que nous n’avons jamais eu tant besoin de silence… fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il pouvait se défendre avec sa pioche. »

 

Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l’échelle au ponton, et quand l’échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt qu’ils la sentirent flottante, ils l’abandonnèrent et elle s’en alla, suivant le courant…

 

« Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une tête dans l’eau en ne retrouvant plus son échelle !… Encore un dont on n’entendra plus parler !

 

– Et maintenant, vite à la besogne ! commanda Rouletabille.

 

– Qu’est-ce qu’il faut faire ?

 

– Suis-moi… »

 

Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n’eurent qu’à pousser la porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes, de tuyaux, de cordes, d’une machine et de réservoirs à air comprimé, tels que l’officier de marine les avait décrits à l’ambassade de France. Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l’appareil nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les travaux du jour. Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs étaient encore pleins d’air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même de deux casques et de deux costumes, s’empara de deux pics ; puis les reporters regagnèrent la barque.

 

« Où que tu nous mènes avec ça ? demandait La Candeur.

 

En voilà encore une histoire !

 

– Attends, viens vite.

 

– C’est-il qu’on va descendre dans le Bosphore, nous aussi ?

 

– Penses-tu ?… Voilà beau temps que les autres cherchent dans le Bosphore : le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit… Ça ne leur a pas réussi plus à l’un qu’à l’autre… comme tu vois ! C’est grand le Bosphore !… Et maintenant, tais-toi ! plus un mot !…

 

– Alors si c’est pas pour descendre dans le Bosphore, c’est comme souvenir que tu emportes ces trucs-là ?

 

– Je te dis de te taire… »

 

Ils abordaient la rive d’Orta-Keuï : ils débarquèrent et se glissèrent, chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l’ancien sultan. Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans les jardins abandonnés à cette heure de la nuit. Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien qu’il fit très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages accourus du Nord vers la Marmara. Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans doute l’avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes. La route qu’ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais ils ne s’attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant de choses… tant d’horribles choses…

 

Les palais et les jardins d’Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les pentes des collines de Bechick-Tach et d’Orta-Keuï, ainsi que les vallées intermédiaires. Tout cela est immense. C’est là que, prisonnier volontaire, Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d’un peuple de courtisans, d’espions, de parasites. C’est d’Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit, partaient des condamnés à la mort, à l’exil, à la déportation.

 

C’est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres arméniennes… c’est là enfin, à Yildiz, qu’Abdul-Hamid signa, le 26 avril 1908, sa déchéance et qu’il dut abandonner, en pleurant comme un enfant, des trésors qui n’ont point tous été retrouvés… et que l’on cherche encore…

 

Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s’aidant des déprédations qu’ils connaissaient comme s’ils les avaient faites eux-mêmes, Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse « rivière artificielle », dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes, maintenant profanées, même par le giaour !

 

Mais nos jeunes gens n’étaient pas venus là pour ressusciter les morts ! Il s’agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon !

 

XXI

La Candeur regrette amèrement d’avoir une grosse tête.

 

Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiment communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir appelé le « couloir de Durdané ».

 

Dans l’un d’eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui était assez élevé, il pouvait à l’aide d’un jeu très complet de longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi la côte d’Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers qu’il aimait à mystifier : l’autre kiosque était aménagé en jardin d’hiver.

 

Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de Durdané : quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à tâtons vers le jardin d’hiver. Là, l’ombre était moins épaisse, le peu de lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste pièce par des fenêtres en ogives qui s’ouvraient très haut dans les murs et par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit… Des arbres, des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne semblait impressionnés.

 

Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu’au bord d’une vaste pièce d’eau sur laquelle flottaient des nénuphars.

 

« Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n’allons pas recommencer ? »

 

Ah ! ils avaient l’air de les connaître, le couloir de Durdané et les méandres du jardin d’hiver !… Ils en avaient visité tous les coins, palpé tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre…

 

« Il n’y a pas un coin que nous n’ayons touché !

 

– Si, il y a une chose que nous n’avons pas touchée !

 

– Laquelle ? »

 

Rouletabille montra dans l’ombre un reflet.

 

« Mais quoi ?…

 

– Ça !…

 

– L’eau !…

 

– Oui, l’eau !… et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du trésor, il y conduit par l’eau !… car, en effet, nous avons tout vu, tout visité… excepté la pièce d’eau !…

 

– Ah ! je comprends ! fit La Candeur…

 

– Vois-tu, si Canendé Hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons ! dit Rouletabille… Mais « habillons-nous » !

 

– Nous allons descendre dans la pièce d’eau ?

 

– Pourquoi penses-tu que je t’ai fait apporter ces scaphandres ?

 

– Et tu crois que chaque fois qu’Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors, il se déguisait en scaphandrier ?

 

– Idiot !…

 

– Bien aimable !…

 

– Encore une fois, si le couloir de Durdané conduit à la chambre du trésor, la porte de cette chambre, puisque nous ne l’avons pas trouvée ailleurs, doit être là !… Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l’esprit le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la pièce d’eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au fond d’une piscine, c’était avec la facilité de pouvoir vider la pièce d’eau et la remplir à la volonté. Comment ? par quel système secret ?… je n’en sais rien !… Si la chose a été faite, elle a dû l’être en même temps que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d’eau peut se déverser.

 

– Mais, toi, tu ne connais pas le système ? fit La Candeur.

 

– Non ! et je ne m’attarderai pas à le chercher !… Je descends dans l’eau, moi ! j’ai un scaphandre, moi !

 

– Et moi aussi !

 

– Eh bien, faisons vite… Tiens ! attache-moi le réservoir d’air sur le dos avec les bretelles, solidement, hein ?

 

– Et si tu trouves une porte ? interrogea La Candeur en fixant le réservoir sur le dos de Rouletabille, qu’est-ce que tu feras dans l’eau ?

 

– Eh bien, je tâcherai de l’ouvrir !…

 

– Ça ne sera peut-être pas très commode.

 

– On verra ! Trouvons d’abord la porte ! Si je te disais que j’espère beaucoup de notre expédition !… Le système de la rivière artificielle, de la pièce d’eau du jardin d’hiver et de la communication de la chambre du trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d’un coup !… S’il a noyé ses trésors, soit avec de l’eau de la rivière artificielle, soit avec de l’eau du Bosphore, la porte n’est peut-être pas fermée dans le fond. Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu’on sait ?… Ce kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore ont été exécutés d’une façon des plus audacieuses et on raconte sous le manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours !… Eh bien, es-tu prêt ?

 

– Nom d’un chien ! fit La Candeur, ma tête n’entre pas dans le casque ! »

 

C’était vrai, la tête du géant, énorme, n’entrait pas dans le cercle que l’on vissait aux épaules du vêtement imperméable.

 

« C’est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul. »

 

La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras, mais il dut finir d’équiper Rouletabille qui s’impatientait, ayant hâte de savoir si son hypothèse allait se réaliser.

 

Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air…

 

Il respirait très bien dans son casque : il fit jaillir l’étincelle électrique de sa petite lanterne.

 

Il était prêt.

 

Poussé par La Candeur qui se pâmait d’angoisse, il s’avança sur ses semelles de plomb jusqu’au bord de la pièce d’eau qui occupait le centre du jardin d’hiver.

 

« Je t’attends ! » fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l’entendre.

 

Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce d’eau en s’appuyant sur le pic de fer qu’il avait apporté. Du pied, lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous l’eau.

 

Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.

 

Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de l’immense vasque. Alors il descendit, descendit…

 

Son casque fut visible encore un instant sur l’eau, puis dans l’eau… puis il n’y eut plus qu’une lumière, une vague lueur qui se déployait dans l’onde remuée.

 

Et puis il n’y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.

 

La Candeur tomba à genoux en gémissant.

 

XXII

La rançon.

 

Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d’eau. Dès qu’il sentit sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se mouvoir avec plus de facilité.

 

Il voyait assez clair. L’eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement lacté… Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.

 

Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d’un énorme casque, une exclamation… Devant lui, là, sur sa droite, s’ouvrait dans la muraille circulaire un corridor !

 

L’existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la pièce d’eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui avaient pu apercevoir l’immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à cause de la porte qui, à l’ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte d’écluse.

 

Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à gauche ; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l’eau, mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manœuvre de l’extérieur et hors de l’eau.

 

Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes – car il pouvait y en avoir d’autres comme celle-ci – permettant l’inondation du souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n’avait eu le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.

 

Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu’il avait devant lui apparaissait en bronze d’un côté, mais garnie de plaques de marbre sur l’autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d’eau.

 

Ému plus qu’on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu’il avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu’il allait bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la porte et avança dans le couloir.

 

L’eau cédait doucement à sa pression ; il se servait de son pic comme d’une canne ; dans l’eau ses semelles de plomb cessaient d’être des entraves à sa marche.

 

Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l’aise et il avait calculé approximativement au poids du réservoir et à la pression de l’air qui s’en échappait qu’il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne atmosphère, en mettant les choses au pis.

 

Si son cœur battit à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n’était point malaise physique, mais allégresse morale, à l’idée qu’il allait enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu près désespéré d’atteindre…

 

Soudain il ne vit plus les parois du corridor… Il ne vit plus que de l’eau… de l’eau de tous côtés… Il était au centre de ce reflet glauque : l’eau… et c’était tout…

 

Il marcha… il marcha encore… et puis s’arrêta… Il ne voyait toujours que de l’eau. Il commença de s’effrayer… Où était-il donc ?…

 

Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu’il avait suivie jusqu’alors, un angle droit. Il fit dix pas… Il fit vingt pas… Toujours rien !… Cette salle souterraine devait être immense !

 

Enfin, la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de marbre… Il s’approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin des joints…

 

C’était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple du Soleil à Héliopolis.

 

La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.

 

Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement des dalles, et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle n’allait point lui livrer son secret, si ce n’était pas celle-ci ou celle-là qui lui cachait l’inépuisable trésor.

 

Il tâcha de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur la voie…

 

Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité…

 

Rouletabille commençait à désespérer…

 

Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement aboutir à une promenade sous l’eau ? Et devrait-il revenir les mains vides ?… sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse cachette ?

 

Et voilà que sur sa droite s’ouvrait un autre corridor… un long boyau opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère…

 

Il hésita devant ce nouveau problème… et puis il se résolut, pour cette fois, à ne point quitter cette salle qu’il ne la connût entièrement… qu’il ne l’eût parcourue de bout en bout, qu’il n’eût fini de tâter et de frapper ses murailles.

 

Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle… et puis un angle.

 

Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle… et la paroi continua, dans son uniformité…

 

La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace sous-marine… non point qu’il eût froid, car il était fait maintenant à cette sensation de fraîcheur qui tout d’abord l’avait saisi, mais son cœur se glaçait à cette pensée qu’arrivé dans la chambre des trésors il devrait la quitter sans avoir rien découvert.

 

Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d’eau ouverte et mettant sur le compte du désarroi d’Abdul-Hamid l’oubli de sa fermeture, qu’il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque preuve de cette fuite rapide… quelque coffre entrouvert.

 

Mais il n’y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels murs verts…

 

Était-il bien sûr, du reste qu’il fût dans la chambre des trésors ?… N’était-elle point au bout de l’un de ces corridors qui venaient aboutir dans la pièce qu’il traversait ?

 

Tiens !… encore un corridor !… il passe… il retrouve la paroi… il lui semble qu’ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste rectangle…

 

Tout à coup, il crie dans son casque !…

 

Sur sa droite, là, là !…

 

Une illumination, mille feux qui s’allument soudain !… Un embrasement sous la clarté de sa lampe, un foyer de radieuse lumière, un scintillement éblouissant dans l’éventrement de la muraille…

 

Fasciné, Rouletabille s’avance.

 

Plus de doute ! Voilà le trou aux trésors !

 

Ceux-ci ont roulé jusqu’aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses !…

 

Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre la muraille et voilà le coffre magique.

 

Il avance la main… Il laisse glisser son pic à ses pieds… et des deux mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses… Des joyaux ! des colliers ! des perles ! des diadèmes ! des diamants à remuer à la pelle ! Et il les remue, les remue… Les soulève, les laisse retomber ! enfonce les bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions ! Des millions !… Et dans son casque, il pleure !… il rit ! il étouffe ! il délire !… « Ivana ! Ivana ! » soupire-t-il. Et il s’appuie à la muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes flageolent et qu’il n’a plus la force de conserver son équilibre dans l’élément liquide qui l’enserre… Il pousse, en s’y accrochant, la porte de marbre vert… Oh ! miracle !… derrière cette porte… une autre est ouverte… et une autre… et une autre encore !… Sur cette partie du mur, les plaques de marbre n’ont pas été refermées… Le maître, dans sa fuite épouvantée, n’en a sans doute pas eu le temps… et il est possible que les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des millions !… des millions !…

 

Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant d’années… Une dernière fois, il a voulu s’en repaître la vue puisqu’il ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d’hiver dans la chambre des trésors !… Et il a ouvert les portes de marbre vert… mais il n’a pas eu le temps de les refermer toutes…

 

Il n’a pas eu le temps de les refermer toutes… Talonné par la peur… il s’est enfui !… il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous ses joyaux et tous ses millions… car ce n’est pas seulement des bijoux qui se trouvent là, entassés, mais de l’or ! de l’or !… Des monceaux de pièces d’or !… De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les crimes !… de quoi racheter peut-être l’empire, un jour !…

 

Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu’une chose, une chose pour laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis, et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait tous les diadèmes de la terre : la rançon d’Ivana !…

 

« La rançon ! la rançon !… »

 

Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque, car il venait de heurter le pic qu’il avait laissé glisser : il se retourna et contre l’angle de l’une des plaques de marbre entrouvertes il brisa sa petite lampe électrique.

 

Aussitôt toute cette magie s’éteignit et il fut plongé instantanément au sein des plus profondes ténèbres.

 

XXIII

Sous l’eau et dans la nuit.

 

Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l’âme de Rouletabille serait difficile.

 

D’abord il ne comprit pas.

 

Toute cette nuit après toute cette lumière ! Pourquoi ? Pourquoi tous ces trésors disparaissaient-ils au moment même qu’il venait de les toucher ?

 

Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et Une Nuits, s’amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d’illusoires visions ?

 

Ce fut donc sa première pensée : l’inexistence de cela.

 

Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher, dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il connut qu’il n’avait pas rêvé.

 

Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l’or, sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.

 

Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l’appareil électrique brisé.

 

C’était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite l’importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.

 

Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d’une catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n’était point perdu au centre d’une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait le chemin.

 

Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout… sans perdre la tête, en suivant très exactement le mur… Pour venir jusque-là, il avait compté deux corridors avant le corridor de la pièce d’eau.

 

Il s’appuya au mur et, au pied, chercha son pic qui pouvait lui être utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.

 

Ah ! voilà le premier couloir.

 

Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il s’avança, les bras tendus.

 

Il se félicita d’atteindre bientôt l’autre angle du mur, de l’autre côté de l’entrée du couloir… Et il continua, le long du mur, sa marche tâtonnante.

 

Voici le second corridor… Il marche… il marche encore…

 

Et voici le troisième !…

 

Soudain il s’arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le cœur… Il pense qu’il n’y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit le bon !…

 

En effet, en sortant du couloir de la pièce d’eau, il est entré tout droit dans la salle des trésors, jusqu’en son milieu, et puis il a obliqué à gauche jusqu’à ce qu’il rencontrât le mur ; mais entre cette partie du mur qu’il atteignit et le corridor d’entrée, qui lui dit qu’il n’y a point d’entrée, qui lui dit qu’il n’y a point d’autres corridors !… Doit-il prendre celui-ci ? Doit-il l’éviter ? S’il le prend, ne trouvera-t-il point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort ?… S’il l’évite, ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu’il ne retrouvera peut-être jamais plus ?…

 

Hésitation terrible et puis résolution farouche…

 

Il marche… Il avance dans le noir liquide… Il s’enfonce dans le corridor… Il s’arrête…

 

Il tâte de son pied l’eau autour de lui, dans l’espérance de heurter la porte qui, retenue par son gond central, s’ouvre au milieu du corridor, sur un plan parallèle aux murs… Mais il ne sent rien !… rien que le mur qu’une de ses mains ne lâche pas… et il glisse le long du mur…

 

Et tout à coup sa main frémit… Un angle… une nouvelle pièce… Est-ce la pièce d’eau ?…

 

Non ! sans quoi il eût rencontré la porte… mais peut-être est-il passé à côté de la porte sans la toucher… Il se retourne, oblique un peu sur sa droite, lâche le mur, revient sur ses pas…

 

Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où…

 

L’angle d’un mur… Mon Dieu ! il commence à s’y perdre !… Il a bien cru qu’il revenait sur ses pas… S’il s’était trompé, ce serait trop terrible… S’il ne s’est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon !

 

Il marche… il monte, rencontrant des angles… et maintenant il ne sait plus !

 

Non, il ne sait plus s’il est dans une pièce dont il touche les angles, ou s’il entre dans un corridor, ou s’il en sort…

 

Il ne sait plus !… Il ne sait plus !…

 

Il sait seulement qu’il n’est point dans la vasque du jardin d’hiver, sans quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont plates… Il veut savoir absolument s’il est dans un corridor… Pour cela, il abandonne le mur qu’il tient pour se diriger en face… Il marche… il marche… rien !…

 

Ses mains ne touchent plus à rien…

 

Alors il retourne sur ses pas.

 

Mais il n’arrive plus à retrouver le mur !

 

Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d’air qui commence à se faire sentir ? ou la folie qui arrive avec ses grelots ?…

 

XXIV

Suite du drame sous l’eau et dans la nuit.

 

Rouletabille pense qu’il va mourir… étouffé au milieu de cette nuit et au fond de cette eau…

 

Ah ! qu’il voudrait retrouver un mur !… seulement une pierre pour le soutenir !… pour le rattacher à quelque chose ! Il lui semble qu’il serait moins perdu ! C’est horrible d’être ainsi dans le néant liquide et noir…

 

Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu’il va tomber, s’allonger… pour toujours !

 

Il va mourir… dans ce tombeau plein de millions !… qu’il a violé !… et qui le garde !

 

Si ses oreilles lui font entendre d’étranges sons, ses yeux, à cette minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes, lui font voir tout à coup de sinistres lueurs… des cercles de lumière qui dansent la danse des millions… la danse des trésors d’Abdul-Hamid…

 

Rêve magnifique au seuil de la mort…

 

Avant qu’il ne rende le dernier souffle, les trésors qu’il est venu chercher là, au fond de la terre et de l’eau, ont la coquetterie macabre de briller pour lui une fois encore… oui… il y a là-bas des rayonnements de joyaux…

 

Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l’un de ces diadèmes qu’il a osé toucher tout à l’heure et qui vient danser autour de lui, comme s’il était sur le front d’une reine invisible qui danserait et qui serait naine !…

 

Car le cercle de lumière s’avance à une petite hauteur.

 

Et voilà que la vision s’agrandit… Ce diadème est vaste maintenant comme une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d’un éclat insoutenable…

 

Soudain ce cabochon cesse de briller.

 

Ce n’est plus un diadème qu’il voit, ni un front lumineux sur la tête d’une naine… mais une ombre immense d’homme entouré d’un cercle de clarté glauque.

 

D’abord Rouletabille croit que c’est son ombre à lui, son reflet, car l’ombre a sa forme à lui ; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.

 

Et l’autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille…

 

Cependant Rouletabille ne remue pas, et l’ombre et la lumière remuent !…

 

Rouletabille, qui s’est redressé, reste droit… et l’ombre se penche…

 

Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l’ombre s’étendent en un geste de surprise ou d’effroi…

 

Et devant l’ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux !…

 

Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte, se souvient :

 

« Gaulow !… »

 

Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d’Abdul-Hamid !…

 

Mais alors c’est le salut ! c’est le salut si Gaulow ne le voit pas !…

 

Puisqu’il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du jardin d’hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore !

 

Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l’heure, sur le ponton, l’a retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que celui-ci était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier !

 

Maintenant, c’est Gaulow qui le sauve !

 

Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d’Ivana… Gaulow connaît maintenant l’emplacement des trésors, et voilà la rançon d’Ivana bien compromise…

 

Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à l’esprit du reporter :

 

« Il faut que Gaulow, sans s’en douter, me sauve… et qu’il disparaisse ! »

 

Avec de grandes précautions, Rouletabille s’éloigna du centre de lumière… et il attendit…

 

L’homme s’était jeté à genoux devant l’un de ces trésors merveilleux et puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un sac qu’il avait apporté avec lui.

 

Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir repoussé les dalles de marbre, comme s’il craignait la visite importune de quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du côté opposé à celui où était venu Rouletabille.

 

Le reporter, derrière lui, s’avança. Il faisait un pas chaque fois que l’autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.

 

Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui, Rouletabille aperçut le profil d’une porte de bronze telle qu’il en avait trouvé une à la sortie de la pièce d’eau.

 

Il ne douta plus qu’ils ne fussent arrivés au Bosphore, d’autant que Gaulow, s’avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire rouler.

 

Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce que Gaulow allait lui échapper ? Est-ce qu’il allait l’enfermer dans ce tombeau ?

 

Ce mouvement découvrit-il Rouletabille ?

 

Toujours est-il que l’homme cessa soudain de s’occuper de la porte, puis, après quelques instants d’immobilité, fit quelques pas au-devant de Rouletabille dans le corridor.

 

L’autre recula.

 

Mais Gaulow s’avança encore, levant sa pioche.

 

Rouletabille ne douta plus qu’il ne fût découvert et leva sa pioche à son tour.

 

Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers la grosse lentille de leur casque, le pic levé…

 

Ils comprenaient que l’un des deux devait rester là, et qu’après avoir découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous les eaux !

 

L’homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d’apparence chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.

 

Il s’avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se mouvait.

 

Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu’il avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.

 

Il s’enfuit, si tant est qu’on puisse appeler fuite cette reculade difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer. Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.

 

L’autre s’en fut aussitôt à cette arme et la ramassa, heureux sans doute d’un événement qui diminuait son adversaire.

 

Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son pic, Rouletabille s’affalait, s’allongeait contre la muraille, sur le sol.

 

Gaulow continua son chemin, le cherchant.

 

Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille, se leva tout doucement et comme l’homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta par-derrière, sur lui ; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux d’inspiration et d’expiration !…

 

D’abord, sous la ruée, l’homme chancela et puis retrouva son aplomb, et tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à quelque chose d’horrible, à l’étouffement de ce grand corps qui faisait des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur ses épaules… et qui se débattait contre l’étreinte fatale de l’élément.

 

Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain s’écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques sursauts et puis resta allongé.

 

Il était mort.

 

Par un miracle, la lanterne électrique qu’il avait à sa ceinture ne s’était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s’en fut à la porte, ne s’attardant point à contempler sa victime.

 

La porte obéit facilement à la poussée du reporter ; recevant une égale pression de toutes parts, plus la sienne.

 

Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée il était dehors, dans le Bosphore.

 

Rouletabille se rendit compte des difficultés qu’avait dû surmonter Gaulow avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d’algues et encastrée entre deux murs dont l’un s’avançait cachant presque l’autre.

 

Le reporter sortit de cette impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda point à la trouver… espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant dans ces parages, une marche qu’il gravit et qui fut suivie d’autres.

 

Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans effort sa sphère et respira l’air glacé du dehors avec une joie que nous nous refusons à décrire.

 

Il se rendit compte qu’il était tout près des ruines de Tchéragan et alors il songea à La Candeur qui l’attendait toujours dans le jardin d’hiver et qui devait être dans de belles transes.

 

Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu’il avait fait avec La Candeur.

 

Cependant au pied du mur qu’il avait à franchir il laissa sous une pierre tous ses impedimenta.

 

Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin d’hiver, commença d’entendre un clapotis qui n’était pas ordinaire…

 

Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l’avait cru mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d’eau à la recherche de son chef de reportage.

 

Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La Candeur…

 

« C’est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses émotions et qu’il eut retrouvé sa voix, c’est toi qui es allé te promener sous l’eau et c’est moi qui suis mouillé !…

 

XXV

Où Rouletabille retrouve Ivana et échange avec elle quelques explications nécessaires.

 

Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le marteau de cuivre d’une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui avoisinent la place de Top-Hané.

 

Les fenêtres de cette demeure à l’aspect des plus rébarbatifs étaient garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu’on en voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l’autre côté de la Corne d’Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les pentes de Pera ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque engageante et semblent au passant prêts à jouer avec le mystère dont ils ont la garde.

 

Rouletabille, après un coup d’œil jeté sur cette forteresse dont la ligne sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa trois coups et attendit.

 

Dieu ! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse, sous son manteau blanc ! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople. Rouletabille, qui n’avait pas pris le temps d’acheter une fourrure, frissonnait.

 

Enfin la porte s’ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d’entrer.

 

Le reporter donna l’ordre au cocher de la calèche qui l’avait amené de l’attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.

 

Le cavas l’introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s’asseoir sur le divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.

 

Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau d’argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de confitures de roses.

 

Il disparut à son tour.

 

Cinq minutes encore s’écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à fait vieux, courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le tapis, fit son entrée.

 

Il salua fort gravement Rouletabille et s’assit, s’occupant tout de suite de la dînette ; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce volubilité, sur un ton fort enfantin ; seulement, comme il parlait turc et que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.

 

Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était entré : mais ce fut une autre porte qui s’ouvrit ; un énorme eunuque, soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.

 

Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de vieux Turcs à turban vert ?

 

Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme ; elle devait avoir triple voile sous son tchartchaf funèbre dont toutes les grandes dames turques s’emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne laisse point, comme le yalmack des anciens temps, la possibilité de découvrir au moins le front et la splendeur du regard.

 

Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en droite ligne de la rue de la Paix.

 

« Canendé Hanoum ? » prononça Rouletabille en s’inclinant trois fois, car il était devant une princesse qui s’était enfermée dans ce coin désert pour se consoler de n’avoir point donné d’enfants à l’ex-sultan et pleurer dans le particulier un régime disparu.

 

Canendé Hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général, d’un signe, pria le jeune homme de s’asseoir.

 

Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement les yeux et dit :

 

« Oui, je sais. Kasbeck m’a prévenue, mais je l’attends. »

 

Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son émotion, reprit :

 

« Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s’il n’est pas là à cinq heures, vous ne devez plus l’attendre ?…

 

– Oui, oui, parfaitement, monsieur : nous sommes d’accord, mais il n’est que quatre heures !… »

 

Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose… Elle l’entretint surtout de la guerre et de l’échec que les Bulgares venaient de subir dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d’une définitive revanche.

 

Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse, assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si Abdul-Hamid était resté sur le trône.

 

« Il y reviendra ! » fit-elle.

 

Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.

 

« Pardon, madame, Mlle Vilichkov a bien reçu une lettre, celle que je lui ai fait parvenir par Kasbeck ?…

 

– Mais certainement, lui répondit Canendé Hanoum. Ah ! dites-moi, vous restez encore longtemps à Constantinople ?

 

– Ah ! madame, on dit que c’est la fin de la guerre, nous quitterons Constantinople le plus tôt possible !… répondit-il avec élan.

 

– Bien… bien… »

 

La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s’en alla par la même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant de bavarder comme une pie. Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul. Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans doute trouvait-il que l’heure marchait lentement à son gré, car il ne put retenir un mouvement d’impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie : Ivana était devant lui !

 

Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans « feradje », sans « yalmack », sans « tchartchaf », une Ivana évadée de toutes les turqueries et qui n’avait plus de l’Orientale que ses grands yeux de flamme, qui fixaient Rouletabille, sous sa voilette.

 

« Ah ! mon petit Zo, mon petit Zo ! Tu as donc compris ?… Tu as donc compris ?… Quelle joie pour moi que ta lettre ! »

 

Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l’un de l’autre ! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur semblait avoir entendu tousser et parce qu’ils craignaient de voir apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme noir…

 

Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part des yeux qui étaient chargés d’épier leur moindre geste. Cependant, Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de baisers, et Ivana ne cessait de répéter :

 

« Oh ! petit Zo, petit Zo ! Tu as compris ? Tu as compris ? »

 

Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu’elle défaillait. Elle murmura :

 

« Sortons d’ici ! Oh ! sortons d’ici au plus vite !…

 

– Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie… Je vous en conjure, soyez calme jusque-là… Venez, asseyez-vous là près de moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul n’entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des confidences ; là, donnez-moi vos mains…

 

– C’est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo !… si loin !…

 

– Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience…

 

– Mais pourquoi attendre cinq heures ?

 

– C’est l’heure fixée par Kasbeck… Il a fait dire à Canendé Hanoum qu’il serait là à cinq heures…

 

– Comme vous avez l’air troublé en disant cela, petit Zo !… Mon dieu ! y aurait-il quelque chose de changé ?…

 

– Non ! non ! rien ! rassurez-vous !… À cinq heures nous partirons !

 

– Ah ! si tu savais, petit Zo !… (car tantôt elle lui parlait avec une étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)… si tu savais comme les jours m’ont paru longs ! longs ! Depuis que j’ai reçu ta lettre par l’entremise de Kasbeck… je ne savais où tu étais, ni pourquoi – puisque tu disais que tout était arrangé – tu ne venais pas me chercher tout de suite…

 

– D’abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé Hanoum… nous avons toujours pensé et, jusqu’au dernier moment, Kasbeck nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du Loreleï en même temps qu’Abdul-Hamid.

 

– Il a menti. Le lendemain de l’arrivée du Loreleï, deux femmes sont venues me prendre à bord et m’ont conduite ici où Canendé Hanoum était chargée de m’éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une odalisque digne d’être présentée à l’ancien sultan !…

 

– Oh ! Ivana !…

 

– Ce qu’il y avait de terrible, vois-tu, c’est que ces femmes ne sont point méchantes du tout… elles étaient au contraire très gentilles, pleines d’attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me comblant d’horribles parfums et voulant m’apprendre à danser… C’était charmant et épouvantable…

 

– Ah ! si j’avais su que tu étais là !… on t’aurait délivrée tout de suite… on aurait bien trouvé le moyen, va !… mais Kasbeck me mentait !… Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres anonymes toutes trois… fantômes noirs… chez Canendé Hanoum… Vladimir t’a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes !… Mais comment se serait-il douté que c’était toi, sous tes voiles noirs, alors que Kasbeck ne t’accompagnait même pas ?… Enfin, tout est bien fini maintenant ! ne pensons plus qu’à notre bonheur, ma petite Ivana !

 

– Kasbeck t’a donné tous les papiers du tiroir secret ? tous intacts, n’est-ce pas ?

 

– Oui, tous… Il a fallu vérifier, tu penses ! Cela a demandé du temps… Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les trésors… avant de te donner à moi… Cela se comprend… Cet eunuque est un extraordinaire commerçant !

 

– Ils le sont tous, petit Zo !… Et quel commerce !… »

 

Elle poussa encore un soupir :

 

« Ah ! quand allons-nous partir ?

 

– Écoute, Ivana, sais-tu ce que j’ai pensé ?… J’ai pensé que puisque la guerre allait être finie, comme je te l’ai écrit – on parle déjà d’armistice depuis l’affaire de Tchataldja –, j’ai pensé que nous pourrions bien partir pour Paris…

 

– Oh ! oui, petit Zo !… oui !… oui !… Paris !… Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l’école, la faculté, l’hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.

 

« C’est à Paris que nous nous marierons ! fit Rouletabille.

 

– Mais le général Stanislawoff ne voudra pas ! Il tiendra à ce que la cérémonie ait lieu à Sofia.

 

– Le général fera ce que je voudrai ! déclara le reporter, il n’a rien à me refuser !

 

– Bien ! bien ! Oh ! certes, Paris, oui… je préfère ! fit-elle en se blottissant contre lui.

 

– Tu comprends, nous avons besoin l’un et l’autre d’oublier bien des choses… Il faut mettre un peu d’Occident entre notre bonheur et le passé… En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il me semble qu’il n’y a qu’en France que nous pourrons nous aimer normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une honnête mairie.

 

– Tu as raison, tu as raison, petit Zo !… »

 

Et elle se pressa contre lui ; elle cherchait un refuge où elle pensait bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais… ni Kasbeck pour son abominable commerce, puisqu’il était maintenant payé et comment !… ni Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts !…

 

« Mon Dieu ! tu es bien sûr alors qu’il est mort ?

 

– Qui ? Athanase ?… Oui, oui, oh ! il est bien mort, le pauvre garçon !

 

– Tu as raison de le plaindre, petit. Il m’aimait beaucoup.

 

– Diable ! s’il t’aimait !…

 

– Il m’était dévoué…

 

– Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en hochant la tête, car évidemment, s’il avait vécu, le pauvre garçon eût beaucoup souffert.

 

– S’il eût souffert !… surtout maintenant que je ne lui dois plus rien, du moment que c’est toi qui as tué Gaulow !… Ah ! petit Zo ! petit Zo !… quand j’ai lu ce que tu m’écrivais là… que Gaulow n’était pas mort de la main d’Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible petit village de l’Istrandja… et qu’il avait pu s’échapper… et que c’était toi qui l’avais tué au fond de la chambre des trésors !… vois-tu, petit Zo, j’ai pleuré et j’ai prié le Bon Dieu comme lorsque j’étais toute petite… c’était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m’a toujours fait un peu peur, que je n’aimais pas, que je n’ai jamais aimé… Et cependant, je n’aurais pu me refuser, petit Zo : je lui avais juré, autrefois, que je serais sa femme le jour où il m’apporterait la tête de Gaulow ! et je croyais qu’il avait tué Gaulow !… je n’avais plus qu’à mourir le jour où j’ai cru cela !… et j’étais bien décidée à mourir… et je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu’Athanase ne vint me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne m’avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu’il contenait… alors j’ai compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque chose… mais, petit Zo ! ce que je souffrais de te voir souffrir !…

 

– Pourquoi ne t’es-tu pas confiée à moi ?

 

– Ni à toi, ni à personne ! J’avais une honte affreuse de moi !… C’était si horrible ce que j’avais fait !… Il y a des choses qu’une femme comme moi n’avoue pas aux autres parce qu’elle a honte de se les avouer à elle-même… Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal soldat qu’était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet assassin de mes parents qu’était Gaulow ?… et qu’entre eux deux je n’avais pas hésité ? Et qu’avec fourberie et traîtrise j’avais prêté mes mains à l’évasion du misérable dans le moment qu’apercevant au loin poindre les armées bulgares, j’avais redouté l’arrivée d’Athanase venant réclamer le prix de sa conquête !… Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais… pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de sa vie une lutte avec le bandit ?… Non ! Non ! je gardais toute cette honte pour moi et je ne t’en aurais jamais parlé si tu ne l’avais devinée ! Enfin, pourquoi t’aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir succomber Gaulow sous les coups d’Athanase ? Est-ce que tout n’était pas fini pour moi ? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher l’inévitable ? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l’étais, comme je le suis encore aux miens ? Si je te disais qu’encore à cette minute où je t’avoue tout cela, j’ai honte de moi, j’ai honte, petit Zo !

 

– Comme tu m’aimais ! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains d’Ivana.

 

– Et tu en as douté !

 

– Pardonne-moi, Ivana !… pardonne-moi… Oui, c’est moi qui suis un misérable de ne pas t’avoir devinée plus tôt, mon ange chéri !… Mais je vois bien que l’amour est ainsi fait qu’il se plaît à nous aveugler dans le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair !… Certes, si j’avais été en tiers dans cette aventure, si j’avais été à la place de La Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t’aurais devinée tout de suite… Mais j’aimais et j’étais jaloux !… C’est dire que j’étais devenu, à cause de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus stupide des hommes !… Et c’est l’amour qui se vengeait ainsi de ce que je ne t’eusse point dès l’abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de l’apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou de ta parole ! J’aurais dû me dire tout de suite – ce que je ne me suis dit que lorsque j’eus reçu ta lettre d’adieu à Stara-Zagora : Elle m’aime !… Elle m’aime par-dessus tout !… Eh bien, essayons d’expliquer avec cela l’inexplicable ! Et tout de suite j’aurais compris, en rapportant tout à cet amour, que c’était à cause de ton amour que tu te faisais un instant la complice de l’abominable Gaulow ! J’aurais compris ce que j’ai compris à Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton départ, j’aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l’avoir fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir Gaulow de la main d’Athanase !… Explication logique et la seule possible de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d’Athanase, qui s’occupait de s’assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana ! C’était donc que tu t’étais promise à lui s’il te vengeait de Gaulow ; et seulement à cette condition-là !… Voilà ce qui m’est apparu à Stara-Zagora !… Voilà pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d’un désespoir sans borne, car croyant Gaulow mort de la main d’Athanase, comme tu le croyais toi-même, je croyais mort notre amour !… Aussi tu devines ensuite ma joie, joie que je n’ai pu te décrire dans ma lettre, quand j’ai appris qu’il était vivant !… Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre nous-mêmes et exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans qu’Athanase ait à en réclamer le prix !… Alors je fis comme toi !… Le crime que tu avais accompli vis-à-vis d’Athanase en faisant échapper Gaulow une première fois, je l’ai accompli, moi, une seconde !… Et mes amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins, cette poursuite jusqu’à la mort… Malheureusement, il nous échappait et c’était Athanase qui mourait !…

 

– Ceci est affreux ! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort… Il ne faut pas nous réjouir de cette mort-là ! cela nous porterait malheur… Dis-moi bien comment il est mort !…

 

– Eh ! Ivana, je te l’ai déjà expliqué dans ma lettre… répondit Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant nous dans un parti de Turcs qui l’a criblé de balles… Les Turcs, nous voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de notre ami…

 

– C’est cela qui est épouvantable, dit Ivana… Il est mort certainement en courant derrière son prisonnier et c’est nous qui sommes responsables de sa mort !

 

– Je ne le pense point ! exprima encore Rouletabille avec une effronterie grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point. Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité ! Il est tout à fait superflu de te créer d’inutiles remords !… Et puis, entre nous, bien qu’il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point, en vérité, d’être pleuré. C’était un brave soldat, oui !… mais qui songeait surtout à ce que tu lui avais promis !… Toi-même, Ivana, ta personne ne lui était précieuse qu’autant qu’il pouvait espérer te revendiquer !

 

– Comment cela, mon ami ?…

 

– Oh ! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de lui !… Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu’il pensait moins à ton salut qu’à lui-même, c’est-à-dire qu’à son succès en t’apportant Gaulow !… Avant de s’occuper de toi, il s’occupe de Gaulow !… Il ne pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow, que pour mettre en sûreté Gaulow… et puis il revient pour te sauver !… après… mais trop tard parce que j’avais passé là avant lui !…

 

– Mais c’est vrai, petit Zo, c’est absolument exact ce que tu racontes là !…

 

– Comment si c’est vrai ! c’est-à-dire que maintenant, quand je l’examine de près, je trouve sa conduite abominable…

 

– Certes ! elle n’était pas généreuse ! accorda Ivana.

 

– Pas généreuse ! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout simplement avec ta promesse inconsidérée…

 

– Oh ! Zo !… Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon !

 

– Pourquoi pas, je te prie ?… Est-ce que tu l’aimais ?… Est-ce que tu lui avais dit que tu l’aimais ?…

 

– Ça, jamais !

 

– Et il savait bien que tu ne l’aimais pas !…

 

– Il pouvait s’en douter…

 

– S’en douter ?… Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les deux !… et c’est pour cela qu’il avait hâte avant tout de jeter cette tête entre nous deux !… Il savait bien que tu n’étais pas une femme à revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t’avoir malgré toi ! c’est-à-dire malgré ton amour pour un autre !… Aussi je ne te cacherai pas plus longtemps mon opinion : ton Athanase, il me dégoûte !… »

 

Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l’esprit d’Ivana.

 

« Mon Dieu !… puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l’avoir trompé et de lui avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même !… »

 

XXVI

La dernière aventure de M. Kasbeck.

 

« Bravo ! s’écria Rouletabille… alors ne me parle plus jamais d’Athanase ?…

 

– Ni d’Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne !…

 

– Aïe ! fit Rouletabille… Je crains bien que nous ne parlions encore de ce Kasbeck.

 

– Pourquoi ?

 

– Tu vas voir !… »

 

Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa fiancée.

 

« Il est cinq heures », dit-il très haut.

 

Et il répéta : « Il est cinq heures… il est cinq heures… » sur un ton de plus en plus élevé.

 

Alors la tapisserie se releva et l’eunuque qu’il avait déjà vu tout à l’heure, entrouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé Hanoum. La princesse s’avança, et froidement, dit à Rouletabille :

 

« Je dois attendre Kasbeck.

 

– Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d’une voix ferme, il est dit que même si Kasbeck n’est pas ici à cinq heures, vous devez nous laisser partir !

 

– C’est exact, répondit Canendé Hanoum ; mais avant-hier Kasbeck m’avait dit de ne rien faire de définitif avant de l’avoir revu. Du reste, il n’y a aucune raison pour qu’il ne vienne pas !…

 

– Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu’il vienne, et je crois en effet qu’il viendra. Mais vous n’ignorez pas que Kasbeck a pris certaines précautions contre moi : il pouvait craindre, en effet, qu’après être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du trésor au gouvernement ou à quelque autre !… Et il a, pendant quelques jours, par précaution, puisé dedans… Tout ce qu’il a pu prendre déjà a été apporté ici : je le sais… Or voici ce que j’ai à vous dire : je ne suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu’après être entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana. Aussi ai-je arrangé que quoi qu’il arrivât – même si Kasbeck n’était pas ici aujourd’hui à cinq heures – on me laisserait sortir d’ici avec Mlle Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j’ignorais qu’elle y fût déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d’ici, tout est perdu pour vous, car j’ai laissé un pli à mes amis, qui l’iront porter au gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi, les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l’heure et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l’origine desquelles j’aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu’il faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre qu’un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j’ai montré de toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder, relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le plus grand secret !… Madame, vous avez encore cinq minutes pour réfléchir… »

 

Canendé Hanoum disparut.

 

Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf… Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait fort honnêtement.

 

Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra.

 

« Enfin !… enfin !… enfin !… » soupirait Ivana, qui laissait aller sa jolie tête sur l’épaule de Rouletabille.

 

Celui-ci lui dit :

 

« Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort !…

 

– Tu dis ?

 

– Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis plus descendu qu’une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits suivantes, Kasbeck y descendait seul : mais je redoutais quelque accident et j’avais exigé que Canendé Hanoum fût avertie qu’elle devrait remettre ta chère personne entre mes mains aujourd’hui à cinq heures, sans quoi je menaçais de tout dévoiler !… Hier même, prévoyant quelque funeste contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j’ai remise aujourd’hui à Canendé Hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette « assurance » que je lui dictais : il était persuadé que je ne tenais qu’à toi !… Et c’est la vérité, tu le comprends !… Je n’ai pas gardé un morceau de tous ces trésors-là !… Le premier sac de joyaux que j’avais rapporté, je l’ai remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes recherches et de ma découverte ! Ces richesses ne m’appartiennent pas ! Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées ! Il m’eût semblé que si j’en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur !… Eh bien, Ivana, c’est vrai que ces trésors portent malheur… Après avoir porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte de Kasbeck !…

 

« La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d’eau, dans le jardin d’hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck… Et comme il ne revenait pas, j’ai revêtu à mon tour l’habit de scaphandrier et je suis descendu dans la vasque. Là, j’ai trouvé la vasque fermée, et la porte si bien close que l’on eût juré qu’il n’y avait pas de porte ! Kasbeck était resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir, s’y enfermer lui-même !… Tu penses qu’Abdul-Hamid devait avoir un système de fermeture à l’intérieur comme il devait en avoir un à l’extérieur. Il devait pouvoir s’enfermer quand il était là-dedans pour qu’on ne vienne pas le déranger… Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses gonds… Cette porte, Kasbeck n’a pas su la rouvrir… De sorte que, de même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous les millions qui y restent encore !… Mais qu’as-tu Ivana ? Tu ne dis rien ?… Ton silence m’effraie !|…

 

– Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre bonheur ! De tous ces morts qu’il faut à notre bonheur ! Oui, oui, petit Zo, fuyons ! Rentrons à Paris ! Tant que je serai ici, dans cette ville des Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres ! Qui me dit qu’à l’instant où je m’y attendrai le moins elles ne vont pas m’apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me conduis ! Qui me dit qu’elles ne vont pas me tendre la main pour descendre de voiture !

 

– Ma pauvre petite Jeanne, tu délires ! On ne rencontre plus les ombres de ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux !

 

– Est-ce qu’on sait ? Est-ce qu’on sait ? Allons-nous-en !… »

 

XXVII

Où Rouletabille et Ivana ont quelque raison de croire qu’ils touchent enfin au bonheur.

 

De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique terminée. Et c’est quelques jours après la prise d’Andrinople que fut célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d’Ivana Vilitchkov.

 

On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les cérémonies de cette exceptionnelle union.

 

La direction de L’Époque avait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts. Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et ceux qu’il s’était faits simplement par la sympathie universelle que dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé, ces dernières années, l’Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs vœux aux jeunes époux. C’est dire que le service d’ordre, commandé par M. le préfet de police en personne, fut des plus difficiles.

 

Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours.

 

La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d’un trousseau à la richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms sont célèbres depuis la publication du Mystère de la Chambre jaune, du Parfum de la Dame en noir et de Rouletabille chez le tsar. Le directeur de L’Époque était le premier témoin de Rouletabille, le second était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le directeur de L’Époque se fit l’interprète de tous à l’issue d’un lunch donné dans un des palaces des Champs-Élysées, où l’on s’écrasait en souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de tribulations retentissantes !

 

De la tranquillité : Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s’il n’avait tenu qu’à eux certes ! on aurait dérangé moins de monde, mais, comme dit l’autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce jour mémorable où il n’aurait voulu voir autour de lui que sa mère, retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée. Même après le lunch, les époux ne purent partir. L’association des reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu qu’à neuf heures au plus tard, les « mariés » pourraient s’esquiver à l’anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n’avaient, bien entendu, donné l’itinéraire à personne.

 

Donc, à sept heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue : ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils avaient exigé que ce dîner d’amis fût dépourvu de toute cérémonie. Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur, à arborer l’uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors.

 

« Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule, avec toutes les grâces d’un réjoui maître d’hôtel. Ne te fâche pas, ils sont si contents. »

 

La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où avait été dressé un couvert magnifique.

 

Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux Tondor, qui semblait au comble de ses vœux. Le sympathique Transylvain n’avait-il pas toujours rêvé de rouler « carrousse » et de conduire par de longues guides des chevaux impétueux ? Son mépris pour l’auto était si parfait qu’on n’avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une mécanique qu’il trouvait d’une laideur déshonorante, qui « crevait », du reste, disait-il, trop souvent, et qui ne « piaffait » jamais !

 

Curieusement, Rouletabille s’avança jusqu’au seuil, désireux de savoir à qui appartenait un si grandiose équipage.

 

Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en ouvrir la porte, Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew !…

 

Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux couleur de feu qu’il se rappelait parfaitement avoir vue dans les circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses aventures à Sofia.

 

C’était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s’avançait au bras de Vladimir triomphant.

 

« Rouletabille ! s’écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée !… »

 

Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement les futurs époux… Tout de même quand la princesse eut fait son entrée dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point parler :

 

« C’est tout ce que j’ai trouvé pour sauver notre honneur ! dit-il le plus sérieusement du monde : épouser ce vieux cacatoès ! mais que ne ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service !

 

– De quoi ?… de quoi ? Eh ! Vladimir Pétrovitch de Kiew !… c’est pour me rendre service que tu épouses la vieille dame ?

 

– Mais parfaitement ! et pour sauver notre honneur !

 

Dis donc un peu : tâche d’être poli et ne t’occupe pas de mon honneur, s’il te plaît… qu’est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage, es-tu capable de me le dire ?

 

– Tout de suite : la vieille dame est venue me réclamer ses quarante-trois mille francs !…

 

– Hein ?…

 

– Eh ! vous savez bien… les quarante-trois mille francs de la fourrure !…

 

– Oui, je me rappelle maintenant… mais, moi, ça ne me regarde pas, cette histoire-là !… Ce n’est pas moi qui ai été la porter au « clou », sa fourrure !…

 

– Oui, mais c’est vous qui avez donné l’argent à l’agha.

 

– Possible !… mais cet argent je l’avais pris à La Candeur… je ne l’avais pas pris à la princesse, moi !…

 

– Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j’en ai d’abord parlé à La Candeur qui m’a dit :

 

« – Je te défends d’en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que de s’occuper de ta vieille bique… Si elle insiste, qu’il a ajouté, eh bien… pour qu’elle nous fiche la paix, épouse-la !… »

 

– Mais c’est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille.

 

– Alors, vous ne me méprisez pas ?

 

– Pas le moins du monde…

 

– Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d’être méprisé par vous, alors que c’est pour vous que je sacrifie en somme ma jeunesse et ma beauté…

 

– Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch… Est-ce que la princesse est encore très riche ?

 

– Ah ! monsieur !… Elle me reconnaîtra un million, devant notaire…

 

– Fichtre ! un million !…

 

– Pas un sou de moins ; comme je lui ai dit : c’est à prendre ou à laisser…

 

– Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure.

 

– J’y avais pensé, monsieur… comme ça elle n’aura plus rien à dire !…

 

– Quel âge a-t-elle ?… demanda Rouletabille, un peu gêné.

 

– Ah ! devinez, pour voir…

 

– Eh bien ! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui voulait être aimable.

 

– Vous n’y êtes pas, fit l’autre, vous n’y êtes pas du tout !… Peste ! cinquante-cinq ans ! Comme vous y allez !… Si elle avait cinquante-cinq ans, j’aurais certainement hésité avant de me dévouer !… proclama Vladimir.

 

– Alors, elle n’a pas dépassé la cinquantaine ?

 

– De moins en moins… Rouletabille… vous y êtes de moins en moins !… elle en a soixante-deux ! avoua l’autre avec jubilation… Ah ! j’ai voulu voir l’acte de naissance… Soixante-deux… c’est admirable !…

 

– Et peut-être une maladie de cœur ! » ajouta Rouletabille, qui avait enfin compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu’à changer de conversation.

 

Et il allait s’échapper quand Vladimir le rappela :

 

« Écoutez, Rouletabille… j’ai une proposition à vous faire… Dans un an, deux au plus… la vieille dame n’existera plus…

 

– Saprelotte !… s’exclama Rouletabille, vous n’allez pas l’assassiner !

 

– Pensez-vous ? Non, c’est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir où elle avait un peu trop abusé de la vodka…

 

– Ah ! elle se s…

 

– Si ce n’était que ça !… mais elle fume ! elle fume !

 

– La cigarette !… Ça n’est pas grave !…

 

– Non, la pipe !…

 

– La pipe !…

 

– La pipe d’opium !… Et comment !…

 

– Oui, elle n’en a plus pour longtemps…

 

– Eh bien, elle me fait son héritier… et je me décide à fonder un journal… Voulez-vous être mon second ? »

 

Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu’il le considérait d’un certain œil… d’un œil qui visait certainement son fond de culotte, et, prudent, se rappelant certain geste qui l’avait un peu humilié, et, ne voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de lui, il s’éloigna tout doucement, à reculons…

 

« Quel type ! » sourit Rouletabille.

 

Et il alla rejoindre Ivana qui l’attendait avec impatience.

XXVIII

La Candeur trouve que la terre est petite.

 

Le dîner fut des plus gais, Rouletabille très amoureux se montrait cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana qui, elle, regardait l’heure sans en avoir l’air à la grande pendule de la cheminée… Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement, ils se comprenaient : quel bonheur d’être seuls tout à l’heure !… dans cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces souvenirs encore trop brûlants que La Candeur, avec sa bonne humeur un peu rude, évoquait bravement, ne pouvant s’imaginer qu’il faisait souffrir ses amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d’Athanase… Cependant, La Candeur et Vladimir ne s’arrêtaient pas… Ils se renvoyaient les histoires d’un bout à l’autre de la table… Te rappelles-tu ?… Te souviens-tu ?… Et dans le donjon ?… Et quand nous n’avions plus rien à manger ?… Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux capucines !…

 

« On avait tellement faim, s’écriait La Candeur, qu’on aurait bouffé l’escalier, sous prétexte qu’il était en colimaçon !… »

 

Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speaches et l’on passa dans un autre salon où l’on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille avait rejoint Ivana.

 

« Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure que nous filons à l’anglaise. Je vais voir si l’auto est là. »

 

Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le vestibule. Ils n’avaient pas fait deux pas qu’ils se heurtaient à un personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.

 

Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son habit de suisse d’hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M. Priski !

 

Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.

 

Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue ? Par quel hasard, à peine croyable, l’ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci ?

 

La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si difficiles qu’ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait de bien près à l’angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur était apparu, l’événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme l’envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.

 

Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu’il faisait là et ce qu’il leur voulait.

 

Ce que je veux ? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce que je veux ? Mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur, mon cher monsieur Rouletabille ! Et croyez bien que je regrette de n’avoir pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m’avait envoyé en course dans les environs ; je ne fais que rentrer et je constate que j’ai bien fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ ! L’auto est là, monsieur Rouletabille… Le chauffeur fait son plein d’essence et m’a dit qu’il serait prêt dans dix minutes…

 

– Pardon ! fit entendre Rouletabille d’une voix encore troublée, pardon, monsieur Priski, mais vous n’êtes donc plus moine au mont Athos ?

 

– Hélas ! hélas ! je ne l’ai jamais été, oui, c’est un bonheur qui m’a été refusé. Et je vous avouerai que je n’ai guère été heureux depuis que vous m’avez quitté si brusquement à Dédéagatch…

 

« D’abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me laisser monter en chemin de fer, vous voyez d’ici toutes les difficultés qu’il me fallut surmonter avant d’arriver à Salonique. Quand j’y parvins, j’appris que le seigneur Kasbeck s’était embarqué pour Constantinople avec le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu’il m’avait promis de me verser, j’attendis l’occasion d’aller le rejoindre à Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard par le truchement d’un pilote des Dardannelles qui était mon ami et qui venait d’être engagé par le commandant d’un stationnaire austro-hongrois, lequel quittait Salonique pour le Bosphore.

 

– Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment vous vous trouvez à Paris ?…

 

– Monsieur, c’est bien simple. À Constantinople, je n’ai pas pu retrouver le seigneur Kasbeck. On l’y avait bien vu, mais il avait tout à coup disparu sans que quiconque pût dire comment ni où…

 

– Alors ?…

 

– Alors j’essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.

 

– Évidemment !… conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec peine à l’angoisse de Rouletabille… Évidemment il n’y a rien à faire dans ce pays en ce moment-ci… M. Priski s’en est rendu compte et M. Priski est venu se placer à Paris !…

 

– Tout simplement ! dit M. Priski.

 

– Tout cela est bien naturel ! ajouta La Candeur en se tournant du côté de Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon Dieu ! que la terre est petite !… Et vous êtes content de votre nouvelle place, monsieur Priski ?

 

– Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild… pas mécontent du tout… Évidemment, ça n’est pas le même genre qu’à l’Hôtel des Étrangers… mais il y a à faire tout de même, vous savez. À propos de l’Hôtel des Étrangers, vous savez qui j’ai revu à Constantinople ?

 

– Non, mais ça nous est égal », fit La Candeur en entraînant Rouletabille.

 

Mais l’autre leur jeta :

 

« J’ai revu Kara-Selim !… »

 

Rouletabille et La Candeur s’arrêtèrent comme foudroyés…

 

La Candeur tourna enfin la tête et dit :

 

« T’as revu Gaulow ?… toi ?… tu blagues !… »

 

Infiniment flatté d’être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s’avança, la mine rayonnante :

 

« J’ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur !… et fort bien portant, ma foi !… Ah ! cette fois vous n’allez pas encore me dire que vous l’avez vu mort ! Du reste, il ne m’a pas caché que c’est vous qui l’avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu’il en était encore tout surpris !…

 

– Tu n’as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus pâle que jamais, si tu n’as quitté Salonique que trois semaines après le départ de Kasbeck, c’est-à-dire si tu n’es arrivé à Constantinople que lorsque nous en étions partis…

 

– Eh ! monsieur, je l’ai vu si bien qu’il a voulu me reprendre à son service… il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de tous ses serviteurs… Il n’avait retrouvé à Constantinople que Stefo le Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le perdre… et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez lui… Il s’agissait de certaines recherches à faire sous le Bosphore… dans le plus grand secret… Il s’agissait aussi d’endosser un bien vilain appareil qui m’apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de Londres… une espèce de scaphandre… vous voyez d’ici quel métier on me proposait. « Tu n’as pas besoin d’avoir peur, me disait Kara-Selim ; je descendrai sous l’eau toujours avec toi… Je te défends même d’y aller sans moi ; c’est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu’on ne l’a plus jamais revu… »

 

M. Priski n’en dit pas plus long, car il s’aperçut que Rouletabille était devenu d’une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se trouver mal !…

 

« Vite ! une carafe d’eau ! » commanda La Candeur.

 

M. Priski se sauva.

 

« Remets-toi, dit La Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te voit comme ça, elle sera effrayée…

 

– Gaulow est encore vivant ! fit Rouletabille dans un souffle.

 

– Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour nous faire rire. Il est souvent farceur, ce bonhomme-là !…

 

– Non ! non ! il dit vrai… tous les détails sont précis !… Et puis, comment connaîtrait-il l’évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait racontée lui-même ?…

 

– C’est exact, mais alors, tu ne l’as pas tué ?…

 

– J’ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j’ai cru que c’était Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre quelques instants auparavant ! Un autre était sans doute descendu avant lui, que nous n’avions pas vu et qu’il allait peut-être surveiller lui-même tandis que nous le surveillions, nous ! C’est cet autre que j’aurais rencontré…

 

– Stefo le Dalmate !… fit La Candeur.

 

– Sans doute Stefo le Dalmate… tu as entendu ce qu’a dit Priski !… Tout cela est affreux ! surtout qu’Ivana ignore tout… »

 

À ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra dans le salon. Ivana s’aperçut immédiatement de l’état pitoyable dans lequel il se trouvait.

 

La Candeur dit rapidement à son ami :

 

« Surtout, toi, calme-toi ! Après tout, qu’est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow ? Parce qu’il a épousé, à la Karakoulé…

 

– Tais-toi donc !…

 

– Eh ! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas !… surtout un mariage musulman !…

 

– Qu’y a-t-il ? demanda Ivana, tout de suite inquiète.

 

– Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille… il faisait si chaud dans cette salle… j’admire que tu sois plus brave que moi.

 

– Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t’aiment comme un frère, petit Zo.

 

– Moi aussi, je les aime bien, va… mais qu’est-ce que c’est ça ?… » demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans une attitude assez mystérieuse…

 

Depuis qu’il avait vu M. Priski et qu’il l’avait entendu, tout était pour lui l’occasion d’un émoi nouveau… Au fond de la salle, il y avait une dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit courait de bouche en bouche : « Une surprise !… Une surprise !… »

 

« Quelle surprise ?… »

 

Rouletabille n’aimait pas beaucoup les surprises… Et il allait se rendre compte de ce qui se passait, suivi d’Ivana, quand La Candeur accourut en levant les bras :

 

« Ça c’est épatant !… s’écriait-il, le coffret byzantin !…

 

Le coffret byzantin ! s’écria Ivana… Est-ce bien possible ?… »

 

Et elle claqua joyeusement des mains : « Oh ! oui, c’est une surprise !… une bonne surprise !… c’est toi qui me l’as faite, petit Zo ?…

 

– Non ! répondit Rouletabille… dont la vie sembla à nouveau suspendue, non, Ivana, ce n’est pas moi qui t’ai fait cette surprise-là… »

 

Et il s’avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui, sans qu’il pût bien en connaître la cause ; mais il sentait venir une catastrophe… La Candeur s’aperçut de ce trouble.

 

« Ne t’effraie pas, lui dit-il, c’est certainement le père Priski qui a voulu te faire son cadeau de noces… Tu te rappelles que nous avions laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ !… Il n’y a pas de quoi s’épouvanter… J’ai ouvert le coffret… il est plein de fleurs…

 

– Ah ! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer… oui, ce doit être Priski… suis-je bête ?…

 

– Sûr ! fit La Candeur… Venez, madame, continua La Candeur en entraînant Ivana… c’est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs !… »

 

Ils s’avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l’on avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la salle.

 

« Ce qu’il y en a !… fit La Candeur… ce qu’il y en a !…

 

– Et sont-elles belles ! » dit Ivana en les prenant à poignées, et en plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée…

 

« Tiens !… fit-elle tout à coup, je sens quelque chose ? qu’est-ce qu’il y a là ? »

 

Et elle retira vivement sa main.

 

« Quoi ? demanda Rouletabille, quoi ? »

 

Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux temps de Noël et des fêtes…

 

« Des bonbons !… jeta-t-il… des bonbons de chez Poissier !… »

 

Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il le lui remit et elle y plongea une main qu’elle ôta aussitôt en jetant un cri affreux.

 

Des clameurs d’horreur firent alors retentir la salle…

 

Aux doigts d’Ivana était emmêlée une chevelure… et elle secouait cette chevelure sans pouvoir s’en défaire !… Et la chevelure sortit tout entière du sac avec la tête !… une tête hideuse, sanglante, au cou en lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l’épouvante universelle…

 

« La tête de Gaulow ! hurla La Candeur.

 

– La tête de Gaulow ! soupira Vladimir…

 

– La tête de Gaulow ! râla Rouletabille…

 

– La tête de Gaulow ! » répéta la voix défaillante d’Ivana…

 

Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis… cependant que les femmes, en poussant des cris insensés, s’enfuyaient…

 

XXIX

Les joies de la noce interrompues.

 

Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski et au groom.

 

Rouletabille était resté près d’Ivana qui avait perdu ses sens.

 

M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait imposée La Candeur et tout étonné d’être sorti vivant de sa terrible poigne, s’appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point déchaîner à nouveau la colère du bon géant.

 

Et il disait tout ce qu’il savait. C’était lui en effet qui avait rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.

 

Devenu premier concierge à l’hôtel de Bellevue, M. Priski s’était servi de cette précieuse malle comme d’un coffre particulier dans lequel il enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d’un qui était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les curieuses peintures du fameux coffret byzantin ; plus d’un aussi avait voulu le lui acheter, mais personne n’y avait encore mis le prix jusqu’à ce jour-ci, justement où M. Priski l’avait vendu.

 

Cette vente s’était faite dans des conditions assez spéciales et pendant que M. Priski n’était pas là, par l’entremise du groom qui remplaçait M. Priski, envoyé en course, par son patron.

 

Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l’après-midi, en auto, deux individus de mise correcte qui s’étaient enquis tout de suite du dîner offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni tous les détails qu’ils lui avait demandés sur l’heure, sur le service et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se passer.

 

C’est en sortant et dans le moment qu’ils se disposaient à repartir que les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse, dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret byzantin.

 

Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit, et le groom se mit à leur expliquer que c’était un coffret bulgare rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils avaient demandé tout de suite à l’acheter. Le groom avait répondu que le concierge en voulait cinq cents francs.

 

« Les voilà ! avait dit l’un des deux hommes, mais je le veux tout de suite, c’est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille. »

 

Là-dessus, le groom qui savait où l’on avait envoyé M. Priski, lui avait téléphoné et M. Priski avait répondu que l’on pouvait emporter tout de suite le coffret si l’on versait immédiatement les cinq cents francs !

 

Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l’un par l’autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.

 

« C’est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n’ait pas été là, sans quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait !… Je me rappelle très bien le nez d’Athanase, moi !

 

– Athanase ! s’écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir !… J’ai tué Athanase de ma propre main et je ne crois point qu’il ressuscitera, celui-là !…

 

– Euh !… fit Vladimir… je ne l’ai pas vu mort, moi ! et tout cela sent si bien l’Athanase !… qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase n’est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au dessert, la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d’Athanase avec Ivana Vilitchkov ?… »

 

Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage de Rouletabille, et celui-ci avait eu l’occasion de leur expliquer, depuis Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscur pour eux… Ils savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille… Aussi Vladimir était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n’avait pas vu Athanase mort !… Il insistait auprès du groom pour qu’il lui fit une description très nette des deux voyageurs, mais hélas ! cette description restait floue et il était difficile d’en conclure quelque chose.

 

Le groom avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose cependant l’avait intrigué, c’est que ces deux hommes, dont l’un paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d’avoir éprouvé pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d’une panne dont ils parlaient avec fureur ! Ils semblaient regretter pardessus tout de n’être pas arrivés avant la noce !

 

Tu vois ! fit Vladimir en emmenant La Candeur… tu vois !… Ça ne fait pas de doute !… Nous avons affaire à Athanase !… Athanase voulait arriver avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage !

 

Ah ! tu me rends malade avec ton Athanase !… » répliqua La Candeur qui tenait à son mort.

 

Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur ces entrefaites. Il s’était arraché des bras d’Ivana pour venir interroger Priski.

 

Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu’ils savaient.

 

Et Rouletabille fut de l’avis de Vladimir : on avait affaire à Athanase ! Il était tout à fait inutile de perdre son temps ; Athanase était arrivé en retard, mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même !

 

Et maintenant, qu’est-ce qu’il leur préparait ?…

 

Il fallait fuir ! fuir sans perdre une seconde !

 

Ivana, s’étant libérée brutalement des femmes qui l’accablaient de leurs soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le nom d’Athanase.

 

Athanase était mort !… bien mort ! Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer Madame Rouletabille, eut le tort d’ajouter.

 

« Je le sais mieux que personne, allez, madame !… c’est moi qui l’ai tué !… »

 

Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s’il en avait eu le temps ; mais il estima qu’il était plus pressant de prendre Ivana dans ses bras et de la transporter dans l’auto, qui démarra aussitôt, saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de dévouement de La Candeur et de Vladimir ! Elle partit à toute allure, dans la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas rencontrer Athanase.

 

En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu’à lui.

 

XXX

Nuit de noces sur
la Côte d’Azur.

 

Dans l’auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases hachées, haletantes, où courait le remords d’un crime accompli par La Candeur, c’est-à-dire par eux, c’est-à-dire par elle !

 

Rouletabille lui avait menti : ce n’étaient point les Turcs qui avaient tué Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle sa sœur d’armes… C’est en vain que le petit Zo lui expliquait qu’Athanase avait commencé par frapper et que La Candeur avait dû se défendre… Elle répondait invariablement que c’étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui, par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase !

 

Une telle infamie leur porterait malheur… et leur mariage était certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux amis d’Athanase s’en étaient, de tout évidence, chargés… Et elle claquait des dents en revoyant la tête… l’horrible tête qu’elle avait sortie du coffret byzantin !

 

Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l’attendrir, espérait des larmes qui l’eussent peut-être soulagée et épuisait toutes les ressources de sa dialectique à démolir le monument d’épouvante qu’Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur…

 

Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait été envoyée par un ami de la famille Vilitchkov qui savait avec quelle joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux parents avaient été vengés… C’étaient là des cadeaux assez ordinaires qui se faisaient en Bulgarie.

 

« Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux qui l’avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c’est Athanase qui nous poursuit par-delà la tombe… À moins, à moins encore qu’Athanase ne soit pas mort !…

 

– Tu as entendu La Candeur, Ivana… Tondor l’accompagnait… Tous deux ont vu son cadavre troué de balles…

 

– Troué de balles ! c’est affreux !… et puis on dit ça !… on croit ça !… Des balles ! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et que l’on a crus morts cinquante fois et qui vivent !… qui vivent ! Athanase n’est pas mort !… et il va venir me réclamer !… Mais tu me garderas, dis, petit Zo ?… tu me garderas !… »

 

Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma, la sauva peut-être de la folie, au moment où l’auto s’arrêtait à la gare de Lyon.

 

« Mais où allons-nous ? demanda-t-elle à travers ses pleurs.

 

– Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls.

 

– Oh ! oui, oui !…

 

– Pendant qu’on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les routes de France, nous serons enfermés dans un paradis… Veux-tu, Ivana ?…

 

– Oh ! oui, oui !… »

 

Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l’auto devaient continuer, eux, à courir, courir sur les routes… tandis que les deux jeunes gens étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton. Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent trouver que deux places de première : toutes les couchettes du « sleeping », tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l’avance. Mais ils étaient heureux d’être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s’était endormie sur l’épaule de son jeune époux. Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de Garavan, dans les jardins qu’au temps de La Dame en noir habitaient les mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage. Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant les noces.

 

« Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que n’importe où, car vous ne connaîtrez point d’importuns. Les domestiques, de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne viennent qu’à neuf heures du matin et s’en iront sur un signe de vous. C’est le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas. »

 

Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d’Azur à quelques pas de la frontière italienne et du château d’Hercule ! terre qui évoquait pour lui tant de souvenirs !… terre où il avait connu sa mère et où aujourd’hui il allait aimer sa jeune épouse…

 

Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu’ils renvoyèrent ; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse solitude qu’ils peuplèrent de baisers.

 

Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils n’eurent qu’à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d’une dînette qui les amena jusqu’à la tombée du soir.

 

Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulu l’entraîner dans les rayons de lune…

 

« Viens ! allons nous promener dans les rayons de lune !… »

 

Mais si le jardin n’avait pas fait peur à la jeune fille pendant l’éclat du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu’elle l’aperçut baigné de la clarté froide de l’astre des nuits.

 

Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent.

 

« Ferme bien la porte… ferme toutes les portes… et toutes les fenêtres… et tout ! tout !… pour qu’il ne revienne pas ! » lui dit-elle.

 

Il la gronda, lui rappelant qu’elle lui avait promis d’être raisonnable et de ne plus penser à lui :

 

« Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui ! »

 

Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d’une grande chambre, au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura un peu.

 

Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux.

 

« Quelle illumination ! dit-il en souriant…

 

– As-tu bien tout fermé ?…

 

– Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu ? Je te jure que nous n’aurons rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons !… »

 

Et il l’embrassa plus tendrement encore qu’il ne l’avait jamais fait. Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or, comme il cherchait son ombre dans l’ombre, il entendit un gémissement rauque et l’aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une figure d’indicible effroi, sous la lune.

 

« Ivana !…

 

– Là !… Là !… souffla-t-elle : lui !… lui !… »

 

Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit qu’une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de pierre.

 

« Mais il n’y a rien, Ivana. Rien que le banc de pierre… Viens vite, je t’en conjure… Viens avec moi voir le banc de pierre… »

 

Elle claquait des dents :

 

« Je te dis que je l’ai vu : je l’ai bien reconnu… Il regardait du côté de la chambre où j’ai allumé tant de flambeaux !… Je te dis que c’est lui !… lui ou son fantôme !… »

 

Elle consentit à se glisser encore jusqu’à la fenêtre appuyée à son bras. Elle espérait, comme lui, avoir été victime d’une hallucination… elle regarda encore… et elle ne vit rien… que le banc de pierre.

 

« Tu vois, ma chérie, tu vois qu’il n’y a rien…

 

– Il est parti… mais il reviendra peut-être…

 

– C’est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade…

 

– Après tout, fit-elle, c’est bien possible, mais je ne veux pas rester dans l’obscurité… »

 

Elle tremblait tellement qu’il la ramena dans la chambre aux lumières et comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l’écarta doucement pour lui parler d’Athanase… Il était consterné…

 

Elle lui disait qu’elle ne redoutait point les fantômes, mais qu’il fallait craindre Athanase vivant !

 

« Que ferais-tu, petit Zo, s’il revenait ici, vivant ? s’il revenait réellement sur le banc de pierre ?…

 

– J’irais lui demander ce qu’il nous veut ! » répondit Rouletabille.

 

Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la chambre obscure d’où l’on apercevait le banc de pierre et regarda, au-dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à l’heure !…

 

« Lui ! lui !… viens ! viens !… c’est lui !… »

 

Il bondit près d’elle et tous d’eux s’étreignirent, s’accrochant l’un à l’autre… tous deux le voyaient, le reconnaissaient : Athanase assis sur le banc de pierre dans une immobilité de pierre !

 

La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie.

 

« C’est une hallucination !… murmura Rouletabille… il ne remue pas… est-ce que tu le vois remuer toi ?… cela n’a rien à faire avec un homme… c’est une image de notre cerveau… Ivana ! nous avons trop peur… toujours la même peur… et nous avons la même hallucination…

 

– Tiens ! fit-elle, d’une voix de rêve, il a levé la tête…

 

– Oui, oui, je l’ai vu !… Ah ! c’est lui ! c’est lui…

 

– Tu vois bien que c’est lui !… »

 

Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s’était ressaisi. Il alla chercher le revolver qu’à l’insu d’Ivana il avait glissé dans un tiroir et l’arma.

 

« Que vas-tu faire ? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa résolution et presque aussi résolue que lui.

 

– Je te l’ai dit : aller lui demander ce qu’il nous veut !

 

– Je descends avec toi !

 

– Si tu veux, ma chérie… Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter quoi qu’il arrive…

 

– Jamais ! » fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils descendirent ainsi l’escalier, poussèrent doucement, lentement, les verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc de pierre et, d’un même geste, tous deux ouvrirent cette porte.

 

XXXI

Dernier chapitre où il est démontré que « un et un font un ».

 

Il n’y avait plus personne sur le banc de pierre…

 

Alors Rouletabille appela fort dans la nuit :

 

« Athanase !… »

 

Et Ivana appela : « Athan… ! » mais sa voix se brisa.

 

Rien ne leur répondit qu’un lointain écho ; mais ils voulaient être forts, et toujours en se tenant par la main, ils s’avancèrent jusqu’au banc de pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des feuilles et des branches, puis Rouletabille dit :

 

« C’est le vent !… »

 

Ivana répéta plus bas : « C’est le vent ! » et ils rentrèrent dans la villa en tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux, mais il ne se passait rien qu’un peu de frisson de vent !…

 

La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage, retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de la peur !… Athanase était revenu sur le banc de pierre !

 

Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante… Elle cria, comme une folle, comme une vraie démente.

 

« Sauvons-nous ! Sauvons-nous ! Ne restons pas ici !… »

 

Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux était de partir, certes !… Que cet Athanase fût une personne vraiment vivante ou l’ombre de leur imagination en délire, il fallait s’en aller, s’en aller !…

 

« Oui, oui… oui, partons !

 

– Tout de suite !…

 

– Tout de suite !… Nous irons à l’hôtel… au premier hôtel venu…

 

– Oui, oui, fit-elle… un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui nous défendront… contre lui… contre Athanase !… Ah ! il était écrit qu’il me poursuivrait toujours !… parce que j’avais prononcé cette phrase à propos de cette tête !… Depuis l’enfance il me poursuit, il m’entraînera avec lui dans la terre !

 

– Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C’est un misérable et je n’aurai aucune pitié de lui !… Allons !… allons !… »

 

Ils rouvrirent la porte… avec des précautions infinies… mais ils se retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase !

 

Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n’appelèrent plus Athanase, l’écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur… ils prirent l’allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse, jusqu’à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.

 

Maintenant ils allaient plus vite… ils couraient presque en se tenant par la main… Ils couraient tout à fait en apercevant la porte… ils croyaient déjà l’atteindre quand Ivana poussa un grand cri.

 

Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait.

 

Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une exclamation d’horreur.

 

La chose qui se balançait, c’était Athanase pendu !

 

Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune !…

 

Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant… et ils ne s’arrêtèrent qu’au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber…

 

« Nous sommes fous !… finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de courir ainsi… Il n’y a pas de doute à avoir… Nous avons vu tous deux Athanase sur ce banc de pierre… qu’il a quitté pour aller se pendre… Il n’y a pas de quoi se sauver ainsi… Cet homme a jugé qu’il t’avait assez torturée, mon Ivana ! Il s’est puni lui-même ! Que Dieu lui pardonne !…

 

– Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété ? demanda Ivana.

 

– Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres ; oui, il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan.

 

– Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là ! répliqua Ivana en se levant… Tu penses que nous n’allons pas passer la nuit ici, avec ce pendu !

 

– Allons-nous-en ! » fit Rouletabille.

 

Et, se reprenant par la main, ils s’en furent par un chemin opposé aboutissant à l’autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de Garavan.

 

Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore, tous deux, devant la chose formidable et Ivana tomba à genoux en hurlant véritablement comme une bête… comme une bête…

 

Athanase était encore pendu à cette porte-là !…

 

Rouletabille, dont la cervelle, si solide fût-elle, commençait réellement à déménager, ne vit plus qu’Ivana à genoux, en proie à la folie.

 

Il la saisit, l’emporta toute hurlante encore… loin du second cadavre d’Athanase, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses cadavres !…

 

Et il l’enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se barricada contre l’épouvante du dehors, tirant les meubles contre les issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable… Et il passa sa nuit à la soigner.

 

Enfin, elle finit par s’endormir… et lui aussi s’endormit… s’abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui dressait contre eux, pour qu’ils ne s’évadassent point d’elle… tant de cadavres pour un seul homme !…

 

Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux…

 

Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n’y avait plus de mystère autour d’eux… rien que de la vie et de la beauté…

 

Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du jour.

 

Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au fond de cette chambre, comme des bêtes traquées…

 

Ils se souvinrent et, tout en riant d’eux-mêmes, ils décidèrent, un peu pâles, de quitter cette villa magique.

 

Et ils la quittèrent sur-le-champ… Et ils n’étaient pas très fiers en arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu le premier cadavre d’Athanase…

 

Mais ils retrouvèrent un peu leur aplomb… en constatant que ce cadavre n’était pas là.

 

« Écoute, mon chéri, dit Ivana… C’est bête, ce que je vais te dire… Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre d’Athanase n’existe pas non plus… »

 

Il céda à cette prière qu’il trouvait bien naturelle et qui répondait, du reste, à ses propres préoccupations… Pas plus à la porte de Garavan qu’à celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre…

 

« Ouf ! fit Ivana.

 

– Ouf ! fit Rouletabille.

 

– Tout de même, dit Ivana, loue une auto… Je veux quitter ce pays sur-le-champ… Quand la nuit reviendra, je recommencerai à avoir trop peur… »

 

Il la conduisit à l’hôtel des Anglais et la quittait pour s’occuper d’une auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui stoppait devant lui et d’où descendait… La Candeur !…

 

« Qu’est-ce que tu fais ici ?… »

 

La Candeur dit :

 

« Monte… il faut que je te parle. »

 

Et quand il fut dans la voiture :

 

« Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire les journaux ; comme cela elle ne se doutera de rien. »

 

Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.

 

« Mais comment es-tu ici ?… Qu’est-ce que tu veux dire ?… Elle ne se doutera pas de quoi ?… »

 

La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement :

 

« Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais qu’Athanase avait survécu à ses blessures et qu’il était autour de vous à vous guetter… et je ne me trompais pas !…

 

Hein ? s’exclama Rouletabille… en bondissant sur les coussins de la voiture.

 

– Oui, il était à vos trousses !

 

– Alors, c’est bien vrai qu’il n’est pas mort ?…

 

– Si !… maintenant il est mort !…

 

– Mais tu dis qu’il était à nos trousses !…

 

– Il n’était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses !… mais maintenant il est mort… il s’est tué cette nuit !…

 

– Ah ! râla Rouletabille… cette nuit ?…

 

– Oui, dans les jardins de Babylone. Il s’est pendu !…

 

– Dieu du ciel !… »

 

Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables…

 

Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n’était point de l’imagination !… pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il tout de même, puisqu’il ne pouvait penser autrement !… Il les avait vus !… Touchés !… Alors ?… Dieu du ciel !… il s’effondra, la tête dans les mains, hagard :

 

« Explique ! fit-il d’une voix rauque à La Candeur… moi, pour la première fois, j’y renonce !…

 

– Tu renonces à quoi ? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines tragiques de Rouletabille…

 

– Parle !… raconte !… dépêche-toi !… Je sens que je me meurs !…

 

– Il n’y a pas de quoi !… Écoute ; je vous ai donc suivis. Sur les quais de la gare de Lyon j’ai tout de suite trouvé notre homme… Mais il arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l’ai lâché !… Moi aussi, je suis monté dans le train… Il devait savoir où vous alliez, être renseigné sur votre « destination », car il était assez tranquille. Ah ! je l’observais ! Il n’était pas beau à voir ! Il devait manigancer quelque sale coup… Je ne le lâchai pas ! Et puis, juste en arrivant à Menton, je l’ai perdu !… Il y a eu une bousculade dans le souterrain du débarcadère… Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place… plus d’Athanase !… Je demandai à des cochers s’ils l’avaient vu… Je leur donnai son signalement… Je ne pus rien savoir… Alors l’idée me vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c’est ainsi que j’ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire aux jardins de Babylone à Garavan !… Je n’avais pas besoin d’en savoir plus long… Et j’ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout l’après-midi, toute la soirée… J’étais content. Pas d’Athanase !… J’espérais bien qu’il avait perdu votre piste… Je ne voulais pas vous déranger… vous ennuyer… Je me disais : « Demain, je préviendrai Rouletabille et ils ficheront le camp ! »

 

« … Là-dessus, la nuit arriva… Oh ! je veillais sur vous ! comme un chien de garde !… et puis, tu sais, prêt à mordre !… J’étais entré dans le jardin par la petite porte de Garavan que je n’ai eu qu’à pousser… Le commencement de la nuit s’est bien passé. Je faisais le tour de la propriété et, mon vieux, si Athanase m’était tombé sous la main !… Tout à coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre !… Mais, tu sais, je n’avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain !… Écoute, Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir… En tout cas, nous n’y sommes pour rien ! pas ?… Eh bien, mais ne te trouve pas mal !… Tu es là à me regarder avec des yeux !… T’as plus rien à craindre d’Athanase, mon vieux !… Probable que votre mariage lui a tourné sur la boussole !… Il s’est pendu cette nuit dans les jardins de la villa !… Ah ! parole, c’est comme j’ai l’honneur de te le dire… Tu penses le coup que ça m’a fait quand je l’ai trouvé qui tirait la langue… juste devant la porte qui donne sur le boulevard Maritime !… Eh bien, mon vieux, tu sais, je ne l’ai pas plaint, ma foi, non !… et, tout de suite, je n’ai pensé qu’à vous… Je sais que vous étiez passés par cette porte-là… Je me suis dit : « Je ne veux pas qu’ils rencontrent un pendu – et ce pendu-là ! au lendemain de leur nuit de noces ! Mme Rouletabille serait dans le cas d’en faire une maladie ! Et alors, mon vieux, eh bien, voilà ! J’ai été prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l’ai prié de faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de façon que vous ne vous aperceviez de rien !… Quand le maire a su qu’il s’agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j’ai voulu !… Il m’a dit qu’il s’arrangerait avec le procureur pour qu’on ne vienne pas troubler votre première matinée de noces… Seulement, maintenant, fichez le camp !… Ce soir, les journaux vont raconter l’histoire… Les magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que vous avez passé la nuit dans la villa… Et, en ce moment, ta femme est bien impressionnable… »

 

Rouletabille écoutait La Candeur… l’écoutait… l’écoutait…

 

Alors, vraiment, l’abominable cauchemar… le pendu… ils n’avaient pas rêvé…

 

« La Candeur !… La Candeur !…

 

– Rouletabille !

 

– Moi aussi, je l’ai vu, le pendu !…

 

– Non !…

 

– Si !… Et Ivana aussi l’a vu à la porte du boulevard Maritime… et nous avons été moins braves que toi !… Nous nous sommes sauvés !…

 

– Eh ! mon vieux ! je comprends ça !… il n’était pas réjouissant, tu sais !…

 

– Nous nous sommes sauvés… La Candeur… et nous sommes allés nous jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan… »

 

Ici, Rouletabille hésita, puis tout à coup, d’une voix cassée, il lança sa phrase :

 

« Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase pendu ? »

 

La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit par dire :

 

« Tu vas voir comme c’est simple… j’aurais tout de même préféré ne rien te dire… mais entre nous !… je vois bien qu’il n’y a pas moyen de te cacher quelque chose… quand j’ai vu le pendu… je ne savais pas que vous veniez de le voir !… et, avant d’aller trouver le maire, pour que vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l’ai dépendu tout de suite ; je voulais le porter hors de la propriété, je l’ai chargé sur mes épaules… »

 

Et comme La Candeur s’arrêtait, en proie à une certaine émotion qu’il ne cherchait même plus à dissimuler :

 

« Eh bien !… s’écria Rouletabille, je t’écoute !… Va donc !… Pendant ce temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de pierre !… Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de Garavan…

 

– Oui ! oui ! fit La Candeur agité… je comprends très bien ce qui s’est passé… ça c’est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je voulais vous cacher !

 

Mais qu’est-il arrivé ?

 

– Eh bien, voilà… Pendant que je le transportais, au moment où j’étais arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par laquelle j’étais obligé de passer, figure-toi qu’il m’a bien semblé qu’Athanase Khetew m’avait un peu remué sur le dos ! Mon vieux ! mon sang n’a fait qu’un tour… j’ai pensé à tous les embêtements que vous auriez si le pendu vivait encore… je me suis souvenu qu’il avait voulu, moi, me couper en deux… Et puis, je t’aime tant, Rouletabille… ma foi… je l’ai rependu ! »

 

 

 

 

 


À propos de cette édition électronique

Texte libre de droits.

 

Corrections, édition, conversion informatique et publication par le groupe :

Ebooks libres et gratuits

 

http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe :
http://www.ebooksgratuits.com/

 

Juin 2006

 

 

– Élaboration de ce livre électronique :

Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à l’élaboration de ce livre, sont : Nathalie, Coolmicro et Fred

 

– Dispositions :

Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…

 

– Qualité :

Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l’original. Nous rappelons que c’est un travail d’amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.

 

Votre aide est la bienvenue !

 

VOUS POUVEZ NOUS AIDER
À FAIRE CONNAÎTRE
CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.



[1] Le Château noir est le premier épisode de Rouletabille à la guerre, dont Les Étranges Noces de Rouletabille sont le second.

[2] Dans le premier épisode de Rouletabille à la guerre : Le Château noir.

[3] Voir Le Château noir.

[4] Voir Le Château noir.

[5] Nous devons à la vérité de dire que les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son ancien compagnon.

[6] Voir Le Château noir.

[7] Voir Le Château noir.

[8] Voir Le Château noir.

[9] Voir les incidents du Château noir.